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Je ne dis pas que ees motifs fussent justes, mais au moins pouvaient-ils servir de prétexte à une intervention armée des trois cabinets avec d’autant plus de raison que dans ses folies ardentes, la confédération de Bar s’abandonnait à des actes insensés, tel que l’attentat commis par une troupe de brigands sur le roi Stanislas -Auguste qui fut enlevé à mani armée (1). La Pologne était déjà en pleine guerre civile, lorsque la première idée du traité de partage fut mise en avant par l'rédéi ic et développée par des négociations seciètes. Aussitôt, sous ])iétexte de se garantir de la peste qui venait d’éclater à V arsovie, un triple cordon niililaire autrichien, russe , prussien se forma d’abord aux frontières extrêmes, se resserra peu à peu jusqu’à se transformer en armée d’occupation permanente des provinces que chacun des Etats devait posséder en vertu du partage. Les Busses mêmes occupèrent Varsovie, pour protéger la’ royauté de Stanislas-Auguste, dette résolution soudaine
tion de pii res, du comte d’Aiigcbei t, publiée chez Amyot ; c’est la plus complète collection de diplomatie.
(1) L’enlèvement de Stanislas-Auguste fut accompli par le.s ordres de l’ulowski, le chef de la conlcdèration de Bar. On peut eu voir les détails dans un livre rare aujourd’hui : Varens po’riis ÿitmishi-ii-Awjmlus iKirricidcs cxct'idis reddttusgw. Var.'.ovie, in-8 . 1778.
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et inflexible fut justifiée par 'des manifestes diplomatiques (1).
La situation précaire du nouveau roi Stanislas- Auguste devait désormais dépendre delà Russie et de Catherine II, à laquelle il devait le trône, la sûreté de sa personne ; et ce qu’il y avait de plus triste dans ?a position royale, c’est qu’il dut assister comme souverain à la première dislocation de son royaume, car la Russie, l’Au^ ti iclie, la Prusse s’étaient attribuées, sans scrupules, les provinces qu’elles occupaient par simple voie de précautions sanitaires.
La Pologne, au reste, avec ses glorieux souvenirs et sa poétique imagination, ne dut qu’à elle-même sa triste destinée : faut-il lui en faire un reproche? Un peuple naît avec ses conditions et ses défauts; on ne peut demander à l’esprit • - . gentilhomme les conditions pacifiques de la bourgeoisie; la Pologne en était encore, au moyen âge, aux turbulences des féodaux, à l’esprit de révolte et de désordre; elle n’était hasardeuse que parce qu’elle était brave. Mais cet esprit menaçait l’ordre, le repos des voisins ; les Polonais étaient les glorieux tapageni’s de
l’Europe; le roi Stanislas-Auguste était frappé * • *
(j) Cos manifostos ou notes sont du mois de mars 1772.
de déchéance par la confédération de Bar, la partie active de la nation , les trois États voisins au milieu desquels la Pologne était enclavée achevèrent de lui arracher les provinces que, dans ses jours de prospérité et de gloire, la Pologne avait conquises (1) et quelle perdait par ses imprudences. Lu première condition pour qu’un peuple soit respecté par ses voisins, c’est qu’il se respecte lui-même : on ne mérite l’indépendance que lorsqu’on forme • un corps de nation , exécutant les lois qu’on s’est données. Les confédérations libres, turbulentes prépaiaient la ruine de la nationalité polonaise.
Ce fut par rinfluence de la czarine que Stanislas-Auguste fut maintenu roi de cette partie . du territoire que la Russie laissait à la Pologne. Catlierine dicta elle-même les modifications que devait subir la constitution polonaise, constitution libérale, presque républicaine et pleine de méfiance contre le pouvoir du roi dominé par un conseil permanent qui nommait même à tous les emplois; et l’impératrice se donna le mérite de cette constitution aux yeux des philosophes et
(1) Le traité de partage est de l’année 1773. On sépara de la Pulognc 39/15 lieues carrées'; 2060 furent attribuées à la Russie, 1389 à l’Autriclie et 556 à la Prusse.
des rêveurs d’institutions libres. Son habileté lut de donner une cause populaire à ses piojets d’ambition, et de justifier ses agrandissements et ses conquêtes par l’esprit de liberté et d’idées bimianitaires.
Alliance des Turcs et des Polonaiscontre les Russes. — Campagne en Moldavie et Valachie.
( ITfiO — lT7i)
Quand on parcourt, dans les archives des allaires étrangères, la correspondance des ambassadeui s français, soit à Vienne, soit à Berlin, on est frappé de l’injustice de c<;tte opinion vulgaire, répétée dans toutes les histoires, qui accuse le cabinet de Louis XV d’avoir abandonné la Pologne dans la crise qn’elle s’était un peu elle même créée par ses folles violences contre le roi Stanislas-Auguste (1) et par ses propres
(1) Il n’cst pas une seule liistoiro de lollégc qui ne répète ce mensonge avec une niaiserie magistrale. Le précieux recueil dont j’ai déjà parlé, publié par le comte d’Angebei t, constate les efforts de la Fi ance dans celte circonstance.
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divisions civiles. Bien que la France n’eût pas à se louer personnellejnent des Polonais, et surtout de la confédération de Bar, le cabinet de Versailles s’était adressé à la Prusse et à l’Autriche, pour protester contre toutes leurs démarchés et leurs intentions de partage; il ne fut pas écouté. Le cabinet de Versailles prit le parti de consulter directement l’Angleterre et de lui poser nettement cette question : « Au cas où la France ferait des démarches, ou même des menaces militaires à l’Autriche et à la Prusse, la Grande- Bretagne voudrait-elle s’y associer? » ‘Il fut répondu très-froidement par le cabinet de Londres : (( que la Pologne l’intéressait peu comme force en Europe et qu’il n’était pas nécessaire de troubler la paix du monde pour chevaleresquement défendre une nationalité qui voulait se perdre elle-même. » L’Angleterre, alors particulièrement liée avec la Russie et la Prusse ( I) dans les questions politiques et commerciales, voulait se constituer des alliances sur le continent contre la France. Le cabinet de Versailles restait donc isolé dans ses démarches loyales
(1) L’Angleterre caressait alors singulièrement la Prusse; elle préparait aussi une alliance politique et commerciale avec la Russie, et tel était l’objet do la mission de sir Francis Uerbert, depujs lord Sainte-Hélène, à Saint-Péterebourg.
et sincères pour la Pologne : pouvait-il seul engager la guerre contre les trois puissances coalisées?
Alors le cabinet de Versailles eut recours à sa vieille alliance avec la Porte-Ottomane, si forte et puissance de premier rang; elle pouvait se préparer à une prise d’armes qui jetterait un certain embarras dans les mouvements tnilltaires de la Russie et de l’Autriche. C’était le temps où s’accomplissait une alliance assez étrange : les Polonais, ces anciensennemis desTurcs, n’hésitaient pas à s’allier avec eux pour se défendre contre les Russes. La Turquie, par son armée de terre et de mer, -était d’un grand poids dans la balance européenne; seulement la France faisait tous ses elforts à Constantinople pour engageale divan à la prudence, à ne pas trop précipiter les événements. Mais les Turcs, sous le charme de l’insurrection polonaise, s’étaient engagés avec la confédération de Bar, et sans déclaration de guerre, ils commençaient imprudemment les hostilités (1) contre l’empire russe. De son côté le cabinet de Saint-Pétersbourg publiait un manifeste contre la Porte-Ottomane et massait ses troupes sur le Danube.
(1) L« manifeste de Mustapha III, qui déclare la gueire à la Russie, est du 30 octobre 1768.
Une guerre contre les Turcs avait une grande popularité en Russie, et déjà le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour alTaiblir la puissance ottomane, favorisait rinsuri’ection de la Grèce et l’indépendance de l’Egypte. Gatlierine II qui voulait se rendre son clergé favorable se déclarait partout la protectrice de l’Église grecque; or, CO protectorat national et religieux, elle l’étendait sur la Grèce soulevée (1) comme sur la Saime-Sopbie de Constantinople. La France qui savait ce dessein se rapprochait de la Porte-Ottomane pour empèclier que la mer Noire ne devînt un lac russe; sans prendre parti directement pour la Turquie, le duc de Clioiseul autorisa les enrôlements d’ingénieurs et d’ofliciers au service de la Porte-Ottomane. Tout le commerce français des échelles du Levant s’était ému du bruit de cette gueri e.
11 fallait à la Russie une marine pour agir efiicacement contre la Turquie; si .ses armées de ,terre étaient assez puissantes pour lutter contre la force du grand vizir, la marine russe était insuffisante, et ce fut alors que l’Angleterre offrit son concours à la Russie; elle lui
(1) Le comte Alexis Orloff avait fait un premier voyage dans lu Morée pour prép.arcr la Grf'ce ^ une insuiroction,
fournit un bon nombre d’officiers, sous le commandement du capitaine anglais Elpliinston (1), et l’on peut dire que ce fut à l’Angleterre que I l Russie dut ses premiers officiers de marine.
