‹ La Grande-Chartreuse, ou, Tableau historique et descriptif de ce MonastereChapitre 3 sur 93 · DE SAINT BRUNO · texte numérisé non relu

DE SAINT BRUNO

rOMOATlUB

DE L'ORMIE BES GHAITIEIIX.

Une vie abrégée du saint Pabîarehe des Charti'eux nous a paru être comme une introduction toute naturelle et presque indispensable à un ouvrage tel que celui-ci. C'est donc pai* là que nous allons entrer en matière.

Il est des hommes qui ont tellement bien mérité de l'humanité par leurs services et leurs vertus, que la postérité reconnaissante semble se plaire à accumuler sur eux tous les genres d'illustration. Ainsi on ne s'est pas contenté de chercher à retracer l'éclat du talent, du savoir et de la haute vertu de saint Bruno ; on a voulu le faire naître d'une race noble

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et antique, qui se serait perdue dans la nuit des temps. Ses ancêtres auraient été envoyés de Rome par l'empereur Trajan pour fonder une colonie dans les provinces germaniques. Le nom d'Hartenfaust, qui était celui de la £amille de Bruno, parait avoir pourtant une physionomie bien peu romaine.

Quoi qu'il en soit, ce Ait à Cologne que Bruno reçut le jour. On n'est pas d'accord sur l'époque de sa naissance, qui parait avoir eu lieu entre l'année 1050 et l'année 1055. Ses parents, quoique peut-être d'une famille moins ancienne que ne le veut la tradition , étaient certainement nobles. Ils s'occupèrent de bonne heure de l'éducation de leur fils. Bruno les charma par la manière dont il correspondit aux soins qu'ils lui prodiguèrent. Dès sa plus tendre jeunesse il montra une maturité précoce, jointe aux plus heureuses dispositions pour la piété. Il fit ses premières études avec une rare distinction, sans sortir de sa ville natale, dans la collégiale de SaintrCunibert. Saint Annon, archevêque de Cologne, voulant récompenser son zèle et son aptitude , le nomma chanoine métropolitain , quoiqu'il sortit à peine de l'adolescence. C'était à la fois encourager et affermir la vocation sacerdotale, qui s'était déjà révélée dans cette âme comblée des grâces de l'Esprit-Saint.

à)"-Én°iiiiini(n),-

Fondateur de l'Ordre des Ckarlreax.

VIE DE S. BMNO. 11

Loin de se reposer dans les avantages attachés à une pareille faveur, le jeune Bruno ne chercha qu'à la justifier et à la mériter de plus en plus par ses efforts pour acquérir des connaissances étendues dans les Lettres sacrées et profanes. En conséquence il partit pour la France et se rendit à Reims , dont Tëcole était alors célèbre. Il y obtint de grands succès, surtout en poésie. Suivant quelques-uns de ses bic^raplies, il alla ensuite à Tours étudier la philosophie sous le fameux Béranger, chanoine de Saint- Martin. Mais dès qu'il se fut aperçu du venin d'erreur dont ce professeur était infecté, il ne suivit plus son cours qu'avec méfiance; car il resta toujours l'humble et docile enfant de l'Eglise.

De retour à Cologne après avoir terminé glorieu-

semeiit le cours de ses études, Bruno entra dans les

Ordres sacrés; et ce fut au milieu des grandes peuj- ■ . .

iées qu^ la grâce faisait naître en lui tandis qu'il se

préparait à recevoir l'onction sacerdotale, qu'il sentit son cœur s'embraser de zèle pour la gloire de Dieu •t le salut des âmes. Peu jaloux de la réputaticm dliomme érudit et de prédicateur habile, il se mita »urir les villages, les bourgs et autres lieux de ^s provinces, prêchant avec simplicité mais êlfec force et onction, instruisant les peuples, les

invitant à la pénitence et opérant partout des fruits abondants de conversion, de sanctification et de salut.

La réputation de Bruno parvint jusqu'à Reims. Gervais, archevêque de cette ville, n'avait pas oublié les succès de ses premières études. Il l'invita à venir auprès de lui, et lui fit connaître le besoin qu'il avait d'un directeur pour ses écoles ecclésiastiques. Il lui offrit cet emploi. Notre Saint hésita quelque temps à accepter cette tâche, qu'il croyait au-dessus de ses forces. Néanmoins après avoir consulté le Seigneur ^ dans la prière, il se décida à accéder aux désirs du prélat. Gervais le nomma tour à tour modérateur et chancelier des écoles de la ville et du diocèse, et enfin chanoine théologal.

Cependant les séductions de la gloire ainsi que l'importance des fonctions dont il était revêtu n'étaient pour Bruno qu'un sujet de crainte et de douleur. Son âme éclairée et fortifiée par les lumières dont Dieu le favorisait dans l'oraison, s'étudiait à vivre de plus en plus détachée des honneurs et des biens périssables qui ne sauraient remplir le cœur.

Notre Saint avait assez témoigné à Dieu sa fidélité dans un état prospère ; il fallait qu'il lui donnât des preuves de sa constance dans l'adversité. La divine Providence lui en fournit les moyens en le soumet-

tant à une des épreuves les plus délicates. Reims avait perdu son digne archevêque, et Manassès II venait d'usurper ce grand siège par des voies simoniaques. Connaissant assez la droiture de Bruno pour ne pouvoir espérer de le maîtriser par la crainte, l'intrus s'efforça de le séduire par la bienveillance et les faveurs. Mais Bruno devina aisément les véritables intentions du prélat. Cependant sachant unir la prudence à la force chrétienne, il lui représenta avec une sainte liberté combien sa conduite était répréhensible devant Dieu et devant les hommes, et quelles malédictions elle lui préparait. Vains efforts : autant le cœur de Bruno était à Dieu, autant celui de Manassès était au monde. Sa conduite excitant de plus en plus les plaintes de son clergé et de ses diocésains, il fut cité par Hugues de Die, légat du Saint-Siège, à un concile qui devait se tenir prochainement à Âutun. Bruno, le prévôt et un autre chanoine de l'église de Reims s'y portèrent pour ses accusateurs. Le prélat inique n'osa pas s'y présenter, et fut, en conséquence des dépositions faites contre lui, suspendu de ses fonctions. La manière dont ses accusateurs procédèrent dans cette occasion leur attira l'estime du k^ légat, qui, en écrivant au Souverain Pontife pour lui rendre compte de ce qui s'était passé au concile, fit

leur éloge en ces termes : c Nous vous recomman- 1 dons Bruno qui préside aux écoles de Reims , et 1 dont la vie est irréprochable. Il mérite , ainsi que 1 le prévôt de cette église, que vous le souteniez de 1 votre autorité; car ils ont souffert pour le nom de 1 Jésus-Christ. Il faudrait mettre sur le siège de 1 Reims ou le prévôt ou Bruno, i

Pour se venger du coup qui venait de le frapper, rarchevèque fit enfoncer les maisons des trois chanoines, piller leurs biens et vendre leurs prébendes. Vivement centriste de toutes ces vexations, le légat se bâta de terminer une a£Eaire si malheureuse. Il convoqua dans cette vue un nouveau concile à Lyon. Manassès fut invité à s'y présenter pour défendre sa cause. Mais le coupable, se sentant condamné d'avance, allégua plusieurs prétextes pour ne pas s'y rendre ; ce qui n'empêcha pas le légat de prononcer en plein concile la sentence de déposition, sentence qui fut confirmée par le Pape. Forcé enfin d'abandonner le siège archiépiscopal de Reims, Manassès erra de pays en pays, et l'on ignore en quel lieu il est mort. Fasse le ciel que, revenu à de meilleurs sentiments , il ait expié par la pénitence tous les

scandales qu'il avait donnés.

