La grande Catherine impératrice de Russie par m. Capefigue
La Russie, ce vaste État, doit son organisation moderne à Pierre 1% mais sa civilisation, son idée, sa force diplomatique sont l’œuvre de Catherine IL
C’est une femme, une reine couronnée, qui la première fit connaître à l’Europe le génie russe, les aptitudes mobiles et puissantes du caractère slave, les mille formes de son esprit, l’énergie, l’habileté, l’unité, la patience; toutes ces qualités enveloppées sous le charme et les élégances voluptueuses de l’esprit grec.
Et cependant Catherine II n’était pas russe; allemande d’origine, avec l’éducation • française, toute jeune fille elle fut élevée à la cour moscovite d’Elisabeth ; elle se trouva presqu’aussitôt au milieu de cette noblesse moitié slave, moitié de l’antique et forte race tartare, unie à un empereur né dans les climats durs et un peu sauvages de la Germanie du Nord, prussien de cœur et d’habitude.
Obligée de se contenir dans les premières années de sa vie, Catherine H développa tous les charmes, - toutes les ressources d’un esprit rêveur et positif à la fois ; elle s’accoutuma à la résignation, distraite par de doux épisodes; elle se fit- des confidentes spirituelles, des amis ardents et dévoués : quand un événement soudain et terrible la fit- impératrice, elle se trouva toute prête au rôle immense qu’elle allait jouer.
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A\ec l’aide de Dieu et de son génie, Ca- . therine II commença ce grand et long règne de trente-six ans qui donna à la Russie de rastes provinces, une existence diplomatique considérable, et, ce qui est plus élevé encore, une puissance d’opinion telle, que Voltaire, haut flatteur des rois, put écrire ce vers devenu vulgaire : '
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière!
Pierre I®'' avait créé la nationalité militaire de la Russie,! Catherine II la révéla au monde par la conquête, les négociations habiles ; elle rendit la Russie populaire au XVIII® siècle par son alliance avec les gens de lettres et le parti philosophique; elle fit servir toutes les forces de l’esprit français à ses vastes desseins ; elle créa la diplomatie russe, une des mieux avisées et des plus fortes de l’Europe.
On a écrit beaucoup de pamphlets sur
Catherine II ; sa vie a él6 comme une foire aux anecdotes. Ces pamphlets appartiennent • à deux époques : 1° au xviii® siècle, 2° aux temps agités de la Révolution française, surtout au Directoire exécutif.
Le xviii® siècle aimait les petits scandales; la noblesse se complaisait aux confidences de boudoir, aux contes lascifs à la manière de Boccace ; on jasait beaucoup sur Catherine, sur le prince Poniatowski, sur les Orloff, sur Potemkin ; on contait mille anecdotes sur les hauts et beaux cavaliers qui dominaient une grande Impératrice, sans se rendre précisément compte que c’était une contre-vérité. Catherine dominait ceux qu’elle daignait élever jusqu’à elle, elle les ployait, les façonnait de manière à n’en faire que de simples instruments à ses desseins, les épées et les bras de son empire. Ceux que le vulgaire considérait comme des colosses de bronze n’étaient
que de pelites statuettes eu vieux Sèvres qu’elle brisait après les avoir couronnées de fleurs.
Les pamphlets publiés sous le Directoire avaient un autre caractère; Catherine II s’était prononcée contre la Révolution française ; étroitement alliée avec l’Angleterre,
qui devait opérer de concert avec les Autrichiens contre la République.
11 était donc dans l’intérêt, dans le droit de guerre même de la Révolution d’insulter Catherine II : un obscur résident, autrefois expulsé de Varsovie, se chargea de cette besogne révolutionnaire et publia la Vie de Catherine II; quelques exemplaires furent . même ornés de gravures obscènes pour distraire les fins soupers du comte de Barras, * fort peu scupuleux en matière de mœurs ; n’avait-il pas sur sa table du soir Justine du comte de Sade reliée en maroquin et à
baguettes d’or, offerte par l’auteur au président du Directoire ?
Il est un autre livre qui mérite plus d’attention que les pamphlets vulgaires. M. de Ségur était un homme d’un charmant esprit ; iil avait occupé en Russie un ] poste supérieur, l’ambassade française; mais il
avait des opinions et un petit dépit au «
cœur; il. avait adopté les principes de la Révolution française et s’était , attaché au gouvernement qui = en ? était la consécration ; il devait peu ménager l’Impératrice, une des .grandes ennemies des hommes et des idées de tl791. C’était son rôle et il le f remplit avec toutes les distinctions de son esprit.
Les salons, de diplomatie ajoutaient une autre cause à cette animosité. M. de Ségur, fort spirituel , él^ant colonel de dragons d'Orléans, très-gentil sous son uniforme, au reste, n’avait aucune de ces n^nih-
cences de port et de physionomie qui pou- \aient lui attirer les regards souverains ; il y avait aspiré néanmoins ; comme le Chérubin du Mariage de Figaro^ il avait c^n té sa romance aux pieds d’une belle reine ; la romance fut trouvée ravissante, mais la personne musquée du poète avait été peu remarquée ; et ces sortes de dédains, môme couverts de cordons et de plaques des grands ordres, ne s’oublient jamais! M. de Ségur n’était-il pas d’origine méridionale, de ces provinces d'où venaient les mousquetaires avides et diseurs de bonnes fortunes ?
Les mémoires de M*"® Daschkoff turent écrits avec le respect du passé, mais aussi avec les vives impressions de la disgrâce ; ce n’était pas une ennemie de Catherine II, mais une amie délaissée qui avait des torts, et ce sont là les plumes les plus acérées, les plus médisantes.
L’auteur du présent livre s’est peu arrêté
à ces documeuls passionnés ; il s’est hâté d’arriver aux sources sérieuses, élevées ! il ne s’est pas fait le panégyriste de Catherine JI ; il ne vient pas, en chevalier errant et courtois, briser une lance pour l’Impératrice, mais il n’a pas cru nécessaire de faire entrer dans le cadre d’or de la peinture d’un grand règne, les sujets de fantaisie licencieuse dignes de l’Arétin ou les bergeries de Lancret et de Watteau.
Trente-six années, les plus belles de Thistoire de la Russie, brillent autour du diadème de Catherine II, et ce sujet est assez vaste pour mériter l’attention de tous ceux qui s’occupent de l’histoire des grandes choses du passé.
