La Grande dévote
La période éclatante du règne du grand siècle. — Les ddbris de la Fronde. — La Thébaïde. — Les dompteur» de passions. — L'esprit de Ninon de Lenclos. — Le Pugct à Versailles. — Les portraits de madame de MoiitespaTi. — La modo est d'avoir des maîtresses. — I)p jolies mœurs! — La salle des Bassans. — Lo petit-fils de Henri IV ei de la jardinière dWnet. — Le nouveau colonel des dragons. — L«* rival du roi.
Louis XIV, k répoque où débute cette partie de notre récit des Femmes du grand siècle, était à l'apogée de sa fortune. Les prêtres n'en parlaient que comme d'un envoyé de Dieu, et le peuple tout entier, ébloui par sa mag'uificence, imitait les courtisans et se prosternait devant sa puissance.
Depuis 1670, ses armées avaient repris l'offen-
n I.\ 'iKWDI'; I»!\'>TK
siv(î. sillonnant l'Europe et remplissant du bruit d»* son nom et de ses deux conquêtes, les deux tiers de rAllemaf»'ne.
Mais h Saint-Germain et h Versailles, les fêtes n'en continuMient pas moins. La g-uerre n'avait rien d'effrayant pour un roi qui (•om[)tait des armées de plus de cent trente mille hommes, renforcées par une forte artillerie, commandées par des g'énéraux comme Turenne, Condé, Luxembourg*, et secondées par un ingénieur comme Vauban.
Mais avant d'accompag'ner le roi dans la P'Iandre, de le suivre de victoire en victoire au milieu du luxe des camps et dans l'enivrement de son org-ueil, avant surtout de jeter un rapide coup d'œil sur le vaste champ ensanglanté et de sonder l'abîme que creusent sans cesse la vanité des hommes et leur injustice, arrêtons-nous un instant au seuil même de Versailles.
Le château n'était pas encore arrivé au dernier degré de sa splendeur. Il manquait quelques milliards, quelques charretées de victimes pour conclure l'œuvre g-ig-antesque.
Il s'élevait, dominant de sa masse de pierre l'immense jardin royal.
Palais que les génies Ont ddré comme un rêve et rempli d'harmonies.
Mais on n'avait pas encore complètement vaincu le sol, détourné les rivières, détruit et reconstruit
LA GRANDE DliVOTE
la nature. Versailles tout entier ne parlait pas du maître. Le souvenir de Louis XIll s'y lisait encore. Son ombre mélancolique y traversait parfois les allées solitaires, assombrissant de son souffle g-lacé les hautes cimes verdissantes des bosquets touffus. Mais si la main du manœuvre y manquait, le génie de l'artiste l'avait déjà conçu, et le ^ï-rand Versailles n'avait plus rien à g-ag'ner dans l'imag-ination du roi. Puis, si riche qu'il pût devenir, si g-randiose, si splendide... jamais son passé ne pouvait être effacé. C'était le règ'ne de madame de Montespan, et ce devait être sinon le plus g-rand. au moins le plus g"lorieux des règ'nes.
Alors, celle-ci était maîtresse souveraine.
Autant mademoiselle de La Vallière avait fui les honneurs, autant celle-ci les recherchait. Elle avait rêvé un trône : elle le possédait, sans partagée, sans rivalité. La reine n'eût osé lui adresser un reproche. La cour entière ne jurait que par madame de Montespan, et qui voulait des charg*es, des privilég-es, des faveurs, ne s'adressait ni aux princes, ni aux ministres, ni au roi, mais à la marquise de Montespan.
L'amour du roi pour madame de Montespan marquait une nouvelle période dans le règ-ne de Louis XIV, celle de la monarchie absolue; il n'y avait plus ni débris ni souvenirs de la Fronde ; les héros de ce temps étaient dispersés ou morts : le coadjuteur, cardinal de Retz, se condamnait h la retraite la plus obscure pour payer ses dettes, et il
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lie trouvait de consolation que dans quelques amis dévoués et la marquise de Sévigné, sa parente.
Le duc de Beaufort allait combattre les Turcs pour le compte de la République de Venise. Saint- Hvremond se faisait exiler pour sa hardiesse ; Bussy-Rabutin, le railleur, était jeté à la Bastille; La Rochefoucauld, mécontent, se réfug-iait sous sa tente.
La Fronde, môme modérée, avait perdu la voix sous la main puissante qui créait la monarch'e orientale, dit Capefig"ue ; si Louis XIV en avait pu effacer le souvenir sur chaque pierre de Paris, il l'aurait fait; de là les répug-nances pour l'esprit de ruelle, pour la petite coterie dont Ninon de Lenclos était lame: il savait que de là venaient les jeux de mots redoutés, les oppositions de toute espèce contre les actes de son règne, les courtisans et les royales habitudes.
C'était autant pour fuir les tristesses du temps ([ue pour combattre les tendances de la philosophie que s'était fondée la savante colonie de Port-Royal. Cet asile fut la thébaïde de la Fronde, à côté de Paris agité.
Les amours de Louis XIV pour mademoiselle de La Vallière étaient encore de la Fronde; elles se rattachaient à Saint-Germain, h la minorité, à la régence d'Anne d'Autriche, aux filles d'honneur de la reine et de madame Henriette d'Angleterre, aux mousquetaires, aux libres allures de cette cour moitié frondeuse. Avec les amours du roi pour
madame de Montesi)an, la monarchie de Louis XIV allait commencer une nouvelle époque, celle du régime absolu, maf^nifique, oriental : plus d'obstacles déso''niais à la volonté du roi ; toutes les bouches devaient chanter son élog^e ; il pourrait oser ses caprices les plus eifrénés, les actes ]es plus contraires aux lois, l'adultère public, la vie commune avec des maîtresses mariées.
Partout il trouvait des flatteurs, des poètes, des peintres, pour diviniser ses passions, comme celles des rois h Babylone; il était Jupiter, Apollon, le Soleil sur son char, suivi des Heures obéissantes.
Pour dompter de telles passions, les jansénistes du Port-Royal étaient impuissants, parce qu'ils étaient durs, inflexibles, les jésuites seuls pouvaient assouplir un tel caractère; car, pour se faire écouter, il fallait que la voix fût douce et qu'elle l)ût caresser l'idole.
On sait, en efl'et, que pour ramper, glisser, nul r'était plus habile que les jésuites, ces bonnes gens si doux et si inofl^ensifs.
Voiliioù en était la situation. Le soir, en pénétrant dans la salle de VŒil-dcUœuf. nous y rencontrons tous les courtisans en grand costume et attendant le roi. Il était alors sept h huit heures du soir. Le roi ne devait traverser la salle qu'à neuf heures, pour ensuite se rendre à la salle du grand couvert. Il y "avait donc un temps assez long h occuper, et chacun l'employait à sa guise : le plus grand nombre, à deviser, les uns sur les affaires de l'État,
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les autres sur la procTiaine guerre; celui-ci sur la retraite de inadeinoiselle de La Vallière et le triomphe de madame de Montespan, ceux-là sur des sujets beaucoup moins scabreux et beaucoup plus a^^-réables : histoires d'amour et anecdotes libertines, mais bref, tout le monde s'en donnait k cœur joie sur le compte des absents.
Que faire h la cour à moins qu'on ne médise.
— Messieurs, disait l'un, la duche.sse de Sablonville n'a pas de cœur.
— Elle a de l'esprit.
— Méchant?
— Non; caustique, railleur.
— Médisant.
— C'est toujours de l'esprit.
— Un mauvais esprit.
— Allons, allons, dit un autre, de Mercey n'a pas g'ag'né son procès.
— J'ai peut-être beaucoup g'ag-né en le perdant.
— 11 est inutile d'en rappeler, mon cher.
— Je men garderai bien.
— De Villacerf le gag-nera pour toi.
— Moi, messieurs, fit le gentilhomme s'avançant, je suis votre valet. Sachez d'abord qu'on ne gagne jamais avec les femmes. Bossuet y perdrait son latin; Racine, sa candeur: Vauban. ses ruses de guerre. Si elles rendent la place, c'est qu'elles comptent prendre la ville. Si une femme vous crie : Prenez garde î c'est qu'elle espère qu'au bas de l'escalier vous vous casserez le cou.
— Le pauvre liomme a-t-il dû être traité par ces belles pour le leur rendre si bien.
— Si mal vous voulez dire.
— Messieurs, prenez quatre femmes qui ne parlent point la môme lang-ue; eh bien! elles finiront par s'entendre pour faire pendre la cinquième qui surviendra, reprit Villacerf.
En ce moment entrait un nouveau <:i-entilîiomme. Admirablement pris dans sa petite taille, il se balançait en marchant, foulant les tapis de Versailles d'un pas aussi assuré que s'il eût promené sa mine railleuse dans le boudoir de Ninon. Les fils soyeux d'une petite moustache blonde se retroussaient aux deux coins de ses lèvres pincées. Vêtu avec un luxe extrava<^'ant. mais du meilleur ton, il reg'ardait autour de lui avec insouciance, saluant à peine d'une incli.ation de tète la foule des petits g-entilshommes encombrant les vestibules et les corridors.
A son entrée dans la salle des Bassans, il souleva son chai)eau et se jeta sur un canapé.
— Pardieu ! messieurs, fit-il, Sa Majesté se fait bien désirer, ce soir !