Le siège de Reims resta vacant deux ans environ.

Dans la position où se trouvait cette église, un digne successeur de saint Rémi lui était nécessaire; on crut le trouver dans Bruno. < Nous le préférions à tous,

> dit un auteur du temps, et à juste titre. Il était

> doux, humain, savant, éloquent, riche et puissant. » Mais lorsque tous les suffrages paraissaient lui être 9 favorables, il se détermina à tout abandonner pour » suivre Jésus-Christ. *

Bruno en effet ne voyant point d'autre moyen de se soustraire au redoutable fardeau qu'on voulait lui imposer, s'enfuit secrètement de Reims. Il vint à Paris, et ce fut dans cette ville qu'il songea à s'acquitter du vœu d'embrasser la vie religieuse qu'il avait fait, et que des causes indépendantes de sa volonté ne lui avaient pas permis d'accomplir jusqu'alors , ainsi qu'on le verra plus bas. Il aurait même été , d'après une ancienne tradition qui est aussi celle de l'Ordre, déterminé à ne plus différer par un événement miraculeux qui se serait passé sous ses yeux.

Suivant cette tradition , étant à Paris, il aurait fait connaissance avec l'un des docteurs les plus distingués de l'Université de cette ville, nommé Raymond Diocrès. Ce docteur vivait entouré de la considération publique : estimé pour l'étendue de son savoir et l'apparente régularité de ses mœurs , il professait

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avec succès, il prêchait avec éloquence. Jusqu'à sa dernière heuire, rien ne parut démentir la bonne opinion qu'on avait conçue de lui. Quand il fut mort, on voulut célébrer ses funérailles avec une pompe digne de son rang et de sa haute renommée. Son service se fit dans Téglise métropolitaine de Notre-Dame, en présence d'un grand concours où se trouvaient plusieurs personnes de distinction. Comme on récitait l'office des morts autour du cercueil et qu'on en fut à ces paroles de Job : Responde mihi quantas habeo iniquù tates etpeccata^ faites-moi connaître, Seigneur, quel est le nombre de mes péchés et Ténormité de mes crimes, le docteur se ranima subitement, et se levant sur son séant, il dit d'une voix sépulcrale : Je mis accusé par le juste jugement de Dieu. Tous les assistants furent glacés d'effroi , l'office fut suspendu ; et la cérémonie ayant été remise au lendemain, au même verset, le mort se souleva de nouveau , en disant : Je suis jugé pan- le juste jugement de Dieu. La cérémonie fut encore renvoyée au jour suivant. Une foule nombreuse attirée par le bruit répandu partout dans Paris de ce prodige deux fois répété , remplissait la vaste nef de la métropole. Lorsqu'on recommença de chanter la leçon de Job, tout le monde était attentif et l'anxiété se peignait sur tous les visages. A ce moment, le mort

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se relevant une troisième fois fait entendre avec un geste horrible cette fatale sentence : Je suis condamné par le juste jugement de Dieu. Tout consterné de cet effrayant prodige, Bruno rentre chez lui, et, après de sérieuses réflexions, la crainte d'avoir un jour le sort du malheureux Diocrès le fait renoncer au monde.

Cette légende, aujourd'hui même, n'est pas entièrement repoussée par tous les critiques qui s'occupent d'histoire ecclésiastique (1). Admise pendant quelque temps dans le bréviaire romain, elle en fut retranchée par Urbain YIII. Les toiles de Le Sueur, qu'on n'effacera pas, l'ont immortalisée.

Quelques auteurs, rejetant ce fait miraculeux, font remonter la vocation de notre Saint pour la vie religieuse à la persécution qui lui fut suscitée par Manassès. Quant à nous, nous embrassons le sentiment (2)

(i) La controverse sur rauthentîcîté de cette légende a enfanté un grand nombre de volumes. On peut voir l'analyse qu'en donne le P. de Tracy, et, dans un sens opposé, en faveur de la réalité du miracle, la vie de saint Bruno par le P. Ducreux , Chartreux.

(2) Voici une autre explication de la conversion de saint Bruno ; elle est empruntée à des manuscrits latins de l'abbaye de la Chaise- Dieu cités par M. Dominique Branche , p. 161 de son ouvrage intitulé V Auvergne au moyen âge, 1842 :

< Pendant que Seguin , abbé de la Chaise-Dieu , se trouvait à

du P. de Tracy, son meilleur Biographe, en nous fondant sur un passage d'une lettre de Bruno lui-même. Voici ce passage : « Souvenez-vous du jour, écrit-il à son ami Raoul-le-Yert, où j'étais avec vous et Fulcius dans le jardin contigu à la maison d'Adam^ dans laquelle je demeurais alors. Nous eûmes un entretien sur les faux plaisirs et sur les richesses périssables de la terre, ainsi que sur les délices de la gloire éternelle, et nous fimes la promesse et le vœu d'abandonner le siècle au plus tôt {inproximo) et de revêtir l'habit monastique. Nous aurions sans retard exécuté ce vœu, si Fulcius n'eût pas eu à faire sur-le-champ le voyage de Rome. Mais Fulcius ayant différé quelque temps son retour, l'amour a commencé à languir dans votre âme, le courage s'est refroidi et la ferveur s'est évanouie, etc. > Suivant une vieille tradition, Bruno, avant de dire

> Reims occupé à réformer Tabbaye de Saint-Nicaise , il se lia d*ami-

> tié avec Bruno, chanoine primatial, le dégoûta du monde, et lai

> suggéra Pidée de se retirer au désert. Dans ce but, il Fenvoya avec

> de pressantes recommandations à Hugues , évéque de Grenoble ,

> autrefois moine de la Chaise-Dieu ( il y avait été un an ) , qui lui » concéda une âpre vallée des Alpes , etc. >

Le même fait se trouve rapporté dans les annales des Bénédictins , t. V , p. 208.

au inonde un dernier adieu, remonta dans sa chaire de théologie à Reims. Mais au lieu d*aborder comme autrefois les subtilités de la scolastique ou d'entrer dans les profondeurs du dogme, tout rempli de ses. méditations nouvelles, il ne prêcha plus que le renoncement aux vanités du monde. < Mes yeux , di- 9 sait-il avec le psalmiste , mes yeux devançaient les

> sentinelles de la nuit ; mon âme était remplie de

> trouble et je ne pouvais parler. J'avais dans ma pen-

> sée les années étemelles. Je me suis éloigné par la

> fuite et j'ai demeuré dans la solitude, i II commentait ces paroles, et jamais il n'avait parlé avec plus d'autorité et d'inspiration. L'impression qu'il produisit fut si vive que, croyant avoir entendu la voix de Dieu même , quelques-uns de ses auditeurs déclarèrent qu'ils suivraient Bruno partout où il voudrait se retirer. Ils remplacèrent ainsi pour lui Fulcius et Raoul, qui n'avaient pas persisté dans leur résolution.

Quelque versé qu'i] fût dans la théologie et les sciences sacrées, Bruno ne se crut pas dispensé pour cela de chercher un guide dans la voie nouvelle où il voulait entrer. Il le trouva dans saint Robert, récemment nommé abbé de Molesmes, et qui fonda plus tard l'ordre de Cîteaux. Bruno eut de fréquents en-

tretiens avec les religieux de Molesmès et leur vënërable supérieur. Il y puisa de grandes lumières sur le véritable esprit de la vie érémitique et contemplative. Deux clercs, Pierre et Lambert, qui étaient au nombre des compagnons que Bruno avait amenés de Reims , fondèrent eux-mêmes une maison religieuse dans une terre appelée Sèche-Fontaine, au diocèse de Langres. Les uns croient que Bruno alla passer quelque temps avec ses deux disciples, les autres qu'il ne quitta l'abbaye de Molesmès que pour se rendre dans les Alpes du Dauphiné. Six personnes voulurent s'associer à sa sainte entreprise. C'étaient Lauduin, natif de la Toscane, qui lui succéda dans le gouvernement de la Maison mère, Etienne de Bourg et Etienne de Die , tous deux chanoines de saint Ruf à Valence , Hugues, dit le Chapelain, André et Guérin, laïques. Bruno, avant de les admettre avec lui , chercha à éprouver leur vocation par une peinture énergique des privations de toute espèce auxquelles ils allaient se vouer dans la solitude; mais rien ne put les détourner de leur généreuse détermination.

