I.A (JUANDE DliVOTIi
s'accordait avec l'àme désolée de mademoiselle de Lansac.
Quinze jours après, on apprenait qu'elle était entrée au couvent des sœurs de la Vier<.'e, situé dans le palatinat du Rhin, et qu'elle se disposait à prondre le voile. Le désespoir de Gaston fut grand. La jeunesse avait triomphé de la maladie. Revenu promptement à la santé, grâce à la présence de ses frères, il ne rentrait dans la vie que pour pleurer une affection et prendre le deuil de celle qu'il aimait.
— Ecoute, lui dit Maurice, que sommes-nous venus chercher à Paris ^... le bonheur, n'est-ce pas '^ Eh bien ! aucun de nous ne l'a trouvé ; retournons dans nos montagnes.
— Oui, je suis de cet avis, fit Gaston ; quittons Paris, parlons... D'abord Louise n'y est plus; qu'y ferais-je? Mais avant de nous enterrer à jamais loin du monde, que ne passons-nous en Allemagne ?..-
— Eh bien ! soit ! s'écrièrent les deux frères; partons pour nos Pyrénées par la route de l'Allemagne ; c'est la route des écoliers, ce sera celle des amoureux.
Laissons-les s'éloigner et jetons un coup d'oeil sur hx cour brillante du grand roi, qui alors quittait volontiers Versailles pour Marly, autre charmant endroit où les plaisirs étaient réunis, comme plus tard ils le furent à Choisy-le-Roi.
Marly n'est pas achevé, mais les voyages à ce nouveau château ont commencé, dit un contem-
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poniin. Le roi nomme ceux qui doivent le suivre J à Marly. '
On assure que Sa M.ijesîé avait adopté cette précaution pour exclure quelques dames qui lui déplaisaient. Les personnes admises au voyage sont logées deux à deux dans les pavillons; les femmes y trouvent tout ce qui est nécessaire à leur toilette; il an est de mémo pour les hommes. Quand une dame est désignée, il est entendu que son mari peut l'accompagner. Les nouveaux voyages 1 excitent les plus grandes ambitions de la cour; ils sont même le sujet de singulières négociations : jeudi dernier, la princesse de Montauban, qui n'a point encore été du nombre des élues, offrit une forte somme à la princesse d'Harcourt pour se substituer à elle ; cette dernière répondit que si elle ne se fut pas trouvée sur les listes, elle eût elle-même cherché à se faire céder, moyennant rétribution, une place dans les carosses de la cour. Mon nom, par un insigne bonheur, étant venu à l'idée de Sa Majesté dés le quatrième voyage, je puis parler de Marly avec une parfaite connaissance des lieux.
Par une magnifique avenue, on arrive au château, dont le parc tient à celui de Versailles. Une grille d'un fort beau travail ferme la cour, qui est ronde et sur les cotés de laquelle sont les écuries. Le principal édifice consiste en un gros pavillon carré et isolé, mais près duquel se groupent, de chaque côté, six petits pavillons. Le château est décoré, en dehors, de pilastres d'ordre corinthien. Dans les
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inttii'valles, Rousseau a peint à fresque, su^les(ie:^sins de Lebrun, des trophées, des allégories héroïques et des devises. Chaque face du bàtinieni présente un avant-corps feint, couronné par un fronton. Les perrons à pans, placés dans les anj2:les et aux. faces, sont ornés de seize groupes d'enfants, et de huit sphinx bronzés, dont l'exécution est due au ciseau d'un jeune sculpteur nommé Coustou.
Ces perrons conduisent à quatre vestibules servant d'entrées aux quatre appartements du rez-dechaussée, qui sont réservés au roi et aux premiers pi'inces du sanpf. Ces appartements ont chacun une communication avec le i//Y/;ir/ .çrt^o?z, dont la forme est octogone avec quatre cheminées pratiquées dans les pans. Cette vaste pièce est ornée de pilastres ioniques, surmontés d'une attique où sont représentées les Saisons. Quatre croisées, garnies de balcons dorés, éclairent ce beau salon, ainsi que quatre fenêtres ovales, entourées de guirlandes soutenues par des Amours.
11 y a des appartements de maître à l'entresol et au premier étage ; le second est abandonné aux olliciers et femmes de service. En face du château se présente une grande esplanade, appelée Vamphitlièàtre, sur la rampe de laquelle sont posés quatorze vases ; cette même rampe est toute revêtue de panneaux de matbre, compartis de différentes couleurs.
Les eaux de Marly sont d'un goût exquis, pariiculiérement la pièce dite les Vents. Cette fontaine
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(îst décorée d'un groupe de marbre représentant la J()n('tion des deux mers : l'Océan est désigné par un vieillard s'appuyant sur une urne, la Méditerrané'' s'olIVo sous la ligure d'une jeune femme ayant pré> d'elle un enfant: elle croise son bras sur celui de l'Océan, pour désigner le canal du Languedoc. C<'. groupe, qui n'est pas encore fini, sera un des beaux ouvrages de Coustou. Les jardins, où l'on trouve df* modèles de tout ce que l'art peut imaginer de plu galant, ont été plantés par Durusé.
Mais à combien de travaux inouïs et de dépense colossales les eaux et les jardins de Marly n'ont-ilpas donné lieu ! Louis XIV avait tout exprès choisi un emplacement incommode, où il ne fût pas permis de construire autre chose qu'un ergnitage. L roi voulait seulement, disait-il alors, un petr pavillon où l'on pût coucher trois nuits, du mer- (îredi au samedi, avec sept ou huit courtisans et quelques laquais.
Mais les vues de ce prince s'étant agrandies, il ;i fallu que l'espace s'élargit, que le sol se métamorphosât, que les difficultés cédassent... Et que d'essais infructueux! De grands arbres étaient apportés de Compiègne ou de Fontainebleau couverts de leur feuillage, et faisaient jouir quelque Temps le roi d'une végétation factice. Bientôt iN mouraient ; mais ils étaient si promptement remplacés, qu'on n'avait pas le temps de s'en apercevoir.
C'est ainsi que, pendant plusieurs années, Louis
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XIV eut des ombrages à Maiiy. Quelquefois, par suite de variations dans ses idées, des bosquets étaient changés en pièces d'eau ; on se promenait avec surprise en gondole là où, quelques mois plus tôt, on avait cherché la fraîcheur des bois ; quelques mois plus tard, les ondes avaient fait place de nouveau à des chênes, des charmes ou des ormeaux.
Vingt fois, les bassins furent changés en cascades, les eaux jaillissantes en canaux ; et j'ai vu la demeure des poissons, ornée, par une recherche Jusqu'alors sans exemple, de dorures et de sculptures du meilleur goût, détruite cependant lorsqu'elle était à peine achevée, être remplacée par un boulingrin.
En un mot, Marly est en bon chemin de coûter autant que Versailles ; et ce sera la conséquence d'un choix fait exprès pour ne pas dépenser.
Prodigalité insensée et éternelle.
Pendant ce temps, mademoiselle de La Vallière, sœur Louise de la Miséricorde plutôt, enfermée derrière les hautes murailles des carmélites, pleure et se lamente: elle ne répond plus au roi lui envoyant les vers qui suivent :
Avez-vous ressenti l'absence ?
ttesvous sensible au retour De celui que voire présence Fait \ ivre de joie ei d'amour, Et qui se meurt d'impaiience Alors que .«^ans vous voir, il doit passer un jour?
elle ne lui répond plus :
(■)'i I.A (iRANDIi UKVOTE
Je rne fais uDpUiftir ezlrému De penser à vous nuit et jour , Je vJB plus en vous qu'en njui-méme, Je neirgsaiiB vous faire la cour.
Les plaisirs sans ce ({ue l'uri aime ' Sont autant ae larcins (|uc ion fait a lamour.
C'est le temps de madame de Mnntespan, qui s'écrie, sans que son cœur y soit pour i-ien :
J'entends déjà le bruit «'es armes Et le tambour qui bal aux champs Je sens r. naître le«5 ila'mea Oue vous me causez tous les ans.
Verserai-je toujours ues larmes A chaque retour du printemps ?
Et la preuve que le cœur n'y était pour rien, c'est qu'elle dit plus bas, mais assez haut pour qu'on l'entende, essayant de rabattre les grandairs de Louis XIV :
A la cour et dans les gazettes.
On dit assez ce que voas êtes :
Ne nous ptôiiez donc plus tant vos exploits : Il sied mal aux grands rois De conter des sornettes.
A la rour et dans les gazettes.
On dit assez ce que vous êtes ; El quand un croit les allaires iien nette*. Il ne faut point de timbours ni trompettes
A la cour ei dans les gazettes.
Et pendant qu'on embellissait Versailles, qu'on construisait Marly, que les milliards de la France s'engloutissaient et que. comme dit Madame de
LA GRANDK DÉVOTK 63
Mnntespan, lo roi contait des sornettes et en faisait surtout conter, la misère grandissait en France et la justice s'y rendait de belle façon.
Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Velay, un autre moyen âge était revenu, mais bizarre, fantasque et d'une férocité moqueuse. Là un joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se pashiait toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un autre ne tunit pas; il faisait tuer à petits coups par son tils, enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des serves. La femme, moins passive, amusait pav son désespoir. Une scène laide, c'était le jour des noces, l'aîné du paysan, dit la loi du Béarn, est censé le fils du seigneur, car il peut être de ses œuvres. On exigeait toujours, raconte Michelet, que la pauvre femme tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était Dour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait parfois moitié de la dot.
Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la justice se hasardait chez eux, c'étaient d'incroyables fureurs. Une assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang. Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais quel marquis de Forez. Il s'en tint oflense à ce point, que, non content de les mettre à la porte, il monta achevai, les poursuivit jusqu*à la nuit ; les rejoignant dans une auberge, il les
(A i.A (;rande diWoth
tua tous trois dans leur lit. "Dix ans durant, il nîst;i roi chez lui.
Ecouloz d'ailleurs cette anecdocte qui est authentique et qui était comme le prélude de ce qui devait se passer plus tard sous Louis XV, lors de la fin du Parc-aux-Cerfs et de la décrépitude du roi. Vercette époque, il était venu à Paris un Knès, Tartare ; je n'ai point besoin de vous dire que les Knésont de véritables princes russes, les princes du sol. si l'on peut s'exprimer ainsi ; celui-là était uu homme âgé de trente à trente-cinq ans, véritabhcolosse, petit-fils de ces Titans qui, lors de la révolte de Jupiter, avaient escaladé le ciel ; celui-], était prodigieusement riche, et conduisait à sa suit, une de ces maisons asiatiques dont en France noun'avons aucune idée, quelque chose comme cent domestiques. Beax de tigure, magnifique dans sevêtements, brutal dans ses manières, le prince se fut bien vite fait une réputation à Paris. Nou> disons à Paris, car à Versailles, étant dans la disgrâce de son empereur, Ivan VI, il avait déclaré m point vouloir s'y présenter ; mais il se promettait bien de se dédommager de son exil de Versailles en voyant à Paris la bonne et surtout la mauvais* compagnie.
Le Tartare eut le bonheur de tombera Paris danun moment où rien n'était à la mode. Il profita d^ l'occasion, et pendant six mois, chose inouïe ! on ne parla dans les salons et ailleurs que du beau et riche Tartare.
Au bout de huit ou dix mois de séjour et de plaisirs immodérés dans la capitale, tout à coup le bruit se répandit que le prince Tartare venait d'avoir l'honneur de retrouver une maladie perdue, quelque chose comme la lèpre ou l'éléphantiosis ; les médecins, consultés par lui, déclarèrent que le cas était très-heureux pour la médecine, qui doutait que cette maladie eût jamais existé portée à ce degré d'intensité, mais très-déplorable pour le prince, qui était perdu à tout jamais ; ses amis se désespéraient ou faisaient semblant de se désespérer ; mais lui. lorsqu'ils croyaient se séparer de lui pour toujoui's, prit congé d'eux en riant, leur déclarant que ciette maladie n'était qu'une misère, une dartre inofïensive, dont il connaissait le remède, et qu'il leut*;donnait rendez-vous dans six mois parfaitement guéri.