— C'est Lauzun, dit le ducd'Arpajon qui ne s'était pas retourné. Quel autre que lui émettrait ainsi à voix haute sa mauvaise humeur?
— Messieurs, je vous propose un reversi. Tout le monde se mit à rire.
— Nous ne sommes pas ici au Palais-Royal, dit le comte de Fiesque.
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— C'est purdieii vnii ! Voyez mes.sifMirs ce 411 (* c'est que de luinter les mauvais lieux. Je ne mets plus les pieds au Palais-Royal de dix ans !
— Il pourrait bien dire la vérité sans s'en douter fit le marquis de Villacerf.
— Tiens, je ne vous avais pas vu, marquis, cria Lauzun apercevant ce dernier; votre main! Que diable ! vous vous faites rare, mon cher.
— Je descends du coche, il n'y a pas une heure.
— Vous fuyez la cour ; vous avez tort. Vous n'arriverez h rien.
— Je l'es^jère bien.
— Allons donc ! il faut être quelque chose en ce monde. Voyez moi ; me voilà à la veille d'être nommé lieutenant général, et, de plus, capitaine des cent g-entilshommes au bec-de-corbin, pour quelques mois.
— Pas plus?
— Croyez-vous, par hasard, que je veuille rester là ? Et la place de g-rand maître, donc ; et le bâton de maréchal ; et le collier de l'ordre *?...
— Lauzun, mon ami, vous me faites l'effet d'un oiseau de nuit qui voudrait voler au soleil.
— Dans quinze jours, j'épouse Mademoiselle.
Et Lauzun, certain de l'effet qu'allait produire cette réponse, pirouetta sur ses talons et disparut dans les groupes.
— Quoi donc?Qu'avez-vous, messieurs? demanda le prince de Montfort, qui. ayant ses grandes entrées à la cour, venait de chez le roi et s'en retournait.
LA GRANDE DBVOTB , V.\
— Il y a, dit le marquis de Noirmoutier, que Lauzun prétend des choses impossibles !
— Son mariag-e, peut-être, avec une princesse du sang", la petite-fille de Henri IV ?
— Cela même.
Ce ne fut qu'une voix pour crier encore h l'impossible.
— Ne savez-vous pas que Mademoiselle l'adore ? dit le prince.
— Le roi consent.
Chacun, des yeux, chercha Lauzun, mais Lauzun avait disparu, trop courtisan pour ig-norer qu'il laissait dans la salle des Bassans plus d'envieux que d'amis.
— Voilà le roi, cousin d'un petit cadet de Gascogne, dit le duc de Castel. '
— Cousin h la mode de Gascogne.
— C'est d'une bonne parenté.
— Dufrény, le poète. Test bien déjà; et plus que ne lésera jamais Lauzun.
— Oui, cela est vrai; mais il faut être Lauzun pour savoir exploiter pareille fortune.
Ici qu'on nous permette de ne point taire l'anecdote qui concerne ce Dufrény.
Henri IV, bon roi, assez peu reg'ardant, quand il s'agissait d'une femme, fût-elle vachère ou duchesse, nous dit-on, coucha tout rustiquement avec une jardinière d'Anet: voilà comment Dufrény se trouva fils de Henri IV, et petit cousin de Louis XIV, qui ne doutait pas de l'origine.
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— Mon beau cousin, lui dit-il quelquefois, von aimez le jeu, le vin et les femmes, ventre-saint-gris '
Dufrény portait sur sa face de véritables armoiries, c'est-à-dire le g-rand nez bourbonnien de Henri IV; ses yeux et son sourire étaient de famille, et il ne lui manquait que la barbe pouicompléter la ressemblance. Du reste, g-rand joueur, l)uveur intrépide, coureur d'aventures et panier percé, il eût plutôt renoncé à son orig-ine que d'y mentir.
Ce fut lui, qui dans sa vieillesse, épousa .sa blanchisseuse, dont l'histoire divertit si fort la cour.
La blanchisseuse était jeune, jolie, ag-acante. un vrai minois de grisette; elle était avec cela travail, leuse, sag"e, honnête, et rêvait le mariage comme toutes les grisettes passées et futures. Or, comme la boulangère, la blanchisseuse avait des écus, et. joyeuse, les faisait sonner dans son sac.
— Quand j'aurai deux cents ducats, se dit-elle, je trouverai un bon parti.
Voilà les deux cents ducats amassés et Imparti qui se présente.
Le drôle qui jetait les yeux sur la blanchisseuse était un valet de chambre d'une bonne maison, mais bête et laid à faire peur à tout autre qu'une grisette qui se marie pour se faire appeler madame.
Le parti est accepté, le mariage décidé, et la blanchisseuse s'en va courant de pratique en pratique.
— Que veux-tu, ma belle ?
LA GRANDE DÉVOTE l.j
— Le paiement d'une petite dette, monsieur. Je me marie, et vous savez quand on entre en ménag'e, on a toujours besoin de son arg^ent.
— C'est trop juste. '
Et chacun de payer son vieux compte, et de souhaiter un bon mari h l'accorte blanchisseuse.
De maison en maison, de porte en porte, elle arrive à celle de Dufrény.
Depuis deux ans, celui-ci la payait en brillantes promesses.
— Monsieur, lui dit-elle en l'abordant, aujourd'hui vous me payerez en arg'ent; je me marie.
— Ton mari est-il bien?
— Nous causerons après, si bon vous semble.
— Tu dis donc que tu veux de l'arg-ent? Eh bien! un point m'embarrasse, c'est que je n'en ai pas, ou, si j'en ai, je n'en ai g'uère.
- 0 mon Dieu! mon Dieu ! que c'est malheureux ! Voyez donc, moi qui me marie !
— Tu me l'as déjà dit.
— Et vous me devez trente pistoles !
— Je ne le nie pas.
— Non, vous êtes honnête, mais vous ne payez point.
— Voyons : qui épouses-tu ?
— Un valet de chambre.
— Diable ! et il se nomme ?...
— M. Manet.
— Mais on n'épouse pas M. Manet, valet de chambre avec trente pistoles.
H) J.A (iUAM)K UKVOTK
— J'ai (quelques (icoriomies.
— Ah bail ! et beaucoup?
— Oh ! quel drôle d'homme vous faites, morisieur Dulréiiy ; on ne peut pas se fAcher avec vouvoyons, (juand me payerez-vous */... Vous ôtes bien aimable tout de mC;me, puis vous avez du talent, a ce qu'il paraît ; c'est bien dommag-e que vous ne payiez pas mieux vos dettes, vous seriez un homme charmant.
« Mon mari; voyez-vous, n'a ni votre figure, ni votre esprit, ni vos manières; mais ra ne fait rien quand le cœur est bon. »
Et voilà la blanchisseuse ne pensant plus à ses trente pistoles, mais racontant bel et bien à Dufrény, qui la fait asseoir et qui l'écoute, ses luttes, ses rêves, ses projets de fortune, et le bonheur qu'elle aura d'être madame Manet.
— Tu dis que tu possèdes deux cents ducats? dit Dufrény qui se rappelait surtout cette particularité.
— Gag'nés à la sueur de mon front.
— Ça ne fait rien.
Et voilà Dufrény qui suppute dans son cerveau tous les châteaux, que l'on peut bâtir — en rêve — avec deux cents ducats, et qui, à la dérobée, regarde la gentille blanchisseuse.
— A- quoi pensez-vous ? monsieur Dufrény. dit celle-ci.
— Si le nom de Dufrény te plaisait mieux que celui de Manet.
LA GRANDE DKVOTK 17
— Sans doute; il est plus joli.... il est surtout mieux porté, fit-elle eu baissant les yeux.
— Eh bien ! ajouta Dufrény, tu as deux cents ducats et tu es charmante, ma divine; moi, j'ai trente pistoles, — que je te dois, — et je suis valet de chambre du roi... je t'épouse.
— J'accepte, fit la bhincliisseuse, valet de chambre pour valet de chambre, vous l'êtes du roi, et vous me plaisez mieux que l'autre,
Le mariag*e se fit, et, dans la môme semaine, Uufrény joua et perdit la dot.
Madame Dufrény pleura.
— Ne pleure pas, dit le mari, je suis au mieux avec le roi, et je ne lui ai pas encore demandé mon cadeau do noces.
Et voilà, Dufrény, les poches vides, se promenant à Versailles et g-uettant le roi.
— IngTat ! s'écrie Sa Majesté en l'apercevant, tu m'abandonnes, je ne te vois plus ; qu'as-tu fait depuis si long-temps ?
— Sire, je me suis marié.
— Encore ?
— Ce n'est que la troisième fois.
— Tu as dil dépenser beaucoup d'argent ?
— En jouant, oui, sire ; mais le mariag-e ne m'a coûté que trente pistoles.
Et Dufrény de raconter son histoire avec sa blanchisseuse, et le roi et les courtisans de rire aux éclats.
— Oh ! sire, quelle étrang-e chose que la vie! que de sots merveilleux et de chutes rapides I
18 LA UUANDli DlîVOTIi
— Tii nv:^ (]u'uii fou !
— Bah ! sire, Sa Majesté mon grand-père ni<* pardomierait ma blanchi.sseu.se en faveur de sa jardinière d'Anet.
— J(3 ne serai jamais a.ssez puissant pour t enricliir, dit le roi en riant, car c'est encore une pension que tu me demandes, n'est-ce pas ?
