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La grande crise, roman

Il a été tiré de cet ouvrage 12 exemplaires sur vergé pur fil Lafuma numérotés de i à 12.

Tqu8 droit» de trad«gtipn, d'^daptiition êl de reproduction réçfrvél pour tous pays.

« Ces messieurs ne se vendent pas compte de ce qu'il y a de justice dans V esprit des hommes actuellement, »

, Le Président Wilson, 5 mars 1919.

^ (Discours au Metropolitan Opéra.)

r"- « // ne faut pas juger de Vutilitê d'un ouvrage par le C style que V auteur a choisi. Souvent on dit gravement des choses puériles; souvent on a dit en badinant des vérités r ^Jyès sérieuses. »

\ 5 Montesquieu.

(Discours lu à TAcadémie des Sciences de Bordeaux le 15 novembre 1725.)

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PREFACE

Le dimanche 15 décembre 1918 nous étions dans notre cabinet de travail, occupés à lire le manuscrit de V Amour aux Etapes, A un moment, on introduisit une dame vêtue de deuil qui s'exprima à peu près dans ces termes :

« J'ai lu, monsieur José Germain, votre volume Notre Guerre. Certaines de ses anecdotes m'ont plus particulièrement attirée et retenue. Voici pourquoi. J'avais au front un cousin, officier de réserve dans un régiment d'infanterie, qui, avant la guerre, bien qu'il n'en fit pas son occupation principale, consacrait quelques loisirs à la littérature et au journalisme. Il m'a semblé que celui qui fut votre frère d'armes est un peu aussi votre frère par la pensée et par la plume. Il m'a adressé un certain nombre de lettres qui, à mon humble avis, en témoignent. Je désire vous les soumettre, avec l'espoir qu'elles vous intéresseront et qu'elles éveilleront en faveur de mon cousin votre sympathie. »

Nous remerciâmes de l'honneur qui nous était fait, essayâmes de refuser, de nous dérober.

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Finalement, nous acceptâmes : huit jours nous suffiraient pour feuilleter ces lettres. La visiteuse fut invitée à venir les reprendre le dimanche suivant.

Elle fut exacte au rendez-vous. Nous lui affirmâmes, d'un commun élan, notre sympathie pour ce cousin dont José avouait en effet retrouver en lui quelques ressemblances; de plus, ils écrivaient à peu près de la même encre* Alors, enhar^ die, la cousine demanda :

(( Ces lettres vous paraissent-elles dignes, Messieurs, d'être publiées?

— Oui, mais pas dans leur intégralité* Il fau^ drait d'abord supprimer tout ce qui est plus particulièrement intime entre votre cousin et vous ; ensuite, modifier quelques points de vue ; enfin, atténuer quelques générahsations excessives et quelques violences ; en un mot, mettre au point, pour le fond quelquefois, pour la forme assez souvent, l'écriture semblant dénoter quelque hâte.

— Voulez-vous vous en charger?

— Nous n'avons point qualité.

— Je vous y autorise. Bien mieux, je vous en prie. Je vais plus loin. Ces lettres sont à vous, Messieurs Mon cousin vous les aurait soumises,

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monsieur José Germain, je le sais. Moi, je vous les livre. Je suis sûre que vous saurez renouveler le souvenir personnel que j'en garderai*

— Permettez-nous une question. Ces lettres sont-elles authentiques? Les indications de date et de lieu qu'elles portent sont-elles réelles? Ces lettres n'ont-elles pas été rédigées à tête reposée^ à loisir, après coup?

— Je comprends vos scrupules. Je les lève. Je puis vous affirmer qu'elles m'ont été adressées du front, successivement, chacune à sa date, à peu près toutes pendant le premier semestre de 1917, quelques-unes seulement avant, et quelques-unes après. Mais mon cousin, qui tenait à ses lettres, et qui tenait à ce que d'autres que moi purent un jour les connaître, les a communiquées à quelques amis sûrs, parmi lesquels MM. Maxime S..., Gaston V..., Albert L...

— Dans ce cas, elles méritent d'affronter le grand jour, elles méritent de solliciter les suffrages de ceux qui pensent, de ceux qui aiment la vérité et la justice.

— Elles vous appartiennent, Messieurs. Avec ces matériaux, composez un ouvrage. »

Voici ce que nous avons fait.