Les OrlolT furent les actifs promoteurs de la guerre contre les Turcs; d'abord le vieil esprit russe le commandait. Les églises retentissaient des accents de la guerre sainte; les popes la prêcbaient dans les chaires au milieu des catbédiales de Moscou et de Novogorod ; les étendards étaient bénis. Les OrlolT s’étaient placés à la tête de cet enthousiasme religieux, de ce mouvement national, pour profiter de la popularité de cette guerre toute russe. N’étaient-ils pas les descendants de ces vieux strelitz qui avaient si longtemps défendu l’esprit moscovite contre les innovations étrangères de Pierre 1'“'^? Favoris de (Catherine II, les OrlolT, et Grégoire surtout, espéraient se créer des souverainetés dans l’empire ottoman. Puisque Stanislas-Auguste, le plus beau et le plus élégant chevalier de Catherine II, était élu roi dé Pologne, pourquoi Grégoire OrlolT, son plus fidèle
(1) Le capitaine F.lphinston, Écossais d’origine, pre^sida avec d'autres officiers anglais aux armements maritimes de la Russie. Elphinston avait juré à Catlicrine II tjiril brûlerait Constantinople,
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serviteur, maître du cteiir de sa souveraine, ne serait-il pas liospodar de la Moldavie et de la Valacliie? Dans ce temps d’étndes classiques, rinsurreclion de la Cirèce ouvrait une laif^c voie à tonies les ambitions (pii rêvaient la résurrection des llelN'mes; on voulait reconstruire cette nationalité perdue; car les Turcs n’étaient que campés en Europe.
Il était impossible de contester une énergique capacité à tonte cette famille des OrlofT; les Russes ont une aptitude générale. Grégoire Orlofi' dut commander l’armée de terre; Alexis OrlofT fut improvisé amiral de la flotte russe qui devait agir dans l’Archipel. Toute l’Europe fut étonnée de voir un amiral créé par la seule volonté de l’impératrice ; mais cet amiral était dirigé par les Anglais, alliés de la Russie (1).’
I.es Turcs prirent l’initiative de la guerre et soutinrent avec vigueur la confédération polonaise de Rar; ils cnvabiient la Pologne méridionale et attaquèrent sans hésiter les corps russes qui leur furent opposés. Le premier soin de Gatlierine 11 fut de s’adresser à ses alliés pour obtenir leur concours; (minme il fallait de
(1) Sir FriTncis Herbert, ambassadeur d’Angleterre, favorisait tous les ellorts de la Russie.
i’ai-gent pour suivie une guerre sur une échelle considérable, l’impératiice contracta des emprunts en Angleterre, en Hollande; premier essai de la Russie dans la voie du crédit européen. L’Angleterre qui savait les alliances de la France et de la Turquie favorisait de toute sa puissance les efibrts de la Russie contre la Porte-Ottomane. Elle ne pouvait craindre encore la marine russe, elle voulait s’assurer un vaste commerce avec cet Enqiire naissant à la civilisation.
La Grèce, excitée par les encouragements de la Russie et de l’Angleterre, était tout entière soulevée (1); mais la flotte ottomane pouvait facilement la contenir et réprimer l’insurrection. Ce fut alors que Catherine II résolut d’envoyer ses vaisseaux dans l’Archipel. La flotte partit de Cronstadt sous les ordres d’Alexis Orlofl', improvisé amiral sous la direction d’olliciers anglais que commandait le capitaine Elphinston. C’était une nouveauté qu’une grande escadre russe composée de vingt-cinq vaisseaux de guerre, voguant vers la Méditerranée ; les équipages étaient composés de Finois,de Hollandais
(l) I.a Morde commença l’insiii'rcctiûn avec une grande énergie.
et d’Anglais; peu d’accidents marquèrent cette navigation (1). La flotte stationna près de six mois dans les ports d’Angleterre oii elle recruta le complément de ses équipages ; elle acheta ses agrès, ses canons, ses brûlots, ses machines d’abordage; le capitaine Elphinston prit place à côté d’Alexis Orlolî, comme son guide et sa boussole. La navigation fut heureuse ; quelques accidents de tempête raar({uèrent la navigation de l’escadre russe dans l’Archipel; elle put se présenter presque intacte devant la flotte ottomane alors sous le capitan pacha (2). Partout le soulèvement des (Irecs avait favorisé les elîorts du comte Alexis Orlofl'.
La flotte russe, dirigée par Elphinston, manœuvra avec assez d’habileté pour resserrer dix vaisseaux de ligne turcs dans la petite baie de Thessalie; ils furent incendiés par les brûlots, et ce succès fut célébré avec d’autant plus de joie et de retentissement que c’était la première campagne sérieuse de la marine russe. Catherine lit remercier Dieu dans toutes les cathé-
(1) On pont lire dans la Gazette de France, 1770, avec quelle inquiétude le cabinet de Versailles suivait la marche do cette armée navale. '
(2) Le capitan pacha se nommait Gazi Hass.an, marin trèscapable, , ancien corsaire,
drales de Saint - Pétersbourg et de Moscou ; OrlofT l eçut les honneurs du triomphe ; on espérait franchir les Dardanelles, et le pavillon russe se déployerait devant Constantinople.
L’Angleterre semblait alors tout à fait abandonner la Turquie qui n’avait plus pour appui que la France. Par les ordres de Louis XV, le baron de Tott (1) fortifiait les Dardanelles.
Pendant ce temps les armées russes passaient le Prutb sous la direction suprême du comte Orloft'; le commandant en chef était le prince Galitzin (*2); un second corps d’armée qui devait agir dans la Bessarabie fut confié au comte ou prince BomanzolT (3). Les Turcs déployèrent une grande énergie dans cette campagne ; ils l epoussèrent les premiers efforts des armées russes; ils reprirent Bucharest et toute la rive droite du Pi uth. Le grand vizir, à
(1) Le baron de Tott était un gentilhaniine de la Fertésous Jouarre, mais d’origine hongroise; il était lieutenant-colonel de Bcrchini hussards ; il avait été chargé de plusieurs missions par le duc de Choiscul ; il garnit les Dardanelles de batteries flottantes qui empêchèrent les progrès du comte OrlofT.
(2) Les Galitzins, fort nombreux, tiraient leur origine de Bazilc Galitzin, ancien Kan de Tartares.
(3) Aussi d'une origine fort illustre; il s'appelait Pierre Alexandrovich et sen ait depuis l’Age de quinze ans.
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la tôle de 150,000 hommes, menaçait le Danube, lorsque le comle Romanzüiï, par une niarclie hardie, vint lui présenter bataille et remporta sur les Turcs une telle victoire que l’armée du grand vizir ne fut plus qu’un amas confus d’hommes, de chevaux, de canons et de fusils amoncelés. Le comte Panin emportait d’assaut le château de lîender ; le comte Totleben (1) s’ouvrait un passage en Géorgie ; le prince Dolgoronki ('2) attaquait les lignes de Precop dans la Grimée, et en moins d’un mois il faisait la conquête de cette riche presqu’île, aloi'S an pouroir des rois lartares. Partout la victoire secondait les armées de Gatherine II; il y avait comme un prestige attaché à son nom. L’Europe dut s’en préoccuper.
(1) I.o comte Henri Totleben était tl’oiigi ne saxonne; c’était le cliof hardi d’iih corps de partisans qui avait surpris Berlin à la tête de 5,(KJO tionimes; c’est le premier général qui ait menacé la Circassie.
(2) Le prince Dolgoronki sortait d’une famille illustre, mais qui avait subi bien des disgrâces : le pi incc Serge Dolgoronki et ses fiTres Ivan et Wasili , accusés sous Biren do. conspiration, avaient eu la tôle tranchée, ou furent même écarteWis; les Dolgoronki ont continué â servir avec distinction dans l’armée russe; le prince Michel Pétrowich fut aide de camp de l’empereur Alexandre; le prince Georges s’était fixé en France et il est mort â Courbevoie en 1829.
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Alliance de Catherine II avec le parti encyclopédique.
Tout ce bruit de gloire, tout cet éclat d’armées était bien fait pour eOacer la première impression produite par le sombre événement qui avait marqué rélévation de l’impératrice. Avec une habileté tjes-rédécliie, Catherine II avait cherché à attirer vers elle l’opinion de la littérature française (|ui gouvernait le monde ; il est possible que cette tendance vers les lettres fût dans le cœur de la czarine et qu’elle eût de réelles et douces prédilections pour l’esprit (I).
(1) LVdncation de la czarine avait été failc à l’allemande; Cailierine II était fort li'ltréo et écrivait en français, on allemand et en russe.
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Mais SOS avances répétées au parti encyclopédique fui ent évidcininent dictées par le désir de grandir son nom et de favoriser ses desseins de conquête et de gouvernement.
C.atherine II connaissait la popularité des philosophes; elle savait leurs instincts rapaces, faciles en admiration ; enfin tout ce que les gens de lettres du xaiii® siècle avaient de faux sentiments ; ils auraient vendu la politique de leur gouvernement, jionrvu qu’on permît de blasphémer en épicurien et qu’on fiivorisât leurs écrits, Catherine fit donc mille avances au parti philosophique pour obtenir ses applaudissements au milieu du grand drame de la guerre de Pologne et de Turquie.
Le chef et le patriarche de la philosophie.
