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billion.^. jVvec le inaïqiiis de Lafayctle il ôtait assidu aux sôaiicos du comte de Puysôgur et do Boigasse sur le somnambulisme, et quand îlb)iitgolli('i' s’ôlcva dans les airs, ils avaient voulu le suivre; très-protôgé de la reine, le comte (le Ségur dc\ait trouver sa j)lace dans les affaires sérieuses.
Il était depuis longtemps question dans le cabinet de Louis XVI de nommer un ambassadeur extraordinaire, avec de grands pouvoirs, pour Saint-Pétersbourg; l’importance particulière que prenait le règne de (latlierine II, le partage de la Pologne, ses derniers différends avec la Porte -Ottomane, ses projets sur la
Ttircpiie, tout faisait désirer à M. de Ver- €
g('nnes (I) d’avoir un ambassadeur habile qui ])ùt attirer toutes les synq)atbics de (’-atlierine ])ar son esprit et son caiactère. AI. de Ségur, à plus d’un titre, pouvait remplir cette mission; il était de l’école novatiâce, charmant philosophe, sans grands préjugés ; il pouvait plaii’e ;i Catherine H par sa grâce, scs idées Légères toutes françaises; au besoin il ferait des vei's, des madrigaux tout trempés d’encens divins et
(I) M. (lu V<TfU‘mi(>s avait louin la ronflaner du Itoi et une grande ri'uomméo dans le corps diplomatique,
(le roses en riiouneur de Catlierhie, et cj ii’étuil pas sans utilité même pour les grandes alluires.
Les instructions pour le comte de S('‘gur, dictées par le roi, étaient écrites par M. de \'crgenneslui-mème, avec un soin particulier; ell(;s portaient sur deux points :
1" La nécessité de pénétrer les desseins délinitifs de rimpératrice sur latpiestion d’Orient, et de voir rpulles étaient dans cette voie les alliances sur lesquelles l’impératrice pouvait compter ;
2" L’utilité qu’il y aurait pour les deux puis- ' sauces dans la signalnre d’un traité qui poui'rait lier la Russie à la France pour l’échange de leurs produits par la Ralti(jue et la mer Noire. Ici devait se rencontrer l’opposition de l’Angleterre, voyant toujours avec in(|uiélnde le dévelojipement des prospérités de la France. Le point capital sur lerpiel M. de Ségnr serait poussé, entrepris, entouré, M. de Yergennes le pressentait bien, c’était sur le partage de la Turquie; c’était inévitable, dès son arrivée à Sainl-Péfersbourg ; et dans cette position, sans blesser, sans heurter les idées de rimpératrice, M. de Ségnr devait exposer, dévelop[>er le besoin qu’avait la France de la paix après la
guenc si coûteuse tl’Aniénque (I); or, un partage de la Turquie nécessairement amènerait une lutte généra'c en Kurope et peut-être en Asie, et la France ne j)Ouvait s’y cngagci' d’une façon imprudente.
Pénétré de cette idée, après un long et sérieuK entretien avec le roi Louis XVI, M. de Ségur ])ar(it de Paris ; sur sa route il dut visiter lierlin , Varsovie, et se mettre au courant de la vraie situation des rois de Prusse et de Pologne. A Heilin, M. de Ségur eut do longs entieticns avec le grand Fi édéric, bien vieilli et plein de manies ; le roi de Prusse, mécontent do la llussie,lit un portrait peu llatté de la czarine. Frédéric manirestait de \ives craintes sur l’élévation suprême de cette colossale autocratie à laquelle bientôt rien ne pourrait résister : il rejeta loin de lui toute idée ambitieuse; il s’excusa sur le partage de la Pologne dont l’initiative n’était pas venue de lui, mais de la Russie et de l’Autricbc (2) ; M. de Ségm-, avec tout le respect que lui inspirait la grande figure de
(1) Cetto guciTC avait en pariic creti!*c le dêlicit, et le besoin treaîj)runt se dêvelojipait.
(2) Ce fait était cou)|)lotcnient iiievact : ce fut le i)i'iucc lleiii i de Prusse, envoyé par Frédéric à Pélersboiu-'j, qui coinuuiiiiiuia la jteiisée du roi Fi-édéric à riui])éralrico Callierine.
Frédéric, s’aperçut bien que la Prusse était trop liée avec l’Angleterre pour que le système de la France pût trouver un appui long et sincère à Berlin.
La seconde étape diplomatique du comte de Ségur fut Varsovie; il y fut accueilli par le roi Stanislas- Auguste avec une grande distinction (1) : la position de cet excellent roi était d’une délicatesse extrême; dévoué à Catherine II, il était à la tête d’une nation ardente, profondément blessée du dernier partage ; le roi de Pologne ne pouvait se soutenir que par la protection de la Russie et les Russes étaient détestés. A Varsovie, M. de Ségur put exactement se renseigner sur le personnel de la cour impériale de Pétersbourg et sur les influences qui luttaient entre elles, sur le caractère, l’esprit et les mœurs de l’impératrice , vieillie déjà , mais jeune de pensée et de cœur (2).
M. de Ségur n’eut pas de peine à voir, dès son arrivée à Pétersbourg, que le prince Potemkin dirigeait toutes les affaires. L’ambassadeur de France fut accueilli avec distinction, mais avec
(1) Le roi Stanislas-Auguste était d’une bonté parfaite et voulait préserver la Pologne de ses glorieuses folies.
(2) M. de Ségur a écrit ses Mémoires un peu trop sous
l’empreinte des idées révolutionnaires.
mie froideur circonspecte; Catherine II savait la France très-protectrice de la Porte-Ottomane. Le corps diplomatique qui résidait à Saint-Pétersbourg se composait alors : pour l’Autriche du comte Cobentzl, aussi spirituel qu’étrange de ligure; du comte de Goërts esprit habile pour la Prusse,; de M. Fitz-Herbert pour l’Angleterre; le cabinet de Londres qui avait tant aidé la Russie dans la dernière guerre jouissait d’un grand crédit à Saint-Pétersbourg. C’était au milieu de ce corps diplomatique que le comte de Ségur devait prendre place et se créer une bonne position.
L’ambassadeur de France, selon les usages diplomatiques, rendit sa visite officielle au prince Potemkin et demanda le jour de son audience de réception; elle lui fut indiquée; le comte de Ségur avait préparé et même appris de mémoire, le discours qu’il devait présenter; or il l’avait, selon l’habitude, communiqué d’avance à l’impératrice. A l’aspect de cette majesté brillante, M. de Ségur manquant de mémoire, improvisa néanmoins un remarquable discours qui enchanta l’impératrice, splendidement parée de son diadème, de son manteau de pourpre,' entourée de tout le luxe oriental : quand on était habitué à la cour de France,
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on pouvait être étonné d’une majesté souveraine, jamais on n’en était ébloui.
Il y avait quelque chose de remarquable chez le gentilhomme français, c’était un orgueil immense de la nation qu’il représentait, et du roi dont il était l’ambassadeur; M. de Ségur se mit donc parfaitement à l’aise avec les hauteurs et les prétentions du prince Potemkin (1) , il fut digne quand le prince resta digne, et il devint familier quand le prince voulut le recevoir sans façon en robe de chambre. Bientôt l’ambassadeur de France fut au mieux avec Potemkin et vécut dans toute sa familiarité.
Le prince aimait à plaisanter comme à parler sérieusement, et il revenait toujours sur le même sujet avec une persévérance et une ténacité que l’ambassadeur signalait dans toutes ses dépêches : le pai’tage de la Turquie. L’impératrice elle-même répétait à l’ambassadeur de France : a Avouez que vos Turcs sont de
(1) Le prince Potemkin recevait sans façon et en robe de chambre les ambassadeurs qui se rendaient chez lui en habit de cérémonie; M. de Ségur alla le voir en déshabillé du matin ; le prince Potemkin , qui s’en aperçut , fit scs excuses et dit qu’il était souffrant. Dés ce moment M. de Ségur le pria même de rester couché et s’asseyait familièrement au pied de son lit.
bien vilaines gens et qu’il est dommage de les voir camper sur le Bosphore? — Soit, répondit M. de Ségur, mais que Votre Majesté prenne l’engagement que d’autres, ni plus vilains, ni plus beaux, ne se présenteront dans les eaux du Bosphore. »
Cette situation de résistance continuelle aux idées de l’impératrice devenait toujours plus difficile, par suite des instructions de M. de Vergennes qui, se refusant à toute concession sur la Turquie , pressait néanmoins l’ambassadeur de préparer un traité de commerce entre la Russie et la France (1). Le prince Potemkin semblait le faire dépendre de quelques concessions accordées sur la question d’Orient comme gage d’entente cordiale : « Pourquoi, disait le prince, la France ne suivrait-elle pas la ligne de conduite de Joseph II ? Ce prince, aussi, avait longtemps résisté à nos instances, en répétant à qui voulait l’entendre : « Qu’il aimait autant voir les turbans à Constantinople que les chapeaux et les plumets, » eh bien ! peu à peu ce prince très-éclairé était revenu à l’idée d’un partage inévitable, puisqu’il s’îigissait d’une chose
(1) Louis XVI, toujours très-préoccupé d’améliorer le commerce de France, insistait, dans ses instructions, pour la signature de ce traité.
morte; Joseph II, aujourd’hui, était devenu le partisan le plus dévoué des idées du partage. »
Sur tous les sujets qui tenaient à l’Orient, le prince Potemkin avait les conversations les plus attrayantes et les plus fortes ; ses études théologiques (plus essentielles qu’on ne croit en diplomatie) lui donnait une fermeté d’aperçus, une puissance de logique à laquelle il était difficile de résister (1).
L’impératrice Catherine II qui avait pris en grande amitié M. de Ségur, s’abandonnait avec lui à des aperçus de politique générale trèsélevés : « Vous craignez, disait-elle, la guerre ; le roi votre maître veut en éviter les dépenses et les effets; mais précisément la guerre détournerait les esprits des préoccupations qui énervent votre monarchie (2) ; que votre roi ait demain une guerre sérieuse dans un but d'utilité générale, et cette grande distraction détournera les esprits des mille utopies qui agitent vos ' têtes ardentes. »
M. de Ségur, moins qu’un autre, devait s’arrêter devant des considérations si élevées. Ces
(1) Correspondance de M. de Ségur avec M. de Vergennes.
(2) Le côté insipide des souvenirs de M. de Ségur, ce sont les longues et vulgaires déclamatioiDs libérales qui se ressentent des amitiés de M. de Lafayette.
utopies étaient précisément les siennes, les idées libérales étaient les pensées dominantes de ses amis : MM. de Lafayette, Lameth, Biron, Beauhamais; ce que l’impératrice Catherine présentait comme un signe de décadence était pour le comte de Ségur un progrès, une amélioration, une espérance : esprit léger, railleur, personne moins que lui n’était capable de discuter une question de gouvernement; il avait eu un moment la vanité de plaire à l’impératrice et de gouverner ses idées : Potemkin était homme trop supérieur pour être inquiet et même pour s’offenser des prétentions un peu vaniteuses du comte de Ségur. Dans sa pensée, avec la France ou sans elle, les Russes devaient marcher droit à la conquête de l’empire ottoman; il avait l’adhésion de l’Autriche, et il croyait qu’avec son concours son projet devait s’accomplir.
M. de Ségur, après quelques essais infructueux, dut se borner à cette puissance que donnent les bonnes manières, une charmante façon de faire de la littérature et de jolis vers, une des passions et des distractions de l’impératrice Catherine II.
La cour littéraire et artistique de Catherine II.
Le théâtre de l’Hermitage.
Si, comme ambassadeur du roi de France, allié de la Porte-Ottomane et représentant un système diplomatique en opposition aux desseins de la Russie sur l’Orient, le comte de Ségur avait, je le répète, une situation difficile, délicate à Saint-Pétersbourg, il tfen était pas ainsi comme esprit littéraire et attrayant. Le comte de Ségur était, à tous les points de yue, un gentilhomme charmant et plein d’àpropos. La cour de Catherine II n’était sérieuse que pour les grandes affaires; tout était à la
joie, aux plaisirs et aux fêtes; le bonheur de l’impératrice était de réunir autour d’elle une petite société d’élite qui s’occupait de beauxarts , de vers et de littérature. C4atherine II avait un faible pour les bouts rimés, et les beaux esprits s’exerçaient à les remplir en son honneur. Un soir, dans le palais du prince Nariskin (1) , grand écuyer, où l’impératrice venait familièrement, Catherine proposa des bouts rimés sur ces mots : amour, frotte, tambour, note, et M. de Ségur improvisa ce joli quatrain :
De vingt peuples nombreux Catherine est Yamour;
Craignez de l’attaquer ; malheur à qui s’y frotte.
La renommée est son tambour.
Et l’histoire son garde-note.
Rien certainement n’était plus flatteur , plus gracieux, plus heureusement trouvé, et l’impératrice fut enchantée. Une autre fois elle avmt perdu d’une mort soudaine sa chienne favorite; elle désira que le comte de Ségur composât son épitaphe. « Il vous suffira, lui dit-elle, de savoir qu’elle était fille de deux chiens anglais,
(1) L’impératrice aimait beaucoup le prince Nariskin, d’une grande gaieté de caractère. Le prince avait une colossale fortune et la dépensait.
qu’elle était remplie de grâces, un peu gâtée par la colère. Et le spirituel ambassadeur improvisa une ravissante épitaphe :
Ici mourut Zémire, et les gr&ces en deuil Doivent jeter des fleurs sur son cercueil.
Comme Tom, son aïeul, comme Lady, sa mère, Constante dans scs goûts, à la course légère ;
Son seul défaut était un peu d’humeur;
Mais ce défaut venait d'un si bon cœur (1).
