‹ La Grande dévoteChapitre 5 sur 7 · I:t8 LA DKANDK DKVOTK · texte numérisé non relu

I:t8 LA DKANDK DKVOTK

(|t/o de se compromottre dans une étonnanto conspiration. Tin c'ei't.'un Aflinius van EnfJen lui présentait un jeune homme (le vinj^'t-sept ans, qu'elle se souvenait fort bien d'avoir df\jà rencontré quelque part. Il étîiit l'amant d'une des sœurs de la mar- (^uise de Montespan, cette madame de Thianjçes, si fière de l'esprit et de l'aristocratie de sa famille. On le nommait le chevalier de Rohan.

— Que prétendez-vous faire? demanda la Voisin.

— Parlez sans crainte, dit Afflnius van EnJen; madame est avec nous.

— Eh bien ! dit le chevalier de Rohan, jn veux soulever la Bretagne.

— Diable !

— Ce n'est pas tout. Je veux faire un camp auprès du camp du roi et vendre la France à l'Espagne. Je suis soutenu par la Hollande ; rEurop3 entière me prêtera main forte.

La Voisin appela la Vigoureux.

— Mes cartes, dit-elle à l'instant, celles que je n'emploie que dans les cas extrêmes; j'ai besoin, mon gentilhomme, d'étudier les choses de fort près. Mais il y a quelques années, ne vous ai-je pas, à un certain bal jnasqué, tiré votre horoscope?

— C'est possible, mais à cette époque, je ne songeais pas encore à m'engager dans cet audacieui^ complot.

— Et bien vous en prenait, mon gentilhomme, car je ne me trompais pas ! s'écria-t-elle. Oh î cela, par le diable ! je vous jure, n'est pas du charlata-

LA GRANDE DEVOTE ' lS9

nisme : chevalier de Rohan, un horrible malheur vous menace... Fuyez de cette maison... à l'heure mArne, sans perdre une seconde... je vois là un point noir ({ui grossit sans cesse et qui va vous atteindre.

La Voisin était dans un état d'exaltation impossible à décrire.

— Remettez-vous, madame, dit le chevalier av*^c beaucou[) de calme.

— Voyez-vous? fit-elle, scandant chacune de ses paroles et brouillant vingt fois son jeu pour le recommencer à nouveau. Fuyez, vous dis-je, votre complot est absurde... 11 est découvert, on vous cherche... On est sur 'votre piste... On vous sait ici... Cette nuit, cette nuit même...

Elle ne put continuer et tomba dans un fauteuil, harassée, essoufflée.

— Madame, cria la Vigoureux, ne vous mettez pas dans un tel état : vous savez que c'est votre mort !

— Si jeune, disait la Voisin regardant avec attendrissement le chevalier de Rohan qui commençait à pâlir, si jeune et si beau !... Chevalier, ajouta-telle faisant un effort surhumain pour s'exprimer, ce que je vous ai prédit dans une une nuit de folie, je vous le répète ce soir avec certitude : Fuyez! vous êtes â la veille d'avoir la tête tranchée. Et quant à vous, cher Affinius van Enden, roconciliezvous avez le Dieu tout-puissant : les hommes ont fort l'intention de vous pendre.

140 LA (JKANDli OliVOTB

— Lîi Voisin ! la Voisin ! criait-on dans hi (rharnbre.noiro, voila le j)remier quart (\e minuit qui sonno ; le diable va nous faire l'honneur de sa visite, et rien n'est prêt pour le recevoir dignement.

— Me voilà, mes eniaiils, dit la Voisin dont i.i physionomie se transforma subitement: je sui> toujours avec vous par la pensée. Vigoureux, apprête l'autel et préviens le grand-prêtre qu'il ait à se préparer. aux saints oflîces. C'est cette nuit que les démons sortent de terre, et que les secrets du Dieu de Jacob deviennent les secrets des hommes. • — Eh! mordieu ! la Voisin, fit un jeune gentilhomme qui entrait, tu ne commenceras pas ton sabbat sans avoir écouté ma requête et y avoir répondu.

— Vous êtes bien pressé, monsieur.

- As-tu jamais vu un amoureux ne pas l'être?

— Il ne s'agit que d'amour?...

— Je suis amoureux, il est vrai ; mais quoi de plus beau et de plus grave que l'amour ?

— Vous êtes fou !

— Soit... mais aussi quelle douce folie! Vois-tu. la Voisin, l'amour que j'ai au cœur est un feu inextinguible qui me dévore et me tuera, si tu ne viens à mon aide. J'aime ma divine cousine à en mourir, et tu ne veux pas que je meure ?

— Otez votre masque, monsieur.

— A quoi bon ? Ma cousine se nomme l'adorable madame de Sévigné.

L\ GRANDE DKVOTE 141

— J'aurais dû plus iùi vous reconnaître, monsieui" de Bussy-Iiabutin.

— Eh bien ? me laisseras-tu mourir ?

— Non ; ce serait vraiment trop dommage. Prenez cette boîte, et offrez souvent des pastilles qu'elle contient à votre charmante cousine. Elles sont douces, sucrées, de hon goût, et elle y reviendi'a : à la dernière, elle sera folle de vous.

— Merci, la Voisin ; mais comment à mon tour, reconnaitrai-je un si grand service ?

— En suivant un conseil... bien désintéressé. Pat'tez à l'instant, et éloignez-vous cette nuix le plus possible de cette maison.

— Mais pourquoi cela? Je vois, mordieu! chez vous nombreuse et admirable compagnie.

— Le sais-je moi-même? Depuis dix minutes seulement, il me vient des craintes terribles. Tous ces gens que vous voyez là et qui restent, sont généralement bien en cour et ont la main haute.

— La Voisin, Je suis ton conseil, et J'emmène avec moi le marquis de Villacerf.

— Il était donc là?

-- N'est-il pas fourré partout où il est question d'amour, lui qui déteste les femmes?

Lesage parut, l'étole par-dessus la chasuble, sur la(iuelle figurait l'image de l'enfer, le tout brodé d'or sur un fond noir. Précédé du nègre, vêtu d'un surplis rouge, il se dirigea vers l'autel et l'oflice commenta.

Il n'y avait pas peut-être trois incrédules dans

I4l^ I.A GKAMlE llKVOTK

loute l;i pi<**ce. Cotait bouflon de voir tous ces visaj;es cris|)(''s par la crainto. La Uiinae des torches remplissait la sallo et enveloppait l'autel d un brouillard fantastique.

Vin^t-cinq l)OUf,nes noires brûlaient dans leuicandélabres d'or, sans autre utilité que d<î prêter, par leurs reflets rougeàtres, un aspect solennel à la piteuse comédie. Sur les marches de l'autel, la Voisin et la Vigoureux étaient assises, confectionnant une quantité de petites poupées, qu'elles perçaient ensuite de coups de poignard. IClles se gardaient bien d'oublier les py rôles sacramentelles exigées par la magie, aux autres, elles coupaient la tête ou présidaient à d'autres mutilations.

Le prêtre, invoquant le diable, élevait l'hostie au-dessus de sa tête. Toute l'assemblée se prosterna avec épouvante. Les portes s'ouvrirent avec fracas et se refermèrent violemment. Le vent éteignit les vingt-cinq bougies et secoua les torches, dont la flamme activée s'éleva en spirales dans l'étrange brouillard.

Sept à huit chauves-souris, lâchées à propos, battirent de l'aile contre les murailles. On entendit le croassement d'un corbeau invisible, et un gros chien, attaché à un anneau de fer dans la cour de la maison, répondit au croassement du corbeau paice hurlement plaintif et effrayant particulier aux chiens égarés la nuit par les routes désertes.

Trois fois le prêtre éleva l'hostie. Soudain elle lui échappa des mains. Il tomba à deux genoux, le

LA. GRANDE DKVOTK 113

front contre les dalles. L'autel s'entr'ouvrit, le tabernacle saint disparut, et, au milieu de rassemblée qui se recula frappée de stupeur, apparut un fantôme blanc, la tête recouverte du capuchon et î.out le corps drapé dans les plis d'un linceul traînant Jusqu'à terre.

— Pardieu! si c'est monsieur le diable, nous allons faire sa connaissance, dit une voix dans la foule.

— Silence ! fit-on ; et on se ran<»"ea.

Mais au moment où le diable paraissait tout disposé à s'exprimer en public, on entendit une vag-ue rumeur qui montait de la rue, et le bruit répété de plusieurs pas dans l'escalier.

— Nous sommes perdus! s'écria la Voisin.

Le fantôme s'approcha des torches, le linceul qui l'enveloppait prit feu, une flamme d'un rouge ardent s'en échappa, et l'on entendit une voix sépulcrale qui disait :

— Vers tous ceux qui m'invoqueront Je viendrai, et tous ceux qui m'invoqueront seront pendus.

Le linceul brûlait, le fantôme avait disparu; des hommes armés frappaient à la porte à coups redoublés ; elle vola en éclats .

— Au nom du roi, personne ne sortira de cette maison sans m'avoir donné son nom et ses titres ! <litun homme qui s'avança, et dans lequel la Voisin reconnut un officier de la police secrète.

Il fallut s'exécuter sans mot dire, et la noble compagnie, traversant une double haie de soldats

144 LA GHANDH DKVOTE

<lu ifuoA, s'éloif^na la mine pitouse, la curiosité peu satisfaite, (;t non sans (jufîkpie inquiétude sur )<• suites (le cette allai re.

Quelques jours après, en effet, une Chanibr' ardente était instituée, et tous les plus grands nom de France étaient cités à son tribunal.

Le maréchal de Luxembourg, accusé de complicité avec la Voisin se rendit lui-même à la Bastille, ou la Vigoureux, d'Avaux et Lesage étaient déjà incarcérés. La comtesse de Soissons fut exiléf-. Chassée de France, elle vint habiter la Flandre, se sauva à Madrid, s'attacha à la reine d'Espagne. qu'elle empoisonna, à ce que prétendent avec quelque apparence de raison Saint-Simon et Ravaisson. De retour à Bruxelles, repoussée par tout le monde, devenue l'objet du mépris général, elle y mourait dans la plus extrême misère en 1708.

Quant à la duchesse de Bouillon, elle se sauva par une réponse qui n'eût sans doute pas sauvé tout autre qu'elle :

— Avez-vous vu le diable ? lui demandait La Reynie, l'un des présidents de la Chambre ardente.

— Certes, fit-elle ; je le vois encore en ce moment. Il est fort laid, et il est dég-uisé en conseiller d'Etat.

LA GKA^Dfi DÉVOTE 145

Les grands seigneurs de cj temps là. — Brûlés en place de Grève. — (jeux-la i)aieri>nt pour les autres. — T'ne I istoire racontée pnr lx)uis XV à madame do Pompadour sur Louis XIV. — Le grand roi eût pu ôire brùlo comme praticpiant la magie. — Mon de Marie- Tliérèse, reine de Fiance. — Ci-git le grand Colbert.

On ne finirait pas, si on voulait citer tous les empoisonnements et les empoisonneurs de ce temps. On voit que, pendant que la pauvre La Vallière se morfondait dans sa retraite, le siècle allait bien, et qu'il n'y avait pas que des fêtes et des joies dans le cours de ce long règne. Finissons bien vite cette étude pour revenir à des pages plus gaies. Mais, hélas ! nous avons bien peur que la gaité soit désormais bannie de cette histoire. Le roi vieillissait, et iwec lui tout ce qui l'entourait. La femme perdait son prestige, et avec elle {out disparaissait : le succès et le bonheur.

Le 12, le sieur Georges Duhamel, sieur de La-

146 LA (iUVNDK IJKVOTK

irf»;iuniont, h;il)it,ant, (l(i Rouen, est arrè*(Ml;ins cette ville et tué par méganle par un des exempts charf^és de se saisir de sa personne. Du 17 septembre au 2 octobre, sont successivement conduits k la Bîustille : François AfTlnius van den Enden, h')llandais ; Dubosc, marquis de Sourdeval ; Guillaume I)uchesne, chevalier des Préaux; Fran'v>is desGrieux, ^gentilhomme de M. de Rohan : Francois-Louis Dupin, valet de chambre de M. de Rohin; René Guimbaud et Descarreaux, laquais de M. de Rohan : Jean Langon, dit Lacroix, valet de M. de Rohan ; Catherine Madavens, femme de van den Enden ; Louis Lanfranc, valet de Latréaumont; La Garenne, Pierre Bourguignet, Alexandre de Créquis-Berneuil; Nicolas Lillemand, dit du Coudray, maître d'hôtel de M. de Rohan; le sieur de Louvigny, frère du duc de Guiche ; le comte de Mouchy, gouverneur de Honfleur.

Le 19 septembre, le capitaine des gardes du comte de Monterey, gouverneur de Bruxelles ; et le tils du grand-baillif de Gand. Le 8 octobre, Anne Saran, dame de Villars, accusée d'avoir empoisonné son mari ; François Mallet de Greville. Le 11 octobre, le sieur de Saint-Martin, mademoiselle de Sellière. Le 12, Renée Morice d'O, demoiselle de Villers. Le 13, Alphonse de Chàlons de Maigremont; d'Herville, commis au paîais de Rouen. Le 29, Jacques Guersant, seigneur d'Aigremont, etc. Le chef nominal du complot paraissait être le chevalier de Rohan ; le chef réel était Latréaumont.

LA GRANDE DÉVOTI-: 147

Ce chevalier de Rohan, fils d'Anne de Rohan. princesse de Guéménée, était né en 1(334. Il avait mené utie vie fort scandaleuse et passait pour avoir eu des relations avec la duchesse de Mazarin, l'électrice de Bavière, madame de Thianges et madame de Montespan. Il avait pris part aux deux campa- }^ties royales de 1007 et de 1072, et, à la suite d'un didcrend avec le chevalier de Lorraine, s'était sauvé en Angleterre, puis avait été mis à la Bastilh' en 1073 et relâché le même mois. Ce fut à Londres qu'il entra en relations avec les meneurs, heureux de trouver un pareil chef à présenter aux nobles de Normandie mécontents. Latréauniont, gentilhomnie huguenot perdu de dettes, faisait depuis longtemps, (les voyages continuels à Londres, Paris, Bruxelles. Cologne et Munich. 11 s'y était abouché avec les Chasteuil, les Gonnor, les Sardan, le Masque de fer. Van denEnden, etc. De grande taille, d'uneénergie à toute épreuve, Latréauniont avait toutes les qualités d'un conspirateur et d'un chef de bande.

Mais l'afTaire prit des proportions tellement imprévues, pendant l'instruction que commença La Reynie, (ju'on s'empressa de la circonscrire. 11 y aurait eu trop de gens de haute condition compromis, écrivait La Reynie dans une lettre curieuse qui existe aux Archives nationales. Aussi, fut-elle lestement menée, grâce à la découverte du chiffre des conspirateurs ; et, dès le mois suivant, les principaux coupables. Van den Enden, Rohan, des Préaux, expiaient leur crime sur l'échafaud. On

148 LA UUANDK DliVOTE

avait fait, un exemple, mais non pas de la justice. Quant â la Voisin et à ses trois associés, ils supportèrent avec un grand rouraf^e la torture qu'on leur fit subir. Après la question ordinaire, ce fut la question extraordinaire. On hmr déchira les quatre membres. Ils n'avouèrent rien, et souffrirent dans leurs pauvres corps pour tous les puissants du siècle que la justice n'osait atteindre. Ne pouvant obtenir aucune révélation, la Chambre finit par les condamner à être brûlés vifs en place de Orève.

Ee 2 février 1088 fut le dernier jour de la Voisin, qui eut au moins la satisfaction de ne partir pour l'autre monde qu'après s'être bien moquée de celui-ci.

De cette épouvantable affaire, dite des poisons, qui vint se dérouler devant la fameuse Chambre ardente, de cette plaie dont la découverte effraya tellement les contemporains, on n'a eu et on n'aura jamais qu'une idée superficielle. Malheureusement, "la blessure était trop profonde pour qu'on voulût la sonder complètement. On se contenta de la cicatriser par quelques exemples sévères, et de faire disparaître les individus compromettants. II eût fallu sévir contre trop de gens et surtout remonter trop haut dans l'échelle sociale pour avoir les vrais coupables.

Signalons seulement les noms des principaux accusés : Le nommé Dubuisson, qui prit plus tard le nom de Lesage. Déjà enfermé en 1667, conduit aux galères, il en sortit par le crédit de la Voisin; cré-

LA GUANDK DÉVOTK 149

(lit persistant même après sa mort et qui n'avait pu la sauver.

Le prêtre Mariette, ancien précepteur, habitué de l'hôtel de Soissons et de la maison de Montespan; Belot, arrêté le 24 février 1G79 et conduit à Vincennes ; Collin, Vautier, M. de Broglie, le marquis de la Bosse : ce dernier était accusé d'avoir eu des rapports suivis avec Fouquet, Turlabat, le prêtre Danon, Bock, La Boissière, TraboT, le sieur Oallet,qui fut pendu; le sieur Racine, l'abbé Girard, l'abbé Olivier, le médecin Rabel. M. de Cessac et son valet; de Boncourt, les sieurs Morlaix, de la Mesnardière, Lafontaine, le chevalier de Monteau, le sieur Dabois, qui fut trouvé possesseur de papiers compromettants pour mademoiselle de Montahiis et madame de Rouville; le sieur Latard. le comte de Montemayor, le sieur Touroude, Lépreux, bénéficiaire de Notre-Daire; Villeneuve, Le Prieur, Guibourg, Trabon, Lefranc, de La Micheliére, Coffiniac, Saurin, Carpentier, Lunesy, Vauchon, Lacroix, Gautier, le chevalier de Villers, de Lendricourt, Baron, de Grois Berlise, Coquet, de La Forge, Lalonde, Bors du Barret, Etienne de Bray, Récamet, Barentin et son fils, Guédon, Chevalier, sommelier de M. de Bissy; de Vassart Desbordes, le marquis Termes, le marquis de Monteran, Lemaure, le sieur Mathurin Chapon, de Croy, Passavant, Arnould Moret, dit Jolicœur ; Maupassart, Bergeron, Le Grain, Guillaume Bosse, de Buret, Laferge, mis en liberté, puis repris et exécuté; Oudat, Barbu,

150 LA UUANDF; [jF'.VOTK

Piorre, Potit-Charles, Martin, Bicq, Ut niarquis de Feu(iuières, de Saint-Meurs, marquis de Darripierre, des Rochers, chirurj^ien du roi ; le Comte de Clermont ; Alexandn; de Carionvilie. marquis de Rafletot, etc.

En l'ait de femmes: iiiademnlscdhi l'hilibert, mademoiselle d'Arcy, la présidente Le Véron, madame de Dreux, madame de Broj^lie, la nommée Roussel, la Voisin, exécutée ; la Trianon, la nommée Dode, qui se coupa la gorge dans sa prison ; la Poulain : on trouva chez elle une cassette pleine de papiers importants ; la Filaslre, la dame Larch<fr, madame de Polignac, qui fut condamnée par contumace j la comtesse de Soissons, la comtesse d'Allu} . la nommée Frémont, madame veuve Bontroux et sa fille, la dame de Rouville, mademoiselle de Montalais, la nommée Jeanne Coligne, la nommée Raby, Baleron, la Vinaigrière, la Charnue, la Joly, qu'on trouva munie de poison dans sa coiffure ; la Wertmar, Marguerite La Haye, la Poligny, la Oranger et sa fille, la dame du Sausay-Caradoz, les deux filles de Sottinet, la nommée du Fayet, la Gagniére. la demoiselle Anne Robert, la Doublet, la veuve Sandotine, la Lefebvre, la gouvernante de la marquise de Cœuvres, mesdames de Villedieu. de Lusancy, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, la comtesse du Roure, madame Escalopier, Marie de la Chaussade de Callonge, veu^e du marquis de Bougy, lieutenant-général.

La cour de Versailles avait bien le droit.

L\ (lUANDB DÉVOTE 151

i'ailleurs, de croire à la magie et à la sorcellerie, car le roi lui-même y croyait et avait consulté souvent les devins.

Il est vrai que celui qui avait été appelé lors de <a. naissance par le cardinal de Richelieu ne s'était )as trompé sur son horoscope.

A de longues années de distance, Louis XV raconait cette histoire à madame de Pompadour. « Dans la dernière année du siècle précédent, et à la fin du nois de septembre, mon bisaïeul Louis XIV et malame de Maintenon eurent le désir d'aller consulter msemble un devin pour connaître ce que le nouveau siècle leur apporterait de bonheur ou de Tialheur. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre à qui ^'adresser pour cet objet ; et force fut à madame de Vlaintonon de s'ouvrir à son amie madame de Mont- •hovreuil, qui lui promit de trouver facilement la personne dont ils avaient besoin, les diseurs de bonne aventure ne manquant point à Paris, malgré la sévérité de la justice à leur égard. i » Tandis que cette dame était à la piste d'un bon nécromancien, le prince et madame de Maintenon, nalgré la supériorité de leur esprit, se livraient à le vives inquiétudes sur les conséquences de leur lémarche. Cette fantaisie leur paraissait ridicule et 'riminelle, mais leur faiblesse l'emporta, et le •ésultat de leurs délibérations fut que, loin de •énoncer à connaître l'avenir, il fallait poursuivre, ;t, pour s'encourager réciproquement, ils comptèrent sur leurs doigts toutes les personnes de leur

152 LA OUANDFÎ DKVOTK

intimit('î, ou ifi(>ine do la cour, qui s'étaient fait (lire la bonne aventure, et qui >'r;n étaient bien ti'ouvôes. »

Il restai 1 encore a cette époque, dans tous le< esprits, beaucoup de cette superstition dont les personnages les plus illustres avaient donne tant de marques, même au temps de Louis XIII. Nous sommes devenus plus sages ou plus mécréants, comme vous le voudrez ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que dans le nombre de ces prédictions, il en est quelques-unes qui se sont accomplies avec assez cle ponctualité pour que la superbe des philosophes et des esprits forts en ait reçu de rudes atteintes. C'est qu'il y a, dans la nature, des mystères et des rapports qui, pour être incompréhensibles, n'en existent pas moins.

Après cette courte digression, qui prouve que Louis XV n'était pas moins superstitieux que Louis XIV, le roi reprit: Le lendemain, la marquise de Montchevreuil vint chez madame de Maintenon, pour lui dire que, toute réflexion faite, elh^ ne pouvait en conscience se charger d'une pareille commission ; que c'était tenter Dieu, et qu'il valait mieux y renoncer. Cette réflexion ne fit que glisser sur l'esprit de madame de Maintenon.

Celle-ci, d'ailleurs, se croyait engagée vis-à-vis de Louis XIV, et comme elle avait abondé dans son sens, elle ne pouvait point faire preuve à ses yeux, de versatilité et d'inconséquence.

Elle fit semblant de se rendre aux raisons de

LA GRANDE DKVOTK 153

juadame de Montchevreuil, mais elle n'en persista pas moins dans l'exécution de son projet.

Ello avait dans sa maison une femme qui lui appartenait sans lui appartenir, une des personnes agissantes qui s'impatronisent chez les gens à titre éqHiivoque : moitié dame, moitié domestique, elle avait la surintendance des achats de linge ; elle procurait des domestiques, veillait sur leur conduite, fournissait à la marquise tous les renseignements dont elle avait besoin, et se mêlait, en un mot, de tout ce qui concernait le dehors. Elle n'était pas à ses gages, mais elle recevait de beaux présents, et elle couchait dans l'appartement de madame de Maintenon, au château. Madame Cerfol (c'était son nom) connaissait trop de monde pour qu'elle lut embarrassée de trouver une bonn.-? sorcière, et comme sa discréiion n'était pas mise en doute, on ne fit point difficulté de s'ouvrir à elle.

Deux jours après, elle avait résolu le problênie- Un prêtre italien, nécromancien fort habile, promettant de révéler l'avenir à ceux qui le consulteraient, et cela avec autant de facilité que si le livre fabuleux du destin était ouvert devant ses yeux. Mais cet étranger se mourait de peur de se mettre en querelle avec le Parlement de Paris ; il demandait un profond secret, et il ne voulait vaquer à ce ténébreux mystère que dans un lieu écarté, où nul ne pût venir le surprendre.

Ces conditions plaisaient trop à madame de Maintenon pour qu'elle les rejetât, elle se hâta d'y sous-

154 LA «RANUK DKVOTK

crire, et il fut convenu que le devin et ses nouveaux clients se réuniraient dans une maison de la dépendance royale, à Sév/es, laquelle, depuis quelque temps, était habitée par madame Cerfol. La marquise devait s'y rendre avec un ami, à une heure du matin, jjarce qu'il était impossible d'aller 1 1 <*n plein jour sans en instruire toute la France. Un seul homme l'ut mis dans le secret; ce fut le duc de Noailles, qu'un ordre exprès du roi chargea de prendre les mesures de sûreté nécessaires, de manière à ne point éveiller l'attention sur une course aussi extraordinaire.

A l'heure indiquée, Louis XIY, madame de Maintenon et le duc de Noailles montèrent dans un carrosse qui les attendait à l'une des grilles du panet ils arrivèrent bientôt à Sèvres, où le prêtre italien s'était rendu dès la veille. Ce misérable, à minuit, avait célébré seul le sacrifice de la messe, er il avait consacré plusieurs hosties.

Tout assure que jusqu'à ce moment le devin croyait être appelé pour satisfaire la curiosité d'un seigneur des environs et de sa femme, qui, tous les deux, désiraient vivement connaître leur avenir. Je me plais à croire qu'à la vue du roi il fut détrompé. la suite des événements le prouve. Quoiqu'il en soit, resté seul avec la marquise, il se mit en devoir d'exécuter ses enchantements et ses sortilèges. Il brûla des parfums, fît des prières, des invocations : il adjura les puissances de l'enfer de lui répondre, et, au milieu d'une agitation singulière qui éclata

luiour (le lui, d'une sorte de bruit sans cause appa- •ente. et de visions rapides qui s'évanouissaient à 'instant, il tira l'horoscope du roi et de madame de Vlaintenon.

