CHAPITRE I
pétales, par leur disposition et leur multiplicité, imitent ceux d'une renoncule de jardin : et en fait d'arbrisseaux, le cytise avec ses grappes d'or, le sureau ayec ses disques ombellifères , le rosier à rose rouge, l'amélanchier balançant sur le précipice ses fleurs blanches que le vent emporte :
... Neige odorante do printemps,
a- dit un poète.
C'est au milieu de ces productions intéressantes et variées de la végétation alpestre, que le chemin, appuyé par intervalles sur des murs de terrassement , continue de longer le flanc de la montagne et de remonter le cours du Guiers-M ort. Il traverse quelques clairières, d'où l'on peut apercevoir les sommets des montagnes qui s'élèvent sur les deux rives. Leurs pentes sont coupées de distance en distance par des escarpements multipliés. Des sapins croissent le long de ces escarpements, et leurs cimes élancées atteignent ou dépassent tour à tour le niveau de la base des autres sapins qui prennent leurs racines sur le banc de rocher supérieur.
Mais bientôt la route qui s'est élevée par une pente insensible , redescend un peu jusqu'à «l» pont d'une seule arche jeté hardiment sur deux rochers à une as-
sez grande hauteur au-dessus du lit du torrent. Ce pont est appelé Pont-Parant. Ayant d'y arriver , on peut remarquer un pont plus curieux encore , forme par la nature : c'est un énorme rocher qui en tombant du haut de la montagne est venu se placer en travers du torrent.
L'endroit où le Pont-Parant est placé est l'aboutissant d'une gorge étroite qui s'ouvre sur la droite du voyageur. On franchit ce pont remarquable pour l'époque où il fut construit , et le chemin se transporte sur l'autre rive. Il commence seulement en cet endroit à offrir une pente rude et raboteuse. On s'élève alors péniblement beaucoup au-dessus du torrent, en côtoyant un rocher-mur d'une hauteur prodigieuse.
Or , pendant que le précipice devient de plus en plus profond sur la droite du voyageur, un accident pittoresque se présente à ses regards. C'est un roc pyramidal qui surgit tout-à-coup sur son chemin comme pour lui barrer le passage , et qui, du fond de la gorge , semble s'élancer dans les airs. On appelle ce rocher le pic de l'Œillette ou de l'Aiguille. Des sapins et des hêtres ont cru jusque sur le haut de ce sommet inaccessible. Il y avait là autrefois, avant que Fart n'y eût mis la main, un défilé non moins di£Gicile à
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franchir que celui de Fourvoirie. Pour le rendre praticable , on a encore conquis du terrain sur rabhne. Le chemin passe sur des voûtes élevées et solidement construites; puis il aboutit à une ancienne porte ruinée, qui avait été bâtie entre le pic de TCKillette et le rocher escarpé qui borde toujours la gauche. Cette seconde porte du Désert était adossée à un bâtiment qu'on avait fait fortifier en 1 720 pour se mettre, diton , à l'abri des incursions du fameux Mandrin , qui aurait menacé de venir piller le monastère avec sa bande de contrebandiers. Il eût été facile de faire là un pont-levis qui se serait ouvert sur un précipice de quatre à cinq, cents pieds : car le torrent , à cet endroit, se trouve à une profondeur considérable audessous de la route.
A peu de distance de l'ancien fort de l'Œillette , après avoir marché quelque temps sur une pente adoucie, on recommence à gravir une côte rampante et raboteuse. C'est la fin de la mauvaise partie du chemin. Encore un petit quart-d'heure, et vous atteignez la croix verte, élevée sur une espèce de plate-forme. Là , vous êtes si éloigné et si fort au-dessus du Guiers- Mort , que son murmure , au moins en certains temps de l'année , cesse d'arriver jusqu'à vous. La gorge s'est élargie , et , au-delà d'un petit ravin couvert de bois
épais, TOUS apercevez à peu de distance et comme sur le premier plan d'un vaste tableau , la Correrie , dépendance du Monastère » dont nous parlerons pins tard : un peut plus loin et sur la droite, deux chaînes de rochers , qui à leur extrémité se rapprochant sans se joindre , laissent une étroite issue où se trouve l'autre porte du Désert connue sous le nom de Porte du Sappey. Enfin sur le troisième plan vous découvrez les cimes dentelées des montagnes qui séparent le vallon de Saint-Pierre-de-Chartreuse de la vallée de Graisivaudan. Arrivé au pied de la croix verte , le voyageur qui, comme dit un auteur, n'a pas eu besoin de mettre d'autres jambes au bout des siennes pour faire sa volonté , s'assied , respire quelques moments , et recueille les impressions qu'il a éprouvées depuis son entrée dans le Désert.
Si vous faites ce voyage , comme c'est assez l'ordinaire , vers la fin du mois de juin ou dans les autres mois d'été , vous pourrez trouver un certain mouvement au sein de ces forêts , entre Fourvoirie et le monastère. Tantôt des couples de bœufs vous apparaîtront au tournant de la route , traînant des pièces de bois, qui, plus longues que certains détours du chemin, se portent alternativement sur chaque bord en le dépassant. Tantôt vous verrez venir des files de mulets