« Sur cette promesse, il s'éloigna. Les médecins n'avaient pas voulu le contrarier à propos de son retour; mais à peine était-il parti qu'ils déclarèrent que Paris pouvait porter le deuil du prince russe, Attendu qu'il ne le reverrait jamais. Un an s'écoula ; c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour oublier iix princes russes. Aussi enavait-on perdu jusqu'au plus petit souvenir, lorsque tout à coup le bruit se •épandit à Paris et à Versailles que le prince tarare était revenu parfaitement guéri, et que de la naladie dont il était atteint, et que la Faculté avait léclarée mortelle, il n'en était pas plus question ^ue si elle n'avait jauiais existé. La médecine jeta
fti) i.A (;r\ndk dkvotk
los hauts cris oA, fut pre-que tentée do nier que re tût le in(*'rno prince ; mais ceux, qui l'avaient connu le rcîConnuF'ent ; hommes et femmes surtout, aflirmèrent l'indentifé. Il fallut bien se rendre à l'évidence; seulement, on convint qu'un traitement secret et inconnu en Europe avait pu seul opérer un pareil miracle.
Mais quel était ce traitement, qui non seulemem i-endait la vie, mais encore la jeunesse et la beauté, car le prince revenait non-seulement avec lavie qu'il allait perdre, mais encore avec la jeunesse et I;i beauté qu'il avait perdues. i
On devine les instances qui furent faites près du prince; mais de la part de personne elles ne furent plus vives que de celle du comte de Charolais, qii' atteint lui-mémo d'une dartre vive, était menac de quelque chose de pareil à ce qu'il avait vu chez le prince avant que celui-ci quittât Paris pour aller suivre le traitement mystérieux qui l'avait remi en santé. Le comte de Charolais insista donc de telle façon, que le prince, qui avait fait avec lui une liaison intime, sans vouloir lui dire quel traitement il avait suivi, lui proposa d'écrire à Moscou pour en faire venir le médecin mogol qui l'avait Tvindu à la santé; le comte accepta, donnant au prince carte blanche pour les arrangement^ pécuniaires à prendre avec le savant Aben-Hakile.
Deux mois s'écoulèrent dans l'attente; au bout de ces deux mois, le prince entra chez le comte de Charolais avec un homme à barbe blanche, qui
paraissait avoir plus de cent ans. Malgré cet âge, malgré une grande difficulté dans la marche, il avait conservé des yeux vifs et pleins d'éclairs, et une certaine expression satanique répandue par toute sa personne. Il était facile de voir que le savant Mogol appartenait à cette secte de chercheurs de pierre philosophale qui ne reculent devant aucun sacrifice pour la trouver, et qui ont tout sacrifié, même la vie de leurs semblables, devant ce rêve irréalisable de l'alchimie.
Voici le traitement que le médecin mogol ordonna : M. de Charolais devait pendant deux mois interrompre toute relation avec ses maîtresses, se nourrir de poisson, de légumes et de pâtisseries légères, ne boire que de l'orgeat et de la limonade, et se loger de telle façon qu'aucune autre personne de l'hôtel ne se trouvât logée ni à un étage supérieur ni à son niveau.
La chambre, en outre, sans compter trois portes, devait avoir trois fenêtres, l'une au nord, l'autre à l'orient, l'autre à l'occident ; il devait ne venir dans cette chambre que pour y coucher, n'y entrer que du pied gaurhe, n'en sortir que*, du droit, ne pas y boire, ne pas y manger, et n'y satisfaire aucun <los besoins de la vie. Chaque jour, en se levant et avant de se coucher, il lui était enjoint de dire mentalement , et sans qu'aucun mouvement des lèvres l'accompagnât, une prière rédigée dans une langue indienne, mais écrite en caractère français ; enfin, tous les jours, avant son second repas, il devait
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prendre un li.iiii composé d'herbes aromatique-, (•ueillies à certains instants, dans certiiins lieux ei dans certaines conditions dont il n'eut Jamais entière connaissance. Ceci était le coté cabalistique du traitement. — Voici le côté matériel :
Tous les vendredis, le médecin tirait au malade huit onces de sang, puis, au moyen d'une machine, à la place de ces huit onces de sang corrompu, il lui injectait dans la veine ouverte une quantité de sang humain; ce sang devait être extrait du corp-^ d'un enfant n'ayant pas enore atteint l'âge de puberté, et dont le corps avait été soumis à des f pratiques mystérieuses qui demeurèrent inconnues au comte; enfin, le dernier vendredi du mois, le docteur ordonnait un bain aux trois-quarts de sang de taureau et pour sa quatrième partie de sang humain. Tout cela devait être répété quatre fois." de manière à ce qu'il y eiît en tout l'équivalent d'un bain de sang humain, au bout de ce traitement, qui aurait duré deux mois, le comte de Charolais devait être guéri. Il le fit et fut guéri. Nou^ ne chercherons pas quel remède avait fait le miracle, mais toujours est-il qu'on crut à la puissance des bains de sang, et qu'ils prirent une si grande extension à cette époque, que des enfants furent enlevés pour y suffire, et que le peuple, un jour, se révolta et pendit quelques agents de police.
Mais revenons à nos héros, qui, on se le rappelle, parlaient de voyager en Allemagne et de prendre, un peu comme nous dans l'histoire, où il y a tou-
jours à butiner, la route des écoliers. On entraii alors au mois d'août, et le mois ne s'était pas écoulé que trois cavaliers, débouchant par les vallées de Nark-Musberg, gravissaient les montagnes qui dominent le Palatinat, vêtus d'un simple justaucorps do drap brun, des pistolets à la ceinture, un feutre à larges bords U)\iv dissimulant le haut du visage. Ils avaient descendu la montagne coupée au val Willstad, et suivaient une route accidentée devant laquelle s'olï'rit bientôt le bourg de Kreuznach.
— N'est-ce pas ici, dit l'aîné des trois cavaliers, que c'est volontaii'ement exilé le plus brillant de nos gentilshonimes !
— Le plus valeureux de nos capitaines, dit Henri.
— Et le plus aimé des amants, reprit Gaston; oui, ce doit être ici, dans ce coin de terre isolée.
— 11 fut aimé, en effet, et d'une sainte femme; découvn^ns-nous devant ce grand souvenir.
— Pauvre Henriette?
— Pauvre Guiche !
Ils étaient devant une petite maison bâtie en briques, avec des fenêtres en ogive, et deux ailes parallèles qui lui donnaient l'apparence d'uîi manoir seigneurial au petit pied. Une allée sablée conduisait à la porte principale, dont" les battants (mtr'ouverts laissaient soupçonner un jardin sur lo derrière.
— Ce doit être là sa maison, je n'y suis jamais venu, je le gagerais.
— Eh bien ! dit Maurice en entraînant Henri.
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dans quelques minutes nous te rejoignons, et to auras eu le loisir de prévenir le comte de Guiche de notre arrivée. Gaston mit sa montuie au pas, et pénétra dans l'allée sablée. Quelques secondes après, il était introduit d:ins une vaste pièce où le jour, tamisé par d'épais rideaux de couleur sombre, arrivait à peine. Les meubles étaient antiques, et de moelleux tapis assourdissaient les pas. Mais lui, qui venait chercher un homme de cœur dans la force de Tàge, quelle fut sa surprise de se trouver en présence de deux jeunes filles et presque d'un vieillard !
— Pardon, fit-il, le comte de Guiche ?
— Qui m'appelle? fit la voix du comte, que Gaston n'avait pas voulu reconnaître dans l'homme qu'il avait d'abord aperçu.
— Moi, moi, comte! s'écria Gaston ému jusqu'aux larmes, courant au devant de son hôte.
Le comte de Guiche, reconnaissant Gaston de f Montaubert, pour lequel il avait toujours éprouvé une vive affection, reconnaissant surtout un compatriote, un ami, un Français de son monde, et qui savait sa mélancolique histoire, s'était laissé tomber dans ses bras.
— Suis-je bien changé? lui dit-il en souriant.
— Oui, répondit Gaston ; vous êtes malade sans doute, et vous vous abandonnez à de noires idées?...
Ah ! fit le comte avec bonté, c'est vous qui me conseillez, monsieur Gaston! vous dont on m'a écrit les amoureuses folies ! vous qui n'êtes à Kreuznach
que pour respirer l'air qui la fait vivre? vous qui aimez à en mourir.
Les deux gentilshommes se tendirent la main et se la pressèrent silencieusement. Les jeunes filles s'approchèrent et, déposant un baiser sur le front du comte de Guiche, demandèrent la permission de se retirer.
— Allez, mes enfants, dit ce dernier, et ce soir, dans vos jeux, soyez peu bruyantes, afin qu'à l'heure de votre coucher votre prière soit plus fervente.
— Nous prierons pour toi, parrain, dit la plus jeune.
— Pour votre mère et ses enfants, et pour Henriette d'Angleterre, qui vous aimait, et dont l'àme est au ciel.
Le comte de Guiche- parut se laisser aller à ses amères réflexions, et les jeunes filles, habituées à ne pas le troubler, s'éloignèrent sans bruit et toutes soucieuses.
Quand il releva la tête, il aperçut Gaston et voulut chasser ses souvenirs.
— Ce sont vos filles? dit, en hésitant et à voix basse, le jeune homme.
— Chut! taisez-vous! fit la voix du comte qui s'éleva.
Et, mettant deux doigts sur les lèvres de Gaston :
— Ce sont mes nièces, les filles de la duchesse de Valentinois... ce sont aussi mes filleules. Vous avez entendu? elles m'appellent leur parrain.
Puis, tout rayonnant, il se pencha à son oreille :
72 i.A (iirwiii-: dkvotk
— Oui, fit-il à voix si basse, qu'à peine il l'entendit; oui, œ sont mes filles; ne le dites jamais a personne. Ce sont mes filles...
Et son visa[,^e se transfoi-mant :
— N'est-ce pas, fit-il, que la plus jeune est tout le portrait de Henriette?
Et, le sourire abandonnant ses lèvres, il retomba dans sa morne apathie.
Deux heures après, les trois frères traversaient Kreuznach au galop de leurs chevaux. Ils s'engagèrent dans la campagne, et commencèrent à monter une cote rapide, au haut de laquelle on apercevait les clochers aigus du vieux monastère de Halli^rucken. 11 était alors six heures du soir. Le soleil, se repliant dans sa course, festonnait d'or l'Orient enflammé. Les nuages se fondaient dans une teinte uniforme. Le jour, à son déclin, disparaissait avec lenteur. On se sentait vivre dans une atmosphère étrange, rafraîchie par la brise soufïïant du nord, et embaumée par les parfums qui s'exhalaient des vallées dormant au pied de Hall-Brucken.
Les trois frères entendirent les cloches sonner a toute volée et se répondre dans la montagne. Puides voies fraîches et sonores s'élevèrent soudain et frappèrent l'écho d'une harmonie inattendue. Profondément émus, ils n'osèrent plus avancer.
Elle est là, disait Gaston: il me semble que je distingue sa voix dans ce concert céleste.
— AIlo?is, fit Maurice.