Il dit à Louis XIV qu'il réussirait dans toutes ses entreprises, et (pie ce jour-là même, 2 octobre, l'un le ses entants était appelé à recueillir une immense succession. Puis il lui donna un petit paquet couve,vt en parchemin vierge, et lui dit :

— Toute votre prospérité disparaîtra le Jour où v'ous voudrez connaître ce que renferme ce paquet. Mais si vous voulez porter au plus haut point votre ortune, ayez soin, à chaque grande fête, c'est-àlire Pâques, la Pentecôte, l'Assomption et Noël, l'enfoncer une épingle dans ce talisman, de manière i ce que ce talisman passe au travers. Faites cela et TOUS vivrez parfaitement heureux.

Le roi accepta ce présent funeste, et il Jura sur 'Evangile de ne Jamais ouvrir le paquet. Il récom- )ensa richement le prêtre, qui, d(;puis cette époque, écut dans la retraite la plus cachée, puisqu'on ne )ut Jamais savoir l'endroit où il s'était retiré. Le oi rentra incognito à Versailles, et personne jamais le soupçonna sa course nocturne.

Quelque temps après, cm reçut la nouvelle que ce néme Jour, 2 octobre 1700, Charles II, roi d'E<pagne ivait appelé, par son testament, Piiilippe de France ils du grand dauphin, à recueillir son héritage, uccession véritablement immense, comme le devin 'avait annoncé. Vous pensez bien qu'une telle

irO LA au AS DU UÉVOTK

preuvo (le la science du prêtre donna à Louis XI\ une grande confiance dans tout ce qu'il lui avait dit . aussi eut-il bien soin de ne laisser passer aucui. jour de fête sans enfoncer l'épingle dans le myst*'rieux ]);iquet.

Cependant, toutes ses entreprises no lui réussissaient pas, et il s'en étonnait, lorsqu'un jour l(^ grand Bossuet, se trouvant chez madame de Maintenon, parla sur la magie et les sortilèges, les devins et leurs horribles profanations, et il s'expriin: avec une telle force, que Louis XIV et madame d» Mainlenon, se regardant sans mot dire, commenr*'rent à éprouver un vif regret de leur imprudenc»*; ils en causèrent plus tard ensemble, et résolurent d'en faire part à leurs confesseurs. Celui du roi lui ordonna pour toute pénitence d'ouvrir le parchemin.

Louis XIV ne s'en souciait guère : il était reieun par une sorte de terreur involontaire; cependan". ne croyant pas pouvoir se dispenser d'obéir a i volonté de son confesseur, il alla chercher le parchemin et en déchira l'enveloppe en la présence madame de Maintenon et du père de La Chaise.

Ce parchemin renfermait une hostie, consa(r( sans doute, et percée d'autant de coups d'èpingli qu'il s'était écoulé de fêtes.

A la vue de cet épouvantable sacrilège, m» aïeul fut consterné, et il fut longtemps à se remettre de la douleur profonde qu'il en ressentit. H fallut recourir aux jeûnes, aux pénitences, aux me>-

LA CiRANDE DEVOTE 157

ses dites on {^raïul iDuihrc, pour le réconcilier avoc lui-même.

Mais ce n'était la ([u'un premier efïet de la vengeance divine. Ceux qui étaient initiés dans ce secret observèrent que ce ^rand roi perdit dès lors autant d'enfants mâles dans sa descendance qu'il avait donné de coups d'épingles dans l'iiostie.

Après ce récit, on se demande pourquoi Louis XIV faisait brûler la Voisin, et s'il n'était pas aussi coupable qu'elle.

Au moment où nous sommes arrivés du règne de Louis XIV, mourut Marie-Thérèse, atteinte d'une espèce de charbon.

Le roi ne quitta point Marie-Thérèse à ses derniers instants ; on dit que, dans une conversation espagnole qu'il eut avec elle à cette heure suprême, ce prince lui exprima quelque regret d'atoir si mal récompensé la tendresse ([u'clle avait eue pour lui.

— llelas ! dit le roi au monient où elle ferma les yeux, voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.

Ce fut quelque temps après que mourut Colbert, dans son hôtel de la rue Neuve-des-Pet^ts-Champs. Il avait alors soixante-quatre ans. Peut-être mourut-il aussi empoisonné. Ce grand homme avait rendu cependant de grands services à l'Etat.

Avec lui linit la période glorieuse du siècle de Louis XIV. C'est à ce grand ministre que le xv!!*" siècle dut cette splendeur et cette prospérité qui le recommandent à nos yeux, — splendeur et prospérité qui, du reste, n'existaient qu'à la sur-

15S LA r;!r\\i)K i>hv()TK

face, car la nation, le peuple, dans les provinces et même à Paris, presque sous les yeux du roi, était accablé sous le poids de toutes les misères; splendeur et prospérité dont jouissaient quelques milliers de privilégiés aux dépens de vin^t million^ d'hommes livrés à toutes les exactions.

Quoiqu'il en soit, sous f'olbert, le commerce et l'industrie se développent, les finances sont prospères, les arts, les sciences, les lettres jettent le plus vif éclat. — Apres lui c )iiiniencent les revers, les fautes, l'expiation : guerres malheureuse^, expulsion des piote::tants. empoisonnements, moris mystérieuses.

Autant la première partie du rènrne de Louis XIV, avec Colbert pour ministre dirigeant, est brillante en apparence, autant la deuxième parait triste et malheureuse. Lesépigrammes plurent sur la tombe du n inistre détesté des privilégiés auxquels il avait fait la guerre, des jésuites et du roi. Voici les principales :

Ci-gît sous cette froide lame.

Le corps et peut-être aussi l'âme, D'un infâme inventeur d'iœpôts.

Tant mieux si mon âme est mortelle ; Wais s^i Dieu ne la créa telle.

Comme il ne fui rieu qu'à propos.

Gare que la flamme éternelle Ne giillesou âme et sisos!

O^i'à bien rire chacun s'exerce.

Français : le peut Jean est mort.

Ou je me in mpe, et s'il dort.

C'est le diable, au moin^, qui le berce.

LA GRANDE DKVOTE 159

La mort, habile et libéraU-, Nous il Son i^cc.rel <l<^couveri .

1^ pierre (lui tuaC.olbert Ksi lu pierre philusophale.

Ici Fui inià en siîpuUuro ('olbeil,(iui i'e iloulei^r creva.

Dti son corps on lit l'ouverture:

Qu;tire pierres on y trouva, Doui son eu'ur claii la plud dure.

Le peuple, inconscient, ne sachant encore distinguer ses amis de ses ennemis et enveloppant tous les grands dans la même haine, outragea à son tour les restes de cet homme de bien.

En effet, la haine était grande contre Colberl : Louis XIV le haïssait parce que Louvois et madame de Maintenon le haïssai(mt. et qu'il pressentait d'avance qu'on devait lui donner le surnom de Grand: les grands seigneurs le haïssaient parce que, de rien, Colbert étaitdevenu « très-haut et très-puissant seigneui', messire Jean-Baptiste Colbert, chevalier, marquis de Chàteauneuf-sur-Cher, baron de Sceaux. Lignières et autres lieux, conseiller ordinaire du roi en tous ses conseils, commandeur et grand trésorier de ses ordres, ministre et secrétaire d'Etal, de la marine et des commandements ' de Sa Majesté, contrôleur général des finances, surintendant et ordonnateur général des bâtiments ; » les bourgeois le haïssaient parce qu'il avait oiMonné la suppression des rentes de l'Hôtel de Ville; enfin, le peuple le haïssait parce qu'il ne le connaissait pas. Aussi, l'on n'osa point taire de tunérailles publi-

ICO LA (iKANDK D^VOTU

quos à Coll)ert, dit, un hi.stoii<'n, Louis XIV abandonna Colbert mort, comme Ciiarles P'' avait aban donne; StrafTord vivant ; Charles P*" mourut de la même mort que StrafFord, et Louis XIV, non moins détesté que son ministre à la fin de sa vie, eut des funérailles à peu près pareilles à celles qu'il lui avait laissé l'aire.

Le lendemain de sa mort, à une heure de nuit, le cadavre de Colbert fut jeté dans un méchant carrosse qui le conduisit dans l'église Saint-Eustache, sous l'escorte de plusieurs cavaliers du guet qui marchaient à pied. Aussi, quand Louis XIV, qui retenait Seignelay à Fontainebleau sans lui permettre d'aller embrasser son père à l'agonie, fit, par un de ses gentilshommes, demander au moribond de nouvelles de sa santé, Colbert refusa de le recevoir, et se retournant du côté du mur :

— Je ne veux plus entendre parler de cet homme, dit-il. Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour lui, je serais sûr d'être sauvé dix fois, tandis que je ne sais plus maintenant ce que je vais devenir.

La muse épigrammatique a poursuivi Colbert' dans la tombe ; peut-être l'épitaphe suivante estelle de l'un des poètes qu'il a fait pensionner:

Caron, voyant Colbert sur soa rivage, Le prend, à ce qu'on dit, et le noie aussitôt, De peur qu'il ne matte un impôt Sur la barque et sur le passage.

Minislro ou courtisan. — Ce que lit Louvois. — J'iOinment il tua les autres, et comment il mourut. - Kssence touio divine. — Le fonctiounurisiiie. — L'une pendue, Tauire brûl(''e ; des deux, le meilleur n'en vaut rien. — Le prisonnier mystérieux. — Les prison» do l'ignerol et de la Bastille. - Celles d'ii.xiles et de Sainte-Marguerite. — Les longues années de captivité — L'homme au masque de ter et l'homme au masque de velours. — Ce qu'était devenu h^ pauvre Kou(iuei.

Les grand.^ ministre.s manquent, les courtisans, Jamais. Louvois en donne la preuve après la mort ide Colbert. Le lils de Michel LeteHier fit certaine- 'ment de grandes cj'ioses, mais il obéit surtout à son roi, et mena souterrainement les intrigues basses 'et criminelles du règne.

Pendant que Molière. Racine, les poètes, les savants, illustraient le siècle et lui préparaient le titre de grand, Louvois lâche et fourbe, prenait les ordresdu maitre, et de premier ministredescendaitau rôle de ger)lier. Louvois haïssait Colbert, parce que l'illustre ministre, attachant son nom à une œuvre immense, avait sa place marquée dans l'histoire.

KVJ LA OHANDn DKVOTK

Louvois, esprit sagace et supérieur, et qui au moins savait se juger, se doutait bi»*n que le sien n'apparlieiidiait jamais qu'à l'intrigue et au rrjnCessionnal. L'un était un ministre, l'autre un courtisan. Us ne pouvaient frayer ensemble, et ils n'eu rent de commun que le pouvoir. Succédant à Colben dans la charge de surintendant des bâtiments, il introduisit dans les armées une discipline sévère, et rendit quelques services dans l'ausien? simplicité qu'il y apporta. Mais s'il comptait pour quelque chose la vie du soldat dans les camps, il en taisait bon marché ailleurs, dit Dufay de l'Yonne. Il employa toute une armée aux travaux entrepris pour conduire a Versailles les eaux de l'Eure : les malheureux soldats périssaient par milliers sous les yeux du ministre ; il les voyait dun œil sec succomber à la fatigue, à la contagion, qui décimait leurs rangs.

« Qu'ils meurent, disait-il, en remuant la terre devant une place ennemie ou en la remuant dans les plaines de la Beauce, peu importe: c'est toujours pour le service du roi ! »

La désastreuse guerre de 1G88, cette grande faute politique et l'une des plus déplorables calamités de la dernière partie du règne de Louis XIV, n'eut d'autre cause qu'un mouvement de dépit du toutpuissant ministre.

La ligue d'Augsbourg se formait alors, mais il était encore possible de la rompre sans employer la force. Louvois alluma l'incendie qu'il lui eût été

facile d'éteindre, et toute l'Europe fut embrasée parce qu'une fenêtre deTrianon était trop large ou trop étroite!

La guerre fut déclarée; Louvois la voulut cruelle, impitoyable. Il écrivait au maréchal de Boufflers : « Si l'ennemi brûle un village de votre gouvernement, brûlez-lui en dix. y> Le Palatinat sortait à peine de ses ruines. Les villes incendiées pendant le cours de la guerre précédente avaient été rebâties, les forêts repeuplées par da nouvelles plantations ; tout allait encore être détruit.

Un ordre signé Louvois enjoignit de tout réduire, en cendres. Les généraux français, dit Voltaire, firent signifier, dans le cœur de l'hiver, aux bourgeois de toutes ces villes si florissantes, si bien réparée^, aux habitants des villages, aux seigneurs do plus de cinquante châteaux, qu'il fallait quitter leurs demeures, qu'on allait les livrer aux flammes. On commença par Manheim, séjour des Electeurs : leurs palais furent détruits comme les maisons des simples citoyens, leurs tombeaux mêmes furent ouverts par les soldats, qui croyaient y trouver des trésors et leurs cendres dispersées. C'était pour la seconde fois que le Palatinat était dévasté par Louis XIV ; mais les flammes des deux villes et des vingt villages brûlés par Turenne dans ce pays n'étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie": l'Europe en eut horreur.

Les oflîciers qui l'exécutèrent rougissaient d'avoir été les instruments de ces cruautés. On les rejetait

1P)4 I-\ GRANDE DÉVOTK

5ur le marquis de Louvois, devenu de plus en f)lu^

inliuiii.'iiii, par cet endurcissement de ca'ui- (\u(' produit un long ministère.

Ce n'est pas tout : bientôt il traita les protestantde France comme il avait traité les Allemands du Palatinat. Son père avait provoqué, rédigé et signé le funeste édit de la Révocation : Lcavois rexécuî.i avec une impitoyable rigueur.

Il avait réuni à son département ministériel \f'.> affaires de la religion; les protestants, partout proscrits, traqués, poursuivis comme des bêtes fauves, portèrent à l'étranger leur industrie, leurs capitaux ; ceux qui ne purent se déterminer a abandonner le sol natal furent jetés dans les cachots et les châteaux forts; les pasteurs furent peridu< nu envoyés au bagne.

Le commerce français fut anéanti, et le nom de Louvois se rattache à tous les désastres, à tous les crimes politiques de cette époque. Colbert avait prévu toutes les conséquences de cette sanglante persécution, mais il n'était plus ; et l'édit fatal fut le premier acte de son successeur, qui n'avait que trop bien réussi à miner son crédit.

Puisque nous tenons cet homme, disons tout de suitecomment il mourut. Insensible aublàmede toute une nation, aux plaintes des malheureux qu'il avait injustement proscrits ou impitoyablement égorgés, il ne put survivre à l'idée d'avoir encouru la désaffection de son roi. Cet homme, pour qui tout un peuple n^était rien, qui Teùt écrasé de son pied

LA GRANDE DKVOTE 165

cet homme qui ne songeait à demander aucun compte à sa conscience, était épouvanté de l'idée seule que son maître n'était pas satisfait de lui. C'est que ce maître était un roi, et pour Louvois, un roi ne ressemblait en rien aux autres hommes. Il était d'essence divine et particulière, et nous ne pouvons que nous incliner devant cette foi superbe qui, nous autres, hommes d'une génération nouvelle nous semble absolument de l'autre mond '.

Au sortir du conseil où Louis XIV l'avait froidement accueilli, Louvois rentra dans son appartement et rendit le dernier soupir.

Barbezieux, son troisième fils, lui succéda au ministère de la guerre, comme il avait eu lui-même la survivance de son père et de son aïeul.

Les Louvois appartenaient probablement à ce genre de familles, attachées au fonctionnarisme, et qui de père en fils émargent éternellemeut au budget. Ils naissent, meurent fonctionnaires, et les meilleurs sont encore ceux qui passent inaperçus. Mais avant de retrouver mademoiselle de La Vallière dans sa retraite, où elle se consumait dans la prière et les remords, voyons tout le dessous de ce grand et beau règne, où le sang ne savait si bien se dissimuler que parce qu'il coulait sous la pourpre. Nous avons dit que la Vigoureux et la Voisin avaient été condamnées à mort; la première, en effet, avait été pendue, et la seconde brûlée, mais dans des conditions si épouvantables qu'il faut

100 LA (JKANDF-: DKVOTK

se reporter aux Mém-iras du tomps pour le croire. La Vi^'oureux, en eflet, n'ayant l'ien voulu révéler, — et qu'eût-elle révélé, la malheureuse, que l'on eût bien voulu entendre, — avait subi la question ordinaire et extraordinaire. La torture se montra pour elle impitoyable, à tel point qu'on fut oblij^é de la cesser, si on ne voulait la voir expirer. Le lendemain, en place de Grève, elle lit appeler les magistrats. On crut à des révélations et on accourut.

— Messieurs, leur dit la pauvre femme ne pouvant se soutenir sur ses jambes, tant son corps était brisé et couvert de plaies, ayez la bonté de dire à M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu parole ; peut-être n'en eût-il pas fait autant, lui.

Il n'y avait plus rien à entirer; le bourreau attendait. Se tournant vers celui-ci :

— Allons, mon ami, dit-elle, achève ce qui reste à faire.

Elle se dirigea vers la potence. La Voisin fut enchantée de la mort de sa complice.

— Je la reconnais bien là, dit-elle.

Mais s'apercevant qu'elle avait pris un moyen qui ne lui avait guère réussi, elle se promit de changer de système et de tout dire. Hélas ! celui-là ne lui réussit pas mieux qu'à la Vigoureux, et Tarrêt qui avait été rendu contre elle fut exécuté dans toute sa rigueur. Il faut lire madame de Se vigne sur cette mort afifreuse.

« La Voisin, dit-elle, avait son arrêt dès lundi. Chose extra')rdinaii"e! le soir elle dit à ses gardes : — Quoi! nous ne ferons pas médianoche ! » Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il n'était pas jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi, elle eut la question ordinaire et extraordinaire: elle avait diné et dormi huit heures. Elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux et de Féron, à plusieurs autres. On ne parle pas encore de ce qu'elle a dit; on croit. toujours que l'on verra des choses étranges.

» Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale.

y> On lui en lit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave Maris Stella ou un Salve que toutes ces chansons. Elle chanta Tun et l'autre en ridicule et dormit ensuite. Le mercredi se pa^sa de même en confrontations, débauches et chansons ; elle ne voulut point voir le confesseur.

> Enfin, le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon; elle en gronda, craignant de ne pas avoir la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris; elle étouffa un peu et fut embarrassée ; on la voulait faire confesser : point de nouvelles.

» A cinq heures, on la lia, et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle

108 LA aWANDIi DKVOTH

était fort rougr^, (;t Von voyaii qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully, marlaine de Chaulnes, madame de Sully, la comtesse et bien d'autres. > A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et, à la Grève, elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau. On l'en tira de force, et on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer. On la couvrit de paille. Elle jura beaucoup ; elle repoussa la paille cinq ou six ùn< ; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue.;^ Mais si Texécution de ces deux femmes était inique, puisqu'elles n'avaient pas commis d'autre crime que celui de flatter la superstition des grands du royaume et de Louis XIV lui-même, il n'y en avait pas moins un jugement rendu, qui couvrait le ministre et son maître.

Il en était autrement des crimes souterrains dont la trame n'est parvenue jusqu'à nous qu'au moyen de révélations et des pièces des archives. C'est oe voile qui dérobe une partie de ces crimes que nous allons soulever d'une main rapide, il est vrai, mais suffisamment pour donner une idée d'un pouvoir arbitraire ayant pour guide une âme dévote. Nous avons vu le grand règne dans sa pompe et son éclat ; nous allons le voir dans ses mystérieuses intrigues et dans ses dessous criminels. Nous toucherons, d'ailleurs, à madame de Maintenon, et il y aura désormais autour de nous plus de sang que de soleil. Dans la nuit du 28 au 29 mars 1673, par un temps

brumeux, un groupe de cavaliers s'approchait de l'un des faux passages de la Somme qui existent à proximité de la place de Péronne. Celui qui paraissait être le chef s'aventura le premier dans le gué, qu'il semblait parfaitement connaître. Grand, élancé, jeune encore, cet homme était vêtu d'un justaucorps de panne orné de boutons d'argent et d'un grand manteau dont les pans relevés cachaient son visage.

Un vaste chapeau de feutre avec plume noire, des bottes molles en cuir fauve, dites à la Merci/, une épée de combat, achevaient son accoutrement. Les compagnons qui le suivaient à distance s'engagèrent successivement dans la rivière. Mais le chef venait à peine d'atteindre le sommet de la berge opposée, et son cheval secouait encore l'eau provenant de cette immersion inattendue, quand des coups de feu partirent des remblais qui avoisinaient les débouchés du passage.

Des soldats se levèrent en même temps et se jetèrent sur les brides du cheval de l'inconnu, qui fut vite renversé et lié solidement. Quant à ses hommes, atteints ou non, ils avai(;nt prudemment pris la fuite.

Conduit immédiatement, par la porte de Paris, au donjon de Péronne, qui se trouvait dans le bastion voisin de celui dit de Richelieu, interrogé par M. de Lespiiie-Beouregard, lieutenant du roi dans ladite place, et M. Legrain, prévôt général de la connétablie et maréchaussée de France, le per-

170 LA GRANDE DKVOTK

sonnafçe déclara se Dominer Louis dr (Jldfudrjrj]', natif de Nimègue. Ses assertions, malheureusement, ne se trouver rîût pas conformes à celles contenues dans les papiers qu'on pri; sur lui et dans la sacoche de son cheval. Quatre jours aprè>, il était à la Bastille, dans la tour liertaudière, confié aux soins vigilants de M. Besmaux de MonUezun, et interrogé le jour même par le secrétaire d'Etat de la guerre, M. le Marquis de Louvois, qui revint plusieurs fois le voir avant son départ à l'armée.

« J'ose vous demander si ledit Oldendorff est cet exécrable... que nous cherchons de cette abominablecabale.» écrit Lespine-Beauregard le 13 avril 1G73.

» Je souhaite de tout mon cœur pour que celui qui est arrêté soit le détestable chef... » ajoute le Père, provincial des Récollets d'Arras, l'agent secret du ministre.

» Il est de la dernière conséquence, conclut Louvois le 10 mai, à la suite de son entrevue avec le Révérend-Père, que l'on continue à ne savoir point ce qu'est devenu le sieur... »

Un an plus tard, dans la nuit du 29 au 30 mars 1674, une litière hermétiquement fermée, entourée de plusieurs cavaliers dirigés par le prévùt général de la connétablie et maréchaussée de France, le sieur Legrain s'arrêtait à quelques lieues de Lyon, sur la route de cette ville à Charabéiy, à un endroit nommé Bron, où se trouvait un relai de poste.

La venue de ces voyageurs mystérieux était probablement signalée à l'avance, car la porte de la

maison isolée s'ouvrit et se referma sur eux sans bruit aucun. Les cavaliers se retirèrent dans les écuries avec leur montures ; de la litière descendit un homme jeune, à l'allure leste, la figure cachée sous un masque, les mains solidement attachées, de manière à ne permettre aucun mouvement. Il fut introduit dans une chambre basse, où se trouvait préparée une couchette sur laquelle il ne pouvait que s'étendre, garotté et tout habillé qu'il était. Il y avait vingt jours qu'il avait quitté la Bastille voyageant la nuit, se reposant le jour dans les lieux les plus solitaires, suivant un itinéraire minutieusement tracé par le secrétaire d'État de la guerre le marquis de Louvois.

Le lendemain, dans la journée, en même temps que l'on remettait à l'exempt une dépêche scellée des ordres du roi, une autre troupe de dix cavalir^rs, également commandée par un officier, faisait son entrée dans la maison. C'étaient des hommes de la compagnie franche de M. de Saint-Mars, le gouverneur du donjon de Pignerol, sous les ordres de leur lieutenant, le chevalier de Saint-Martin. Les deux officiers échangèrent leurs noms et qualités, ainsi que les dépèches qui leur étaient destinées réciproquement.

L'ordre était ainsi conçu : « L'officier de M. de Saint-Mars, envoyé par lui auprès de Lyon pour recevoir un prisonnier que le sieur Legrain lui doit remettre entre les mains, le conduira incessamment dans le donjon de Pignerol, prenant les chemins

172 LA fiRANDK DHVOTR

pour passer toujours sur les terres du roi. Il i)rendra les précautions nécossaire-; pour la sùroté de sa garde, le fera fortement attacher pendant la nuit et outre cela garder à vue, et l'empêchera d'avoir commerce avec qui que ce fût. >

Le marquis de Louvois, raconte Jung dans un livre très-remarquable sur ce sujet, donna des ordres plus explicites encore. La nuit suivante, le prisonnier inconnu, toujours attaché, mais cette fois à cheval, à cause de la difficulté des chemins, partait sous l'escorte de sa nouvelle troupe pour cette fameuse forteresse où Fouquet, Lauzun, Eustache Danger et plusieurs autres se trouvaient déjà enfermés sous la surveillance du plus rigoureux et du plus exact des geôliers.

Huit années se sont écoulées cette fois; huit années de réclusion dans la tour d'en bas du donjon de Pignerol ! Par une nuit sombre du mois d'octobre 1681, toute une compagnie d'hommes d'armes, mousquet ou pique sur l'épaule, quittait silencieusement le donjon et gagnait la campagne par la fausse porte et les fossés qui faisaient communiquer ledit donjon avec l'extérieur.

A l'embranchement des routes, une litière attendait : on y fit monter deux prisonniers masqués et garrottés qui sortaient de la tour d'en bas. L'installation faite, la petite troupe s'engagea immédiatement dans la montagne. C'était la compagnie de M. de Saint-Mars, avec son capitaine et ses deux lieutenants, qui se rendait à la nouvelle résidence

(lu gouverneur, au fort d'Exilés, pour y conduire et garder les deux prisonniers de la tour, conformément à Tinstruction formelle du ministre.

Arrivés au lieu de destination, il y aura deux sentinelles qui veilleront jour et nuit auprès d'eux, pour qu'ils ne puissent échanger même un regard.