A la suite du dernier entretien qu'il eut avec eux sur ce sujet, Bruno passa toute la nuit en oraison. Vers le matin il s'endormit, et d'après une légende qui a été encore illustrée par le pinceau poétique de

Le Sueur, trois Anges lui auraient apparu en soi^e pour lui annoncer que ses travaux seraient bénis. Bruno s'éveille, va faire part à ses compagnons de cette vision prophétique, et alors leur commun départ est résolu sur^le^hamp.

Sans, doute s'il se dirigea vers le Dauphin^, c'est parce qu'il espérait découvrir dans les montagnes de cette contrée une solitude assez reculée et assez âpre, pour devenir te théâtre des austères exercices aux? quels il voulait se livrer sous les yeux de Dieu seul; De plus il se flattait de trouver dans saint Hugues , évéque de Grenoble, et qui avait autrefois suivi ses leçons à Reims, un bienveillant et zélé protecteur.

Or, vers ce temps-là, saint Hugues eut aussi de son côté une vision que nous allons rapporter. Il fut transporté en esprit, pendant les ténèbres de la nuit, au milieu des montagnes de Chartreuse (1). Là, dans des clairières entourées de sombres forêts et surmontées de rochers menaçants , au sein d'un désert sillonné par des avalanches, il lui sembla que le Seigneur se construisait un temple magnifique. En même temps il crut voir sept étoiles brillantes s'arrêter sur le

(1) Ce sont ces montagnes qui ont donné leur nom à l'Ordre des Chartreux.

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faite de cet édifice , et le revêtir d'une pure et mystérieuse lumière (1).

Le lendemain, Bruno et les six pèlerins qui Faocompagnaient vinrent se jeter aux pieds de Tévêque de Grenoble. Fuyant les scandales et la corrupticm d'un siècle pervers , nous avons, dirent-ils, été attirés vers vous par la renommée de votre sagesse et par la bonne odeur de vos vertus. Bruno, reconnu et accueilli avec le plus vif intérêt par son ancien disciple, ajouta : Receve^nous dans vos bras; conduisez-nous à la retraite que nous cherchons.

Hugues, ému d'un pareil spectacle, releva et embrassa ces pieux étrangers. Il leur fit une réception pleine de charité, et i] comprit alors que l'apparition des sept étoiles était le présage divin de leur arrivée, et qu'elle indiquait le lieu où ces émules desHi* larion et des Antoine devaient arrêter leurs pas et fixer leur séjour.

Néanmoins le saint prélat voulut éprouver la fermeté de leur résolution par la peinture fidèle du lieu que, d'après sa vision de la nuit précédente, le ciel

(1) Ce fait a été admis par plusieurs auteurs très-distingués, entre autres par Pabbé Fleury et par Baillet , critique d'une sévérité poussée souvent jusqu^à l^excès et surnommé VhypercriHque.

paraissait leur destiner pour demeure. Vous ne trouverez là, leur dit^ly qu'un site affreux, un repaire de bètes féroces. De toutes parts ce sont des forêts im* menses, des montagnes qui élèvent leurs sommets jusque dans les nues. La terre, couverte de neige pendant la plus grande partie de l'année, ne produit au* cune espèce de fruit. Le silence des bois, le bruit des torrents souvent grossis par les orages ou les avalanches, tout y excite la tristesse , tout y inspire l'effroi. Pensez-y bien ; pour y fixer à jamais votre demeuré, il faut une grâce de Dieu toute particulière.

Un pareil tableau, loin de les décourager, ne servit qu'à leur donner plus d'ardeur, et les porta à bénir hautement la divine Providence, qui semblait leur avoir choisi elle-même une solitude telle qu'ils la désiraient.

Hugues tes retint quelques jours à Grenoble, et il eut avec eux, principalement avec Bruno, de longs entretiens sur les choses du ciel. Puis , peu de temps avant la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste , dont ces nouveaux anachorètes se proposaient de retracer le genre de vie et la pénitence, il les conduisit lui-même dans le lieu désigné par l'apparition des sept étoiles. Us cheminèrent à travers les forêts et les précipices jusqu^à un endroit très-sauvage,

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surtout alors, et où sont accumulés d'énormes frs^ments de rochers brisés. C'est là qu'il les laissa , après leur avoir souhaité toutes les bénédictions du ciel dans leur sainte entreprise.

Après le départ du prélat, leur premier soin dut être de se bâtir quelques cabanes de bois ou de branchages. A côté de celle de Bruno, ils disposèrent un oratoire dans une espèce de grotte. Notre Saint y rassemblait ses compagnons pour prier et pour chanter les louanges de Dieu. C'est maintenant là qu'est située la chapelle de saint Bruno. On voit au pied du rocher jaillir une source très-abondante, dont la tradition attribue l'origine aux prières du saint fondateur. Quelques-uns pourtant pensent que ce fut saint Hugues qui opéra ce miracle. Nous ne prétendons pas en garantir l'authenticité,

Mabillon rapporte que Bruno avait coutume de s'éloigner pendant une partie de la journée du lieu où étaient sa cabane et celles de ses compagnons, et de s'enfoncer plus avant encore dans la forêt. Là il cherchait les endroits ]es plus reculés et les plus sauvages , pour s'y livrer à la méditation et à la contemplation des choses divines.

Cependant l'évêque de Grenoble employait sa haute influence pour obtenir aux nouveaux solitaires la

propriété du Désert au milieu duquel ils avaient établi leur demeure. Seguin, abbé du monastère de la Chaise-Dieu, était celui qui y avait les droits les plus étendus. Il était trop au-dessus de tout sentiment de jalousie , pour ne pas accéder facilement à la demande du prélat. D'autres seigneurs qui avaient également des droits sur ces montagnes, ne se montrèrent pas moins bienveillants que Seguin dans la cession qu'ils en firent à Bruno et à ses compagnons.

Ceux-ci eurent bientôt la consolation de revoir leur protecteur, qui revint au Désert pour y consacrer une église construite à ses frais sous la direction de Bruno. Il la dédia à la sainte Vierge et à saint Jean-Baptiste. Cette église occupait l'emplacement où se trouve aujourd'hui Notre-Dame de Casalibus. Il ne s'en tint pas là; et à la place des humbles cabanes où Bruno et ses compagnons avaient cherché un abri dans les premiers temps de leur arrivée^ il leur fit construire des cellules plus solides et plus commodes , quoique toujours de bois. Il finit même, quelques années après , par leur faire bâtir un monastère régulier.

Voici comment Guibert, abbé de Nogent, qui avait visité la Chartreuse en 1104, décrit ce monastère et raconte la vie des religieux qui l'habitaient.