Voltaire, était depuis longtemps en rapport avec le comte Schouvalofl' (1), chambellan de l’impératrice, à l’occasion du travail que le vieillard deFerney préparait sur Pierre I". Voltaire avait reçu pour cette histoire des médailles d’or d’une valeur de 100,000 livres, des collections, de l’argent à pleines mains ; l’impératrice mettait un haut prix à ce que l’opinion de Voltaire fût fa-
(1) Le comte de SclionvalotV, dont j’ai déjà parlé, l’autour do la jolie t'iiih-e à Sinon, qu’on aurait pu attribuer à Boufflors,
voi-able à tontes ses entreprises, et le poète obéissait clcuccinent à sa voix dorée; il écrivait à (latlicrinc une multitude de lettres pleines de bassesses spirituelles et cbarn.antes, comme toujours : « Votre Majesté a des aflaires plus importantes que les miennes, écrivait-il : d’un côté elle force les Polonais à être heureux (l) et de l’autre elle pourrait avoir allaire aux Musulmans malgré Mahomet : s’ils vous font la guerre, il pourra bien leur arriver ce que Pierre le (îrand avait autrefois en vue, c’était de faire de (lonstantinople la capitale de l’empire russe ; ces barbares méritent d’être punis par une impératrice du peu d’attention qu’ils ont pour les dames. Il est clair que des gens qui négligent tous les beaux-arts et qui enferment les femmes, méritent d’être exterminés ; j’espèie tout de votre génie et de votre destinée. .Mustapha ne doit pas tenir contre (lathei ine ; on dit que Mus-’ tapha n’aimc pas les vers, qu’il n’a jamais été à la comédie et qu’il n’entend point le français, il sera battu sur ma parole ; je demande à Votre Majesté la permission de venir me mettre à ses pieds et de passer quehjucs jouis à sa cour, dès qu’elle sera à (lonslantinople, car je pense îrês-
(1) C’est aiD-.i que Voltaire parlait du partage de la Pologne;
sérieusement que si les Turcs doivent être chassés de l’Europe ce sera par les Russes; l’envie de vous plaire les rendra invincibles (l). »
(l’est avec cet esprit de madrigal que Voltaire jugeait les deux grands événements qui se préparaient : le partage de la Pologne et la guerre de la Turquie; il ne tenait aucun compte, ni de la politique de son pays, ni des intérêts des . peuples partagés ; son enthousiasme poétique afl’ecté poussait l’impératrice même à la conquête de la Grèce, à son annexion ,à la Russie : (( Je voudrais vous demander à souper à Sophios ou an Péléponèse. » Aussi Gatherine II rassurait Voltaire inquiet de tous les bruits qui circulaient sur les premiers échecs éprouvés par les Russes sousGalitzin. «Monsieur, écrivait-elleàVoltaire, nous sommes si loin d’être chassés de la Moldavie, comme votre Gazette de France (2) le publie, qu’il n’y a que quelques jours seulement que j’ai reçu des nouvelles de la prise de Galatz, nos troupes légères ont amené de Rucharest, capitale de la Valachie, l’hospodar, son
(1) Voltaire parlait ainsi au moment de l’alliance la plus intime entre la Franco et la Porte-Ottomane.
(2) Les feuilles de M. de Choiscul étaient fort hostiles à la Russie. Voir m?u livie aur la Muniuise de Powj) idoun
IVère et son fils à lassy. Tous ces messieurs passeront leur carnaval non à Venise, mais à Pétesbourg. Biicliarcst est à présent occupé par mes troupes (1). »
Voltaire ne se tient plus de joie de la bienveillante attention de l’impératrice, qui daigne l’informer de ses succès : u Je ne peux me défendre de dire encore à Votre Majesté que son projet est le plus grand, le plus étonnant qu’on ait jamais formé; que celui d’Aimibal n’en appj ocliait pas; j’espère que le vôtre sera plus heureux que le sien ; en elfet que pourraient vous opposer les Turcs? Ils passent pour les plus mauvais marins du monde, et ils ont actuellement très-peu de vaisseaux : Léandre et Héro vous favoriseront du haut des Dardanelles.
Suis-je assez heureux pour que les troupes de Votre Majesté aient pénétré d’un côté jusqu’au Danube, et de l’autre jus([u’à Erzeroum ? Je remercie Votre Majesté de m’avoir fait connaître les ciiKj frères (Orloll) qui font l’ornement de votre cour ; je commence à croire qu’ils vous accompagneront à (ionstantinople (2). »
En réponse 5 cette flatteuse lettre, Catherine II
(1) Lettre autographe.
(2) Les Orlofî avaient écrit à Voltaire ; ih étaient la main qui envoyait les gratifications.
s’empressait d’annoncer à Voltaire la victoire éclatante remportée par le comte Romanzoiî sur les Turcs : «i J’ai le plaisir de vous annoncer (|iie mon armée a rempoi té une victoire complète sur celle du seigneur Mustapha, commandée par le grand visir Aly-13ey, par l’aga des janissaires et par sept ou huit pachas; ils ont été forcés dans leurs retranchements; leur artillerie de i 30 canons, leur camp, leurs digues, leurs munitions de tous genres sont tombés entre nos mains, leur perte est considérable; la notre si modeste que je crains d’en faire mention, afin que le fait ne paraisse incroyable; le combat a duré cinq heures (1). »
Ce n’était pas sans but que Catherine II entretenait cette correspondance ; Voltaire, c’était la trompette de la renommée, c’était la popularité dans le monde; et à quelques jours de cette lettre. Voltaire publiait une épître à l’impératrice, et les muses lui étaient propices, car son langage était très-élégant et supérieur.
Élève d’Apollon, de Thémis et de Mars,
Qui sur son tronc auguste n placé les beaux-arts.
Qui penses en grand homme et qui |)crmct qu’on pense; Toi, qu’on voit triompher du tyran de Byzance
(1) Correspondance générale de Voltaire.
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Et di'ssots préjugés, tyrans plus odiuuv,
Prête à ma faible voix des sons mélodieux A mon feu qui s’éteint rend sa clarté première :
C’est du Nord, aujourd’hui, que nous vient la lumière (l). On m’a trop accusé d’aimer trop Mustapha,
Se^i vizirs, ses divans, sou mufti, ses fetfa (2). l'etfa! ce mot arabe est bien dur à roaûllc;
Ou no le trouve pas chez Racine et Corucillc :
Du dieu de rharmonio il fait fi-émir l’archci,
Ou l’exprime en français par L/.‘ttres de ruc/tel.
Oui, je les hais. Madame, il faut que je l’avoue;
Je ne veux point qu’un Turc à son plaisir se joue Des droits do la nature et des jours dos humains ;
Qu’un hacha dans son sang ti-cmpe X son gré ses mains. Que, prenant pour sa loi sa pure fantaisie.
Le vizir au bacha puisse arracher la vio.
Et qu’un heui-eux sultan, dans le sein du loisir.
Ait le di-oit de serrer le cou à son vizir.
Ce code en mon esprit fait naître des scrupules.
Je ne saurais souffi ir les affronts ridicules Que d’un faquin châtré, les grossières hauteurs Font subir gravement ii nos ambassadeurs (.'»).
Tu venges l’univers en vengeant la Russie;
Je suis homme, je pense, et je te remercie !
(1) Ce vers est devenu presqu’un adage au xmii" siècle.
(2) Voltaire se jusiitiait ici d'avoir écrit scs t ragé lies de Mahnmet et de Zaïre.
(3) Il y avait encore certaines formules d’étiquette observées pour la reception des ambassadeurs auprès de la Porte-Ottomane.
Gouvernement de Catherine II. — Développement de ses relations littéraires.
Ces éloges de Voltaire, si parfaileineiit versifiés, célébraient non-seulement la guerre mais encore les projets du gouvernement civil de (’.atherine II, môme ses travaux littéraires et sa vie si clière au poëte et si glorieuse pour la Russie. Catherine II venait d’écrire la préface de son Code des lois destiné au peuple russe; préface, je l’ai dit, pleine de maximes philosophiques alors à la mode. Le but définitif de cette œuvre était une réforme dans les coutumes et les lois nationales; l’impératrice traduisait elle -môme cette préface en langue française, alors déjà
ridioiiM' universel (1); et dès ce moment elle ne fut plus appelée (juc la grande législatiicc de son empire. Le roi Frédéric H, si r.'iilleur quelquefois, écrivait d’elle : « Si plusieurs reines ont acquis une grande célébrité, comme Sémiramis par ses armées, Klisabctli d’Angleterre par sa hardiesse, Marie-Thérèse par son étonnante fermeté dans le péril, Catherine seule a mérité le nom de législatrice. »
Et au bout de cette gloire et de cette renommée, (’.tatheriue II afl’ei iuissait les condiiions de son gouvernement. Les moyens qu’elle acceptait, choisissait, ou que les frères Orlolf employaient n’étaient pas toujours modérés, tempérants et réguliers, mais le but était la durée et la fermeté de son gouvernement, le respect de son pouvoir : il y avait des exécutions soudaines, des mystères de palais, et le plus cruel de tous fut la moi t d’Ivan (2), fds de la princesse Anne de Russie détiônée par Elisabeth.
Ivan avait erré de province en province sous la protection des popes ou des moines du rite grec; onfm il s’était retiré dans le monastère
.1) Il rxisto pliisipurs ('■difions de cotte trnduction on français. Barbier {Dirf. des ono)}t/m>‘s) dit que l’original est do
(2, En 170/| Ivan avait alors vingt-deux ans.
(leValdaï; lorsqu’il eut atteint sa seizième année, on le renferma dans la forteresse de Schlusselbourg, où l’avéneinent de Catherine l’avait trouvé résigné et sans andnlion. Mais autour de lui s’était fait une conjuration hardie, conduite par un simple lieutenant du nom de Alijovitch ; cet intrépide officier avait cherché à enlever Ivan. Le jeune prince était-il son com- ])lice? on ne le sait; mais mie nuit il fut frappé de deux coups d’épée par deux autres officiers à qui sa garde avait été confiée: ils avaient ordre de le tuer au cas où l’on chercherait à l’enlever (1). De qui émanait cet ordre funèbre? de Catherine II ou des ürloll ? tant il y a qu’il fut exécuté avec une cruelle indexibilité. Ivan, qui avait du sang de Pierre dans les veines, inspirait de grairdes craintes; les ukases de Catherine indiquaient la terreur que suscitait encore le nom d’Ivan; même après sa mort, tous les titres qui pouvaient constater sa légitimité furent détruits; il y eut peine de mort contre tous ceux qui se serviraient de monnaies ou de médailles à son effigie ; enfin, la chapelle du château de Schlusselbourg, où s’était accom-
(1) Les pampJilets prétendent que les Orlolf avaient euxmémes pn'paré la conjuration aliii d’avoir un prétexte pour se débarrasser d’Ivan.
pliprexéciition du prince, fut détruite afin qu’il ne restât pas de trace de cet événement qu’on aurait dit une sombre légende des châteaux du moyen âge (1).