Quand on aime on craint tant! et Zémire aimait celle Que tout le monde aime comme elle.
Voulez-vous qu’on vive en repos.
Ayant cent peuples pour rivaux?
Les dieux, témoins de sa tendresse.
Devaient à sa fidélité Le don de l’immortalité.
Pour qu’elle fût toujours auprès de sa maîtresse.
Ainsi étaient les loisirs de l’impératrice; mais sa protection sérieuse s’étendait sur les sciences, les beaux-arts. La tendance la plus remarquable de Catherine II fut de grandir son empire, de l’éclairer, de le mettie au niveau des nations les plus dvilisées, par le travail, l’industrie et l’esprit de découverte ; elle savait le peuple russe arriéré, mais intelligent ; il n’y avait qu’à féconder cette civilisation naissante
(1) Cette épitaphe fut placée sur le petit mausolée que Catherine II éleva & sa chienne favorite dans le palais de Czarskozelo.
et déjà robuste. Par ses ordres Pallas (1), Tun des naturalistes les plus distingués, et avec lui Folck, parcoururent les rives du Volga et parvinrent jusqu’à Rasan; Gmolien et Guldenstedt exploitèrent les bords du Tanaïs jusqu’au Borysthène, cherchant les mines, exploitant et recueillant les faunes de toutes les contrées, depuis Astrakan jusqu’aux frontières de la Perse. Blumager, l’intrépide voyageur, eut à vérifier les découvertes faites dans les mers du Nord et en fit de nouvelles ; les gorges du Caucase furent parcourues par Walclien Strutz, Billing, et EdwardBeringarriva jusqu’au Japon avec une intrépidité incomparable qui fut récompensée par l’impératrice avec une munificence sans bornes. ,
Les richesses scientifiques recueillies dans ces lointaines pérégrinations formèrent les éléments premiers du cabinet d’histoire naturelle que l’impératrice établit à Saint-Pétersbourg; elle fonda aussi une Académie des beaux-arts,
(1) Pallas était né à Berlin ; Catherine II l’avait appelé à Saint-Pétersbourg et nommé président de l’Académie des sciences ; il avait à peine trente ans. Il fut chargé de l’expédition scientifique composée d’astronomes et de naturalistes qwi vint observer en Sibérie le passage de Vénns sur le st^ell. Pallas n’est mort qn’en ISlt, et il a eu t’honaeur d’an éloge^ de M. Cuvier.
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et tlans une seule année elle acquit^ pour un million de roubles, les tableaux les plus renommés, les plus illusti’es des écoles italiennes et flamandes. Elle forma sa bibliothèque de cent mille volumes choisis parmi les riches bibliothèques de l’Europe. Maîü'esse des plus splendides mines de l’Europe, Catherine fonda une école pour les exploiter. Pai' ses soins s’élevèrent les écoles de cadets pour les gentilshommes destinés aux armées de terre, de mer, et un pensionnat de sept cents jeunes demoiselles nobles, à l’imitation de Saint-Cyr, la fondation de Louis XIV. A la tête de son Académie littéraire Catherine II, peut-être un peu par raillerie, plaça la comtesse DasckolT (1), cette intrépide et étrange amie qui avait rendu de grands services ; elle se croyait en droit de tout exiger, ce qui gêne souvent. Il était passé à la comtesse la bizarre idée de demander un régiment; la czariue la plaça à la tête de l’Académie, ce qui allait bien à ses goûts littéraires. Quand la couronne de Russie était sur la tête d’une impératrice, une femme encore pouvait présider l’Académie.
(1) La princesse Daschk.o£T, fort lettrée, amie de Diderot, protégeait tout le parti philosophique; elle écrivait au reste fort mal le français; ce qui résulte de sa correspondance.
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Le commerce russe reçut d'immenses en- ' couragements dans la mer Noire, la Chine, le Japon ; Catherine envoyait d’abord de simples ambassadeurs, des voyageurs qui parcouraient et exploraient les pays, et sur ces données elle préparait des traités de commerce; elle fonda une vaste école de langues orientales f pour le japonais, le chinois, le tartare mantchou ; elle obtint même par des traités de fonder des écoles^et des missions à Pékin, dans le but d’apprendre les langues du pays et d’en ‘ étudier les forces, les produits, les arts; et sur chacun de ces points des mémoires sérieux lui étaient adressés.
La nation russe, si admirable pour la promp- * titude de l’esprit et l’imitation des produits de* l’intelligence, prit la passion des choses artistiques ; il ne faut pas croire cependant qu’elle n’eût rien produit autour d’elle de national, de spontané (1) ; les églises, les images des saints aux formes byzantines sur or, supposaient un art très-avancé, et le brillant Kremlin était une
œuvre merveilleuse qui, par son originalité pri-
(1) il faut féliciter les savants et les artistes russes qui s’occupent en ce moment de mettre en lumière les antiquités de > l'Empire, aussi riche en beaus-arts que les plus illustres paya du monde.
' miUve, égalait bien les monuments de la renaissance. Catherine fit fondre la statue de Pierre P' et la plaça sur une immense roche de granit; elle orna le musée de tous les tableaux de grands maîtres ; mais son goût le plus vif fut pour la V littérature française.
Il faut un peu revenir sur les temps. Jamais ■ Catherine n’avait cessé d’être en correspondance avec Voltaire ; elle flattait sa vanité , caressait
les caprices du vieillard de Ferney (1) ; ses complaisances allaient jusqu’à ce point de lui ache- ^ ter des montres qu’il faisait travailler dans le
^ village dont il était seigneur. Quand Voltaire * mouimt , Catherine daigna écrire à madame |Denis, sa nièce (cette maussade créature), pour ’iui acheter sa bibliothèque : « Les âmes sen> |ibles ne verront jamais cette bibliothèque sans souvenir que voire oncle sut inspirer aux humains cette bienvdllance universelle que tous ses écrits respirent, même ceux de pur agrément, parce que son âme en était profondément pénétrée; personne avant lui n’écrivait comme
vji
(1) Vomdre écrivait à tout le monde pom' se faire acheter des moatdts ; il avait même aidâcité pour son commerce ia galante pn%etion de la comtesse i>ubanjr. (Voyez mon livre SUT Madame iDubarry.) ' •
suacription de la lettre portait : « A madame Denis, la nièce d’un gi'and homme qui m’aimait beaucoup. » L’impératrice, au reste, devait cet hommage à Voltaire, qui l’avait élevée si haut et avait placé son médaillon parmi les portraits des grands génies , en la saluant du nom de Sémiramis du Nord.
Ce fut une passion pour Catherine II que la société des philosophes, et l’on a vu quelle avait appelé Diderot à Saint-Pétersbourg ; singulière sympathie pour l’écrivain licencieux, presque immonde, qui avait attaqué avec tant d’audace la famille, la société, dans Jacques le fataliste, la Reliqieuse et les Bijoux indiscrets (1)! Diderot n’avait rien d’attrayant; ses formes étaient grossières, sa parole abondante et ennuyeuse (ne dites pas échevelée, avait écrit Voltaire, mais mal peignée). A Saint-Pétersbourg il fut comblé d’égards, de politesses; l’impératrice l’admit dans ses conversations les plus familières ; il restait tête-à-tête avec elle
(1) On devait à Diderot ces deux vers abominables :
Et ses Duûns ourdiraient les entrailles du prôtre,
k défaut d’un cordon pour éU angler les Rois.-
Didérot vint à Saint-Pétersbourg avec Grimai en 1773»
dans son cabinet, et l’on dit que souvent, dans son agitation de paroles, il lui frappait sur les genoux ; l’impératrice ne s’en offensait pas, mais elle s’en débarrassa le plus tôt possible, comme le fait remarquer Grimm, l’observateur très-fin, un peu caustique, le correspondant de l’impératrice à Pai’is.
Grimm ne restait étranger à aucun sujet dans sa correspondance où il rendait compte de tous les événements littéraires. Aucun défaut^ aucun ridicule ne lui échappaient dans cette société de gens de lettres très-insupportable dans son orgueil immense ; Grimm jugeait tout : expositions de tableaux , œuvres de sculpture, de peinture , la musique des opéras, les livres nouveaux, et il le faisait avec une sagacité mabgne; c’était une chose très-utile pour une souveraine fort occupée, que d’avoir un résumé parfaitement fait des œuvres de l’esprit ; la France donnait alors l’impulsion littéraire au monde, et par cet éclat elle exerçait une haute influence politique (1).
11 y avait alors une rage de comédies, de tragédies, et le théâtre, comme à Athènes, était
(1) La correspondance du baron de Grimm n’a été publiée qu'en 1802. . ■ •
pour ainsi dire une institution. L’impératrice choisit son palais de l’Hermitage, sa retraite chérie, pour faire jouer la comédie. L^Hermitage, charmant palais, avec la prétention de la solitude , réunissait la splendeur des arts aux doux aspects de la nature; c’était une suite de galeries splendidement meublées et décorées.
Catherine y avait réuni en riche tapisserie, les tableaux des plus grands maîtres, avec une bibliothèque rare, une savante collection de médailles de toutes les époques et de tous les règnes (1) . Mais ce qui était ravissant et unique, ce que Versailles ne possédait pas, c’était un vaste jardin d’hiver; quand la neige la plus épaisse couvrait Saint-Pétersbourg et fouettait les vitres des palais de la Newa, on avait la température la plus douce, la plus tiède, cdle de Naples et de Florence; un mélange de fleurs d’Asie et d’Europe, l’arbre à thé à côté du pin d’Italie, la rose de Bengale, le jasmin d’Arabie, et parmi les feuilles et les fleurs des nichées d’oiseaux de tous les climats, aux couleurs les plus vives, les plus azurées, qui gazouillaient comme au soleil levant.
Dans ce palais de l’Hermitage, Catherine II
(1) Cette collectioa était la plus complète de l'Europe.
avait fait construire une salle de spectacle, en forme circulaire comme le théâtre antique de Mycènes : point de loges, mais en face un am • phithéâtre où l’impératrice s’asseyait avec quelques-uns de ses courtisans les plus intimes : le grand-duc et la grande-duchesse Paul, l’aide de camp favori MomonolT, le comte de Strogonoff, Iwan Schouvalofî, vice -chambellan, le prince Potemkin, quelques femmes de la cour et souvent le corps diplomatique; on jouait spécialement à ce théâtre les pièces des répertoires français, les belles tragédies de Corneille, de Racine; une troupe d’acteurs venus de Paris était l’interprète de ces tragédies (1), qui excitaient l’enthousiasme. Peu à peu les spectateurs qui se groupaient autour de l’impératrice prirent l’habitude de composer eux-mêmes les pièces destinées au théâtre de l’Hermitage; les principaux auteurs furent le prince de Ligne, le comte de Cobentzl, le comte de Ségur, StrogonolT, et souvent l’impératrice Catherine ellemême qui excellait dans les proverbes dialogués à la façon de Carmontel (2).
(1) Les principaux acteurs étaient Aufresne et Fustier, élève de Préville.
(2) La collection de ces pièces a été publiée sous le titre de Théâtre de l' Hermitage, 2 vol. in-8% 1803.
La plupart de ces pièces écrites par l’impératrice et destinées au théâtre de T Hermitage o«t été recueillies. Dans la pièce intitulée le Tracassier, Catherine met en action le proverbe : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. <( Les scènes sont empruntées à la co» médie française ; il y a une marquise veuve, un oncle du nom de Moncalm, une soubrette du nom de Marthe ; le dialogue est coupé à La française. La pièce intitulée Gros-4ean met en scène un marchand qui, appelé par l’impératrice qui veitf être renseignée, s’imagine qu’il va être nommé au poste de premier ministre (1). Catherine composa encore la Rage aux proverbes, dont les principaux personnages sont madame Tontine, Rosalie sa nièce, M. Vincent, Jurnet, etc. Le sujet est celui-ci : « Promettre et tenir sont deux. » C’est sur la fable du Corbeau et du Renard que Catherine 'écrit le Flatteur et le Flatté, où les principaux personnages sont M. Corbec, Gorbec, M. Renard et Jeannot.
L’impératrice écrivit encore deux proverbes : le Voijage de M. Bontems et II ny a pas de mal sans bien.
(1) Cette anecdote était arrivé à Catherine II -, elle la raconta et la mit en proverbe^ r
Toutes ces pièces étaient écrites en français et tirés de sujets choisis en France. Catherine II voulut aussi écrire une pièce russe empruntée aux annales de ce peuple, ITiistoire de llurick ; dans cette suite de scènes historiques destinées à être jouées par des acteurs russes, on voit paraître sur le théâtre les boyards, les serfs, les bourgeois russes (1), qui tous gardent leur caractère national. Catherine déclara à ses amis qu’elle avait suivi la métliode de Shakespeare ; elle semblait en demander pardon aux classi- ^pies, car le théâtre de l’ Hermitage restait dans les usages et les formes des pièces de Molière, de Régnard et de Marivaux. M. de Momonoff, le favori de Catherine II , avait fait une pièce toute française sous le titre de V Insouciant. Le spirituel prince de Ligne et le comte de Cobentlz, auteur des pièces de l’ Hermitage, écrivaient aussi dans la langue de Voltaire, comme ils le disaient. Aussi on peut parfaitement s’expliquer la haute place que tenait M. de Ségur dans les distractions littéraires. L’ambassadeur de France composa pour l’ Hermitage plusieurs petites pièces ou proverbes : rEnlèvement, V Homme inconsidéré ; enfin il ne put résister au goût, à la •
(1) Cette pièce fut néanmoins traduite et jouée en français.
mode , à la manie du temps , il fit une tragédie , Coriolan^ et par une gracieuse faveur l’impératrice la fit jouer à l’Hermitage en présence d’une cour choisie et daigna l’applaudir de ses mains (1).