Mais un moment arrive où un de ces prisonniers vient à mourir. Il en reste un, et les mêmes précautions sont continuées pour celui-ci. Saint-Mars l'emmène aux îles, et il écrit au ministre à ce sujet : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en répondre, monseigneur, pour son entière sûreté, et si je le mène aux iles, je crois que la plus sûre voiture serait une chaise couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que personne le pût voir ni lui parler pendant la route, pas même les soldats que je choisirai pour être proche de la chaise, qui serait moins embarassante qu'une

itière. »

Le mort mystérieux de la Bastille, inhumé dans le cimetière à Saint-Paul, l'hùte successif des prisons de Pignerol, d'Exilés, de Sainte-Marguerite et de la Bastille, cache donc une personnalité réelle, une individualité authentique, que la légende et l'imagination des brillants écrivains du dix-huitième siècle avaient parée de couleurs variées et de curieuses hypothèses.

On reconnaîtra également que c'est uniquement dans la seconde moitié du dix-huitième siècle,

174 L\ (lUANDE DKVOTK

av;int ([wa la lévolution ait ouvert les portes des anliivfis «lufçouvernornont, quo se sont produites les iablos grandioses en l'honneur du Masque de Fer. Dans ces trente dernières années, les historiens avaient abandonné des solutions hasardées pour ne plus se débattre qu'autour de deux solutions, celles de Mattioli et d'un prisonnier inconnu.

Y avait-il donc, à l'époque de la présence de notre prisonnier à Pignerol et à la Bastille, des incarcérations présentant ce caractère mystérieux et particulièrement arbitraire qui a si fort excité la verve et la logique peu serrée des historiens du personnage masqué? Les dépêches que je vais citer, dépêches authentiques, le prouvent d'une façon "icroureuse.

En effet, de pareils ordres d'enlèvement et d'anéantissement d'individus, même haut placés, se rencontrent constamment à cette période d'omnipotence ministérielle et de lettres de cachet.

En 1646, à propos du sieur de Beaupuys, celui qui tenta d'assassiner Mazarin au bois de Vincennes, de ce Beaupuys, le fidèle du duc de Beaufon, si bien accueilli par la cour de Rome, M. de Brienne, notre secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères, prescrivait à M.deGremonville, son cousin, et ambassadeur près la cour papale, de faire arrêter et enfermer le misérable dans une caisse, et de Texpédier en France comme colis, sous le prétexte de l'achat d'une bibliothèque.

Le 2 avril 1673, Louvois adressait au père Hyacin-

LA ORANDE DEVOTE 175

the un ordre ainsi conçu : « Étant très-important au service du roi que celui qui sera indiqué par le porteur du présent billet soit arrêté et gardé sûrement, » Le 1() janvier 1074, il prescrivait d'ariêter et au besoin de tuer l'un des confidents de l'empereur d'Allemagne. Louvois fut même accusé d'avoir fait enlever un gazetier du nom de Bretonnière, à la H;iye, et de l'avoir fait enfermer au mont Saint- Michel, dans une cage de fer, où il serait mort.

Le 25 février 1580, le père de Hamm, jacobin irlandais, entra à la Bastille, et y mourut après trente-six années de séjour, le 3 décembre 1721. En 161)1, dans la m ême forteresse, le nommé Pierre- .lean Leinierre fut gardé trente années, Jones de Lamas, vini^^t années. Le sieur Isaac Armet de la Motte, gentilhomme champenois, enfermé en 1090, y était encore en 1750. Il mourut cette année-là, après cinquante-quatre ans et cinq mois de séjour. En 1710 fut également séquestré un homme important, dont on avait ordre formel de taire le nom, et qui resta toute sa vie au secret le plus absolu. D'ailleurs, des extraits des gazettes d'Amsterdam fournissent des exemples plus frappants encore.

Comme on le voit, les ordres mystérieux relatifs à des prisonniers d'État ne manquent pas. Or, qu'on veuille bien réfléchir qu'en dehors des donjons de la Bastille, de Pignerol, d'Exilés, il existait en France bien d'autres prisons d'Etat, également dignes d'intérêt, telles que Vincennes, le mont Saint-Michel, la citadelle de Besançon, Pierre-Cise,

17() I.A (iUANUK DKVOTK

Villeft-inche, Salces, le Chàtelet, la tour S.'uriîn(;riianl, les frères de la Charité, de Charenton : Bicôtre, l'hôpital général, l'hôtel de la Force, Saint- Lazare, les châteaux de Senlis, de Harn, de Saurnur. du Taureau, de 8aint-Yon, etc., oii gisaient nombre de malheurou::. Quel mystère dans ces incarcérations ! Que de douleurs enfouies, ignorées de tous, sous ces voûtes humides !

Et quand on se reporte aux emprisonnements des vingt années du régime impérial que la France a subi, à une période dite de libre examen et de lumière, ajoute l'historien, quand on réfléchit de quels oublis le plus souvent sont entourés les malheureux qui n'ont pas de relations assez puissantes pour plaider leur cause et solliciter un adoucissement à leurs maux, on a le droit de rester effrayé de l'égoïsme et de l'insouciance humaine.

J'ajouterai, du reste, un détail plus affreux encore, qui achèvera de dépeindre la situation terrible des incarcéré^ de ces siècles néfastes de notre histoire. Quant un prisonnier mourait, après des années de souffrance, dans ces prisons éloignées de Pigneroi , de Villefranche, du mont Saint- Michel, etc., le ministre qui avait fait enfermer l'individu et à qui on rendait compte de sa mort, ne se rappelait souvent plus ni son nom ni le motif pour lequel il l'avait envoj'é pourrir dans une prison d'Etat.

Et dire qu'il suflîsait d'un libelle, d'une chanson, d'un quatrain trop réussi, d'un propos mal inter-

prêté ou faussement rapporté, d'une colère de la maîtresse d'un de ces potentats, pour disparaître ainsi du monde, et parfois pour toujours !

Quant à celui de ces prisonniers qui était véritablement l'homme que l'histoire a appelé l'homme au masque de fer, nous n'avons pas à le rechercher dans cet ouvrage, et nous laissons cette besogne à de plu^ compétents que nous.

Nous avons d'ailleurs, dans un précédent livre, touché quelque peu cette question ('), mais nous ne pouvons renoncer au phûsir de publier une lettre en quelque sorte inédite que M. de Sainte-Foix écrivait à Féronen 1708, sur ce malheureux homme au masque de fer dont mademoiselle de La Vallière elle-même, s'était inquiétée du fond de son couvent. Plusieurs fois, elle avait interrogé Louis XIV à ce sujet, etle roi n'avait rien répondu. Un gentilhomme dont le nom n'a pas été conservé avait renseigné la pauvre recluse, qui peut-être ne s'inquiétait tant de ce prisonnier que parce qu'il lui semblait qu'il existait une similitude entre leurs deux existences.

« Qui sait, se disait-elle, si ce n'est pas là un des hommes brillants que j'ai connus autrefois ?

Et tout bas, en frissonnant, elle songeait à Fouquet :

Fouquet, le pauvre surintendant des finances, le Mécène des gens de lettres, l'amoureux de Louise

(I) Confessions de Sinon de Lenclos.

178 LA GUANDU DUVOTE

<io La Valliero, 1(3 rival do Louis XIV, lo malheureux, enlevé, on s'en souvient, dans une nuit, et dont la longue existence s'écoulait sûrement au fond d'un cachot. De lui aussi, on di-^ait qu'il était rhomine au masque de fer; mais on l'avait dit de tant d'autres, qu'il était impossible âla raison dese fixer, puisqu'aujourd'hui même encore un doute plane sur l'identité exacte du prisonnier.

« Mais je vais vous faire part de ce que Je sais de ce malheureux » écrivait Sainte-Foix a Féron.

Il n'était connu aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom de la Tour. Le gouverneur et les autres officiers avaient des égards pour lui; il obtenait d'eux tout ce qu'ils pouvaient accorder à un prisonnier. Il se promenait souvent ayant un masque sur le visage. Ce n'est plus que depuis que le Siècle de Louis XIV de M. de Voltaire a paru que j'ai ouï dire que ce masque était de fer* et à ressors: peut-être a-t-on oublié de me parler de cette circonstance; mais il n'avait ce masque que lorsqu'il sortait pour prendre l'air ou qu'il était obligé de paraître devant quelque prince étranger.

Le sieur de Blainvilliers. officier d'infanterie, qui avait accès chez M. de Saint-Mars, gouverneur des îles Sainte-Marguerite et depuis de la Bastille, m'a dit plusieurs fois que le sort de la Tour ayant excité sa curiosité, pour la satisfaire il avait pris les habits et les armes d'un soldat qui devait être en sentinelle dans une galerie, sous les fenêtres de la chambre qu'occupait ce prisonnier aux îles Sainte-

Marguerite, que de là il l'avait très-bien vu; qu'il n'avait point de masque; qu'il était blanc de visage, gi'and et bien lait de corps, ayant les jambes un peu trop fournies par le bas, et les cheveux blancs, quoiqu'il ne fût que dans la force de l'âge.

Il avait passé cette nuit-là presque entière à se promen'^r dans sa chambre. Blainvilliers ajoutait qu'il était toujours vêtu de brun, qu'on lui donnait de beau linge et des livres; que le gouverneur et les olliciers restaient devant lui debout, découverts, jusqu'à ce qu'il les fit couvrir et asseoir, qu'ils allaient souvent lui tenir compagnie et manger avec lui. En 1798, Saint-Mars passa du gouvernement des lies à celui de la Bastille. Lorsqu'il se mit en route pour en aller prendre possession, il séjourna avec son prisonnier à sa terre de Polteau. L'homme au masque arriva c?ans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars, ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur. M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour. Le^ paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque; mais ils observèrent très-bien que M. de Saint-Mars, qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pistolets à coté de son assiette.

Ils n'avaient pour être servis qu'un seul valet de chambre (Antoine Ru), qui allait chercher les plats, qu'on lui apportait dans l'antichambre, fer-

A^O LA UUA.NDK DliV OTli

niant soif^neusoment sur lui la porte de la salle a manger. Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque noir sur le visage. Lf^s paysan-' remarquèrent qu'on lui voyait les dents et les lèvres; qu'il était grand et avait les cheveux blancs. M. Saint-Mars f'oucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque. M. de Blainvilliers m'a dit qu'à sa mort, airivée en 1704, on l'enterra secrètement à Saint-Paul, et que l'on mit dans le cercueil des drogues pour consumer le corps.

Le père Papon s'est aussi beaucoup occupé de l'homme au masque de fer. « C'est a l'Ile Sainte- Marguerite, dit-il, que fut transporté, vers lafindu dernier siècle, l'homme au masque de fer, dont on ne saura peut-être jamais le nom.

» Il n'y avait que peu de personnes attachées à son service qui eussent la liberté de lui parler. J'eus la curiosité, le 2 février 1778, d'entrer dans la chambre de cet infortuné prisonnier Elle n'est éclairée que par une fenêtre du côté du nord, percée dans un mur fort épais et fermée par trois grilles de fer placées à une distance égale. Cette fenêtre donne sur la mer.

» Il n'y a nulle apparence qu'il fût obligé de garder son masque, quand il mangeait seul dans sa chambre, dit le père Griffet, aumônier de la Bastille, en 1745. Il n'était obligé de le prendre que lorsqu'il traversait la cour de la Bastille pour aller à la messe, afin qu'il ne fût pas reconnu par les senti-

nelles, ou quand on était, obligé de laisser entrer ilans la chambre quelque hommes de service qui n'était pas dans le secret. »

D'après Longuet détenu à la Bastille, et qui avait souvent rencontré l'illustre prisonnier, il portait un masque de velours, et non un masque de fer, au moins pendant le temps qu'il passa à la Bastille

Le gouverneur lui-même le servait et enlevait son linge. Quand il allait à la messe, il avait la défense la plus expresse de parler et de montrer sa figure ; l'ordre était donné aux invalides de tirer sur lui ; leurs fusils étaient chargés à balles ; aussi avait-il le plus grand soin de se cacher et de se taire.

Puisque nous avons parlé de l'homme au masque de fer, dont nous ne voulions pas nous occuper,mais qui apparti^'Ut d'ailleurs tellement à cette époque, qu'il est impossible de n'en point faire mention, et que nos études nous ont fait découvrir des témoignages restés obscurs jusqu'ici, profitons-en pour épuiser rapidement le sujet.

La vérité est qu'on ne saura jamais le véritable nom de l'homme au masque de fer, et quoi qu'en {lise Th. Jung, qui s'est appliqué cependant à un travail minutieux, il parait probant qu'il ne s'aurait être ni Lauzun, ni Fouquet, ni Mattioli, ni un fils d'Anne d'Autriche et de Mazarin, ni un sieur Oaluzio, mais bien un frère jumeau de Louis XIV. Tout l'affirme, sans le prouver d'une façon absolue.

Lagrange-Chancel raconte qu'il était fort entouré

d'égards et de prévenances, et il ajoute: Lorsqu'il était seul, aimant fort à s'arracher le poil de la barbe avecdes pincettes d'acier, j'en visunedecelles qui lui servaient à cet usage, entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mar<, et lieutenant d'une compagnie franche préposée à la garde des prisonniers.

» Plusieurs personnes ont raconté que lorsque Saint-Mars alla prendre possession de la Bastille, où il conduisit ses prisonniers, on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer, dire à son conducteur :

» — Est-ce que le roi en veut à ma vie ?

^ — Non, mon prince, répondit Sain(-Mars ; votre vie est en sûreté, vous n'avez qu'à vous laisser conduire. »

« J'ai su d'un nommé Dubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques années à la Bastille, fut conduit aux îles Sainte-Marguerite, qu'il était dans une chambre avec quelques autres prisonniers, précisément audessus de celle occcupée par cet inconnu ; que par le tuyau de la cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées ; mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses avenUires, il leur avait répondu que cet aveu lui coûterait la vie, aussi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé son secret. »

» Quelques mois après la mort de Mazarin, dit Voltaire, il arriva un événement qui n'a pas d'exem-

pie, et ce qui est non moins étran^^e, c'est que tous les historiens l'ont i^ïnoré.

» On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune, et de laiigure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. 11 resta dans l'îlejusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille en 1090, l'allàt prendre dans l'ile Sainte- Marguerite et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect.

»Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère et le gouverneur s'asseyait rarement devant lai. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût examiné sa langue et le reste du corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune;

1&4 LA (JI{\M)i: DKVOTK

il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais (le son état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être.

» Cet inconnu mourut en 1703 et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, quand on l'envoya à l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut de l'Europe aucun personna<,œ considérable. Ce prisonnier l'était, sans doute, car voici ce qu'il arriva les premiers jours qu'il était dans l'île.

» Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur :

« — Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?

» — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver, personne ne l'a vue. »

» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne.

» Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne pas savoir lire. »

Le registre de Du Junca contient un document que le père Griflfet rapporte en ces termes : « Du lundi 10 novembre 1703, le prisonnier inconnu,

LA GRANDE DKVOTK 185

toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars a amené avec lui, venant des il os Sainte Marguerite, qu'il jj;ardait depuis lonj^temps, lequel, s'étant trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, il est mort ce jourd'hui, sur les dix heures du soir, sans avoir eu j]^ran(le maladie; il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier ; surpris de la mort, il n'a pu recevoir les sacrements, et noti'e aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures après-midi, dans le cimetière de Saint-Paul, notre paroisse ; son enterrement coûta quarante livres. »

Quant au pauvre Fouquet, auquel, malgré elle, songeait toujours mademoiselle de La Vallière, il n'a pu être, quoi qu'on ait dit, l'homme au masque de fer, mais il n'en mena pas moins une existence malheureuse. Arrêté le 10 septembre 1(J61 par d'Artagnan, on se souvient dans quelles circonstances, il fit traîné dans diverses prisons d'Etat, notamment à Amboise, à Angers, à Vincennes, â la Bastille, et enfin à Pignerol, où il fui enfermé le 10 janvier 1005.

C*^t homme, qu'on se rappelle si riche, si fastueux et si généreux, pendant de longues années vécut triste, misérable, endurant des douleurs sans nom. Une dernière «crise l'enleva. Il succomba, dit madame de Sévigné, à des convulsions et à des maux de cœur, sans pouvoir vomir, le 23 mars 1080, et fut enterré Tannée suivante, à

180 LA OUANDlî DIÎVOTK

l'églisf (lu couvent des dames do Sainte-Marie, grande rue Saint-Antoine.

Convulsions et maux de cœur, sans pouvoir vomir, n'y a-t-il pas la tous les sj'mptômes d'un empoisonnement? Le fait est évident, et si l'on se rapporte à la lettre de Louvois écrivant à M. de Saint-Mars : « Mandez-moi comment il est possible que le nommé Eustache Danger (autre prisonnier de Pignerol et valet du surintendant) ait fait ce que vous m'avez envoyé, et où il a pris les drogues nécessaires pour le faire, ne pouvant croire que vous les ayez fournies. » Il reste avéré que Louis XIV après avoir incarcéré Fouquet pendant de longues années, s'est enfin un jour débarrassé de son prisonnier en l'empoisonnant. Cependant, il n'était plus jaloux, alors, de mademoiselle de La Vallière : il n'était plus jaloux de la richesse et du faste du surintendant.

Mais Fouquet devenait gênant, il possédait des secrets d'Etat. C'était un homme d'une autre génération, pour lequel le roi avait conservé une violonte haine. Mort, il n'en serait plus question. Un de plus ou un de moins, que pèse la vie d'un homme dans les destinées d'une nation ?... Que pesait-elle ^lors dans la volonté d'un roi absolu, devant lequel tout ployait, et auquel obéissaient sans contrôle vingt-huit millions de sujets.

Ninon de Lenclos n'est pas morte. — Ses amours avec Villarceaux. — Ce qu'ils liront pendant huit jours. — Le bonhomme des Yveleaux. — Un philosophe en houlette. — Une anecdoie parisienne de ce temps-l;\. — Une chaîne ([ui se brise. — Le petit salon de l'hôtel des Tournelles. — Une nuée de soupirants. — Gomplicilé entre la .Mainlenon et Ninon. — L'éternelle jeunesse de celle-ci. l'éternelle hypocrisie de celle-là.

Mais puisque nous faisons un retour dans le passé, n'oublions pas de rappeler une femme dont nous avons d'ailleurs longuement parlé, et qui a joué un rôle si singulier dans toute cette époque des règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Ninon de Lenclos n'était pas morte au moment où nous sommes arrivés, si peu morte, qu'on pouvait dire qu'elle était encore belle, et qu'on la rencontrait partout aussi bien dans les salons de ses anciens amants que dans ceux de madame de Maintenon, avec laquelle, autrefois, elle avait été fort liée.

C'était alors... A quoi bon des dates? Ninon avait trente-sept ans, elle en paraissait vingt. A d'Effiat

188 LA GRANDE d/'IVOTK

et à d'Estrées succédait Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine des chevau-légf^s du duc d'Orléans.

C'était un bien singulier homme que ce marquis de Villarceaux, que nous trouvons d'ailleurs, malgré son âge avancé, toujours en compagnie de Ninon, dans sa petite maison de laruedesTournelles. C'était le fils d'un certain de Villarceaux, gentilhomme de qualité du Vexin français et sa mère était de Leuville, grande joueuse, qui avait de l'esprit, mais fort médiocrement de cervelle.

Villarceaux est le dernier galant que Ninon de Lenclos ait eu, dit Tallemant des Réaux, qui doit calomnier Ninon, car si depuis longtemps elle n'en était plus à son premier amant, elle n'en était pas encore à son dernier. Pour le voir plus facilement, raconte-t-ii, et n'être point à Paris, elle alla dans le Vexin, chez un homme de qualité nommé Varicarville, qui est riche et fait bonne chère aux gens ; mai> c'est un original et surtout un mangeaille. Ce Varicarville ne croit pas à grand'chose, non plus qu'elle, ajoute Tallemant, qui en cela ne le cédait en rien à Varicarville et à Ninon. Un jour, ils s'enfermèrent tous deux pour raisonner. On leur demanda ce qu'ils faisaient là.

— Nous tâchions dit Ninon, de réduire en article? notre créance ; nous en avons fait quelque chose : une autre fois, nous y travaillerons tout de bon.

Au temps de sa grande passion, Villai'ceaux, qui demeurait en face de Ninon, aperçut de la lumière

chez elle. Il lui envoya aussitôt demander si elle se taisait saigner. Il faut croire que c'était là une occupation comme une autre. Elle fit répondre à Villarceaux qu'il devenait fou. Celui-ci, qui s'en doutait bien un pou, mais ne voulait pas en convenir, fut pris d'un véritable accès de jalousie, et nedoutapas un instant que Ninon ne fût enfermée avec un rival. 11 envoya coup sur coup au petit hôtel, et ses me^^sagers revenant chaque fois désappointés, il résolut d'y courir lui-même. Pour cela faire, il voulut se coiffer de son chapeau, et dans son transport, il s'enfonça une aiguière d'argent dans la tête, mais avec une telle force qu'on eut toutes les peines du monde à la lui arracher.

Notre homme fut tellement en colère de l'aventure, qu'il en tomba malade, et en prit le lit.

Ninon, qui s'était fort moquée du jaloux, donna e spectacle d'une véritable douleur à la nouvelle de la maladie de Villarceaux. Elle en parut si touchée, en eftét, qu'elle se coupa tous ses cheveux, qui étaient très-beaux, et les lui envoya, pour lui faire voir qu'elle ne voulait point sortir ni recevoir personne chez elle. Villarceaux fut tellement heureux de ce sacrifice, qu'il en guérit aussitôt. La fièvre le quitta, et courant chez Ninon, il s'y enferma huit jours avec elle, Tallemant, qui ne se pique pas de pruderie, dit très-bien ce qu'ils y firent.

A cette époque, Ninon portait le deuil d'un poète des plus singuliers, Nicolas Vauquelin, seigneur des Yveteaux, mort, hàtons-nous de le dire, fort peu

KK) I,.\ (iKANDi: DKVOTE

;i l;i flour de l'âge, mais à plus de quatre-vingt-dix ans. C'était bien l'être le plus original, qu'on puisse voir, produisant des vers fort médiocres, mais paraissant avoir le diable au corps, pratiquant fort peu l'amour de son Dieu, un peu celui du vin, beaucoup celui des jolies filles, culte qu'il conserva religieusement jusqu'à son dernier jour. Il disait autant de mal des hommes qu'il en pensait des femmes, et détestait autant les premiers qu'il adorait les secondes. Il lui arrivait quelquefois pendant plusieurs mois de n'adresser la parole à personne, et de ne point répondre quand on l'interrogeait. On raconte qu'il fit un voyage, de Paris à Nantes, avec un certain Pkivinel, autre original de sa force : qu'ils jouèrent aux échecs tout le temp>, et qu'ils n'échangèrent pas un mot.

Ninon ne l'avait pas beaucoup connu dans sa jeunesse ; elle l'avait retrouvé plus tard, alors qu'il était déjà dans un âge avancé, et l'avait pratiqué jusqu'à sa mort.

Étant disgracié, car il avait des ennemis et il avait perdu toutes ses places, il acheta une m ison dans la rue des Marais, au faubourg Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce tennps-là, il n'y avait rien de bâti au-delà dans le faubourg. On l'appelait, à cause de cela, le dernier des hommes.

A son ordinaire, il s'habillait fort bizarrement. Madame de Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avait des chausses à bandes, comme celles des suisses du roi. rattachées avec des bri-

des, des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau de peaux de senteur, une chaîne de paille à son cou, et il sortait en cet habit là. Il est vrai qu'il ne sortait pas souvent ; mais quelquefois, selon les visions qui lui prenaient, tant(V il était vêtu en satyre, tantôt en bern^er, tantôt en dieu et obligeait sa nymphe a s'habiller comme lui.

Ninon se plaisait beaucoup dans la compagnie de ce pf)ète philosophe, plus énicurien qu'Épicure, et voltairien avant Voltaire. Elle aimait l'entendre chanter avec accompagnement de luth, instrument à douze rangs de cordes, dont elle Jouait avec un rare talent. Sa voix était, comme on disait alors, une très-agréable voix de ruelle, peu sonore, mais d'un timbre délicieux et qui allait à Tàme.

Quand son heure sonna de s'en aUer, des Yveieaux en prit bravement son parti. Extiopié par un maladroit chirurgien de village, il dit à Ninon de lui couvrir le visage d'un mouchoir, afin de cacher les grimaces qu'il pourrait faire, puis il la pria de jouer une sarabande, afin que son âme s'envolât allegramente.

C'est après son commerce avec des Yveteaux que Ninon de Lenclos fit la connaissance du marquis de Villarceaux, dont nous avons parlé, et, à cette même époque de madame de Maintenon, alors mademoiselle d'Aubigné, belle et grande Jeune fille aux cheveux châtains, au nez finement sculpté, à la bouche vermeille et aux yeux bruns, bien fen-

102 i.A (;haM)K dkvotk

dus et ombraj^és par de longs cils, dit Colomboy, qui ajoute : Qui eut pu prévoir que ce frais et charmant visage deviendrait le masque impénétrable de l'hypocrite madame de Maintenon, la même qui répondait à Ninon de Lenclos qui lui disait :

— Qui vous a décidée à enterrer votre jeunesse et votre beauté dans la chambre d'un malade?

— J'ai mieux aimé épouser un cul-de-jatte qu'un couvent.

Et qui d'ailleurs alors, on s'en souvient, méprisant les leçons du pau^Te Scarron, prêtait l'oreille au chevalier de Méré, un ancien ami de Ninon, e qui s'était institué son ] professeur de beau lan gagp.