26 Yi£ D£ S. BRUNO.

< Leur église est bâtie près du sommet de la montagne. Ils ont un cloître assez commode; mais ils ne demeurent pas ensemble comme les autres moines. Chacun a autour du cloître sa cellule, où il travaille, dort et prend sa réfection. Ils reçoivent le dimanche du dépensier pour nourriture du pain et des légumes, qui sont leurs seuls mets, et qu'ils cuisent chez eux. Ils ont dans leur cellule de Teau qui y vient par des conduits souterrains. Ils peuvent les dimanches et les jours de fête manger du fromage et du poisson ; mais ils ne font usage du poisson qu'autant qu'on leur en donne : car ils n'en achètent point. Ils n'ont ni or ni argent dans leurs ornements d'église; il n'y a que le calice qui soit d'argent. Us ne viennent pas à l'église à toutes les heures del'ofSce, comme nous qui suivons la règle de saint Benoît. Ils ne parlent presque jamais. S'ils usent de vin, il est si trempé qu'il n'a aucune force : il n'est guère meilleur que de l'eau. Ils portent le cilice sur la chair; les autres vêtements se réduisent à peu de choses. Quoiqu'ils soient pauvres , ils ont cependant une riche bibliothèque. Le comte de Nevers étant allé les visiter par dévotion , eut pitié de ^ leur pauvreté. Il leur envoya à son retour de l'ar- > genterie de grand prix : ils la lui renvoyèrent, et

> le comte, édifié de ce refus, leur fit donner des » cuirs et des parchemins, qu'il savait leur être né- » cessaires pour transcrire des livres. > On voit par ces derniers mots que le principal travail de ces solitaires était de copier des livres, genre d'occupation très-utile dans un temps où l'art de l'imprimerie n'était pas encore découvert.

Nous croyons devoir extraire encore les détails suivants d'une description de la vie des Chartreux par Pierre-le- Vénérable, abbé de Cluny, autre contemporain.

< Ils ne mangent jamais de chair, même lorsqu'ils » sont malades... Le lundi, le mercredi et le ven- » dredi, leur abstinence est si rigoureuse, qu'ils n'ont

> ces jours-là pour toute nourriture que du pain et

> de l'eau. Ils pratiquent un grand désintéressement,

> ne voulant rien posséder au delà des termes qu'ils

> se sont prescrits. Us nourrissent des bœufs , des 9 chèvres, des brebis pour pourvoir à leur subsis* 9 tance... Ils ont même déterminé le nombre de leurs » bestiaux pour ne pas s'enrichir. >

Nous voyons dans la Vie de saitU Htigues par le vénérable Guignes, 5® prieur de la Grande-Char* treuse, que cet excellent prélat allait de temps en temps reposer son âme fatiguée pai* la contention des

afifaires administratives auprès de Bruno, qu'il prenait alors pour directeur de ses exercices spirituels. Quelquefois il se laissait absoii>er et s'oubliait tellement dans les douceurs de la vie contemplative, que notre Saint se croyait obligé de l'engager à rendre plus courtes ses retraites trop prolongées pour un pontife chargé du soin d'un vaste diocèse, et à quitter sa modeste cellule pour aller reprendre le soin de son troupeau.

Le chef des nouveaux solitaires, dont la petite communauté s'était accrue de quelques membres, avait passé plusieurs années dans une paix profonde. Il croyait que les rochers presque inaccessibles qui l'entouraient, l'obscurité et l'humilité de sa vie, mettaient entre lui et le monde d'invincibles barrières. Il est vrai que les bruits de ce monde lui parvenaient difficilement ; mais il n'y était pas oublié.

Au milieu de circonstances difficiles pour l'Eglise, Eudes, ou Odon, né à Chàtillon-sur-Mame , et ancien chanoine de Reims, fut élevé sur le Saint-Siège le 12 mars 1088 sous le nom d'Urbain IL La Chrétienté était alors déchirée par le schisme. Un antipape, appelé Guibert, était soutenu par l'empereur Henri IV. Urbain II, qui avait été élève de Bruno à Reims , se souvint de son ancien maître , et le m^nda

ik

auprès de lui pour l'aider de ses conseils dans les pénibles conjonctures où il se trouvait placé : il ajouta pour couper court à toute difficulté , qu'il le lui ordonnait, s'il le fallait, en qualité de chef de l'Eglise,

Le jour où arriva la lettre du Souverain Pontife fîit un jour de deuil parmi les disciples de notre Saint. L'idée du départ de leur père spirituel leur fit verser plus de larmes que la mort d'un père chéri n'en arrache à ses enfants. Lui-même eut besoin de toute sa force d'âme pour ne pas se laisser ébranler par des témoignages si touchants de tendresse. Il crut diminuer leurs regrets en nommant pour le remplacer pendant son absence Lauduin, l'un de ceux qui s'étaient associés à lui dès le commencement. Mais quand ils le virent s'éloigner , leurs plaintes redoublèrent , et ils ressentirent une de ces douleurs qui semblent ne pouvoir être apaisées ni adoucies par aucune espèce de consolation. Cependant Bruno se hâta de se rendre à Rome pour obéir aux ordres d'Urbain IL

Le Saint-Père l'accueillit avec de grandes marques d'estime et d'affection ; il voulut même qu'il fût logé dans son palais. Il n'y avait pas longtemps que notre Saint était à Rome , quand il apprit avec une vraie douleur que ses frères de Chartreuse ne pouvant supporter leur solitude depuis qu'il n'y était plus, l'a-

50 VIE DE s. BRUNO.

Yâient abandonnée. Plusieurs d'entre eux vinrent le' trouver. Quand ils arrivèrent auprès de lui , Bruno les reçut avec une bienveillance mêlée de tristesse , pour leur faire comprendre que, sans avoir cessé de les aimer, il ne pouvait pourtant voir qu'avec peine qu'ils eussent si facilement quitté leur retraite. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir eux-mêmes qu'ils avaient été les jouets d'une véritable illusion , ouvrage de l'esprit de mensonge. Us se repentirent alors vivement de leur démarche inconsidérée, et regrettèrent la solitude que Dieu leur avait choisie. Bien différents de ces Israélites, qui , au milieu des sables du désert , murmuraient en se rappelant les fruits savoureux de l'Egypte, pour eux, ce qui se retraçait continuellement à leur imagination, ce qui excitait leurs regrets les plus amers, c'étaient leurs abstinences et les autres exercices de pénitence et de mortification qui avaient rempli leurs journées dans les montagnes du Dauphiné. Urbain II les engagea lui-même à retourner dans leur tranquille retraite, et il leur facilita les moyens de faire ce voyage.

Bruno cependant retint auprès de lui quelques-uns d'entre eux, parmi lesquels se trouvaient Lambert et Landvin de Normandie, qui lui succéda dans le gouvernement de la maison de Calabre. Les autres reli-

gieux, sous la conduite de Lauduinde Toscane, leur prieur, revinrent à la Chartreuse. Quelques-uns de leurs frères les rejoignirent peu de temps après ; et alors tous ensemble reprirent avec une nouvelle ardeur leurs pratiques austères et leurs pieux exercices.

Bruno, qui n'avait pu les suivre de sa personne, ne cessa de les suivre de ses prières et de ses conseils. Lui-même gémissait de se trouver jeté au milieu d'une vie si différente de celle qu'on lui avait fait quitter, et au sein du riche palais d'Urbain II il soupirait après la paix et l'obscurité de sa grotte solitaire. Le Pape aimait à l'avoir auprès de lui, et, en présence même des princes temporels, il lui témoignait une considération et une déférence marquées. Les seigneurs Normands qui avaient conquis la Fouille et chassé les Grecs de la Calabre, frappés de la haute réputation du saint confident du chef de l'Eglise, le demandèrent pour archevêque de Reggio. Bruno refusa encore cette fois les honneurs devant lesquels son humilité fuyait toujours, et il fit élire à sa place pour ce siège important un religieux bénédictin du monastère de la Cava , appelé Rangier. C'était aussi un de ses anciens disciples de Reims.