Louis XIV pensionna Dufrény, et toutes les dames de la cour firent blanchir leur lin;ie chez madame Dufrény, dont le mari ne fut jamais pluriche.
— Enfin, se répétait souvent Dufrény, en manière de consolation, pauvreté n'est pas vice.
Mais un. certain jour que Taig-uillon sans doute le pinçait plus fort :
— C'est bien pis, ajouta-t-il.
Mais revenons à la cour de Louis XIV Le roi parut. Toutes les voix cessèrent, et les courtisans se rangèrent sur son passage. Contre l'habitude, personne ne fut invité au souper, et le roi, le visage soucieux, se contenta de traverser la salle, adressa quelques mots au prince de Montfort et au duc de Charost, et. saluant de la main, il s'éloigna. Les courtisans défilèrent, et le plus grand nombre descendit par les derrières et gagna la cour de marbre. Quelques autres restèrent, et plusieurs capitaines regagnèrent la salle des gardes, où leur service les appelait.
— Vraiment ! fit-on.
— Pardieu ! dit un de ces derniers qui marchait à
LA GHANDH DEVOTE 19
cùté du marquis de Villacerf, je me creusais la tête, tout ce soir, pour deviner le motif qui fait notre ami aussi méprisant pour les femmes; je l'ai trouvé.
— 11 est amoureux de mademoisel'e de Simeuse, et, de plus, il l'a été de Madame de Cantal. Eh bien I le pauvre marquis a été deux fois éconduit.
— Voilà qui explique tout.
— Messieurs, dit celui-ci que son fleg-me n'abandonnait jamais, il y a du vrai dans ce que vient d'avancer M. d'Espars ; et je vais vous dire la vérité entière. J'ai aimé madame de Cantal...
— Ah ! tit-on ; enfin, il avoue...
— Huit jours f
— Mademoiselle de Simeuse, de vendredi dernier h mardi, qui était hier, ce qui fait quatre jours. Aujourd'hui, j'aime madame la comtesse de Presles. Or, je n'ai été éconduit nulle part, je me suis retiré ; je me retirerai peut-être encore, mais on n'éconduit pas le marquis de Villacerf. Ma graude.colère contre les femmes voulez-vous que je vous la dise ? La voilà: c'est qu'à les entrevoir, elles sont charmantes et qu'à les approcher elles sont détestables.
— Monsieur de Villacerf, c'est que vous n'approchez pas assez; je vous assure que de très-près elles sont ravissantes, fit le comte de Verne.
— De loin, continua de Villacerf, elles ont toutes les perfections, toutes les qualités; arrachez le fin tissu qui les recouvre, ce sont des couleuvres^
20 LA (iUA.NDli DEVOTE
<les sirènes ; elles n'OTit en partag-e que la ruse, l;i vanit('^, rhy[Ocrisie, l'é^oïsme...
— Mon ami, mon ami, cet homme est fou î Celui qui venait de prononcer ces paroles était
Gaston de Montaubert s'adressant h son frèr. Maurice.
Le jeune homme entrait brillant, rayonnant, vêtu de son plus bel uniforme, le front animé et hsourire, un sourire franc et jeune, stéréotypé sur les lèvres.
— Qu'as-tu demanda Maurice qui avait l'air aussi triste que son frère avait l'air heureux,
— J'aime.
— Encore !
— Cet homme ne sait ce qu'il dit en blâmant les femmes, pauvres ang'es à qui l'homme seul coupe les ailes. Moi je te dis que les femmes sont de^ ang'es. ,
— Songes-tu à mademoiselle de Lansac ? i
— Qui te parle d'une ingrate qui ne m'a jamais aimé, qui me fuit, qui me fait fermer sa porte, une femme qui boude î
— C'est vrai, j'oubliais que tu l'avais oubliée... Tu es bien heureux de pouvoir oublier, toi î
— Elle ne m'aime pas te dis-je : je veux un amour partag-é.
— C'est juste. Tu ne doutes de rien, toi; tu cours au-devant des conquêtes, et tu crois à l'amour de la première famme dont les yeux noirs se sont rencontrés avec les tiens.
— Erreur... je devine h coup sûr quand une femme m'aime.
C'est pourquoi tu adores la duchesse de Lamolle?
— 11 s'agit bien de cette prude.
— Ah !... C'est la petite du Fronoy qui te captive, alors ?
— Tu es loin !
— Il y a deux jours. . .
— 11 y a deux jours, pardieu! ce n'est pas aujourd'hui, alors. N'as-tu pas entendu le marquis de Villacerf, un homme qui hait les femmes et qui ose en regarder quatre dans une semaine ? Je te dis, moi, que je suis amoureux fou de mademoiselle de Risbourg.
— En voici la première nouvelle.
» Tous les officiers étaient alors réunis dans la salle des garde?.
— Messieurs, fit une voix, soyons galants, et ne demandons pas à cette beauté ce qu'elle vient faire
X"'ne femme vêtue de noir et le masque sur le
visage, entrait en ce moment. Elle salua de la tête
et alla droit à Maurice de Montaubert, qui, le
front dans ses mains, écoutait à peine les exploits
brillants de son frère.
— Venez, dit cette femme à haute voix.
Une femme se présentant dans cette attitude mystérieuse, et disant a un gentilhomme de la suivre. il n'y avait nul moyen de résister.
22 L\ (iKANDi; i)i;v(jTi;
— Où iiKî iiH.'noz-vous ? dernanrla Maiiii<<' a peine hors de la salle; des gardes.
— Le comte de Montaubert aurait-t-il par hiXsard peur d'une feminei' Non certes, n'est-ce pas. Venez donc, alors.
Maurice mentait en assurant qu'il n avait peur de rien. Il avait peur de se renr-ontreravec madame de Montespan, soit qu'il ne voulut pas d'un roi poui* rival, et que son amour-propre, s'en trouvât froissé, soit qu'il eût l'orgueil de désirer êti*e seul et que son amour ne pût descendre à souscrire à toutes les mesquines combinaisons des liaisons défendues.
Il fuyait madame de Montespan depuis le jour fatal où il avait appris la décision de son triomphe. Cette révélation l'avait accablé; mais il s'était résigné, se jurant qu'il serait aussi fort et aussi fier qu'elle était ambitieuse. Elle avait tout fait pour le revoir: Maurice s'était montré inexorable. Elle lui avait écrit : Maurice, petit officier de fortune, n'avait point daigné répondre à la royale favorite. C'était jouer gi^os jeu ; mais il' soutenait n'avoir plus rien à perdre.
Madame de Montespan, parvenue au faite de la grandeur, n'ayant plus rien à ambitionner dans ce monde, aimée du monarque le plus riche, le plus honoré, le mieux servi, reine en quelque sorte du plus grand peuple de la terre, et débarrassée du mari qu'elle haïssait, n'était pas encore assez puissante pour triompher de la vertu de l'homme qu'elle allait aimer.
Eh bien ! par une de ces bizarreries de la nature qui ne peuvent s'expliquer, et qui prouveraient encore quelques bons sentiments dans l'Ame la plus pervertie, madame de Monlespan qui, rongée par l'ambition, avait négligé, oublié, méconnu Mnurice, ne songeait plus qu'a lui, ne rêvait plus que de sa belle et magnifique nature. Que les courtisans de sa haute fortune lui semblaient petits, rampants, auprès du noble cœur qui l'avait recherchée quand elle n'était rien, et qui la fuyait maintenant qu'elle pouvait tout pour lui! Elle h; fit demander; il ne vint pas. Devant le roi, devant toute la cour, elle l'interpella, lui reprochant son peu de courtoisie à son égard. Maurice lui répondit avec dignité, déguisant habilement ses réponses agressives sous une enveloppe d'urbanité militaire.
Une Mortemart ne pouvait s'y méprendre.
Elle se mordit les lèvres; une seconde, elle médita une éclatante vengeance contre l'homme assez hardi pour repousser ses avances, pour ne pas se courber devant sa beauté, son esprit, sa fortune, pour la mépriser au miliau de la cour pompeuse où elle trônait en souveraine absolue. Mais elle revint à des sentiments meilleurs; ce n'était pas une méchante femme. Toute puissante, l'histoire ne fait mention que de quelques criminelles pensées que le temps devait effacer. Elle ne fut ni une madame des Ursins, ni une madame de Maintenon; elle ne fut qu'une maîtresse jalouse.
Le c^ur de madame de Montespan se rouvrait
24 i.A (jkanih: iji:\oti'.
tout entier iiiix illusions de sa première jounesso. Elle redevenait b')nne p.ir l'amour. S )n caractère impérieuxet irritable avait le dessous dans la lutte ' intime qui, chez elle, se livrait intérieurement. Forte alors, retrempée à cette source divinfi où son cœur se plonj^eait, elle se promettait do n'user de son autorité que pour faire le bien et de n'opposer au mépris insultant de Maurice qu'une protection anonyme.
Or, un matin, Maurice, se réveillant, fut bien surpris de voir ses deux frères Henri et Gaston accourir chez lui tout joyeux.
— Nous te félicitons, lui dirent-ils.
— Et de qu )i, mort-Dieu? D'avoir, sans débrider, dormi jusqu'à neuf heures ?
— S:)it, puisque la fortune te vient en dormant.
— Quelle f)rtune?
— Certes ! appuya Gaston ; et si c'était à moi que pareil bonheur arrivât, je n'aurais point étédélaissé par la bellede Luxange, et je ne serais pas surtout obligé de me venger de madame de Brème, une femme de vingt-neuf ans... C'est une horreur!