LA. GRANDE DEVOlili 7;>
Miiis l'écho résonna plus vibrant et les deux portes du monastère s'ouvrant lentement, on aperçut dans l'ombre, au fond de la chapelle ou l'encens brûlait, les filles de Dieu toute vêtues de blanc et chantant sa gloire. Au pied de l'autel étaient agenouillées cinq jeunes vierges, le Iront voilé et la tête couronnée de fleurs. Elles se levèrent, passèrent devant leurs compagnes qui, s'inclinant devant elles, les suivirent. Et toutes, un cierge à la main, défilèrent lentement. Les chants accompagnaient leur marche nocturne, et on entendait le bruit monotone de leurs pas, et le tintement des cloche^ >e mêlant au diapason de leurs voix.
Les trois jeunes gens étaient descendus de cheval. Gaston tremblait comme la feuille, et ses deux frères, émoti(mnés malgré eux par ce spectacle grandiose qui se déroulait sous leurs yeux, ne trouvaient pas un mot p,)ur le faire revenir à lui. Un paysan, attiré par la procession, s'était approché et se tenait à quelques pas de Maurice.
— Mon brave homme, lui dit celui-ci, quelle est donc la fête que le couvent célèbre aujourd'hui?
— Mais aucune, mon bon monsieur, répondit le paysan. La procession a lieu toute-; les fois que l'une dos sœurs novices a prononcé des vœux. Pour l'heure, on dit qu'il y en a cinq, et l'on cite même une grande dame de Paris, à ce qu'il parait...
Celles des jeunes filles qui marchaient à la tête de la procession apparurent sous leurs longs voileblancs. Maurice et Henri ployèrent le genou, bais-
74 LA OKANDK DKVOTK
sorent la iHe et contraignirent Gaston k les imiter.
Mais celui-ci, leur échappant, fit un prLs en avant, fixa un œil hagard devant lui, poussa un cri et tomba à la renverse. Un cri étouffe lui avait répondu; un cierge était à terre. Les chants cessèrent; la nuit couvrit la montagne, et les portes du mana^tère se refermèrent lourdement.
JLA GRANDK DEVOTE 7."
C'était le temps des folies amoureuses et des remords cuisants. — La renconire singulière. — L'entrevun suprême. — La fuite projetée.— Tenf4ilive odieuse. — Comment en ce lemps-là déjà les femmes comprenaient la vengeance.
Le paysan qui s'était approché lors de la procession avait été témoin de l'évanouissement de Gaston, et avait offert ses soins.
— Connais- tu une auberge ici près? lui avait demandé Henri.
— Oui, monseigneur, une auberge où votre malade sera bien couché et bien veillé. C'est ma maison, celle que vous apercevez là-bas, dans la montagne. Nous ne sommes pas riches, ma pauvre femme et moi, mais nous avons le nécessaire et nous savons nous rendre utiles au prochain.
— C'est bien, dit le jeune homme : nous acceptons ton offre mon ami : conduis-nous vers ta demeure.
Gaston, le front rafraîchi par le vent qui soufflait
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niaiiiteiiani avec i'ovcc, revenait tout d')ucement à lui. La sueur lui perlait au front, son œil s'ouvrait dans le vide, il avait la Hèvre.
— C'est qu'elle est divinement bellesous le voile! iiiurmura-t-il.
Le lendemain, à la fièvre avait succédé un asFez long abattement. Il put se lever et errer dans la campagne. Mais rien ne pouvait distraire sa pensée et le rendre à la vie réelle. Il lui fallait revoir Louise. Maurice, qui devinait ses souffrances et en (connaissait les remèdes, se fit introduire près de la supérieure du couvent et lui exposa le but de sa visite.
Celle-ci invoqua les règles de la comunauté et l'efusa nettement de consentir à une entrevue entre Gaston de Montaubert et Louise de Lansac, sœur Louise en religion.
Le jeune homme revint découragé. Henri, à son tour, s'y présenta, et ne fut pas plus heureux. Gaston, poussé par la fièvre et un excès d'audace, frappa lui-même aux portes du couvent. Il se nomma, et la supérieure vint le recevoir. Le visage sévère de cette femme ne l'efFraja pas. Il pleura, il supplia, et la sœur resta inflexible.
Mais, relevant la tète, Gaston devina une émotion dans le cœur de celle qu'il implorait en vain. C'était une femme jeune encore, une grande dame de la cour d'Angleterre. Elle avait beaucoup conni! la duchesse d'Orléans, l'amante du comte de Guiche. et avait été l^nf^temps une amie pour elle. Cette
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femme là, elle aussi, avait aimé. Trompée, et comprenant tous les hommes dans sa haine, elle s'était rel'ugiôo en Allemagne, jurant de se renfermer dans la s')litu(le la plus austère.
Quelques temps après, elle consacrait sa fortune ;i la construction du couvent de Hall-Rruken, et, attirant à elle tous les désolés de ce monde, toutes les incomprises du cœur, elle obtenait le titre d'ahbesse sous la direction d'un haut dignitaire de l'Église
Le cloître avait refroidi ses sentiments humains, et son visage, tendre autrefois, s'était couvert d'un manque hautain. Elle ne voulait pas croire à l'élévation des sentiments. Elle avait cuirassé son cœur contre les séductions et s'était juré désormais de ne tressaillir à aucune douleur terrestre. Elle oubliait (^ue la religion divine, c'est la charité, l'amour pour autrui et le pardon pour les grands coupables.
Mais, à la vue de Gaston bai^cnant ses mains de larmes brûlantes et retenant ses sanglots dans sa poitrine, à la vue de ce désespoir effrayant dans sa * sincérité, son cœur, bon Jadis, malgré elle s'était ému. Elle avait pensé, elle aussi, que l'amour un temps l'avait fait vivre.
— Attendez, dit-elle ; je ne vous promets rien. Il me faut aussjj la consulter.
Elle dispahitdans les longs corridors, et plusieurs portes se refermèrent sur elle.
Gaston était seul dans une vaste salle d'une hautmr excessive. Il se promena lentement et le bruit.
78 LA ORANDK DKVOTE
(le ses p;is sur le-; rlalles froides le fit frissonner. Il ref^ju'(l,iaut/)iir de lui. Au-dessus de sa tète, il y av;jiî un christ le front couronné d'iîpifies. Gaston bais-a les yeux et attendit avec anxiété. Tout ce qui l'entourait pesait sur son cœur d'un poids horrible. 11 entendit des pas qui se rapprochaient, il prêta l'oreille: une ombre apparut dans le clair-obscur de la pièce. Il s'avança et tendit les bras.
— Louise ! exclama-t-il.
La sœur qui était devant lui leva son voile, et Gaston recula en poussant un cri.
— Vous ! vous ! put-il à peine articuler.
— Monsieur, dit la sœur, ce n'est pas moi que vous attendiez, mais tranquillisez-vous, sœur Louise ne va pas tarder à paraître. Je l'ai devancée pour vous prévenir de son arrivée et vous rassurer sur le retard apporté à cette entrevue.
— Vous ! répétait Gaston, d'une pâleur livide.
— Monsieur, continua la sœur, vous êtes le seul homme qui, depuis la fondation de cette maison ait eu permission de s'entretenir avec l'une de nous. J'ai obtenu plus encore, et vous verrez celle que vous venez y chercher, ici même, et non à travers une grille, comme les lois les plus indulgentes de la communauté l'exigeraient.
— Et c'est vous qui avez prié pour moi ! s'écria Gaston au comble de l'étonnement et de la stupéfaction.
— Seulement, ajouta la sœur, dont le visage, d'une rayonnante beauté, ne reflétait aucune sen-
LA. GRANDE DKVOTK 71)
sation, j'ai été chargée par notre supérieure d'assister à cette entrevue.
— Vous ! et vous n'avez pas refusé?
— Il le fallait. De plus, j'ai reçu ordre de répéter (idèlement toutes les paroles qui seront prononcées par elle et par vous dans cet entretien, qui ne doit pas durer plus de vingt-cinq minutes.
Gaston courba la tête. La femme qu'il avaitdevant lui se nommait mademoiselle de Saint-Contest. Il l'avait rencontrée, trois ans auparavant, dans une soirée, chez la duchesse de Lesdiguières, à Versailles.
C'était l'époque dissipée de sa vie, celle où il dépensait follement ses écus et jetait, plus follement encore, son amour à la tête de toutes les femmes jeunes et belles. Mademoiselle de Saint-Contest s'était trouvée du nombre. Gaston avait à ses genoux joué la comédie éternelle qui lui avait si bien réussi à la cour.
Celle-ci commençait à vivre; son cœur naissait à peine; elle crut à la sincérité de l'éloquence et de la passion. Pleine de foi, elle s'était donnée tout entière, livrant son honneur et sa destinée à l'homme qui emportait son premier amour. Trois mois après, elle acquérait la certitude qu'elle était trompée. Elle sentit qu'il ne lui restait que deux routes à suivre : celle qui conduit au boudoir de la Marion Delorme et de Ninon de Lenclos, ou celle de la retraite, qui conduit au pardon et à la résignation.
Elle n'hésita pas et fit ses adieux uu monde, par-
80 LA GRANDE DKVOTK
(l()iiii;int à l'hoiiirne rjui r;iv.'iil ponluo, ot n';iccusani qu'ello-iiiêrne de son avenir déti'iiit.
Mais, après trois ans, la fatalité voulait que ce fût (Ole qui devint témoin d'une scène d'amour entre cet homme et la rivale de son bonheur.
Il y avait là à douter de la Providence, si, dans ce fait étrange, la justice de Dieu no se révélait p')ur Gaston.
Il se retourna vers mademoiselle de Saint-Contest :
— Vous avez dû me maudire? fit-il.
— Non, je vous ai pardonné.
— Merci ; vous êtes une sainte, et vous n'aviez pas besoin d'habiter avec les anges pour arriver à Dieu.
On entendit le pas de Louise deLansac qui approchait. Gaston frissonna :
— Vous ne me trahirez pas? fit-il.
— Non.
— Mais cette scène va être cruelle pour vous.
— Je ne l'entendrai pas, et je ne sais ce que je répondrai à ceux qui m'interrogeront. Dieu me par- \ donnera cette faiblesse comme je vous ai pardonné votre faute. à
Gaston, saisi d'admiration, voulut s'emparer de la main de la jeune femme et la portera ses lèvres.
— Oubliez-vous, monsieur, dit celle-ci, que je ne suis plus votre maîtresse, mais sœur Gabrielle.
Gaston se retira confus ; Louise de Lansac, le Yoile baissé, était devant lui.
LA Ci R AN DE DÉ VOTE 81
Indécis, embarrassé, il n'osait lui prendre la main, et ne trouvait pas un mot â lui dire, tant la présence de mademoiselle de Saint-Contest le troublait. Il se retourna, il chercha des yeux : elle avait disparu.
— Seul ! s'écria-t-il; seul avec elle?
Et, découvrant le visage éblouissant de beauté de Louise de Lansac, il s'agenouilla à ses pieds avec un saint recueillement; il pleura toutes les larmes qu'il contenait en lui-même depuis si longtemps. Il prit une de ses mains dans les siennes : cette main était blanche et froide comme le marbre des tombeaux. Gaston colla la main froide à ses lèvres.
— Que faites-vous? s'écria celle-ci; ne sommesnous pas surveillés?...
— Non, on nous a laissés seuls. Puis, que m'importe/ Je vous aime, Louise, et je ne vous quitte plus.
— Taisez-vous! on pourrait nous entendre.
— Louise, je veux vous rendre au soleil de Dieu, au bonheur, à l'amour!
— Fou que vous êtes! dit la jeune femme d'une voix saccadée, ignorez-vous qu'un engagement sacré me retient ici?
Gaston allait répondr*^, quand la vue de mademoiselle de Saint-Contest, qui entrait, cloua les paroles sur ses lèvres.
— Sœur Louise, dit celle-ci froidement et affectant de ne point regarder Gaston, permettez que
$2 L\ (iRANI)H DliVOTB
Je VOU-; rappelle que notre supérieure n'a accord/* que vinj^l-ninq minutes a cet entretien, et qu'elles vont èti'e écoulées.