Tels étaient les passe-temps de cette haute compagnie à Pétersbourg : jeux d’esprit, carrousels, fêtes, spectacles. L’étonnant privilège de la société du xviii® siècle, c’était de faire les grandes affaires sans être affairé ^ contraste avec la petite compagnie qui est effarée sans faire de grosses affaires. Ce fut au milieu de ces distractions de toute espèce que la France et la Russie signèrent le traité particulier qui assurait des avantages considérables au commerce français (2) ; le prince Potemkin en prenait toujours occasion pour développer ses idées sur l’expulsion définitive des Turcs de l’Europe. La familiarité dans laquelle on vivait, les entraînantes causeries du soir après souper, permettaient les petites interpellations, les plaisanteries; le prince Potemkin affectait de répéter sans cesse, en parlant à l’ambassadeur de France : Vos
(1) On trouve Coriolan dans les œuvres de M. de Ségur; c’est d’une médiocre vulgarité.
(2) Septembre 1787 ; l’ambassade anglaise n’en fut informée qu’après sa signature.
Turcs, vos protégés. (( Vous avez là de singuliers alliés, dit-il un jour, qui nous font présent de la guerre, de la peste (1) et de la piraterie. » L’ambassadeur lui répondait toujours par des légèretés, des paroles évasives. « Prince, dit enfin l’ambassadeur poussé à bout, je vous abandonne volontiers nos alliés de la Porte, si vous promettez de ne pas trop vous aUier avec vos . *
amies : la conquête et V occupation. » Et après ces paroles, on recommençait le cercle autour de l’impératrice; le bal, le spectacle continuait, comme si rien n’avait été dit; on s’observait poliment, sans aigreur, sans autre vengeance qu’un cliquetis de mots spirituels et piquants.
(1) Ceci faisait allusion à la dernière et funeste épidémie qui avait éclaté à Moscou et qui enleva 80,000 âmes. Catherine II fut admirable de courage et de générosité.
Développement des projets du prince Potemkin.
Voyage de Catherine II en Crimée.
Les Turcs prennent l’initiative de la guerre. — Joseph II.
La vaste pensée du prince Potemkin pour l’expulsion des Turcs de l’Europe semblait avancer vers une solution ; le traité de Kainardji signé avec la Porte - Ottomane ne paraissait qu’une halte dans la marche des idées russes : le moindre heurtement pourrait le briser. Le comte de Coben tzl avait reçu des instructions précises de son souverain pour préparer les bases d’un traité de partage. A quelque temps
de là, l’empereur Joseph II (1) était venu luimême à Saint-Pétersbourg pour s’entretenir personnellement avec Catherine II sur la position respective que devrait prendre les deux armées, les deux Êmpires au cas d’une guerre* contre la Porte-Ottomane qui paraissait inévitable. Que ferait la France? Que feraient l’An- . gleterre, la Russie, la Suède? L’Angleterre venait de se rapprocher de la Prusse et rie la Hollande; dans quel but? Elle faisait également des offres à la Suède pour détacher le roi Gustave lll des idées et des intérêts de la Russie.
Les deux cabinets de Saint-Pétersbourg et de Stockolm, malgré quelques excentricités politiques de Gustave III, s’étaient intimement liés par le traité de la neutralité armée, une des vastes pensées de Catherine II. L’impératrice . partant d’une idée considérable, la souveraineté des mers du Nord, avait proclamé les privilèges de la neutralité et cette maxime : Que le pavillon couvre la marchandise (un peu plus tard le 7nare clausum de la Baltique) (2) ; ce système
(1) Joseph II était le souverain voyageur par excellence; il fut reçu splendidement à Saint-Pétersbourg.
(2) L’histoire de cette neutralité armée a été écrite avec une J-arc distinction par le comte de Goëitz. Bâle, 1801. On peut lire également le comte de Garden, Histoire des traités, et
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avait trouvé des applaudissements chez toutes les puissances neutres : le Danemarck, la Suède; il avait reçu sa complète application dans la . • guerre d’Amérique. L’Angleterre seule ne l’avait
jamais accepté.
Cependant on ne dissimulait plus à Saint- .
* Pétersbourg : on entrait en plein dans une idée qui n’admettait pas de ménagements. Le prince Potemkin s’ouvrait à l’ambassadeur de France dans des termes précis : « Quelle part voulait se réserver son calsinet au cas de partage de la Turquie d’Europe? »
Cette proposition , je l’ai dit , était trop hardie pour la politique de Louis XVI, qui ne voulait point l’accepter dans la crainte de provoquer une nouvelle guerre ; on était alors en * pleine assemblée des notables, aux prises avec la difficulté de combler un déficit, et les idées ' anglaises trouvaient des échos dans les conseils de la couronne de France; toute une école appelait l’alliance avec l’Angleterre comme un appui pour une nouvelle constitution de la monarchie avec une représentation nationale.
Cette résistance opiniâtre du roi de France avait refroidi les rapports des deux cabinets de
mon livTÇ sur Louis XT7, où je donne la correspondance de M. de Vergennes.
Versailles et de Saint-Pétersbourg; le prince Potemkin annonça qu’on passerait outre avec ou sans la France ; et ce fut en vue de familiariser l’Europe avec ses projets, que Catherine II. ordonna tous les préparatifs d’un voyage en Crimée. Potemkin dut diriger cette marche triomphale de l’impératrice, dont la première halte fut Kiew, et la seconde Cherson, où des fêtes splendides célébrèrent la puissance de la souveraine. Pour constater l’intimité de l’alliance entre la Russie et l’Autriche', Joseph II accompagna Catherine II dans son voyage avec une galanterie, une attention qui devaient retentir en Europe. L’empereur ne s’étonna ni même se blessa de l’inscription fastueuse placée sur l’arc de triomphe de Cherson : « C’est ici le chemin de Byzance, » car Joseph II était entré tout à fait dans le plan de Catherine II : il devait y trouver une large compensation pour l’Autriche qui cherchait déjà ses agrandissements dans les États du Midi. On put voir quel enthousiasme inspii'ait l’impératrice parmi ces peuples agenouillés qui l’appelaient la Mère de la patrie dans la langue nationale (1).
(1) La corrcspondancb du prince de Ligne, témoia oculaire, donne une idée très-exacte de ce voyage.
Le comte de Ségur a écrit une sorte de roman sur cet itinéraire de l’impératrice Catherine, qui pourtant le comblait de charmantes prévenances; l’ambassadeur de France avait souvent sa place dans la propre voiture de l’impératrice ou dans la même chambre du bateau ; on y causait littérature, philosophie ; on y parlait des œuvres nouvelles, on y jouait même des proverbes. Le comte de Ségur raconte que des villages furent improvisés, qu’on avait construit des maisons de cartons comme des décors d’opéra, afin de tromper les yeux de la souveraine et surtout les illustres étrangers qui l’accompagnaient, Joseph II, le roi de Pologne et le corps diplomatique. Les gouverneurs des provinces que traversaient Catherine n’eurent pas besoin de ces improvisations de bergeries et de villages en décors. Ceux qui ont visité les provinces méridionales de la Russie savent leurs richesses et le bonheur des populations : les villages y sont , considérables, les troupeaux bondissants, les champs bien cultivés (1) ; l’aspect de la souveraine remplissait les paysans d’ivresse; ils purent donc revêtir leurs habits des fêtes, parer leurs maisons, déployer leurs troupeaux sans
(Ij Ils sont devenus les greniers de l’Europe quand il y a manque de récolte en France et en Angleterre.
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recourir à ces pitoyables mensonges, à ces trompe-l’œil de théâtre, à ces panoramas de fantaisie. M. de Ségur écrivait ses Mémoires sous l’impulsion française; tout en gardant un souvenir de reconnaissance pour les bontés de l’impératrice , il cherchait à atténuer les prestiges de la puissance russe pour plaire à ceux qui gouvernaient la France (1).
Au milieu des fêtes et des splendeurs de cet itinéraire, quand l’impératrice était encore en Crimée, on apprit tout à coup que, sans déclaration de guerre, une grande flotte ottomane attaquait la garnison russe de la forteresse Kinburn. Qui avait porté les Turcs à cet acte d’intrépidité insensé ? Ce ne pouvait être la France. Le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople, esprit prudent, réfléchi, connaissait trop bien les forces que les Russes et les Autrichiens pouvaient opposer à la Porte-Otto- ^ mane pour conseiller les hostilités ; ses instructions portaient au contraire d’empêcher tout acte imprudent de la Porte-Ottomane (2) . Mais
(1) Le plus graod accusateur de Catherine II , c’est Caatera, qui avait longtemps résidé à Varsovie comme chargé d’affaires; il en fut expulsé, et il écrivit son livre par les ordres du Directoire.
(2) M. de Choiseul-Gouffier s’était fait une bonne position
l’Angleterre s’était emparée de toute l’influence à Constantinople ; elle promettait son appui , son but étant d’amoindrir l’influence russe et d’empêcher sa domination au nord et au midi ; elle négociait un traité avec Gustave III roi, de Suède; elle garantissait l’intégrité de la Hollande; elle suscitait des troubles dans les Pays- Bas; elle venait de conclure son alliance avec la Prusse; elle pressait la France dans le sens d’une coalition contre la Russie. L’Angleterre croyait donc le moment venu pour que la Turquie, toute pleine de courage et de fanatisme» pût prendre l’initiative de la guerre (1).
Il était impossible de mieux servir les idées du prince Potemkin et de l’alliance russe-autrichienne, car ce n’était pas Catherine II qui commençait les hostilités; on l’attaquait en pleine paix ; la Turquie brisait elle-même le traité de Kainardji; la Russie reprenait la pleine liberté de ses projets ; elle pouvait désormais mettre en demeure les puissances neutres
à Constantinople ; non-seulement il était en rapport avec le sultan Abdul-Hamid, mais encore avec Selim, l’héritier du trône, en correspondance personnelle arec Louis XVI. M. de Vergennes et l’interprète Ruliin connaissaient seuls cette correspondance.
(1) « Vous voyez bien, dit Potemkin à M. de Ségnr, que ce n’est pas nous qui avons commencé ; ma» nous en finirons. •
et justifier des représailles. M. de Choiseul-Gouffier avait en vain développé à Constantinople les conséquences hasardées de la guerre ; on l’avait à peine écouté.
Le cabinet de Versailles, tout en se portant comme médiateur, dut pressentir toutes les conséquences de la guerre et se préparer à toutes les éventualités d’un partage. Déjà des voyageurs politiques parcouraient l’Égypte, la Syrie, la Morée qui devaient être le lot de la France si les Turcs étaient chassés de l’Europe. Il existe encore en original, au ministère des Affaires étrangères, un projet d’occupation de rÉgypte, un mémoire sur les ressources qu’une armée pouvait y trouver et les conséquences d’une occupation au point de vue commercial et militaire (1); mais un tel projet aurait nécessairement entraîné une guerre avec la Grande- Bretagne, et à aucun prix le roi Louis XVI ne voulait cette rupture au moment où l’Angleterre fàvonsait les agitations politiques en France, où les émeutes de rues et l’Assemblée nationale servaient admirablement ses desseins. L’Angleterre qui voulait détourner les projets de la Russie accordait des subsides à Gustave 111
(1} Voyez mon Louis XVI.
pour l’attaquer dans le Nord; elle poussait le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, à une guerre contre Joseph II; par ces moyens l’Angleterre espérait arrêter les projets de conrpiête et comprimer la résolution prise par Catherine II d’expulser les Turcs de l’Europe; l’Angleterre soutenait hautement la Porte-Ottomane avec une fermeté, une vigueur qu’elle n’avait pas encore déployée.
La campagne commença vaillante et active souS le prince Potemkin ; à lui était l’idée de la grande guerre, à lui devait être le commandement suprême de l’armée russe ; SouvarofF avait déjà repoussé les attaques des Turcs avec ce brillant courage qui plaisait tant à ses soldats, à ses enfants, comme il les appelait (1). Le prince Potemkin vint en pei*sonne faire le siège d’Orzakolî, long et sanglant ; les Turcs furent admirables de courage derrière leurs murailles; après six mois la ville fut prise d’assaut ; la Géorgie fut conquise par le prince Tamara; le général Lanskoï brûla Galatz en
(1) Le célèbre feld-maréchal Sonvaroff-Ki'rnnizkoï était né dans l’Ckraineen 1730; il avait alors déjà cinquante-neuf ans. Entré comme cadet à dix-sept ans, il avait commandé dans la guerre de Sept-Ans et dirigeait une division dans la guerre de Pologne.
Moldavie, et Bender se rendit à discrétion. Le prince Galitzin triompha dans la bataille de Matzia, et Souvaroff, après avoir vaincu dans une bataille rangée àFocksaw, emporta Ismaï> low à la baïonnette; 30,000 Turcs y furent tués, tandis que le prince de Saxe-Cobourg (1) , à la tête des Autrichiens, s’avançait dans la Servie et dans la Bosnie, et prenait Chodzin. Partout les Turcs firent une belle résistance; l’armée ottomane se couvrit de gloire ; mais la Porte aurait succombé, la pensée de Potemkin se serait réalisée par la prise de Constantinople, si la diplomatie n’était intervenue d’une manière décisive pour empêcher les résultats de la guerre, si l’empereur Joseph II n’avait fait sa paix particulière dans la crainte d’une guerre sérieuse en Allemagne , sous les menaces de la Prusse armée.
Il en résulta le traité de Jassy qui fixa les limites de la Turquie au Dnieper (2) ; les provinces de Moldavie et de Valachie furent déclarées indépendantes sous des hospodars, et le Caucase fut placé sous la protection de la Russie. Ces résultats ne furent pas sans doute en
(1) C’est ce même prince de Saxe-Coboarg qui commanda l’armée de la coalition contre la France en 1793.
