‹ La Grande-Chartreuse, ou, Tableau historique et descriptif de ce MonastereChapitre 5 sur 93 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le fond de Tëtroite vallée de Voreppe est d'une admirable fertilité. Le sol noir et profond y produit des peupliers et des noyers d'une végétation vigoureuse. Les ceps de vigne, serpentant d'un arbre à l'autre, forment des arcades parallèles de verdure, entre lesquelles croissent de belles moissons et du chanvre qui s'élève ordinairement à sept ou huit pieds de hauteur. L'Isère coule le long des rochers qui sont en face de Voreppe, à l'autre bout de la vallëe, et dessine par ses sinuosités les bases des mon» tagnes de Sassenage et de Veurey.

Du pont de Voreppe, jeté sur un terrain rocailleux, on a un de ces tableaux où l'imagination de l'artiste n'a rien à ajouter à la nature. Le long des rives de ce torrent, des maisons et des chaumières diversement groupées sont surmontées par un clocher de village qui se marie harmonieusement aux eyprès et aux peupliers du cimetière qui le borde. A mesure qu'on s'éloigne de Voreppe , on perd de vue ce joli paysage; mais au second détour de la route, au-dessous d'une petite chapelle, on aperçoit au loin une portion de la vallée de TuUins, que M. de Chateaubriand met au-dessus des plus belles vallées des Pyrénées.

La végétation devient moins puissante à mesure

^ LA GRAfVDE-GHARTREUSE.

qu'on s'élève; on a quitté la région des beaux noyelrs, et oa n'est pas encore à celle des sapins. Cependant le vallon de Pommier que Ton traverse , est rempli de nombreux vergers qui lui donnent un aspect frais et gracieux. Quelques hameaux y sont semés çà et là. Sur la droite, des montagnes abruptes et oou« ponnéejs de sapins s'étendent de Ghalais jusqu'aux portes du Désert de la Grande-» Chartreuse. On rùont^ jusqu'au col dé la Placette, qui est à plus dHme lieue au-dessus de Voreppe ; puis on rédescend par un assez beau chemin au village de Saint^oseph (1). Bientôt après on arrive au premier hameau de Saint-Laurent-du-Pont. Un peu en dessous d'un monticule pyramidal couvert de sapins et de hêtres » se présente l'église, à une centaine de pas du ehe* min. Sous les murailles même d'une petite terrasse qui protège à la fois le cimetière et la plate-forme qui entoure l'église, un petit torrent, dans ses crues subites, oppose quelquefois une barrière aux villa* geois qui se rendent à l'appel de la cloche les dimanches et les jours de fête. Mais les obstacles ne

(1) C'est près de ce village que le chemin de Voiron , qui pasoij^ entre des rochers semblables à ceux d'OlliouIes en Provence , rejemt cdui de Voreppe h SaiRH^ur^nt*

font que simuler le zèle de 1- homme religieux, el donner un attrait nouveau à VaccompliBsement de ses devoirs.

C'est dans la partie de Saint-Laurent-du-Pont qui est du c6té opposé à celui par lequel on arrive, que se trouvent les trois meilleures auberges : c'est là aussi qu'on loue des guides et des mulets pour acho'^ ver le voyage , qui ne peut plus se continuer en voi-* ture. Saint-Laurent-^u-Pont est certainement un vil>f lage d'une assez pauvre apparence; cependant! <le paysagiste aime ses maisons à galeries de bois , percées de lucarnes, et leurs toits à pentes rapides, à angles aigus, recouverts d'ardoises, ou de bardeaux qu'on nomme essandoles dans le pays. Cela rappelle un peu l'aspect des villages de l'Oberland ou du canton de Luceme.

JEn sortant de celui-ci, l'ouverture ^des monti^es que l'on a devant soi indique assez clairement la di*' rectioii qu'il faut prendre .pour aller à la Grande- Chartreuse; on ne voit pas que le Désert pusise avoir d'autre issue.

On commence à côtoyer le Guiers-Mort, torrent qui vient du Désert et dont le lit est parsemé de brisants. Sur la droite, des coteaux couverts de bois, s'élèvent étages en pente douce. Enfin au bout de

cette espèce de vestibule du Désert, deux rochers fièrement dessinés semblent surgir du lit même du torrent. Leurs cimes altières dominent tout le vallon. C'est ici que le Désert commence.

Une ferme, une scierie, de vastes usines sont construites au pied de ce rocher, au lieu appelé Fourvoirie. Il y a quelques années on y voyait un hautfourneau, qui a été remplacé par une fabrique de dous. La scierie et la ferme dépendent du monastère, qui possédait autrefois l'usine et tous les bâtiments de Fourvoime. Ces bâtiments sont construits avec une solidité remarquable. Des murs épais percés de petites fenêtres où sont scellées de fortes grilles de fer, annoncent de la part de ceux qui les ont bâtis Vintention de se mettre à Tabri de ces coups de main, de ces pillages si fréquents à l'époque où les guerres religieuses déchiraient le Dauphiné et les provinces voisines (1).