Louise de Lnnsac baissa la tête.
— Je vous suis, fit-elle avec résignation.
— Un instant ! s'écria Gaston. Madame, dit-il, se tournant vers mademoiselle de Saint-Conte.st et à voix basse, je sais tout ce que cette scène a de cruel pour vous : mais, de p^ràce, prolongez-la de quelques minutes encore : montrez-vous sublime et bonne jusqu'au bout.
La jeune sœur ne répondit pas et s'éloigna.
— Louise, dit Gaston aussitôt qu'ils furent seuls, écoutez-moi, ceci est solennel et iri'évocable. Je suis décidé à mourir si je ne vous arrache de ce couvent.
— Folie... vous dis-je?
Et entraînant Gaston jusqu'à la grande et unique
fenêtre de lavaste salle, Louise de Lansaclui montra du doigt les larges fossés qui entouraient le couvent de Hall-Brucken.
— Voyez, dit-elle, c'est ici une maison de retraite, un asile de pauvres femmes perdues pour le , monde, mais c'est aussi une forteresse imprenable.
— Où donne votre cellule ?
Il y eut un sourire de mélancolique raillerie sur
les lèvres de Louise de Lansac.
— Là-bas, fit-elle, tout là-bas, ma fenêtre est la dernière de ce côté, entendez-vous?... celle où les fossés sont les plus profonds et où l'eau coule la plus rapide.
Gaston, penché en dehors, examinait avec attention le point qu'avait désigné mademoiselle de Lansac.
— Eh bien? fit-il, lo bonheur dans les yeux et appuyant sa main brûlante sur celle de la jeune femme, au delà des fossés, il y a la terre ferme?...
— Oui.
— A vingt pas de la muraille, il y a un vieil arbre ?
— Que voulez-vous dire !
— Cet arbre est gros, solide et haut... Regardez, \-e vent secoue sa cime à la hauteur de la fenêtre de votre cellule,
— Gaston, vous n'y pensez pas?
— Ce soir. . .
— Mais Tarbre est à une distance de plus de vingt-cinq pas !...
— Les branches sont flexibles et tiennent fortement au tronc. Ce soir à onze heures, entr'ouvrez votre fenêtre et laissez-vous couler dans mes bras... vous serez libre et à moi.
Mademoiselle de Saint-Contest, le visage plus effrayant de pUeur encore que la première fois, entrait de nouveau.
— Sœur Louise, fit-elle, il y a quarante minutes.
— Je vous suis, ma sœur.
. Louise, tendant la m lin à Gaston lui dit à peine adieu et s'éloigna vivement, Gaston restait seul.
— A ce soir ! se dit-il, le cœur gonflé de bonheur et ne doutant plus du succès, et demain, en route pour la France !
Xi LX (iKANDh ULSULL
L.i nuit tfuidait, son suuiro aux quatre ooiiis d" l'horiz )n ; lii lun^ seule éclairait le piysaj^e. M lurice, Ileiiii et Gaston gravissaient à cheval la rnontague (Je Hall-Brucken. Devant eux s'élevait, à une hauteur considérable, une longue masse noire : c'était le couvent de Hall-Brucken, hàtirnent carré, percé par des fenêtres en ogive, et entouré d'eau de trois côtés. Aucune lumière ne brillait dan l'intérieur du couvent, et le silence morne qui y régnait indiquait que tout sommeillait dan- la solitaire demeure.
Les trois jeunes gens descendirent de cheval au pied d'un chêne monstrueux, pour le moins centenaire, dont le tronc, d'une grosseur inouïe, donnait naissance à une quantité de branches flexibles, chargées de feuilles.
Deux de ces branches, s'élançant étroitement, se renversaient sur les fossés.
— C'est là qu'il me faut aller, dit Gaston. A onze heures, elle m'attendra à la troisième fenêtre de la dernière galerie, celle qui fait face à ce vieux chêne.
En ce moment, un éclair déchira la nue, et le bruit du tonerre, bruit sourd, éloigné, se fit entendre. Bientôt de gros nuages gris amoncelés au-dessus de la montagne se déchirèrent, et le ciel apparut tout en feu. Les éclairs se succédèrent sans interruption.Quelques gouttes d'eau commencèrent à tomber.
— Mauvaise nuit! dit Maurice.
— Belle nuit, au contraire, s'écria Gaston, celle où l'ou arrache sa maîtresse de la tombe.
Le feutre rab.ittu, enveloppés dans leurs manteaux, les trois frères atte ndant l'heure convenue, faisaient tête à l'orage. Onze coups tintèrent au cadran du couvent.
— Onze heures! exclama Gaston; que Dieu prenne ma vie s'il ne me rend ma maîtresse.
Il jeta son manteau à terre, et sedisposaàgagner la branche qui devait le conduire à la fenêtre de Louise de Lansac.
Vêtu d'un simple justaucorps brun sans broderies et sans ornements, de chausses de même couleur et d'un ceinturon de cuir où reposait la hache dont il s'était, ainsi que ses frères, muni pour les jbesoins de son expédition; on ne l'eût pas, dans la inuit sombre, distingué à dix pas. Il s'approcha ae l'arbre ; mais en cet instant la pluie tomba avec ;rant de force, qu il fut obligé de s'arrêter pour res- ;pirer.
• — Attendons, dit Henri, qui avait fort à faire àretejiiir les chevaux qui, effrayés par l'orage, piaffaient, hennissaient, et eussent voulu partir au galop.
— Attendre! fit Gaston; mais la mort n'obtien- Irait pas de moi une minute de répit !
Et, ce disant, il prit le chêne à bras-le-corps et se mit à le gravir. Maurice le suivit, et tous deux, i une hauteur d'une douzaine de pieds, suspendirent l'ascension. Il no s'agissait plus alors de continuer en droite ligne, mais de se risquer sur la branche flexible qui, à demi renversée sur les fossés, aboutissait à peu de distance de la fenêtre dési-
HG LA OHANDK DKVOTK
gn(3(3 p;ir mademoiselle de I^nsac. Maurice se tint eu arrêt pour porter sea)urs à Gaston, ou l'avertir si la branche fléchissait. Les éclairs fendaient la nue sans interruption, éclairant de leurs lueurs fantastiques le monastère droit et sombre.
Le tonnerre grondait toujours, frappant les échos de ses détonations inégales. Gaston, les cheveux ruisselants, le front glacé et le cœur agité, parvenait à se frayer une issue vers le but poursuivi. De petites branches s'opposaient à son passage, il les brisa; la hache à la main, il continua son œuvre de péril, et arriva à l'extrémité de la branche sur laquelle il s'appuyait. Il jeta alors les yeux vers la fenétredelacelluledeLouisedeLansac; celle-ci était agenouillée, les mains jointes et tendues vers lui. Il poussa un cri de joie et un cri de désespoir à la fois. Il constatait que la branche, montant plus haut que la fenètr^e, ne se penchait pas comme il l'avait espéré à son extrémité. Or, il lui était impossible, du point où il se trouvait, d'atteindre à la maudite fenêtre.
— Joue de la hache ! cria Gaston à Maurice.
— Es-tu fou ?
— Il n'y a que ce moyen.
Deux à trois coups secs retentirent.
— Plus fort ! criait Gaston ; Louise est dans des transes mortelles, et tu prolonges son agonie.
Maurice, la sueur au front, redoubla ses coups, et, sans rien calculer, se mit à frapper sans relâche. i
La branche craqua sourdement, et Maurice, s'arrètant subitement, eut un frisson par tout le corps.
— Bravo ! cria Gaston ; je ne suis pas mort, et le gros de l'affaire est fait.
Kt, sans songer au péril qui le menaçait, il se renversa à demi et parvint à atteindre du bout du doigt la fenêtre de Louise de Lansac. Vêtue de ses vêtements religieux, le voile sur le visage, la jeune femme se haussa sur le tabouret, et tendit résolument les bras à l'imprudent.
— Je ne dois pas vous dissimuler qu'il y a cas de mort pour tous deux, fit celui-ci à voix basse.
— Eh bien ! répondit-elle d'une voix émue, nous mourrons ensemble.
Elle était dans les bras de Gaston, qui, la retenant d'une main, de l'autre se cramponnait à tout ce qu'il rencontrait pour ne pas rouler dans les fossés. Il tremblait maintenant, l'homme vaillant, il tremblait pour lui, qui, t!ésormais, croyait sur la terre au bonheur des anges. Henri poussa un cri de joie, et Maurice reçut dans ses bras la jeune f'^mmo froide et pâle. Gaston, ivre de joie, mit pied i terre et courut à elle. Alors la jeune femme rejeta s >n voile en arrière et la lune l'éclairant en plein, (iaston porta la main à ses yeux et se lecula effrayé et stupéfait.
— C'est un rêve! murmura-t-il ; mais relevant les yeux, il se convainquit avec un déchirement lians la poitrine et un monde dans la tête que la
88 i,\ (JKANDK DKVOTK
ffiiiiiiKi ({ii'il ;u;iii devant lui n'était pas Louise de i Lansac.
— Quoi d'étrange à ce que je sois là? disaii celle-ci; n'est-ce pas naturel?... Délaissée par vous dans un moment de dépit, de folie, j'ai c/)uru au cloître, et là, j'ai pronijncé des vœux absurde -;. Le lendemain, je pleurais jusqu'à mes jours d'abandon, et j'aspirais à ia liberté. Personne n'était assez puissant pour me délier de mes serments et me rendre cette liberté ; il fallait bien que ce fût celui qui me l'avait fait perdre qui me la fit retrouver.
Gaston, pleurant dans les bras de Maurice, n'entendait plus, et s'imaginait qu'à son oreille tintait la dernière heure de sa vie.
— Mais je ne me trompe pas, se disait Henri ; c'est bien là mademoiselle de Saint-Contest, que j'ai rencontrée pour la première fois, il y a deux ans, à Versailles, et qui se montrait si amoureuse de notre pauvre Gaston, qui, dans c« moment-là, ne voyait que par elle. « Comme elle se venge aujourd'hui! »
LA GRANDE DÉVOTU 89
Où le beau Laiizun retrouve le pauvre Fonquet. — La protégf^e dp madani6 do Montes]).ui f.iii sou (îliuinin. — Les aveux et les regrets de la fiivorile. —Toujours trop tard. — Lu astre uouveau — La fortune de madomoiscle de La Valliùre. — Le règne des blondes. — Un joli porirait de femme. — Un nuafje passager pour la favorite puissante — I.e roman dans ses détails. — Les rubans floitanis.
— L'iuirigauti' joue son rôle. — La Monlespaneii pâlira, la Fon'angos en mourra, mais la grande dévote sera reine. In astre qui tombe, une vie qui s'ôieint. — La coltVure à la mode. — Ingratitude royale .
— Femme à bauro, mais non à empoisonner.
Lauzun, au faîte de la puissance et à la veille d'épouser la petite-fille de Henri IV, se trouvait encore un beau matin dans un des noirs cachots de la Bastille. Pour cette foi:*> il devait se contenter d'y rester dix années. Loiïis XIV, qui ne l'aimait pas, avait prêté l'oreille aux médisances de ces ennemis. On accusait le petit gentilhomme d'avoir levé la main sur la grande Demoiselle, et, dans maintes occasions, d'avoir rabaissé sa dignité de princesse du sang. L'orgueil du monarque s'en
i>0 LA (iHANIiE DÉVOTE
était offiînsé, et il avait résolu d'efïarer enfin l'ambitieux. Lauzun de la liste des vivants.