— Que diable ! si je comprends un mot de tout ce que vous me chantez là ! Tenez, à vous dire vrai, je ne dormais pas, je rêvais... Laissez-moi continuer mon rêve, et allez au château sans moi.
— Mais puisqu'il est devant toi, là, sur ta console; tu ne le vois donc pas? dit Gaston.
— Quoi, mort- Dieu !
— Mais ton brevet de colonel î
LA GRANDE DÉVOEU 25
— Colonel, moi?... Vous rêvez!
— Tu viens de nous avouer que c'était toi.
— Pardieu ! la farce est bonne; moi colonel î
— Des d raflons du roi.
— Puisque c'e..t Lauzun! je savais bien que vous étiez fous.
— Lauzun est lieutenant-général; de plus, il a obtenu le commandement des cent gentilshommes au bec de corbin de la maison du roi.
— C'est un heureux coquin.
— Et toi, tu le remplaces aux drngons.
Et Gaston tendit à son frère le brevet signé du iroi qui lui donnait la charge créée pour Lauzun,
— Je le vois, dit-il, je le lis, mais je ne le crois pas encore.
— Nous le soignerons, dit Gaston avec résignation; tu préviendras madame de Chauliou que je ne 3eux y aller ce soir; d'aboi'd j'ai allai re avec madame de Granvel, puis je m'établisgarde-malade lu chevet du comte de Montaubert.
— J'y suis! exclama Maurice; je devine: c'est rrai, vous aviez raison: je suis bien colonel des iragon> du roi, mais je ne le serai plus ce soir.
— C'est plus grave, dit Gaston; le vent a changé, nais notre frère est au plus mal.
— Gaston ! dit Maurice, tu m'accompagneras chez e roi.
— Pauvre Maurice ! soupira Gaston.
— Je veux le voir, au conseil, aujourd'hui même, ît lui rendre ce brevet dont je n'ai que faire.
26 LA (JHANIiH DKVOTR
— Oh ! pour le coup, c'est fini ! exclama Gaston s'il en réchippe, c'est que Dieu aura eu pitié <I mon désespoir.
Et Gaston se sauva bel et bien pour ne pas en entendre davantage.
— Henri, c'est toi alors qui m'accompagnera . dit Maurice s'adressant à son cadet.
— Mais tu n'y songes pas ! dit Henri beaucoup plus calme que Gaston et ne comprenant pas moi: toute la portée de l'acte que préméditait son frér» rendre un brevet au roi, qui t'en a jugé digne, c'^ l'insulter gravement.
— Telle n'est point mon intention ; ce brevet ne vient pas du roi, mais de la favorite.
— Mais il est signé du roi.
— Oui... je le sais bien... mais je te dis que c'eî madame de Montespan qui me fait colonel, et j( ne le veux pas, comprends tu ?
Et le jour même Maurice, qui avait ses entré dans les petits appartements, se portait sur le passage du roi.
Ce fut madame de Montespan qui vint à passe
— Colonel, fit-elle, recevez nos félicitations.
— Je ne suis pas colonel, madame, dit Maurice dont la voix trahissait l'émotion et dont une mortelle pâleur couvrait les traits.
— Que voulez-vous dire, monsieur ?
— Madame, le roi a été mal éclairé sans doute, mal conseillé; il s'est mépris : je ne mérite pas la charge dont il a daigné m'honorer, et je vous prie,
LA GRANDE DÉVOTK 27
madame, vous qui ayez l'honneur d'approcher de Sa Majesté, de le supplier de reprendre ce brevet- Et Maurice, tirant le parchemin de sous son justaucorps, le tendit à madame de Montespan, qui s'en saisit ayec un mouvement d'emportement qu'elle ne sut ou ne put réprimer.
— C'est bien, monsieur, fit-eile, le roi sera instruit de ce refus, et Sa Majesté en pensera ce que bon lui semblera.
Maurice s'inclina respectueusement. Cette fois, la marquise de Montespan eut un éclair de hainç dans les yeux.
— Encore vaincue ! se dit-elle.
Cette rencontre avait été la dernièi'e entre les
deux amants. Maurice, plus qu'autrefois encore, avait fui madame de Montespan, et celle-ci, cherchant à oublier le fier jeune homme, n'avait recherché aucune nouvelle entrevue. Et c'est à madame ie Montespan que songeait Maurice, tout en suivant a femme qui l'entraînait. Il était alors sur la grande route de Saint-Cyr, il faisait presque nuit, et un '.arrosse était devant lui.
— Montez, monsieur, dit l'inconnue.
Un laquais ouvrit la portière, tendit le marchepied, et Maurice, dont l'hésitation ralentissait les Tiouvements, regarda de tous côtés, et n'apercevant •ien à sa gauche que les premières maisons de ^'ersailles, et à sa droite la route se déroulant au nilieu de la campagne teinte des premières lueurs lu crépuscule, il se décida, et monta. A peine la
28 LA GKANDE DÉVOTK
portière se fuf-elle refermée qu'il se repentit. Mais il était trop tard : le carrosse rentrait dans Verrai] les, toui nait la rue de Satory, et, brûlant le pavé, traversait la place d'Armes et gagnait l'avenue de Paris.
— Attendons jusqu'à Viroflay, se dit-il.
A Viroflay, un méchant hameau alors de quatorze mais')ns, il voulut descendre, mais il s'apeTxut que les portières étaient fermées extérieurement, de manièreà ce qu'il ne pût les ouvrir. La soirée s'avançait, il faisait presque nuit; il interpella les deux laquais, il fil tapnge, et personne ne lui répondit.
— Nous verrons a Sèvres, se dit-il.
A Sèvres, il en fut de même. Le carrosse s'arrêta dix minutes à peine, le temps de relayer, et repartit à fond de train, sans qu'un palefrenier ou un laquais daignât répondre à M. le comte de Montaubert, qui se morfondait et paraissait trouver la plaisanterie de mauvais giût; mais il se résigna. Or, grand fut son étonnement quand le carrosse, quittant la grand'route, s'eng;igea dans plusieurs ruelles, et, tournant sur les derrières d'un parc immense dont les arbres séculaires couronnaient les murs de clôture, pénétra dans le parc par une grille de service, et roula silencieusement dans les allées ombreuses.
Maurice essaya d'ébranler la portière, qui, à son grand étonnement, céda sans trop forte pression. Il sauta à terre et s'approcha du cocher pour l'interroger; mais celui-ci tourna aussitôt bride, et, fouettant ses chevaux, il s'éloigna avec rapidité.
Maurice n'était point de ces esprits brouillons et irréfléchis comme celui de Gaston son frère. Il lui fallait en toute circonstancele temps de la réflexion. Aussi ne pensa-t-il à se précipiter sur les pas du carrosse que lorsque celui-ci fut à une certaine distance; il arriva h la grille, elle était fermée; il en mesura la hauteur, elle pouvait avoir une douzaine'de pieds.
Quant à escalader les murailles, il n'y fallait pas penser davantage : défendue par une rangée de gros arbres rabougris, elles étaient séparées du sol par un large fossé rempli d'eau. Devant lui se déroulait un vaste tapis vert bordé de chaque côté par deux allées de peupliers, avenues larges, profondes, mystérieuses, se perdant à une portée de mousquets pour se rejoindre au perron d'une petite maison que l'œil devinait à travers les éclaircies d'une foret de sapins.
Maurice, bien convaincu qu'il était prisonnier, résolut de se/diriger vers l'habitation; il n'avait pas fait",vingt-cinq pas qu'il se trouva en face de la marquise'de Montespan. Elle était vêtue de blanc, et d'une beauté si parfaite, que Maurice fut ébloui et subjugué.
— Monsieur le comte de Montaubert, fit-elle, merci à vous d'être venu visiter une pauvre recluse ? Vous voyez une pénitente désolée, continua la favoritej'royale, une malheureuse pécheresse qui si'est imposée trois jours de retraite. Monsieur le comte me fait-il l'offre de son bras? »
30 LA GRANDE DÉTOTB
Et la marquise, sans attendre la réponse du jeune capitaine, s'y suspendit avec coquetterie.
— Madame, j'étais tranquillement à Versailles, dans la salle des Gardes... quand...
— Ne trouvez-vous pas que ce parc est superbe ! cette petite maison, que vous apercevez là-bas, charmante! N'ai-je pas un ciel fait tout exprés? Regardez, monsieur, comme il est beau ?
— Ce n'est point de cela, madame, que...
— Oh ! ne craignez pas pour moi les jaloux, les envieux, je prétends ne recevoir personne, entendez-vous, monsieur le comte? personne! Aucune femme ne m*a suivie... Je suis seule. Mon pauvre Maurice, avec une vieille servante et un nègre qui ne sait pas un mot de Français. Vous voyez bien qu'il n'y a nulle crainte, et que le roi ne soupçonnera jamais qu'il faille tant de temps pour faire le voyage de Fontainebleau.
— Madame, vous êtes libre...
— Voyez ce paysage î Ne se croirait-on pas en Italie? Ne dirait-on pas une de ces tièdes nuits de Naples et de Venise, où la brise molle vous caresse en vous rafraîchissant.
— Madame ! murmura cette fois Maurice d'une voix intelligible.