Pendant ce temps, Ninon, bel et bien ensorcelé( cette fois, s'abandonnait corps et âme au marquii de Villarceaux, qui l'avait enlevée et qui la tenai comme séquestrée à dix-sept lieues de la cour, dans le Vexin. La prison, du reste, était magnifique. C'était un château bâti sur le flanc d'une colline La recluse avait pour préau un parc de cent quarante arpents, et pour geôlier le plus séduisant d tous les cavaliers de France, que les plus hautes dames de la cour se disputaient, et qui était tombé i aux pieds de Ninon ébloui et vaincu. Ninon, de son \ côté, avait aussi confessé sa défaite... Elle éprouvait ' enfin cette passion ardente, tumultueuse, qu'elle désespérait de ressentir jamais. Villarceaux avait enfermé son idole pour lui vouer un culte exclusif. Un seul homme était admis dans le château, Vari-

carville, cet original que nous avons déjà vu à l'hôtel des Tournelles, et qui ne pouvait donner aucun ombrage. 11 n'aimait que les animaux, et à tel point qu'il ne se nourrissait que de légumes. Les légumistes d'Angleterre devraient le placer au nombre de leurs saints. Il amusait beaucoup Ninon par ses rêvasseries. C'était la seule distraction qui lui fût permise, et elle n'en demandait pas d'autre. L'amour laisse si peu de loisirs !

Nos deux amants n'abandonnèrent leur retraite qu'au bout d'une couple d'imnées. La chaîne n'était pas brisée, mais elle tendait à s'allonger.

— Marquis, avait dit un matin Ninon à Villarceaux qui, assis à sa droite, dans un belvédère élevé à l'extrémité du parc, re;^ardait mélancoliquement dans la direction de Paris, je crois vous deviner... Un peu de liberté ne vous déphiii'ait pas.

L'un et l'autre avaient en effet besoin de liberté ; Ninon courut à d'autres amours, et Villarceaux se roula aux pieds de la belle d'Aubigné, au grand désespoir de la femme de celui-ci et du cul-dejatte Scarron.

Il est vrai qu'au moment suprême où nous sommes arrivés, et où madame de Maintenon touche à sa fortune, elle eût été bien étonnée si on lui avait raconté ses fredaines d'autrefois. Elle n'y croyait plus, et eût rougi d'elle-même, alors qu'elle accaparait le cœur du roi en ne lui parlant que d'un Dieu vengeur et des remords d'une conscience tourmentée. Mais nous reviendrons tout à l'heure à celle-

VJi LA (iHAM>i: [>r;v. 'Ti:

ci ; terminons avec Ninon de Londos qui, on «lépil de sa jeunesse éternelle et de sa beauté persisUmie, touche au dénouement.

Ninon n'exist(; plus. Elle est remplacée par mademoiselle de Lenclos.

L'hôtel des Tournelles a cessé «l'être le Pré-au\- Clercs où avaient eu lieu tant de galantes pitsses d'armes. Il est devenu une académie, mais une académie qui ne ressemble pas plus à l'académie de la vicomtesse d'Auchy, i.ù l'on discutait gravement les diverses laçons de cracher, qu'a l'académie fondée par Richelieu, où l'on n'ouvre la bouche qn'*' pour chanter les louanges du cardinal-ministre.

Nous remarquons parmi les femmes qui fréquentent l'hôtel des Tournelles : laduchesse de Bouillon, sœur de madame de Mazarin, et première protectrice de La Fontaine ; la comtesse d'Olonnes, inconsolable de la mort du beau duc de Caudale: Mesdames de La Fayette et de La Sablière ; l'élégiaque comtesse de La Suze; madame de Coulange<. dont chaque péché est une épigramme; madame Scarron, que le cul-de-jatte a laissée sans sou ni maille, et qui élève les enfants du roi, dont elle espère un jour grossir le nombre: enfin, madame Cornuel, que madame Pilou a quittée, il y a sept ans, pour l'autre monde, et qui mord son prochain avec un double appétit.

Notons parmi les hommes : le duc de La Rochefoucauld, que tourmentent souvent de cruels accès de goutte; le vieux comte de Grammont , aussi

sémillant que le chevalier; le médecin-philosophe Bernier, revenu du Mogol depuis 16(38.

Gourville, qui a restauré sa fortune et la prodigue, sans la Jeter par les fenêtres. Le marquis de La Fare, Le p.ùnce de Gueménée, qui a la mine d'un arracheur de dents et qui, selon le vent qui souffle, est pétillant d'esprit ou renversant d'idiotisme; le comte de Brancas, Charleval, qui fait t()uj(mrs de petits vers, et d'Elbène, qui fait toujours de grosses dettes. Ces trois derniers noms en appellent un quatrième, l'ex-martyr La Ménardière, mort d'ailleurs depuis longtemps.

Ninon de Lenclos pourrait encore relire la dernière lettre de Saint-Evremond ;

« Vous êtei née p )ur aimer toute votre vie, » lui écrivait-il, faisant allusion à une déclaration de Ninon, s'appuyant sur une pensée de M. de La Ro.^hefoucauld qui disait : « L'enfer des femmes, c'est la vieillesse. » Ninon finissait par croire aux déceptions de l'âge, et ne voulait plus aimer. Mais qui a aimé aimera, disait Saint-Évremond ; les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable.

« Tu as beau dire, mon pauvre Saint-Évremond, répliquait Ninon, tu ne me feras pas remonter le courant ; il y a temps pour tout et mon heure est sonnée depuis longtemps. »

Ce fut, en effet, en vain qu'une nuée de soupirants, dit Colombey, bravant la défense, s'abattirent de nouveau sur Thùtel des Tournelles. Mademoiselle

li>^> LA (JRAM)K DKVOTH

(Je Lenclos avait sf)ixirite--;ej)f, ans lors(iu"ello lut circonvenue par le chevalier Bannier, fils d'un des principaux lieutenants de Gustave-Adolphe. Le chevalier, vivement repoussé, traversa la Manche et courut se mêler à la foule des amants de la duchesse de Mazarin, dont le neveu, Philippe de Savoie, l'envoya, d'un coup d'épée, conter lleurettes aux houris de Mahomet. Dix ans plus tard, le grand-prieur de Vendôme éprouva le même échec auprès de mademoiselle de Lenclos, à qui il avait été présenté par leurs amis communs, La Fare et Chaulieu. Le grand-prieur témoigna de son dépit par ce quatrain :

Indigne de mes fe'ix. infJigne de mes larmos. Je renoDcesans peine à les faibles appas

Mon amour te prêtait des cliarmes.

Ingrate, que tu n'avais pas.

Mademoiselle de Lenclos mit un aiguillon à ces rimes et les retourna contre leur auteur :

Insensible à tes fdu\, inseusibleà les larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas:

Mais si Tamour prêle des charmes,

Pourquoi u en empruntais-tu pas.

Pure calomnie que ces faible > appas! ce qui protive que le temps avait respecté la beauté de mademoiselle de Lenclos, c'est la passion qu'à cette époque elle inspira au jeune marquis de Grignan. Trois générations étaient donc tombées à ses pieds ? Mademoiselle de Lenclos lendit la main

LA GRANDE DKVOTE 197

au marquis et l'embrassa comme une mère embrasse son enfant.

N'oublions pas de mentionner le mathématicien hollandais Huyghens qui, ébloui par les splendeurs de ce soleil couchant, célébra mademoiselle de Lenclos dans les vers géométriques que voici:

Elle a cinq instrumenis dont je suis amoureux, Les deux premiers ses mains, les deux autres ses yeux; Pour le dernier de U)us le cinquième qui reste, Il faui être g.iiuut et leste.

Après Huyghens, Gédoyn . C'était un abbé de vingt-huit ans, couvé par des jésuites et plus lascif qu'un moineau. Mademoiselle de Lenclos eut la fantaisie de s'amuser des ardeurs du petit-collet. Elle le lutina pendant six longs mois, puis un beau jour, le 17 octobre 1795, elle fit mine décéder.

— Enfin! s'éc^'ia Gédoyn dans le ravissement; mais, ajouta-t-il aussitôt sur le ton du reproche, pourquoi m'avoir fait attendre jusqu'à ce jour ?

— Parce que, répondit-elle, je voulais attendre mes quatre-vingts ans... qui viennent de sonner.

Elle pensait que ce chiffre formidable mettrait Tabbé en fuite; mais loin de broncher d'une semelle, |il continuait d'avancer, et d'un air très-menaçant.

— Grâce, mon révérend père! fit-elle à mains jointes; ayez pitié d'une pauvre pénitente qui ne

reut plus pécher.

Gédoyn battit en retraite devant cette plaisante mpplication, mais ce fut pour aller proclamer, par-

108 I.\ aRANDK DKVOTB

«Ifissus Ifis toits, son trtomphn sur le> quatro-vinj^ts

ans rie m;uleinf)iselle «1(î Lonclos.

Ninon de Lenr^los n'étiiit pas reruo à Versailles, et pourtant elle n'était pas en disgrâce: par une singularité assez étranji^e, il se trouvait que les ruelles de la place Royale, délaissées par les courtisans, trouvaient auprès de Louis XIV un interprète tout-puissant; madame de Maintenon n'avait-elle pas été autrefois l'amie, la protéf5'ée de Ninon ? et il y aurait eu trop d'ingratitude à l'oublier! La favorite très-habile, aujourd'hui convertie, tenait compte de la discrétion de Ninon de Lenclos ; ce n'était qu'avec les plus intimes confidents que la courtisane impénitente parlait des services qu'ell^^ avait rendus à madame Scarron dans ses relation de galanterie. Auësi, la cour laissait-elle Ninon s'éteindre tout doucement.

Terminons par le témoignage d'un contemporain avant d'arriver à la mort de l'ennemi de Louis XIV et quiavaitétélacontemporainedacardinal de Richelieu avant de l'être de Voltaire.

« Je vous citerai Ninon, cette beauté à qui chaque année apporte une nouvelle perfection morale en glissant sur ses charmes d'un pied si léger, qu'à soixante-six ans ses traits n'offrent pas la moindre trace du temps. En 1682, comme en 1638, le teint de mademoiselle de Lenclos est blanc, uni, animé. Son visage, d'un bel ovale, n'a rien perdu de sa pureté grecque ; ses yeux noirs et saillants respirent toujours une volupté communicative, et son

LA GRANDE DKVOTE li)U

sourire achève la conquête que sou re«»ar(l a commencée. L'accent, ce timbre du cœur ([ui fait deviner ses plus secrètes impressions, suffit dans Ninon pour captiver tout ce qui l'approche ; on pourrait l'adorer sans la voir : semblable à l'écho, elle captive par l'unique séduction de la voix. Je vis hier cette femme surprenante dans un salon de verdure ; ses habits étaient presque de gi^ze ; point de nœuds, protecteurs ordinaires de^ tailles qui s'épaississent, des gor<;9s qui s'alTaissent : c'était une grâce parée de toute l'absence des atours,

» — J'étais dans ce jardin, il y a quarante-cinq ans, me dit le vieitx duc dé Villeroi. Ninon s'y trouvait, mise à peu près comme vous la voyez. Ses cheveux n'étaient pas plus noirs sa bouche n'avait pas plus de jeunesse, sa démarche ne paraissait pas plus vive. Or, tout à l'heure en regardant cette enchanteresse, je me disais : Je crois qu'elle est plus belle encore qu'hier... Oui, continuai-je avec moi-même, voilà comme elle me souriait hier en causant avec moi sous ce jeune tilleul... Et ma réflexion a été interrompue p'ar la rude atteinte d'un arbre gros comme deux fois mon corps... Et c'était mon jeune tilleul; eilefuer que jemerappelaisétait un jour de printemps de la minorité de Louis XIV, et Ninon était la même aux deux époques... Mon imagination s'abusait de quarante-cinq ans. N'en doutons pas, ma chère comtesse, cette femme a dans quelque coin de son jardin un robinet de i;i fontaine „ de Jouvence. »

'200 I,.\ (iUANiJK DKVOTK

, » L'esprit de Ninon est resté aussi jeune que son corps; grave ou enjoué, selon les circonstance-, il passe avec une inconcevable facilité des abstractions de la science aux délicatesses de la tralanterie, de la sagesse des philosophes au désordre des amants. Soit que mademoiselle de Lenclos parle raison, soit qu'elle déraisonne, on l'admire, et on l'aime toujours. Pourquoi rappellerais-je les succès de sa jeunesse, la foule d'amants qui se pressait sur ses pas, le concert de soupirs qui murmurait sans cesse à son oreille? Ne la retrouvai-je pas obsédée par les galants à soixante-six ans comme à dixhuit? Bien plus, l'empire de Ninon s'est agrandi : jeune, elle n'était recherchée que des hommes ; vieille, sa cour s'est grossie de toutes les femm*d'esprit de l'époque. Ce modèle de toutes les quiilités ne fréquente jamais la cour; c'est cependant chez elle que les deux sexes s'en vont à tout âge étudier les belles manières, dont elle est la véritable pierre de touche. Et cela doit être, car presque tout ce qui compose la cour se forme depuis un temps immémorial à l'école de Ninon. Racine, Boileau, Longepierre, Sénecé, La Fare, Chaulieu, profitent de ses leçons, s'éclairent des étincelles de son esprit et des conseils de sa raison.

» Osez maintenant, transfuges de Gomorrhe, déserteurs sacrilèges des autels de la beauté, osez nier le mérite d'un sexe qui vous offre une Ninon?»

Visite aux carmélites par madame de Montospan. — Effet produit. — Siagiilière rencontre. — La Madeleine pécheresse et la Madeleine pénitente. — Où il est dit que les diables ont meilleure humeur que les an^'ts. — Les chemises de toile jaune et les jarretières de crin. — Le mobilier d'une lavorite. — Un frère quelque peu désagréable.— Le nouveau beau-frère du roi. — La robe feuille morte. — Les préliictions d'un maçon. — Les batteries de la Maintenon. - Les mnriaîjres imprévus. — La royauté tombe en quenouil e. - l'as si bèio q>;c détre dame d'honneur ! — (Jo que le roi demande et n'obtient pas. — La lettre d'une femme bien habile. — Flatteurs et courtisans. — Un nouveau carrousel tiré de l'histoire de Grenade.— Un trône (jui échappe. — Les deui amoureu.v d'un âge mûr. — L'ofl're d'une couronne. — Les conseils de Bossuet. — Le mariage secret.

Mais voyons un peu où en était madame de Montespan.

Celle-ci, agitée alors, eut l'idée bizarre d'aller consulter sœur Louise de la Miséricorde, qu'elle n'avait pas vue depuis sa retraite aux carmélites. En arrivant aux carmélites, madame de Montespan montrant un papier qui contenait un ordre de

:202 I.A (iUANDK DKVOni

rai'clKivêque, se fit ouvrir la grille- Klle entra danle couvent et demanda niadeiiioisolle de La Valliôre. On la conduisit dans sa cellule. Sœur I/)ui<o était à ré«,nise ; on fut la chercher. Madame de Montespan, seule dans cette cellule, regarda avec saisissement cet humble et triste asile de la pénitence, qui ne contenait qu'un crucifix, une tête de mort, un prie-Dieu, une chaise de bois et un cercueil...

— Dieu! dit-elle, la duchesse de La Valli^M-e habite depuis trois ans cette lugubre prison !

Cette idée, qui confondait son imagination, lui fit oublier le dessein qui l'amenait, elle ne songea qu'a la situation de mademoiselle de La Vallière. L'aspect de cette cellule l'étonnait, comme si elle n'eût Jamais entendu parler des Carmélites.

Comme elle avait cette pensée, la porte s'ouvrit et sœur Louise parut !...

Madame de Montespan tressaillit, et sa surprise fut extrême en jetant les j^eux sur mademoiselle de La Vallière, qu'elle s'attendait à trouver changée, exténuée par un tel genre de vie.

Trois années d'une austère pénitence n'avaient rien fait perdre à sa beauté ; avec la paix de l'àme, elle avait repris toute sa fraîcheur ; cette robe d'étamine, ce scapulaire, ces voiles noirs, faisaient ressortir, avec un éclat éblouissant, la blancheur si pure de son teint; il semblait que ces vêtements simples et religieux fussent inventés pour cette ligure modeste et touchante, et pour- donner à ce

visage angélique tout le charme céleste qu'il pouvait avoir, dit maclaine de Genlis. Sa seule présence embellissait sa cellule, elle y apportait la piété, le calme, la paix. Madame de Montespan n'éprouva plus que de l'admiration et la ctmfusion secrète la plus pénible : elle sentit, pour la première fois, qu'il existe un bonheur indépendant des passions et des factions humaines, et que ce bonheur doit surpasser tout ce que la seul« imagination peut concevoir, parce qu'il est d'une nature divine.

Honteuse d'elle-même, ne regardant plus qu'avec respect et tremblement tout ce qui l'environnait, dépouillée enfin de toute son audace, madame de Montespan restait immobile à sa place... Sœur 'Louise s'approcha d'elle avec une sérénité pleine de douceur :

— Vous voulez me parler ! dit-elle ; asseyonsnous.

A ces mots, prononcés avec ce son de voix enchanteur qui pénétrait jusqu'au fond de l'àme, ma- * demoiselle de La Vallière présente à madame de Montespan l'escabelle de bois, et elle s'assied sur son cercueil. Il y eut un long silence ; madame de Montespan voulait en vain cacher un trouble combattu par son orgueil; cependant prenant la parole :

— Ah ! s'écria-t-elle, que vous m'en imposez ici !... Combien je vous y trouve de grandeur et de ' supériorité !

— Que dites-vous? reprit mademoiselle de La Vallière. Ah ! c'est ici que tout doit me rappeler mes

204 LA GRANDE DKVOEB

faiblesses ! Si j'eusse vécu dans l'innocence, je n'aurais jamais eu la vertu d'y venir!

— Et moi, grand Dieu ! s'écria madame de Montespan, que suis-je donc à vos yeux ?

— Hélas! répondit l'humble et douce pénitente, ce que je fus moi-même... Qui peut vous plaindre autant que moi?...

— Je n'aurai jamais le courage d'imiter les rigueurs de votre pénitence.

Cet entretien se prolongea; mais ces deux personnes qui se ressemblaient si peu, finirent par ne plus s'entendre : l'une ne parlait que des regrets de l'amour, l'autre n'exprimait que ceux de l'ambition et de la vanité ; elles étaient hors d'état de se comprendre. Cependant, mademoiselle de La Valliére attirant sa confiance, la favorite délaissée se plaignit avec amertume de ce qu'elle appelait l'ingratitude de madame de Maintenon :

— C'est mon amie, dit-elle, qui m'enlève le cœur du roi.

— Votre amie ! reprit mademoiselle de La Valliére qui ne put s'empêcher peut-être alors d'admirer en secret la Providence ; votre amie ! Ah ! que vous devez souffrir !... Mais, poursuivit-elle, on vante tant la vertu de madame de Maintenon ! Elle ne veut sans doute que ramener le roi à la religion.

Comme elle disait ces mots, on entendit le son d'une cloche qui appelait sœur Louise dans la salle dft la communauté; elle s'y rendit avec madame de Montespan : celle-ci poussa un léger cri de stupeur

et essaya de faire bonne contenance. Elle y trouvait madame de Maintenon. Cette dernière ne sembla nullement gênée par cette rencontre et parut examiner avec un vif intérêt mademoiselle de La Vallière. Assise à l'écart, les yeux fixés sur mademoiselle de La Vallière ou sur madame de Ivlontespan, elle j^arda le plus profond silence. Au bout d'une demi-heure, quelqu'un lui demandant à quoi elle pensait:

— Je réfléchis, dit-elle, sur Madeleine pécheresse et sur Madeleine pénitente.

Rentrée chez elle, madame de Montespan fut prise d'un désespoir morne et ne devint que plus affligée et plu;^ superstitieuse. Elle se retira à Saint- Joseph, elle ne porta plus que des chemises de toile jaune, des jarretières de crin; elle entoura à nu sa taille d'une ceinture armée de petites pointes d'acier et coucha sur un matelas de cendre.

Mais il est des vanités auxquelles l'humilité de madame de Montespan ne pouvait commander: elle conservait au fond de sa cellule cet air de reine qu'elle avait usurpé au temps de sa faveur ou plutôt de son règne. On trouvait un seul fauteuil dans sa chambre, c'était le sien. Quand ses enfants venaient la voir, princes ou princesses, n'importe, ils restaient debout; elle les recevait non comme une mère, mais comme une souveraine qui tient sa cour et laisse tomber de son trône les paroles dont elle veut bien honorer ceux qu'elle reçoit.

Sa rivale n'était point cependant alors complète-

200 LA OKANDK DlhOTI-:

ment heureuse. Au milieu des entraves qui faisaient obstacle à sa fortune, se glissait un ver rongeur qui la consumait. Ce ver rongeur, c'était le comte d'Aubigné, l'heureux frère de madame do Maintenon, qui ne se trouvait Jamais satisfait de sa situation.

Jusque-là, le comte d'Aubigne ne s'était montré que rarement à la cour. Le malin avait attendu. Mais il considérait le fruit assez mùr et il se présentait hardi, audacieux et arrogant. Ce n'étaient pourtant point les pensions qui lui manquaient.

M"'^ de Maintenon l'aima tendrement et le lui prouva oute sa vie, dit madame de Genlis. Néanmoins elle eut le chagrin de le voir toujours mécontent et ridicule, ne se formant ni par ses conseils ni par l'habitude de vivre a la cour : il était dans la destinée de madame de Maintenon de ne devoir ses succès et sa fortune qu'à elle seule. Elle ne fut ni aidée ni secondée : elle fut souvent traversée, déjouée et trahie; auprès de tout autre souverain. son frère aurait pu la compromettre et lui nuire. D'Aubigne ne manquait pas d'e>prit, mais il était entièrement dépourvu de ce tact et de ce bon goût que madame de Maintenon possédait à un si haut degré. Il croyait acquérir une grande considération, et ajouter à celle de sa sœur, par du faste, des airs et un ton important.

Souvent, avec la fatuité gauche d'un provincial parvenu, il vantait son crédit et offrait sa protection: malheureusement il n'avait aucune timidité, il était questionneur et familier avec les plus

grands seigneurs, lorsqu'il les rencontrait chez madame de Maintenon; il prenait la politesse affectée, qui repousse, pour du respect; ainsi la sécheresse qu'on lui montrait ne le rendait que plus vain et plus confiant; il voulait mettre à leur aise ceux qui ne songeaient qu'à le mettre à sa place. Il n'était jamais plus impertinent que lorsqu'il croyait être affable.

Il faisait cruellement souffrir madame de Maintenon, sans cesse occupée du soin de le contenir, de faire taire ou de réparer ses sottises. Pour surcroît de peine, il était ambitieux, il prétendait à toutes les grâces, demandait tout et ne trouvait dans la modération de sa sœur qu3 de la duperie et une indifférence choquante pour lui.

Madame de Genlis ajoute qu'il avait du courage; la vérité est qu'il n'avait jamais bataillé et n'avait jamais été que capitaine d'infanterie; ce qui ne l'empêchait pas de parler sans cesse de ses vieilles guerres comme un homme qui méritait tout et à qui l'on faisait le plus grand tort du monde en ne lui envoyant pas le bâton de maréchal de France.

Il est vrai, ajoutait-il, qu'il était prêt â accepter ce bâton en argent.

Ce frère faisait à tout moment des sorties épouvantables â madame de Maintenon sur ce qu'il n'était pas encore duc et pair et ministre des conseils du roi, se récriant qu'onne faisait rienpour lui, quoiqu'il fut gouverneurdeBelfort, puis d'Aiguë s-Mortes, puis de la province du Be.'ry, et de plus chevalier

2()H LA (JRANDE DKVOTE

(le l'ordre. C'était d'ailleurs un homme à bonnes f()rtun(3s, un homme d'esprit, et dont on citait les mots à une époque où tout le monde en faisait.

Un jour, madame de Maintenon se plaignant à lui de la viemalheureusequ'elle menaitets'écriant:

— En vérité, je voudrais être morte.

Le comte regarda gravement sa sœur:

— Alors, lui dit-il, vous avez dono promesse d'épouser Dieu le père ?

Mais justement un homme de cet esprit et de ce caractère était fort embarrassant pour madame de Maintenon; courant après toutes Issjolies filles qu'il rencontrait, sortant avec elles, les produisant avec leur famille à Parisetmème à Versailles, disant tout ce qui lui passait par la tête, goguenardant surtout le monde, n'appelant jamais Louis XIV que le beaafrère, il causait à la favorite des transes éternelles.

Aussi, résolut-elle de se défaire, d'une façon ou de l'autre, de ce pesant fardeau. Il n'y avait qu'un moyen de prendre le comte d'Aubigné, c'était la famine, et madame de Maintenon en essaya et réussit à moitié. C'est que celle-là était femme à réussir complètement où d'autres devaient échouer tout à fait.

Madame de Maintenon avait alors quarante-sept ans ; mais, ayant pris depuis deux ans beaucoup plus d'embonpoint, sans rien perdre de la noblesse de sa taille, elle était beaucoup plus bcîlle qu'on ne l'avait jamais vue à la cour ; sa figure étonnait par

son éclat et par sa majesté ; elle n'avait jamais mis de rouge, et le teint d'aucune jeune personne n'effaçait la pureté du sien.

Toujours vêtue avec la même simplicito, ne quittant presque jamais sa modeste couleur favorite, la feuille 'morte, son costume était cependant d'une élégance particulière; enfin, elle avait encore tant de charmes, que tout le monde pensa qu'il était impossible que le roi la vit si souvent et dans une telle intimité sans en être passionnément amoureux.

Après le voyage de Saint-Cloud, Louis XIV, accoutumé à voir à toute heure madame de Maintenon, ne pouvait plus s'arracher d'auprès d'elle que pour tenir ses conseils ou p jur recevoir sa cour.

Toute cette cour aussi était à ses pieds. Les femmes mêmes, qui avaient refusé avec éclat d'aller chez madame de Montespan, les duchesses de Chevreuse et de Be.iuvilliers recherchaient son amitié. Il n'était pas jusqu'à la duchesse de Richelieu, son ancienne ennemie, qui ne lui témoignât une grande estime.

C'est alors que madame de Maintenon commença sérieusement à disposer ses batteries. Le pauvre de Montaubert était loin et elle n'y pensait guère ; il s'agissait de remplacer mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan; il s'agissait de bien plus encore : elle rêvait d'être reine.