Celui-ci, à la Bastille, rêva de s'évader, et passa ses nuits à pratiquer un trou profond qui devait, sans nul doute, le conduire â la liberté. Le travail achevé, il s'aperçut qu'il s'était fourvoyé, et que le trou creusé avec un si grand soin le menait tout simplement chez Nicolas Fouquet, arrêté, cjmime on s'en souvient, quelques jours après la fétedeVauxle-Vicomte. Il y avait de cela sept années. Le malheureux était alors complètement oublié. On continua de l'oublier jusqu'au dernier jour. Lauzun, se voyant honoré d'un tel voisin, eut hâte de lui apprendre les affaires de l'Etat et surtout les siennes propre Au récit de ces dernières, Fouquet, dans sa cage ue fer, haussa les épaules.
Pendant ce temps, madame de Montespan, l'ennemie la plus implacable de Lauzun, donnait au roi un nouvel enfant, lequel devint plus tard un très-laid personnage.
— A quelle duchesse confierons-nous la direction de cet enfant? avait demandé Louis XIV à sa royale maîtresse.
— Est-il nécessaire qu'elle soit duchesse?
— Je tiens à ce qu'elle soit de bonne maison.
— J'ai votre affaire, sire, madame Scarron.
— Pouah !
— C'est une excellente personne.
— Que vous me citez sans cesse et qui a le don de me déplaire profondément.
LA GRANDE DÉVOTK 91
— Vous reviendrez, sire, de cette aversion, elle est jeune, jolie, d'un esprit charmant, d'un cœur évangélique et d'une abnégation superbe.
— Je vois que c'est décidément votre protégée.
— Elle le mérite. Je ne sache pas, si ce n'est sa petite naissance, de femme plus parfaite à la cour.
— Et vous tenez à ce qu'elle soit la directrice du duc du Maine? Qu'il en soit fait ainsi que vou? le désirez, madame; mais, prenez garde, ce nom -là ne me dit rien de bon.
Le lendemain, madame Scarron, mandée par la favorite royale, accourait chez cette dernière et lui mouillait les mains de larmes de reconnaissance.
— Vous voyez ce que je fais pour vous, disait la marquise de Montespan ; je veux faire plus encore que de commencer votre fortune, je veux la mener à bien. Le roi vous déteste; il vous aimera. Votre nom lui déplaît; il vous en donnera un luiiiirine, plus brillant et plus sonore. Vous êtes la il lectrice du petit duc du Maine; vous la serez de oiis les enfants qui naîtront du roi. Qui sait si un our vous ne prendrez pas le titre de gouvernante les enfants de France!
— Madame, vous m'accablez de vos bontés. Comnont serai-je jamais assez puissante pour m'acquit-
M' envers vous?
La marquise de Montespan releva la tête avec lauteur.
— Vous n'avez pas besoin d'être puissante pour ne prouver votre attachement, dit-elle d'un ton
02 L\ (ÎHANlJli DKVOTU
sec; soyez-moi dévouée, c'est tout ce que j( réclame.
Madame de Maintenon le fut sinj,mliérement. I n'est bes')in que de voir le résultat qu'elle obtin pour s'en convaincre.
Mais accordons pour un moment la parole < madame de Montespan qui nous donnera plus qui nous pourrions le faire nous-même, la clef de 1; situation.
Le roi a toujours manifesté un fond de relifiion dont il avait des accès fréquents, surtout aux ap proches de Pâques et des autres grandes fêtes di l'année. Cette fois-là, ce fut bien pis raconte la fa vo rite, il y eut un jubilé, et le roi sans me le dire témoignait assez le désir que je m'absentasse de 1 cour.
Pour lui plaire je consentis à aller à Paris, oi Je fis mon jubilé avec une exactitude scrupuleuse Quand il fut fini, les plaisirs succédèrent aux acte de dévotion.
Mais, mes parents trouvèrent mauvais qu je fusse aussi longtemps absente de la cour, et m représentèrent que ma qualité de favorite du roi n devait pas m'exclure des privilèges attachés à m personne.
Privilèges délicieux, un monde que ce gran siècle...
Je consultai monseigneur de Meaux (Bossuet] dans lequel j'avais beaucoup de confiance, <^t i m'assura qu'il ne voyait aucun inconvénient dan
LV fJilA.M)!-; DihOTK 93
mon retour. Je partis donc, et mon devoir me conduisit en premier chez la reine. Madame de Richelieu, madame de La Mothe et autres, vinrent le soir même me visiter ; j'avais un cercle nombreux qui l'ut bien étonné de voir arriver le roi, qui me parlant d'abord avec quelque indifférence, me pria bientôt de passer dans mon cabinet et se mit à m'assurer de toute sa tendresse J'étais encore la souveraine du souverain.
Elle l'était, en effet, la fière et hautaine marquise, mais la grande dévote était derrière, et elle ne se méfiait pas assez.
Pour le moment, elle ne paraissait pas à craindre.
Le roi ne voulait pas la voir. Celle-ci alors se résignait, se faisant pateline et douce pour la favorite, à qui, sous le plu> futile prétexte, elle adressait de longues hittres, dans Tespoir que celle-ci es ferait lire au roi. La chose arrivait souvent, et Louis XIV de s'écrier qu'il prisait fort le stjde et fort peu celle qui le possédait.
Tout cela n'est-il pas divin. Le roi qui exile sa favorite pour faire son Jnbilé, les parents qui conseillent à la maîtresse de revenir trouver l'amani, et celui-ci qui accourt aussitôt l'occuper à nouveau le sa tendresse.
Dieu avait son C(Mnpte, c'était bien \o moins que :e pauvre roi s'amusât un peu.
Cependant, madame de Montespan ayam eu d'autres enfant^. l:i po>ii ion de Madame Scarron gagnait
01 I-\ GKVNDK DKVOTK
tous les jours. Elle habitait une petite maison du Marais où elle était très-bion, mais a l'étroit et loin de la Cour; elle fit si bien, l'habile femme, que le roi la lui fit quitter et lui accorda de venir a Versailles. Attendez, elle occupa sous les combles, petite chambre perdui sous les toits, à laquelle un escalier dérobé conduisait. C'était une mansarde du commun. Mais peu importait à la veuve Scarron, elle était dans la plar-e, et, avec l'aide de Dieu, elle savait bien quelle arriverait ailleurs.
Là, elle se fit plus douce et plus humble encore que par le passé avec la marquise de Monte-pan, et surtout ne négligea rien pour se faire remarquer du roi. Mais celui-ci ne songeait pas malheureusement encore assez souvent à son salut et souriait plutôt à l'idée de se divertir.
Question de temps, madame de Maintenon attendait.
Turenne avait été coupé en deux par un boulel de canon, le Palatinat n'existait plus, la Hollande était bouleversée et l'Allemagne en feu ; on pensail qu'il était grandement temps de faire la paix et de revenir aux fêtes brillantes du commencement du règne et aux royales amours. La paix fut signée, ei Louis XIV, tout au plaisir, parut dan^ un bal de nuit avec un gros diamant au doigt.
C'était là un signe que madame de Soubise seuh comprit. Le lendemain, celle-ci avait de magnifiques pendants d'émeraude, et, la nuit suivante, U roi, à la grande stupéfaction de Marie-Thérèse, qu
LA GRANDR DKVOTlî 95
fit retentir l'air du bruit de ses plaintes, disparaissait de la chambre conjugale.
Amour d'un jour, ivresse d'une nuit. Le roi n;devenait gaillard et il oubliait déjà madame de Soiibise dans les beaux veux de madama de Ludre, quand la marquise de Montespim elle-même lui présenta une jeune fille qui faisait alors l'admiration de la cour.
Oh! les femmes!... incorrigibles, toujours des verges pour se faire fouetter. Un astre nouveau s'était levé sur Versailles, dit un historien, et avec un tel éclat, qu'il avait tout éclipsé de ses rayons ; c'était encore une des filles d'honneur de Madame, d'une beauté superbe, Marie-Angélique de Fontanges. Le roi, qui était à cet âge où l'on recherche comme un dernier reflet de la vie une passion jeune et gracieuse, s'épritdeMadamedeFontanges; toutse fit, désormais, par la volonté et les coquetteries de la jeune favorite; elle fut la souveraine un peu marbre et ivoire chantée par les courtisans, et madame de Montespan fut inquiète un moment de l'avoir trop Inuée. Il ne fut plus parlé alors à la cour que de la belle de Fontanges, et toutes ses volontés devinrent des ordres.
Le roman du roi avec mademoiselle de Fontanges fut en quelques jours l'histoire de Versailles et de Paris. On le conta môme dans les solitudes des carmélites, et sœur Louise de la Miséricorde en souffrit jusque dans sa retraite.
La cour de Louis XIV resplendit sous le régne
0() LA (iU\M)I-: DKVOTi:
des blondos. Le roi-soleil aimait la moisson dorée M;ul(;inoiselle de Fontan^es était blonde roinme !.. Violante du Titien, — presque rousse, — en beau blond de Venise qui ruisselle dans les Dénamf'rons du Oiorgione, et qui est la fête des yeux pour les coloristes,
A toute époque, le blond a été la couleur aristocratique, comme le brun la couleur du peuple. On dit encore, à l'heure qu'il est, une brunette pour désigner une grisette. Depuis Eve, qui était blonrl' le blond, voire le blond ardent, a été considéré comme le signe caractéristique de la beauté de race ('). Les matrones romaine-^, d'après Valère- Maxime inondaient leur chevelure de poudre d'oi- Les femmes eurent, selon le temps, des procéda différents pour se teindre les cheveux, et l'on sera moins surpris des merveilleuses chevelures dont le Titien nous a laissé de si splendides spécimens ({uand on saura que les coquettes filles de l'Adriatique devaient ces nuances flamboj'antes à l'art deparfumeurs et des chimistes.
Au xviic siècle, le blond est déplus en plus en faveur. Hors du blond, point de salut, point de beauté. Blondinset blondines, il n'est question que de cela à cette époque de fêtes et de plaisirs. Les élégants sont des blondins. Les bruns et les brunes trouvent le moyen d'être blonds quand même, témoin madame de Bouillon qui, étant une brune
(1) Les Cou m galantes par Gustave Desnoireterres.
LA GRANDE DÉVOTB 97
piquante, peut impunément se faire appeler, grâce à certains procédés artiliciels « beauté charmante et blonde. »
On n'a pas de portraits authentiques de mademoiselle de Fontanges. Mais a-t-elle eu le temps de poser? Tous les contemporains, même les femmes, même madame de Sévigné, la représentent comme la plus belle femme de son temps, — son temps qui ne Jura qu'un matin ! Madame de Sévigné la trouva si belle, qu'elle la surnomma la belle beauté. Quel était le caractère de cette beauté? « Belle comme un ange et sottecomme un panier, » dit l'abbé de Choisy. Voilà tout un portrait qui se détache du cadre; mais ce n'est pas là un portrait ressemblant. Si j'en crois d'autres portraitistes à la plume du même temps, elle était, en effet, belle comme un ange « toute parée de sa candeur et de sa virginité. » Blanche avec des tons roses, pâlissant et rougissant tour à tour, n'étant maitresse ni de son cœur ni des mouvements de son cœur; grande comme mademoiselle de Lavallière, elle n'avait pas sa grâce de roseau penché, mais elle avait cette charmante maladresse des filles qui entrent à peine à l'école de l'amour. Elle fut dépaysée à Versailles jusqu'au jour où elle y fut reine. On riait d'abord de la voir si timide au milieu de toutes ces belles familières. Elle n'osait ni aller ni venir; elle craignait les moqueries ; il semblait qu'elle marchait sur les flots, tant elle avait peur d'avancer; mais enfin, elle fit le pas des dieux, dit
UH LA OKANLi: Dr.VOTK
Ars("»ri(* lloussay»', H'. chaiiirc (ie.s cnnic^eA «ifts inajc tV*s royales. Ce fut de Paris à Versailles dans cftêîeà tête amoureux que le roi et la iDUvelle favorite se jurèrent un amour étern«;i Piouesse «1 lemme, serment de roi. Lelendemain c'était grandchasse et Louis XIV chassant à côté de la Fontanjîes était comme fou.
