‹ La Grande-Chartreuse, ou, Tableau historique et descriptif de ce MonastereChapitre 46 sur 93 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

les deux ehapelled du Désert, si vous aimez les courses de montagnes et que tous soyez favorisé par un temps tout-à-fait pur et serein , vous ne saurieiK mieux faire que d'en profiter pour entreprendre l'ascension du Grand-Som. Munissez-vous donc d'une lunette d'approche , et tâchez d'arriver de grand matin sur cette sommité , afin que les vapeurs qui s'élèvent du fond des vallées, après le lever du soleil, ne vous dérobent pas quelque partie du vaste panorama que vous allez embrasser.

Le chemin qui y mène monte d'abord par une pente supportable pendant environ une heure; après cela il tourne à droite et devient de plus en plus pénible et rocailleux. Enfin, après encore une heure de marche, les arbres deviennent plus rares; la région des sapins cesse : on ne trouve plus que des pâturages semés de fleurs et de petits arbustes , parmi lesquels domine le Rhododendron ou laurier-rose des Alpes. Bientôt on aperçoit la bergerie de Bovine ou Bovinant. Cette bergerie est occupée pendant l'été par des troupeaux de moutons venus de Provence. Placée dans une espèce de défilé , entre les rochers d'Aliénard et ceux du Grand-Spm, elle est gardée à cette époque de l'année par des sentinelles redoutables ; nous voulons parler de ces énormes

chiens de la Camargue qui ne craignent pas d'attàipier les loups et qui se défendent même quelquefois eontre les ours. Vous les verrez venir en grondant à votre encontre; mais bientôt la voix du pâtre les rappellera» et vous ouvrira un libre passage pour traverser la âé* filé. Si la belle saison ne fait que commencer et que. la neige remplisse encore le banc de rocher-sur lequel est pratiqué le sentier qui reste à gravir pour arriver jusqu'au terme de votre ascension , et si vous n'avez pas^ outre des crampons et un bâton ferré, un bon guide qui puisse suppléer à votre inexpérience personnelle» n'hésitez point à revenir sur vos pas ; vous braveriez inutilement de grands dangers pour aller plus Imii, Le sentier est bordé de précipices de plus de trois cents pieds de profondeur; or» quand la neige n'offire qu'une pente glissante entre le mur de rocher q[U6 vous côtoyez et l'abîme qui est sous vos pieds» le vevr tige peut vous saisir» et un faux pas vous causer la mort (1). Au reste» les guides pourraient » si vous le

(1) Si le vertige n'était pas si connu » nous aurions pu décrire m ce singulier phénomène » qui fait tourner et tourbillonner fous les objets aux yeux de celui qui réprouve» qui lui cause une complète défaillance dans les jambes , et l'attire ters le précipice comme par une sorte de fascination.

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préférez, vous indiquer un autre sentier plus long à la yérité , mais aussi moins périlleux.

Mais si vous avez choisi le mois d'août, ou même la dernière quinzaine de juillet, pour faire cette ex** cursion, vous ne risquerez plus de trouver delà neige sur votre route. Vous arriverez donc sinon sans diffi^oulté, au moins sans péril, jusqu'au but de votre course, après avoir marché près d'une heure et de» mie dans les rochers depuis la bergerie de Bovinant» Là vous vous trouverez abondamment dédommagé de la fatigue que vous aurez éprouvée par le magnifique spectacle qui se déploiera à vos regards. Du côté du couchant, c'est la plaine du Lyonnais traversée par le Rhône ; les montagnes du Fore» et du Yivarais, et même celles de l'Âuvei^e, se perdant eh lignes in* décises dans le vague de l'horizon; vers le nord , le lac du Bourget, qui étend aux pieds du mont du Chat son tapis d'un azur brillant en contraste avec les tein<» tes grisâtres des vallées d'alentour; enfin vers l'est et le sud, une de ces vues comparables, pour la grandeur et la variété, à celles du Rigghi en Suisse, ou du col de Tende en Piémont. Toute la chaîne de montagnes depuis le mont Yiso jusqu'au mont Blanc se déroule en étages irréguliers avec ses pics formidables et ses glaciers étincelants. Par-dessus Taillefer, Bel-

ledonne et le Grand-Charnier, qui dominent les Alpes du Graisivaudan , on aperçoit le Pelvoux soulevant au loin sa tête chargée de neiges éternelles (1). Que de souvenirs s'attachent à ces montagnes, qu'on embrasse ainsi d'un seul coup d'œil ! Il semble qu'on y lise, inscrits en caractères ineffaçables, quatre noms à jamais illustres : Ânnibal, César, Charlemaghé et Napoléon. Le premier les franchit avec ses éléphants, le dernier avec sa pesante artillerie ; et en empruntant à Bossuet une de ces images qui lui sont propres, on pourrait se représenter les Alpes comme étonnée de se voir traverser tant de fois et en des appareils si divers.

Si, dans ce moment et plein de ces pensées, vous laissez tomber vos regards sur le monastère, qui vous apparaît alors exactement comme un plan en relief à plus de six cents mètres au-dessous de vos pieds, vous serez frappé du contraste que présente l'existence des solitaires qui l'habitent avec celle de ces hommes qui firent tant de bruit dans le monde. Les uns mettent autant de soin à vivre ignorés que les au-

(1) Le Pelvoux est une montagne du Dauphiné , entre le Bourgd'Oisans et Briançon ; il a 12,600 pieds de hauteur^ c'est-à-dire environ 600 pieds de moins que le mont Blanc.

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