Il me reste à parler d’un livre publié à Londres sous le titre de Mémoires de l'impéi'atrice Catherine H. Ces mémoires qui n’embrassent que le temps de la jeunesse de l’Impératrice « ont été heureusement
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anacliüs, disent les éditeurs, aux archives secrètes de Saint-Pétersbourg. »
Nous connaissons en France cette façon de mémoires scandaleux, qu’on prétend avoir découverts, arrachés aux dépôts de l’État ou aux archives des particuliers.
Il résulte pour moi de l’examen attentif de ces mémoires, la conviction profonde qu’ils n’ont jamais été écrits par l’Impératrice Catherine II.
Après la description facile et géographique du lieu de naissance de Catherine II du château d’Entin, beau parc planté entre quatre lacs, la future Impératrice raconte sa première rencontre à dix ans avec Pierre Ulric de llolstein-Goltorp, petit ivrogne de onze ans, rouant de coups ses poupées, et qu’elle épousa cinq ans après. Après ce charmant récit , l’Impératrice daigne raconter sans déguisement ses passions amoureuses pour Serge Soltikoff, Léon Nariskin,
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et le b«LU Poniatowski, et savez- vous à qui elle destine ces naifs mémoires ? à l’éducation de ses enfants ! (1)
Est-ce ainsi que parle une mère, une Impératrice, et va-t-elle surtout déposer de tels aveux aux archives d’État ?
L’histoire sérieuse doit dédaigner de tels documents ; il :me répugne même d’en parler à l’occasion d’un grand règne et de cette Impératrice dont le poète Derj aviné disait: (2) « Je chantais, lorsque semblable à une déesse, une femme gracieuse m'apparut. Un voile blanc l’entourait mollement de ses plis ai^ntés. Son front majestueux portait une couronne. A ses pieds le grand aigle du Nord, tenant la foudre dans sa serre, veillait sur le livre des lois.
(1) Je soupçonne que ces mémoires ont été écrits sur quelques notes de madame Daschkoff et sont l’œuvre de quelques réfugiés en Angleterre.
(3) Je donne la traduction ou la version de M. Du Bouzet.
« Un nuage passa sur mes yeux éblouis.
Quand je repris mes sens je lui dis : J’ai célébré la vertu sur le trône et les grandes actions que tu as faites. Le monde en a été témoin. Toujours je chanterai ta gloire pour devenir immortel avec toi. »
Le régne d’Élisabeth Petrowna.
La caserne des grenadiers Pieobrajenski, à Saint-Pétersbourg, retentissait de clameurs inaccoutumées, le (5 décembre 1741, par une nuit longue et glacée. Ces colosses de six pieds, à la ligure tartare (le régiment bien -aimé de Pierre 1"), s’étaient réunis à la hâte dans la cour de la caserne. Devant eux était une femme noble de traits, d’une taille élevée, que les officiers entouraient de leurs é[)ées et acclamaient de leurs cris : c’était Elisabeth Petrowna, fille du czar Pierre b' et de Catherine (1), la jeune
(1) Élihabelh Otait liée en 1700, quand l’icri’c I"' Otait au faite de la gloire ; elle avait donc treutc-tiois ans.
Livonienne couronnée, dont la poétique histoire se récitait encore; Élisabeth n’était suivie que de deux serviteurs fidèles et intrépides; le premier, le comte Woronsoff (l) , tout à fait dévoué à sa personne; le second était un chirurgien d’origine' française , d’une famille protestante réfugiée au Hanovre, esprit hardi, plein d’initiative, Hermann Lestocq {' 2 ) , attaché à Pierre P'' et ü Elisabeth comme médecin ordinaire. Lui seid et 'W'oronsofl’ avaient préparé la révolution qui allait s’accomplir.
Le régiment de Preobrajenski se mettait en marche pour le palais d’hivei', où dormaient en paix le jeune empereur Ivan et la régente Anne, mariée à Ulrich, duc de Brunswick, co-régent lui-mème de l’empire. Arrivés au palais, trente des grenadiers, brisant les portes jusqu’à l’intérieur, enlevaient le jeune Empereur, Anne (3) et Ulrich; on arrêtait tous les officiers dévoués à Ivan, le maréchal Munnich, Ostermann, Go-
(') Michel Lazarovitcli , comte de Woroiizoff, d’une illustre famille dont les aiicûtres s’étaient distingués dans la guerre contre les Kalmouks.
(2) Hi-rmann Lestonj, né en 1602 , habitait Saint-Pétersbourg depuis 1713.
(3} Anne était la peiitc-fille de Pierre pf par la duchesse de Courlauüe ; elle était la mère d Ivau.
lofkiu. Le leiideniain, une proclamation, œuvre de Lestocq, déclara qu’Klisabeth, fille de Pierre le Grand, prenait possession du trône de Russie qu’occupaient les usurpateurs. Il y eut à la suite de ce changement quelques exils en Sibérie.
Ivan, encore enfant, fut retenu captif à la forteresse de Scblusselbourg. Anne et le prince Ulrich furent relégués sur les côtes de la mer Blanche par les ordres du Sénat, qui appiouvait la rigoureuse exécution du Palais et proclamait l’avénement d’EUsabeth.
Quelles étaient les origines, quelle était la cause de cette révolution politique qui mettait le pouvoir dans les mains d’Elisabeth Petrowna, la nouvelle impératrice ? Pour les connaître et les expliquer, il fallait remonter à la mort de Pierre le Grand et de Catherine P“ qu’il avait élevée si haut. D’après leur testament, déposé au Sénat, Pierre, fils du malheureux czarevitch Alexis (1) , était appelé à la couronne pour leur succéder en première ligne; à son défaut, Anne, la fille de Pierre, mariée au duc de Holstein ; et, au troisième degré, Elisabeth. Le jeune Pierre, proclamé czar, était mort presque aussitôt ; le
(1) Frappé de mort sous Pierre I*’’, comme ayant attenté au pouvoir de son pèi c.
Sénat, sans exécuter exactement les volontés de Pierre !«>■, avait proclamé régente Anne, duchesse de Courlande, et celle-ci avait placé la couronne impériale sur la tète d’Ivan, son fils, par les conseils et l’énergique concours de Biren, le nouveau duc de Courlande, qui, d’une origine incertaine, s’était élevé à tous les honneurs, à toutes les dignités en Russie (l).