Urbain II, cherchant à s'attacher les nouveaux conquérants du midi de la péninsule italique , alla faire

un long séjour en Calabre. Là, Bruno eut occasion d'entrer en relation avec le comte Roger (1), cfui ne tarda pas à concevoir pour lui une haute estime. Dans ses entretiens avec ce seigneur , il ne dissimulait pas combien la vie du monde lui pesait , et combien il regrettait le Désert d'où une volonté sacrée Tavait arraché malgré lui. Le comte lui offrit alors de choi-

(1) 11 est nécessaire de faire connaître en peu de mots ce seigneur, qui va reparaître plus d^une fois dans la suite de cette histoire. On sait les exploits presque fabuleux des fils de Tancrède , qui , venus de Normandie avec moins de 500 hommes^d^armes, défirent plus de 60,000 Grecs dans les plaines de la Fouille , et soumirent cette province, ainsi qu^une partie delà Calabre. Le plus célèbre de ces chevaliers était Robert Guiscard. Roger son plus jeune frère , qui , encore dans Tadolescence , n^avait pu prendre part à ces premières expéditions , ne tarda pas aie rejoindre, et devint bientôt son digne émule dans le métier des armes. Il eut de si prodigieux succès et fit dans le midi de la Calabre des conquêtes si rapides et si multipliées , que son frère en fut jaloux , et voulut lui en arracher une portion. Cette mésintelligence cessa bientôt, et alors Roger alla cueillir des palmes nouvelles sur les rivages de Sicile. Là , il eut affaire à de plus rudes adversaires que les Grecs , aux Sarrasins. Cependant, à la tête de 300 soldats, il en mit en fuite plus de 6000 , s'empara de Messine et de Palerme, et ramena en Calabre comme esclaves un grand nombre de ces infidèles quMl avait faits prisonniers. Robert Guiscard étant mort, il devint le plus illustre et le plus puissant de ces nobles aventuriers^ qui^ avec une poignée d'hommes , réduisaient à merci des nations entières.

V|£ D£ S. BEuno. 33

sir dans ses Etats le lieu de retraite qui lui conviendrait le mieux, et, pour le moment où les liens qui le retenaient captif seraient rompus, il le pressa d'ac« çepter un territoire, appelé La Tour^ dans le diocèse de Squillace* Dç son côté, le Pape qui s'était déjà aperçu qu'il ne pouvait garder plus longtemps notre Saint à sa cour sans le faire manquer aux desseins de Dieu sur lui, finit par consentir, bien qu'avec regret , à son éloignement. Il approuva donc la propo«^ sition du comte Roger, parce qu'il aimait encore mieux savoir Bruno dans un ermitage où il l'aurait plus fiacilement à sa portée, que de lui voir nourrir la pensée de retourner dans les montagnes de Chartreuse.

Mn de bien apprécier les sentiments religieux et la vénération du seigneur normand pour Bruno et ses compagnons , il est bon de connaître les termes môm^ de son acte de donation. En voici la traduction exacte :

c Roger, par la grâce de Dieu, comte de Calabre » et Ae Sicile, salut en Notre-Seigneur à tous les » fidèles de ses Etats, et à tous ceux qui sont dans le » sein de l'Eglise. Nous voulons vous faire savoir > que, par la miséricorde de Dieu, des hojnmes pé- » nétrés et embrasés de zèle pour la religion , savoir

Bruno et Landvin , sont venus avec plusieurs de leurs compagnons de la France à notre terre de Calabre, et ayant méprisé toutes les vanités du monde se sont décidés à ne vivre que pour Dieu. Connaissant leurs pieux désirs et voulant être aidé de leurs prières, j'ai obtenu avec beaucoup de peine de leur affection qu'ils choisiraient dans mes terres le lieu qui serait le plus propre au service de Dieu. Ils y ont choisi une solitude au diocèse de Squillace. Je leur donne ce lieu pour y servir Dieu, à eux et à leurs successeurs... > Yoici maintenant comment la légende, toujours plus dramatique et plus colorée, raconte la fondation du monastère de La Tour en Calabre.

Bruno se serait retiré avec ses compagnons dans des grottes creusées par la nature aux flancs d'une montagne couverte de forêts. Un jour qu'il priait au fond de sa grotte, le comte Roger, qui était à la chasse dans les environs, s'écarta de sa suite; il était précédé par des chiens dont les aboiements étranges dans un fourré de bois semblaient lui révéler quelque proie inconnue. Il descend de cheval, il s'approche , il entre dans la grotte. Quelle est sa surprise en y trouvant un religieux agenouillé sur la mousse au pied d'un autel taillé dans le roc! Ro-

VIE DE s. BRUIfO. 55

ger aborde le saint solitaire , et trouve un charme ineffable dans son entretien. Il s'empresse alors de lui donner la terre qui environne son ermitage , et lui fait construire dans le voisinage deux grandes et belles églises.

Cette légende qui ne s'appuie sur rien de solide a été adoptée par Le Sueur, parce qu'elle se prêtait merveilleusement aux inspirations de son pinceau. On sait depuis longtemps que les peintres ont les mêmes privilèges que les poètes.

Bruno ne put pas dans son nouvel établissement de La Tour^ se sevrer comme à la Chartreuse de tout contact avec le siècle. Il restait toujours, comme nous l'avons dit, à la disposition du Souverain Pontife; et trop souvent obligé de quitter sa retraite , il vivait tantôt dans sa cellule et tantôt dans le monde. Urbain le fit venir à plusieurs conciles, parmi lesquels nous citerons ceux de Bénévent, de Troyes dans la Fouille et de Plaisance.

Depuis ce dernier concile, Bruno ne s'occupa plus des affaires de l'Eglise, et il alla se renfermer à La Tour dans les exercices et les pratiques qu'il n'avait jamais interrompus qu'avec peine. Yoici comment lui-même décrit la position de son monastère de Calabre, dans une lettre adressée à son ancien ami

36 VIE M s. BEUriO.

Raoul-Ie-Yert4 Nous allons donner une traduction nouvelle de la plus gi^nde partie de cette lettre. Ce sera en même temps faire connaître, par un mônu^ ment irrécusable , la douce aménité et la sensibilité exquise du fondateur de Tordre des Chartreux. € Au vénérable seigneur Raoul , prévôt de Reims,

> pour observer les lois d'une charité sincère, salut

> de la part de Rruno.

» La fidélité d'une vieille amitié est d'autant plus » belle et plus louable. en vous, qu'elle est plus rare » panni les hommes. Quoique nous ayons été sépaf rés corporellement par une grande distance et par p un espace de t^nps plus grand encore, cep^idant » rien n'a pu arracher de votre ame les sentiments % d'aSEeetion pour votre ami. Vous m'en avez donné » des preuves non-seulement par vos lettres si dou-^ p ces et si flatteuses, mais encore par les services » que vous avez rendus, à cause de nous, à notre

> frère Bernard , et par d'autres actes de bonté que

> nous ne rappelons pas ici. Nous vous adressons à p ce sujet le témoignage d'une reconnaissance qui » ne peut égaler vos Menfaits , mais qui du moinli

> émsme dm fotid du cœur. Nous vous avons ^crit, il

> y a quelque temps , par un voyageur qui a été ^w-

> sez fidèle duis d^autres messages; mais nous ne sa-

vm DE 8. BRuno. 67

YODB ce qu'il est devenu. Cette fois, nous avons jn^ à propos de vous envoyer un de nos frères ^ afin de satisfaire votre sollicitude pour nous et pour ce qui nous entoure , en complétant par des explications de vive voix ce que l'encre et la plume ne peuvent jamais rendre que d'une manière insuffisairi;e.