Pourquoi pas? N'avait-elle pas présente devant les yeux, et dans le siècle même où elle vivait, plusieurs exemples de ce genre d'union?

10 L\ (iUANDK DKVOTK

En Danemark, Christian IV avait épiusé publiquement Otiristine M')n^'.k, et P'rédéric IVmaflernoiselle (le Reventlau, qu'il déclara reine. En Anj^leterre, on avait vu sans surprise madeinoispllellyde, Hlle d'un avocat, s'unir au duc d'York, héritier du trône. En Piémont, Victor-Amédée ne dédaigna p')int d'acorder sa main à la marquise de Saint- Sébastien. En Russie, Pierre l*^"" plaça sur le trJne une femme née dans la basse classe.

Pourquoi madame de Maintenon. elle aussi, n'arrb'erait-elle pas à être reine de France ? Elle avait bien la preuve que rien n'était impossible en ce monde et que le Dieu qu'elle invoquait n'avait pas d'autres volontés que celles des rois.

Elle espéra donc et travailla à sa fortune, s'entourant du parti jésuitique et promettant à celui-là. si elle réussissait, la fortune et les honneurs.

Un matin que madame de Maintenon était dans je cabinet du roi, Louvois entra pour travailler avec lui ; madame de Maintenon se leva pour se retirer^ Louis XIV la retint.

— Restez, madame, lui dit-il, vous ne serez pas inutile ; je désire avoir votre avis sur l'afifaire dont on va me parler.

A ces mots, madame de Maintenon éprouva une sorte de saisissement. Quant à Louvois, son porte, feuille sous le bras, ils resta pétrifié... Une femme assister au travail secret du roi et de son ministre ! et le roi lui demander son avis ! Toute la fierté ministérielle se soulevait en vain, il fallait se sou-

mettre ; ce fut de si mauvaise grâce et avec un air si froid, si se^^, si mécontent, que Louis XIV lut parfaitement sur son visage tout ce qu'il pensait; il n'en témoigna rien, écouta tranquillement le rapport de l'alhiire, la discuta, consulta sur un point délicat madame de Maintenon, qui répondit de ce ton perfide et liypocrite qu'elle savait si bien prendre.

Le roi applaudit à la réponse, que Louvois voulut en vain combattre. Le lendemain, lorsque le ministre se présenta chez le roi pour travailler, celui-ci lui dit :

— Suivez-moi chez madame de Maintenon ; c'est là désormais que je veux m'entretenir avec mes ministres.

Louvois obéit en frémissant de rage. Madame de Maintenon allait assister à toutes les délibérations secrètes ; on ne pourrait plus parler au roi qu'en sa présence. On lui connaissait une mémoire prodigieuse ; elle serait là pour relever les contradictions, les inconséquences, pour opposer l'opinion de la veille à celle du jour ; enfin, il ne serait plus possible de hasarder un mot étranger aux affaires...

Comment supporter un tel changement une inncvation si choquante !

Madame de Maintenon, qui ne s'attendait pas à cette nouvelle marque d'une confiance sans bornes, fut aussi surprise que troublée. Elle s'assit à dix pas de la table où se tenait le roi, et se mit à filer.

Peut-être, en ce moment, se rappela-t-elle ce

-1^ LA GRANDE DÉVOTIi

temps de sa première jeunesse où, gardant les troupeaux de salante, elle sollicitait comme une insigne faveur la permission do iiler près d'une vieille servante de basse- cour !

Et maintenant, initiée à tous les secrets de l'Etat, elle recevait chez elle le roi ! et il da gnait la consulter !

Plus d'une fois, il se retourna vers elle et lui dit en souriant :

— Eh ! madame, que pense la-dessus voire solidité.

A partir de ce jour, la grande dévote eut ses entrées au conseil, et devint le personnage le plus considérable de la cour.

On cria, bien entendu, mais tout bas, pour que le maître ne l'entendit pas, ou qu'il ne sût pas au moins de quel coté s'élevaient les récriminations. Il l'entendit, le sut, et dans sa colère d'être discuté, car Louis XIV n'admettait pas contre lui l'ombre d'un blâme, il ne fut que plus porté à soutenir madame de Maintenon et à l'élever au-dessus de tous.

En effet, ce qui fit la force de Louvois, ce fut la haine qu'il inspira pour sa personne. Si le ministre eût aimé, Louis XIV ne l'aurait pas gardé si longtemps ; mais il était détesté, et le roi éprouvait un plaisir immense à l'imposer à la nation, et à le défendre contre des ennemis puissants.

Mademoiselle de La Vallière n'avait dû son titre de duchesse qu'au mépris que Henriette d'Angleterre avait montré pour elle. Ce mépris était injuste, et quand toute la cour fut aux genoux de

cette femme douce et bonne qui, loin d'abuser de son crédit, se faisait humble, demandant en quelque sorte pardon de la situation singulière qui lui était faite, l'amour du roi tomba.

Il se tourna vers un astre nouveau et dédaigna la femme que tous respectaient.

Que ne fut-elle aussi comme les autres, fière, hautaine et arrogante ! Elle n'aurait peut-être pas donné à Bossuet l'occasion d'un pompeux discours, mais elle nous eût épargné madame de Montespan ; elle nous eût surtout sauvés de madame de Maintenon, cette horrible femme qui, préparant dans l'ombre l'avènement de sa puissance, préméditait déjà, pour la plus grande gloire de Dieu, il est vrai, et le triomphe de l'Eglise, la ruine de la nation et la mort des soi-disant hérétiques.

Ce que nous avons dit était tellement dans le caractère de Louis XIV, que, dix ans après le succès de La Vallière, ce ne fut que lorsque madame de Montespan eut été un jour insultée en public qu'il songea à lui donner des gardes et à l'entourer de toutes les pompes de la royauté.

La duchesse de Richelieu venait de mourir, et la place de dame d'honneur de la dauphine se trouvant vacante, le roi y songea pour madame de Maintenon. Celle-ci, étant un objet d'exécration publique, était naturellement indiquée. Mais madame de Maintenon, douée d'une habileté singulière, s'empressa de refuser. Cette place, si brillante qu'elle fût, n'était point celle qu'elle convoitait, et

214 LA (iUANiJH Dl'iVOTE

elle trouvait que c'était l'acheter trop cher que de la payer des jalousies et des inimitiés qu'elle était de nature à lui procurer.

— Tant d'ennemies pour être dame d'honneur, se dit madame de Maintenon, cela n'en vaut» ma foi î pas la peine.

Et, avec grand fracas, elle cria bien haut son refus, manifestant sa résolution ferme et inébranlable, et ajoutant :

— Quant à l'honneur, sire, que cette place me ferait, ne l'ai-je pas tout entier dans l'oflre que daigne me faire Votre Majesté ?

L'honnête femme avait d'autres vues, mais le roi, qui ne les devinait pas encore et qui devait probablement les ignorer toute la vie, dupe jusqu'à la fin de cet hypocrite esprit, fut profondément touché de tant de modestie.

— Puisque vous ne voulez pas, lui dit-il, jouir de mes grâces, il faut du moins, madame, que vous jouissiez de vos refus.

En effet, le roi, à son coucher donna les plus grands éloges à la modération de madame de Maintenon, en contant tout ce qui s'était passé.

Madame de Maintenon n'était pas dame d'honneur de madame la dauphine, mais elle était de plus en plus la confidente de Louis XIV, son conseil, et si elle n'était pas sa maîtresse, c'est qu'elle était à la veille d'être son épouse.

A défaut de jeunesse et de beauté elle avait sa vertu, et la vertu d'une vieille dévote coûte cher,

LA GKA."iDK DÉVOTE 215

surtout alors qu'elle n'a que cela à vendre. Séduisant le roi devenu de plus en plus superstitieux et gagné à la cause des jésuites. L'amenant tout doucement à elle, elle se dressait tout à coup devant lui, hautaine et indignée, pleine d'amers reproches et de génuflexions (juand le vieil homme reparaissait et demandait à la vilaine femme ce que tant de superbes lui avaient accordé.

Un jour, elle lui écrivit cette lettre, œuvre «l'astuce et d'hypocrisie : «. Sire, mon cœur, agité^ combattu, a besoin de s'épancher dans le votre ; et néanmoins, par un destin bizarre, il ne pourra s'ouvrir qu'à demi. Comment saurais-je exprimer bien tant de sentiments vagues, tant d'idées fugitives?... Je ne me connais plus moi-même! Mais, sire, cette âme, uniquement occupée de vos bienfaits et de sa tendresse pour vous, pourrait-elle se déguiser en vous parlant ? Si je ne me dévoile pas entièrement, c'est que je n'ai plus la force de me rendre compte de tout ce que j'éprouve.

» Tant que la reine a vécu, je me suis livrée sans inquiétude à un sentiment que les bontés de la reine pour moi et votre union avec elle rendaient respectable à tous les yeux; maintenant tout est changé! On nous observe, on s'étonne, on murmure... Je descendsdans ma conscience, je n'y trouve toujours que l'attachement le plus pur, et cependant, je me le reproche... Cette conscience sévère me dit qu'une atïèction sans bornes ne saurait être parfaitement innocente, et qu'elle n'est jamais sans

?10 I.A (iHAM)K DKVOTK

danger. "Rh î qui peut ignorer comme je vous aime? Mes yeux, mes actions, mon langage, mon silence même, tout l'exprime.

» On sait que je hais la gêne, le faste, le tumulte (lu grand monde, l'embarra-^ des affaires, l'intrigue et la représentation ; on sait qu*^ je von sacrifie tous mes goûts pour vous consacrer mon existence ! Que dis-je? Ah! depuis longtemps je ne vous fais plus de sucrifices ! N'avez-vous pas changé mon caractère? Puis-je conserver des penchants qui m'éloigneraient de vous? M'est-il possible d'avoir une autre volonté que la vjtre ? Vous avez mieux fait que m'enchaîner, vous m'avez transformée. Je ne sens jamais votre empire ; p )ur ne pas vous obéir, il faudrait me révolter contre moimême... Voilà le sentiment qu'on me connaît ; je n'ai pu songer à le cacher : il fait ma gloire, il est devenu ma vie... Il n'est pas étonnant qu'un tel dévouement, quoiqu'il soit fondé sur l'admiration et sur la reconnaissance, ne paraisse aux gens du monde qu'une passion violente. Je frémis en pensant que la régularité même de ma conduite n'est peut-être à tous les yeux qu'un horrible scandale, et qu'elle me fait soupçonner d'une exécrable hypocrisie ? Je ne vous dirai point qu'il faut nous séparer : cette idée terrible n'a rien d'effrayant pour moi, tant elle me paraît chimérique. MM, vous quitter ? Moi, vivre sans vous voir, sans vous entendre ? Cela est impossible ; voilà tout ce que cette pensée peut inspirer. Mais il faut retrancher ces

îète-à-tête, ces entretiens particuliers, trop tendres peui-être, qui sont devenus le sujet d'une juste censure. J'aurai toujours le bonheur de vous voir le matin, quand vous ^ travaillez avec vos ministres; mais le soir, souffrez, sire, que je rassemble chez moi, quand vous y venez, quelquesunes des personnes qui vous sont agréables; voilà ce qu'il faut accorder à la malignité, à la raison, à la décence. Je n^j^retterai sans doute ces entretiens si remplis de confiance et de charme, mais ce sacri- (ice est nécessaire... Eh! ne serai-je pas toujours heureuse tant que je pourrai vivre auprès de vous avec l'espoir de vous voir chaque jour. »

Et le lendemain elle lui fermait presque sa porte, exigeant qu'il n*y eût plus entre eux de soirées passées entête-à-téte, et qu'ils ne se rencontrassent plus qu'au milieu du monde.

Ce n'était pas le compte du roi, mais c'était celui de l'adroite femme, qui, montrant l'ascendant qu'elle avait sur lui, courbait tout autour d'elle, et déployait devant Louis XIV un esprit dont celui-ci, subjugué, subissait le charme.

En effet, le roi trouvait tous les soirs, chez madame de Maintenon, la princesse d'Harcourt, la maréchale de Schomberg, la comtesse de Grammont dans tout l'éclat alors de la jeunesse et de la beauté, mademoiselle de Levestein, la duchesse de Ventadour, qui passait sa vieillesse à se confesser des fautes de sa jeunesse, et qui ne devait jamais vivre assez longtemps pour tout raconter.

:LI18 la ouandi: dkvotk

Lo monde; n'(;n avait pas moins une f^randfî considération pour cette noble dame fjui rachetait les fautes passées par la pénitence, et que madame de Maintenon ne présentait à Louis XIV que comme une sainte femme.

Il y avait encoi'e dans ces soirées mademoisellfde Murçay, propre nièc:^ de madame de Maintenon. le grand Condé, avec la grande Mademoiselle et le duc de Beaufort, l'horrible petit duc du Maine, digne élève de madame de Maintenon, le jeune duc de Chartres, brillant de grâce, de talent et de vivacité, mais annonçant déjà des passions impétueuseet la plus inquiétante légèreté, dit madame de Genlis, qui ne se trompe pas cette fois, si on songe ([ue ce petit duc de Chartres devint un jour le fameux Régent, homme intelligent et adroit, mai^ qui n'eut d'égal que Dubois, son maître et son valet, dans l'amour des plaisirs.

Il y avait encore Montausier, dont la vertu fur si parfaite et le mérite si éminent, qu'on le dispense de la qualité que nous désirons le plus chez les autres , l'indulgence ; le duc de Beauvilliers, qui cachait la même austérité sous \e< dehors les plus doux et les plus liants ; Bossuet. Bourdaloue, l'abbé de Fénelon que Louis XIV trouvait un peu systématique et dont les idées lui paraissaient romanesques, quoiqu'il rendît justice à son esprit et qu'il aimât sa grâce et sa douceur: le duc de Nevers, courtisan souple et délié et poète satirique; le maréchal de Boufflers, oubliant ton-

jours sa ji^loire militaire pour ne monlrer dans la conversation qu'une simplicité pleine de charme; le duc de Villeroi, modèle de politesse et d'aménité ; enfin Racine et Boileau, admis dans cette société à la prière de madame de Maintenon, tous deux attirés par elle et goûtés par le roi.

Madame de Maintenon était l'àme de ces asseml)lées.

Boileau disait d'elle :

Humble dans ses grandeurs, sage dans la fortune. Oui gémit comme Esther de sa gloire importune.

C'est elle encore dont il parlait quand il citait cette grande dame qui ne veut pas

ihïh l'église, jamais, devant le Dieu jaloux. Un fastueux carreau soit vu sous ses genoux.

Boileau avait raison : ce n'était pas un carreau que madame de Maintenon voulait sous ses genoux, c'était un trône.

Il y avait, disons-nous, Racine, Bourdaloue, Fénélon, Boileau, hommes de talent, sans doute, et le premier d'un grand mérite, mais flatteur et courtisan, et poète comme l'arbitraire royal seul en permettait.

Madame de Maintenon se faisait lire EsVier ot Athalie du grand poète Racine, mais elle commandait des poèmes et des opéras à Duché et à Quinault, préférant ce dernier à Racine et mettant,

i^20 LA ORANDK DKVOTE

au-dessus iïAUuiUc, Ahsalon, Jephte et Uchoru, \e^ opéras de celui dont Boileriu avait dit :

Ia raison dit Virgile et la rime (juinauU.

Ce fut un grand jour pour elle, le jour où elle put établir à Saint-Cyr la maison qu'elle avait ébauchée à Noisy. Le roi, qui assista à la cérémonie, la nomma immédiatement supérieure de cette communauté, tant pour le spirituel que pour le temporel ; ce qui nous démontre que madame de Maintenon pratiquait bien en cela la religion du pape. Elle reçut un brevet du roi par lequel il lui était attribué tous les droits, honneurs et prérogatives du fondateur, avec lettres patentes. Quant aux dames de Saint-Cyr, elles lui présentèrent une croix d'or semée de fleurs de lis émaillées, et sur le revers de laquelle étaient gravés deux vers de Racine :

Elle est notre guide fidèle, Notre félicité vient d'elle.

Qu'on se souvienne de mademoiselle de La Vallière toute jeune, toute belle alors, aimant le roi pour lui-même, refusant tous les honneurs, et cachant son bonheur comme si elle eût craint de le déflorer. Qu'on songe qu'elle vivait toujours derrière les hautes murailles des carmélites, vouée à la prière et aux bonnes œuvres, et qu'on nous dise si, entre les deux femmes, il y avait une comparaison possible.

Cependant, madame de Maintenon n'était pas satis-

LA. GRANDE DliVOTB 221

faite. Tant d'honneurs si flatteurs et si nouveaux n'étaient acceptes par elle que comme le présage certain de la plus haute élévation, et dans d'autres moments elle ne les envisageait plus que comme le prix et les dernières récompenses d'un long dévouement. Elle n'ignorait pas que telle était l'opinion de tous ses ennemis; cette idée s'offrait souvent à son esprit, et plus elle y réfléchissait, plus elle^y trouvait de vraisemblance. Elle avait demandé au roi la permission de passer sept ou huit jours à Saint- Cyr, afin d'établir elle-même l'ordre invariable qui devait régler cette maison. Ces huit jours furent utilement employés ; néanmoins, madame de Maintenon sentait au fond de son âme une tristesse et une distraction invincibles.

Elle ne pouvait s'empêcher de trouver que le roi lui avait accordé bien facilement la permission de passer huit jours séparée de lui... Elle se flattait du moins que, dans cet espace de temps, il reviendrait à Saint-Cyr deux ou trois fois ; elle était toujours dans l'attente ; le bruii d'une voiture, celui d'un cheval, lui causaient la plus vive émotion. Chaque soir, elle se couchait tristement; le lendemain, elle se levait avec espérance ; durant la journée, elle s'agitait progressivement ; on remarquait dans son humeur une altératioii qui s'augmentait jusqu'à l'instant où l'on fermait les portes du couvent. Alors, elle tombait dans un abattement inexprimable; elle savait que le roi ne s'occupait que de fêtes et de plaisirs...

222 LA GUANOK DKVOTK

Le roi ikî revint point; on n'épargnait rien ;i Versailles pour lui faire oublier madame de Maintenon; m idame la Daupiine, naturellement sauvag'et sérieuse, sortait de son caractère pour lui plaire et, pour l'amuser: elle charp^ea lo prince Camille de Lorraine et le duc de Saint-Aignan d'arranger a la liàte un carrousel

Madame de Maintenon apprit la nous'elle et débarqua vite à Versailles, et voyant le roi si peu occupé d'elle, elle lui demanda la permission d'aller passer quelques jours à Maintenon.

— Quoi ! dit-il, vous ne verrez pas le carrousel ? Pour toute réponse, elle sourit; mais il y avait

dans ce sourire quelque chose d'ironique et d'amer. Louis XIV réfléchit un moment et reprit la parole :

— Eh bien ! j'y consens, dit-il ; et sur-le-champ, se retournant vers les ducs de Gèvres et de Saint- Aignan, il parla du carrousel.

Ce consentement d'une nouvelle séparation, accordé si légèrement, causa à madame de Maintenon un véritable saisissement. Elle resta interdite et silencieuse ; il lui fut impossible de retrouver la moindre liberté d'esprit dans tout le reste de la soirée ; elle passa la nuit le plus douloureusement agitée ; elle voulait se déguiser à elle-même son dépit et sa douleur.

Un moment, elle se crut perdue : elle ne douta plus que Louis XIV n'eût découvert son secret et percé à jour sa funeste ambition.

LA GRANDE DKVOTI-: '22:i

Ces pensées la bouleversèrent tellement, que la nuit où elles la surprirent, il lui fut inipos-^ible de rester dans son lit. Elle passa une robe et se leva, quoique le jour ne parut pas encore. Ne pouvant se soutenir sur ses jambe^. elle tituba sur un fauteuil et croisa les mains. Elle se mit en prières, et demanda pardon à Dieu de s'être laissé enivrer par la fortune, de s'être laissé subju<^uer par un attachement, une faiblesse inexcusable à son à<?e, voulut-elle bienojouter.

En faisant cette prière, elle versait un déluge de pleurs, raconte un contemporain. Cet état violent était d'autant plus terrible pour elle que naturellement modérée, elle n'avait jamais connu les tourments causés par les passions.

Sur les huit hcuires du matin, un message de Louis XIV calma ses mortelles inquiétudes. Le roi lui faisait dire par Bontemps, premier valet de chambre, qu'il la priait de ne partir qu'après son travail avec Louvois, et qu'il viendiait chez elle, comme d'habitude, à dix heures. Le lendemain et le surlendemain, le roi était à Saint-Cyr.

L'habile femme avait jeté son filet aux mailles si serrées, que le roi ne pouvait plus s'en échapper. Lui si hautain et si fier avec les autres femmes, il était devenu tout d'un coup doux et humble avec la veuve du cul-devjatte. Celle-ci lui faisant admirei' son établissement d'éducation, fondé avec l'argent prélev" sur la nation, Louis XIV ne put contenir son enthousiasme.

224 LA GRANDK DÉVOTB

— C'est un iroiifj (|ue vous m<^ritoz! s'écria-t-il.

— Oh! sire, répondit la grande dévote, ce n'est pas un trùne qui me toucherait.

— Quoi donc, alors ? demanda le roi.

Elle n'osa dire : « Votre amour, » mais S3S yeux se fixèrent sur le roi d'une façon si expressive, que celui-ci baissa les siens.

— Accordez-moi un entretien particulier après le diner, lui demanda-t-il.

Il faut convenir que ce Louis XIV était bien exigeant : il avait, depuis deux heures, la veuve Scarron, l'ancienne maîtresse de Villarceaux et de tant d'autres à son bras, et cela ne lui suffisait pas • il voulait encore un entretien.

Quel entretien, grand Dieu!... Quelque chose •d'intime, de mystérieux, de tellement secret, que son boiiheur fût caché aux regards de tous. C'était vraiment bien la peine d'être le plus grand roi de la terre, comme on l'appelait en ce temps-là, pour s'énamourer d'une vieille coquette, quand mademoiselle ■de La Vallière et madame de Montespan, l'une résignée et l'autre indignée, se morfondaient dans la retraite, et qu'un essaim déjeunes et jolies femmes s'ébattait sur les pelouses de Versailles.

Pourquoi, puisqu'il aimait le fruit mûr, ne se jetait-il pas dans les bras de Ninon de Lenclos? A défatit de la jeunesse, il aurait trouvé la beauté persistante et l'esprit vivant de tout un siècle-. Madame de Maintenon ne lui en apportait que l'hypocrisie et la honte.

Elle était le voile de deuil qui allait envelopper son règne; elle devait en être le linceul.

Pondant tout le dîner, le roi et madame de Maintenon montrèrent une distraction dont rien ne put les tirer. Madame de Maintenon ne songeait qu*à presser le service, elle donnait de< ordres mal à propos, ou les réitérait quand on venait de les exécuter; elle oubliait de faire le-à honneurs de la table; elle ne répondait que machinalement et de manière à prouver qu'elle n'avait pas écouté; elle regardait le roi et lui parlait avec tant de trouble, qu'on aurait pu penser qu'elle se croyait en disgrâce si la vivacité de sa physionomie n'eût au contraire décelé sa joie secrète.

Ce dîner si long se termina enfin, le roi se leva, précipitamment et on sortit de la salle à manger : Louis donna le bras à madame de Maintenon, et l'entraîna sur-le-champ hors du château.

On était à la fin du mois d'août; il faisait chaud, mais le temps était très-couvert. Le roi et madame de Maintenon, également émus, marchaient rapidement et on silence. Le roi menait madame de Maintenon dans le bois embelli par ses ordres; il la conduisit sous l'arbre autour duquel il avait fait placer un banc. On s'arrêta là, on s'assit, et le roi prenant la parole :

— Il ne m'est plus possible, dit-il, de vous déguiser mes véritables sentiments... Je ne connais que trop l'inflexibilité de votre raison, de vos principes, et la générosité de votre caractère!...

226 LA oKANiiii dévot;!!

C'est cette admiration profonde qui me retieri depuis plus de trois mois... Vous êtes l'uniqulemnie sur la terre qui puissiez m'inspirerune tell< crainte. Songez, inadaiiKi, que cet hommage, qu'je suis forcé de rcjudre à vos vertus, est plus suiprenant et plus glorieux pour vous que l'olIVe do. m;» main et de mon trône.

A ces paroles, qu'elle attendait depuis si longtemps, madame de Maintenon faillit s'évanouir. Elle se jeta aux genoux, du roi et saisissant une d» ses mains :

— Ah! sire, tant de bonheur et tant de gloii'e [)Our moi! Mais, croyez-le bien, je n'ai jamais eu la coupable folie de porter mes regards sur le trône, et rien dans l'univers ne me ferait accepter un rang que je ne pourrais partager avec vous sans en obscurcir réclat.

— Voilà ce que je craignais, dit le roi, vous voulez me sacrifier pour tout le monde.

— Vous sacrifier! ô ciel, s'écria la femme astucieuse : un lien <acré, mais secret, ne peut nouunir?

— Quoi!... dit le roi, j'ai déclaré mes maîtresses, et je craindrais de déclarer ma femme : je n'aurai> montré de la hardiesse que dans mes égarements?

— Sire, reprit madame de Maintenon, pouvezvous craindre que je sois confondue dans la foule, avec votre estime et votre confiance ? Songez que je ne pourrais accepter ce rang suprême que vous

ofïrez sans avilir à la fois la majesté du trône et

votre caractère. Je ne serais plus à tous les yeux qu'une femme ambitieuse parvenue au faite des «grandeurs à force de souplesse et d'artifice, et l'histoire ne représenterait Louis le Grand que comme un roi subjugué par une intrigante. Mon attachement pour vous serait déshonoré dans la postérité !... Ah ! je veux qu'il soit connu, je veux que l'on sarhe que jamais souverain ne fut aimé autan^ que vous. Enfin, quelle humiliation pour l'héritier du trône de voir succéder à son auguste mère la veuve Scarron! Et que dirait la princesse son épouse, en se trouvant forcée de rendre à celle qui fut trop honorée de la servir, tous les respects qu'elle a reçus d'elle ? Et vous sire, le meilleur des pères, vous porteriez un tel trouble dans la famille royale !... Combien cette représentation éclatante me serait odieuse ! Elle m'empêcherait de vous consacrer tous les instants de ma vie, et elle ferait murmurer contre vous. Ah î laissez-moi n'exister que pour vous ; quel sort plus beau pourriez-vous m 'assurer ?...