Tons ces arrangements s’étaient faits sans tenir compte des droits d’Elisabeth Petrowna, qui semblait assister à ces événements avec la plus profonde indilférence; elle paraissait tout sacrilier aux arts, aux plaisirs, à l'amour. Et néanmoins, avec habileté, pour objet de ces plaisirs et de ces amours, elle choisissait de préférence les ofiicieis les plus hardis, les plus décidés parmi les gardes ; elle formait ainsi autour d’elle un parti puissant que favorisait le mar- ((uis de La Chétardie , ambassadeur du roi Louis XV, gentilhomme aux formes charmantes qui, disait-on , n’était pas indifférent au cœur d’Elisabeth (2). Il s'était lié avec le chirurgien
(I) Bircn ccartclait des armes des Diroa de l’ rance,; on le disait pourtant d’une origine néerlandaise , fils d’un écuyer du duc de Courlande ; sa vie fut un composé de malheurs , de grandeurs et de cruauté sauvage.
(2; Jac<iuos Trutti, inarqnis de La Cliétardie, colonel du régiment de Tournesis ; il fut nommé par l’impcratricc cheva-
L“stocq, qui avait tonte la confiance <1e la princesse. Un point diplomatique décisif pour la France était d’obtenir l’alliance de la Russie nu moment où s’engageait une guerre sérieuse contre l’ Angleterre (1). Le marquis de La Cliétardie poussait donc Elisabeth à prendre un parti décisif et à saisir la couronne impériale ; car le triomphe d’une nouvelle souveraine devait assurer la Russie à l’alliance française.
La révolution s’accomplit, comme on l’a vu, dans la nuit du 6 décembre 1741, et Elisabeth devint impératrice de toutes les Russies. ('.es grandeurs subites ne changèrent ])as les penchants faciles et voluptueux de sa vie. Au milieu des guerres, des batailles , Elisabeth était restée femme avec ses faiblesses, ses jalousies ardentes, n’ayant au co ur ([u’une haine profonde, celle que lui inspirait M‘‘"‘ Lapoukin, plus belle et peut-être plus aimée qu’elle. Le comte Lapoukin était entré dans une conjuration en faveur d’Ivan ; lui, sa femme la comtesse, et VItno Beslucheff (‘2) furent relégués en Sibérie.
lier des oi'drcs de Sainte Anne et de Saint-André , à la suite de son avènement.
(1) On peut lii-e dans mon L"uit .\T les détails do rette m*gocintion.
(2) Les Bestnclieff étaient nés à Mosrou ; lo comte Bestu-
Elisabeth, inflexible dans ses amours jaloux, pnHendait n’êtrc heureuse que lorsqu’elle aimait ardemment. Initiée aux mœurs et à la littérature françaises par le marquis de La Chétardie (1), Elisabeth protégeait les lettres, la comédie, tout ce qui pouvait adoucir les idées, les coutumes et les habitudes. Elle fonda une Académie, fit préparer un Code de lois humaines et faciles, bien qu elle eut donné quelquefois l’exemple d’une implacable sévérité.
Ce fut un bonheur pour la Russie, après le règne si dur, si inflexible de Pierre Rr, que d’ètre gouverné par des femmes. Si le système établi par le czar s’était dévelopjiô avec sa loi de fer sans mélange de faiblesse, la Russie serait restée assurément une grande puissance militaire; mais .sa vie douce et artistique, elle la dut aux femmes, même avant que les jeunes filles allemandes eussent réagi sur les mœurs de la cour. La femme russe fut toujours cette
choir ôtait chancolicr et si'nafour ; son poiit-fils , lieutenant au régiment de Pnltava, fut compromis dans la conjuration de Moiiraview, lors de ravônemont de l’empereur Nicolas, en 1823. Rcstiicliefr subit son arrêt de mort le 20 Juillet 1820. Il y a dos familles sur lesquelles pèse la fatalité.
(1) Le marquis do La Cliétardie voulait prendre trop d’ascendant sur l’impératrice; il stibit sa disgrâce et fut même dépouillé des ordres.
ravissante créature aux traits fins et délicats, pleine de politesse et d’esprit, avec cette divine indolence ^ni lui laisse l’imagination ardente à travers toutes les froideurs du climat. L’impératrice Elisabeth transmit une mémoire tendrement chérie de tous (l); elle fut appelée /mclémente^ parce qu’elle ne laissa jamais exécuter de sentence de mort sous son régne. La gloire militaire de la Russie grandit considérablement. Soltikoff (2) gagna la bataille de Künnersdorf sur le grand Frédéric, et les armées russes occupèrent Berlin. Elles firent cette belle campagne de concert avec les années françaises, si brillantes aussi. Frédéric II rendit hommage à cette énergique fermeté du soldat russe, qu’il ne suflisait pas de tuer, mais que, mort, il fallait pousser encore pour le faire quitter son rang sur le champ de bataille.
(1) L’impLT.'itricc ÉlisRbctli mourut cinquante-deux ans, Je 29 déci?nibre 1701.
(2) r^ps Soltil\olT étaient alliés à la Tamille impériale; l’empereur Ivan avait épousé une SoltikolT. C.c fut Simon Soltikoir qui battit le grand Frédéric.
La jeunesse de Catherine II et l’empereur Pierre III.
(I72ft|7ri0)
A la cour élégante d’Elisabeth Pétronna brillait déjà line jeune femme, mariée à Pierre, duc de Hülstein-Gottorp, neveu de l’impératrice, et qu’elle avait désigné pour lui succéder (I). Née du prince Christian-Auguste d’Anhalt Zeibst, gouverneur de Stettin pour le roi de Prusse, et ainsi allemande d’origine, cette jeune fille avait reçu en naissant le nom de Jeanne-Elisabeth ; mais, selon la coutume russe, lors de son baptême grec , on l’avait nommée Catherine Alexéifvna. Catherine, née en 1729, comptait
(I) Pioire (/(ait fils do r,liai-lcs-Fréd(“ric , duc. do Holstoiiifiottorp, et do Aune, fillo aînée do Pierre I". Il n'avait qu’un an de plus que C-atlierine.
tr
ainsi seize ans lors de son mariage avec Pierre- Charles Ulrich d'Holstein, qui, je le répète, était désigné pour la succession de l’empire. Le caractère de Pierre, qui n’a jamais été jugé que par ses ennemis, était celui d’un ofiieier allemand, brave, brusque, aimant les distractions de la table et du verre, jaloux de la discipline, attristé surtout d’avoir perdu la beauté de sa figure par la petite vérole : cet accident jetait dans sa vie une profonde tristesse, une bumeur acariâtre qu’il ne fut pas toujours le maître de dominer. On ne sait pas les jalousies secrètes et les douleurs invincibles qu’inspire toujours la beauté h la laideur. . j "" Catherine ne put assez déguiser les répugnances que lui inspirait cette figure, ravagée par la maladie. Jeune fille allemande, galante et passionnée, elle s’éprit d’enthousiasme pour le comte Soltikolf qui venait de donner un si grand éclat à l’armée russe, le vainqueur du grand Frédéric. Obligé par l’impératrice Elisabeth de s’éloigner de la cour, Soltikoff fut bientôt oublié pour le prince Auguste-Stanislas Poniatowski (1), attaché à l’ambassade anglaise,
(1) SLanlslas-Auguste, fils aîné du comto Poniatowski. Il était né en 1732, et vint .1 PétersbonrR h vingt-un ans; il avait visité Paris et Londres : nous en parierons plus tard.
