‹ La grande crise, romanChapitre 2 sur 41 · VOUS VOULEZ MA MORT · texte numérisé non relu

VOUS VOULEZ MA MORT

Cousine, cousine...

Ce n'est pas sérieux, ou plutôt ce l'est trop. Vous exigez de moi de longues lettres où apparaîtra la vérité totale, dans sa nudité, du moins dans toute celle que peuvent scruter mes yeux ; vous exigez que je vous livre les papillotages de ma rétine, les vibrations de mon tympan, les contractions et les sursauts de mon pauvre cœur, secoué depuis trois ans à tel point que je me sens menacé de devenir cardiaque.

Savez-vous bien ce qu'avec vos paroles ingénues vous m'offrez, tout bonnement?

La mort, la mort sans phrases, le poteau, douze balles. Rien que la mort en effet n'est capable de faire expier, en nos jours troubles, le forfait d'un simp e rayon de lumière sur les vérités les plus parcel aires. Et \ous me réclamez le soleil éclatant et impitoyable !

Vous n'ignorez pas, tout d'abord, qu'il nous est défendu de confier quoi que ce soit au papier à lettre, hormis les banalités, les formules de politesse et les protestations, sincères ou non, du loyalisme le plus ardent.

Vous m'objecterez que je suis bien trop Français — à rencontre d'un grand nombre de patriotes de cm^ée récente, — et surtout bien trop Parisien pour ne pas ruser avec les règlements postaux, et pour ne pas narguer Anastasie restée myope ou devenue aveugle à force d'écarquiller ses pauvres yeux. Vous me jugez capable d'adresser à la charmante cousine, pour qui je fais profession d'amitié, des lettres qui ne seraient pas uniquement destinées à l'acquiescement béat du censeur.

Mais admettez, cousine, que l'une de ces lettres ne vous parvienne pas ; admettez qu'avec cette belle indiscrétion légale joliment dénommée nécessité de la défense nationale, on ouvre ma missive et qu'on la lise, effaré et indigné. C'en serait fait de moi, mes espoirs s'évanouiraient en fumée ; mon avenir militaire croulerait.

Depuis qu'un grand ministre de la Guerre — c'est être grand que de caresser de grands rêves ambitieux, — a dit en se déboutonnant : « La vérité toute crue est mauvaise conseillère », la franchise a perdu ses franchises et elle risque gros.

Jugez-en. Prenez votre face à main et élevez

à la hauteur de vos beaux yeux le nouveau code militaire.

Délits infamants et peines afflictii^es.

Garder un jugement sain : La mort.

Voir les choses telles qu'elles sont : La mort.

Développer son esprit critique : La mort.

Répandre des vérités : La mort.

Ne pas se réjouir d'un échec : La mort.

Conserver une mentalité de civil : La mort.

Je vous en prie, cousine, laissez-moi vivre, par amour pour vous, par amour pour moi. Laissezmoi ressembler à un de mes bons camarades qui ne dit jamais rien, ne critique rien, ne s'intéresse à rien et applique les ordres à la lettre. Son avancement a été ultra-rapide.

Bien plus, son mutisme fait dire de lui : « C'est une intelligence. » Mais si, pressé et harcelé de questions, il se résout à ouvrir la bouche, on l'entend crier très fort et très distinctement : « Vive la France ! A bas l'Allemagne ! » Emerveillé, on ajoute : « C'est une conscience. »

Une conscience! Ah, cousine! s'il se pouvait que je n'eusse pas de conscience et pas de cœur ; si je n'éprouvais pas un amour profond pour mon pays ; si je manquais de pensées et de paroles pour l'exprimer, comme je serais heureux, bien vu, bien noté, félicité, admiré, encensé ! On se m'arracherait 1

Ou plutôt je pourrais demeurer les pieds sur les chenets. Il me suffirait de moduler en leitmotiv : « Il faut les étriper. » On me prêterait de l'héroïsme, tant d'héroïsme que j'en aurais à revendre, l'héroïsme de ces déshérités trépidants qui s'arrachent les cheveux en maudissant le chronique et obstiné coryza qui les attache au rivage et les empêche de « monter là-bas, là-haut, à la gloire ». Il fait froid sur les sommets.

Mais, hélas! ô cousine à qui je ne saurais rien cacher, ma conscience, mon cœur et mon cerveau, trop longtemps comprimés, et las de se contraindre, éclatent malgré moi.

Prêtez l'oreille. J'aime celui qui peut, lorsque la patrie est en danger, s'élever au-dessus de luimcme. J'aime celui qui sait et qui agit, je méprise celui qui ne sait que paraître.

Je hais l'hypocrisie, le puffîsme et le bluff.

Je hais l'injustice.

Ça y est ; j'ai explosé, j'ai crié... Eh bien ! petite cousine, qu'allez-vous penser de moi?

Ma profession de foi vous effraye, et dé à le regret vous envahit de m' avoir invité à de longues lettres où l'on s'épanche.

Vous les prévoyez hargneuses, hérissées, rébarbatives.

Mais peut-être allez-vous penser aussi que j'essaie de vous écœurer par avance afin de m' éviter les ennuis et les risques d^^une correspondance copieuse et dangereuse. Que d'astuce vous me prêtez!

Non, cousine, mon machiavélisme a des bornes : je sais tuer à présent aussi bien que quiconque ; je joue du couteau, oui ; de la ruse, non.

Donc, nous converserons épistolairement ; vous me prendrez tel que je suis, fringant je l'espère, mais ruant et pétaradant. Moi, telle que vous êtes, exquise et sans doute déraisonnable. Mais j'aime les raisons déraisonnables des femmes intelligentes, parce que chez elles s'est réfugiée toute la sensibilité humaine.

Les hommes d'aujourd'hui l'ont bannie comme encombrante. Ils ont relégué ce que nos pères appelaient le sentiment chez nos diplomates, les seuls qui n'en devraient point faire et qui en font toujours.

Mais je suis guerrier, et non diplomate, et j'apparais mal équilibré dans un monde qui l'est trop bien. De désespoir, je m'en échappe, et je me réfugie auprès des femmes, auprès de vous particulièrement qui ne croyez pas à la possibilité d'une conduite raisonnable pour qui n'a point les lumières du cœur.

Je vous conterai donc au jour le jour, au hasard des méditations, des conversations et des événements, ma pauvre destinée de petit poilu. Je me confesserai à vous. Je sourirai, autant que possible, même lorsque mes yeux seront embués de larmes amères. En vérité, je serai le correspondant scrupuleux et fidèle.

Pour aujourd'hui, la gazette sera courte. Il fait

beau, froid et sec. Le soleil se mire dans la glace. Tout resplendit. Les Allemands sont calmes. Nos artilleurs restent sages. Un oiseau chante dans le clair matin. Les plantes et les bêtes affirment un peu plus leur supériorité sur l'homme... Mais vous êtes femme, et je vous admire.

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