> Nous répondrons donc au tendre intérêt que vous nous témoignez , afin de ne pas être 4S0upçoïméd'y êti^ insensible, que nous n^avons rien à dâsirer sous le rapport de la santé du corps ( plût à Dieu qu'il en fût de même de celle de l'ame) , et que, pour le temporel, tout va au gré de nos vœux; Je si^plie la Ptovidence d'étendre sur moi sa main miséricordieuse, de guérir toutes mes infirmités morsdes et de rassasier mon ard^u* pour les biens spirituels. Je me suis fixé sur les fr^dtières de la Calabre , dans un ermitage situé à une asses grande 4istence de toute habitaticm humaine. Je suis là avec plusieurs religieux, mes frères* Parmi eux, quelques-uns sont remarquables par leur savoir. Tous attendent dans leurs saintei^ veilles la venue du Seigneur, afin d'être prêts à lui ouvrir quand il frappera à leur porte. Cette soUtude est dans une position riante; l'air y est doux et pur. La plaine

58 VIE DE S. mUMO*

spacieuse qui Tentoure s'étend gracieusement au miUeu d'une vaste enceinte de montagnes : elle est couverte de prairies verdoyantes et de pâturages émaillés de fleurs. Comment pourrai-je décrire cette perspective qu'offrent les collines s'élevant en pente douce les unes au-dessus des autres, ces vallons retirés tout couverts de fraîcheur et d'om^ brages, ces fontaines, ces ruisseaux qui sillonnent la campagne, ces jardins toujours arrosés par de petits canaux, ces arbres qui portent en abondance des fruits si beaux et si variés. Mais pourquoi nous arrêter si longtemps à de pareilles descriptions ? N'y a-t-il pas parmi nous d'autres occupations pour un homme sage , plus agréables et plus utiles tout à la fois, puisqu'elles se rapportent à Dieu ? Reconnaissons cependant que ces admirables spectacles de la nature délassent et raniment nos faibles esprits, fatigués par l'observance d'une règle sévère et par des exercices spirituels souvent répétés. Car si l'arc est toujours tendu , il se relâche et devient moins propre à remplir son office. Quant aux avantages et à la douceur que procurent la solitude et le silence du Désert, ceux qui en ont l'expérience en connaissent seuls tout le prix. C'çst là que des hommes généreux peuvent

r^dtrer dans leur intérieur et habiter avec euxmêmes autant qu'il leur platt, cultiver sans relâdie les germes de toutes les vertus, et avoir quelque avant-goût de ces fruits, dont on ne se rassasie pleinement qu'au paradis. C'est là qu'on apprend à regarder le divin époux de ce regard serein qui va jusqu'à son oœur. Là on s'adonne à un loisir occupé et on se repose dans une action sans agitation. Là Dieu récompense les. travaux de ses athlètes par cette paix que le monde ignore et par la jaie dans le Saint-Esprit. Là on trouve cette belle Rachel, plus aimée de Jacob, que Lia, quoiqu'elle soit moins féconde. Là encore est cette meilleure part que Abrie a choisie et qui ne lui sei^a point enlevée... Plût au ciel, frère chéri, que cet amour de Dieu dans la solitude pût vous réchauffer de ses dhastes ardeurs! Si une fois il venait à s'empa^ rer de votre ame, bientôt cette grande séductrice, la gloire du monde, vous paraîtrait vile : vous rejetteriez comme un fardeau incommode ces richesses, dont la possession est toujours inquiète... » En finissant, Bruno appuie fortement sur la position particulière où se trouve son ami , et sur l'obligation étroite où il est de tenir des promesses faites à IKeu lui-même.

10 VIE BE S. BRUIKK

€ Si TOUS ne ine croyez pas, dit-il, croyeE du moii» au prophète, à qui le Saint-Esprit a ini^irë ces paroles : Faites des vœux à votre Dieu et rom* plissez-les, vous tous qui lui apportez des présents dans son enceinte sacrée, à ce IMeu qui enlève la vie aux princes, à ce Dieu terrible aux rois de la terro. C'est pourquoi, ajoute le saint soUt^re^ ne TOUS laissez pas retenir par les liens de ri^esses qui ne sauraient vous sauver d'une indignée éter^ nelle. Ne vous laissez pas rotenir par vos dignités ecclésiastiques , qui entraînent pour vol3*e âme une m périlleuse responsabilité. Pour les dioses dont TOtas deveâ: être l'administrateur et non le possesseur, il serait aussi odieux qu'injuste de les détourner à votro profit... L'arohevéque de Reims «'appuie sur vos conseils pour le gouvernement de son diocèse : mais il n'est pas toujours facile de n'en donner que d'utiles et de prudents* D'ailleurs la confiance qu'il vous témoigne, vous donnet-eUe le droit d'éluder les promesses que vous avez faites au Seigneur?... Plaise à Dieu que vous ne méprisiez pas les avertissements d'un ami! Plaise à Dieu que vous ne fermiez pas l'oreille aux paroles du Saint-Esprit! Fasse le ciel, mon tendre ami , que vous meniez un terme à ma longue at-

VIE DE s. BRUHO. 41

tente, tux inquiétudes que me donne votre salut, aux tourmenta que mon ame souffre pour vous ! Je désirmis vivement qu'en faisant un pèlerinage h Saint-Nioolas, vous vinssiez jusqu'au milieu de uooB : TOUS y verriez eelui qui vous porte dans son ^oœur^.. J'espérerais de la bonté divine que vous ne vous repentiriez pas d'avoir entrepris un si pénible voyage. Je sens que j'ai excédé les bornes Ordinaires d^une lettre ; mais ne pouvant jouir de votre présence corporelle, j'ai voulu rester par la pensée plus long-^temps avec vous. Je souhaite, mon cher frère, que vous ayez longue vie et santés vous souvenant de mes avis et n'oubliant pas votre vœu. Tâchez de m'envoyer la vie de S. R^fni, que l'on ne trouve nulle part dans nos montrées. Adieu. > On a cru long-temps que Raoul-le-Vert avait résisté k toutes les instances de Bruno. Le fait est qu^ ne vint pas le rejoindre en Italie; mais on a trouvé des titres authentiques qui prouvent qu'il se fit religieux à l'dïbaye de Saint-Remi. Après avoir passé quelques années dans la vie monastique, Raoul fut appelé au siège de Reims par des suffrages unanimes. H fut sacré en 11 08, et gouverna son église pendant aeize ana.

42 tIE DE S. BiaUNO.

Dans son ermitage de Galabre , Bruno continuait d'être ainsi que ses compagnons Tobjet de la protection et de la profonde vénération du comte R(^er. Ce seigneur les consultait et se recommandait à leurs prières dans toutes les entreprises importantes. Il donna une nouvelle preuve de son affection pour eux en voulant que notre Saint baptisât le second enfant que lui donnait sa femme Adélaïde, marquise de Montferrat, et que Landvin. en fût le parrain. Les deux religieux ne crurent pas pouvoir se refuser à cette invitation de leur bienfaiteur. Le baptême se célébra avec une pompe éclatante. L'enfant que S. Bruno introduisait dans le sein de l'Eglise était destiné à de grandes choses ; la couronne devait un jour ceindre sa tête. Quatre archevêques^ le sacrèrent roi des Deux-Siciles, et il devint le premier monar-^ que de ce royaume qui subsiste encore. C'est lui qui acheva d'expulser de la Sicile les Sarrasins, déjà vaincus par son père. On lui doit la construction de la magnifique cathédrale de Palerme , et la chapelle du Palais-Royal de cette ville , d'un style mauresque si exquis.