élégant, fort versé dans la poésie et la philosophie; ce fut dans sa société charmante que Catherine prit le goût vif et toujours avoué pour la langue et la littérature françaises.
Cette conduite ardente et légère de Catherine pouvait se justifier par les amours publics et adultères du czar Pierre avec la comtesse de Woronsoiï. (’ie scandale était si manifeste, la froideur de Catherine si publique, qu’on parlait de la possibilité d’un divorce du czarevitch Pierre avec Catherine, pour librement épouser la comtesse '^^'oronsof^ (1), charmante et noble fille .douée d’une grande ambition. Bien que
l’impératrice Elisabeth fût très-facile dans ses amours et quelle eût beaucoup à se faire pardonner , elle avait voulu éteindre ce triste exemple d’un double adultère public. Le prince Poniatowski dut quitter Pétersbourg, et la comtesse Woronsoff fut exilée dans les terres de son père.
Au lit de mort, l’impératrice Elisabeth tenta de réconcilier les deux époux pour assurer la paix et la grandeur du peuple russe ; mais les griefs étaient trop vifs, les antipathies trop
(I) C’était la jeune comtesse Élisaboth-Romanowa Woronsoff, nièce du chancelier, sœur du comte Alexandre Woronsoff et de la princesse Daschkoff.
enracinées : ils s'éloignèrent pins que jamais. D'ailleui’s, à l’avénement dn nouveau czar, il s’opérait un changement si radical dans les idées et les tendances de la politique du règne, fpi’il devait se former immédiatement deux partis qui allaient prendre pour drapeaux : l’un Pierre III, l’autre Catherine. Le nouvel empereur secouant tout le passé diplomatique de la Russie, les clauses des traités conclus, non-seulement se séparait de l’alliance franco-autrichienne, mais il donnait ordre à ses armées de s’unir à celles de Fi édéric, roi de Prusse, dont il se faisait l’admirateur passionné (1). Tous les exercices, toutes les manœuvres durent se faire désormais à la prussienne; le czar lui-même porta le costume de général-major au service du grand Frédéric (2), ce qui blessa prodigieusement la noblesse et l’année russe, qui n’aimaient pas les Prussiens parmi tous les Allemands:
Par la tendance naturelle et l’instinct de ses intérêts, Catherine prit le rôle opposé de son
' (1) X’étant encore que czai-evitcli , et la Russie l'tant en
giv rre avec la Prusse, Pierre lit n’avait cessé de cnrres-^ liomlre avec le grand Frédéric.
(2) Il avait sollicité ce grade, et le roi de Prusse lui en . avait envoyé le brevet et les insignes.
mari; elle se liait avec les nfliciers de l’armée russe, (idèles aux traditions de Pierre et d’Klisabetli ; elle s'entourait du clergé russe, toujours si puissant sur la multitude et que le noTivel Empereur ne ménageait pas assez. Catherine qui n’avait pas d’ardentes croyances se montrait néanmoins passionnée pour les cérémonies l'eligienses et les formes multipliées du culte ; les popes ne quittaient pas le palais de Peterlioir qu’elle habitait ; au commencement du règne de Pierre III, elle .se contenait néanmoins avec jM’udence, dans la crainte de soulever contre elle le châtiment que le nouvel Empereur ne lui aurait pas épargné.
Pierre III était pourtant de sa nature oublieux du passé et bon dans le présent : un de ses premiers actes fut de rappeler les exilés de Sibérie, même les plus indexiblement condamnés : le maréchal Muunich et Biren (1). Il se montrait plus allemand que russe dans ses lois et ses actes, il réformait les codes, les coutumes, il apportait dans le gouvernement l’économie et l’ordre. Il abolit le conseil secret (2), instru-
(1) Toufi deux avfti''iit iHi; frappés d’exil sous le règne d'élisabeilt.
(2) On l’appelait le Conseil de rbancellerie; il exilait impitoyablement.
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ment de vengeance et de despotisme dans la main des czars; ce grand amour des réformes blessa la noblesse, qui tenait à ses privilèges. Il ne suffît pas de corriger le mal, il Caut encore que les hardies réformes ne hcurlcnt;pas les idées et les intérêts. Par esprit (l’Indifférence religieuse et peut-être par écononue , l’empereur Pierre lit enlever la plupart des belles images d’or qui ornaient les Églises, objet de la vénération populaire (1); il annonça avec assez de maladresse qu’il allait s’emparer des biens du clergé, destinés à diminuer les charges publiques, et comme de vifs murmures d’opposition s’élevaient dans les gardes nobles, le czar cassa les régiments pour s’environner de troupes allemandes.
Pierre n’avait d’admiration que pour les soldats prussiens, et il le disait haut (2). Le duc de Holstein reçut le commandement supérieur des gardes ; l’empereur donnait au grand Frédéric le nom de son maître et de son génie; quand le roi de Prusse lui envoya le brevet de généml-
(1) L’eraperenr frîippa d'une peine s<!vère l’évôqiiede Norogorod qui s’y était opposé.
(2) Pierre avait l’imprudence de dire que son plus beau titre de gloire était d’avoir porté le titre de lieutenant prussien.
major à son service, Pierre ne craignit pas do
donner un banquet solennel dans la salle des
gardes; le portrait du roi de Prusse fut placé à
côté de celui du czar Pierre I" dans son cabinet
de travail et dans sa galerie de réception. ^
-•* rff X .
La conjuration de Catherine.
Le comte Panin.
La princesse de Daschkoff. — Les Orloff.
(0 jnillol 17<V2)
Cette conduite folle , imprudente du czar Pierre III avait dû soulever bien des mécontentements au milieu de rarmée, dans la vieille société moscovite ; et (Catherine, sans se compromettre peisonnellement, peiiuettait qu’on agît autour d’elle dans sa résidence de Peterliofl’; elle avait attaché à sa personne une très-jeune femme d’un caractère original et hardi, la princesse Daschkofi’, troisième fille du comte WolonsolT, la sœur de la comtesse Bourtouline.