Mademoiselle de Fontan^^es «Haii vêtue ce jour- 1;'; dit Bussy-Ributin, d'un justaucr)rps en broden d'un prix considérable, et la coifl'ure était faite de plus belles plumes qu'on eût pu trouver. Il semblait . tant elle avait bon air avec cet habillement, qu'eli ne pouvait pas en porter un qui lui fût {)lus avant.) gfMix. La crainte qu'avait son amant qu'il n'arriva, (quelque accident a cette nouvelle chasseresse l'obligea à rester toujours à ses cotés ; il ne l'abandoni: point; et, après lui avoir donné le plaisir de faire passer devant elle le cerf que Ton courait, il s'écarta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois pf^-ui lui faire prendre quelque rafraîchissement.
Ce fut alors au tour de madame de Montespan. (lui avait levé la tète si haut devant mademoiselle de La Vallière, de la courber devant mademoisellde Fontanges. La nouvelle favorite dépensa cen mille écus par mois. Elle se fit nommer duchesse, ei fit porter la queue -de sa robe par d'autres duchesses. Mademoiselle de La Vallière avait eu deux chevaux à son carrosse, madame de Montespan en avait quatre, mademoiselle de Fontanges en voulut huit. Et elle fit son apparition, un jour, dans la
cour de Versaill(3s, étendue dans un Ciirro.sse tout doré et traîné par ses huit chevaux.
C'était, somme toute, une poupée que cette petite. Colle, mais elle plut au roi ainsi et elle l'emporta. Ainsi va le monde. Mademoiselle de La Valliére avait arranp^é la coifluro de madame de Montespan; celle-ci eiïeullla des roses dans celle de mademoiselle de Fontanges.
Elle était duchesse, on peut dire qu'elle était reine. Elle était plus que les maréchaux de France et les évèques, qu'elle molestait à son petit lever, plus que le roi qui était à ses pieds, qui ne se souvenait plus de mademoisf^lle de L'J Valliére et ne voyait même plus madame de Montespan.
î/écervelée, elle pendait la tète et soulevant lo-
lympe. Le Dieuétaitivre. Mais hélas ! comme toutes
les choses trop belles, cela n'allait pas longtemps
urer. Un matin la belle Fontanges faisait comme les
lutres une halte à Povt-Royal.
Le roi n'aime plus, il est las, il cherche ailleurs, et la belle éplorée en mourra.
Vous apprendrez une nouvelle qui n'est pas un ^ecret et vous aurez le plaisir de la savoir des premières, écrit madame de Sévigné ; mademoiselle de ci'ontagnes est duchesse avec vingt mille écus dt; tension ; elle en recevait aujourd'hui des complinents dans son lit.
Le roi y a été publiquement: elle prend demain -an tabouret, et s'en va passer son temps de Pâques i une abbaye que le roi a donné à une de ses
OTHECA
100 I.A fiRANDE DKVOTP:
sœurs. Voilà une manière de séparation qui aurade l'honneur à la sévérité de son confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le confié en vérité, je n'en crois rien. Le temps nous l'apprendra.
Le temps le lui apprit bien. Après une si bf^ll" ascencion, quel rapide déclin.
Tout cela c'est le mensonge de la santé et de la faveur: s'écria-t-elle encore, madame de Fontange est partie pour Chelles; elle a quatre carrosses à six chevaux, le sien en a huit; toutes ses sœurs y étaient avec elle : mais tout cela est si triste, qu'on en avait pitié ; la belle perdant tout son sang, pale, changée, accablée de tristesse; méprisant quarante mille écus de rente, etun tabouret qu'elle a etvoulant la santé et le cœur du roi, qu'elle n'a pa^ : votre médecin forcé a fait là une belle cure î »
Et madame de Grignan rit en lisant le numéro de son journal.
« Vous avez ri de cette personne blessée dans le service ; elle l'est au point qu'on la croit invalide.
Pauvre Fontages ! si tu avais lu ce bulletin de ta santé ! Blessée dans le service ! C'est que le service des filles d'honneur était rude en l'an de grâce 1680.
Un peu plus tard, la spirituelle gazetiére ajoute : « Nous aurions entendu de notre abbaye les triomphes, les fanfares et la musique de Chelles, au sacre de l'abbesse. On dit que la lielle beauté a pensé être empoisonnée, et que cela va droit à demander des gardes ; elle est toujours languissante, mais si tou-
chée do la grandeur, qu'il faut s'imafçiner précisément, le contraire de cette petite violette qui se cachait sous l'herbe. » Enfin, pour dernier mot : « On me mande que madame de Fontanges est toujours dans une extrême tristesse. »
Ce n'était déjà plus qu'une ombre. Klle fit dire au roi qu'elle s'en allait, et qu'elle voudrait bien le voir une fois encon; pour mourir après.
— Demain, répondit le roi.
— Demain, il sera trop tard, soupira la mourante :
En effet, le méd ecin ne croyait pas au lendemain pour elle. Mais ce lendemain, elle en avait besoin, elle l'eut ; la nuit passa, et le matin, aux premières clartés de l'aube, elle se souleva sur sa couche déjà froide, rejeta le drap qui allait être un linceul et dit :
— Il va venir; faites-moi belle.
Et on la fit belle. On l'enveloppa «le batiste et de dentelles, on brûla des parfums à ses pieds, on lui mit un beau collier de perles au cou, et des diamants à ses oreilles; on arrangea surtout ses cheveux avec la coquetterie qui avait fait son succès. m le voulut qu'on la vit une dernière fois, le ruban (iottant, coifféeà la Fontanges.
- Belle morte sur un lit de parade, dit-elle quand (Mie fut toute parée.
Mais le roi tardait à venir, et la mort approchait.
Klle regardait l'heure avec anxiété et jetait sur
lie un regard plein d'eftVoi. Elle sentait la mort et
102 L.\ OKANDK DKVOTK
n'attendait pas le carrosse. La grille s'ouvrit. C'était lui. Elle tressaillit et suspendit sa respiration. FiOuis XIV entra.
— Je vous attendais pour partir, lui dit-elle, vous êtes venu, J'oublie toutes mes douleurs.
Le roi, effrayé de voir la mort de si prés, ne trouva pas une parole. A peine osa-t-il seulement effleurer la main froide qu'elle lui tendait.
Dans les yeux déjà voilés de la mourante, il reconnaissait un accent trop humain. Elle le dévorait, dit Arsène Houssaye, que le portr.iit de mademoiselle de Fontanges a inspiré. Elle mourait pour lui, rien que pour lui, dit-il. Dieu n'avait pas sa pyrt du sacrifice. Elle sacrifiait jusqu'au salut de son âme. Le roi s'attendrit peu à peu jusqu'aux larmes.
— Ah! je meurs contente, dit-elle, puisque mes derniers regards ont vu pleurer mon roi.
Ce furent là ses dernières paroles, mais elle firent dire à madame de Montespan, toujours mordante. «Si elle a bien parlé, c'est qu'elle allait mourir, car de toute sa vie elle n'a pu dire un mot. »
Pour oraison funèbre, Saint-Simon lui se contera te d'écrire. « Mademoiselle de Fontangnes ne fut pas si heureuse que madame de Montespan, ni pour le vice, ni pour la pénitence. >
On se passa alors cette épitaphe de main en main :
Jamais un temps si court ne vit un sort si beau; Jamais fortune aussi ne fut sitôt détruite.
Ah ! que la distance est petite Du faîte des grandeurs à l'hoQneur du tombeau !
LA GRANDE DIWOTE • ]():{
« Belle et bète comme une statue, » disait anvorr.
ladame de Mont(^sp;in de mademoiselle de Fontan-
:es. « liolle depuis le^ pieds Jus(iu'à la tète, on ne
louvait rien voir de plus merveilleux, mais elle
tait sotte comme un petit chat, » avait dit d'elle
a Palatine.
Jugement trop sévère si on se rappelle sa réflexion
,u sacre de sa sœur nommée ubbesse de Chelhis.
'oute la coui' alors était présente et une femme,
nivrée par les parfums et la musique, s'écria : (^'(ist
!onc ici le paradis!
Vous voyez bien que non; dit MadeipoiselTe de
l'ontanges, si cela était, il n'y aui'ait pas tant d'évè-
ues.
Ce mol seul ne la venge-t-il pas de^ insultes de
ladame de Montespan et de la Palatine?
«Je ne pense pas, écrivait madame de Sévigné,"
u'il y ait d'exemple d'une si heureuse et si mal-
eureuse personne. »
Elle avait jeté trois millions gaiement, du haut un balcon; elle est morte à vingt ans. et elle laissé une coiffure. Madame de Sévigné a tort : >mbien de femmes belles comme elle, aimées >mme elle, n'ont pas même laissé un sonver! Elle Ta si bien imposée, cette coiffure, ril a fitllu un froncement de sourcils du roi pour faire tomber, et que de notre temps les femmes mt retrouvée.
Mais la pauvre femme qui était morte si jeune ne )uvait même pas grâce derântla coui' et la prin-
\()i LA (iKAM)K DKVOTK
cesse palaU ne. Cette dernière n'ad rnettai t, dans toute les maîtresses de Louis XIV, qu'une seule femme qi méritât d'être ref^rettée. C'était mademoiselle de L Vallièro. Selon elle, celle-là seule avait aimé le rr par amour. Madame de Soubise avait obéi à un senti ment d'intérêt, madame de Montespan à un senti ment d'ambition, mademoiselle de Fontanges à u caprice de son ima^rination ; quant à madame d Maintenon, elle reconnaît que celle-là était à ( fois intéressée et ambitieuse, mais millemen amoureuse.
Ecoutons-là d'ailleurs en son langage tudesque « La Montespan était un diable incarné, mais 1 Fontanges était bonne et simple. Toutes deu: étaient fort belles. La dernière est morte, dit-on parce que la première l'a empoisonnée dans du lait je ne sais si c'est vrai, mais ce que je sais bien, c'es que deux des gens de la Fontanges moururent, e on disait publiquement qu'ils avaient été empoi sonnés. » J
Madame de Montespan était femme à battr mademoiselle de Fontanges, mais non pas à l'era poisonner. Elle avait des colères soudaines, mai non point de sourdes rancunes. Elle vivait à jour ne prenant jamais de masque.
— Montons dans le même carrosse, dit-elle u matin, à madame de Maintenon : nous y causerom et nous ne nous en aimerons pas mieux.
Pendant cinq années, l'altière marquise eut u si vif rayonnement qu'elle éclipsa le roi lui-mêmf
Toute la cour était tournée vers cette planète ardente, qui dérangeait les astres consacrés. , Aussi ce n'était point la marquise de Montespan qui avait été la plus alarmée de la subite fortune de mademoiselle de Fontanges, mais madame de Mainienon. C'est pourquoi nous croyons que la princesse palatine avait ra,ison de dire que madame de Montespan était femme à battre mademoiselle de Fontanges, mais non pas à l'empoisonner.
lO^i LA ORANDK DKVOTK
li'lioure de la décadence. - Où il est prouvé qu'une femn^e jolie est |ilu3 forte qu'un é\ô]ue éloquent. — La Valliere parlait du paradis, la Maintenon parlera de l'enfer. — Cocher, à Versailles I — Eclat ne rire et océan de larmes. — Tout le monde s'en nrôle. — Qu'a dit Ninon? — La comédie dont la Moniespan est la victime et dont la Maintonon tient les fils. — La Valliére en versait des larme?. !a Moutespan en déchirera ses dentelles. — Le fameux bâtard. — A son tour, la voilà dévote. — C'est une maladie qui se gagne. — Ce qu'd reste d'une moisson de roses. — l.a poudre de succession. — La main du bourreau. — Le voisin en affaires. — La comtesse de Sois3< ns. — Les coulisses de l'histoire.