(2) Le traité de Jaasy est du mois de mars 1702.
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rapport avec les succès et les sacrifices de la guerre, avec les pertes éprouvées et les efforts accomplis ; mais les événements de TEurope prenaient une face nouvelle, et la France entrait dans la voie d’une révolution qui l’annulait un moment pour la relever avec une énergie nouvelle.
Dans les armées russes et mêlés aux plus brillants épisodes de la campagne, on pouvait remarquer trois gentilshommes français d’un grand nom et d’un brave courage : l’un portait l’héritage de Richelieu ; petit-fils du maréchal, il avait pris du service volontairement dans l’armée russe avec la permission du roi Louis XVI (1); quand il n’y avait plus à combattre pour le pays, les gentilshommes allaient offrir leur service à d’autres souverains, car leur devoir était de se battre ; ils n’avaient pas d’autre profession, et cette fois c’était une tradition des croisades qui les faisaient armer contre
(1) Le duc de Richelieu avait porte le titre de comte de Chinon, duc de Fronsac; on peut voir dans mon Maréchal de Hichnlieu combien le vieux maréchal aimait son petit-fils : le duc de Riclielieu resta au service de la Russie jusqu’en 181&; il fut appelé au ministère par Louis XVIII, et ce fut & sa noble influence qu’on dut la délivrance de la France après l’invasion de 1815; mou Histoire de la Restauration en a donné la preuve.
les Turcs. Le duc de Richelieu s’ était brillamment comporté au siège dTsmaïlovv; il y avait été blessé, et l’impératrice se ü’ouvait flattée d’accueillir un Richelieu dans ses armées. On y voyait également un Saint-Priest, un comte de Langeron, beau nom respecté de la Provence, car un courageux chevalier de Langeron (1) avait protégé la population marseillaise contre les désastres de la peste de 1720,
Les gentilshommes français recevaient un grand accueil en Russie (2); Catherine II aimait leur esprit vif et tout ce qui venait de cette nation dont elle parlait élégamment la langue ; elle était éprise de ces mœurs légères, de cet esprit charmant qui unissait la grâce au caractère sérieux du devoir. La conespondance de Grimm lui faisait connaître tout ce qui apparaissait de nouveau dans ce noble pays quelle disait privilégié de Dieu.
Un peu avant la signature de la paix de Jassy Catherine II faisait une perte cruelle, et le deuil de l’empire annonçait la mort de Potem-
(1) Les Langeron étaient d’une ancienne famille du Nivernais. Le comte de Langeron était colonel du régiment de Médoc; il avait reçu une épée d’honneur de Catherine II.
(2) Les premiers émigrés reçurent des grades, des terres, des pensions de l’impératrice.
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kin, un des opposants à la paix. L’opinion du prince Potemkin n’avait pas été favorable aux négociations. Dans sa pensée, jamais circonstance n’avait été plus dessinée pour accomplir le projet de la Russie d’en finir avec l’empire turc ; les renseignements venus de Constantinople annonçaient quUl y avait au sérail , destiné à monter sur le trône du sultan, un jeune prince, Selim (l) , l’ennemi le plus prononcé du nom russe et qui ne chercherait qu’une circonstance pour se venger : pourquoi dès lors ne pas réaliser tout d’un coup la sainte pensée de la Russie? pourquoi ne pas marcher sur Constantinople? Potemkim s’étonnait des résistances que trouvaient ses projets dans l’esprit de la czarine; d’où venait cette opposition? Comblé de tous les honneurs , revêtu de tous les ordres — l’impératrice était allée jusqu’à lui permettre de porter son portrait suspendu à son cou — il multipliait les fêtes de son palais de Tam’ide, il se peignait le visage pour se donner une façon de jeunesse et de force ; toutes ces résistances contre la destinée ne lui rendaient pas la santé et la vie. Potemkin quitta
(1) Depuis sultan Sûlim in , fils de Mustapha III ; il avait coutume de dire : « Qu’il voulait venger les fidèles croyants des outrages qu’ils avaient reçus des Russes, »
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subitement Saint-Pétersbourg, ses plaisirs et ses fêtes, pour Jassy, où il eut avec le prince Repnin une vive querelle sur l’esprit et la direction de la guerre; Potenikin continuait sa route dans sa voiture pour NicolaïelT, lorsqu’il fut saisi tout à coup d’un frisson, avec des douleurs si violentes, qu’il ne put soutenir les cahots de sa voiture (1) ; on le coucha au pied d’un arbre sur un de ces tapis d’ Orient qui étaient son lit de repos ; il put à peine seiTer la main de la comtesse Branitzka, sa nièce, et il expira. On fit courir des bruits sur cette mort étrange, subite ; la cause en fut dans l’épuisement, dans les secousses d’une vie tumultueuse, fatiguée, qu’il soutenait par des excès de toute espèce : le vin à foison, des liqueurs fortes, un appétit homérique qui dévorait un jambon, une oie russe farcie de piment et de truffe. Il laissa une fortune accumulée de plus de 160 millions, des palais, des pierreries orientales, avec la renommée de l’iiomine d’État qui avait le mieux compris et le plus hardiment développé les destinées de la Russie.
(1) Ou peut avoir les plus exacts renseignements dans une Vie de Potemkin, rédigée d’apres les meilleurs ouvrages allemands. Paris, 1807, in-8“.
Politique de Catherine II à l’égard de la Révolution française. —
Les Émigrés. — Troubles de la Pologne.
Partage définitif.
La Révolution française venait d’éclater clans toutes ses agitations tumultueuses. Je ne dis pas que l’Europe ne l’aperçut pas; mais au milieu des préoccupations diplomatiques qu’avait suscités les projets de Catherine II sur l’Orient, cette Révolution ne fut d’abord considérée que comme un incident presque sans importance; un orage « qui se dissiperait bientôt comme les troubles des Pays-Bas qui s’étaient apaisés par la prompte intervention des troupes
autrichiennes (1). » Ce ne fut qu’api ès les journées des 5 et 6 octobre 1789 que l’on s’aperçut des véritables tendances de la Révolution; les émigrations commencèrent sur une vaste échelle. L’Europe se remplit de gentilsliommes français qui avaient fui leur patrie ; un certain nombre vint à Pétersbourg, et fut accueilli avec un extrême empressement, je l’ai déjà dit, par Catherine II, qui ne dissimula pas dans ses manifestes sa haine profonde pour l’anarchie qui se produisait en France; et sans reconnaître combien elle s’était trompée dans ses rêves philosophiques , la protectrice de Diderot, de d’Alembert, l’amie de Rousseau et de Voltaire dut retirer son ambassadeur accrédité auprès du roi Louis XVI.
Le comte de Ségur lui-même demanda son congé, il n’avait plus rien à faire à Pétersbourg; la Révolution jetant la France dans d’autres voies , rendait complètement inutiles toutes les négociations vraiment européennes; il n’y avait plus rien de grand, de stable à traiter avec les chefs du parti populaire (2) . Le comte de Ségur,
(1) Il .ivait suffi d’une armé-e de 30,000 licmnics pour sou mettre la rébellion des Belges.
(2) M. de Montmorin qui avait succédé à M. de Verçennes dans le département des affaires étrangères était annulé par
lie soD côté, avait hâte d’aller rejoindre ses anciens amis, très en avant d^ns les nouvelles idées : MM. de la Fayette, Lamelli, Biron, ses camarades des guerres d’Améric[ue. En vain Catherine II voulut le détourner de cette résolution par des paroles graves, bienveillantes et toutes pleines d’avenir; M. de Ségur, enthousiaste pour les nouvelles idées de 1789, ne pouvait s’arrêter à des considérations de retenue et de sagesse. Il continua sa route en traversant Vienne, Berlin ; il eut avec les souverains de ces Etats des conférences pour les apaiser et les rassui'er sur les tendances de la Révolution française et sur l’acceptation de la Constitution de 1791 par le roi Louis XVI, point d’arrêt impuissant dans les témérités ardentes de la Révolution française.
Catherine II ne prit aucune part à la conférence de Pilnitz , elle ne menaça que par des paroles retentissantes et resta l’arme au bras , comme l’avaient fait d’abord les souverains signataires du manifeste. La Russie était alors en guerre; et après la paix signée avec la Suède et la Turquie, si elle pouvait disposer de forces considérables , les troupes
le comité diplomatique do l’Assemblée législative, dirigé par Brissot.
avaient besoin de repos, les finances étaient épuisées. Catherine accueillit admirablement les émigrés français; elle offrit un asile à Monsieur, le frère du roi Louis XVI, comte de Provence, une épée et des subsides au comte d’Artois (1) ; ses lettres respiraient un esprit chevaleresque et donnaient des espérances et des encouragements aux gentilshommes; elle brisa tout à coup les relations commerciales avec la Fi ance, et par un ukase solennel elle défendit l’importation des produits français (2) ; mais l’impératrice ne fournit pas un homme, pas un écu à la première coalition ; le cabinet de Saint-Pétersbourg avait les yeux fixés sur la Pologne, où se préparait de grands changegements par suite de l’ardente propagande de la Révolution française.
La Constitution de la Pologne promulguée par la Russie en 1775 avait un caractère assez élastique; si elle donnait au Roi une certaine puissance, elle laissait à la diète un grand pouvoir d’opposition; elle était restée toujours
(Ij Catherine II croyait alors au souliivement de la Vendée et do la Bretagne; elle offrait une épée au comte d’Artois pour qu’il se mît à la tète du mouvement.
(2) Cet ukase est un peu postérieur à la première époque do la Révolution.
insubordonnée : par caractère et par tradition la Pologne gardait encore des éléments d’anarchie, et la diète embarrassait les affaires publiques. La Pologne sentait profondément la douleur du dernier partage : quelques intrigues de la Prusse et de l’Angleterre, lors de la guerre de la Russie contre la Porte-Ottomane, avaient reveillé l’esprit révolutionnaire des partis en Pologne. Le cabinet de Saint-Pétersboug n’avait pas été sans en connaître les instigateurs ; elle savait l’impuissance de Stanislas-Auguste pour les comprimer; elle devait se préparer à une prompte et efficace répression (1).
Ce qui avait encouragé et fortifié les résolutions hardies de ceux qu’on appelait les patriotes polonais, c’était la nature des événements qui se passaient en France ; la Constitution de 1791 une fois proclamée, les niais de l’Assemblée nationale s’étaient imaginé que tout était fini et qu’on n’avait qu’à se reposer paisiblement à l’abri des droits de V homme. Mais en dehors de la Constitution, il y avait un parti actif, révolutionnaire qui ne se reposait pas, et tôt ou tard il serait maître des affaires. C’est ce qui arriva
(1) La situation du roi Stanislas-Augusfc était devenue impossible : on peut en voir les preuves dans le précieux recueil sur la Pologne publié par le comte d’Angebert. (Amyot, 18G1.)
sous l’Asseraljlée législative, où disparut tout à fait riiifluencc de M. de Montraorin ; M. Delessart fut uiôinc mis eu accusation.
Les Girondins , cette coterie impuissante, pleine d’intrigues et d’orgueil, maîtresse un moment du ministère, portèrent le trouble en Europe par la force nouvelle née du patriotisme universel qu’on appela la propagande : les patriotes Polonais eurent leurs agents à Paris affiliés aux clubs. Le ministère girondin que présidait le général Dumouriez les accueillit, les favorisa dans le dessein d’une révolution. Le roi Stanislas-Auguste, suivant l’exemple de Louis XVI, avait accepté une Constitution qui transformait le pouvoir électif en la couronne béréditaiie, avec deux Chambres où dominaient les classes moyennes, et un conseil à qui devait appartenir l’initiative du gouvernement (1). Une vive opposition, dirigée par Félix Potocki et Pizeu eckî, se manifesta contre cette Constitution, elle forma la confédération de Turgovitch, et Catherine II, prenant pour prétexte l’esprit révolutionnaire, fit occuper la Pologne parunearraée msse : la diète de Grodno (2) s’ouvrit pendant
(1) Cette Constitution fut décrétée le 3 mai 1791.
(2) Le 23 juillet 1792.
cette occupation. Sous son influence, l’ancienne Constitution fut rétal)lie , et l’élément révolutionnaire put s’agiter à l’aise, en invoquant les nobles principes de liberté et d’indépendance nationale. Rosciuszko qui avait connu les patriotes français lors de la guerre d’Amérique vint lui-mérae à Paris pour s’entendre avec les chefs de la Révolution (1).
L’Assemblée législative venait de déclarer la guerre à l’Autriche; l’alliance de 1756, objet de tant de jalousie en Europe, était brisée par la France elle-même sur le rapport de Brissot, moitié agent secret sous le vieux régime, sorte de pamphlétaire qui servait les intérêts de l’Angleterre. Le système de Brissot se développa par la propagande; les clubs et les Jacobins de Pai'is s’étaient mis en rapport avec les mécontents de Varsovie ; quand ceux-ci crurent le temps venu, ils prirent avec un courage imprudent l’initiative de l’insurrection générale. La patrie est une idole si chère à tous, qu’on ne peut désapprouver même la témérité malheureuse qui aboutit à une catastrophe ; les Polonais usèrent
(1) Tliadcus Kosciuszko avait acquis une grande renommée ; Jeune officier, il avait servi dans les guerres d’Amérique comme aide de camp de Washington ; il était resté à Paris jusqu’en 1792, qu’il fut appelé en Pologne.
(le leur droit en invoquant la dictature ; elle fut terrible, sanglante, il se passa des actes d’une cruauté inouïe à Varsovie, écho des tueries aux prisons de Paris ; les captifs furent massacrés de sang-froid par les meneurs de la populace ; Varsovie eut même son tribunal révolutionnaire aux applaudissements des clubs enthousiastes et frémissants (4).