Elevée dans le palais du comte ^^'oronsofl', presque enfant elle avait montré un esprit vif, libre, indépendant, et à sa quinzième année à
peine, elle pp distinguait par sa toilette pleine d’excentricités (elle préférait l’uniforme des gardes et elle y était charmante) (i). Ses manières brusques, saccadées, spirituelles, lui avaient attiré bien des bommages parmi la noblesse russe; à seize ans elle épousa le prince Dasebkoff, d’une grande famille, et après un court séjour dans ses terres de Moscou, la princesse était venue au château de Petei-boiï, auprès de Catherine, qui l’avait attachée à sa personne par une douce et vive amitié.
Aussitôt son esprit romanesque s’était révélé par d’inq)nidentes paroles contre sa sœur, la comtesse de Woronsoff, la maîtresse de Pierre III et qui tenait la place que Catherine II devait seule légitimement occuper. Klait-ce, comme on l’a dit, par jalousie d’une position quelle aurait souhaitée elle-même, ou bien par un honorable et beau dévouement pour Catherine? Ce fut par Mtidame Dasebkoff que l’impératrice eut le premier indice des projets de répudiation que Pierre III préparait; la princesse avait donné à cette conjuration une tournure hardie, aventureuse, jusqu’à s’en ouvrir au comte Panin, di-
(l) L’éducation de la princesse DasclikolT avait été fort soignée et très-littéraii'e; elle a publié des Mémoires, sorte de pamphlet contre Catherine II.
plomate habile (1), gouverneur du grand-dnc Paul, Mécontent de l’enipereur Pierre III, menacé dans sa position, à la veille du désaveu du grand-duc, le comte Panin, néanmoins, ne s’était pas encore prononcé; ce fut après les douces démarches de la princesse Daschkofl'que Panin consentit à se dessiner pour Catherine; on dit même qu’elle se donna à lui, d’une façon tendre , ardente, passionnée, afin d’enthousiasmer son cœur vaniteux.
Lorsqu’une conjuration est arrivée à un certain degré de consistance et de maturité, ou elle doit éclater brusquement, ou elle tombe et périt sous une sanglante répression; il y a des temps , où l’on ne peut plus rien cacher. Pierre III, rempli de jalousie et de haine, avait été sur le point de surprendre Catheiine dans les douleurs d’un enfantement qu’on disait adultère.
Si l’on en croit les Mémoires secrets, le czar Pierre était arrivé ù l’improvisle, et Catherine, qui venait d’accoucher , avait eu la force de s’habiller et de s’asseoir sur un canapé pour le
(1) Le comte Nikita-Ivaiiovitch Panin était d’une origine étrangère : son père sortait des P.igiiini de Lucques; il était entré comme lieutenant général au service de Pierre P'. Ix; comte Panin avait été dans les chevaliers-gardes, chambellan et grand écuyer de l’impératrice Élisabeth.
retPvoir; lo czar avait pris la rf'solutiôn de désavouer tous les enfants qu’il avait eus d’elle, et un ukase secret déclarait spécialement illégitime leczarevitchPaul, qui, d’après la loi du mariage, devenait héntior de la couronne de Russie ; le czar voulait transmettre la succession à Ivan VI, détrôné par Élisabeth et détenu captif; celui-là avait le vieux sang russe dans les veines, et Pierre III espérait reconquérir sa popularité en
le désignant pour liéiitier (J). Epris comme un fou de la comtesse Woronsoff, il déclarait sans déguisement son dessein de divorcer avec Catherine pour épouser la jeune comtesse.
Aucune de ces démarches n’avait échappé à l’impératrice, inquiète pour elle, très-troublée pour les droits de son enfant ; avec l’activité habile de son caractère, elle élargissait sans cesse les rangs des conjurés parmi les mécontents : les ambassadeurs de France et d’Autriche appnyaientsesdesseins, alin d’atténuer, dedétruire rinnucncc absorbante de la Prusse auprès de Pierre 111 (2); on voulait donc, par un mouvement militaire, assurer la couronne à Catherine,
(1) On (lisait que et* n’C'tait là ((ii’an jou dp papiilarittî : an
ro tait toujours captif à S’hliisspbonrg.
(2) J'pii ai domip les preuves dans mon l/wis AT.
comme naguère on l’avait donnée à Élisabeth Petrowna ; il fallait frapper un coup audacieux et sûr contre Pierre 111.
Les informations les plus précises arrivaient à l’Empereur sur la conjuration, et ily demeurait incrédule. Le roi Frédéric de Prusse écrivait à Pierre 111 : « qu’il eut à prendre garde au -dessus, autour de lui. » Le czar qui se croyait sûr île l’attection du peuple et de la faiblesse des conjurés, répondait : « A l’égard de l’intérêt que vous prenez à ma conservation, je vous prie de ne point en vous inquiéter; les soldats m’appellent leur père ; ils disent qu’ils aiment mieux être gouvernés par moi que par une femme ; je me promène seul à pied dans les rues de Pétersbourg, si quelqu’un me voulait du mal, il y aurait longtemps qu’il l’aurait exécuté (1). » Frédéric lui faisait sans cesse les mêmes révélations, en lui l ecommandant la prudence et la fermeté dans les circonstances les plus critiques.
Telle avait été la sécurité de Pierre 111 qu’il se préparait à quitter Pétersbourg pour accomplir une visite militaire à ses trouj)es dans la Poméranie, etavant de saluer les tentes de guerre il abandonnait sa capitale pour le palais de plai-
(1) Autographe.
sance d’Orianieiibaum , où, sous la comtesse de Woronsoff, s’organipient les plaisirs et les fêtes à l’occasion du jour delà naissance du souverain : *' les avis qui venaient de tous côtés ne pouvaient troubler la sécurité pleine et entière de Pierre III. Cependant un des conjurés, arrêté par la police du palais, venait de faire des révélations qui pouvaient compromettre Catherine et ses amis. Cette circonstance hâta la marche du complot.
Il n’y avait plus à hésiter devant une grande répression.
Le plus hardi, le plus déterminé des conjui és était Grégoire Orlofl', cà la taille de géant, à la force herculéenne, l’aîné des cinq frères qui servaient dans le régiment des gardes; ils étaient enfants d’un de ces strelitz que Pierre avait fait massacrer sur la place de Moscou. Le czar avait sauvé le père des Orlofl’ à l’aspect de son sang-froid , de son courage héroïque et de ses formes athlétiques : Orlofl' était passé au service du grand maître de l’artillerie Schouvalofl’(l) et de sa maîtresse la princesse Kourakin (2) . On
(1) Comme cadet. Le feld-maréchal comte Schouvaloff, général d'artillerie fort distingué, fut le père du comte André Schouvaloff, le charmant écrivain (pii faisait de fort jolis vers français et qui fut correspondant de Voltaire.