Peu de temps après le comte Roger fit bâtir pour ses chers protégés une église sous le vocable de S. Etienne , et un couvent qui prit le même nom. Comme cet

établissement nouveau était placé au milieu d'une forêt, on l'appela Saint-Etienne del Bosco ^ ou en latin de Nemore. Le monastère de Saint-Etienne-des- Bois n'était guère qu'à une demi-lieue de Sainte-Marie de Eremo ou de l'Ermitage. L'un et l'autre n'avaient qu'un seul et même supérieur. La règle de Sainte-Marie était aussi austère que eelle de la Chartreuse du Dauphiné. Celle qu on observait à Saint-Etienne l'était moins, parce que ce monastère était destiné aux religieux valétudinaires ; mais la vie qu'on y menait, quoiqu'un peu adoucie, avait toujours pour bases la solitude et la contemplation.

Bruno, qui depuis son retour du concile de Plaisance n'avait pas quitté ses deux monastères, voyait s'accroître de plus en plus autour de lui le nombre de ceux qui venaient lui demander de leur apprendre à mourir au monde et à vivre uniquement pour le ciel. Mais à mesure que les besoins de sa communauté se multipliaient, la Providence ne lui manquait pas. Il trouvait dans l'affection persévérante du comte Roger des ressources inépuisables. Ce seigneur redoubla «pour lui de bienveillance et de soins attentifs à la suite d'une apparition miraculeuse du saint solitaire , qui , disait-il , lui avait sauvé la vie.

44 VIE DE s. BEtJNO.

Voici le fait, tel qu'il Ta rapporte lui-même dans une charte authentique.

Roger assiégeait Capoue à la tète de son armée. Une nuit, il avait confié la garde du camp à un grec appelé Sergius, capitaine de deux cents hommes d'armes de sa nation. Ce misérable s'était vendu an prince de Capoue moyennant une grosse scmime d'argent, et lui avait promis de le faire pâoétrer dans le camp et de lui livrer le comte. L'heure de la trahison approchait, quand Roger, endormi depuis quelque temps d'un profond sommeil, eut une vision qu'il raconte ainsi : c Un vieillard d'un aspect vénérable m'apparut tout à coup; ses habits étaient déchirés , ses yeux étaient pleins de larmes. Je lui demandai la cause de sa douleur; il ne fit que pleurer encore davantage. Enfin sur ma demande réitérée, il me répondit en ces termes : Je pleure un grand nombre de chrétiens, et toi^-mème qui dois périr avec eux. Mais lève^toi sur-le-dhamp , prends tes armes et peut-être IMeu te sauvera toi et tes soldats. Pendant que j'entendais ces paroles^ je croyais reconnaître les traits de mon vénérable père Bruno. Je m'éveille aussitôt terrifié par cette vision, et, prenant mon armure, je crie à mes hommes-d'arme& de monter à cheval et de me

suivre. Â ce bruit, Sergius et ses complices prennent la fuite en se dirigeant vers Gapoue. Mes soldats font prisonniers cent soixante-deux grecs de M compagnie et les ramènent au camp. Cest par leurs aveux que j'apprends la réaUté du complot tramé contre moi. Le 29 juillet, après avoir pris Capoue, je revins à Squillace, où je fus malade pendant quinze jours. Le vénérable Bruno, avec quatre de ses frères, vint me visiter dans mes souffrances et me consoler par ses pieux entretiens. Je lui racontai ma vision et lui exprimai ma re^ connaissance pour cet important service. Mais il me répartit humblement que ce n'était pas lui que j'avais vu, mais bien l'ange du Seigneur chargé de protéger les princes en temps de guerre. Je le priai alors d'accepter d'amples revenus sur ma terre de Squillace : mais il refusa, en me disant qu'il avsût quitté sa famille et ses bi^is, afin de pouvoin servir Dieu avec une ame tout à fait dégagée des biens de la terre. Â peine pus-je obtenir qu'il acceptât de moi un modique présent... > Le comte, de Clalabre avait l'intention de condamner au dernier supplice la plupart des complices de Sergius., Bruno profita de l'ascendant qu'il avait sur son es-

prit pour les arracher à la mort; Roger commua leur peine en celle du servage*

Ainsi des rapports de plus en plus intimes, nés de services réciproquement rendus, liaient ensemble le prince normand poursuivant le cours de ses victoires, et le religieux venu des Alpes, qui s'enfonçait toujours davantage dans la solitude et Thumilité. Il y a quelque chose de touchant dans cette communauté de foi et d'affection entre le moine et le guerrier. La vie des camps comme la vie du cloître est rude et pleine de sacrifices. Ce sont deux milices diverses, dont Tune devrait rendre en protection temporelle ce que l'autre lui donnerait en protection spirituelle.

Au milieu des préoccupations que lui occasionnaient ses établissements de Calabre, Bruno n'oubliait pas ses frères de Chartreuse. Il leur écrivit par le même messager qui porta sa lettre à Raoul-le-Yert. De leur côté, les Chartreux, qu'une correspondance ne pouvait satisfaire et qui auraient voulu qu'il leur fût permis de conférer avec leur chef et leur père spirituel sur une foule de points importants, crurent devoir lui députer leur prieur Lauduin, afin d'avmr avec lui un de ces entretiens où rien n'est omis ni dans les demandes ni dans les explications. Bruno ,

VIE DE S. BEUNO. 47

en revoyant celui qui l'avait remplacé dans le gouvernement de la Maison-mère , crut un moment retrouver sa dière solitude elle-même. Il posa avec Lauduin les bases des constitutions de son ordre. Tous le» deux mirent en commun leur expérience de plusieurs années pour perfectionner de premiers essais toujours imparfaits.

Lauduin recueUlit soigneusement dans des notes détaillées les entretiens qu'il eut avec le saint patriarche, et Guignes en reproduisit la substance quelques années plus tard, quand il fit le recueil des coutumes de Vordre. Il est le premier qui ait réuni et mis par écrit, sur la demande des autres maisons alors existantes, les usages et les coutumes qui s'observaient dans la Maison-mère et qui y tensdent lieu de règle.

Bruno ne vit qu'avec peine repartir son cher Lauduin, dont l'âge et les infirmités, jointes aux fatigues et aux dangers du voyage, lui donnaient quelques inquiétudes. Il comprit pourtant le besoin que les solitaires de Chartreuse devaient avoir de leur prieur , et la raison sut imposer ce sacrifice à sa tendresse. Lauduin quitta donc l'ermitage de La Tour vers le milieu de l'année 1098. Bruno lui remit pour ses religieux une lettre qui a été conserrée , et dont

48 VI6 OK Sé BRUNO,

le langage a quelque chose de vraimeul paternel Dans cette lettre, après leur avoir témoigné la joie qu'il a ressentie en revoyant Lauduin, il les loue de leur fermeté actuelle et persévérante dans leur vocation, et de leur ardeur pour s'élever à la perfection de la vie contemplative. Puis, il s'adresse ^ ces termes aux frères convers : t Nous vous félîci-

> tons et nous remercions le ciel de ce que, noialgré

> votre ignorance des sciences et des lettres» le 9 doigt puissant du Seigneur a gravé dans vos coeurs p non-seulement l'amour mais la connaissance do M

> loi sainte* Car vous montrez par toute votre con- » duite que vous avez su cueillir les fruits les plus

> utiles et les plus doux des saintes Ecritures, p II les engage ensuite à éviter la conversation de ces moines errants qui n'appartenaient à aucupe conir munauté, et que S. Benoît avait déjà signalés sous le nom de Gyravagues. Viennent après cela des mcommandations adressées à tous ses religieux de veiller sur la santé de Lauduin, de modérer son zèle, et de l'engager à s'interdire des austérités au-dessui^ des forces de son âge et de son tempérament. EkifiO; il ajoute : c Qroyez bien, mes frères chéris, que mon » phis vif désir, après celui de voir Dieu, serait

> d'aller vous r^oindre et de vous retrouver tous.