Cette insurrection était depuis longtemps pressentie par les trois puissances intéressées qui s’étaient déjà entendues sur l’application d’un remède violent : le partage définitif et absolu du territoire. Ce qui restait de la Pologne étaitdepuis longtemps mesuré par lieues carrées et par groupe de populations, de sorte que lorsque l’insurrection éclata contre l’occupation msse, l’accord des trois puissances s’accomplit avec une entente parfaite. Les armées russe, prussienne, autrichienne s’ébranlèrent à la fois : les Polonais se défendirent héroïquement, mais aucune unité ne présida, ni au gouvernement , ni à la marche des armées ; ils avaient nommé pour dictateur Kosciuszko, qui, lui-même entouré de méfiance, fit des pro-
(!) Le Moniteur de l’année 1793 est rempli de récits de l’insurrection polonaise et se complaît à rapporter les actes les plus cruels.
diges. Soavaroff, rappelé de l’armée du Danube par l’impératrice Catherine II, finit la campagne par un coup de tonnerre : la prise sanglante de Praga et de Varsovie. Les chefs de l’insurrection furent dispersés , on jeta dans la captivité bien des grandes familles, jusques dans la Sibérie; quelques braves jeunes hommes échappés du massacre ou de la captivité traversèrent l’Allemagne et vinrent se réfugier à Paris (1). Le traité définitif du partage ne fut que la consécration des traités antérieurs entre les trois puissances; Catherine II vit s’accomplir un de ses grands projets, qui était d’étendre l’empire russe jusqu’aux frontières de l’Allemagne.
Le roi Stanislas- Auguste abdiqua le pouvoir qu’il avait reçu de Catherine II, pouvoir si agité, si disputé par les intrigues des partis qui divisaient la Pologne; il jeta au loin sa cou-
(i) Kosciuszko se défendit avec un courage incomparable : à la tête d’une armée moitié milice, moitié troupe régulière, il résista aux Prussiens et aux Autrichiens : accablé de blessures, il fut fait prisonnier. En tombant sur le champ de bataille, il avait dit : Finis Poloniœ (phrase qu’il a depuis démentie). Échappé de sa prison , Kosciuszko vint à Paris ; il s’établit à Fontainebleau. Il y était encore en 1814 et fut parfaitement accueilli par l'empereur Alexandre, alore très-favorable aux Polonais. (Voir mon Histoire de la Restauration.)
ronne d’épines. Souverain loyal et le plus sincèrement dévoué à la Pologne, Stanislas-Auguste aurait désiré la sauver de ses périls, la préserver de ses fautes ; il ne put réussir, car les passions républicaines étaient trop vives et tous ses actes de prudence étaient qualifiés de trahison : ce n’était plus le noble et beau Poniatowski des jours de jeunesse et d’énergie, mais un \ ieillard plein de scrupules et de faiblesses ; il vint habiter Saint-Pétersbourg, près de l’impératrice Catherine II, déjà vieille aussi. Les trois puissances copartageantes s’obligèrent à lui servir deux cent mille ducats de pension comme indemnité de la couronne qu’il avait abdiquée.
L’impératrice était alors très-préoccupée de l’état de l’Europe, de l’Allemagne que menaçait avec une puissante énergie la nouvelle République française. La diversion des armées pi*ussiennes et autrichiennes en Pologne avait compromis la campagne de 1792-1793; l’armée républicaine prenait une glorieuse initiative en passant le Rhin. Avant de s'associer à une coalition, la Russie voulait profiter des complications politiques pour accomplir ses projets sur la Suède et l’Orient.
La diplomatie de Catherine II et le Comité de salut public de la République française.
Le partage de la Pologne s’était accompli en présence de la nouvelle République française qui défendait elle-même sa Constitution et son territoire avec héroïsme. Ce (pie les esprits sérieux doivent remarquer comme un trait caractéristique, c’est que le Comité de salut public, à l’époque de sa plus forte constitution (novembre 1793-juillet 1794), ne prit que très-peu d’intérêt à la cause de la Pologne, et qu’il renonça même à tout système de propagande à 1 étranger. L’histoire sérieuse du Comité de sa-
lut public (1) n’a jamais été écrite ; ce comité se composait d’hommes d'énergie qui voulaient sauver et gouverner la France : sans doute c’était une utopie que le rêve d’égalité et de fraternité que le Comité voulait réaliser dans on pays de civilisation avancée tel que la France; mais les Jacobins y marchaient droit, comme des fanatiques profondément convaincus à qui le sang versé ne faisait rien ; comme les anabaptistes et les têtes-rondes de Cromwell.
Jusqu’à l’entier accomplissement du partage de la Pologne la diplomatie de Catherine II à l’égard de la Révolution française s’était bornée à des manifestations, à des menaces, sans qu’il y eût intervention armée ; Catherine II avait écrit au prince de Condé, chef de la noblesse française, des lettres pleines d’éloges et d’encouragement; elle avait envoyé des subsides, des décorations ; un ukase défendait tous rapports commerciaux entre la Russie et la France ; les marchandises françaises, même les vins, étaient prohibées en Russie (2). Ce ne fut qu’à la fin de 1793 que la Russie, se rapprochant tout à fait de l’Angleterre , s’engagea par un
(1) Je me propose d’accomplir ce travail.
(2) Ukase du 20 avril 1793.
traité positif à fournir dix vaisseaux (1) et un corps de troupes russes qui devaient seconder l’insurrection de la Vendée ou opérer en Hollande de concert avec les alliés (2).
Tandis que les Girondins, ambitieux agitateurs, voulaient remuer le monde par la propagande, les Jacobins, les seuls hommes sérieux et conséquents de la République , désiraient l’ordre, la hiérarchie. Robespierre avait la conviction profonde qu’avec la propagande immodérée et les doctrines d’anarchie, on soulèverait toute l’Europe contre la France ; qu’il fallait agir avec énergie sans doute, organiser un terrible système défensif, mais ne blesser personne, ni les doctrines, ni l’ordre européen. Ainsi dans l’opinion du Comité de salut public on devait garder, conserver un grand respect pour les neutres, ménager même la Prusse pour la détacher de la coalition, ne pas trop heurter les desseins de la Russie en Orient et même en Pologne pour éviter qu’elle n’envoyât ses troupes sur le Rhin. Quand Robespierre se fut débarrassé des Girondins, des Hebertistes, des
(1) La flotte anglo-russe devait d’abord attaquer la Suède et le Danemark pour les forcer à renoncer à la neutralité.
(2) Les Vendéens avaient du succès ; Us menaçaient déjà la ’ Touraine.
Dantonistes (les fédéralistes, les anarchistes, les immoraux) , il se hâta d’imposer à ses relations extérieures un ordre, une pensée de régularité remarquables. Le Comité de salut public, composé d’hommes tout civils et peuple, ne désirait pas une guerre éternelle qui aurait amené une dictature militaire ; il ne voulait provoquer personne, et s’il se défendait avec persévérance et héroïsme, il offrait son amitié aux neutres, aux Suisses, à la Suède, au Danemarck; il cherchait à détacher la Prusse de la coalition; le but du Comité de salut public était de réduire l’Autriche et l’Angleterre à une guerre bmitée en soulevant les anciennes jalousies de la confédération allemande (1).
Aussi ce qui importunait le plus Robespierre, c’était la présence à Paris des réfugiés PiTissiens, Allemands, Polonais; il voulait se débarrasser d’Anarchasis Clootz par le tribunal révolutionnaire (2); il fit savoir â Kosciuszko
(1) On ne saurait trop lire et méditer le remarquable discours de Robespierre (mars 1794) sur les affaires extérieures de la République française ; il fut envoyé par courrier extraordinaire à tous les ministres résidents.
(2) A Berlin on se montrait très-satisfait des concessions du Comité de salut public. Le prince Henri était fort partisan de Robespierre.
et aux Polonais qu’ils n’eussent point à compter sur le Comité de salut public et sur les secours de la République, et lorsque le partage de la Pologne par les trois puissances fut conclu, on n’éleva aucune réclamation, aucune plainte.
Le Moniteur n’exprima pas une opinion qui pût blesser la Prusse; les Jacobins même se montrèrent satisfaits de ce que le partage de la Pologne détournait un moment la coalition de ses projets contre la République française (1) . Aucun pouvoir ne resta plus insensible que le Comité de salut public aux plaintes des Polonais ; on les traitait à Paris presque en intrigants, et plusieurs clubs les excluaient de leur délibération. Les discours de Saint-Just étaient dirigés spécialement contre les intrigues des étrangers. Anarchasis Clootz fut surtout l’objet de son animadversion, car il empêchait les négociations avec la Prusse, il blessait par ses divagations européennes l’intérêt qu’on avait à ménager le cabinet de Berlin pour le séparer de la coalition avec l’Autriche et renouveler les anciennes et naturelles rivalités entre les deux puissances en Allemagne.
(1) L’insurrection de la Pologne obligea la Prusse à détacher une partie de scs troupes et à les porter du Rhin sur la Vistule.
Cette politique du Comité de salut public, sage et discrète, on la retrouvait à Constantinople. Depuis le traité de Jassy, la Russie, qui avait fait de larges concessions , espérait acquérir son ascendant politique à Constantinople et décider la Porte-Ottomane à déclarer la guerre à la France; sur ce point la Russie était il’accord avec rAutriche et Tylngleterre. Pour lutter contre cette influence, le Comité de salut public avait destiné pour Constantinople une ambassade qu’il avait confiée à M. de Sémonville; elle ne put arriver à sa destination. Par les ordres de l’Autriche, M. de Sémonville et son compagnon diplomatique, M. Maret (l), furent arrêtés, enlevés dans la Suisse italienne et tous deux conduits dans une forteresse autrichienne (2). La Russie se crut un moment maîtresse des l’ésolutions de la Porte-Ottomane et pouvoir décider enfin le sultan à rompre tous ses rapports avec la France. A cette époque et par un de ces revirements subits en diplomatie, les deux légations russe et anglaise, si longtemps rivales à Constantinople, s’entendaient dans une action simultanée sur le Divan,
(1) Depuis duc de Bassano.
(2) Juillet 1793.
toutes deux avec le même but d’entraîner le sultan dans un système d’hostilité contre la République française , de manière à faire entrer la flotte et l’armée turques dans les forces de la coalition. La Russie et l’Angleterre s’eflbrçaient de démontrer au Divan que le jacobinisme était un principe de destruction pour toutes les souverainetés, et que la Révolution en voulait aussi bien au pouvoir du sultan qu’aux principes des royautés chrétiennes.
Le Comité de salut public, avec une remarquable habileté, cherchait à rassurer la Porte- Ottomane. Quand la direction des affaires étrangères avait été dans les mains de Brissot et de Dumouriez, tous deux avaient envoyé comme ambassadeur à Constantinople un de ces gentilshommes devenus révolutionnaires, le marquis Descorche de Sainte-Croix (1), esprit actif, intrigant, déjà mêlé aux affaires de la Pologne. Sainte-Croix s’était agité au point de rêver la création d’une république à Constantinople; il s’y était même formé des clubs contre le sultan. Cette politique de propagande
(1) Le marquis de Sainte-Croix, gentilhomme de la province de Normandie, avait été attaché à M. le comte d’Artois ; maréchal de camp, il avait débuté dans la diplomatie par deux missions : l’une à Liège, l’autre à Varsovie eu 1791.
fut immédiatement désavouée par le Comité de salut public dirigé par Robespierre ; le marquis de Sainte-Croix fut rappelé, et le Moniteur , rédigé sous l’influence personnelle du Comité de salut public, déclara bautcment que la République française désavouerait toute espèce d’intrigues et de doctrines qui pouvaient blesser les droits de la Sublime-Porte, qu’elle respectait les gouvernements de ses alliés. Le Comité de salut public signalait les clubs de Constantinople comme une des intrigues de la faction de l’étranger (1); il dénonçait en même temps les desseins de l’Angleterre et de la Russie à l’égard de la Porte - Ottomane ; il montrait les démai’cbes oppressives des agents russes, et énumérait avec complaisance les forces que la Turquie pouvait déployer contre la Russie et l’Autriche.
Le Comité de salut public démontrait enfin que le temps était venu de prendre sa revanche et d’arracher à ces deux puissances les provinces qu’elles avaient conquises sur la Porte- Ottomane par la force et la ruse ; la République française promettait de l’aider dans cette œuvre.
(1) On peut lire dans le Moniteur les articles Constantinople, depuis le mois de février jusqu’au mois de juillet 1794,
Le cabinet de Saint-Pétersbourg, uni à l’Angleterre, eut un moment quelques soucis sur l’alliance possible de la Porte-Ottomane avec la République française (1).
Cette même politique, le Comité de salut public la suivait à l’égard de la Suède, puissance qui venait de subir une révolution dans son gouvernement et dans son attitude diplomatique. Jusqu’à la Révolution française, Gustave III s’était montré hostile à la Russie ; par un brusque revirement de politique, le roi de Suède, à l’aspect des malheurs de Louis XVI, avait chevaleresquement pris parti pour l’émigration , et afin d’accomplir le dessein d’une croisade contre les révolutionnaires, il s’était brusquement retourné vers la politique de la Russie (2) : des traités étaient conclus pour la réunion des forces russes et suédoises, flottes et armées, dans le but d’un débarcpieraent sur les côtes de France. Tout à coup cet accord diplomatique fut brisé par la catastrophe de Gustave III frappé au milieu d’un bal masqué ; son
(1) A cct effet, le Comité de salut public avait envoyé à Constantinople le drogman Pierre Ruffin, né à Salonique, riiomme qui connaissait le mieux les intérêts et les opinions de la Porte-Ottomane.