La marquise de Montespan s'appuyait nonchalamment sur le bras du gentilhomme. Les paroles, en s'échappant de ses lèvres avaient comme un écho dans le parc, et vibraient à l'oreille du jeune homme comme une mélodie céleste. Ses cheveux
noirs, que nul peigne ne retenait, se soulevaient au caprice du vent, flottant autour d'elle en découvrant son cou et ses blanches épaules.
Maurice frissonnait à ce doux contact.
— Vous êtes un enfant, lui dit-elle, un fou... Venez, suivez-moi...
Et le roi, madame.
— Le roi n'existe plus pour moi.
« Venez, Maurice; demain vous serez libre, vous
me mépriserez, vous aurez le droit de dire à tous : « Voyez, voyez cette femme! cette femme siorg-ueilleuse, si vaine si amoureuse des grandeurs? cette femme hautaine que vous redoutez, et que pas un de vous n'oserait offenser ! cette femme devant laquelle vous vous courbez? Eh bien? elle est ma maîtresse!... »
— Je ne dirai pas cela, madame, j'en suis incapable. Vous savez bien que je vous aime! Votre ingratitude n'a rien détruit en moi de la passion que M vous y avez allumée. Je vous aime et je vous respecte, * non comme la maîtresse royale, mais comme l'amante
de mon cœur. Je vous aime, mais je veux fuir.
— Maurice, vous m'obéirez pour la dernière fois, vous resterez.
Le comte prit les deux mains de la marquise de Montespan dans les siennes.
— Mais le roi ?
— Le roi pas plus que le moindre de ses sujets, n'est à l'abri des accidents de ce monde.
La nuit était claire. La lune argentait de ses
32 LA GRANDR DÉVOTR
rayons multiples les cimes des lauriers roses et des sapins. Une brise folle courait dans le feuillage, et le parfum des orangers montaient dans l'espaœ e embaumait l'air. Maurice saisi d'une émotion indicible se laissa entraîner sans mot dire.
LA GRANDE DKVOTK 33
L'entrevue. — L'évanouissement. — Madame de Surgôres. — La supplique ei l'histoire de madame Scarroa. — Lauzun toujours en quête de la grande Mademoisalle- — Mademoiselle de Lnnsac. — La <atii>trophe terrible.
Trois Jours après l'entrevue de madame de Montespan et du comte Maurice de Montaubert, celui-ci se disposait à rejoindre son régiment, en route pour la Flandre, et la première, avec grand fracas et en fastueux équipage, revenait de son voyage de Fontainebleau. Mais déjà, le surlendemain, la favorite royale accourait se reposer de ses fatigues et du poids de sa gloire à l'hôtel d'Albret, témoin souvent des succès de mademoiselle de Tonnay-Charente.
Le vieux comte d'Albret avait vu madame de Montespan toute petite. Il lui en était resté un grand amour pour cette femme, qu'il admirait dans son esprit et qu'il excusait dans ses fautes.
• fi LA fJKVNDR I)/-!VOTK
C'ôuiit, là (lUf; l;i puissanie maîtresse oubliait, volonliers ses triomphes pour se reporter aux. boaux jours de sa premièie^jeunesse ; et ce fut là surtout qu'au temps de ses malheurs, elle vint se consol* do l'ingratitude et de la perfidie humaines.
Elle se disposait à entrer délibérément dans le grand salon où se tenait ordinairement le vieux, gentilhomme, en compagnie de quelques dames, quand une porte réservée, donnant sur le corridor s'entr'ouvrant, elle se trouva en face de Maurice.
— Merci, lui dit-elle en lui tendant la main; cVbien à vous d'être venu.
— Ne me remerciez pas, madame.
— Vous ignoriez peut-être ma présence ir-i aujourd'hui?
— Je ne me suis présenté dans cette maison qu" dans l'esprit de vous y rencontrer.
Un sourire de joie frangea les lèvres de la dans l'espoir de favorite.
— Vous voyez bien que vous m'aimez un peu. fit-elle en se rapprochant du huguenot.
— Je n'ai jamais nié cet amour. Mais j'aimeraimieux vous voir morte que dans les bras de l'homme que vous dites tromper pour moi, quand vous me trompez pour lui.
— Venez-vous donc m'assassiner? dit la marquise penchant sa belle tête sur l'épaule de Maurice, et la relevant avec coquetterie.
— Non, dit celui-ci avec un pâle sourire, je viens vous faire mes adieux.
— Maurice, dit madame de Montespan d'une voix pénétrante, vous êtes un enfant; vous partez à l'heure d'être heureux. Laissez donc faire la fortune et mon amour. Restez... Dans deux ans, vous êtes lieutenant-général du royaume. Un jour, vous serez pair de France, et le collier de l'ordre brillera sur la dentelle de votre justaucorps bleu.
— Laissez-moi, dit-il, et ne profanez pas l'amour que j'ai au cœur p*ar des calculs ambitieux. Que m'importent votre lieutenance, votre pairie, votre collier! Je n'avais rêvé que vous, mais vous seule...
— Partez donc! fit madame de Montespan avec douleur; ma destinée m'attache auprès du roi.
— Et moi, la mienne m'exile de tout ce que j'aime !
Les portes s'ouvraient. On annonça la princesse d'Harcourt, une ennemie de la marquise. Une larme roula sur sa joue et tomba sur sa main. Elle détourna la tête. Une lutte se livrait dans son cœur. L'orgueil triompha, et l'amour fut vaincu. Sa main hu mide encore effleura les lèvres de Maurice, qui s'éloigna vivement.
— Madame Scarron, fit d'une voix émue la marquise de Montespan à une jeune femme qu'elle apercevait à l'autre bout du corridor, soyez donc assez bonne pour prévenir le maréchal que je suis attendue ce soir par le roi, et que je n'aurai pas le plaisir de le voir.
Mais le maréchal comte d'Albret avait entendu la voix de la favorite, et accourait pour la recevoir.
36 LA (JKANpIS DKVOTK
— Vous ne nous quitterez pas ainsi! fit-il avec galanterie.
«M lis comme vous êtes pâle! SoufTrez-vous, marquise?
— Oui» en effet, je ne me sens pas bien... La chaleur sans doute.
— Mais, marquise !...
— Oh. I ce n'est rien... une légère indisposition.
— Il ne faut rien négliger, marquise, quand il s'agit d'une santé aussi précieuse que la vôtre.
Et se tournant vers la future madame de Maintenon :
— Madame Scarron, de grâce, je vous prie, appelez mes gens ; que Bornier descende à l'instant, l'état de la marquise exige les plus grands soins.
Mais avant qu'on l'en eût priée, madame Scarron s'était déjà multipliée, et madame de Montespan, étendue dans un fauteuil recevait d'elle les soins les plus empressés.
Celle-ci avait failli s'évanouir, et repoussant doucement la main blanche de la jeune femme :
— Merci, ma bonne madame Scarron, disait-elle: vous êtes la charité en personne. Mais laissez-moi, ne prenez point tant de peine, je mi3 sens mieux; je ne sais vraiment le sujet qui a pu, chez moi, occasionner ce malaise.
Quelques minutes après, en effet, le visage de la marquise avait perdu sa pâleur et reprenait sa sérénité. Bientôt il ne fut plus question de cet instant d'indisposition; et, les cercles se formant.
LA GRANDE DKVOTE 37
on entoura le marquise avec un grand respect. Là, comme partout, elle était reine par l'esprit et la beauté, comme la veille La Vallièro l'était par la justice et la bonté de son cœur.
Derrière le cercle, à quelque distance, se tenait dans une attitude modeste la veuve du pauvre culde-jatte Scarron.
Comme on le voit, celle-ci faisait tout doucement son chemin. De petite orpheline recueillie par pitié, elle était devenue madame Scarron ; puis, tirant profit de sa beauté, de sa rouerie, de son hypocrisie et de sa piété, après avoir été nourrie par la charité de la paroisse Saint-Eustache et s'être fait pensionner par Villars, Beuvron, les trois Villarceaux, [ Montchevreuil et bien d'autres, elle était parvenue '^' à se faire admetti'e à l'hùtel de la rue de Richelieu fet à l'hùtel d'Albret.
Un moment déjà, elle avait cru avoir attiré le regard du roi, mais celui-ci s'en occupait plus. En attendant, elle continuait son rôle de solliciteuse, atin de ne pas s'éloigner les mains vides s'il lui fallait quitter la place. Ayant appris que le nom de son mari répugnait au roi, elle avait tout fait pour qu'on lui permit d'en changer. Cette permission lui avait été accordée, et elle se nommait alors madame de Suggères.
Mais Ninon de Lenclos, qui, après l'avoir beaucoup aimée et pratiquée, ne pouvait plus la sentir, la contraignit encore à faire choix d'un nouveau nom.
Elle l'appelait madame Suggères; « et, ma foi!
'^S r.\ fîHANDR Dl'iVOTK
<li.saitelle, le nom est, bien trouvé. ?3n efït^A, madarri' (le La Sablière lui a siinr^^èré dV'pmser le ful-(l< Jatlc Scarron; lo maréchal d'Albret, le duc d Richelieu et les trois Villarceaux lui ont sugf^éi de le délaisser de son vivant et de le reniei* après s;i mort; l'abbé Gobelin lui a suggéré de faiie 1 {)rude; enfin, l'ambition et l'ingratitude lui on suggéré de prendre dans l'e-prit du roi la bienfaitrice qui l'avait tirée de la mi>ère p )ur liii confier ses entants. »
Celle-ci, contrariée de l'épigramme, acheta un Jour la terre de Maintenon et en prit ie nom.