(8) Les Kourakin sortaient d’une illustre famille de la Rus-
disait que Catherine avait distingué les cinq frères Orloff parmi tous, et que ceux-ci s’étaient liardiinent placés dans la conjuration ; ils avaient entraîné le régiment des gardes et, avec ce régiment, six autres encore, l’élite de l’armée russe.
L’événement ainsi préparé, la nuit du 8 au 9 juillet 1762 Catherine quitte secrètement le palais de PeterholT, et monte sur une charrette, pour ne pas être reconnue, à coté de la comtesse Daschkoff; d’abord habillées en paysannes du marché, toutes deux revêtirent ensuite l’uniforme d’oflîcier. Les Orloff avaient tout soulevé dans la caserne : Catherine, à peine arrivée devant les portes, les gardes poussent des hourras et l’acclament impératrice de toutes les Russies, sous le nom de Catherine II; le peuple bientôt la reconnut solennellement. Tandisquela troupe, sous les Orloff, soutenait le mouvement populaire, au son des cloches retentissantes les popes russes bénissaient l’impératrice avez enthousiasme.
L’empereur Piei re III, pendant cette révolte des conjurés à Pétersbourg, s’étourdissait de
sie blanche ; ils b’ctuient tous voues à la diplomatie. Leur chef de race russe Ivanovitch était chambellan de Pierre I*'.
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plaisirs et tle fêtes au palais d’üriaiiienbaun), et ce fut au bal qu’il apprit que la garnison de Pétesbourg tout entière marchait contre lui.
S’il avait .suivi le conseil expérimenté du vieux maiécbal Muiuiicli, l’empereur réunissant sa garde de Holsleinois aurait attaqué hardiiiieiit les révoltés ; vaincu , il pouvait se retirer dans une place de guerre et de là gagner la Prusse où il aurait trouvé un lidèle allié et un protecteur; vainqueur, il aurait alVermi la couronne sur sa tète. Ce piincc n’adopta aucun projet, et après avoir essayé de se retirer à Cronsladt, il .se confia aux Ilots de la Nevva, tandis que le chancelier Isinaïloff (l) portait à Ciatherine 11 son abdication ; le triste et faible Pierre ne demandait en échange que la permission de se retirer dans le Holstein avec la comtesse de W oroDzolf. Catherine ne refusa pas ces propositions; elle appela même l’empereur auprès d’elle à Peterholf, lui faisant dire : « qu’elle voulait partager le gouverneuient avec lui. » Était-elle de bonne foi? Mais les conjurés ne la lais^ sèrent pas maîtresse des destinées de l’État. A peine Pierre était-il sur l’escalier du palais, qu’il
(1) Le chancelier Ismailoff passa kiir le champ aux conjurés et servit Caüierine.
fut saisi, dépouillé de tous vêtements, obligé de signer l’acte de son abdication, puis jeté dans une prison d’État où six jours après les trois Orlofl’ vinrent le visiter. Quel était le but de cette sombre mission ? s’agissait-il d’une nouvelle abdication ou de l’exil? La prison était-elle le vestibule du sépulcre ? La seule version un peu certaine, c’est qu’une lutte corps à corps s’engagea dans le cachot : Picne était d’une grande force musculaire, Alexis ürlolf ne lui cédait en rien : le czar succomba sous ses étreintes; les doigts des mains colossales d’ürlofl’ étaient inarcpiés autour du cou, en trace bleuâtre; le czar avait été étranglé dans une lutte presque sauvage. On dit que la nouvelle iujpératrice n’avait pas voulu cette funèbre catastrophe ; les OrlolV seuls frappèrent le prince qui pouvait se venger un jour de tant d’outrages (1). Souvent dans ces sortes de violences, il arrive dei accidents, des catastrophes qu’on ne voulait pas d’abord ; le fantôme sanglant des nécessités politiques se dresse devant vous pour commander ces crimes d’Etat qui sauvent les Empires; et c’est peut-être avec une pensée triste et rail-
(1) Lu parti murmurait dt\jà et invofjuait le uom de l'empereur l’ierre lit.
leuse que Voltaire célèbre Cntberine comme la Sémiramis du Nord (1).
(l) La Gazftte de Pélcr.s/xmtÿ annonça oITicicllemont que l’iiTic était mort d’une colique liénionhoidale ; le corps fut f'xpo'ié ilan.s la cliapelle du palais ; on put miiaïquer les taches bleuâtres autour du cou. J’ai donné dans mon Louis Ar la dépêche de l’ambassade do France sur cette catastrophe.
Couronnement de rimpératrice Catherine IL
Gouvernement des quatre OrlofF.
( 17fi2 — 1764)
La révolution qui renvei-sait le czar Pierre 111 pour élever Catherine 11, tout en s’adressant aux idées religieuses, avait été purement militaire, et les quatre frères Orloff avaient dirigé le mouvement avec une sûreté, une énergie qui faisaient honneur à leur courage et à leur esprit. Les Orloff se placèrent à côté de Catherine, presque à la hauteur du trône, lors du couronnement solennel à Moscou (i) ; ils tenaient l’é-
(1) Le eonronnement solennel eut lieu à Moscou, au mois
d’oclobre 1762, par l’archevfquc de Novoforod.
pZ-e cIp cnminandpinpnf. (l'pt.-vit avec un (*clat inaccoutumé que celte cérémonie religieuse avait eu lieu, afin de lui imprimer plus de grandeur. Les popes acclamaient la nouvelle souveraine qui rendait à l'Eglise russe son éclat, sa puissance, ses richesses. Le clci’gé et l’année étalent favorables à Catherine, et c'étaient les deux plus grandes forces de l’Etat. Le mouvement bourgeois qui s’était un moment manifesté en faveur de Pierre III restait sans écho.
Les OrlolT furent élevés aux premièi’os dignités de l’Etat; (Irégoire, le plus aimé de tous, était nommé graïul maître de l’artillerie, arme dans laquelle il s’était distingué. L’impératrice lui faisait construire un palais de marbre, orné comme un temple, avec cette inscription un peu prétentieuse et sentimentale : Elevé par l'amitié et la rccotmaissancc. Ces paroles étaient au moins inconvenantes et maladroites après les accusations terribles qui pesaient sur les OrlolT; l’amitié pouvait s’expliquer, mais la reconnaissance : était-ce pour le lugubre événement du palais qui avait donné la couronne à Catherine II? Grégoire, dans sa beauté mâle Pt hautaine, n’était pas encore content de la situation élevée que lui avait fait l’impératrice ; il aspirait à une association à l’empire et à un
mai iage public (1); ranimir de Catherine pour Orloiï paraissait extrême, il pouvait tout espérer d’une passion aidente et sans limite. Grégoire devait rendre à l’empire son caractère moscovite et priniitil', en mettant la couronne à son front.