Ces fabriques diverses, ombragées par des hêtres centenaires, les eaux fougueuses du torrent qui se révoltent en mugissant contre les barrières élevées

(1) On sait que la guerre des camisards^ qui menaça souvent de s^ëlendre des Cé?ennes jusque dans les Alpes, n'était pas encore tfleinte tu commeacement du dix-huitième

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par la main de Thomme pour détourner leur cours et les contraindre à devenir les forces motrices d'une aetiye industrie, ces portes colossales du Désert taillées de la main de Dieu même aux flancs de la montagne, tous ces aspects riants, austères ou grandioses, deviennent un sujet d'études variées pour le peintre, d'inspiration pour le poète, d'admiration pour quiconque sait voir et sentir.

Un pavillon adossé au rocher qui s'élève sur la droite occupe l'étroite chaussée prise sur le lit du Guiers-Mort; deux portes unies par une voûte peuvent fermer le Désert comme on ferme une ville entourée d'une enceinte de remparts. Au-dessus de la voûte est un logement qu'on avait pratiqué pour le gardien de cette entrée du Désert. Sur le haut du cintre de la porte se remarque, sculpté sur la pierre, un globe surmonté d'une croix (1).

C'est là le seuil qui sépare les tumultes des passions de la paix de la conscience, les soucis des affaires humaines du soin de l'unique affaire nécessaire, le monde enfin et ses pensées d'un jour de la religion et de ses pensées étemelles.

(1) C'était ce qu'on appelait les armes de Tordre, au-dessous desquelles on lisait cette devise : Stai cruœ dim volviiur orlns.

62 LA GRANBE-CHARTREUSE.

Le croyant qui franchit ce seuil y goûte une joie douce et calme. Celui qui Faborde pou&»é par une Tocation sincère pour la vie érémilique de la Char^ treuse, y dit un dernier adieu à toutes les vanités eoknme à tous les biens terrestres dont il veut se dé* tacher à jamais. L'indifiTërent lui«méme , surtout s'il voyage seul et livré à ses propres réflexions, ne peut guère s'y défendre d'une vague émotion dont il craint de se rendre compte.

Au milieu de ces merveilles de la nature , ce fut une autre merveille pour le temps où elle fut con-' struite que cette route creusée dans le roc et portée de distance en distance sur plusieurs arceaux d'une grande élévation. Pendant plusieurs minutes le voya-* geur marche sous une espèce de demi-voûte que la rdche nue forme au-dessus de sa tète. On doit la création première de cette route à dom Kerre Le Roux, trente-troisième supérieur-général des Charti*eux, vers le commencement du seizième siècle; mais elle ne fut achevée qu'en 1700, de même que le chemin dont nous venons de parler et qui fut appelé chemin des voûtes.

Ce chemin tourne et suit les sinuosités de la montagne sans cesser de longer et de dominer le Guiers- Mort , dont on voit les eaux tantôt se briser en gron->

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dant sur leur lit de roc et de graviers , tantôt faisant trêve à leurs combats, glisser paisiblement et se renouveler sans bruit.

On a pu comprendre dès le commencement de cette avenue du Désert les difiScultés que la nature présentait de ce côté au passage de l'homme. Ce n'est point par là que saint Bruno pénétra dans sa soli* tude ; ce n'est point par là non plus que ses disciples et ses imitateurs seraient venus peupler la Chartreuse, si les cénobites eux-mêmes n'y avaient ouvert une voie par le fer et le feu. On serait tenté d'y voir comme une image de cette voie étroite et laborieuse que le chrétien doit se frayer aussi le fer à la main, pour surmonter les obstacles que les passions et lé génie du mal multiplient sous ses pas.

A mesure que Ton remonte le Guiers-Mort, l'espace entre les montagnes s'élargit un peu; le chemin monte et n'est plus une conquête continue sur le rocher. On voit toujours la sombre et étemelle verdure des sa-» pins former un agréable contraste avec les nuances plus douces et plus variées qu'offre le feuillage mo-* bile du bouleau et celui de l'orme, du tilleul, du platane de montagne et enfin du hêtre appelé fayard dans le pays. Dans les endroits les plus épais du bois, le sol est recouvert d'une mousse qui tapisse même

les pierres» les rochers et les arbres; et les sapins» serrés les uns contre les autres, paraissent ayoir élancé toute leur sève vers leur sonunet, en abandonnant la partie inférieure de leurs troncs dépoufllés de tout branchage. Ils ressemblent alors à de hantes colonnes jusqu'à la hauteur où leurs rameaux forment une espèce de voûte. Que si des rayons obliques du soleil viennent à pénétrer par quelque interstice sous cette voûte naturelle et obscure» il en résulte des effets magiques produits par ces mélanges d'ombre et de lumière.

Nulle part nous n'ayons trouvé » ni en Suisse ni en Italie » des sapins aussi gigantesques que ceux de ce Désert (1). La végétation y rappelle» dit-on» par sa vigueur » celle des forêts vierges de l'Amérique. Le hêtre y atteint également des proportions inconnues partout ailleurs. Les fleurs elles-mêmes y prennent des dimensions et un éclat de coloris dont le botaniste s'étonne. Telles sont la brillante renoncule k tête d'or» le tussilage» la digitale à grandes fleurs» des orchis d'espèces variées» des trolles jaunes, dont les

(1) Gomme la cognée ne cesse d'abattre les plus beaux arbres de ces forêts » notre observation cessera probablement d'être vraie d'id à quelques années.

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