L'impératrice Catherine, si vantée pour sa philosophie et sa douceur, se montra non moins impitoyable dans la violente répression du complot qui avait pris pour bannière le spectre de Pierre III, et conduite par un cosaque hardi du nom de Pugatschef (2), qui avait soulevé les pleuples du Volga et menacé Moscou. Ce complot, Catherine cherchait à en atténuer la gravité dans une lettre confidentielle â Voltaire qui alors rassemblait les matériaux pour rhistoirc de Russie : « Volontiers, Monsieur, je satisfais votre curiosité sur le compte de Pugatschef; ce îue sera d’autant plus aisé, qu’il y a un mois qu’il a été pris ou, pour parler plus exactement, qu’il a été lié et garrotté par ses propres gens dans la plaine inhabitée entre le Volga et la Jaick; amené de-
(1) C'étrtit dans cctlc niùme chapt'lle qu’Ivan avaW été enterré. '
(2) Eli russe Pougatsdiew. Malgi-é le mépris que Catherine
chercha à jeter sur lui, c’était un brave officier qui avni* glorieusement servi et qui était for "instruit; il ressemblait d’iine manière frappante à. Pierre 111. '
vant le comte Panin, il avoua naïvement dans son premier interrogatoire qu’il était cosaque du Don; comme le général Panin a beaucoup de cosaques du Don dans son armée et que ses troupes n’ont jamais mordu à l’hauieçon de ce brigand ^1), tout ceci fut bientôt vérifié par les compatriotes de Pugatschef; il ne sait ni lire ni écrire; c’est un homme essentiellement hardi et déterminé ; mais ce qui montre bien jusqu’où l’homme se flatte, c’est qu’il a conservé l’espérance; il s’imagine qu’à cause de son courage je pouvais lui faire grâce, et qu’il ferait oublier ses crimes passés par ses services futurs. S’il n’avait olîensé que moi, son raisonnement pourrait être juste, je lui pardonnerais, mais cette cause est celle de l’empire qui a ses lois; elles seront exécutées pour lui et ses complices (2). » A cette lettre froide et sans pitié. Voltaire répondit par des explosions de reconnaissance et d’admiration pour une souveraine si grande, si magnanime. Pugatschef et ses complices étaâent des brigands illettrés que Sémiramis pouvait sacrifier à sa gloire. Le sang coula à flots.
(1) Pugatsebef avait eu d’abord un grand succès, et ce n'était pas un brigand.
(2) Autographe.
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Ces exécutions en niasse ou ces jugements impitoyables étaient couverts par le bruit et l’éclat (lu lègue de Catherine II, par un faste de cour incomparable. Au milieu de ces nécessités cruelles, l’impératrice gardait un sentimentalisme enthousiaste. Dans le temple qu’elle élevait wi l’honneur des Orlofî, on voyait au milieu des jardins, dans les parterres, des colonnes, des pyramides consacrées aux grands hommes, aux philosophes les plus illustres, les ])lus dévoués à l’humanité; ce n’était partout que fêles, jeux, plaisirs, carrousels où brillait le nom de Catherine chanté par les poètes avec une ardeur toujours nouvelle, que venaient raviver les présents, les pensions, les actes d’une munificence impériale, et dans l’enlhousiasme du philosophe Voltaire s’écriait encore :
La gloire liabitf' de nos jours Dans l’empire d’uiic amazone (l\
Elle la jwssèdc et la donne;
Mois Tliémis, les Jeux, les Amours,
Sont en foule autour do son trône.
Viens chanter cette Tlialestris Qu’irait courtiser Alexandre;
Sur tc^s pas je voudrais m’y rendre Si je n’étais en cheveux gris.
(1) Ce vers faisait allusion aux habitudes masculines et mi Ijtaires de Catherine 11,
C’était bien de chanter Cathei ine lï, ses fêtes, ses carrousels, ses pompes impériales, mais était-ce un motif pour lui sacrifier la Fiance, (jiie A'oltaire devait aimer, car elle faisait sa gloire et sa renommée dans l’univers?
Sans doulo, on dirigeant ta conreo Vers les sept dtnilos do l Oiirsc,
Tu vorras, dans (on vol divin,
CoUc Franco si ronommôo
Qui brille encor sur son ddelin (1);
(’.nr ta Muse est acpoudimtîo A se dclourner en cliem n.
Tu verras ce peuple volage,
nui la mode est le langage, * llégner dans vingt climats divers, Ainsi que ta brillanto Grèce,
Pir ses arts, par sa politesse, Scirit d’exemple à ^l’univers.
Tout à coup se révèle dans Voltaire ce fiel, cette haine qui l’animait contre le gouvernement de son pays.
Mais il est encore des barbares,- Jusque dans le sein de Paris, nés bourgeois posants et bizarres , Insensibles aux bons écrits ;
(1) En dénigrant la France, Voltaire faisait la cour A Catherine H, à qui le cabinet de Versailles faisait de l’opposition A Constantinople et A Varsovie. .
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Des figures aux regards austères.
Persécuteurs atrabilaires
Des grands talents, des vertus (J).
Kt, si dans ma patrie ingrate.
Tu rencontres quelque Socrate,
Tu trouveras vingt Auitus.
Je m’aperçois que je t’imite.
Je veux aux campagnes du Scythe Chanter les jeux, chanter les prix Que la nouvelle Thalestris Accorde aux talents, aux méritas (2); Je veux célébrer la grandeur.
Les généreuses entreprises.
L’esprit, les grâces, le bonheur.
Et j’ai parlé do nos sottises.
Cette espèce de galimatias mythologique adressé à Catherine II était surtout une déclamation destinée à grandir les protecteurs de la philosophie. Il s’agissait à Ptiris d’une difficulté très-grave pour l’école du xvni* siècle : d’Alembert publiait son prospectus de \ Encyclopédie (3), aurait-on, du conseil général, le pri-
(1) Ces i.ivectivcs s’adressaient aux Parlements, qui poursuivaient, avec justice et raison, les livres funestes et scandaleux publiés par les philosophes.
(2) Cathei iiie II .avait distribué des prix et des récompenses dans les tournois do Saint-Péteisbourg.
(3) Le prospectus est de 17ü5. J’ai écrit l’histoire de cette lutte dans mon Louis A T.
vilége pour ce grand fatras de philosophie, de littérature et de sciences? Catherine II venait d’écrire à d’Alembert pour lui oflrir de publier \ Encyclopédie dans ses Etats où il trouverait toute liberté pour ses opinions : l’impératrice allait bien au delà des encouragements du roi de Prusse qui se bornait à lavoriser les Encyclopédistes sans corrompre les peuples de ses États; elle offrit à d’Alembert, avec toutes les douceurs et les magnificences souveraines , la direction suprême de l’éducation de son fils, le czarevitch Paul, l’héritier présomptif de la couronne impériale. D’Alerabert bien renté, bien pensionné par le roi Louis XV (l) , accoutumé à la société française douce et facile, un peu maladif, déjà plein de marasme et de vapeurs, refusa ces offres : Catherine ne se découragea pas et daigna écrire de sa propre main au philosophe : «Monsieur d’Alembert, je viens de lii e la réponse que vous m’avez écrite, par laquelle vous refusez de vous transporter dans mes États pour suivre l’éducation de mon fils (î2) ; philosophe comme vous êtes, je comprends qu’il ne vous coûte riende mépriser ce qu’on appelle les grandeurs et
(]] Il avait plus de 20,000 livres de pension. (2) Depuis, l’empereur Paul P'.
honneurs de ce monde : à vos yeux, cela est peu de chose et je me range facilement à votre avis. A envisager pourtant les choses sur ce pied, je regarderai comme très-petite la conduite de la reine (îliristine qu’on a tant louée et souvent très-blcàmée à plus juste titre; mais être appelé à conti ibuer au bonbeur et même à l’instruction d’un peuple entier et y renoncer cependant, c’est refuser, ce me send)le, le bien que vous avez à cuxir; votre philosophie est fondée sur l’humanité, perrnettez-moi de vous dire que refuser de la servir, quand on le peut, c’est manquer à son but; je vous sais trop honnête homme pour attribuer votre refus à la vanité ; je sais que la cause en est dans l’amour du repos, pour cultiver les lettres et l’amitié; mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je vous promets de vous donner toutes les avances et les facilités qui dépendront de moi ; et peut-être trouverez vous plus de liberté et de repos que chez vous; vous me direz que vous ne vous êtes point prêté aux instances du roi de Prusse et à la reconnaissance (juc vous lui devez: mais ce prince n’a point de fds (I);
(1) On éprouve une sccri-te douleur à voir Catlicrinc II descendre à ce point. Que serait devenu le czaroviuh Paul élevé par d’iVleinbert? •
j’avoue ([ue réiliication de ce /ils me tient i'ui't à ea'ur et vous m’êtes si iiécessaiie que peutêtre je vous ])resse trop ; pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause, et soyez persuadé que c’est Vestiuie qui m’a rendu si intéressée. »
« Catukrim-. »
« P. S. Dans toute cette letti e je n’ai employé que les sentiments que j’ai trouvés dans vos l)iopres ouviages et vous ne voudrez [uis me contredire (l). »
Quelle était donc la fatale erreur de (latlierine II, quel entraînement la poussait à confier l’éducation de son fils à cesdestnictcurs de toute société? On peut juger néanmoins quel fol orgueil de telles ai'ances inspiraient au parti philosophique, et cette lettre, communiquée là tous les adeptes, fut pour eux une occasion de triomphe vaniteux. D’Alemhert tira parti de son refus auprès du duc de C.hoiseul ({ui accorda le privilège de D’Alembert avait une
magnifique position à Paris : secrétaiie perpétuel de l’Académie des sciences, à la tète de V Encijclopédio, il devenait le centre et le protecteur de toute la littérature : que pouvait-il
(l) Cette lettre fut rendue i)ul»li(juc par d’Alembcrt.
souhaiter de plus? 11 put se donner tous les honneurs d’un refus aux oiïres de (aitherine.