Le second des frères Orlofl’, à la taille herculéenne, élevé au grade de colonel des gardes, secondait son frère aîné dans ses projets ambitieux. Pour lui, il semblait que l’impératrice n’avait rien à refuser, car de ses mains de géant il avait lutté contre Pierre III dans le condiat suprême. Le troisième frère, nommé Phédor, esprit cultivé, instruit, fut nommé sénateur, ainsi que l’aîné de la famille, Ivan, d’un esprit habile, réfléchi. Il semblait que tout fût réuni dans cette race des OrlolT (russe sans mélange), la force, l’esprit, la finesse, la dignité. L’ avènement de Catherine était ainsi sous la main des Orlofl’; leur volonté suprême se faisait souvent sentir à la souveraine qui les ménageait et les aimait à la fois par un sentiment qui
(l) La proposition en avait été faite par le chancelier Bestneheff, homme d’État distingué. Le premier des Bestiiclielï, le comte Alexis BestucheffRiounim, avait servi sons Pierre P'"; quelque temps en disgrSce, il avait été rétabli dans ses dignités par Catherine IL
s’explique et se retrouve chez les femmes.
Catherine II avait compris l’odienx caractère de son avènement au trône, et tout son soin dut être de le faire oublier pjir la tendance élevée et la générosité de ses actes ; elle annonça hautement ses desseins de favoriser le commerce, la marine, l’industrie, l’agriculture; dans ses rêves de libéralisme, elle convoqua elle-même une assemblée de députés de toutes les parties de la Russie, afin de s’informer des Ijesoins de chacune des populations. Quand cette assemblée fut réunie, la majorité qui, au reste, se montra bruyante, tumultueuse, lui vota néanmoins des remercîments, comme k la mère de la patrie (l). Catherine ordonna de préparer un Code général (2), basé sur des principes philosophiques auxquels elle se fût bien gardé de donner une exécution «absolue.
L’impératrice voulait que la Russie ne vît plus que l’avenir d’un grand règne sans se ra,ppeler le passé de sa vie; elle espérait couvrir par l'éclat d’une haute popularité les sombres ténèbres d’un passé lamentable ; on lui attribua
(1) Los méd;iilles portent encore cette légende. (Los médailles du règne de Catherine sont splendides.)
(‘i) Elle en avah. écrit l.-« préface en français et l’avait remplie de doctrines empruntées à Rousseau, à Montesquieu.
le projet de donner la liberté aux serfs. A ce hardi projet qui eût bouleversé les intérêts et la constitution de la propriété russe, l’impératrice renonça comme à une idée qui n’était pas pratique au milieu des habitudes de la puissante aristocratie des boyards.
Catherine avait alors trente-trois ans; un peu grasse , avec la figure large , les yeux grands sous des cils marqués, un petit nez, une bouche assez fine, un double menton déjà, et avec cela les traits masculins que durcissaient encore le bonnet et le costume d’homme qu’elle portait souvent ; elle n’avait pas ces lignes pures, CO teint opaque d’un rose pâle des femmes de l’aristocratie russe, cette bouche d’une paresse élégante dans la parole, cet abandon oriental pour l’amour à travers les gazes d’une modestie charmante ; Catherine restait Allemande avec ce sentimentalisme romanesque et sensuel à la fois qu’elle garda fidèlement à toutes les époques de sa vie (1). Les dépêches des ambassadeurs sont unanimes sur son caractère; tout y annonçait qu’une ère nouvelle allait
(1) Le portait le plus ressemblant, ce fut la médaille qu’elle fit frapper à la suite de son voj’age dans la Grimée ; Catherine est dé^à avancée dans la vie, mais ses traits sont nobles et beaux.
cnimnoncpr pour la diploniatio l usso qui , sous sou infl nonce, entrerait plus prol'ondément dans le droit public européen.
Dans les rapports de sa politique extérieure, en cfiet, Oatlierine II se montra réservée, expectante. Après la première impression produite j>ar la nioi t étrange et tragique de Pierre III, l’Europe s’était repliée sur elle-même et avait cherclié à tirer le meilleur parti possible de cet événement. Le cabinet de Louis X V qui, depuis longtemps, pressentait une crise, avait compris la portée de ce changement pour la diplomatie de la France; le czar Pierre III s’était prononcé avec tant d’ardeur pour la politique prussienne ! enthousiaste de Frédéric, il en avait adopté sa cause au moment où ce monarque combattait la coalition franco-autrichienne (1). Catherine II devait reprendre les traditions d'Elisabeth, toutes favorables à la France; on en avait la certitude. Or, en diplomatie, on n’a pas à examiner la moralité d’un événement, mais à lui faire produire les meilleurs fruits possibles pour le gouvernement et la nation que l’ainbassadeur a mission de représenter.
(I) Le duc de Clioisenl .'ivait écrit tout un mémoire sur ralliancc rns'se. (Voir mon livre sur la Marquise fie Poin/joliour.)
L’Autrirlie dans la même situation que la France pour donner une lieiireuse et bonne impulsion à ses rapports diplomatiques avec la nouvelle souveraine. Sur diverses questions capitales, l’Autriche allait se trouver en contact avec Catherine II : adopterait-on pour laTurquie une politique semblable ou séparée? L’Autriche se ferait-elle la protectrice de l’empire ottojiian ou s’unirait-elle à la cour de Saint-Pétersbourg pour en préparer le partage? A l’égard de la Pologne, il y avait le même intérêt et le même doute; chaque puissance jusqu’ici se tenait sur la réserve, mais l’avénement de Catherine II hâtait une solution.
Il n’y avait pas jusqu’à Fiédéric II qui, toujours profondément dissimulé, n’eût envisagé de sang-froid les conséquences de l’avénement de Catherine II ; assurément la czarine couronnée n’aurait pas pour lui l’enthousiasme militaire de Pierre III. Frédéric, le roi de Prusse, était sans prestige pour cette impératrice à imaginaiion qu’il croyait frivole et capricieuse (1) ; mais la puissance intrinsèque de la Russie était trop grande pour qu’en aucune
(1) Dans SOS Meimire-'i. Frôciéiic, avec ses façons un peu cyniques, paile tlo Catlierine II et des Orloff; mais il ménage la politique et l'amour-propre de Catherine II.
circon^îtancn Frédéiic voulût la blesser. Oubliant même bientôt ce r(n’il devait à Pierre HT, il se mit h caresser le cûfé toujours faible, l’aruour-propre de (’atherine; il loua ses lois, son (iode, ses connaissances sérieuses, et dans cette épofjuc de tragédie et de littérature rétrospec- i tive, il la proclama lui-mèmc la Sémi?'a?)iis (ht Not'd: était-ce un éloge ou une épigramme sanglante? L’histoire antique ne disait-elle pas que. Sémiranûs, à travers ses grandeurs, avait sur sa conscience un crime sanglant, et l’ombre de Ninus errante apparaissait dans les tombes du palais de Babylone.