Yir DE s. BftUNO. 49

» Fasse le ciel que je puisse quelque jour le satis* » faire...! >

Lauduin, pour retourner dans les Alpes, arait à trayerser lltalie alors déchirée par le schisme. Il tomba entre les mains des partisans de l'anti-pape Guibert, qui voulurent le contraindre à reconnaître ce dernier pour le chef véritable de FEglise ; ce à quoi il se refusa constamment. On ne craignit pas de jeter dans un cachot infect ce vénérable religieux accablé d'années et usé par la pénitence. Quelque temps après, la mort de Tanti-pape mit fin à un schisme de vingt ans. On vint apprendre à Lauduin cette nouvelle, qui lui ouvrait les portes de sa prison : il en parut fort affligé, c Regrettez- vous donc, lui dit-on, 9 ce perturbateur de l'Eglise ? Je pleure sur son sort, 3 répondit-il gravement. »

Les souffirances de la captivité hâtèrent les der^ mers moments du saint prieur de Chartreuse, qui ne put achever son voyage et mourut en route dans un monastère d'Italie. On peut le regarder comme le premier martyr , ou tout au moins comme le premier eonfesseur de la foi dans son ordre (1).

(1) Pierre Canisius Ta inscrit dans son martyrologe. D'autres aateuTS le considèrent aassi comme martyr.

50 VIE I» s. BHUNO.

Un frère conyers qui ëtait ayec Lâuduin au mo-

ment où on le fit prisonnier, était parv^iu à échapper aux sbirês de Guibert avec la lettre de Bruno dont il était porteur, et l'avait transmisis sans retwd aux solitaires de Chartreuse. C'eût été pour ceux^ le sujet d'une joie bien vive et bien pure, sans k nouvelle qu'ils apprirent en même temps de la eap«» tivité dé leur prieur.

Bruno se voyait enlever successivement ses meil-». leurs amis. Lauduin était mort en 11 00 : Urbain H une année plus tôt. Au commencement du mois de juin 1101 , le comte Roger sentit à son tour appro*^ cher sa dernière heure. Il s'empressa cle faire appe« ler notre Saint , ainsi que Landvin le nortnand. La fin de ce prince fut digne de sa vie. Entouré à son lit de mort des exhortations et des prières de ces hom^ mes de Dieu, il employa de la manière la plifê édifiante le peu de temps qui lui restait à vivre. Enfin de même qu'il avait vécu en vrai chevalier , il expira eh parfait chrétien.

Ainsi mourut à Miletto, à l'âge de 71 ans, le pre* mier et le véritable fondateur de la monarehie ées Deux-Siciles.

Bruno , lui-même ne survécut pas long-temps au comte Roger. Lorsqu'il vit arriver le moment si

VIE DE S. BHUNO; Si

désiré d'aller se réunir enfin à Tunique objet de toutes les affections de son cœur , il rassembla au^tour de lui les reli^eux de ses deux maisons. Il fit en leur présence une confession publique de sa vie tout entière; puis il leur demanda humblement s'ils le croyaient digne de recevoir la sainte Eucharistie. Après qu'(m lui eut administré les derniers sacr&* ments, qu'il reçut dans de vifs sentiments de foi et de piété, il recommanda à ses disciples de persévérer dans la charité fraternelle et dans l'attachement à l'Eglise Romaine; il fit sa profession de foi sur les principaux dogmes de la religion et notamment sur celui de la présence réelle de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie, et il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, au milieu des larmes et des sanglots de ses enfants spirituels. C'était un dimanche, le 6 octobre 1101. On croit qu'il était âgé d'environ 66 à 71 ans. Il y en avait dix-sept qu'il s'était consacré à Dieu dans la vie religieuse.

Son corps resta exposé trois jours, durant lesquels une multitude de fidèles vint rendre à ces restes précieux des témoignages de vénération qui semblaient anticiper sur le culte que l'Eglise lui rendit plus tard.

La mort de saint Bruno fit événement dans le

52 VIE DE S. BRCNO.

monde chrétien. Suivant la coutume du temps, ses religieux de Calabre envoyèrent une lettre circulaire à un grand nombre d'églises, de monastères et d'ab* bayes , pour leur annoncer la perte qu'ils venaient de faire.

Les religieux de la Grande-Chartreuse firent la réponse suivante : t Nous sommes plus a£Bigés de la

> perte de notre très-pieux père Bruno que tous

> ceux qui peuvent regretter cet homme si distingué

> et si illustre. Nous prierons, sans limiter le nom-

> bre de nos su£frages, pour le repos de son ame;

> elle nous est très-chère, et nous en révérons la

> sainteté. Les bienfaits que nous avons reçus de

> celui que nous regrettons, surpassent tout ce que

> nous devons et pouvons faire. . . >

L'église de Grenoble répondit qu'elle mettrait le nom de Bruno dans le catalogue de ses hommes illustres, pour en faire l'anniversaire.

Il n'y a peut-être eu aucun saint sur la mort du* quel tant d'églises aient écrit que sur celle de saint Bruno, puisqu'on a recueilli jusqu'à cent soixanteseize titres funèbres qui font son éloge. Ce seul fait donne la plus grande idée de son mérite et de sâ réputation. Il y est appelé la lumière du clei^é, clericorum lumen; l'honneur du sacerdoce, sacerdatuim

splendor; Fétoile du désert, Stella deserti;le rempart de l'Eglise, Ecclesiœ murus; le docteur des docteurs , doctar doctorum; un homme d'une éloquence peu commune, loquendo disertus; l'oracle des philosophes, fons pkUosaphiœ ; l'interprète de l'Ecriture, religionis interpres; le vainqueur du monde , mundi spretor ; le guide des saints, dux sanctamm; un homme d'un mérite rare, vir eximius; d'un caractère toujours égal, vir fiiU oequalis vitœ; d'un extérieur toujours affable et prévenant, sempererat festo vultu ; enfin toujours hum^ ble et modeste dans ses discours, etc. Tels furent les témoignages rendus à saint Bruno dans le temps même où on venait de le perdre; témoignages par conséquent des plus certains.

Kimo Art l'im des docteurs les plus renommés de son siècle. Le grec et l'hébreu lui étaient familiers : il ne possédait pas moins bien l'Ecriture sainte et les pères de l'Eglise. On a recueilli et imprimé les œuvres qui lui sont attribuées. Voici le jugement que portent sur son exposition des psaumes, des critiques qui passent pour très-éclairés, les Bénédictins., auteurs de l'Histoire littéraire de France. < Il est difii-

> cile de trouver un écrit à la fois, plus solide et plus

> lumineux,, plus concis et plus clair que le com-

> mentaire de S. Bruno sur les psaumes. S'il eût été

51 VIE DE s. BRUNO.

> plus connu , on en aurait fait plus d'usage. On Tau-

> rait regardé comme très*^propre à donner une juste » intelligence des psaumes. On y reconnaît un au- 9 teur instruit de toutes les sciences et rempli de » l'esprit de Dieu. Il serait à souhaiter que ce com-

> mentaire fût entre les mains de tous les fidèles, et 9 particulièrement des personnes consacrées à la

> prière publique. . . >

Nous avons cité les deux lettres de Bruno au prévôt Raoul et aux religieux de Chartreuse, et , à travers notre faible traduction, on a pu juger de la grâce de ses descriptions quand il peint la nature, de la douceur et de l'onction de son style quand il exhorte et qu'il veut persuader.

Du reste, nous dirons avec Feller que son plus bel ouvrage, c'est l'ordre même dont il a été le fondateur»

ou

DE

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