Catherine II ne perdit point courage, elle daigna s’adresser à Marinontel (|ui venait «le publier Bélisaire, cette oeuvre pédante ((n’on s’arrachait partout avec entiiousiasme ; qiianil on lit aujourd’hui Bélisaire, on se deniamle comment cet ouvrage put inspirer tant d’admiration ! Cette suite de déclamations niaises sur les devoirs des rois, sur l’ingratitude des grands, étaient applaudies dans le monde le plus élevé, et ce qu’il y avait de plus curieux, c’est que les rois eux-inêines se prenaient d’une belle passion pour ces sortes de livres, ennuyeux et emphatiques, dont le type était toujours Télémaque. L’enthousiasme pour Béli-
saire vint à ce point ([ue, dans le palais de l’Hermitage, l’impératrice traduisit elle-même quelques chapitres, et en donnait traduire à ses courti.sans (1). Il y avait chez Catherine, je le répète, un certain libéralisme de convention qui au reste n’empêchait ni les actes arbitraires, ni les actions suprêmes ; on faisait de grandes phrases, on parlait des droits de l’ homme si
(1) Cette niiinic devint contagicu:>e dans son voyage en Crimée.
heureux dans l’état de nature, des devoirs philosophiques des souverains sur le trône, et chacun faisait ensuite dans son égoïsme ce qui lui convenait. Ainsi était le xviii" siècle.
Diderot fut le mieux traité de tous : Catherine, souveraine et mère de famille, combla de toute magnificence, l’homme qui avait attaqué le plus profondément la société et la famille. Catherine lui acheta cintiuante mille livres sa bibliothèque ; elle la lui laissa en toute jouissance en lui assignant une pension de cent louis comme garde de cette bibliothèque (1) ; et comme Diderot était dans la gêne, elle lui fit payer cinquante années d’avance de son traitement, et le philosophe reçut à la fois cinq mille louis. La lettre de Catherine engageait Diderot non point à se charger de l’éducation de son fils, mais à venir à Pétersbourg passer quelques mois 5 sa cour (2). Diderot, alors absorbé dans X Eue i/clo'pédie^ renvoya ce voyage à quelques aimées, et nous le retrouverons à Pétersboui'g dans des causeries intimes avec l’impératrice.
(1) Cette affaire fut conduite avec une grande délicatesse de procédés de la part de Catlierine II. Diderot publiait à cette époque scs livres les plus licencieux.
(2) Le Journal littéraire de Bacbaiiniont célébrait les libéralités de Catlierine dans un langage fort pompeux, ce qui la rendait tiès-populaire.
Projet de Catherine II sur la Grèce. — Développement de sa politique à l’égard de l’empire ottoman.
('es munificences jetées avec nu éclat retentissant n’étaient pas entièrement désintéressées, car à ce moment l’impératrice Catherine avait besoin jrlus (jue jamais du conconi-s des écrivains de icnoimnée, maîtres de l'opinion pii- ])li(jue, pour accomplir ses idées et réaliser le projet de ses j-ôves, l’objet de toutes les a-mbitioOs de la politique russe, la desti-uclion de l’empii'e turc en Eui-ope (I). I/impéralrice n’a-
(r) Lo dt'iiaitomi'tit des alTa rfs (■trangi'TCs , en Fianco, sous le duc d’Aiguilloii , s'opposait do touit's scs I'iutos aux piojotsdc Catliciinc; j’ai doniuî les depOches iinporlantos dans mon AT.
\ ait pas on vain évoqué lo nom de la Grèce au- ])iès des écrivains classiques, amoureux d’Homère, d’Escliylo, de Pindare; tous offraient de seconder le projet de Catherine II avec joie, sans s’inquiéter des intérêts diplomatiques de leur propre pays qu’ils pouvaient heurter; et lorsrjue la Grèce insurgée appelait le protectorat de la Uussie, Voltaire écrivait :
(( Si vous étiez souveraine de Constantinople, \’olre Majesté établirait bien vite une belle Académie grecque; les Xeuxis et les Phidias couvriraient la terre de vos images, la chute de l’empire ottoman serait célébrée en vers grecs; Athènes serait une de vos capitales, la langue grecque devieïidrait la langue universelle; tous les commercants de la mer Egée demanderaient des passe-ports h Votre Majesté.
Que Votre Majesté me permette seulement de plaindre ces pauMes Grecs qui ont le malheur d’.nppartenir à des gens qui parlent turc; ce sont des petites mortifications que j’éprouve au milieu de toutes vos victoires; c’est bien assez qu’en aussi peu de temps vous soyez maîtresse absolue de la Moldavie et de la Valachie, de presrjue toute la Thessalie, des deux rivages de la mer Noire, d’un coté vers Azoff, de l’autre vers le Caucase. Je remets
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toujours au premier congrès (1) les intérêts des jeux olympiques et du théâtre d’Athènes entre vos mains; mais j’aime mieux m’en rapporter à une bataille qu’à une assemblée de plénipotentiaires; vous ôtes si bien servie par le comte OrlolVetle maréchal llomansolî!... Si vous accordez la ])aix à Mustapha, que deviendra la ))auvre (îrèce? que deviendra le beau pays de Déii.osthène et de Sophocle? Je serai toujours alTecté de voir le thécàtre d’Athènes changé en potager et le lycée en écurie. »
Nul ne pouvait blâmer ce vœu légitime pour l'émancipation de la Grèce; mais le parti encyclopédique, sans prendre garde aux intérêts de la France, appelait le partage de la Turquie entre la Russie et l’Autriche. Voltaire avait son plan tout fait, et avec une charmante légèreté il écrivait encore à l’ijnpératrice Catherine II pour qu’elle eût à le mettre à exécution, de concert avec Marie-Thérèse, l’impératrice d’Autriclte, qui venait de restaurer et de grandir le pouvoir impérial à Vienne (2).
(1) Lorsque Volt.iire écrivait celte lettre, des couréroiiccs étaient ouvertes pour la paix; le comte ItomansolT stipulait une amnistie pour les Grecs; elle fut mal observée par la Porte-Ot:oinnnc.
(2) Marie Thérèse, fidèle à son alliance avec la France, sc-
so
« I/au"ufi(e (’.allici 'me no, pourrait-elle pas dire à l’auguste Marie-Thérèse : — Ma clière Ma- 1 ie, savez-vous que les Turcs sont venus deux fois assiécror Vienne? songez que vous laissez passer la plus belle occasion qui se soit jamais présentée depuis Ortogul , et que si on laisse res- ])irer les ennemis du nom chrétien et de tous les beaux-arts, ces maudits Turcs deviendront l>eut-ètre plus foianidables que jamais. Le chevalier Toit qui a beaucoup de génie, quoiqu’il ne soit pas ingénieur, fortifiera toutes ses places sur la mer Egée et sur le Pont-Euxin, quoique Mustapha ignore que ces deux petites mers se soient jamais appelées Pont-Euxin et ruer Egée, et les janissaires et les spahis se disciplineront. Voilà notre ami Ali-Bey mort (i), Mustapha va être le maître absolu de ce beau pays d’iügypte qui adorait les chats. Profitez d’un moment qui reste encore : Piusses, Prus-
foiulait le cabinet do N'ei’saillcs dans son système de jirotcetion à rég.ard de la Porte-Ottomane. Joseph II changea de politique.
(1) .Mi-Hey avait c.ssa 3 'é de rendre l’i gypte indépendante: on peut voir aux ,l//«ù’e.v êtrniif/n'f.'i les projets que déj;'i la l'ranoo avait sur l’i’igypte ; je les ai indiqués dans mon /.oui.v .Y 17. Ces j)i-ojets furent i'Ci>ris sous le Directoire, et les mémoires sur l’égyptc furent communiqués par M. de 'l’allevrand au dii'ecteur lîarras et an général lîonaparte.
siens, Autrichiens, fondons sur ces ennemis de rÉ'jlise; nous accorderons au roi de Prusse une nu deux provinces de plus, et allons souper à ('.onstantinople. » Ainsi, selon Voltaire, devait parler Catherine à Marie-Thérèse, et telle était la politique qu’il conseillait à l’impératrice de Russie sans s’occuper de la France qui, elle, était liée d’intérêts avec la Porte-Ottomane pour son commerce et sa navigation. Voltaire suivait pas à pas les phases de la guerre; il appelait de tons ses vœux les Russes à Con- .stantinople.
niCMiüt de Galitziii (I) la \igilaiitc aiidac''
Ira dans son sérail éveiller Miistnj)lia ,
Molleuienl assoupi sur son large sofa.
Au lieu même où naquit le dieu de la Tlirace.
O Minerve du Nord! ù toi, sœur d’Apollon!
Tu vengeras la Grèce , en cli.vssant ces infâmes ,
Ces ennemis des arts et c.’s geôliers des femmes.
Je pars, je vois t’attendre aux clianjps de Marathon.
C’est toujours avec l’enthousiasme pindarique que Voltaire parle du progrès des Russes dans la guerre; il poursuit les Turcs de ses
(1) Ce nom de Galilüin était mal elioisi, car ce prince venait de recevoir un échec.
iiiiath^nies, il veut que la race en soit exterminée pour mettre cette hécatombe aux pieds de la czarine :
Frappez, exterminez les cruels janisf^aircs ,
D'un tyran sans courage esclaves tcmûraircs.