— Mais, reprit le roi, comment pouvez-vous me proposer un mariag*e secret, vous qui craignez tant les faux jugements du monde ?

m — Je craignais surtout mon cœur !...

^fc— Que pensera-t-on d'une telle intimité !

^»— Ma conscience ne me reprochera rien: on me

^p:'ra calme, heureuse : ce sera prouver que je n'ai point quitté les routes du devoir. Mon bonheur et

I votre estime seront les garants de mon innocence.

228 h\ rjKANDR DKVOTK

— On (ieviiK^ni notre secret.

— Eh ! (lu'iniporte ! pourvu qu'il ne -miim juimi de in;i bouche, (ît que l'on trouve toujoui-s dans ma conduite la même simplicité.

— Kh 1 pour([uoi priver l'univers d'un ^raml exemph* ^ pourquoi m'interdire le plus noble emphd de la puissance en m'empêchant d'élever au phi haut ran^- la sa;>^esse et la vertu ? Ce serait expi<M toutes les folies que des amours criminelles m'ont fait faire.

— Je ne mérite rien ; en me dévouant à vos enfants, n'ai-je pas suivi les mouvements de nu»:, cœur ? Pense-t-on à louer une mère qui se conduit ainsi? Oh! combien je serais ble.>sée >i vous étiez surpris de tout ce que j'ai fait!... En vous consacrant ma vie, j'ai cédé à mon inclination, j'aitrouve ma récompense dans mon bonheur. Mais, sire, je le répète, ma gloire est dans la modération : si je sortais des bornes de cette austère modestie, je deviendrais l'objet de la censure et de la haine publiques; et, loin de jouir de vos bienfaits, j'en jouirais avec amertume si ma réputation était attaquée et noircie.

— N'avez-vous pas éprouvé déjà mille fois lys atteintes de la calomnie ?

— Oui, sire ; mais des satires et des libelle^ ne prouvent que l'envie et l'impuissance d'accuser avec vérité. J'ai pour moi le suffrage des gens vertueux et l'opinion publique.

Madame de Maintenon avait autre chose que le

siiOVage des gens vertueux et de l'opinion publi- (^Lie ; elle avait pour elle d'avoir trouvé le moyen possible d'arriver à être la femme légitime d'un roi de France. Certes, elle eût préféré être reine (jue d'être une épouse inavouée, mais elle était trop fine pour n'avoir pas compris que ce mariage public était tellement impossible, que, alors même que Louis XIV l'eût exigé, la cour entière se fût révoltée et séparée de lui.

Louis XIV, tout roi qu'il était, n'aurait pu y parvenir ; sa famille toute entière y eût mis obstacle. Une immense clameur se fût élevée de la masse de la nation, et le grand ro i eût été couvert de ridicule et taxé de folie.

Il n'y avait de possible qu 'an mariage secret, et, grâce à cette union, madame de Maintenon, qui était alors la véritable souveraine et la maîtresse absolue de Versailles, obtenait, avec les honneurs dus à sa puissance, sinon à son rang, ceux de l'Eglise, qui n'avait plus rien à lui reprocher.

« Le bon billet qu'a La Châtre ! » avait-on dit de Ninon jurant, on s'en souvient, de ne point tromper ce gentilhomme et de n'aimer jamais que lui. La bonne femme qu'avait Louis XIV, et comme c'était bien la peine d'être si puissant pour se jeter aux pieds d'une épouvantable dévote.

A la fin de la conversation qui avait eu lieu entre madame de Maintenon et le roi, il fut convenu que l'on partirait le lendemain pour Marly.

— J'y ferai venir, dit le roi, M. de Meaux (({ui

2'.i0 \.\ M<\\iii: hi'\(»ri<

n'était autre (lue P>f>ssuet), l'abbé de Fénélon, 1*^ père de La Chaise et le duc de Montausior. Je veux les consulter sur le mariage secret et leur dii«' surtout que c'est vous qui refusez le trône et non moi qui craindrais d*y placer celle que J'ai choisie pour épouse. Je veux que les hommes les plus recoinmandables de ma cour connaissent mes sentiments pour vous et toute la {grandeur de votre âme.

Le soir même, la Maintenon, qui triomphait d'une façon absolue, tit appeler le duc du Maine. C'éîair, des bâtards du roi, le plus laid de visage, le plus difforme de corps, le plus sot d'esprit et le plus dénué de cœur et de bons sentiments. Fil< de madame de Montespan, il était, on s'en souvient, rélève de la Maintenon, qui l'avait toujours indisposé contre sa mère et qui en raffolait.

— Du Maine, lui dit-elle, le roi n'aime plus ta mère ; tu le sais, puisque tu le lui as dit toi-même. Serais-tu homme maintenant à me servir près du roi ?

' — Certainement, fit le duc du Maine, qui ne rêvait rien moins que de régner un jour, et qui. voyant son ancienne gouvernante à la veille d'occuper la première place à la cour, résolut de se l'attacher tout à fait; avant vingt-quatre heure<. vous aurez des nouvelles de mon dévouement.

— Eh bien ! Nanon î fit un instant après la Maintenon à une grosse fille qui entrait, que dis-tu de ma fortune ?

— Qu'elle ne s'arrêtera plus, madame; répondit

celle-ci, et qu'avant six. mois de ce jour, vous serez reine de France.

La Nanon, qui était depuis vingt ans la servante de la Maintenon, et qui devint par la suite, malgré sa basse condition, un personnage influent, ne s'était trompée que de quelques mois dans ses prévisions.

Mais tous les obstacles n'étaient pas aplanis encore.

Madame de Maintenon avait toujours une antagoniste, et madame de Montespan une amie ardente dans la duchesse de Montmorency. Un jour, dans les appartements, cette dame faisait hautement l'éloge de l'ancienne favorite. Le roi, qui avait écouté, s'approcha.

— Quelle est donc, demanda-t-il, la personne qui possède de si brillantes qualités?

— Sire, répondit madame de Montmorency sans se déconcerter, je parle d'une femme qui a fait le plus bel ornement de la cour, comme elle fait aujourd'hui le charme de la ville.

— Hàtez-vous donc de la nommer, madame, reprit le roi, que je joigne mon admiration à la vôtre.

— C'est madame de Montespan, sire, elle qui aimait assez la gloire de votre personne pour refuser votre main si la sienne eût été libre.

— Madame de Montmorency !...

— Oui, sire, madame de Montespan, qui n'aurait jamais oublié ce que Votre Majesté devait à Téclat de son trône jusqu'au point de vouloir le partager.

232 I. V 'iUANDK Dl'iVOTK

— Madame, répondit sèchement le roi, les Montmorency ont ajouté quelque lustre à cet éclat du trône ; mais la couronne ne veut rien devoir à leurs femmes, pas même des avis...

... En effet, àcette époque, il était résolu, et rien ne pouvait plus sur lui. Il lui semblait qu'un mariage avec madame de Maintenon, loin d'être un opprobre pour son nom, était un honneur, et le pacte secret de réconciliation avec le ciel qu'il avait, hélas ! souvent si cruellement offensé.

Celle-ci mit d'ailleurs tout en jeu, et son confesseur avait un rôle important dans l'affaire.

— C'est convenu, lui dit un jour le roi. et ma volonté est inébranlable, mais tenez la chose secrète.

— Sire, mes excellents amis le marquis et la marquise de Montchevreuil.

— Eux, soit ; mais eux seulement.

En effet, aussitôt que la chose fut décidée et que madame de Maintenon n'eut plus de doute sur la réussite de son projet, elle s'enferma avec ces derniers pour leur faire part de son bonheur.

— Cependant, leur dit-elle avec une admirable hypocrisie, tout n'est pas joie dans cette nouvelle existence qui se prépare pour moi, je dois renoncer désormais sans retour à la liberté, à l'indépendance, à la solitude. Me voilà pour jamais enchaînée à la cour, forcée d'immoler tous mes goûts. Mais j'aime et je suis aimée ; j'ai eu la gloire de refuser le trône le plus éclatant de l'univers et je serai l'épouse de Louis le Grand.

Quelle destinée ! Vous, mes amis, vous qui me connaissez depuis ma première jeunesse, vous savez que je n'ai jamais eu d'ambition, que j'ai toujours dédaigné les richesses ; vous m'avez dit mille fois que j'étais la personne du monde la moins capable de faire une jurande fortune, et vous voyez jusqu'où mène la Providence ! Oh ! rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable.

C'est ce qu'elle osa dire à Ninon de Lenclos qui vint la voir sur ces entrefaites, et à qui elle appri^ la haute fortune qui lui était réservée.

La vieille tille, se rappelant les fredaines d'autrefois, les soirées du cul-de-jaite, et les caresses de Villarceaux, rit sous cape d'une fortune aussi inouïe et de la naïveté du grand roi :

— Voilà, se dit-elle dans son aparté, où conduit, non une conduite irréprochable, mais l'esprit d'astuce et d'intrigue.

Quant à elle, l'étonnante Ninon, elle ne regrettait rien, car à défaut de l'esprit d'astuce qui lui avait toujours manqué, elle avait celui de la philosophie. Elle n'avait rien à pleurer : elle avait été heureuse comme pas une, et son seul bonheur, aujourd'hui, était de rester spectatrice de ce monde où elle avait, été si longtemps actrice.

Elle avait d'ailleurs besoin de madame de Maintenon, non pour elle, mais pour ses amis, et avait résolu jusqu'à son dernier jour d'utiliser ce crédit que sa bonne fortune lui avait continué.

Et puis, Ninon connaissait une autre femme que

?34 r-\ r.Kwui; i»i';votk

nous dans la favorite. Klle se rappelait marlfinoiselje (l'Aubigné, et peut-être la roncevait-ellM autrement.

Nous ne la connaissons que vieille, dit M. le duc de Noailles ; nous nous la fifrurons toujours dans sa robe de feuille morte et sous sa coille, dévote et sévère, réj^ente de la cour devenue sérieuse comme elle. Mif^nard l'a peinte noble et digne, mais sombre et chagrine, sans que le rayon de la jeunes>»' éclairât cette face rembrunie. Ceux que la gloire a touchés au front ne se montrent à nous que couronnés de lauriers et de cyprès. Il n'y a que les fi^rureidéales, ou celles que la mort a moissonnées dan^ la fleur, qui nous apparaissent couronnées de roses et de violettes.

Voici d'ailleurs son portrait par un contemporain, une plume flatteuse et courtisane, celle d^^ madame de Scudér\% mais qui peut avoir quelque vraisemblance. « Une femme attira tous les regards. A la livrée de ses esclaves, on reconnut qu'elle était femme de celui qui était dans la machine peinte er dorée, couverte d'une espèce de petit dais. Lyriane était d'une naissance foi^t noble; ses parents, persécutés par la fortune, l'avaient, dès l'enfance, emmenée au fond de la Lybie, d'où elle était revenue si belle et si charmante, qu'on ne pouvait presque rien lui comparer sans injustice. Elle était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point, et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un

châtain clair et très-af^réable, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué, modeste, et, pour rendre sa beauté plus parfciite et plus éclatante, les plus beaux yeux du monde; ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés, pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer; la mélancolie douce y paraissait quolquelbis avec tous les charmes qui la suivent; renjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer. Son esprit était fait exprès pour sa beauté ; grand, doux, agréable, bien tourné. Elle parlait juste et naturellement, de bonne grâce et sans affectation. Elle savait le monde^ et mille choses dont elle ne se souciait pas de faire vanité, et elle ignorait qu'elle fût belle, quoiqu'elle eût mille appas inévitables. »

Cependant, le moment solennel approchait; encore quelques jours, et madame de Maintenon était la femme légitime de Louis XIV. Le lendemain, le roi devait tixer le jour de la cérémonie. Cette nuit-là, madame de Maintenon ne dormit pas. Elle veilla trèï-avant et ne resta que deux ou trois heures dans son lit. Dès la première heure, elle était à Marly, et, en présence de Bossuet, de Fénélon, de Montausier et du P. de La Chaise, le mariage était fixé à huitaine.

Ces huit jours ne devaient pas se passer sans orage, et il fut remis à Louis XIV une quantité de lettres signées des plus grands noms de la cour,, et jusqu'à des membres de sa famille, et jusqu'à la

230 I, \ (;i{\M)r: dhvotr

princesse de Conti, sa propre fille, contre madame de Maintenon.

— Me laisserez-vous insulter? dit-elle au roi.

— Non, répondit celui-ci ; et on vit aussitôt un ^^rand nombre de ^gentilshommes exilés dans leurs terres, le duc de Lu Rochefoucauld-Liancourt. envoyé à l'île d'Oléron et le cardinal de Bouillon chassé de France; puis voulant porter un ^^rand coup, et poussé en secret par l'habile femme, qui craignait encore que le succès ne lui échappât, il fit venir Louvois et lui déclara que sa résolution était prise et qu'il allait se marier. Celui-ci devint pâle comme la mort. Il méconnaissait les droits de la nation, c'était un flatteur et un courtisan, mais il avait quelque sentiment du devoir, et croyant à la divinité du roi, il le voulait exempt de défaut et au moins à l'abri du ridicule. Il comprit en un instant lahonte de Louis XIV et les malheurs de la patrie.

— Sire, dit-il, vous ne ferez point cela.

— Qui m'en empêchera ? dit le roi.

— Vous-même, sire, votre loyauté, votre raison, votre amour pour vos sujets.

— Je croyais vous avoir dit, fit Louis XIV, que ma décision était arrêtée et inébranlable,

— Je n'y crois pas, sire ; vous reviendrez à de meilleurs sentiments.

— Finissons-en ! dit le roi.

— Eh bien ! sire, s'écria Louvois se jetant aux pieds de Louis XIV et pris d'un grand accès de courage, dussiez- vous m'ôter, sire, mes biens, ma liberté, ma

LA. GRANDE DliVOTK 237

vie, Je le dirai : Votre Majesté est flétrie et privée (le toute sa gloire.

r.e roi, outré, fut sur le point de lever sa canne, comme il l'avait lait autrelbis pourLauzun ; mais se remettant aussitôt et comprenant le sentiment qui Taisait agir son ministre :

— Louvois, dit-il, je vous pardonne ce premier mouvement, mais ne recommencez pas et n'essayez pas désormais de lutter contre ma volonté ; habituez-vous à regarder madame de Maintenon i-omme votre souveraine.

— Mais, sire, c'est impossible ! osa encore murmurer Louvois ; madame de Maintenon ne saurait élre reine de France.

— Qui sait? dit le roi. Apprenez, d'ailleurs, que cela dépend d'elle, et que si elle voulait y consentir, je m'honorerais de la placer sur le trône.

I/)uvois, confondu, s'inclina et se retira.

('ependaut, madame de Maintenon attendait avec une vive agitation la réalisation des promesses du l'oi. Tant que le crime n'était pas consommé, elle n'y croyait pas ; des obstacles nouveaux se dressaient tous les jours devant le but qu'elle voulait atteindre. Ces obstacles, elle avait résolu de les briser quels qu'ils fussent et par tous les moyens qu'elle avait en son pouvoir, par la mort même, s'il le fallait.

En effet, l'on vit la princesse de Conti, la fille du roi, ravissante enfant de dix-sept ans, et qui avait lutté avec énergie contre la honte de son père, tom-

'J3S LA (iKVNDH DHVOTK

ber frappée* tout «l'un coup sans que l'on put blinde quelles mains le poison lui avait dié versé.

Rien n(; lut prou vé, il est vrai, mais tout indiquait que la malheureuse était la victime de quelque horrible machination. Grâce à Fagon, le médecin célèbre du temps, elle fut sauvée, mais il serait di/ïlcile aux admirateurs de madame de Maintenon de ne point faire remonter jnsqu'à elle l'étrange et singulier malaise arrivé dans un moment aussi important.

Cependant, le jour tant désiré arriva. A dix heures elle s'habilla, fit fermer sa porte et ne vit qu le roi, avec lequel elle passa toute la matinée. Apr* dîner, elle fût à Saint-Cyr; elle resta trois heures dans l'église, et ne revint à Versailles qu'à la nuit.

Elle s'enferma alors dans son appartement, où la seule marquise de Montchevreuil fut admise ; lorsque, à huit heures, elle la vit entrer, elle ^e jeta dans ses bras en s'écriant :

— Eh bien ! mon amie, c'est ce soir, à minuit.. Les pleurs lui coupèrent la parole... A dix heures,

elle quitta son modeste vêtement, sa robe c^iuleur de feuille morte, et, pour obéir au roi, elle mit un riche habit de brocard d'argent ; elle orna son cou d'une superbe chaîne de diamants que le roi lui avait donnée le matin ; elle attacha à son bras un portrait du roi peint par Petitot.

— Ce gage d'hymeu, dit-elle, ne me quittera jamais; je le laisserai, après moi, à la personne de ma famille que j'aimerai le mieux, c'est-à-dire à

celle à qui je reconnaîtrai le plus d'attachement pour le roi.

A minuit précis, les deux battants de la porte s'ouvrirent : le roi, magnifiquement vêtu, parut: il était suivi de deux témoins, le marquis de Montchevreuil et Rontemps; madame de Maintenon, Aperdue, se leva, s'avança en chancelant. Elle recevait donc enfin le prix de sa longue vie d'intrigues o{ de misérables spéculations.

Elle prit le manteau d'hermine des mains de la marquise de Montchevreuil, pendant que le roi re- (•(n-ait de B )ntemp> le manteau royal. C'était par une nuit d'hiver, l'année qui suivit la mort de Marie-Thérèse. La messe fut dite par le P. de La Chaise, dans un des cabinets de Versailles nom.mé le salon d'Hercule. Pour tout assistant, on comptait iiontemps, premier valet de chambre en quartier nt gouverneur de Versailles; Harlay, archevêque de Paris; Louvois. le ministre, et Montchevreuil, l'ami de Villarceaux. Dans cette nuit mémorable, madaine de Maintenon, qui avait alors cinquantedeux ans, était devenue l'épouse légitime de Tjouis XIV. qui n'en avait que quarante-sept.

En sortant de la chapelle, le roi, en présence des lémoins, dit à madame de Maintenon :

— Prononcez un seul mot. et demain Je déclare nt je montre à ma cour la reine de France...

— Non, non, s'écria-t-elle ; il n'existe pas pour moi maintenant un seul dt'igré de plus d'élévation...

— Du moins, reprit le roi, ici vous serez toujours

210 I-A (iHANI)H DKVOTK

reine vous devez à jamais en avoir le rang et les droits dans lo lieu saint, et devant raiiiol où nous venons de nous unir.

En eiWit, le lendemain, madame de Maintenon se rendit à midi a la chapelle, pour y entendre la messe, quelques minutes avant les princesses et les dames de la cour. Madame la dauphine et les princesses avaient des tribunes séparées: celles du roi et de la reine étaient placées à coté l'une de l'autre. La tribune de la l'eue reine avait toujours été vide et fermée depuis sa mort. Le roi ouvrit luimême cette tribune, et y fit entrer madame de Maintenon. L'étonnement de toute la cour fut extrême en voyant madame de Maintenon occuper cette place royale, et on ne douta point qu'elle ne fût déclarée reine après la messe.

Les armos de ScarroTi supprimées. — Nanon devieui un personnaga considérable. — Plus (juo reine de France. — Les résistances de Mouseifîneur. — La Mnintenon cliansonnôe comme le feront plus lard 1h Pompadour et la Oubany. — Un singulier portrait. — Les princes de la courvinne. — Le comte de Vexin. — Se3 jolis adieux à la sainte femme. — M. du Maine. — Nul ne ressemblait plu^ au démon. — Mîidomoiselle de Nantes. — La sirène antique. — LIii bon tour de IV'spiègle. — Sa Majest(^ a une fistule. — On bâtit Trianon. — De (luoi

(dépend le sort n'uiie naiion. — La France dans le sang pour une fenêtre.

Les courtisans allaient vite en besogne, mais madame de xMaiatenon était trop habile pour précipiter ainsi les choses. Elle avait été la confidente (lu roi, puis sa maîtresse ; elle en était, à l'heure qu'il est, la femme légitime: — cela lui suflisait pour l'instant. Son ambition était apaisée pour quelques jours ; elle allait, d'ailleurs, mettre le temps à profit.

A peine mariée, la situation de madame de Maintenon prit un tout autre aspect et éclata dans toute sa splendeur. Elle n'osa arborer les armes de son mari, qui étaient les armes de la France, mais elle

*M2 lA GKANDIÎ DKVOTK

suppiiiii.i celU's fié Srari'on. et ne port.-i que les sienrKîs soûles et san> les cordelières qui indiquent le veuvi^^e.

Huit jours après la célébration de ce inariaf^e. un appartement lui l'ut donné à Versailles, en haut du ^rand escalier, vis-à-vis de celui du roi et de plainpied avec lui. En quelque lieu qu'elle fût, à partir de ce moment, elle était toujours loj^ée aussi proche et toujours de plnin-pied. autant que la chose était possible. Il y eut plus : le travail, depuis cette époque, se fit habituellement chez elle. Deux fauteuils étaient disposés à coté de la cheminée. l'un pour elle, l'autre pour le roi, et devant la table deux tabourets, l'un pour son sac à ouvrage, l'autre pour le ministrr^.

Ses domestiques sont peu nombreux, et les femmes attachées à sa personne ont un service peu fatigant, mais triste, ennuyeux, dit un contemporain ; non-seulement elles ne peuvent jamais sortir, mais il leur est défendu de recevoir personne. Il faut distinguer dans ce domestique Nanon. cette ancienne servante de madame Scarron qui, lorsque cette dernière était à la charité de la paroisse Saint- Eustache, logeait avec elle dans une chambre unique et faisait son petit pot-au-feu si l'on pouvait se le procurer. Devenue madame Balbien, Xanon est la personne la plus considérable de la maison : elle remplit les fonctions d'intendante. Dévote comme sa maîtresse, qu'elle a toujours singée dans ses travers, cette servante, parvenue à l'œil sur les demoi-

selles (le Saint-Cyr, qui se succèdent auprès de leur fondatrice.

Nanon exerce aussi quelque surveillance sur les nièces de madame de Mainlenon, et ce n'est pas la partie la moins active de ses devoirs.

Madame de Maintenon ne reçoit et ne rend point de visites : elle voit cependant chez elle la reine d'Angleterre, et va la voir à Saint -Germain. Mais parmi les courtisans de M. le duc de Richelieu, M. de Montchevreuil et sa femme sont les seules personnes que la marquise admette assidûment dans son intérieur. On y voit plus rarement madame d'IIeudicourt et M. de Villeroi.

Madame de Maintenon s'habille et s(i déshabille devant le roi, qui l'appelle Madame, comme il faisait de la reine. Elle est toujours assise sur uu fauteuil, dans l'endroit le plus commode de la chambre ; la présence du roi, celle de la famille royale et mènle celle de la- reine d'Angleterre ne changent rien à cet usage. Madame de Maintenon se lève pour Monseigneiw et Monsiew, parce qu'ils^ vont rarement chez elle, mais elle ne se dérange ni pour les fils de France, ni pour les princes du sang légitimes ou légitimés, ni pour aucun grand officier de la couronne. Si la marquise veut parler aux filles du roi, elle les mande dans son appartement, où elles se rendent toutes tremblantes, attendu que c*est toujours pour recevoir quelque semonce qu'elles sont appelées : il n'est pas rare que ces princesses sortent de cette audience les larmes aux yeux.

?n LA (ÎKANDK hlIVOTK

Qujind l's |x/*nôraux partent pour l*arm<^e ou pour louis ^'ouvornoments , ils ne manquent jamais <le se présenter chez ma^lame de Maintenon coinn e ils se présentaient chez la reine. A cf^usaf,'e^, il est aisé de connaître que le roi et la marquise ne laissent sur le secret de leur mariage qu'un voile de plus en plus clair : le fait suivant <ist une preuve plus forte. Madame de Maintenon voulait entrer un jour chez les frrandes carmélite> . dans le couvent desquelles les reines seules ont le droit de pénénT.

— Vous connaissez nos usages, madame, lui dit la supérieure en se plaçant devant la porte; c'est à vous de décider.

— Ouvrez toujours, répondit la marquise, ouvrez, ma mère.

Le roi vient chez madame de Maintenon après son dîner et après son souper : il y reste habituellement jusqu'à minuit.

Mais le mariage secret du roi avec madame de Maintenon , qui ne s'était pas fait sans opposition , ne fut pas davantage accepté. Quelques courtisans s'inclinèrent, mais d'autres se révoltèrent et la famille fit gand bruit. Il fut cause de cruelles dissensions qui attristèrent la fin du règne de Louis XIV. Le dauphin se confina à Meudon et à partir de ce moment, il vint rarement à Versailles' et jamais plus il n'y coucha. Vainement le roi affecta de faire ses réceptions chez madame de Maintenon pour y attirer son fils ; le dauphin ne voulait

Jamais reconnaître cette étrange belle-mère ;et une lois, entre autres, qu'au sortir de la messe le roi avait pris le dauphin par-dessous le bras, espérant cette l'ois vaincre ses résolutions par le respect qu'il ctait habitué à imposer, celui-ci vint jusqu'au seuil (le l'appartement qu'il s'était promis de ne pas franchir, et, s'arrêtant là, il dégagea son bras de l'étreinte paternelle, sahia humblement le roi, et se retira sans prononcer une parole.

Aussi, à partir de ce moment, madame de Maiuî(Mion voua-t-elle à Monseigneur une haine qui lui l'ut franchement et loyalement rendue.