Tout d'abord nous avons supprimé toutes les dates, toutes les mentions de secteurs, de can-

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tonneiaents ou d'hôpitaux qui auraient pu permettre de retrouver la division à laquelle appartenait le cousin mystérieux, et peut-être d'identifier le cousin lui-même. Au reste, toutes les divisions ont connu les mêmes ennuis, enduré les mêmes tourments, subi les mêmes injustices : on est fantassin ou on ne l'est pas. Tous les officiers d'infanterie ont été criblés des mêmes piqûres d'épingle, ont supporté des vexations et souffert des mépris identiques. Hommes et chefs se sont également et totalement sacrifiés pendant que d'autres accaparaient les honneurs sans avoir été autant qu'eux à la peine, parfois sans y avoir jamais été.

Puis nous avons élagué beaucoup de détails insignifiants, pas mal de confidences et de confessions, des anecdotes, des historiettes, qui rendaient certaines des lettres touffues ou diffuses, en les empêchant de se ramasser et de s'agglomérer autour d'un centre d'intérêt.

Trêve d'épanchements ! Le cœur n'y suffit pas ; il faut que le cerveau y vienne.

C'est parce que chaque lettre nous a semblé dès lors constituer un ensemble que nous avons attribué à chacune un titre qui nous a paru en dégager utilement l'idée maîtresse ou directrice, si tant est que l'auteur y ait pensé, l'ait désiré et l'ait voulu.

Enfin, délibérément, nous avons bouleversé l'ordre des lettres pour composer l'œuvre qu'avait

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réclamée de nous la confiance de la charmante cousine. Cette œuvre, nous l'avons appelée la Grande Crise.

Qui se souvient aujourd'hui que l'armée française, au printemps de 1917, a été secouée par une crise inquiétante? N'est- il pas trop tard pour la rappeler après vingt-huit mois écoulés? D'ailleurs, l'armée française a depuis dompté ses nerfs, tendu ses muscles, raidi ses reins. Pétain et Foch ont surgi. La Victoire et la paix ont rasséréné et couronné les fronts.

Mais cette crise, sur laquelle, en comité secret, six cents praticiens parlementaires se sont penchés, l'invective à la bouche, et serrant les poings, cette crise, au sujet de laquelle la France de l'arrière a papoté, ragoté et radoté, pourquoi un de ceux qui en ont frémi et pâti ne pourrait-il pas l'évoquer? Songez que c'est maintenant seulement qu'il en a le droit, maintenant seulement que la pensée et que la plume sont libres. Cette crise, il l'a sentie monter, il l'a prévue et diagnostiquée, et si d'autres avaient observé et agi comme lui, peutêtre eût-elle été atténuée, palliée, sinon conjurée. Nous, sollicités par d'autres travaux, nous n'aurions point songé à la mettre en lumière. Mais il nous a semblé que le cousin nous demandait, par

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le truchement de sa cousine, d'étaler à la fois et ce mal et son cœur. lia crié : Qui vive? Nous avons répondu : Présents ! France !

Oui ! C'est bien la Grande Crise dont les causes, superficielles ou profondes, sont exposées au long de ces lettres. Plus nous les relisions, plus nous en tombions d'accord.

« Ces griefs d'officier d'infanterie contre les embusqués, les inutilisés et les inutilisables, contre es incompétents, contre les privilégiés, contre tout ce qui heurte et offusque la logique et la justice, ces griefs sont fondés et ont froissé bien des âmes. Ces sourdes colères des poilus contre l'arrière et contre l'avant, disait José, je les ai entendues gronder, je les ai vues éclater. Combien de gens de l'arrière ont oublié ou méconnu celui qui se battait et mourait pour eux, tandis qu'eux-mêmes vivaient doublement, tout en se plaignant de mal vivre, enflant démesurément leurs désirs, exagé-* rant à plaisir leurs menues souffrances ! 'Qu'il a été lâche, le lien entre l'arrière et l'avant 1 Et à l'avant, dans cet avant qui ahanait et luttait farouchement, combien d'officiers n'ont ni compris ni aimé leurs hommes ! Les chefs ont-ils toujours su traiter « le matériel humain » comme il le fallait, organiser la tranchée, assurer la relève^ régler le

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cantonnement, soustraire le soldat au mercanti et aux éléments déchaînés, et le garantir de la mort au lieu de l'y exposer, sinon de Fy précipiter?