Du malheur des mortels, iiislriimeiits inallieuroux.
Ils voudraient f|u’à la lin, par le fort de la guerre.
Le reste d(> la terre Fût esclave comme eux.
Puis, s’adressant aux années nisses victorieuses, le poète s’écrie :
La Minerve du Noid vous enflamme. et vous guide, Combattez , triomphez sous sa puissante égide, r.alitzin vous commande et Byzance en frémit.
Le Danube est ému , la Tauridc est tremblante.
Le sérail s’épouvante,
L’univers applaudit.
11 faut rcinarqiicr qu’à l’époque où ces vers enthousiastes étaient écrits, le triomphe des armées rus.sos était encore incertain et mêlé de revers. Après la victoire du maréchal Romaiisoir sur le grand vizir, aucun obstacle ne s’opposait plus aux progrès des Russes, et peut-être auraient-ils marché sur (’.onstantinople sans l’intervention active de la diplomatie. L’Angleterre qui jusque-là avait soutenu la Russie
dans ses projets, déclara que l’existence de la l*orle-OUnmane était nécessaire à l’équilibre européen; la France parla un langage encore plus ferme; l’Autricbe elle-même s’alarma, et il n’y eut pas jusqu’à la Prusse qui ne témoignât ses craintes sur un agrandissement démesuré des forces de la Russie : de longues conférences s’engagèrent et le cabinet de Saint- Pétersbourg voulant témoigner de sa modération au moment où s’accomplissait le partage de la Pologne, accepta des conditions limitées par le traité de Kainardji, signé au mois de juillet 1774. La Russie céda toutes les conquêtes qu’elle avait accomplies, excepté Azow, TangaroketRinburn, à la condition que la (Irimée garderait son indépendance et que la mer Noire serait libre an commerce de toutes les nations (1).
Ces conditions n’étaient pas sans importance dans l’avenir; la Crimée, indépendante sous le gouvernement des chefs Tartares, devait tôt ou
fl) Lo traité de Kainardji fut l’ijeuvrc pei-sonnelle du comte Orlofl'. Il contenait vingt-quatre articles : libre navigation de la mer Noire; sécurité jiour les pèlerins allant à Jérusalem; règlement de radministration pour la Moldavie et la Valacliie; le titre de padiseba désormais donné à l’empereur de Russie ; privilège des consuls et des ambassadeurs ; construction d’une église grecque à Péra; pt’otcction accordée ü la Russie sur toutes les églises gi-ecques, etc.
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tard tomber aux mains de la Russie qui pouvait soulever les intért^ts, les passions, l'aire naîlic des causes de rivalité et de guerre. Ouant à la liberté de la navigation dans la nier Noire, juste et libérale en principe, cette liberté de navigation entraînait avec elle-inôine le libre passage des Dardanelles et exposait par conséquent (ioiistantinople aux canons de la flotte russe. Souvent les traités diplomatique ne posent que des jalons pour une situation nouvelle : jamais les grandes conquêtes ne se font tout d’un coup; on marcbe peu à peu à son but. Le traité de Kainardji, quoique modéré dans ses conditions, ouviait toutes les voies de l’avenir à la Russie contre la Porte-Ottomane. C’est ainsi que l’envisageaient les hommes d’Etat, et une dépêche du baron de Tliugut (I) qui assistait au traité, s’exprima ainsi : « Ce traité est un modèle d’habileté de la part des Russes, et aux termes de ce traité, la Russie sera toujours maîtresse, quand elle le jugera à propos, d’opérer des descentes sur la mer Noire. De sa nouvelle fi-ontière de Kertch, elle pourra conduire en qua-
(1) L(! baron de Tlingut était l’un dos lioinnios d’état qui connaissait le mieux l’Oriont ; il avait été atlaelié depuis l’année ii l’intcrnonee autiicbien, .V Constantinople,
comme intei’pri'te,
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rante-liuit heures un corps d’année jusque sous les murs de (’.oustaïUinople, et le sultan n’aura plus qu’à fuir en Asie, abandonnant le trône de l’Empire ottoman à un possesseur plus habile. La comiuète de Conslantinoplc par les Russes pourra se faire à l’improviste et avant même que la nouvelle en soit portée aux autres puissances chréliennes. » Une circonstance curieuse de ce traité, c’est qu’il ne fut rien stipulé de pariiculier pour la Grèce qui pourtant avait donné le signal de l’insurrection. C’était en évoquant les grandes ombres du théâtre grec que Catherine II avait intéressé toute la littérature au succès de ses armes; elle paraissait combattre pour Eschyle, Homère, Sophocle, Socrate, et Thémistocle. Catherine II avait profité de cet élan; et les Grecs furent ensuite délaissés ; l’impératrice s’excusa sur le peu d’appui qu’elle avait trouvé dans les cabinets de l’Europe pour assurer l’indépendance des Hellènes; elle n’avait pu agir toute seule, et son protectorat était même considéré avec méfiance. L’Angleterre surtout avait vu la question avec son sang-froid pratique des affaires. Le protectorat russe sur l’Archipel c’était sa suprématie commerciale sur la .Méditerranée, et à aucun prix l’Angleterre ne voulait l’admettre.
Oii avait pu évoquer 1rs ombres des vieux (li ées pour intéresser l’Europe en faveur de l’indépendance des flellènes; mais les (irecs du xviii“ siècle n’étaient pas ce (pi’ils avaient été dans l’anticjuité; ils avaient commis toute sorte d'oxcés de piraterie (1); les Turcs n’avaient pas été les plus impitoyables dans la guerre; les Athéniens, les Lacédémoniens de l’antique (Irèce avaient disparu pour faire place à une race, toujours vaillante, de corscaires, de forbans (pii, le ciinetene à la main, respe(îtaient peu les pavillons même chrétiens. La Grèce fut un moment abandonnée sans être poui tant délaissée. Son temps devait venir (2).
11 s'était élevé une classe d’antiquaires et de savants politicpios qui reconstruisaient la Grèce par ses monuments; placée sous la direction du comte de Ghoiseul-Gouflier, elle partait, groupée autour de lui, pour son ambassade à Gnnstantinople (3). Parmi les attachés, on
(1) Voir la Cazetle, 1772-177/).
(2) A chaque dix années les ngents de l;i Rus.>ie provoquaient une insurieclion gi-ccquc ; ce fut en 1820 que l’indéj)endancc de la Grèce fut reconnue et son royaume constitué.
(a) Le comte Choiseul-Goulfiei’, «ousin de l’iincien ministre des affuires étrangères, fût nommé à l’ambassade de Co!;s-
comptait un savant abbé, antifpiaiic de premier mérite, l’abbé lî.utbélomy , qui préparait son Voijaffe (lu jeune Anucha/ sis. \ l’aide des médailles et des historiens de l’antiquité, l’abbé liartbélemy avait reconstruit la (Irèce avec scs mœurs, ses babirudes, et dans les salons du comte de Choiseul on ne parlait (|ue des bcau-vaits et de la philosophie, des heureux jours de la noble Hellénie (1).
Catherine II laissait marcher ces idées qui tôt ou tard devaient profiter aux intérêts de la Ilussic; à ses yeux le traité de Kainardji n’était qu’un point d’arrêt, qu’une halte dans la politique conquérante de la Russie ; on ne va pas d’un seul coup à ses fins. A ce uiomont s’élevait à Pétersbourg un homme de génie, qui embrassait les plus vastes horizons. Je veux parler du prince Potemkin.
iantinoi;l<î eu 1784 j it s était fait comuiitrc i>nr son beau voyage dans l’Asie mineure.
(1) L’ablx; Delisie était aussi atUicbé à cette ambassade, et il adressa ces vere à M. de Choiseul sur la Crêrc :
Kt belle encore, maigri: les injures de l’àge ,
Avec ses monuments, ses héros et ses dieux,
Lu Gpv^c ' !out entière reparaît à vos yeux.
Origine et développement de la puissance du prince Potemkin.
(ITCn—
Le grand art de Catherine 11 fut toujours d’aduiirablciuent choisir les ministres favoris qu’elle destinait à partager le gouvernement de l’Elat ; riiistoire sérieuse ne doit point aller chercher dans de plats et odieux pamphlets (I) la chronique scandaleuse des passions de l’im- ])ératricc : la vie privée n’appartient à personne et la confession n’existe que devant Dieu ; mais ce que riiistoire doit remarquer et louer, c’est
(I) Cos piimplilots fiiront puliliôs surtout à lVpo(|UC do la rovoliitioii fraiiçaiso, finaud Callioriiio s’ôtait dôclari'o rontro Il s gouvoriu'iùonts de cotto ôpo(|UC; les écrivains vulpain-s ont juiisé louis ifiiscifîiioinonts dans Cv.stkua, Vie de Cuthrriiie II : c’était nu ancien résident français expulsé di' Varsovie.
que ceux qu’on a dit les favoris de ('-atliorino furent habilement appropriés à la situation ])olitiqne et au besoin de l’empire russe, à sa fTi amlcur et à scs destinées : Stanislas-Auguste gardait la Pologne avec le titre de roi, les frères OrloO’, esprits d’énergie , soldats à coups de forces, allérmirent le pouvoir aux mains de C.atlierine II; le comte de Romansofî remporta les grandes victoires et il en finit avec la puissance militaire de la Turquie en Europe ; enfin le prince Potemkin fut fliomme d’Etat des grandes ambitions de la Russie sur le monde, il fut l’expression la plus complète des vastes idées de Catherine II. A travers quelques excentricités de liaro’es et de coutumes, on doit le placer parmi les hommes politiques du premier mérite.