(2) Voir mon Louis XVI.
jeune fils fut placé sous la régence de son oncle le duc de Sudermanie, et déjà le nouveau régent préparait un changement dans la dynastie qui était aussi une révolution.
Les rapports de la Suède avec la Russie changèrent tout à coup. Il n’y eut plus ni traité militaire, ni alliance de principes entre les deux cours ; le cabinet de Stockolm proclama sa neutralité absolue, de concert avec le Danemarck ; ce qui donnait à ces deux puissances un développement considérable de richesses commerciales (1) ; toutes les transactions des neutres restaient dans leurs mains. A l’égard de la Suède, le Comité de salut public, toujours habile, suivait la môme politique que vis-à-vis la Turquie; il l’accablait d’éloges; on peut lire dans le Moniteur les articles rédigés par Barrère, l’écrivain de Robespierre, tous à l’éloge de la sagesse et de la loyauté du duc de Sudermanie. Ce même Comité qui traitait les rois avec tant de dédain et de colère, disait du régent : « Le prince si éclairé. » Ainsi le Comité de salut public acceptait la politique traditionnelle de la Fjance. Environnés des anciens chefs de bu-
(I) Les neutres apportaient en France du bois, de l’imile, du savon, du sucre ; ils ne subissaient pas la loi du maximum.
reaux du duc de Choiseul et du comte de Vergennes, il en suivait les inspirations : peu lui importait les antécédents royalistes de ceux qu’il employait, pourvu qu’ils le servissent fidèlement, Robespierre avait placé sa confiance politique dans Barthélemy (1) , l’envoyé en Suisse, qui était devenu le centre de ses négociations à Berne et de tous ses renseignements. Barthélemy, doux, facile de caractère, donnait des passeports aux émigrés : le Comité de salut public fermait les yeux, parce que Barthélemy maintenait la neutralité de la Suisse, et avec l’habitude des traditions, il négociait sous main pour obtenir de la Prusse une attitude bienveillante envers la République française qu’elle accepta plus tard par le traité de Bâle et qui devait très-sérieusement ébrécher la coalition.
Catherine II n’ignorait aucune de ces circonstances ; elle savait l’activité, les intrigues diplomatiques du Comité de salut public à Con-
(1) Barthélemy, neveu de l’abbé Barthélemy, protégé par M. de Choiseul, avait été longtemps picmier secrétaire d’ambassade à Vienne; il était fort aimé, fort estimé par le corps diplomatique; on s’adressait volontiers à lui. Je l’ai connu vieillard, pair de France, sous le titre de mai-quis de Barthélemy, plein de souvenirs et de bienveillance.
stantinople, à Stockolm, à Copenhague et même à Berlin ; elle était menacée de la guerre sur le Danube, dans la Baltique, et cette situation la détermina, bien plus que l’horreur inspirée par les principes de la République française, à se rapprocher de plus en plus de l’Angleterre et de l’Autriche.
Mais l’impératrice ne prit aucune part aux premiers armeinents de la coalition : elle se contentade publier des manifestes pleins d’invectives contre la Révolution française; et les écrivains de la République lui rendaient calomnie pour injures. Les plus tristes et les plus odieux pamphlets contre Catherine II, ceux sur lesquels on a écrit souvent sa biographie et son histoire,
• furent publiés à cette période du gouvernement révolutionnaire (1), et ce qui n’est pas à l’éloge de M. de Ségur, il fut dit que beaucoup de notes furent founûesà Castera sous son influence (2). Ce n’était ni de son rôle, ni de son caractère, pas même de son esprit. M. de Ségur, si parfaitement accueilli à Saint-Pétersbourg par l’impératrice, ne devait pas l’oublier; elle avait apprécié son charmant esprit, elle l’avait ad-
(2) Biographie universelle des frères Michaud.
mis dans son intimité; comment M. de Ségur pouvait-il révéler la vie privée de Catherine II? La faiblesse du caractère fait commettre souvent bien des fautes; l’ancien ambassadeur, pour échapper à la révolution, s’était fait poète et chansonnier : il remplissait \ Almanach des Muses (1) de ses poésies; l’impératrice Catherine pouvait ne plus être la muse qui l’inspirât, mais il ne devait pas s’abaisser jusqu’à fournir des notes pour atteindre la renommée de celle qu’il avait trop souvent appelée grande et magnifique dans ses vers gracieux et pétillants de verve.
(l) Les cliansons do M. de Ségur retentissaient dans les salons; il publiait aussi des livres politiques.
La vieillesse de Catherine. — Les dernières années de son gouvernement.
Au milieu de ces grandes agitations politi- (jues , l’impératrice Catherine parvenait à la vieillesse sans que l’activité de son esprit en fût amoindrie et que les feux mêmes de son imagination se fussent attiédis. On citait à sa cour deux affections particulières pour ses aides de camp Mononoff et Zubow, auxquels la médisance donnait une douce place dans le cœur de Catherine. Les pamphlets venus de l’étranger, sans en excepter les écrits et les propos de la comtesse Daschkolf (disgraciée) , donnaient de la consistance à ces bruits. Un témoin oculaire,
])eu favorable à Catherine, trace d’elle un portrait séduisant : « Catherine avait été belle dans sa jeunesse et conservait dans les derniers temps de sa vie de la grâce et de la majesté; sa physionomie ne manquait pas d’expression, mais cette expression marquait peu ce qui se passait dans son âme, ou plutôt elle ne servait qu’à la mieux déguiser. Les jours de cérémonie, cette princesse réunissait sur sa personne et dans sa cour tout ce que l’élégance européenne peut ajouter d’éclat à la pompe asiatique ; alors ses cheveux, sa robe étaient couverts de pierreries et sa tète était parée d’une couronne de diamants d’un prix inestimable.
Parmi ces diamants était la merveilleuse pierre que Catherine avait acquise d’un Grec qui l’avait achetée à Ispahan ; ce diamant d’un admirable reflet, déposé à la banque d’Amsterdam, fut acquis par Catherine au prix de 100,000 livres sterling et de plus une pension de A, 000 ducats à son propriétaire (1). »
L’impératrice cherchait ainsi par l’éclat de sa parure à eflacer les outrages du temps. On n’eut jamais dit ses années à voir son activité inces-
(1) Ce portrait est de Castera : on dit qu’il lui fut communiqué par M. de Ségur.
santé, la fraîcheur de ses idées, la grâce courtoise de son- esprit un peu oublieux de ses affections, et à peine s’apercevait-on à Saint- Pétersbourg de la mort du prince Poteinkin, mort soudaine qui était venue à temps : d’autres idées avaient surgi , d’autres besoins étaient arrivés, et l’on entrait dans des voies nouvelles, en face d’uu péril bien gi-and, la Révolution française devenue conquérante.
Catherine était avant tout une tête féconde et administrative; toutes les parties des services publics se ressentaient de son heureuse influence; le dernier coin de son empire était cultivé, fertilisé ; elle fit exploiter sur une grande échelle les mines d’or, d’argent et de cuivre découvertes sous Pierre I" par l’armurier Demide , l’aïeul des riches Demiclofl'. Proccope Demidoff fut un des hommes les plus favorisés par Catherine II; quoique d’une naissance fort obscure, son fils Nicolas Nikitich Demidoff fut placé dans le régiment des gardes et servit d’aide de camp au prince Poteinkin dans la deraière campagne contre les Turcs (1) .
L’agriculture, le commerce furent les pas-
(1) J’ai donné une notice détaillée sur les Demidoff dans mon travail Sur les Finauciers.
sious de Catherine II; elle introduisit la culture des vers à soie sous le doux climat de rUkraine; elle fertilisa les bords du Volga; elle entreprit en grand la culture des céréales dans la mer Noire et l’exportation devint une des richesses de la Russie (1) : de vastes canaux sillonnèrent les terres jusque-là abandonnées; elle jeta les fondations d’une nouvelle cité qui dut s’appeler du nom d’Odessa; le prince Potenikin rebâtit Kerson; la mer Caspienne, couverte de navires marchands, devint le centre du commerce avec Ispahan; le fer, la fourrure de Russie furent échangés contre la soie et les beaux tapis de Perse ; les Sibériens et les Boukares formèrent des caravanes qui vinrent trafiquer jusqu’à Pékin (2), et en échange de leur marchandise ils recevaient du thé, des porcelaines, des pierreries. Il existe encore une lettre de Catherine II écrite à l’empereur de la Chine pour demander l’établissement d’un marché commun d’échange à Kialchoi ; quand un traité fut signé avec la Chine elle stipula la condition qu’un certain nombre de jeunes gens
(1) La Crimée dut, au reste, sa fertilité et sa civilisation à un Français, le duc de Richelieu, gouverneur d’Odessa.
(2) En 1775.
russes seraient envoyés à Pékin pour s'instruire dans la langue et les mœurs de la Chine.
Ce fut l’origine de l’école russe de Pékin, et cette école devint presque une mission permanente (1).
Dans la vie privée, Catherine II se montrait douce, simple même, avec une affectation de philosophie et de désintéressement bien audessus des grandeurs du trône quelle semblait dédaigner : elle écrivait avec une sorte d’abandon et d’indifférence pratique au docteur Zimmermann (2) : « Si mon siècle me craint, il a grand tort; je n’ai jamais voulu inspirer la terreur à personne, j’aurais désiré être aimée, être estimée ce que je vaux; voilà tout : j’ai toujours» pensé qu’on me calomniait, parce qu’on ne me comprenait pas ; je n’ai jamais haï ni envié personne; mon plaisir et mon désir auraient été de faire des heureux ; mais comme chacun ne saurait l’être que selon son caractère, mes souhaits en ceci ont souvent trouvé des obstacles ;
(1) Ce fut longtemps une faveur exclusivement accordée à la Russie.
(2) Le docteur Zimmermann, médecin célèbre de la Suisse, avait écrit un livre, aujourd'hui oublié et qui avait fait grand bruit, sous le titre de la Solitude; Catherine l’avait lu avec enthousiasme. '
mon ambition assurément n’était pas méchante, mais peut-être aussi j’ai trop entrepris ; j’ai cru les hommes susceptibles de devenir raisonnables et heureux. La race humaine, en général, penche au déraisonnement et à l’injustice, j’ai fait cas de la philosophie, parce que mon âme a été singulièrement libre (on lit républicaine dans quelques versions, ce qui serait étrange dans la bouche d’une impératrice) ; je conviens que c’est peut-être un singulier contraste que cette trempe d’âme avec le pouvoir illimité de ma place ; mais personne ne dira en Russie que j’en ai abusé; j’aime les beaux-arts par pure inclination ; pour mes écrits je les considère comme peu de chose, j’aime à faire des essais en différents genres ; il me semble que tout ce que j’ai fait est assez médiocre; aussi n’y ai-je apporté aucune importance, passé l’amusement : pour ma conduite politique j’ai tâché de suivre les plans qui m’ont paru les plus utiles à mon pays et les plus supportables aux autres ; si j’en avais connus de meilleurs je les aurais adoptés; l’Europe a eu tort de s’alarmer de mes desseins auxquels, au contraire, elle ne pouvait que gagner; si j’ai été payée d’ingratitude, personne au moins ne peut dire que j’ai manqué de reconnaissance : souvent je me suis vengé de mes
ennemis en leur faisant du bien et en leur pardonnant (1). »
Cette lettre, — portrait dans laquelle se peint en buste Cathei inell elle-même, — est curieuse. L’impératrice se parfume d’encens : ce sentiment de soi poussé à l’extrême vient souvent de la conviction profonde du bien qu’on a fait et du soin qu’on a mis à remplir sa tâche. On ne pouvait nier que le règne de Catherine ne fût grand et plein de merveilles. La pensée de Pierre I" était accomplie à l’Orient et à l’Occident ; mais dire que ces vastes choses s’étaient accomplies sans ambition , pour le bien général de l’humanité, avec une indifférence presque philosophique, c’était là une de ces phraséologies habiles et réfléchies, adressées à un de ces écrivains de renommée qui préparent la postérité.