La marquise de Montespan, n'ayant plus de rivale déclarée, n'en posséda pas plus un cœur fatigii'^ d'elle et de ses mesures, dit Voltaire. Quand le-> hommes ne sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin d'une femme complaisante : le poids des affaires surtout rend cette consolation nécessaire. Madame de Maintenon, qui sentait le pouvoir secret qu'elle acquérait tous les jours, se conduisait avec cet art si naturel aux femmes et qui ne déplaît pas aux hommes. Elle écrivait un jour à
rr.a<lame de Frontenac, sa cousine, en qui elle avait une entière confiance :
« Je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré. »
Dans ce temps où sa ftiveur croissait, où madame (le Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient tous les jours, tantôt avec une aiji:reur secrète, tantôt avec une confiance passagère, que la néc(»ssité de se parler et la lassitude de la contrainte mettaient quelquefois dans leurs entre- 1 iens.
Les Mémoires donnés sous le nom de Madame de Maintenon rapportent qu'elle dit à madame de Montespan, en parlant de ses rêves : « J'ai rêvé que nous étions sur le grand escalier de Versailles je montais, vous descendiez : je m'élevais jusqu'aux nues, vous allâtes à Fontevrault. »
Ce conte est renouvelé d'après le fameux duc d'Epernon, qui rencontra le cardinal de Richelieh sui' l'escalier du Louvre, l'année 1624. Le cardinal lui demanda s'il n'y avait rien de nouveau. «Non, lui (lit le duc, sinon ({ue vous montez et je descends. » Ce conte est gâté, en ajoutant que d'un escalier on s'élève jusqu'aux nues. Il faut remarquer que, dans presque tous les livres d'anecdotes, dans les ana, on attribue prescjue toujours à ceux qu'on fait parler des choses dites un siècle et même plusieurs siècles auparavant.
I Elles convinrent de faire, chacune de leur C(Jté. des Mémoires de tout ce qui se passait à la cour. L'ou-
108 i,\ (;kani)K dkvotk
vrage n(; fui j);is poussô plus loin. M;id;ime de Montespan se plaisait, à lire quelque chose de se.s Mf'^moires à ses aniis, dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes ces intrigues secrètes, atïermissait encore la faveur de madame de Maintenon, et élr)ignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis qu'il ne sentait plus d'amour.
En effet, madame de Vlontespan devait pa-ser comme mademoiselle de La Vallière et serait un Jour oubliée comme madame de Fontanges.
Il y eut dans l'année 1676 un jubilé qui fut fatal à La favorite. Louis XIV, superstitieux, trembla à la voix de Bossuet, qui lui peignit avec emphase les portes de l'enfer embrasées par le feu, et il supplia madame de Montespan de se retirer, lui annonçant que l'heure de la pénitence était sonnée. Celle-ci obéit, s'enferma dans un couvent, le temps do gagner le ciel, puis, remontant dans son carrosse à quatre chevaux, revint à Versailles.
En ce moment, Louis XIV avait une peur terrible du diable, que Bossuet lui avait si bien représenté, qu'il assura qu'il le voyait toutes les nuits ; aussi madame de Montespan ne fut pas accueillie avec tous les honneurs qui lui étaient dus, ou plutôt elle fut reçue avec trop de solennité.
Le parti de la reine et des confesseurs avait si bien capté le roi, que celui-ci avait fait la promesse de ne plus entretenir madame de Montespan en par-
LA GRANDE DKVOTH 109
ticulier. Aussi fut-il décidé que la première entrevue aurait lieu en face de toute la cour.
N()us]avoiis déjà parlé (le cette scène, mais elle est si Jolie, qu'on ne saurait trop l'étudierdans ses détails.
Madame de Montespan a touché à cette entrevue dans ses Mémoires ; toute frissonnante d'émotion et de colère rentrée, elle se présenta les yeux baissés et écouta le roi, qui lui parla jjra'^ement, dans un langage biblique emprunté à Bossuet, et ne savait trop ce qu'il disait. Puis, levant les yeux, elle le poignarda d'un regard qui troubla le roi.
— J'ai deux mots à vous dire, dit celui-ci ne pouvant se contenir et entraînant la marquise dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Vous êtes donc devenu fou? lui dit à voix basse madame de Montespan.
— Oui, fou! répondit le roi, la couvrant d'un regard incendiaire, car je t'aime toujours.
Madame de Montespan n'avait pas besoin d'en entendre davantage. Elle prit la r^ain du roi, la garda quelques instants dans les siennes, puis, regardant avec hauteur l'assemblée, elle se retourna vers Louis XIV et lui sourit.
Celui-ci, oubliant et les sermons de Bossuet, les réprimandes de son confesseur, le diable avec ses fourches, l'enfer avec ses flammes, oubliant surtout ses courtisans réunis qui le regardaient avec stupeur, se mit à débiter force galanteries à la nouvelle souveraine, qui, jugeant sa victoire assurée, lui ulissa un ordre à voix basse.
110 J.A (iUAiNDK DKVOTE
Le ii)\ s'inclina et disparut, entraînant madain (le Montespan et laissant la cour stupéfaite et ahurie
Mais madame de Maintenon veillait sur la piaf qu'elle s'était promise, et, sachant désormais qu(;l était le faible de Louis XIV, elle se jura bien d'avoi raison de <'.et amour qu'elle juj^eait â son dérliri.
« Il a peur de l'enfer, se dit-elle ; nous causerons do l'enûîr. »
p]lle ne manqua pas à sa résolution, et toutes 1< fois que l'occasion lui faisait rencontrer le roi, el, avait soin de l'entretenir des châtiments terribbque Dieu réserve à ceux qui ont mal vécu.
Louis XIV frissonnait. Cette grande dévote avait le talent de lui donner la chair de poule. Elle lit plus, et voulut ramener aussi dans le giron de de l'Église madame de Montespan. C'était peut-étivertueux, mais à coup sûr profondément habile. La maîtresse partie, elle n'avait qu'à s'asseoir à sa place, et ce qui était péché pour celle-ci ne l'étaii pas pour elle. Un moment madame de Momespan fut vaincue, mais sa nature reprit bientôt le dessus, et un matin, en compagnie de sa rivale, sortant de la messe après avoir communié, elle cria à son cocher :
— A Versailles !
— Vous ne ferez pas cela ! s'écria madame de Maintenon.
— Pourquoi donc?
— Parce que votre place est au couvent.
— Plus tard, une autre fois.
LA GRANDE DKVOTlî 111
— Oh! non. VOUS n'oserez jamais un tel sacrilège, s'écria madame de Maintenon jouant la prudence «ffrayée.
— J'en ferai bien d'autres! s'écria madame de Montespan. se jetant dans son carrosse ot brûlant la route.
Mais madame de Montespan n'était pas maîtresse de sa destinée : il était écrit que sa dernière heure était arrivée. Elle continua à lutter, cependant, et par moments, elle reprenait le dessus, et chassait madame de Maintenon de l'appartement royal. Mais, lentement, celle-ci revenait sur ses pas, et quelques jours après madame de Montespan la retrouvait plus ancrée dans les bonnes grâces du roi.
Madame de M(mtespan, avec toute sa beauté, cette beauté qui déliait les hivers, et son esprit intarissable, ne pouvait lutter contre madame de Maintenon, <-e démon femelle, qui montrait le ciel à Louis XIV à travers le ciel de son lit.
I/histoire du déclin de madame de Montespan a été contée par l'abbé de Choisy. Madame de Maintenon n'était plus dans une fort grande jeunesse, mais elle avait les yeux, si vifs, il paraissait tant d'esprit sur son visage quand elle parlait d'action, qu'il était diflicile de la voirsouvent sans prendre de l'inclination pour elle. Le roi, accoutumé dés son enfance au commerce des femmes, avait été ravi d'en trouver une qui ne lui ])arhiit que de vertu ; il ne craignait point qu'on dit qu'elle gouvernait: il l'avait reconnue modeste et incapable d'abuser de la familiarité
\\2 i,A (iiixsDi: DihoTiî
(lu rriiiîtro. D'ailleurs, il était temps pour la santé de son corps et pour celle de son àme qu'il songeât a l'autre vie, et cette darne était assez heureuse pour y avoir songé de bonne heure. La retraite austère a laquelle les personnes en faveur sont presque toujours condamnées, ne lui faisait aucune peine ; ce lut une grande distraction pour elle d'être nommée pour faire le voyage de Baréges avec le roi, et d'au- | tant plus grande qu'il fit dire en même temps à madame de Montespan qu'elle n'irait pas, ce qui lui donna de furieuses vapeurs, la préférence d'une personne qu'elle estimait beaucoup au-dessous d'elle la mettant hors des gonds.
Mais le roi décida de ne point faire le voyage ; il eut la bonté ou la faiblesse de le mander à madame de Montespan, qui était encore à Rambouillet, et qui partait le lendemain pour Fontevrault ; elle fut transportée de joie, et revint toute courante à Versailles. Là, elle espérait encore de rengager un prince qui avait pour elle tant d'égards, et, se flattant d'être encore aimable, elle attribuait à un reste de passion ce qui ne venait que de politesse. Le roi l'avait quittée de pure lassitude. Dés qu'elle fut revenue à Versailles, le roi alla chez elle, et continua à y passer tous les jours en allant à la messe ; mais il n'y était qu'un moment et toujours avec les courtisans, de peur qu'on ne le soupçonnât de reprendre ses chaînes rompues depuis longtemps, de peur surtout de madame de Monrespan.
Je ne redirai pas toutes les péripéties de cet
amour, qui avait commencé par un éclat de rire, dit Houssaye, qui devait finir dans un océan de larmes.
Une des pages du dénouement fut un acte de comédie. Bossuet avait dit au roi, qui se plaignait des hommes et des choses :
— Sire, tant que les ministres de vos passions seront plus puissants que vos ministres d'Etat, vos passions troubleront l'Etat.
Le roi s'écria: Eh bien! je vous abandonne mes passions!
Bossuet exigea une lettre d'adieu à madame de Montespan. Le roi écrivit la lettre la plus tendre, Bossuet « la remit à madame de Montespan et en rapporta une réponse encore plus tendre. »
Ce commerce dura quelques jours : on faisait des promesses de s'aimer chastement; on se donnait des rendez-vous pour les violer. Racine mettait en vers les billets du roi; et M. de Condom, le courrier, sans le savoir, des deux amants, couvert d'un manteau gris, allait tous les soirs de Clagny à Versailles.
Et nul n'osait critiquer ce monarque peu scrupuleux. Madame de Sévigné n'osait rire tout haut des choses de la cour. La Bruyère mettait des masques à ses vérités. Boileau riait en prose, mais s'enthousiasmait en vers. Racine versait à tous le mensonge de sa poésie. Bossuet lisait timidement quelques prophéties d'Isaïe. Molière, Molière lui-même répandait sa gaieté sur toutes ces fêtes. Il n'y avait
Il I.A CiUANf)!? hV.VOTU
qu'un ^,11:^0 on France qui osât jeter un rire moqueur sur ce long carnaval. Ce sage, c'était Ninon <l<* Lenclos.
Le roi avait peur de cet esprit qui frappait ju>t' et qui courait le monde comme une monnaie saii alliaj^es. Il avait l'habitude de demander, à cbaqu événement du sérail : Qu'a dit Ninon? Singulif, temps : Ninon était la conscience du roi et l'opinion publique! Cependant, Bossuet vint apporter l 'extrême-onction à madame de Montespan,- a < cœur qui voulait persister dans son agonie :
— Ne parlez pas, dit-elle au grand prédicateur Je sais bien que vous venez prononcer mon orai>r,u funèbre.