(îrégoire- Alexandrowitch Potenilcin, d’origine polonaise, était né aux environs de Smolensk (1) : son éducation avait été sérieuse, car il fut destiné aux études ecclésiastiques (2) ; mais à l’université de Moscou , tout absorbé néanmoins qu'il pût être dans ses études, et spécialement dans la théologie, Potemkin s’instruisit dans les sciences du gouvernement et
(1) L(' 7 soplcmbitj 1730.
(2) Potomkin .ippnrtenait au derniop ordre de la noblesse russe.
l’art (le la guerre ; ses hahitiides, ses nm'urs n’é*taient pas eu rapport avec la Aie du pope ou du iiioiue, et ce lut un jour licureiix pour le jeune Poteuikiu lorsqu’il lui fui peruii( de prendre une épée ; la beauté de ses (rails, la majesté de sa taille le firent admcltre aux clievaliers-gardes. Dans la nuit décisive où (!atlierine 11 (I) osa la révolte contre son mari, Pütemkin s’aperçut qu’il manquait à fiiupératrice , revêtue d’un uniforme militaire, la dragonne au pommeau de l’épée, signe distinctif du rang d’ollicier dans l’année russe; le jeune Potemkin détacha la sienne et la noua à l’épée de l’impératrice , qui accepta gracieusement la galanterie du jeune officier; le lendemain Potenikin fut nommé colonel et reçut la mission (l’annoncer à la cour de Stockholm l’avénement de l’impérati ice au trône de Russie.
Si nous admettons avec les chroniqnes-pamjihlets les nombreuses passions de Catherine II, ses attachements pleins d’ardeur, il est impossible alors de ne i>as faire une piquante remar([ue, c’est quelle lient presque tous ces charmants jeunes hommes loin d’elle et en
(I) I,e 8 juillet 17C3. Poteoikiii n’ft\ait p.as encore \ingt-six
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ans.
periK’tuels voyajîes : Poiiiaslowski ii Varsovie; les üilolî toujours en missions, l’un commande les aimées, l’autre la flotte ; lloraansolT est sur le Danube; et à peine Polemkin est-il distingué pai- la faveur de sa souveraine, ([u'il va représenter l’impératrice h Stockholm. Singulières amours, il faut bien le dire, que celles-là , surtout si on les rapproche des goûts sensuels que ces mêmes pamphets prêtent à Catherine.
Il faut doue plutôt croire , à l’honneur de la czarine, que les sentiments quelle inspirait à ses favoris tenaient à la foi chevaleresque des sujets envers leur souveraine, et (jue son grand art était de choisir, de distinguer les esprits, les caractères les mieux en rapport avec la situation. Le choix de Putemkin se rattacha surtout à cette cause générale; c’était un esprit supérieur, d’une éducation j)lus élevée que celle des Orlofl’ (.1); poète, littérateur, musicien dans la douce harmonie de l’Eglise grecque, il louait l’impéiatricc avec une délicatesse (iithousiaste, et la cour répétait des mots ravissants de Potemkin; il disait de l'impératrice : (( Quand cette femme charmante eiàre dans un lieu sombre, elle l’éclaire. »
(I) Voltiiiio (lisait des Orlnff ; « Ils sont bien polis, bit^n civilis('-s; fniltoz un pou, la pÀiii d’onrs toparaît. »
cliaiubellaii de l’impéralrice (géiiéial niajoi) (1), rotcuikiii fut envoyé |)rc«;(|iic aussitôt à raniiéc de RomansofV pour faire la guerre contre les Turcs; il s’y comporta vaillamment, avec une intelligence si distinguée et une bravoure si clievalcresrpie, rpie le comte llomansolF le désigna })our porter à l'impératrice les drapeaux pris sur l’ennemi. Au milieu de ces étendards au croissant d’argent et de ces mille queues de cbevaux qui flottaient au vent, Potemkin adressa à l’impératrice une harangue cbevaleresque qui lui plut singulièrement. (’.e ii’étaii pas seulement un soldat cpie Potemkin, mais encore un lettré tout empreint de l’esprit tliéologi(pie , sachant caresser les idées de l’impératrice sur la conquête et le partage de l’enqiire ottoman. Les Orlofi’ étaient trop Russes dans leurs systèmes, et Potemkin, avec ses idées helléniques, cioyait que le teiups était vejiu de réveiller la Grèce, vierge morte dans son linceul , et que l’heure était sonnée pour la chute et le paitage de la Tur- ([uie. G’était par ses conseils que les armées russes, après le traité de Kainardji, avaient cu-
ti) Jùi cliaqiic ilignitâ s.c rattadio à mi grade daii>
rariiiée, l’arce «nie la gloire inilitaiiv |tirdoniii)e les au'.rcs.
valii la Crimée. Après une campagne bravement menée, un ukase la réunit iléfinilivemcnt à l’empire russe, malgré les plaintes de la Turquie. Pütemkin ne croyait pas à ces prudentes précautions qui marquent des étapes dans la voie des ambitions conquérantes (1).
Catherine II, tout en approuvant la réunion do la Crimée, différait d’opinion avec Potemkin sur l’opportunité immédiate d’un partage qui aurait fait à la Turquie le sort de la Pologne; elle voulait encore attendre pour ne pas entraîner la guerre générale, et ce sentiment de la souveraine avait quelque -temps maintenu au pouvoir les OrlolT, signataii es du traité de Rainardji. Il y eut entre les favoris de vives querelles; elles furent poussées à ce point qu’un des Orloff, le plus vigoureux , manqua pres(pje d’étouffer Potemkin ; on dit qu’il en resta balafré et borgne (2). Alors Potemkin prit une résolution soudaine qui fit une profonde impression à la cour; au moment oii il venait d’étendre
(1) C'est ce qui séparait Pofcnikiii des Orloff, qui avaient été les 1 rliuipaux instigateurs du traité de Kainai-dji.
(2) Potenikiii sc lit faire un appareil pour dissimuler fou œil, ce|)eudaiit tout le corps di]>loinati(jue s’eu apen;ut. Le spirituel prince de Ligne dit qu’il avait bien entendu dire que l’amour était aveugle, mais janmis borgne.
l’empire russe au delà du Caucase et de soumettre entièrement la Crimée, on apprit (pic Polcmkin s’était retiré au couvent des moines de Saint-Alexandre Newsky; non-seulement il se condamnait à la retraite, mais encoi e il se revêtit de l’iiabit religieux de l’ordre de Saint- Basile, et, disait-il, sans esprit de retour; le goût des études ccclésiasti([ues s’était rallumé plus vif dans son cœur. Catherine ne perdit jamais la mémoire de l’austère religieux ; elle vit bien que Potemkin était le ministre de l’avenir; dès qu’elle crut le moment opp'ji tun pour inaugurer une politi([ue plus hardie par le partage de la Turquie, et qu’enfin elle pouvait avouer ses desseins vastes et ses horizons infinis, elle envoya sa confidente, la comtesse lîrucc, au couvent de Saint-Alexandre Newsky, afin d’olïrir au moine la direction des aU'alres avec le pouvoir le j)lus étendu, le droit môme de s’opposer à la volonté de sa souveraine dans les plus glandes questions (I).
C’est ce qui créa la })ositiou toute-puissante du prince Potemkin; il put marcher. droit à la réalisation de son idée, préparer librement la
(1) l’utcmkin dit, dansha correspondance avec Catlierinc H, qu’tl avait ou le temps di ns sa retraite de méditer sur Us intrigues do cour, et qu'il voulait désormais s’en défendre.
(jucslioii du p.'irtago de l’cinpu'e luic : ou l’eu voit préoccupé à ce point de ne pas compter avec les obstacles : comment entraîner l’Europe à ce dessein sans susciter la guerre générale? Le prince Potemkin res[)éra avec une conviction profonde.
La premièie puissance ([ui se dressait de^ant lui c’était l’Autriclie. Tant que Marie-Tliérèse avait vécu, il était impossible de compter sur son concours ; fidèle à son alliée la France, l'impératrice-reine ne se séparait pas de sa politique à l’égard de l’Empire ottoman ; mais Joseph If, son successeur, voulait à tout prix faire du nouveau, se jeier dans les hasards, essayer meme les aventures diplomatiques, et il voyait dans l’idée du partage de la Turquie un agrandissement considérable du territoire autrichien. Joseph H ne repoussait donc pas d’une manière absolue l'idée du prince l’otemkin, pourvu que l’Autriche y trouvât des avantages matériels, par exemple la cession de la Bosnie, de la Servie (1) et des débouchés pour l’Allemagne dans l’Aichipel, Dans sa correspondance avec Catherine II, l’empereur Joseph considérait la
(I) Ix! prince Polemkin avait gagné tout à fait à scs oiûnions le comte Cubentzl, l’amba'.satleur U’Antricliu à Pétersbourg.
Tuniuie comme un corps luoi t dont il fallait se partager les dépouilles. 11 ne s’agissait plus (jue de faire des lots comme on en avait fait pour la l’ulogne,
('-'était déjà une certaine force (pie reniente sérieuse de la Russie et de rAutrichc sur la question d’un partage; le prince Polemkin s’en était ouvert au cabinet de Berlin. Potemkin admettait donc en principe qu’il était impossible de réaliser le partage de l’Empire ottoman sans (pie la Prusse y trouvât une compensation en Allemagne par la Saxe ou la Bohême; à mesure (pierAutricbedevenait puissance orientaleet méditerranéenne, la Prusse devait grandir comme puissance allemande de premier ordre (I).