L’homme immense de la Russie fut le prince Potemkin. Les jugements qu’en ont portés M. de Ségur et madame de Staël sont restreints dans des horizons limités : ni l’un ni l’autre n’ont
(1) Catherine TI continua à correspondre avec le docteur Zimmermann -, elle envoya une bague avec son portrait au docteur ; elle lui écrivit un petit billet de sa main : «AM. Zimmermann , pour le remercier des excellentes recettes qu’il a données à l’humanité dans son livre sur la Solitude.
compris cette grande figure, moitié orientale, moitié européenne, qui remuait le monde d’un air nonchalant et ennuyé : Potemkîn s’était préoccupé de quelques idées considérables , et la plus grande de toutes fut l’expulsion des Turcs d’Europe. Il existe plusieurs mémoires de Potemkin , écrits soit sm* le partage de la Pologne, soit sur la Turquie, sur la Révolution française, et la pensée qui le domine est celle-ci : « Dans l’état d’agitation ardente des esprits produit par le xviiia siècle , il est essentiel que les cabinets de l’Europe cherchent à distraire les peuples et une croisade contre les Turcs peut seule sauver les gouvernements d’un cataclysme menaçant (1) ». Il n’était pas une seule question que le prince Potemkin n’examinât de cette hauteur : il avait désapprouvé toute paix avec la Turquie ; il croyait que la guerre une fois commencée contre l’empire ottoman, il fallait aller jusqu’au bout, et qu’une telle campagne ne pouvait etre finie que par la prise de Constantinople : il y avait de ces questions, selon lui, qui ne pouvaient être laissées au milieu de leur course et qui devaient trouver une solution. Potemkin vivait au centre
(1) Ces mémoires sont adressées à Catherine II.
de ces grandes idées. Le prince de Ligne l’a spirituellement jugé ; « Potemkin a l’air paresseux et il travaille toujours ; toujours couché il ne dort jamais , ni jour ni nuit ; triste dans les joies du palais , malheureux à force d’être heureux, ministre habile ou enfant de dix ans, il a l’air tour à tour du plus fier satrape de l’Orient ou du courtisan le plus aimable de la cour de Louis XV. »
Mais les esprits n’étaient plus à cette hauteur ; le maréchal de RomanofT , le comte Repnin (1), nouveaux favoris de Catherine, et surtout le comte Zoubow, penchaient vers les concessions. La Révolution française commençait à faire une vive impression sur le monde ; ce n’était pas un événement ordinaire que la proclamation d’une grande république en France. Il avait été insensé de la juger comme une émeute ou même comme une insurrection passagère. La République établissait son gouvernement ferme, unitaire ; ses armées débordaient en dehors des frontières ; il fallait
(t) Le fcld-mar^chal Nicolas, comte de Repnin, était le fils du comte de Repnin qui avait vaillamment combattu sous Pierre pf. Le comte s’affilia plus tard à la secte des martinistes; il fut envoyé à Berlin pour décider la Prusse. C’était l’oncle du prince Wolkonski.
donc compter avec elle. M. Pitt, qui la jugeait avec une grande hauteur , avait envoyé des agents à Pétersbourg, et l’ambassadeur anglais ofirait un traité de subsides pour prendre à la solde de l’Angleterre un corps d’armée russe qui agirait en Hollande ou même sur les côtes de France. Indépendamment des avantages d’argent stipulés par le traité, il y avait encore un sérieux résultat pour la Russie : c’était de prendre une influence sur l’Allemagne , voie nouvelle ouverte à la pob tique du cabinet de Saint-Pétersbourg ; l’Orient était à lui , maintenant il allait tendre la main vers l’Occident.
La famille de Catherine IL Le grand-duc Paul.
Les derniers actes de l’Impératrice.
A mesure que la vieillesse marquait en signes ineffaçables les traits fortement grossis de Catherine II, quekj[ues seigneurs, même au milieu de la cour, portaient déjà les yeux sur le grandduc Paul qui jusque-là était resté étranger à la politique de la Russie (1). Né en octobre 1754, il avait trente-six ans en 1790 ; héritier de l’empire, Catherine ne l’avait initié à aucune des affaires d’État. C’était une destinée un
(1) Le grand-duc Paul vivait alors presque isolé dans le palais de Gatschiua.
peu étrange que celle du czarevitch (Petrowitz) Paul : désavoué par son père Pierre III (1) , à sa naissance, comme fds illégitime, et fort aimé de sa mère, il avait cultivé son éducation sous la surveillance du comte Panin ; Paul se ' voua aux sciences exactes sous le savant physicien Æpinus, appelé à Pétersbourg. Catherine II, toujours affectionnée pour rAllemagne, lui avait choisi pour fiancée une fille du landgrave de Hesse-Darmstadt. Paul l’aima d’une tendresse extrême ; elle mourut en couche et le,czarevitch eut pour seconde femme la propre nièce du grand Frédéric, la princesse de Wurtemberg (2) , channante Allemande d’une nature douce, résignée, qui s’attacha d’une vive amitié au grand-duc ; ils demeurèrent quelque temps à Pétersbourg, puis , 'comme de simples pèlerins , ils se mirent à voyager dans les principales cours de l’Europe ; à Varsovie ,
, Rome, Naples, Amsterdam; puis ils se dirigèrent vers la France , le centre des beauxarts, de la politesse et de la civilisatron.
Toutes les gazettes retentirent du séjour à
(1) Par un ukase secret destiné au sénat.
(2) Frédéric avait accueilli ce mariage comme un moyen du fortifier l’alliance de la Prusse et de .la Russie.
Palis du comte et de la comtesse du Nord (c’était le titre qu’avaient pris les deux jeunes et heureux époux) (1), accueillis à Versailles au milieu des fêtes et des plaisirs , au Luxembourg, chez Monsieur, comte de Provence, avec une grande distinction. Ils avaient quitté la France, emportant avec eux une splendide idée de ce beau royaume ; le grand-duc Paul s’y créa de durables amitiés , il se prit d’une passion de gloire pour le prince de Condé qui l’avait comblé de prévenances dans les fêtes de Chantilly, au milieu de ces merveilleuses chasses où cinq cents couples de chiens répondaient à l’hallali (2) . Comme l’habitude était alors d’avoir un correspondant littéi’aire, le grandduc Paul choisit Laharpe, comme Catherine II avait distingué Grimm ; situation élevée pour les gens de lettres que ces correspondances qui les mettaient à'ia tête des opinions. Le voyage ^ du comte et de la comtesse du Nord dura près de deux ans, et le czarevitch ne revit la Russie qu’à l’époque de la toute-puissance de Potem- •kin et des vastes projets de Catherine IL
(1) Le journal de Bachaumont est fort curieux de détails sur le voyage du comte et de la comtesse du Nord à Paris (1775).
(2) A Chantilly sc trouvait le plus beau cabinet d’histoire naturelle formé par Valmont de Bomare.
En vain Paul demanda instamment à servir dans les armées russes, Catherine n’y consentit pas d’abord; elle prit pour prétexte que, seul héritier direct de la couronne, on ne pouvait l’exposer aux périls d’une grande guerre ; peutêtre la véritable pensée de Catherine II était que dans cette habitude de complots si fréquents dans les annales de la Russie, il ne fallait pas créer un parti militaire autour d’uh czarevitch. Cette méfiante pensée fut poussée si loin que, lors de la guerre toute nationale contre les Turcs, Paul 1®" ayant écrit à sa mère une longue lettre qui finissait pai* ces mots : « Toute l’Europe connaît le désir que j’ai de combattre les Ottomans ; que dira-t-elle en apprenant que je ne puis le faire? » L’impératrice répondit par ces simples mots : « L’Europe dira que Catherine a un fils respectueux et soumis (1) » L’impératrice indiquait là précisément le devoir essentiel qu’elle imposait au grand-duc Paul. L’Europe et la Russie ne pouvaient douter de son courage, mais un pai'ti pouvait l’entourer pour préparer une révolution de palais si fréquente en Russie. Toutefois dans la guerre contre la Suède en 1791, Cathe-
(r) Voyez les Mémoires du prince de Ligne.
rine II plaça son fils dans les rangs de l’armée russe avec le grade de général-major; il servit avec distinction à la tête d’une brigade qui opérait en Finlande (1).
Il n’y avait plus d’ailleurs de motif sérieux à invoquer contre le désir manifesté par le grandduc Paul ; la transmission de la couronne était assurée dans la famille impériale ; Paul avait déjà un fils de quatorze ans qui portait le nom retentissant d’Alexandre (2). Dès l’âge le plus tendre l’impératrice l’avait éloigné de son père et de sa mère pour le façonner à ses idées et Pinitier à sa toute-puissance ; elle lui avait choisi pour gouverneur un de ses favoris, le comte Nicolas SoltikoIF, et dans ses rêves philosophiques elle lui avait donné pour précepteur le colonel suisse La Harpe, esprit très-libéral ; Pallas dut lui enseigner les sciences natui’elles, et le colonel Masson les sciences physiques ; l’impératrice avait pris la peine d’écrire elle-même de longs mémoires pour lui révéler la politique générale de l’Empire russe; elle lui destinait quelques-unes de ses propres
(1) Le grand-duc Paul écrivait au prince de Condé tous le» incidents de cette campagne-
(2) Alexandre était né le 13 décembre 1777.
œuvres où se mêlait l’esprit philosophique de la souveraine (1).
Le système de Catherine II, sans perdre son caractère exclusivement russe, s’était un peu modifié depuis le partage de la Pologne ; l’agression menaçante de la France au delà du Rhin, l’invasion de la Hollande par le général Pichegru, les progrès de l’armée républicaine en Allemagne, en Italie, avaient rapproché la Russie de l’Autriche et de l’Angleterre. Par un incident curieux dans l’histoire diplomatique, les ambassades russe et anglaise à Constantinople étaient tout à fait tombées d’accord sur une action simultanée vis-à-vis de la Porte- Ottomane : toutes voulaient l’entraîner dans des hostilités contre la France. Tout autre projet d’ambition sur l’Orient fut momentanément suspendu ; il ne s’agissait plus à Saint-Pétersbourg du partage de la Turquie, le vaste plan de Potemkin ; on se contentait d’une influence décisive sur la Porte-Ottomane pour la décider à une guerre contre la République française : le sultan Selim accepterait-il cette politique ? (2) .
(1) Dans les œuvres de Catherine, il est un petit écrit spécial destiné à l’éducation d’Âlexandre.
(2) Des promesses on passa bientôt aux menaces, et une escadre anglaise parut aux Dardanelles (1795).
L’inlernonce autrichien, les ambassadeurs d’Angleterre et de Russie réunissaient leurs efforts communs dans ce seul but. C.ette similitude de conduite et d’intérêts devait produire tôt ou tard une triple alliance entre les trois grands Cabinets. On ne pouvait pas compter sur la Prusse qui, au milieu de la lutte, faisait son traité particulier à Bâle avec la République française (1); l’Angleterre et la Russie se trouvaient ainsi libres de tout engagement avec le cabinet de Berlin qui entrait dans le système de la Suède et du Danemark : une pleine neutralité. On savait à Vienne, à Saint- Pétersbourg que la République française s’était engagée à favoriser la prépondérance absolue de la Prusse en Allemagne.
Catherine II n’hésita plus à signer un traité d’alliance intime et de subsides avec l’Angleterre qui, privée du concours de la Puisse, recherchait la Russie et l’Autriche. Les avantages
(1) Le traité de Bàle fut conduit avec une grande habileté par l'ambassadeur Barthélemy ; il fut fait des promesses considérables à la Prusse, et la plus habile fut de lui permettre la sécularisation des électorats ecclésiastiques; on alla jusqu’à dire que l’Allemagne pouvait former deux empires : l’un protestant, l’autre catholique. On réveillait ainsi toutes les antipathies entre la Prusse et l’Autriche.
que trouvait Catherine II dans ce traité, c’était d’obtenir un gra,nd ascendant sur l’Allemagne, menacée sur le Pihin, et que Catherine II allait protéger; l’Angleterre s’engageait à prendre même 50,000 Russes à sa solde pour opérer, soit dans la Hollande, soit dans la Vénéüe.
L’impératrice ne déguisant pas ses profondes antipathies pour la Révolution française, secondait de tous ses efforts l’insurrection de la Vendée avec le projet d’une restauration absolue de la maison des Bourbons.
Ce plan absorbait les derniers temps de la vie de Catheiine II; active, ti'availleuse , elle avait beaucoup perdu à la mort de Potemkin; il lui avait été impossible de remplacer cette belle et facile intelligence, le génie de la Russie, celui dont le spirituel prince de Ligne disait encore : « Quelle est donc sa magie? du génie, de l’esprit naturel, une mémoire excellente, de l’élévation dans l’âme, de la malice sans méchanceté, de la ruse sans astuce, une grande générosité dans les récompenses, beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu’il ne sait pas, enfin une parfaite connaissance des hommes. » Ainsi parlait le prince de Ligne (1)
(1) Le prince de Ligne était l’homme le plus cbannant, le plus anecdotique ; il ne moornt qu’eu 1S15, après le congrès
de Potemkin qu’il avait connu et pratiqué toute sa vie sans en être ébloui. Catherine II s’était tellement incarnée en Potemkin qu’on a supposé ^ un mariage secret. Potemkin avait été élevé à toutes les dignités : généralissime des armées russes, grand amiral de la flotte de la mer Noire et de la mer d’AzolF, hettman suprême des Cosaques. Epoux ou ministre, il suffît de dire que Catherine II perdit quelque chose de son prestige, de sa grandeur* à la mort de Potemkin, qu’il ne faut pas juger comme un favori vulgaire , qu’un caprice avait élevé et qu’un caprice pouvait détruire; Potemkin fut l’homme des ambitions de la Russie au xvin® siècle.
La politique devait changer de direction ou se modifier sensiblement; on ne pouvait plus traiter la Turquie en vassale, en corps inerte qu’il ne restait plus qu’à dépecer. Le sultan Selim lui avait rendu la vie, et il n’avait aucune répugnance pour la République française qui le traitait avec déférence et honneur. Après l’ambassade un peu insignifîante de Verninac de Saint-Maur, la République avait envoyé comme ambassadeur extraordinaire près de la
de Vienne. C’est lui qui avait dit ; « Le congrès danse et ne marche pas. » (Voyez mon Histoire de la Restauration.)
Porte -Ottomane le général Aubert-Dubayet , avec mission de. pousser le sultan Selim à commencer les hostilités contre la Russie qu’il délestait profondément. Le général Aubert devait reprendre le projet du baron de Tott pour fortifier les Dardanelles (1).
Les circonstances paraissaient favorables; Catherine vieillissait et ses faiblesses grandissaient avec les années. On était sous le règne de Platon Znbow (2) ; c’était d’abord un souslieutenant aux gardes, beau de sa personne dont toutes les femmes rafolaient , un peu fat de ses grâces, soupant à vingt-cinq ans avec une impératrice sexagénaire, couvert de faveurs et de décorations; Platon Zubow servit dans la guerre contre la Perse et fut appelé au titre de prince, de grand-maître de l’artillerie , fortune aussi étrange que subite. La guerre perdit dès lors ce caractère osé et fort qu’elle avait eu sous Potemkin; les campagnes de Perse, conduites par Platon Zubow, n’amenèrent que les plus tristes résultats ; l’armée russe fut compro-
(1) Le général Aubert-Dubayet était un ingénieur distingué.