Tous les jours, quelque épigramme. quelque sonnet, quelque écrit injurieux sortaient de cette petite cour de Meudon. et allaient attrister le roi. T'no de ces pièces l'alfecta tellement, qu'il envoya chercher le lieutenant de police pour qu'il eût à en découvrir l'auteur. Puis, comme il regardait plus attentivement ce sonnet qu'il songeait à punir, il s'aperçut presque avec terreur qu'il était écrit de la main de la duchesse de Bourbon. Il renvoya le lieutenant de police sans rien lui ordonner. Voici les vers :

O'ie rhteniel est grand : que sa main est puissante 1 Il a comblé de biens mes pf^nibles travaux. Je naquis demoiselld et je devins servanto ; Je lavai la vaisselle et soutTris mille maux.

Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate, Je me livrai souvent à leurs premiers transports. A la fin j'épousai re fameux cul-de-jatte Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.

:^l(i LA OHANDH DKVOTK

TVIais cniiri il iiKjunjt, t-A, vieille devenu*;. Mes aiiiuuis .suas pilié in« luissaiout tuutd nue. Lorsqu'un héros me crut propre aux p'.aisirs.

Il me parla d'amour, je fis la MadeleiDe,

Je lui montrai !e diable au f'-rt de ses dé8>r«:

Il en eut peur, le lâche !... u: je me trouve reine !

Mais avant de continuer et d'assister aux «lerniei's jours de mademoiselle de La Valliére, et aux heures de triomphe de madame de Maintenon, voyons, avec l'auteur de Louis XIV et son siècle, où en étaient la cour et cette famille royale à l'époque où nous sommes arrivés.

Il y avait d'abord le dauphin, le dauphin qui détestait si crânement madame de Maintenon.

Le grand dauphin, élevé par M. de Montausier. instruit par Bossuet, avait reçu de ces deux hommes quelques bonnes qualités, et de la nature une foule de vices. Il n'avait jamais, parait-il, aimé ni haï personne. Cependant, il était méchmt : son plus grand plaisir était de faire du chagrin à ceux qui l'entouraient ; mais aussi, sur une simple observation, les principes de ceux qui l'avaient élevé reprenaient le dessus, et il était tout prêt à faire plaisir à cette même personne qu'il avait affligée.

C'était, d'ailleurs, en tout point comme celui-ci, l'humeur la plus inconcevable qu'il y eut au monde. Quand on le croyait bien disposé, il était fâché ; quand on le supposait de mauvaise humeur, on le trouvait en bonne disposition. Jamais on ne devi-

nait juste; aussi, personno ne l'a jamais bien a)nnu, pas même ses proches.

La princesse palatine, qui vécut vinj^t-cinq ans avec lui, le rencontrant tous les jours, disait qu'elle n'avait jamais vu son semblable, et croyait qu'il ne devait pas naître son pareil. On ne pouvait pas dire qu'il eût de l'esprit, et cependant, on ne pouvait pas dire qu'il fût un sot : son mérite particulier et incontestable, si toutefois c'est un mérite, était de saisir, non-seulement les ridicules des autres, mais encore les siens : il remarquait tout, avec quelque air distrait qu'il re<^ardât passer les choses, et racontait plaisamment ce qu'il avait vu ou remarqué: sa grande crainte, sa crainte incessante et éternelle, était d'être roi, non point parce qu'il ne pouvait être roi qu'à la mort de son père, mais à cause de hi peine qu'il serait obligé de prendre s'il voulait gouverner.

En effet, il était d'une paresse extrême, qui lui taisait négliger les choses les plus importantes : aussi préférait-il ses aises à tous les empires et k tous les royaumes. Toute la journée, on le trouvait couché soit sur un canapé, soit sur une chaise à l)ras. fouettant silencieusement avec sa canne tantôt un soulier, tantôt l'autre.

Jamais de sa vie on ne lui entendit donner son opinion sur rien, ni en art, ni en littérature, ni en politique. Cependant, lorsque par hasard il parlait, et qu'il était bien disposé, il s'exprimait en termes nobles et élégants : puis, une autre fois, c'était tout

2'iS L\ (JKANDK DKVOTIi

autre chose : on eût dit la niaiserie mAmo. Un jour, on s'inia<,nnaiL (ju*^ c'était le meilh-ur prince de la terre ; 1<; lendemain il discourait cornnio s'il eût été Néron ou Héiloi^'abale. Son principe était de ne point faire plus de cas d'un homme que d'un autre. On eût dit qu'il ne faisait point partie du genre humain, tant l'humanité lui était indifférente.

Il avait horreur des favoris, et on ne lui en connut pas un seul, ce qui n'empêchait pas qu'il n'ambitionnât la faveur comme le plus avide des courtisans. Son étude particulière était de ne pas laisser deviner sa pensée, et lorsque par hasard on la devinait, il enrageait de grand cœur.

Trop de respect le gênait, trop d'abandon le blessait. Il riait fréquemment et joyeusement. Enfant soumis et surtout craintif, il obéissait au roi, non pas en dauphin, mais en fils de simple particulier. Jamais il n'a haï ou aimé un ministre. La seule personne qu'il n'aimait pas, mais à laquelle il était soumis comme s'il l'eût aimée, c'était madame de Maintenon.

A cette époque, monseigneur ie grand dauphin avait déjà de sa femme, Marie-Antoinette de Bavière, deux fils : Louis de Bourgogne, qui eut Fénélon pour professeur, et qui épousa Marie- Adélaïde de Savoie, cette charmante duchesse qui fut les premières amours du duc de Richelieu, et Philippe, duc d'Anjou, qui devint roi d'Espagne.

Le premier avait alors deux ans et demi, et le second dix-huit mois. L'espoir de la monarchie n'en

LA GRANDE DÉVOTK 249

reposait pas moins sur trois têtes, et d'ailleurs le grand dauphin pouvait encore avoir et eut effectiveinent d'autres enfants.

Outre son lils légitime et ses deux petits-fils,

Louis XIV avait encore à cette époque cinq enfants

$' naturels, tous légitimés par lui : mademoiselle de

Blois, fille de mademoiselle de La Vallière, qui

épousa M. le prince de Conti; M. le duc du Maine,

T qui épousa Louise deCondé; Mademoiselle de Nantes

" qui épousa le duc de Bourbon ; mademoiselle de

Blois, qui épousa le duc d'Orléans, régent; et M. le

comte de Toulouse, qui épousa mademoiselle de

Noailles.

Disons un mot de l'enfant naturel que venait de perdre Louis XIV, il y avait un an, et qui était fils de madame de Monlespan.

Le comte de Vexin avait onze ans, lorsqu'il mourut d'une trop grande application au travail, à ce qu'on a assuré. Madame de Maintenon ne l'aimait pas et Tenfant le lui rendait bien.

Il était couché sur son lit d'agonie entre sa mère et sa tante madame de Thianges, qui toutes deux l'adoraient, Madame de Maintenon, sa gouvernante entra et voulut venir s'asseoir aussi auprès de son lit. Mais alors l'enftxnt, qui, toute sa vie avait dissimulé sa haine, n'eut pas la force de l'emporter au cercueil et éclata. Rappelant ses forces et se retournant de son côté :

— Madame, dit-il, tout le temps que vous avez été commise pour surveiller ma conduite, j'ai taché

1^50 LA GRANDE DKVOTE

autant qu'il a été on moi, de vous obéir pour montrer ma déférence; à mes paients, qui vous avaient placée auprès de nous ; madame de Thianges, que j'aime pourtant de tout mon cœur, s'est bien trompée, et, sans le vouloir, a bien trompé sa sœur en l'assurant que vous étiez franche et bonne, tandis que vous n'êtes ni l'un, ni l'autre. Ne croyez point que ce soit l'amour que vous portez à M. du Maine qui m'ait inspiré de la jalousie et qui m'empêche de vous aimer; non, c'est parce que vous m'avez toujours conseillé la dissimulation, que vous me repreniez avec humeur quand je disais ce que je pensais, et que vous ne vous êtes pas cachée devant nous de ne pas aimer madame de Montespan, tandis qu'elle vous comblait de bontés. Cela est vilain d'être ingrat; et je le dis devant ma bonne amie (c'était ainsi que le jeune comte appelait sa mère) et devant madame de Thianges, vous êtes une ingrate !

On comprend l'effet que fit une pareille sortie. Madame de Maintenon, quoique peu facile k décontenancer, ne savait quel visage faire, quand . heureusement pour elle, les médecins entrèrent et défendirent au jeune prince de parler.

Les autres enfants naturels du roi étaient : mademoiselle de Blois, le duc du Maine, mademoiselle de Nantes, la seconde mademoiselle de Blois et M. le comte de Toulouse.

Il y a peu de chose à dire de la première mademoiselle de Blois, fille de la duchesse de La Val-

LA CiKANDK DKVOTE 251

re, si ce n'est que ce fut celle de ses filles du :é gauche que le roi aima le plus ; elle était d'une litesse qui l'avait fait chérir de tout le monde, ce i est assez rare partout, et surtout à la cour. VI. du Maine était le favori du roi. Une ciiute 'il avait faite des bras de sa nourrice, étant tout feint, l'avait rendu boiteux, et cet accident avait core aigri son caractère.

S^il, s'il faut en croire Saint-Simon, ne ressemlit plus au démon en malignité, en noirceur, en rversité d'âme, en marches profondes, en orgueil perbe, en faussetés exquises, en artifices sans mbre, en dissimulations sans mesure ; et encore

agrément, en 'l'art d'amuser, de divertir et de irmer quand il voulait plaire. En outre, c'était

poltron accompli de cœur et d'esprit, et, à force

l'être, le poltron le plus dangereux et le plus )pre, pourvu que ce fût par-dessus terre, à se por- ' aux plus terribles extrémités pour parer à ce 'il jugeait avoir à craindre. C'était là un carace comme il convenait à madame de Maintenon; •^si,ravons-nous dit, M. du Maine était son élève

prédilection; et M. du Maine, de son côté, préféi de beaucoup madame de Maintenon à sa mère. Mademoiselle de Nantes venait, dans l'ordre chrologique, après M. du Maine. A celle-ci l'on délit la naissance royale : un gentilhomme allemd, nommé Bettendorf, prétendait qu'elle était ,e du maréchal de Noailles. Il avait vu, disait-il, mt de garde, le maréchal entrer nuitamment

*JÔ2 LA OUANDC DlivOTK

chezinadariiedeMontespîin ; il avait inarqu*'* l'h^fiii et, neuf mois après, jour pour jour, rnadernoiselie (le Nantes était née.

Madame la duchesse n'était pas précisémenîjoli<;. mais pleine de grùces et de gentillesse : c'était une chatte pour sa finesse, sa càlinerie et ses griffes cachées sous le velours; elle avait la ligure ei le manières .si bien harmonisées ensemble, que figure et manières paraissaient charmantes.

Personne n'avait son port de tête, personne ne dansait mieux ni avec plus de grâce. quoiqu'elle lut un peu boiteuse ; tout amusement semblait le sien. Aisée avec tout le monde, elle avait l'art de mettre chacun à son aise. 11 n'y avait rien en elle, soit dans la voix, soit dans le sourire, soit dans le geste, qui n'allât naturellement à plaire. N'aimant personne, connue pour telle, mais séduisante à tous, ceux qui avaient le plus de raison de la haïr étaient forcés de se rappeler qu'ils la haïssaient pour ne pas l'adorer. Enjouée, gaie, plaisante, disant les choses avec un ton qui n'appartenait qu'à elle : invulnérable aux surprises, libre d'esprit dans ses moments les plus inquiets et les plus contraints : aimant les choses frivoles, le? plaisirs singilier>. méprisante, moqueuse, piquante; incapable d'amitié, fort capable de haine si elle croyait avoir des raisons de haïr, et alors méchante, fière, implacable, féconde en artifices sanglants et en chansons cruelles dont elle accablait les personnes qui passaient leur vie avec elle, et qu'elle semblait le plus

LA GRANDE DEVOTE 'Jo3

aimer. C'était la sirène antique avec tous les charmes et tous les (lauj^ei's de l'enchanteresse de rOdyssée.

Kn ce moment, le roi, qu'elle amusait fort, était un peu eu brouille avec elle. Comme son frère, le comte de Vexiu, elle détestait nuidame de Maintenon et saisissait toutes les occasions de dire de son ancienne g*ouvernante ce qu'elle en pensait.

Un jour, elle se promenait dans le parc de Versailles ; surprise par la pluie, elle court à la première p;)rte venue ; cette porte, qui s'ouvrait sur la terrasse da nord, était défendue par un suisse, qui avait reçu du roi lui-même la consigne de ne laisser passer personne par la porte qu'il gardait. Le suisse, fidèle à sa consigne, refuse le passage; madame la duchesse insiste, mais riionnète helvétien lui répond que c'est le roi lui-même qui a donné Tordre.

En ce moment, madame de Maintenon, pressée, i comme madame la duchesse, par la pluie, accourt à la même porte.

— Ah ! bon ! dit madame la duchesse à la sentinelle, voici la du roi; comme l'ordre ne la

concerne probablement pas, j'entrerai avec elle.

Sur ces entrefaites, madame de Maintenon arrive, même refus.

— Sentinelle, dit madame de Maintenon, prenez garde à ce que vous faites*.

— Oh! je sais pien ce que je fais, dit la sentinelle, j'obéis à ma gonzigne.

2M K\ (iH.\M>i: Dlh'OTK

— Mais .save/-\ oiis qui je suis ?

— Foui, matamo, on me Ta dit, fous êtes la butain (') (lu rni, niais c'être éj^al. fou< n'nnrlrerez bas!

Madame la duchesse fit un grand éclat de rire, salua respectueusement madame de Maintenon. et rentra par une autre porte.

Quant à Louis XIV^, quoique relativement jeune encore, il commençait à sentir les premières atteintes de la vieillesse. Déjà, il avait eu plusieurs attaques de goutte, lorsqu'une indisposition plu^ sérieuse vint effrayer la cour. Le roi avait une fistule. Le mal paraissait d'autant plus grave, que la chirurgie était loin, à cette époque, d'être aussi avancée qu'elle l'est aujourd'hui. Félix, chirurgien du roi, homme habile pour son temps, se renferma à l'Hotel-DieUj et, pendant un mois, fît des e-sais sur de pauvres malades qu'on lui amenait de tous les hôpitaux de Paris. Quand il crut avoir acquis le degré d'habileté nécessaire, il prévint le roi de se préparer. Au reste, tout le monde ignorait cette maladie ; quatre personnes seulement étaient dans la confidence du danger que courait le roi : madame de Maintenon, Louvois, Félix et Monseigneur.

En effet, au moment où une ligue européenne se préparait contre Louis XIV, la nouvelle que le roi était incapable de marcher, comme il le faisait

(l) Ce mot était alors employé journellement, et n'avail pas tou'e la portée qu'il a aujourd'hui.

autrtlbis, à la tête de ses armées, pouvait donner «grande confiance à ses ennemis et liàter leurs résolutions. Aussi, au moment même oii ces quatre personnes tremblaient pour la vie de l'auj^uste malade, madame la dauphine reçut l'ordre de continuer ses réceptions et de danser comme si le roi (îùt été en parfaite santé.

L'opération se lit en présence des quatre contidents : madame de Maintenon était debout près de la cheminée, le marquis de Louvois, à côté du lit, tenait la main du roi; monseigneur était au pied; Félix allait, venait, préparait tout. L'opération fut des plus heureuses ; le roi ne jeta pas un cri, et, dès qu'elle fut terminée, il voultit se montrer à ses courtisans. La France api)rit donc la guérison de son roi en même temps que la maladie et le danger qu'il avait couru.

Cependant, la paix n'eût peut-être pas été troublée sans une circonstance qui prouve à quel til délié tieut le repos des nations, dit l'historien. Louis XIV, non content d'avoir fondé Versailles, faisait encore bâtir Trianon. C'était Le Notre qui était chargé de disposer les jardins dans un goût tout di lièrent de ceux de l'astre somptueux dont Trianon n'était que le satellite.

Le roi avait conservé sa passion pour les bâtiments et le besoin d'en diriger la construction en personne. Un jour qu'il allait voir ses nouvelles constructions, suivi de Louvois, qui avait succédé à Colbert dans la surintendance des bâtiments, le

256 LA GRANDE I)/^VOTK

roi crut s'apercevoir qu'une des fenêtre.s n*^tait point en harmonie avec les autres. Il en fit aussitôt la remarquai Louvois, qui, voulant soutenir sa dignité de surintendant, prétendit, au contraire, qu'il n'y avait rien à dire de cette fenêtre. Mais Louis XIV n'était pas homme à se laisser battre ainsi ; le lendemain, il se rendit à Trianon, et. ayant rencontré Le Nôtre, il le conduisit devant la lenêtre, oljjet du litige, et le fit juge de sa discussion avec son ministre.

Le Nôtre, qui redoutait également de se brouiller avec l'un ou avec l'autre, se défendit longtemps d'émettre une opinion positive. Le roi alors lui ordonna de mesurer la fenêtre qu'il soutenait être plus petite que les autres ; Le Nôtre se mit à l'œuvre bien à contre-cœur, tandis que Louvois grondait tout haut, et que le roi se promenait avec impatience ; le résultat de l'opération prouva que Louvois avait tort.

Alors le roi, qui jusque-là avait contenu sa colère, s'y abandonna sans réserve, disant à Louvois qu'il commençait à se lasser de ses opiniâtretés, et qu'il était fort heureux qu'il fût venu là, attendu que, si le hasard ne l'y avait pas amené, Trianon aurait été bâti tout de travers. La scène s'était passée devant les courtisans et devant les ouvriers, de sorte que Louvois, d'autant plus blessé qu'il y avait eu plus de témoins, rentra chez lui furieux en s'écriant :

— Je suis perdu, si je ne donne pas d'occupationf à un homme qui se transporte ainsi pour des misé-

res. Il n'y a que la guerre qui puisse le détourner (le ses bâtiments; et pardieuî il en aura, puisqu'il lui en faut à lui et à moi.

Et voilà comme la France, qui n'en pouvait plus, fut rejetée dans mille périls et nag^ea dans le sang.

258 LA OKANDE DKVOTE

Le crédit de Louvois ébraQlè. — ('eni millo livres à Vaubau. — l.e« aca lémiea. — La ctiasse atii huguenots. — Le-» dragoriuaues — Les héritages bons à |)rendre. — La prière des fagitifs. — Le pelil viatique. — Trois «eut milie 1 — Ou ne sait plus comment naître ni mourir. — La pauvre rechisa. — Tout Versailles voulait la voir.— On oublie même qu'elle est mère. — le comte de Vermandoi? et mademoiselle de Blois. — Cette durnière est trop jolie pour être de ce monde. — Comparaison avec une autre repentante — Denier sourire à mademoiselle de La Vallière.

Louis XIV, après une apj'arition d'un mois en Flandre, est de retour à Versailles, vainqueur des remparts de Mons et du prince de Berg, qui les défendait.

Ce siège a été glorieux et suivi d'un prompt résultat disent les Mémoires du temps.

Louis XIV félicita sur leur belle conduite tous les princes du sang, et même le jeune duc de Chartres qu'il n'aimait pas, mais dont le premier élan de courage venait d'être au-dessus de tout éloge.

Le roi donna cent mille livres à Vauban, qui ,

SOUS les murs de Mons, comme partout, avait été la première cause du succès. Sa Majesté fit dîner avec elle ce savant officier, mais le bâton de maréchal tut encore oublié. Serait-il donc vrai , comme on l'a dit, que Vauban , par l'austérité de son caractère et de ses traits, repoussait la bienveillance que ses grands talents méritaient? Il est vrai que ses yeux étaient d'une excessive dureté , mais jamais enseigne ne fut plus trompeuse ; Vauban a été la douceur personnifiée. Cependant, sa bouche elle-même ne révélait pas d'abord ses belles qualités; sa franchise était brusque, ses paroles sèches et brèves.

Mais si on parlait à ce grand ingénieur de ses talents, de son mérite prodigieux, il devenait un homme modeste, timide, rougissant comme un enfant. Aussi, le roi estimait-il fort Vauban, mais ne le faisait pas maréchal de France, parce que ce grade, dans les idées de Louis XIV, devait être avant tout une dignité de cour, une broderie de l'Etat.

Après la prise de Mons, le roi voulant donner un nouveau témoignage de sa satisfaction aux capitaines des gardes-françaises et des garde^j-suisses, leur conféra le grade de colonel.

Louis XIV, à son retour à Versailles fut reçu au bas du grand escalier parles enfants. Mademoiselle, madame la Princesse, toutes les dames et ce qui était resté à Paris de courtisans. Mais le roi malade refusa les harangues des différents corps de l'Etat

2(50 L\ (iKANDE DÉVOTE

Aloi's l'Acad/Miiie française, ne pouvant, amune de coutume, tlattor ouvertement l'orgueil du monarque, donna sa modestie pour sujet du prix annu»*! C'était prendfo la vanité de ce prince en sou<-<imivre, et la l'ormuie seule de l'adulatien se trnMv;ii! changée.

Puis le roi avait alors bien autre chose en tel* la guerre extérieure, il n'y songeait plus, ce qui le préoccupait c'était le triomphe de la religion. la ruine du protestantisme, c'était la révocation de redit de Nantes.

Tant que Colbert avait vécu, le roi n'avait pas persécuté ouvertement les protestants, mais l'homme qui ne conseillait jamais rien à son maître que sous l'inspiration de la vrai sagesse étant mort, tous les organes de l'intolérance religieuse bourdonnén^nt aux oreilles du roi.

Dès la fin de 1084, on commença à faire démolirles temples protestants qui ne se trouvaient p.i dans les termes de l'édit de Nantes. Bient«'»r on envoya aux huguenots des missionnaires pour les convertir et des dragons chargés de punir ceux qui ne se convertiraient pas.

Partout, du haut de la chaire, les prédicateurs firent l'apologie du rigorisme qu'on employait et cherchèrent à justifier par la parole du Christ torturée de mille manières des violences que sa morale repousse. Les provinces se remplirent de terreur ; des actions révoltantes furent commises par les convertisseurs.

Ici, raconte Michelet, le p^rand historien des revendications, l'on enfermait parmi les forçats des hommes dont l'unique crime était de n'avoir pas compris ce qu'on exigeait d'eux.

Là, des femmes étaient ignominieusement rasées et fouettées pour avoir chanté des hymes en français.

Plus loin, des pasteurs expiaient au gibet ou sur la roue une noble persévérance dans la foi de leurs pères. Une soldatesque furieuse traînait à l'autel des vieillards tremblants et les forçait à recevoir sous le sabre un Dieu de paix et de miséricorde.

Dans la Saintonge, dans le Languedoc, la persécution se montra industrieuse à créer des tourments. C'est là, surtout, qu'on vit des hommes et des femmes pendus par les cheveux au plancher de leur maison ou aux arbres de leur jardin; d'autres, lardés d'épingles, déchiquetés avec des pincettes rougies, enllés avec des soufflets; d'autres enfin, que l'on plongeait au fond des puits suspendus par les pieds, ou que de barbares exécuteurs poursuivaint dans les bois comme des bêtes sauvages. Les protestants, pour échapper à la torture, prononçaient-ils leur abjuration, soudain on les environnait d'espions qui épiaient leurs regrets, comptaient leurs soupirs et les jetaient souvent comme relaps dans d'humides cachots. On a vu les religionnaires, poursuivis jusqu'au bord de la tombe, y être précipités par la souffrance, au moment où la nature allait les y faire descendre. S'ils expiraient avant d'avoir pu

202 LA OKANDË DÛVOTB

articuler : « Jn me réunirai, > leurs cailavres. foulés aux pieds, déchirés en lambeaux, étaient trainés sur la claie et jetés à la voirie.

Tous les missionnaires n'agirent pas avec œtte horrible cruauté ; si les Bavilie, les Latrousse les Marillac firent des martyrs, Fénélon prouva qu'avec la douceur des apùtres, il eût été possible de Caire <îes disciples.

Cependant, ce sont les premiers qui ont eu raison à la cour. Le père de La Chaise fit rayer le paisible missionnaire de la feuille des bénéfices, ou il était inscrit pour l'évêché d'Angers. Louvois continua d'écrire aux chefs des troupes ou plutôt des bourreaux :

« Sa Majesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudraient pas se faire de sa religion ; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers cfOE'y^;!^ être poussés jusqu'à la dernière extrémité. »

Le ministre qui traçait ces ordres homicides eut plus d'une fois l'initiative des persécutions, peutêtre conseil la-t-il encore celle-ci, mais les dragonnades du Midi de la France ne contrarièrent pornt les intentions du roi. Il avait dit en effet :

« Je veux qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudraient pas se faire de ma religion. »

Le 22 octobre, le roi étant à Fontainebleau, parut le fameux édit qui révoquait celui de Nantes, rendu par Henri IV, et qui admettait les protestants à la

jouissance de tous les droits dévolus aux autres Français. L'édit de Fontainebleau ordonna aux ministres qui ne voulaient pas se convertir de quitter le royaume dans le délai de quinze jours... Ils obéirent, et la presque totalité du troupeau suivit les pasteurs, malgré le rempart de mousquets dont Louvois hérissa les frontières et les ports. Déjà avaient disparu du royaume de nombreux fabricants de glaces, de papiers, de toiles peintes, de chapeaux, d'acier; des ouvriers en cuivre, des mécaniciens, des horlogers, et lant d'autros artistes ou artisans ingénieux, qui allèrent enrichir la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne et la Suisse. C'est à ce propos que le comte d'Alvaux disait à Sa Majesté qu'une foule de négociants allaient, en sortant de France, emporter trois ou quatre millions. — Mon royaume se purge, répondit Louis XIV. — Il se peut, sire, répliqua le gentilhomme, mais un tel purgatif pourra bien le rendre étique. . Le vieux chancelier Le Tellier applaudissait aux dragonnades ordonnées par son fils; il s'écria, en signant l'édit : « Nunc dimittis servwn tuum, Dominey quia viderunt oculi mei sahitare tuum. » Mais Dieu, loin d'approuver le vœu de ce ministre, a semblé l'en punir ; il mourait le 31 mars, neuf jours après la promulgation du fatal édit.