— C'est madame Maintenant, dit Ninon.
Mais la prude laissera dire, et continuera à gagner du terrain. Le roi s'habituera à sa personne. Il trouvera presque qu'elle a de l'esprit et en conviendra le soir avec madame de Montespan, qui ne lassera pas de dire un bien inouï de sa protégée.
A quelques pas d'elle causaient deux jeunegentilshommes : l'un était Henri de Montauber;. haïssant un jour cette femme, et l'adorant le lendemain. Il avouait alors que la passion l'avait égaré, il se jetait à ses pieds et la suppliait de lui pardonner. Madame Scarron jouait la comédie a ravir. Elle se révoltait et s'indignait qu'un homme qu'elle avait la faiblesse cVaimer, un homme poirr qui elle avait été coupable et qui l'avait mise da7is la nécessité de rougir, osât l'accuser et prêtât l'oreille à d'infâmes calomnies. Puis, se radoucissant, elle versait de grosses larmes, se disait malheu-
LA (iRANDE DKVOTE 39
[•euse, et, avec des transports et des soupirs, jetait 5es beaux bras blancs autour du cou du jeune gentilhomme.
Celui-ci, vaincu, eût sur les Évangiles juré que madame Scarron était pure comme les images sur fond d'or qui ornaient son missel. Celle-ci forte alors, parlait du bon Dieu, du Paradis, de laVierge et invoquait tous les saints dormant dans les niches de Notre-Dame. Oh ! la vertueuse femme, et que Henri se repentait d'avoir un instant cru aux sottises des Vil lacer f, des Lauzun et des d'Effiat.
Ce soir-là, madame de Montespan, touchée de la déférence que madame Scarron montrait pour sa personne et de l'empressement qu'elle avait mis à lui prodiguer ses soins lors de son évanouissement répondait à ses avances par quelques mots charitales.
11 y avait une si grande différence entre ces deux emmes, que la politesse froide de madamç de VIontespan pouvait paraître un événement. Quant i madame Scarron, elle redoublait d'amabilité uiprès de la favorite royale.
— Madame, lui dit la première, je parlerai au oi dans votre intérêt. Il est vraiment fâcheux que a veuve d'un de nos bons poètes comiques soit •ondamnée à une existence mesquine.
— J'ai toujours sollicité en vain près de Sa Majesté, 'épondit madame Scarron avec humilité.
— Si le roi vous connaissait mieux, il serait plus uste envers vous.
40 LA (iK\NI)R DlWoTK
— Jo mets entre vos mains le sort de ma supplique.
— Je ne l'oublierai pas, dit madame de Montespan, qui ne l'oublia pas en effet, mais qui alors Içruf}rait à quelle femme elle avait affaire et ce que cett*' femme lui réservait dans l'avenir.
La veuve s'éloigna triomphante.
Quelques jours auparavant, cependant, elle avait remis une supplique à Louis XIV en personne et n'avait reçu aucune réponse : elle ne se découragea point pour cela, et n'en devint que plus importune.
11 faut entendre certaine dame de la cour, s'aidant de madame de la Ferté, raconter cette démarche de la future madame de Maintenon près du roi.
Le roi un jour recevait des placets, que des femmes, des moines, de vieux officiers lui remettaient. Tout à coup, je vois s'avancer vers Sa Majesté une belle femme, habillée de noir; je la reconnais tout de suite : c'était cette dame qui proclamait si haut les belles qualités de Louis XIV, le jour de son entrée à Paris avec la jeune reine. Le roi, en recevant le papier que lui remit son admiratrice, se montra peu reconnaissant, car il lui tourna promptement le dos, et je l'entendis, lorsqu'il passa près de moi, dire au duc de Saint-Aignan :
« Il pleut en vérité des 7nénioires de madarae Scarron. Quand cessera-t-elle de m'obséder ? »
— Par bonheur, dis-je à la maréchale, cette pauvre suppliante n'a pas entendu. — Oh ! me répondit madame de la Fertéj quand elle aurait eu l'oreille
affligée de ce mauvais compliment, cela ne l'aurait pas dégoûtée de solliciter; je connais la daine, rien ne lasse sa persévérance. Il y a deux ans qu'elle demande sans succès: savez-vous ce qu'il en est résulté? C'est qu'elle se présente de plus en plus fréquemment. Depuis six mois, madame Scarron pourrait être prise pour un personnage des tapisseries de Saint-Germain, du Louvre ou de Fontainebleau. Mais l'histoire de cette intrépide solliciteuse est piquante; si vous voulez monter dans mon carrosse pour retourner à Paris, je vous la raconterai chemin faisant. » J'acceptai. — Je fus une des premières protectrices de la dame au placet à son arrivée dans la capitale, reprit madame de LaFerté • /"•
quand nous fûmes dang son équipage : Je me suis Kam
brouillée ensuite avec elle pour de petites raisons qu'il serait trop long de rapporter. Je ne vous en dirai pas moins sur elle la plus exacte vérité. Cette veuve, qui se nom mait, étant demoiselle, Françoise J^
«TAubigne, est née d'un gentilhomme et de la fille [ )
(lu geôlier de Niort.
D'Aubigné ayant été emprisonné dans cette ville, comme prévenu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie, devint amoureux de la fille de son gardien, la séduisit et lui promit d'en faire sa femme, si elle par venaitàrompie ses chaînes et consentait à fuir avec lui. La jeune personne fit plus: elle vola son père, puis s'abandonna à la bonne foi de son amant, qui l'emmena avec lui à la Martinique, où il l'épousa.
\2 l\ (iHAM)K DKVOTK
M;i(l;uno (J'Aul)i}^nf* eut, au Nouveau-Monde, dou {^'arçons ot deux filles : ne nous attachons qu'a Kran roise, qui passa en France a l'âge de quinze an sous la conduite de madame de Blénac, femme i\\i ;,'Ouverneur de la Martinique. Françoise éiait pr< - (ligieusement jolie : cette qualité, qui est une beli iv.commandation auprès des homme>, devient souvent un titre d'exclusion auprès des femmes. Il en tut ainsi pour mademoiselle d'Aubigné. Sfiit que le <::ouverneur se fût montré trop prévenant aupr^ d'elle durant la traversée, soit que madame de Blénac craignît que cela n'arrivât plus tard, la jeune insulaire fut abandonnée par cette dame a la Rochelle.
Vous savez, ma chère comtesse, poursuivit la maréchale, avec quel empressement'on prête aux riches. Or, il faut qu'en fait d'intrigues mademoiselle d'Aubigné ait été bien opulente, car on lui a beaucoup prêté. La chronique scandaleuse veut qu'elle ait passé en Poitou des bras d'un simple villageois borgne, bossu, boiteux, dans ceux du marquis de Chevreuse, puis dans le lit d'un juge, enfin sur le dur matelas d'un jeune bachelier, qui tour â tour abandonnèrent cette fleur de beauté, après l'avoir entr'ouverte, fait épanouir et presque flétrie. Elle s'achemina un beau matin vers Paris, où tout intrigant qui calcule bien, vient tôt ou tard.
Françoise, avait du marquis de Chevreuse des lettres pour la comtesse d'Olonne et pour moi ; je la Yis arriver â mon hôtel conduite par une demoi-
LA GRANDE DKVOTE 43
selle David, fillo d'une laid(iur repoussante, chez qui elle était descendue. Je faisais cas de la protection du marquis, je m'employai volontiers pour placer mademoiselle d'Aubigné en qualité de demoiselle de compagnie. Elle était belle comme un lutin : aucune dame n'en voulait, parce qu'on craignait que les hommes ne la voulussent. De guerre lasse nous songeâmes, madame d'Olonne et moi, à marier notre protégée.
Le pc^éte Scarron cherchait femme : nous nous avisâmes de lui présenter la petite insulaire ; il ne manqua pas de la trouver à son gré. Mais elle !...
Comment disions-nous, pourra-t-elle s'habituer au cul-de-jatte le plus mal conformé, le plus infirme, le moins homme de toute la France! Enfin, la misère heurtait à la porte de Françoise : elle n'aimait la galanterie qu'accompagnée du plaisir. . . Elle se décida à marcher à l'autel avec le podagre Scarron, qu'on y porta...
Ce n'est pas tout : il y avait dans l'esprit de ce grotesque écrivain, presque autant d'irrégularités ({ue dans sa personne. Je n'oublierai jamais certaines clauses du contrat qu'il fit rédiger; les voici : « La dame ne portera point de rubans; elle sera toujours habillée d'étoffes de laine. Ses devoirs assidus seront d'attendre son mari à dîner et à souper, d'avoir bien soin de lui durant ses maladies, <le ne recevoir personne pendant qu'il n'y sera point, de ne jamais manger avec lui quand il y aura compagnie, à moins qu'il ne lui ai dit de se mettre a
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tahlft ; enfin, elle devra s'appeler maflrmoisplie ex non niadaino. » Quant à cette dernière clause, on assure que le poète la fit rayer <]u contrat le lendemain de la noce, comme essentiellement contrai i à la nature des choses.