(2) Platon Zubow avait pour père un gouverneur de province ; à dix-huit ans il était entré aux chevaliers-gardes. L’Impératrice l’aimait comme un enfant ou un page du moyen âge et lui donna un appartement au palais de Czarkozclo.
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mise au milieu d’un pays malsain, et plus d’un corps de braves troupes périt de maladie et de misère. Ce fut Zubow qui introduisit le système de corruption en grand dans les armées russes ; il supposait des corps qui n’existaient pas; il avait des régiments sur le papier. L’impératrice pardonnait tout à son favori; l’intelligence de Catherine II s’était affaiblie ; il n’était resté en son imagioation que des passions d’autant plus vives qu’elles éclataient comme un volcan sous la neige de ses cheveux blancs. L’Europe se remplit de caricatures où l’on reproduisit Catherine absorbée sous son embonpoint corporel et sa face à triple menton et cherchant, comme l’a dit Racine :
A réparer des ans l’irréparable outrage.
On n’eut plus pour Catherine II cette considération que son grand pouvoir et son grand âge devaient inspirer; on fit circuler dans toutes les Cours de l’Europe d’odieux pamphlets pour la rendre ridicule. Les curieux amateurs conservent encore des gravures piquantes et quelquefois obscènes sur cette majesté qui finissait avec l’esprit du xviii* siècle.
Ce n’était plus la grande Catherine célébrée par Voltaire dont les splendides portraits tapis-
saient les galwies de l’Europe. Ce n’était plus l’impératrice que le poète philosophe avait exalté.
Redoutée à la guerre, adorée à la cour,
Sur le plus vaste empire elle régne en grand homme ; Son code, ses exploits rappellent tour à tour Les Scions de la Grèce et les Césars de Rome.
Pour les femmes qui ne savent pas vieillir, le plus triste spectacle c’est un portrait des temps de jeunesse et de beauté !
— Mort de Catherine. — ÂTénement de Paul.
Le 9 novembre 1796 , aux premiers grands froids de Pétersbourg , le thermomètre marquait 19 degrés , l’impératrice Catherine passait de sa chambre à coucher dans le salon des gardes , lorsqu’elle fut saisie d’une faiblesse extraordinaire : tout d’un coup elle s’affaissa sur elle-même en poussant un long soupir ; celle dont la parole était écoutée, obéie en Europe, ne put pas même articuler un son , dire une prière de repentir ; Catherine II , la grande Catherine, laSémiramisdu Nord était morte (1).
(1) Les dépêches des ambassadeurs sont pleines de récits
Des bniits sinistres furent murmurés sur les causes de cette mort soudaine , inattendue ; il n’était pas besoin de l’attribuer à une source violente et criminelle : depuis longtemps l’impératrice était souffrante , inquiète , fatiguée : ni le vin qui pétille dans les verres, ni les douces caresses de ceux qu’elle aime ne peuvent faire oublier à une femme passionnée, que les rides couronnent son front ; et les parfums de l’Orient, les diamants, les soies et l’or ne peuvent cacher la voix intime que Dieu a mise au fond de nos âmes , cette horloge qui sonne nos années dans le cœur et dans le sang (1) .
L’impression, je dirai presque la douleur fut immense ! Catherine II était aimée de tous ceux qui l’avaient connue ; son intérieur était doux ; elle laissait de tendres amitiés, ainsi que les femmes de la race allemande ; elle donnait à la cour une impulsion d’élégance et de fêtes; comme elle voulait plaire à l’âge où les grâces s’envolent , elle multipliait les distractions , et avec les plaisirs Catherine II ne négligeait jamais les services publics, les affaires du gou-
ct de conjectures. Quelques agents affirment que sa mort ftit TciTet du poison.
(1) Catherine avait alors soixante-six ans.
verneuient , le bien-être des sujets , les splendeurs des cités, les emljellissements de Saint- Pétersbourg surtout, qui se peuplait de palais d’une élégante commodité et d’un luxe exquis. Partout en plein hiver on ressentait la douce chaleur du printemps ; les arbres , les fleurs poussaient eh serres chaudes , nature un peu fausse , étiolée , et néanmoins d’une vue charmante ; l’air tiède qui circule dans les serres vous enivre et vous endort doucement comme l’opium servi dans des vases d’or ; c’est ce qui donne à la femme russe cette nonchalance ravissante et tout orientale, la douce volupté de la parole et du regard.
La fin du règne de Catherine II avait été absorbée dans la politique extérieure par une seule idée dominante alors dans son esprit : la vive répression des principes de la Révolution française propagés par la victoire ; l’impératrice était décidée à porter secours sur le Rhin à l’Allemagne menacée , et à déterminer et même à forcer la Prusse à secouer sa neutralité qui brisait la coalition (1).
Catherine II , comme le Janus antique , avait
(1) Mémoires d'un homme d'Ètat et Histoire des traités de paix, par M. de Garden, U VII.
deux faces : l’une regardant l’Orient , l’autre l’Occident ; si elle voulait ramener l’Europe aux idées d’ordre monarchique, elle gardait son ambition de conquête pour l’Orient qui exalte tous les génies de guerre : l’Asie enlace et enivre tous les conquérants. Aussi portait-elle une vive attention à la campagne de Perse et à sœ conquêtes qu’elle espérait étendre jusque vers l’Inde. Dans l’état des relations avec l’Europe, il était impossible de songer à un partage actuel de l’empire ottoman ; on avait trop à faire sur le Rhin. Catherine II restait orientale par la guerre de Perse ; elle allait donner une haute direction à cette campagne vers Ispahan, lorsque la mort impitoyable , d’un coup de sa faux , frappa la main qui portait le sceptre et le front où brillait la couronne.
Son successeur, le grand-duc Paul, fut reconnu et salué sans opposition, sous le titre de Paul /**■, comme le seul héritier de la race sacrée. Longtemps relégué dans son palais en dehors des affaires , le caractère de Paul , d’abord excellent, s’était aigri sous l’énergique étreinte de sa mère (1). Ployez un corps d’ai-
(1) Le caractère de Paul I«f a été mal jugé; c’était la franchiae, la loyauté même. S’il changeait si brusquement, c’est que la politique des cabinets n’était pas toitjours franche; U
rain avec violence , vous ne le brisez pas , il rebondit avec une énergie incomparable :
ainsi fut Paul I®’’ : il passait d’un état de soumission comprimée à une puissance sans limites ; il y a de quoi vous rendre fou 1 II n’est pas étonnant qu’il vous prenne une surexcitation au cœur qui éclate à chaque pas d’un nouveau pouvoir. Ainsi cette immensité de puissance qui s’agglomérait, arrivant tout à coup autour de l’empereur Paul, devait plus d’une fois lui saisir les parois du crâne : quand on est placé inopinément à une si grande hauteur , il est difficile de ne pas avoir le vertige.
L’ avènement de Paul I'*" fut une réaction contre les ennemis de Pierre III. Le premier acte de son règne fut de frapper d’exil le dernier favori de sa mère, Platon Zubow ; le jeune officier dut voyager fastueusement en Europe, en attendant l’heure de se venger. Le nouvel Empereur ordonna que des funérailles solennelles seraient décernées à Pierre III, son père, qu’il plaça dans un cercueil à côté des dépouilles mortes de Catherine ; le czar avait écrit de sa main cette inscription solennelle : Séparés
se passionnait pour ce qui était grand et beau, et sa colère venait quelquefois de ses désabusements.
pendant la vie, réunis dans la mort. Les Orloff, fortement accusés d’avoir frappé Pierre III dans cette nuit terrible qui assura le trône à Catherine Il , furent contraints par l’empereur Paul d’assister aux funérailles splendides, à la face du peuple qui murmurait leur nom. Deux des frères tenaient le drap mortuaire avec plusieurs de leurs cojnplices ; ils purent contempler le visage cadavéreux de l’Empereur défunt, et quand Paul leur demanda s’ils n’avaient pas eu quelque émotion au souvenir de cet événement fatal , Grégoire Orloff répondit : « Que s’ils avaient des remords, ils seraient étouffés par le souvenir du service qu’ils avaient eu le bonheur de rendre au czar Paul , car il devait savoir que l’acte le plus solennel du règne de Pierre III avait été le désaveu de la naissance de l’empereur actuel, de manière ^ue, sans l’attentat qu’on leur reprochait , Paul ne porterait pas la couronne. » Les Orloff néanmoins reçurent l’ordre secret de quitter la Russie : ils voyagèrent dans le midi de l’Europe, manifestant partout un vif amour des arts. Le comte Orloff visita Rome, Florence, partout se montrant magnifique (1).
(1) Il fut le père ou l’oncle du comte Grégoire VVladimir
Le czar Paul donna toute sa confiance au comte Panin, dont la famille, d’origine italienne , je l’ai dit , était venue s’établir en Russie sous le règne de Pierre I«^ Le comte Panin, esprit fort distingué, homme d’Élat et d’une certaine science, pouvait conduire trèsénergiquement les affaires de l’Empire ; lourde tâche, car Paul I" avait des volontés, des résolutions soudaines et des idées fixes; d’une belle loyauté de caractère, il s’emportait vivement quand il était contrarié.
Le nouvel Empereur n’allait pas exercer une de ces grandes tyrannies que les peuples subissent quelquefois et qu’ils pardonnent facilement, parce qu’il s’y mêle de la gloire; mais il essayerait ce petit despotisme qui procède par caprice. Paul ne savait pas respecter ce que les peuples chérissent avant toutes choses : les coutumes, les habitudes; et les façons de procéder, souvent violentes, soulèvent des haines et des ressentiments. La Russie dut se rappeler plus d’une fois que Catherine gouvernait plus hautement par des actes d’une volonté souveraine; elle réservait
Orloff qui se passionna pour les arts; avec le concours de quelques écrivains français, il a, écrit l’Histoire de la peinture en Italie.
ses caprices et ses faiblesses pour la vie intérieure.
Cependant le comte Panin espéra et voulut donner une direction plus élevée à la diplomatie du Czar qui s’était jeté tout d’une pièce dans la politique répressive de la Révolution française ; les émigrés non-seulement furent bien accueillis à Saint-Pétersbourg, mais l’Empereur prit à sa solde l’armée de Condé (1) : plein de souvenirs de la France et de la réception qu’ autrefois le comte et la comtesse du Nord avaient reçue à Chantilly, il ouvrit les portes de la Russie à tous les gentilshommes français qui sentaient sous le drapeau fleurdelysé ; il reconnut la régence, puis la royauté légitime de Louis XVIII à qui il assura une pension d’un million de roubles ; il donna le château de Mittau, en Courlande, au roi de France exilé. Catherine II n’avait qu’un faible penchant pour unir ses troupes à celles de l’Autriche dans une campagne contre la France; l’empereur Paul offrit de joindre le corps de Souvaroft à l’armée de l’archiduc Charles auquel les généraux imsses devraient obéir. Paul s’engagea à seconder
(1) Elle était alors de 8,500 hommes, composée presque toute de gentilshommes.
l’Autriche en Allemagne et en Italie; toutes les armées de l’Empire durent se tenir prêtes à agir en Occident; la question orientale fut presque abandonnée; Souvaroff reçut la mission d’une croisade sacrée contre la Révolution française. En même temp*s une mission fut confiée au comte Repnîn qui dut aller à Berlin (1) pour réveiller la Prusse de ce sommeil de neutralité qui l’engourdissait en présence de la Révolution française menaçant toutes les couronnes. La mission ne réussit pas : la Prusse, fidèle à son principe d’isolement , repoussa toute idée de coalition ; ce fut une des vives déceptions de l’empereur Paul. Cette voie nouvelle n’était plus la politique de la grande Catherine , de la Sémiramis du xviiie siècle ; un point d’arrêt était mis à la grandeur de la Russie. Catherine II , dans toutes ses démarches diplomatiques , avait toujours apporté une idée de puissance et d’avenir pour la Russie; si elle avait pu se tromper quelquefois , il n’y avait rien dans ses démarches qui ne fût très-réfléchi, très-combiné ; elle avait pris l’empire dans des
(1) Le comte Rcpuin trouva l’^bé Sieyès à Berlin comme représentant de la République irançaise. Sieyès plut beaucoup à Berlin par son ton philosophique et parvint à annuler le comte Repnin.
circonstances difficiles , elle lui avait donné la Crimée, de larges frontières du côté du Danube et de la Géorgie , elle s’était fait reconnaître comme souveraine parles Baskirs et les Tartares, des limites les plus éloignées jusqu’aux frontières de la Chine. Enfiiî les deux partages de * la Pologne avaient donné à la Russie un territoire de plus de six millions d’âmes ; sous Elisabeth et Pierre III, la Russie était encore plus orientale qu’occidentale.
Catherine II l’avait fait connaître au monde et à la France surtout, qui donnait l’impulsion et la vie littéraire et philosophique ; ses prédilections pour les Encyclopédistes venaient de cette idée que les écrivains, par leurs éloges, la feraient admirer, et qu’ ainsi ils donneraient la force morale, spirituelle, intelligente à la Russie. Une lettre écrite par l’impératrice Catherine II à Voltaire, à d’AIembert, à Diderot, répandait partout sa renommée ; on ne parlait que de la protectrice des arts, de la science et des lettres. N’avait-elle pas offert de continuer, d’achever V Encyclopédie à Pétersbourg et de mettre en tête son nom? N’avait-elle pas imposé à ses courtisans l’obligation de traduire chacun en langue russe un chapitre du Bélizaire de Marmontel? Tout cela était redit, répété en
France ; la génération ne s’occupait que de la Russie. Voltaire avait créé la popularité littéraire et philosophique de Catherine II, et cette popularité avait avancé d’un siècle la puissance diplomatique de la Russie.
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