Par ce l''i i il)Ic exf'mple, apprenez toiia du moins,
QiKi les crimes secrets ont les dieux pour témoins;
Plus le coupable est grand, plus grand est le supplice : Rois, tremblez sur le trône et craignez leur justice (1).
(1) Hémiramia de Voltaire, acte 5.
Stanislas-Auguste (Poniatowski^, roi de Pologne. — La guerre civile.
— Intervention des Puissances.
La politique du partage ne fut pas la première l'oriiie qu’adopta Catherine II à l’égard de la Pologne ; elle essaya d’abord de la politique d’influence et de tloinination qui pouvait maintenir la paix en Europe. 11 fallait prendic un parti dans l’état d’agitation où se trouvaient les Polonais, poétif[ue nation, créée par Dieu avec les sentiments les plus généreux, le caractèie le plus héroïque et en même temps le plus agité, le plus indoiiîptable, et je dirai presque le plus incompatible avec l’esprit d’ ordre;
A cette époque, l’État qu’on appelait la République de Pologne cherchait un roi , et Catherine II leur proposa le prince quelle aimait de toute la force de ses premières affections : Stanislas-Auguste Poniatowski. Klrange et biillante destinée que celle du jeune comte Poniatowski proclamé roi! -Né d’une famille illustre mais peu fortunée de la Lithuanie, il avait reçu une éducation savante et littéraire très-avancée; il était d’une figure charmante, d'une taille parfiiite, tout plein de grâce dans la tournure et le langage. Le comte avait parcouru d’une façon libre et heureuse l’Italie, la France (I), l’Angleterre, où il s’était lié d’une vive amitié avec le chevalier N\ illiain Hanbury, ambassadeur désigné pour Saint-Pétersbourg, qui avait emmené le Jeune comte Poniatowski avec un titre secondaire dans sa légation. J’ai dit la fortune (l’amour qui l’attendait au palais de Peterhoff. Quand, sur la réclamation de la France, Poniatowski dut quitter Pétersbourg, où il servait trop les intérêts de l’Angleteire, il s’était retiré à Varsovie. La protection de Catherine l’avait suivi, et loisqu’il fut question d'élire un roi de
(1) Le comte Poniatowski avait mené joyeuse vie à Paris, il y avait contracté des dettes; arrêté par scs créanciers, il fut lilxiré j>ar madame Geoirrin, (pii les l'ayti.
Pologne, la czarine avait protégé de toutes ses forces l’élection de son jeune favoi i. Elle ouvrit son coffre et répandit à pleines mains l’or parmi ’ les électeurs polonais (1).
La diète venait de se réunir sous la présidence dos comtes Czartoryski , et par un vote solennel, le 7 septembre 1764, Poniatowski fut élu roi, sous le nom de Stanislas-Auguste.
Jamais la Pologne u’ avait été plus agitée, bien que l’agitation fût son état accoutumé. Le nou veau roi se conduisit avec prudence et modération au milieu des lieurtemeuts de partis. La nation polonaise, brillante et toujours en guerre civile, venait de se diviser en deux confédérations ; Tune, composée des représentants des religions dissidentes, sous la protection de la Russie, de la Suède, de rAngleterre, avait demandé la liberté de conscience que le nouveau roi avait pleinement accordée; l’autre, formée à Bar (2) sous l’influence des évêques purs catlioliques, avait réclamé l’unité religieuse de la Pologne ; les haines jMjlitiques et la violence
(1) L’élection du comte Poniatowski, devenu roi Sluiiislas- Aiigustc, fut prineipalenicnt favorisée par les Czarlorjski , scs deux oncles.
(2) Bar, petite ville de Podolic (20 mars 1768).
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en vinrent à ce point entre les partis, que la confédération de Bar se mit en rébellion contre le roi ; elle déclara même le trône vacant , bien qu’il y eût un roi reconnu et salué par l’Europe.
Stanislas- Auguste, expression de l’esprit de tolérance et de la politique russe, luttait avec peine contre la confédération de Bar, lorsque s’ouvrit une première négociation entre l’Autriche, la Prusse et la Russie sur les éventualités d’un partage des provinces qui avaient été successivement réunies au royaume de Pologne, car on ne pouvait plus compter sur sa force d’unité. La première pensée de ce partage, ou pour mieux parler, de cette dislocation des provinces" anciennement annexées à la Pologne, ne fut ni russe, ni autrichienne ; il est constaté par les archives diplomatiques (1) qu’elle vint de Frédéric de Prusse qui, plus tard, en attribua la première idée aux cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Le roi Frédéric, uiaitrede la popularité en Europe par scs liaisons avec le parti philosophique, répéta : « qu’il avait eu la main forcée dans la question du partage. » Au reste, comme il s’agissait en définitive de
(1) J'en ai donné )es preuves dans mon Louis XT.
lutter contre la confédération de Bar en vertu des principes de tolérance religieuse , il en reflétait sur la protection des trois puissances partageantes un vernis de liberté et de philosophie. La confédération de Bar restait purement catholique, ce qui la faisait condamner aux yeux des encyclopédistes.
Ce n’était pas au reste une idée complètement injuste à l’égard de la Pologne que la résolution prise par les trois puissances de reprendre ces provinces. Depuis le xiv* siècle, par la conquête ou par une suite de traités, les Polonais avaient conquis sur la race allemande et les Slaves Moscovites des terj’itoires considérables, et ces conquêtes ou ces adhérences, les trois cours de Pétesbourg et de Berlin, encouragées par les excès du désordre et de l’anarchie, venaient les réclamer comme d’anciennes possessions. Dans leur manifeste , les trois cours disaient que : « l’intolérance de la fédération de Bar qui ne voulait pas admettre la liberté des cultes, faisait un devoir aux trois cabinets de prendre eux mêmes sous leur protection leurs anciens sujets de diverses religions dissidentes; ce qui justifiait suffisamment leur intervention armée (1).»
(1) Voyez snr tout ce qui touche la Pologne la belle collée^