Cette dame est admirée à la cour : elle en fait presque partie, racontait la CJcronique de VŒil-clr'fiœuf. La persévérance des solliciteurs est toujours récompensée par le succès ; la veuve Scarron obtint en 1662 ou 1663, la pension qu'elle avait demandée si obstinément et avec de si cruels dégoûts. Louvois aida beaucoup à l'obtention de cette faveur, et Louvois, surtout à cette époque, n'était pas homme à rendre un service désintéressé à une femme aussi belle que Françoise d'Aubigné. Ce même ministre, consulté dernièrement par Louis XIV sur le choix d'une gouvernante pour les enfants de la favorite élevés secrètement à Paris, se rappela sa belle protégée, qu'il recommanda au roi et à madame de Montespan comme une personne très-propre à former ses enfants.
Madame Scarron, pressentie relativement à cette charge, répondit qu'elle l'accepterait volontiers» mais de Sa Majesté seule ; s'avisant en cela un peu tard d'un scrupule qui, dès longtemps, s'est trouvé en défaut sur des cas de conscience beaucoup plus essentiels.
Le roi déféra au désir de la veuve : il lui écrivit une lettre fort polie, bien qu'il se sentit une sorte d'éloignementpour elle, et qu'il eût été déterminé
LA GRAND r> DllVOTK 45
;i la choisir que par tout ce que Louvois lui avait dit de son aptitude.
Louis-Augustin, premier fils du roi et de madame de Montespan, est venu avec un pied contrefait, raconntait-on alors, on craint qu'il ne soit boiteux. Le médecin Daquin pense cependant que les eaux de Baréges peuvent encore prévenir cette difformité: le jeune demi-prince part demain pour le Midi delà France, conduit par madame Scarron, sa nouvelle gouvernante. La tendresse paternelle de Louis XIV pour ses bâtards, ajoute le chroniqueur, ne ralentit point le cours des infidélités qu'il fit toujours à leurs mères ; la pauvre duchesse de La Vallière vit dans une triste solitude, réduite et résignée au régime des souvenirs, qu'interrompent, à de longs intervalles, quelques passades déterminées par la pitié. La favorite^Blle même ne reçoit plus que de tièdes hommages, auxquels, il est vrai, l'ardente marquise supplée avec usure. Mademoiselle de Ludre, fille d'honneur d'Henriette d'Angleterre, puis de la princesse palatine, captive en ce moment presque toutes les bonnes grâces du galant monarque disait-on encore, on appelle cette jeune personne Madame^ parce qu'elle était chanoinesse en Lorraine avant de venir à la cour, et qu'à plus d'un titre la qualification de demoiselle convient peu aux demi-religieuses parmi lesquelles la nouvelle conquête de Sa Majesté a vécu. Cette femme est belle, mais elle a peu d'esprit.
C'est après rentrevue de madame de Montespan
46 ^ LA GUANDE DÉVOTE
et de la dévote qu'un {^gentilhomme qui se faisait remarquer par l'élégance de son costume et le sans-façon de ses manières s'était appro^-hé de Henri de Montaubert. Il s'exprimait à hau;e voix, du ton d'un homme qui n'a rien à redouter ici-ba>. Le l)onheur rayonnait dans ses yeux.
La joie l'empêchait de rester en place. Il disait ; « Mon cousin, » en parlant du roi, et s'inquiétait des princes du sang comme s'il eût désiré les prendre sous sa protection. Ce petit monsieur si bruyant n'était autre que le marquis de Lauzun, échappé de la Bastille depuis quinze jours, et a la veille de s'illustrer à jamais par un opulent mariage.
Mademoiselle, petite-fille de Henii IV, princesse du sang et la plus riche héritière de France raffolait du beau Lauzun. Elle en raffolait au point que cet am)ur la rendait folle. Il lui fallait Lauzun ou le cloître. C'était à ses prières que le drôle devait sa liberté et les bonnes grâces de Sa Majesté. Il y avait là une question de haute politique. La grande Demoiselle, épousant Lauzun, perdait de sa puissance, et de princesse royale redescendait au rang de simple femme de qualité. Le roi, convaincu que cette mésalliance le servait admirablemen:. donnait son consentement.
Le jour du mariage était fixé. Lauzun, en attendant, se démenait comme un diable qui sent l'eau bénite. A Versailles et aux Tuileries, il n'y avait place que pour lui. Partout on le rencontrait majestueusement vêtu et parfaitement insolent.
LA GRANDE DEVOTK l7
— Messieurs, disait-il à tous ceux ([u'il accostait, dans trois fois vingt-quatre heures je suis le mari de la grande Demoiselle. Notez que je suis un cadet de Gascogne, et que j'ai débarqué à Paris sans un sou vaillant. Mon Dieu, oui, le roi sera mon bienaimé cousin. Oh! le délicieux cousin que j'aurai là, sangdioux! Je me marierai à la messe de S.i Majesté, ne vous en déplaise, et cela fera bien enrager Monsieur et tous nos méchants princes.
Et, pendant qu'il parlait, ses valets avaient ordre de se montrer, alîichant par la ville la livrée de la grande Demoiselle. Il fut interrompu dans son épanouissement par le marquis de Villacerf, qui, lui frappant sur l'épaule d'une façon significative, lui dit quelques mots à l'oreille.
— Allons donc! fit Lauzun éclatant de rire, je rie vous crois pas.
— A votre aise!
— Mais de qui tenez-vous ces beaux propos !
— Du prince de Mont fort.
— Ce n'est pas possible!
— Allez au diable! exclama de Villacerf; je n'ai jamais connu un homme aussi entêté que vous.
— Dame! songez donc, fit Lauzun; ce que vous m'annoncez là est capital; c'est la ruine complète de mes plus chères espérances. Non, marquis, c'est impossible.
En ce moment, le prince de Mont fort faisait son entrée dans le salon. A la vue de Henri de Montaubert, il pâlit.
48 LA DRANDU DKVOTK
— Lui ici! fîxclama-t-il ; mais il no sait donc rien!
Il s'approcha et étudia la physionomie du jeune homme. Elle était triste, comme toujours, mais rien n'annonçait qu'un événement fatal eût depuis peu traversé sa vie. Le prince de M'mtfort prit de Villacerf à part.
— Comment se fait-il qu'après la catastrophe arrivée il y a deux heures à peine à Gaston, son cadet soit ici ?
— Comment se fait-il, reprit de Villacerf, que Maurice y était tout à l'heure?
— Ils ignorent tout encore, sans doute ; mais aidez-moi à entraîner le pauvre jeune homme loin de cette réunion.
De Villacerf prit avec familiarité le bras de Henri de Montaubert.
— Venez donc, lui dit-il, Lauzun est un méchant compagnon. Il pleure sa fortune.
— Ma fortune! cria Lauzun qui réfléchissait: elle n'est pas encore perdue.
— J'en fais juge le prince de Mont fort, fit le marquis de' Villacerf.
— Que le duc de Lauzun n'épousora pas la grande Demoiselle?
— Il met en doute mes assertions.
— Harnibieu! comme juraient nos grands-pères, il a tort. Sa Majesté Louis XIV, faisant droit aux réclamations de Monsieur, du prince de Condé, du prince de Conti, et aux protestations de la haute
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noblesse, a décidé que la main de mademoiselle^ puisaante fille de Henri IV et la plus riche héritière du royaume, ne pouvait tomber dans celle d'un petit gentilhomme d« Gascogne.
— Monsieur ! lit Lauzun avec hauteur.
— C'est le roi qui parle, monsieur de Lauzun, fit le prince de Montfort.
— C'est désagréable ! Qu'allez-vous faire de la livrée de vos gens, monsieur de Lauzun? dit le marquis de Vilhicerf avec ironie.
Lauzun, qui un moment parut attéré, releva la tête :
— Bah! exclama-t-il, l'amour triomphe de tous les obstacles, et je suis aimé.
De Villacerf, entraînant Henri de Montaubert, avait rejoint le prince de Montfort. Au même instant, Maurice de Montaubert parut.
Il était pâle et chancelait comme un homme ivre.
— Il sait tout, dit Villacerf.
— Oui, fit le prince de Montfort, mais prévenonsle que son frère ne sait rien.
11 s'agissait, en effet, d'une catastrophe horrible arrivée le jour même à Gaston.
Mais remontons de quelques heures le cours de notre récit, et nous y arriverons plus sûrement.
Gaston n'était pas heureux. Comme ces chênes centenaires que le temps, en les vieillissant, enracinent profondément dans le sol, quelques années de plus avaient suffi pour éclairer le gentilhomme sur le véritable amour qui le consumait. Oubliant un
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instant mademoiselle de Lansac qui, ne croyant plus en lui, le repoussait, il s'était jeté dans de» amours faciles, se traînant à la remorque de tous les cœurs épuisés et enco'-e avides. Mais bientôt, il s'était lassé de ces liaisons sans lendemain et sans émotions. Il avait, dans le monde, rencontré de nouveau mademoiselle de Lansac, et il avait sollicité son pardon. Mais un repard froid et réservé avait été la seule réponse de l'amante délaissée.
Fière et indépendante, celle-ci avait la ff)rce de souffrir et de se condamner a un célibat éternel, mais non celle de courir après un bonheur envolé. Son rêve avait été troublé : elle ne voulait point s( rendormir pour le continuer.