Bossuet échoua, madame de Mainienon vint la seconde.
— Je sais bien ce qui vous amène, dit la marquise <le Montespan qui avait été instruite la veille; l'amour du roi est mort et vous m'apportez une letire de faire part; allez, madame, vous n'obtiendriez rien, je meurs où je m'attache.
Le cr(dra-t-on?
Le duc du Maine, le fils du roi et de madame de Montespan.
L'étrange détermination qui le portait à se chaîner d'éconduire sa mère amène quelques explications sur ce jeune homme, et c'est peut-être le lieu d'esquisser son portrait. Le duc du Maine était doué d'un esprit subtil et d'une finesse de tact qui déjouait les vieux courtisans.
LA GRANDE DÉVOTlî 115
Sous l'enveloppe la plus gracieuse, avec l'air le plu^ naturel, le plus simple et qui semble plus naïf, ce bâtard du roi a le caractère d'une extrême souplesse, d'une rare mobilité, dit un contemporain. Prompt à juger les personnes qu'il approche, il excelle dans l'art de captiver leur confiance; et il est bien rare qu'il n'en abuse pas, car son ambition lui rend nécessaires toutes les prospérités d'autrui. On dirait qu'il veut édifier sa fortune comme les abeiljes élèvent leur rucho, en butinant de toute pai't de la faveur. Les gens inexpérimentés se laissent prendre à la petite ligure douce du duc, à son air timide, à ses expressions dévotes, à ses habitudes solitaires ; mais un œil exercé ne tarde pas a dé'^ouvrir tout cela : les hypocrites ont beau faire, l'équitable Providence imprime infLiilliblement sur leur front l'enseigne de leur perfidie. Avec son habileté, M. du Maine, qui vivait constamment dans l'intérieur du roi, s'était aisément aperçu de l'immense crédit de son ancierne gouvernante, en même temps qu'il avait suivi la marche rapide du discrédit de sa mère.
Dans cet état de choses, sa position à la cour pouvait devenir épineuse, dangereuse même, s'il suivait la ligne de ses devoirs de fils; il s'en éloigna, et se voua sans réserve à madame de Maintenon.
11 fallait lui donner une garantie de cette préiérence dont il ne pouvait retenir le prix; le renvoi (le madame de Montespan oflrait une occasion au duc pour fournir la preuve irrécusable de son dé-
110 LA (iRANDli D14V0TK
vouement à la favorite; cette occasion, il la saisi Le bâtard du roi se rendit chez sa mère, bien décidé à lui prescrire de s'éloigner sans plus de retard et sans retour.
Mais la marquise no voulut pas le voir, et lui lit ordonner de sortir de son appartement. Néanmoins, cette démonstration suiîlt à madame de Maintenon : de ce jour commença une union intime, un échan;^ de tendresse expansive entre le duc du Maine et la favorite.
Le lendemain de cette démarche, madame d" Montespan renvoya au roi toutes les pierreii^ qu'elle en avait reçues, et dans la soirée elle quitt . Versailles pour n'y plus revenir.
Presque toute la cour se réjouit du départ de madame de Montespan; emportée, capricieuse, encline à mépriser les plus grands personnages, son règne avait attiré quelque humiliation sur presque tous les courtisans. Tout le monde craignait son humeur mordante et railleuse, sa langue était redoutée à l'égal du dard envenimé de l'aspic. Lorsque les gentilshommes de la maison étaient obligés de passer sous ses croisées pendant qu'elle y était avec le roi, ils ne manquaient pas de s'écrier:
— Allons, messieurs, il faut passer par les armes ?
Un jour cependant, il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles, Marly, les brillants carrousels ou elle était toujours remarquée; il fallut faire ses adieux à la grandeur et à la puissance sous toutes ses formes, éprouver tout ce qu'il y a de poignant
dans l'indiflerence de ses ainis. Ohassée de la cour, des carrosse-^ du roi, de sa pensée et de son cœur, madame de Montespan alla où allaient alors toutes les courtisanes en disjjjràce, tous les favoris usés, routes les maîtresses flétries, épées rouillées, fleurs de la veille; elle se retira au couvent.
Cette reine dépossédée avait prévu de si loin sa chute san-î oser y croire, qu'elle avait fait bâtir de ses épargnes la communauté où elle se retira le voile au front, le dépit aux lèvres et une colère pleine d'espérance dans le cœur.
Pendant de longues années, elle invoqua en vain dans ses courses inquiètes le baume de la religion. On n'oublie pas si vite qu'on a été la maîtresse d'un roi de France, surtout qu'on est encore belle! Quel amour console de cet amour perdu? Des hauteurs de Petit-Bourg, à travers ces bois qu'elle parcourait sans cesse, elle cherchait Paris, la ville où elle avait régné.
Ceux qui, par une douce soirée d'été, passent en chantant sur le bateau à vapeur aux flancs de cette admirable propriété, ne savent pas toutes les larmes qui ont été répandues dans cet espace par une femme, blessée du mépris d'un roi. On la voyait fuir comme une ombre désolée, le soir, derrière les arbres de son parc, ou descendre à pas rapides Jusqu'aux bords de la Seine, dont les ondes chargées de ses regrets et de ses murmures devaient les porter jusqu'aux pieds du palais de son infidèle amant. p]lle subit l'oubli du roi et le mépris de son
118 LA GKANDB DKVOTH
inari. Un jour df? Joûno et de rilire, c.Wc f^Tivit au marquis de Montespan qu'elle le suppliait de lui roavrirsa porte; qu'elle irait, humble et repentante, vivre sous son toit comme la dernière de ses servantes. C'était le dernier mot du renonrement a lui-même. Elle tenta pourtant (](* se r<'raire une S()uveraineté; elle ouvrit ses salons, pour que tout le Paris bruyant vînt lui prouver qu'elle n'avait pas abdiqué. Elle eut le beau monde comme à la cour, (•omme à l'hôtel de Rambouillet; on joui la comédie chez elle. Toute la France y allait. Je ne sais par quelle fantaisie cela s'était tourné de temps en temps en devoir. Elle parlait à chacun comme une reine qui tient sa cour et qui honore en adressant la parole; c'était toujours avec un air de grand respect, qui que ce fût qui entrât chez elle; et de visites, elle n'en fi^isait jamais, non pas même a Monsieur, ni à Madame, ni à la grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Cr>ndé. Elle envoyait aux occasions aux gens qu'elle voulait favoriser, et point à tout ce qui la voyait. Un air de grandeur répandu partout chez elle, et de nombreux équipa- J ges toujours en désarroi: belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie, sans être malade et croyant toujours l'être et aller* mourir.
C'est Saint-Simon qui parle, La Fontaine, Boileau, Lulli, Mignard, Coysevox, Girardon. furent de sa cour. Il ne lui manqua guère que Racine. — Racine qui était tout à madame de Maint(mon, Racine qui devait mourir de sa servitude. — Mais, au milieu
LA aRANDU DÉVOTR 110
de ce-^ fêtes, elle cherchait toujour-^, comme si liOuis XIV dût venir lui-ineme.
lie lend«Miiain,elle avait honte de se rattacher au passé, elle se i-ej^^tait au couvent, où elle inventait un nouveau supplice pour son corps. Ses colliers, ses jarretières, ses bracelets, ses ceintures avaient des pointes de fer, des épines imperceptibles qui lui l'appelaient la couronne de Jésus-Christ. Elle avait des chemises de toile rude qui déchiraient le satin de son beau corps, elle couchait sur un lit de paille d'avoine comme les dernières paysannes de ses terres.
Maissalxîaatéluttaitet triomphait. Elle quk jamais n'avait fait œuvre de ses dix doigts, elle filait de l'étoupe, mouillant ce fil grossier sur ses lèvres toutes de p mrpre. Môme en ses retours au monde, elle avait son étoupe dans sa corbeille. C'était tout ce (jui lui restait de ses moissons de roses.
Mais, pendant que Louis XIV courait de l'une à l'autre maîtresse, tuant la duchesse de Kontanges, <lélaissant la marquise de Montespan et prêtant l'oreille aux beaux sermons de madame de Maintenon, tout le reste de la cour était en rumeur. Le b(ni temps d » la reine Catherine et de René son pai'fumeur renaissait, pour la plus grande gloire des pommes de senteur, des maléfices, de la pierre philosophale, du miroir magique et des affreux grimoires. La moitié du monde consistait à l'existence de l'autre moitié. Peuple, bourgeois, magistrats, grands seigneurs, le poison n'épargnait per-
120 LA GKANDK DliVOTK
sonne, et, distribué à fortes doses, tous les jour^ envoyait on torre nombre de {,'ens qui fussent coiitents de rester dessus. Les petites bourf,'eoises soupiraient après le veuvage, les fils prodigues après les gros héritages, les amants malheureux après de solides amours, les duchesses après le tabouret, les ambitieux après un brevet de quelque régiment ou de quelque duché, le collier de l'ordre savait fort se faire désirer; mais en vingt-quatre heui-es la poudre de succession réglait les comptes les plus embrouillés, et faisait perdre pied aux existences les plus tenaces.
Après Henriette d'Angleterre, dont nous avons raconté la mort, et au sujet de laquelle nous avons déjà donné un aperçu du courant d'emp:)isonnements de cette époque, on citait plus de quinze personnes mortes de la sorte, la duchesse de Fontanges d'abord, assurait-on. La reine d'Espagne, c'était le roi qui l'avait affirmé lui même à son souper, était morte empoisonnée avec une tourte d'anguilles. La comtesse de Pernits, sa confidente, Nina et Zapata, ses caméristes, avaient eu un son semblable.
Depuis 1670, on fabriquait à Paris des poisons. La marquise de Brinvilliers, brûlée en 1676, après avoir eu la tète tranchée, avait laissé de nombreux adeptes. Son histoire, toute infâme qu'elle était, ne surpassait pas beaucoup celle d'une quantité de femmes de l'époque. Mariée au marquis de Brin- T illiers, elle avait aimé le capitaine Sainte-Croix,
LA ORANDK DKVOTK 121
Jeu no homme payant de son esprit et de sa figure. Le marquis ne disait trop rien; mais le père de la marquise, se mêlant des affaires du mari, sollicita une lettre de cachet et fit embastiller Sainte-Croix. Oelui-ci fut enfermé dans la même chambre où titait Exili.
Or. Rxili n'était rien moins que le grand connaisseur de poisons.
Pendant vingt années, il avait, avec un nommé Destinelli et un apothicaire allemand du nom de Glaser, cherché lapierrephilosophale. Il faut avouer qu'il ne l'avait point trouvée, et que ni le cuivre, ni le fer, ni aucun des différents métaux employés ne s'étaient faits or dans ses doigts. Mais, s'il lui avait fallu renoncer à la pierre philosophale, il n'en avait pas été de même pour les poisons. Ruiné, il fabriqua, vendit" et refit sa fortune. Mais, soupçonné à bon droit, il fut jeté à la Bastille avec ses complices. L'affaire en resta là, et Exili en fut quitte pour être logé au frais du roi. Mais, à l'arrivée de son nouveau compagnon, la rage du poison lui trotta encore par la tète. En quelques jours, Sainte- Oroix devint un initié.
Rentré dans le monde, le jeune capitaine initiaà ^on tour sa maîtresse, qui, devenue haineuse et ne respirant que la vengeance, empoisonna son père, ses deux frères et sa sœur. Elle eut des relations avec Penautier, le receveur général du clergé, qui empoisonnait de son côté, et ne fut sauvée qu'en payant au poids de l'or chaque accusation. L'amour