La plus grande difficulté que devait rencontrer le prince Potemkin était l’opposition de l’Angleterre et de la France; seulement le prince comptait sur leur rivalité pour arriver à ses fins ; toutes deux sortaient d’une guerre maritime qui les avait épuisées. L’Angletei-re portait sur ses flancs déchirés l’émancipation des Etats- Unis; la France luttait contre des difficultés
(1) Le in-iiicc l’ütcnikiii avait riiabitiulc d’ijcrirc des mdiiiüircs spéciaux sur cluu|u ' <|iiestioii ; ses liantes études ccclési;Lsti<pics lui doiiiiaijiit une fac ui lumineuse et siipéiicure d’exposer les faits.
liiiancièrcs tVune gravité sérieitse en jnéscncc (le ses parlements. L’Angleterre ménageait la Russie comme son plus grand débouché commercial; le prince Potemkin lui olTrait un large traité de commerce avec des privilèges (pii créaient tout un quartier de négociants anglais à Saint-Pétersbourg; et d’ailleurs jamais la Russie n’avait nié à l’Angleterre le droit de certaines compensations dans le partage : n’y avaitil pas (’.liypre, (iandie, les îles Ioniennes? Il ne s’agissait que d’admettre un premier fait, un premier principe, une première base : « que la Turquie d’Kurope était un corps moi‘t , et qu’il n’y avait plus qu’cà s’entendre sur le partage des dépouilles (l). »
Rien (pie la France se fiU déclarée la protectrice de la Porte-Ottomane avec une vigueur, une jiuissance qui se fondait sur les anciennes capitulations, le prince Potemkin n’ignorait pas que certaines éventualités avaient été prévues par M. de Vergennes (2) pour le cas possible, et réalisable d’un partage; le Roi Très-Chrétien était le protecteur-né des églises catholiques du
(1) Mémoire remis à sir Francis Herbert, ambassadeur a:i* gla s à K'tcrsbouig.
(2) Je suis entré dans des détails. (Voir mon Hèÿ»e de L'juis A' 17.)
rit latin 'dans la Syrie, pourquoi ne lui assui erait-on pas un protectorat exclusif et diplomati(jue connne celui de la Russie sur l’Eglise grecque? Depuis longtemps la France paraissait désirer la Morée , terre fésonde , po\ir avoir un point d’appui dans l’Arcliipel (I). Eidin la chancellerie russe n’ignorait pas les sérieux travaux de statisti([ue et de renseiguements que le dépai'tement des affaires étrangères à Versailles faisait faire sur l’Egypte : des voyageurs fiançais la sillonnaient sur tous les points (2) ; des antiquaires, moitié politiques, prenaient les notions les plus exactes sur ses produits, sur les formes de son administration, tandis que des ingénieurs indiquaient les points les plus favorables pour les débarquements de troupes et les moyens de traverser le désert. Depuis la guerre de 1778 la France voulait attaquer l’Angleterre par l’Inde comme elle l’avait heureusement essayé dans l’Amérique septentrionale. A cette fin l’Egypte lui était nécessaire.
Le prince Potemkin n’ignorait aucune de ces circonstances; il savait le côté faible et .sensible de la France dans la question d’Orient : pour-
(1) M. le duc de Choii'cul appelait la Morée, la Corse de r.Vrcliipol.
l'J) Savary, Volney, le comte de Chuisciil-Gouffler.
quoi 110 proiulrait-olle pas l'Ef^ypte? Pourquoi 110 lôalisorait-oii pas les projels de saint I.ouis et do sa croisade de DamioUo.
O lut au milieu de ces liantes queslious agitées, ([ue le comte de Ségur, nouvel ambassadeur de France, arrivait à Saint-Pétersbourg au mois de mai 178 /|.
Ambassade du comte de Ségur à Pétersbourg. — Négociations avec la France.
(ITSi— I7SS.)
Ainsi, au milieu de l’éclat de la toute-puissance du prince Potcmkin à la coui’ de C.atliel inc II, quand rimpératrice ne paraissait préoccupée que d’un seul et vaste projel , le partage de l’empire turc, on voyait ai’iiver, de la cour de France, le nouvel ambassadeur, désigné par le ronUe de Vergennes, avec un personnel brillant et nombreux : l’ambassade en Uussie prenait une importance qu’elle n’avait pas eue jusqu’alors, et Louis XVI avait dicté lui-même les instructions (1).
(I) Je les ai analysties dans mon Loui\‘ AT/.
Lo coinle Louis-Pliilippc de Ségiir élait lils du inarédial de Ségur, esprit austère, sérieux, (’évoué au roi Louis XV et aux aucienues iuslilutions de la monarchie, comme le devait uii ]) 0 n gentilliomme; sou fils, Louis-Philippe, destiné à la diplomatie, avait étudié le droit public à Strasbourg, sous le professeur de Kocli, et il était entré à quatorze ans dans le régiment des dragons du duc d’Orléans , dont il était le filleul. D’une figure plus spirituelle que giacieusc, svelte, dégagé, le jeune comte servait d’aide de camp à son père le maréchal, qui couunaiidait lebeau camp de troiipes d’élite que le roi Louis XV vint visiter à Compïègne, accompagné de la charn:ante comtesse l)ubany (1). Le comte de Ségur plut »i ce prince, si poli, si gracieux, par le charme respectueux do scs manières et sa jeunesse élégante dans ce joli costume de dragon de la reine et d’Orléans, La coutume élait que le maréchal qui avait l’hounour de lecevoir le roi sous sa lente, le servît à table; le maréchal allait remplir ce devoir, lorsque le roi lui dit ; u Ségur, vou^ m’avez assez bien servi ])our que vous soyez nu peu l’atgué, asseyez-vous à mon côté; ce
(I) Je l’iii décrit ‘laiis mon Hm.’ Mir In ComU-.fs<> Dufjfn-rij.
sera > ntre fils qui «ne servira » , et le jeune St';- {.Mir, comme un page et varlet du moyen âge, s'ûfait empressé de remplir son office auprès (lu suzerain. Le Roi lui adressa plusieurs fois la p-arole ; il fut content des réponses du jeune capitaine qui portait son bel uniforme à ravir (I) : le lendemain Louis XV envoya un des plus beaux chevaux de ses écuries au jeune comte de Ségur, et quelques jours après il re(;ut le brevet de colonel des dragons d’Orléans. Ou a (’a-rit que ces jeunes gemilsboinnies étaient de mauvais officiel s : c’est mentir â l’histoire do nos belles conquêtes ! Intrépides an feu, d’i:n coup-d’(nil rapide â la manuîuvre, la plupart d’une instruction sérieuse reçue dans les écoles, ils n’avaient qu’un défaut, c’était la U'igèreté de leurs manières, l’excessif sentiment du point d’honneur, qui leur faisait mettre l’épée h la
(I) Ix) roiiUfi de Sé};iir raconte dans scs Soui-nuirti f|iic le roi lx)iiis XV lui .ayant demaudé l’iicurc qu’il était, il répondit «lu'il n’avait p.as de montre, et le roi dit «alors nu mar. ciml : « .S«'nnr, donne/ votre montre votre l.ls», et M. de Sépur ajoute : « Le roi nura't mieux fait de me donner la sienne. » Je m'étonne qu’un esprit .aussi d stingué que M. de Séjçiir n’ait pa.s considéié la distinction <|UO lo Itoi faisait. 11 ]K)uva't donner sa montre à un valet de cliambn" tidèle, à un servitiair, mais h un fils de man'cliat de Franc*', il lui envoyait uti beau cbcval de scs écuries et un brc\et de colonel.
main pour une fleur, un ruban porté aux cheveux (l’uiie feninie,, pour une ganse au chapeau, pour un mot, une plaisanterie. Au régiment, il lallait un ou deux duels comme épreuve du courage ; on sortait du théâtre pour courir derrière les remparts, où les épées se croisaient avec politesse, sans aigreur ni colère, comme cela se devait entre camarades bien nés : il n’y a jamais de lois assez puissantes pour dominer l’honneur, et c’est la l>elle partie de notre caractère.
A l’avénement de Louis XVI, les pins Jeunes officiers spécialement protégés par la reine Marie -Antoinette, les deux frères Lamcth , le marquis de Lafayctte, Latour-Maubourg, Ségur, liiron, lîeauharnais, s’étaient jetés dans toutes les innovations de la politique et de la philosophie ; tous étaient partis pour la guerre d’Amérique, où ils avaient fait provision d’idées libérales et républicaines, et ils n’en restaient pas moins charmants, légers, distingués dans leurs l'ormes et leurs manières. Belle société qu’on ne reverra jdus : l’esquise politesseunie aux gl andes formes, et la légèreté qui se mêlait aux sérieuses pensées du devoir !
l.e jeune comte de Ségur .s’était jeté en enfant terrible dans les innovations de cette nou-
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voile école, et il avait plus fj)reu\ un p;oùt inné ])oiir la poésie et les belles -lettres. Ami de Hoiifllers, de Parny, de Florian, il tournait le vers à merveillG; et c’était l’avissant de voir cette pléiade de jeunes oHiciers pimpants sous leurs uni foi incs, braves comme leur épée, ebevau-légcrs, dragons de la Reine, Royal-.Vlédoc, Aincrgue, occuper leur loisir à la littérature. I.e jeune comte de Ségur se distinguait entre tous: dans une cour brillante, cuivré de mille galanteries, il adressait de jolis madrigaux à la reine, si bonne, si protectrice de la jeune noblesse, à madame de Poligiiac, ravissante de grâces, à ces belles inaiapiiscs dont la tradition est perdue. Noble époque qui ne nous apparaît plus ([uc comme un conte enebanté où les personnages semblent taillés dans la porcelaine de Sèvres dentelée , toute vcnuillonnée de rose tendre; faiitaisies de paravent peintes par A\aleau, Rouclicr et Lancret; petits oiseaux de fées renlérinés dans des cages aux filigranes d’or et d’argent.
A cette légèreté de l'ormcs, le jeune comte do Ségur joignait des études sérieuses dans le droit public; passionné pour les sciences, il s’était jeté dans les rêveries de Mesmer, dans l’étude du magnétisme, dans la frénésie des