Les siens, enlevés par une catastrophe terrible, qui avait fait grand biuit a l'époque, l'avaient laissée libre de sa personne et de ses biens. C'était une des plus riches héritières de la noblesse. Si la fortune rendait sa personne chère, la douleur la poétisait. On la citait comme une des beautés les plus parfaites de la cour. On rappelait à propos un mot de madame de Montespan peignant des craintes exagérée^ et une jalousie secrète. La favorite n'avait rien à redouter. Louise de Lansac ne bri--| guait aucun des triomphes de la cour, et paraissait à peine dans le monde. Le prince de La Trémoille et un Rohan s'étaient vus refusés par elle, et le roi lui-même n'eût pas été écouté avec plus de réserve.
Gaston comprenait enfin ce que la légèreté de
l'âge lui avait fait prendre, et n'en souffrait que davantage. Il eût donné sa vie tout entière pour voir luire le moindre sourire à son intention sur les lèvres de mademoiselle de Lansac, et celle ci ne dissimulait rien de la sévérité de son front. Elle paraissait dans le monde et quelquefois à la cour, mais parce que son rang et son nom l'y obligeaient.
Depuis la mort de ceux qui lui étaient chers et l'abandon de Gaston de Montaubert, on ne la rencontrait que vêtue de noir des pieds à la tète. C'était plus que le deuil de sa famille qu'elle portait, c'était celui d'un amour méconnu.
Le roi chassait dans la foret de Satory, située aux portes de Versailles. Le jour était à sV)n déclin, et les hautes cimes des chênes et des sapins, noyées dans la brume, s'effaçaient dans l'h ^riz )n sombre. Gaston, jetant la bride sur le cou de son cheval, s'était laissé devancer par la chasse et errait à Taventure. Attristé par le souvenir de mademoiselle de Lansac, sa tête noble et fîère se pench lit sur sa poitrine, dans une attitude hum.ble et réfléchie.
Faire battre à nouveau le cœur de ce:te femme, devenait tout le but de sa vie ; retrouver pour lui, pour lui seul, ces élans de tendresses, ces trésors de grâces et d'expansion qu'elle avait montrés autrefois, devenait le rêve de son cerveau enthousiaste.
Il était alors à deux pas du fameux lac des Suisses, que l'on apercevait des fenêtres du château et de la terrasse de l'Orangerie. L'eau frissonnant
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SOUS l'aile d(; la bri^ft répondait aux fV-ho^ du boi~ sonnant la fanfare. Gaston n'entendait ni Thallali bruyant, ni les plaintes de la bAte aux abois, ni le cri des piqueurs; son oreille, frappée par des bruits mystérieux, ne le faisait assister qu'au spectacle saisissant de la nature à son couchant.
Le ciel alors, zébré d'un rouge ardent, colorait la partie occidentale de la forêt. Le soleil, dont on I n'apercevait plus, le disque lumineux, s'endormait dans ses langes de pourpre, jetant un dernier éclat dans le ciel entr'ouvert.
Soudain, Gaston fut tiré de ses mélancoliquepensées par le choc précipité du sabot d'un chevai frappant sur le sol granitique. Il regarda autour de lui et ne vit rien, d'abord ; mais, levant la tête, ce fut elle qu'il aperçut. Elle, mademoiselle de Lansac, vêtue d'une amazone noire, les tresses épaisses de ses cheveux déroulés et s'afifaissant sur ses épaules, le front dissimulé sous un chapeau de velours à plume noire, le port hautain et l'attitude noble. C'était elle ; une de ses mains jouait avec une cravache qu'elle laissait ensuite retomber négligemment aux flancs de Tanimal. De l'autre, elle le caressait, l'aidant de la voix à vaincre les difficultés du terrain qu'elle lui faisait franchir.
Le cheval avançait, gravissant la montée, et mademoiselle de Lansac, jetant autour d'elle un regard indécis, s'arrêtait quelquefois à considérer le paysage. Gaston, effacé dans l'épaisseur d'un taillis, replié sur lui-même, n'osant respirer, la ;
suivait des yeux. Son cœur battait à tout rompre, la sueur lui coulait du front. Mademoiselle de Lansac disparaissait derrière la montée. Gaston se pencha et l'entrevit encore à travers un bosquet. Tout son corps trembla; l'émotion le rendit fou.
— De l'audace, dit-il, et, si elle m'a jamais aimé, elle reviendra à moi !
Eperonnant jusqu'au sang sa monture, il franchit l'espace de terrain qui le séparait de la colline et la gravit au galop. Harassé, essoufflé, le cheval s'arrêta court, le mors frangé d'écume et les flancs meurtris. Gaston de Montaubert, humble et tremblant, découvrit son front pâle devant mademoiselle de Lansac. Celle-ci ne fut ni assez vive ni assez habile pour détourner la tête et dissimuler une pâleur subite.
— Mademoiselle, Dieu ne vous a-t-il fait un cœur d'or que pour le rendre sourd aux larmes humaines ?
— Que voulez-vous dire, monsieur ?
— Que vous n'avez pas sur les lèvres un mot de consolation pour celui qui souffre !
— Vous souffrez donc, monsieur de Montaubert^ demanda-t-elle avec ironie.
— Assez pour mourir.
— On ne meurt pas de la folie.
— Mais on peut mourir de se savoir haï par vous !
— Moi, je ne hais personne, monsieur.
Et Louise de Lansac fouetta de sa cravache sou cheval impatient, qui partit au galop.
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— Ontto femme «;>t implaralile ! exclam;i (laston : vivant, elle me bafoue: mort, e'In. me plaindra peut-ôtre !
Et toui'nant bride, il redescendit la montée, j^aîçna par les allées détournées la route royale, et pénétra dans la forêt.
— Elle doit passer la, se dit-il; attendons.
Au même instant, Louise apparut. Gaston sentit la vie l'abandonner; il poussa son cheval en travers de la route. Mademoiselle de Lansac jeta sur lui un regard terrifiant. Le huguenot joignit les mains.
— Je vous aime! murmura-i-il ; m'aimez-vous un pjeu, liOuise ?
— Non, dit mademoiselle de Lansac : laissez-moi, monsieur : la cour va s'inquiéter de mon absence.
Gaston courba la tête, sa joue s'empourpra, et ses yeux s'injectèrent de sang.
— Faites place! exclama Louise de Lansac, inexorable jusqu'au bout.
Et elle fit avancer son cheval. Mais soudain, par une secousse nerveuse, elle le cloua au sol, et. poussant un cri terrible, elle s'affaissa sur sa selle et tomba à la renverse. Elle avait vu Gastoa de Montaubert éperonner sa monture jusqu'au sang, et, lui jetant un suprême adieu, bonair par-de>sus les halliers. Elle avait entendu l'eau de la pièce des Suisses s'ouvrir avec un sourd fracas, et, tourbillonnant, blanche d'écume, se refermersursaproie.
La rbule des ôcoliers. — Harly. — Los oaux, les jardins: folles sommes enfnuieB comme <\ Ver>aillt'S. — L;i poésie amoiieuse de madomoisello de La Valliùre. — Les méchants vers do madame de M^ntcspan. — La justice du beau pays de France — Une anocdole auiheniique. -- Les pTcmicrt- bains de sang. — Le ciinte de CLarulais guéri. — La moie en viondn. — Les trois cavaliers. — Guiclie retrouvé. — Les cloches du couvent.. — La jjiocessiun des voile? blancs. — Les chants do Uieu et le cri humain.
Effrayé par l'horrible cri qu'avait poussé mademoiselle de Lansac, la cour, qui était proche, s'était inquiétée, et cinq à six gentilshommes étaient accourus de son côté. Ramenée à son hôtel à sept heures, elle montait en carrosse a neuf, et se faisait conduire rue du Vieux-Versailles, où demeuraient les Montaubert. Les deux aines veillaient au chevet de Gaston. Sauvé par les gens du prince de Montfort, témoins de sa folle équipée, étendu dans un lit et brûlé par la fièvre, Gaston ne donnait aucun signe de vie.
— Il est perdu, disaient les médecins.
Mademoiselle de Lansac avait entendu et s'approchant du lit de Gaston, elle lui prit les deux mains et dans un muet désespoir les porta à ses lèvres ; puis, saluant les deux frères, elle s'éloigna, dévorant ses larmes. A onze beures, elle envoyait un
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courrifir ruo du Vieux- Versailles, et il lui fut ré[H)n(lu que les dernières espérances s'évanouissaient d'heure en heure.
— Partons, dit-elle, partons à l'instant. Plus tard, je n'en aurais plus le courage. Si la fatale nouvelle m'arrivait, il me faudrait mourir aussi, et Dieu défend le suicide.
Une chaise de poste était attelée dans la grande cour de l'hôtel. Louise de Lansac, enveloppée dans les plis ouattésd'un manteau de soie, se jeta dedans tout en pleurs.
— Mademoiselle va à son château du Nivernais ? dit un valet de pied
— Non, répondit celle-ci; prenez la route de l'Allemagne.
A deux heures du matin, un domestique de la maison de Montaubert accourait à l'hôtel de Lansac prévenir qu'un mieux sensible s'était manifesté chez Gaston ; mais mademoiselle de Lansac était loin.
La chaise de poste roulait alors avec un bruit ^ sourd au milieu des riantes campagnes du centre de ' la France: c'étaient partout des pentes douces, des vallées fertiles, des sites pittoresques.
Mais, plus la chaise de poste gagnait du terrain, plus le paysage se refroidissait et perdait de ses capricieux contours. Il y avait déjà quelque chose de brumeux dans l'atmosphère. La nature, moins luxuriante de végétation, plus aride, plus sévère, s'imprégnait d'une poésie rude et plus sauvage, qui