« Oui, c'est bien cela, la Grande Crise : l'âpre hiver, l'effondrement des secteurs, l'écroulement des abris, la mélancolie des tranchées après l'inutile appel du Président Wilson à un arbitrage ; le découragement des tranchées après l'offre insidieuse de la paix par le félin de Potsdam ; le désespoir des tranchées quand eut échoué une offensive mal préparée et mal soutenue. Une sédition éclate. On sévit. Monsieur Tout-le-Monde propage le scandale et prétend l'expliquer, même, l'exploiter. Alors une figure lumineuse apparaît ; Pétain se penche vers l'officier et vers Je poilu ; il écoute, il comprend, et il laisse parler sa raison et son cœur. C'est bien cela, la Grande Crise. »

Nous avons donc groupé de notre mieux les lettres du cousin, pour que le dessein que nous nous étions proposé et qu'il se fût peut-être proposé fût accompli. Certes l'œuvre ne prétend être ni complète, ni parfaite ; nous ne nous dissimulons pas ses lacunes et ses redites ; et assurément elle ne réalise pas un plan rigoureux. Mais ce sont des

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lettres, et qui dit lettres dit spontanéité, naturel et abandon.

Ces lettres ont été écrites du front par un vrai combattant, par un de ceux que leur mission quotidienne obligeait à voir de près, à sentir, à comprendre, qui ne se contentaient pas de circuler en jetant le coup d'œil rapide de l'indifférent et de l'irresponsable, qui n'acceptaient pas les jugements tout faits et les paroles béates, un de ceux qui ont peiné, qui ont soufîert, et qui ont joué si souvent leur vie qu'on ne pensait même plus à les en remercier.

Elles ont été écrites par un de ceux qui seuls ou presque seuls ont été les patriotes, parce qu'ils ont été les patriotes en action. Ils ont, de leur jeunesse, de leur santé et de leur sang, payé le dr@it de parler.

Ecoutons-les.

Ecoutons leur badinage. Ecoutons leurs accents âpres, violents même, et pardonnons-leur beaucoup parcQ qu'ils ont eu le rare courage de ne pas craindre d'indisposer tout le monde contre eux. C'est leur excuse. Ils en trouvent une autre eni ce qu'ils ont improvisé ou conçu leurs lettres dans la spontanéité fiévreuse d'une impression vive, d'une observation stupéfiée, d'une indignation exaspérée. C'est pourquoi les lettres du cousin revêtent quelquefois l'allure d'un pamphlet, pour-

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quoi elles.se haussent quelquefois au ton véhément de la polémique. Parfois elles généralisent à l'excès. Parfois elles se complaisent dans l'hyperbole.

Injustes? Oui et non. Non, puisque la plupart des circulaires Pétain ont semblé porter remède aux situations que notre épistolier signalait comme inacceptables, illogiques ou scandaleuses. Oui, parce que notre cousin ne voit que sous un certain angle, et qu'il faut toujours éviter de juger l'absolu quand on n'aperçoit que le relatif.

De plus, l'auteur des lettres n'a observé qu'à une époque déterminée. Les temps ont changé ; un énorme travail a été accompli ; un effort méritoire a été tenté vers le mieux, vers l'inaccessible mieux. La cavalerie, qu'il fouaille, a contribué à fixer le sort de la France quand nos merveilleux aUiés d'Outre- Manche, submergés, épuisés et meurtris, abandonnaient la partie ; elle a sonné l'hallali de la victoire. Les aviateoirs, qu'il raille, ont étourdi, écrasé, disloqué la horde ennemie. Les généraux, qu'il persifle, ont relégué Hindenburg parmi les vieilles lunes et décroché l'étoile Ludendorff.

Cousin, vous manquiez à la fête qui vous eût pansé, consolé, enthousiasmé, attendri jusqu'aux larmes, aux généreuses larmes.

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Mais, avec vos défauts et avec vos qualités, vous avez écrit des lettres qui ont pour nous la valeur d'un document, d'un symptôme, d'une prophétie, et la valeur infinie de tous les cris qui jaillissent du cœur, lorsque ce cœur bat dans la poitrine d'un Français et d'un hgmme.

Jean et José Germain.

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