Mais c'était le fils qui était à la tête et les persécutions s*en donnèrent à cœur joie. A Rouen, la dame Vivien est trainée, mais non enterrée. Les personnes les plus respectables ne furent point

261 LAORANDH DHVOTK

exceptf'ies. Le vicomte de Novion, vieil offlcior, la vén'T.'ible deinr)iselle de Montalernbert. qui avait quatre-vingts ans, fui-ent ignoininieuseinfMiî traînés. Tels enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, lurent, dans l'état le plus horrible, exhumé pleins de vers, empestant l'air, effrayant la nature Chacun fermait ses fenêtres et ses portes, au passage des hordes qui traînaient ces charofrnes. Un bourreau renonça, s'enfuit. Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un supplice. M. MoUière de Montpellier, faible et malade, fut condamné à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le frappèrent en vain, il était mort: on le mit sur la même claie.

Celui au nom duquel on faisaittout cela craignait la mort lui-même, ajoute le grand historien. L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie donnée à des bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y consentit librement. Mais qui n'y consentait, pouvait, en revenant, retrouver les dragons chez lui.

On commençait cependant à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. L'église sainte se faisait des ennemis même parmi les fidèles. On résolut de moins supplicier et d'exiler davantage. L'émigration commença, horrible émigration dont nous supportons'encore aujourd'hui le funeste contre-coup.

Dans la guerre de 1871, les^'généraux les plus capables et les plus acharnés contre notre malheureux pays portaient des noms français, c'est qu'ils étaient en eflet d'origine française, de petits fils de protestants chassés de France par la révocation de l'édit <le Nantes.

Mais alors, on ne songea pas à cela, mais seulement à assurer la victoire au catholicisme. On songea aussi à autre chose, chose monstrueuse, on songea à s'enrichir; le roi chassa ses sujets pour leur voler leurs biens et les donner à l'église.

Horreur !... Ceci est dans l'histoire.

Les prisons sont ouvertes, les protestants sont conduits aux frontières et là on leur lit leur bannissement, la conliscation'de leurs biens.

Ce fut une scène grande devoir ces pauvres gens, dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, déliler des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.

Citons un fait touchant, sur le départ des Huber, devenus plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les trois, de père en fils, illustres ? Hither des oiseaux^ Huhtr des abeilles, Huber des fourmis. Leur ancêtre, dans son journal, fait le récit suivant :

« Nous arrivâmes un soir dans un petit bourg, enchaînés, ma femme et mes enfants, pèle-mèle avec quatorze galériens. Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après eux.

2rt^i LA GKANDIi IJHVOTR

vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue. Je fis mettre tout le monde à genoux, et nous prononçâmes la prière que tous les fugitif* répétaient : « Bon Di<iu, qui vois les injures aux- » quelles nous sommes exposés à toute heure, donne > nous la force de les supporter et de les pardonner y> charitablement. Affermis-nousdemieuxenmieux. » Us s'étaient attendus à des injures , à des cris ; nos paroles les étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce entendant . les femmes se mirent â pleurer. Elles lavèrent la boue dont le visage de nos enfants était couvert , obtinrent qu'on nous mît dans une grange séparément des galériens. Oequi fut fait. »

Dur et cruel exil? Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent. Toute la bourgeoisie fiiit sans bruit son petit paquet, se précipite â la frontière. Et alors, le roi se repent. On fait dans les familles une barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les femmes, plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents ou aux cachots des citadelles pour pleurer toute leur vie, à jamais séparées de leurs maris, de leurs enfants. S'ils partent, ces maris, c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors d'avoir été si bon ; il referme les frontières , occupe les routes et les passages , refait de la France un cachot. Il emploie son armée à garder ses sujets.

Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent mille qui partent, ce sont des gens aisés pour la plupart. Les sept ou huit cent mille qui restent sont les pauvres. Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le Nord et le centre.

Il fallait que l'enfant apprît et désapprit, eût deux dogmes et sîit deux langages.

On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés, ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le regard. On les persécutait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes, des appels continuels. Malgré le roi encore, on exigeait sans cesse qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à faire des sacrilèges.

La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme, étaient des crises d'inquiétude.

On pleurait d'être mère, on avait peur de naître, dit encore Michelet, on ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment ! En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le pauvre lièvre au sillon. Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution. Pendant tout un long siècle, ce peuple

2(iS LA ailANDK DlWcTli

(le près d'un million d'àrnes eut plus que la Tory^euy (ît plus (jue la Loi cIps suspocis.

Mais pendant que cette période de sang finissait si tristement, ce règne si brillant à son début, celle (jui l'avait illusti'é autrefois vivait toujours pleurant ses fautes comme si elle les eût commises véritablement. Revenons à elle, revenons à la pauvre recluse qui , morte pour les joies de la terre, oubliée du roi et des hommes, assistait cependant dans l'umbre à l'écroulement du grand siècle et à la décadence du monarque qu'elle avait tant aimé , et si nous savons ce qu'elle était devenue , voyons quelle destinée Dieu résen-ait à ses enfants.

Des enfants ! elle en avait eu quatre.

Le premier mourut au berceau.

Elle accoucha du second avant le terme, parce qu'elle avait eu peur d'un coup de tonnerre. L'enfant ne vécut qu'un Jour, cela ne marquait pas qu'il dût être un grand capitaine, ni qu'il tint du roi, dit la batailleuse Palatine. Elle ajoute : « Aussi, je crois quft l'on s'en consola. »

On a retrouvé les actes de ces deux enfants, qui eurent pour parrains et marraines des gens obscurs. Mademoiselle de La Vallière les voulait cacher au monde après avoir caché leur naissance.

Les deux autres, mademoiselle de Blois et le comte de Vermandois, furent reconnus par le roi. Celui-là venait de mourir. Il ne restait donc que Anne de Bourbon, née en 1666, et qui avait épausé le prince de Conti.

Cette dernière, mademoiselle de La Vallière, la trouvait jolie :

« Je n'ai plus qu'un pas à faire, écrit-elle au luaréclial de Bellefonds; mais j'ai de la sensibilité, et WfU a raison de vous dire que mademoiselle de Hlois m'en a beaucoup inspiré. Je vous avoue que j'ai eu de la joie de la voir jolie comme elle l'était, je m'en Taisais en même temps un scrupule. Je l'aime, mais elle ne me retiendra pas un seul moment ; je la vois avec plaisir et je la quitterai sans peine. »

Quant à ce qui est de mademoiselle La Vallière, si on veut l'étudier dans son séjour aux Carmélires. c'est dans ses lettres qu'il faut l'aller chercher.

« Il y a deux jours que je suis ici, écrit-elle le 'J2 avril 1674; j'y goûte une tranquillité et une satisfaction si pures et si parfaites, que je suis dans une admiration des bontés de Dieu qui tient de l'enthousiasme. Mes liens sont rompus par sa grâce, et je vais travailler sans cesse à lui rendre toute ma vie agréable pour lui marquer ma reconnaissance. >

C'est de l'extase, on pourrait presque dire de la folie, mais nous n'avons pas le droit de dénaturer notre héroïne. Elle demandait sans cesse la permission de déjeuner au pain et à l'eau, et de se servir de toutes les macérations capables de faire souffrir une chair criminelle. On peut dire qu'elle se cruciliait tous les jours ; les démons qui étaient en elle subissaient une torture de tous les instants. Elle se levait le matin deux heures avant la communauté,

270 LA OUANDE DKVOTB

et passait ce temps à prier, sans que les plus rudes hivers lui fissent rien relâcher d'une pratique si pénible.

Elle endurait le froid, et souvent on l'a trouvée évanouie, soit dans l'église soit dans les greniers où elle étendait le linge.

Nous sommes historien, nous devons a la vente de donner notre héroïne telle qu'elle était. Nous n'avons ni à la condamner, ni à la blâmer, ni à la glorifier. Voilà comme elle était devenue après avoir été la belle et magnifique mondaine.

Dans tous les cas, on ne peut que la plaindre et non l'attaquer, elle qui n'avait jamais fait de mai à personne. Mais malgré nous, laissant de coté l'orgueilleuse Montespan et l'hypocrite Maintenon, nous songeons à Ninon qui, elle aussi, vieillie et un peu isolée, se repentait, mais de si singulière façon !

Surtout lorsqu'elle disait : Dans les plus gi andes passions, on éprouve de ces situations de tiédeur, qui étonnent ceux mêmes qui les ressentent : soit que le cœur, à force d'être agité du même mouvement, se lasse à la fin, ou qu'il soit absolument incapable d'être sans cesse rempli du même objet, il est des moments d'indifférence dont on cherchait vainement la cause. La femme ordinaire ne fait que résister : la femme intelligente fait plus, elle varie sa façon de résister, et c'est là le sublime de l'art.

Je ne sais par quelle fatalité tout ce que dit une jolie femme à celle qui ne l'est plus ou qui ne l'a

Jamais été, prend dans sa bouche une empreinte de commisération qui perce à travers tous les ménagements, et qui humilie toujours celle qu'elle veut consoler de la perte de ses charmes. Et au marquis de V... qui se plaint à elle des résistances de la femme qu'il aime :

« Trouverez-vous dans l'amour quelque chose de plus enchanteur que la résistance d'une femme qui vous en^a^e à ne pas abuser de sa faiblesse, qui veut vous devoir sa vertu? Est-il rien, en un mot, de plus séduisant qu'une voix presque étoufTée par l'émotion, que ce refus qu'une amante se reproche, dont elle tâche d'adoucir la rigueur par les regards les plus tendres, avant même qu'on s'en soit plaint? Quoi ! vous pouvez consentir à voir finir sitôt un pareil enchantement! »

Et quand elle écrit à Saint-Évremond : Je suis très-persuadée qu'en amour les sens ne tirent leur pouvoir que du secours que les hommes leur prêtent, et si une femme était assez heureuse pour en rencontrer un aussi délicat qu'elle, je ne doute pas un instant qu'elle ne résistât à la tentation.

Laissons Ninon de Lenclos que nous n'allons plus l'etrouver qu*à son lit de mort et concluons ce chapitre par un dernier sourire à mademoiselle de La Vallière.

Alors elle est morte aux bruits de la terre. C'est en vain que ceux mêmes de la cour viennent frapper son oreille. l']lle s'écrie : « La cour s'est approchée, et je loue Dieu de m'en être éloignée

pour jamais; j'entends parler de mille plaisirs, et je ne puis compter que ce qui se g-oûte dans la maison du Seigneur. » Ne voulant pas aller à la cour, la cour venait à elle; la reine vient la visiter et. réveillée par cet écho de fête et de plaisir, on l'entend murmurer : « Qui me délivrera de ce corps de mort dont la pesanteur m'accable ! »

Le 11 juillet 1084, elle écrit : « Je me sens encore toute vivante dans le cercueil de la pénitence. >

Elle a alors quarante ans.

Ni la haine, ni le cilice, ni les larmes, ni le.désespoirs n'ont pu flétrir avant l'heure ce beau corps fait pour l'amour profane. La nature maintient ses droits, la vie monte toujours. Chaque fois qu'avril revient, il ramène la sève dans cet arbre battu des vents qui, vainement s'est dépouillé de son feuillage. Sœur Louise de la Miséricorde ne regarde jamais dans un miroir celle qui fut mademoiselle de La Valliére, mais celles qui viennent la voir lui disent toujours qu'elle est belle; elle dit qu'elle a sa beauté en horreur, puisque pour elNc'est l'image de son péché.

L.i vengeance d'une dtH'ote. — Les boutons de soie — L'abbé Chayla. — (le qu'était ce bon abbô. — l.e bon pelit inarlyr. — Les Montaubert enrôles dans rarm(''e protestante. — L'attaque de l'abbaye. — La lutte sanglante. — La juste punition d'un bien mécbant prôire. — (Iin(iuanie-deux coups du poignard.

Maîtresse absolue dans l'intimité, reine, et reine toute-puissante dans la cour la plus brillante de l'Europe, madame de Maintenon n'était pas néanmoins satisfaite. Il lui fallait être reine de France devant la terre entière. Mais le roi avait juré àLouvois et à sa famille que son mariage resterait secret. Il tint bon. Madame de Maintenon, dépitée, se demandait alors qu'elle vengeance serait possible contre un roi qui lui résistait. Elle parvint à le rendre odieux à son peuple.

De concert avec les pères jésuites, madame de Maintenon, qui mettait toute sa gloire à jeter l'erreur dans le cœur de Louis XIV s'occupa de détruire le jansénisme et d'enrichir l'Eglise, assez

^"74 LA GRANDIÎ DIÎVOTK

riche déjà pour acheter le paradis et les terrains avoisinants.

Puis, quand elle eut bien préparé l'esprit du roi et celui de la cour, elle couronnait enfin son œuvre, coiniiK:; ou l'a vu, par la révocation de redit de Nantes qui était signé le 18 octobre 1085.

Cependant, soit dévotion , soit désir d'arriver à une grandeur plus authentique, la compagne du roi continue auprès de lui ses exhortations pieuses. L'un de ces matins, Sa Majesté parcourant avec elle un appartement qu'elle a lait meubler récemment s'arrêta devant un crucifix.

— Voila, dit le roi, un ornement bien sérieux; je vous con>eille de le faire oter.

— Eh quoi ! répondit la dame, vous craignez de voir l'image de celui que vous voulez aimer, de celui qui, aujourd'hui votre espérance, sera à votre mort votre unique ressource !

— Vous prêchez comme un ange , répliqua Louis XIV.

Et le crucifix resta.

Pourquoi donc un peu de charité pour ses anciens correligionnaires ne se méle-t-il pas à tant de ferveur? L'épouse de Louis XIV se bornera-teile toujours à voir des rites, des paroles et des conversions dans ce que la religion commande de pratiquer? et ne comprendra-t-elle jamais les massacres dans ce monde dont le ciel ordonne de s'abstenir ?

— Vous êtes trop doux, disait un jour le roi au

père de La Chaise. — Non , sire, répondit le confesseur, qu'on accuse en effet à la cour de certaine mollesse , ce n'est pas moi qui suis trop doux, c'est Votre Maje;^té qui est trop dure. Avait-il tort? se demande un contemporain, qui ajoute alors, plus de cinquante mille protestants ont péri dans les tourments, dont six mille par la coule, la roue et le feu, et pendant ce temps, les dépenses les plus folles se continuent pour Versailles. Les murailles disparaissent sous les peintures de maîtres. Les jardins s'enrichissent des chefs-d'œu\'re de l'art.

En effet, dans les dernières années qui venaient de s'écouler, plusieurs milliards et plus de cinq cents cadavres avaient grossi le budget et le nombre des victimes promises à l'agrandissement et à l'embellissement du palais du plus puissant roi du monde.

Mais tout prince qu'il était, le roi était fort embarrassé ! A boui d'inventions et de ressources pour payer les dépenses de Versailles , on racontait qu'il avait mis des taxes sur les jarretières , sur les dentelles, les manchons, les gants, sur les boutons de soie qu'on portait aux habits et aux culottes. Seulement, comme certaines mauvaises têtes pouvaient avoir Tidée de se soustraire à cette taxe en portant des boutons d'une autre qualité à la place des boutons taxés. On prévint cette mauvaise volonté des contribuables en rendant obligatoires les boutons de soie. Une ordonnance de 1600 défendit de remplacer lesdits boutons de soie par des bou-

V70 l.\ iinWDK DKVOTK

tons (l'étofl'e. Les bahits neufs ou vieux, san< distinction, où seniit constatée la présence des boutons d'étoffe , devaient être, impitoyablement confisqués.

Mais Louis XIV avait beau prodiguer et Toi- «le ses coffres et le sang de ses sujets, son régne fastueux s'en allait en décadence. Le grand roi n'était plus déjà que l'ombre de lui-même , et sa cour si brillante la veille, s'éclaircissait et prenait b' deuil.

La quenouille tenait lieu de sceptre au monarque vieilli.

La Maintenon, qui avait peur de l'enfer, posait des sentinelles en soutane noire à toutes les portes du palais, et jusque dans les allées des charmilles.

Il eût fallu que le diable fut bien adroit pour pénétrer à la ruelle de son lit.

Il est vrai que l'histoire ne dit pas si le drôle avait conser^ é ses entrées secrètes. La chose est présumable , puisqu'on retrouve le vestige de sa griffe dans tous les papiers du temps.

Au moment où Louis XIY, poussé par la Maintenon, le père de La Chaise et toute la secte ombrageuse , signait la condamnation de son règne , un prêtre du nom de l'abbé Chayla était appelé près de lui du fond de l'Inde.

Cet homme , catholique exalté , avait beaucoup souffert.

Le roi le salua jusqu'à terre, et lui demanda s'il

oViW résolu à le servir fidèlement dans la lutte qu'il allait entreprendre contre les ennemis de son Eftlise. L'abbé répondit qu'il rapportait de l'Inde des moyens de conviction excellents. Son répertoire, riche et fourni, lui enseif]^nerait plus de soixante j^enres de supplices dont la France retar- <iataire n'avait pas soupçon. Louis XIV approuva , ot la Maintenon bénit le saint nom de Dieu. Le IcMidemain, le bon abbé était nommé archiprêtre, inspecteur dos missions dans les Cévennes , et partait pour la ville de Mende.

Qu'était-ce donc que cet abbé Chayla?.... L'abbé (■hayla contraint de laisser à son aîné l'épaulette <jt l'épée, et de prendre le petit collet et la soutane, s'était jeté, sortant du séminaire, avec toute l'ar- (lour d'un tempérament violent dans l'église militante, et tournant sos yeux vers l'Inde, s'était tMiibarqué avec la fervente résolutien d'un martyr.

Lojeune missionnaire un jour fut surpris par des soldats dans un village; qu'il habitait depuis trois mois, et avait été livré au bourreau pour être torturé. A tout ce que le corps de l'homme peut supporter sans mourir, l'abbé l'avait souffert avec résignation. Mais le fruit de son martyre s'étant répandu, l'ambas^-adeur de Louis XIV avait demandé justice ; et le roi de Siam, pour se débarrasser d'une vilaine affaire avait renvoyé notre abbé, vivant encore par la grâce de Dieu, mais disloqué et mutilé.

Au moment où Louis XIV révoquait l'édit de Nantes, l'abbé Chayla était un homme précieux pour lui.

278 LA GRANDE DKVOTK

De persécuté qu'il avait été, l'abbé devint pers^'^uteur ; insensible aux douleurs des autres comme il avait été immuable dans les siennes, son apprentissage des supplices n'avait point été perdu, et, tortureur inventif, il avait élargi la science de la question en rapportant de l'Inde des machines inconnues, ou en découvrant de nouvelles. En effet, on parlait avec terreur de mseaux taillés en sifflet, que l'implacable missionnaire faisait glisser sous les ongles, de pinces de fer avec lesquelles il arrachait les poils de la barbe, des paupières et des sourcils : .de mèches graissées qui enveloppaient les doigts des patients, et qui, allumées, faisaient de chaque main un candélabre à cinq flambeaux : d'un étui tournant sur pivot, où l'on enfermait le malheureux qui refusait de se convertir, et dans lequel on le faisait tourner si rapidement qu'il finissait par perdre connaissance : enfin, d'entraves perfectionnées dans lesquelles les prisonniers qu'on transportait d'une ville à l'autre ne pouvaient rester assis ni debout.

Aussi les panégjTistes les plus fervents de l'abbé Chayla n'en parlaient qu'avec une espèce de crainte.

C'est qu'aussi ce prêtre en vertu du pouvoir dont il était revêtu et se sentant appuyé par M. de Baville, intendant du Languedoc, et par M. de Broglie, (*) qui commandait les troupes, avait fait de terribles choses.

(\) Broglie, ce non funeste et qu'on retrouve toujours dan«! les pages sombres de Dotre histoire.

Il avait enlevé des enfants à leur père et à leur mère, et les avait mis dans des couvents, où pour leur faire faire pénitence d'une hérésie qu'ils tenaient de leurs parents, on les avait mis à des châtiments tels, que quelques-uns étaient morts. Il était entré dans la chambre des agonisants non pas pour leur apporter des consolations, mais des menaces. Voilà l'homme qui s'était levé pour punir, et qui s'avançait, précédé de la terreur, accompagné do la torture et suivi de la mort, au milieu d'un pays déjà fatigué d'une longue et sanglante oppression.

En effet, autant Versailles était calme, autant alors le midi de la France était agité. Les protestants, repliés dans les montagnes, se réunissaient et faisaient résonner l'air de leurs cris désespérés. On les brûlait, on les écartelait, on les lapidait; après les avoir ruinés, humiliés, brisés dans tout ce qu'ils avaient de cher en ce monde, on les tourmentait par les plus horribles tortures, et leurs corps meurtris étaient jetés en pâture aux animaux féroces. Le protestant n'était plus considéré comme un être humain. Riche, puissant, honoré, il perdait tout d'un coup fortune, privilèges, droits, tout, jusqu'à la considération et la vie.

Dans le courant de 108(3, tous les cœurs vaillants, les tètes ardentes, les natures courageuses s'étaient donnés rendez-vous. Parmi eux se trouvaient trois héros de ce récit.

Gaston de Montaubert, obligé de renoncer à ma-

280 LA GRANDE DKVOTK

demoiselle do L;insac retenue de force au couvenr des sœurs do l;i Viorge et surveillée nuit et jour, s'était j(îté dans les bras de ses frères et les avait sup[)lios do l'enniKmer loin <lu pays qui lui rappolait celle qu'il aimait.

Et les trois frères, quittant l'AUeniagno, étaient entrés en France.

Mais à la nouvelle des malheurs de leurs irorus en religion, ils étaient accourus sur le lieu même de leurs souffrances, afin de les défendre ou de mourir avec eux.

Maurice aimait toujours madame de Montespan et la plaignait; Henri tremblait à la pensée de madame de Maintenon qu'il n'avait pas le courage de haïr; Gaston n'accusait que lui dans sa séparation avec Louise de Lansac.

Dans cette poignée de malheureux se liguant pour la défense de la religion de la famille et de leur existence, le plus humble avait voix aux chapitres et était écouté.

— Moi, disait l'un, j'ai quelqu'un des miens qui est mort enfermé dans un étui qui roulait sur lui-même.

— Moi, dit un antre, j'avais un ami, il n'est plus.

— Moi, un frère, fit celui-ci, les bourreaux, après avoir enveloppé ses doigt de mèches goudronnées, y ont mis le feu.

— J'ai vu mon père et ma mère, dit un enfant qui n'avait pas seize ans, arrachés de leur lit, traînés loin de leur demeure et brûlés sur un bûcher

(îont on tempérait la flamme, afin que leur torture durât plus longtemps. Je voulais rester jusqu'à la lin, pour qu'un souvenir horrible me poursuivant, j'eusse un jour le coura<i-e de venger leur mémoire. J'avoue que la force m'.i manqué, et que j'ai fui avant que le dernier soupir de mon père se soit exhalé. J'entendais la flamme qui montait et la voix de mon père criant: Du bois! Du bois! Il avait hâte de mourir, ma mère râlait à ses cotés.

— Je n'avais 'plus qu'une sœur de toute une nombreuse famille, dit un jeune homme de vingt ans; les lâches me l'ont prise. Elle était belle comme une vierge de Raphaël ; les misérables la défigurèrent avec une pince de fer, ils lui ont lentement arraché les sourcils et les cils : puis, comme elle était courageuse et pure, ils l'ont lapidée.

— Et moi dit un jeune homme qui n'était autre que Henri de Montaubert, qui, aidé de ses frères et de quelques amis, était parvenu â s'évader do la forteresse où il était prisonnierdepuis quatre jours, voyez dans quel état ils m'ont mis,

Henri s'appuyant sur l'épaule de son aîné, entr'ouvrit son manteau et écarta son pourpoint. Sa poitrine, marquée avec un fer rouge, n'était qu'une plaie saignante.

— Mon corps brûle, dit-il, mais ma haine est plus forte que mes soufi'rances.

Il faut dire que l'abbé Chayla s'était surpassé. Jamais la Maintenon n'avait rencontré un aussi zélé défenseur du culte chrétien, et un adorateur plus

282 LA GUANDK DEVOTE

passionné de sa personne. Tous les jours, il inventait quelques supplices nouveaux, et, entendant la venue des dragons, préludait par des arrestations continuelles. Quant à ceux qui avaient le malheur de tomber dans ses mains, ils passaient par les inventions toutes catholiques du bon abbé, et s'ils ne mouraient pas en route, iinissaient le plus généralement par le bûcher.

— Jouons notre vie dans une lutte sanglante, dit un héros de ces néfastes journées du protestantisme.

— C*est vrai, dit Maurice de Monraubert, le protestant n'a plus de berceau, de foyer, de temple, d'asile, de coin de terre pou!- reposer vivant, de coin de terre pour aller mourir, et de tombe où les sien< aillent prier pour sa mémoire.

En effet, leurs biens confisqués, chassés de leurmaisons avec défense à tous de les recevoir, les protestants étaient traqués comme des bétes fauve-. Leurs enfants, enlevés à leur tendresse, ne revenaient jamais près de leur père. Jetés dans les couvents, de force, ils embrassaient le catholicisme, et au nom de cette même religion, on combattait chez eux le sentim.ent inné de la famille.

— Ce soir même, organisons-nous et engapeons une lutte désespérée, fit la voix d'un des plus courageux.

— Ce soir même, répondirent tous les protestants.

— Je me mets à votre tête, ajouta un homme d'une

LA GRANDE DÉVOTK 283

force herculéenne que l'on nommait Laporte, et qui de son état était maître forgeron,

— Je me joins à lui ! s'écrièrent deux prédicateurs du nom d'Esprit Séguier et de Laquoit.

— Nous acceptons ; ce soir, quand onze heures sonneront à l'abbaye de Montvert, nous nous mettrons en marche et nous forcerons l'abbaye.

A onze heures précises, de grands feux s'allumèrent sur la montagne, et six cents huguenots, armés de faux, d'épées, de hallebardes, de fusils et de pistolets, se dirigèrent vers le monastère où s'enfermait l'abbé Chayla.

— A mort ! à mort l'abbé ! cria-t-on.

Les protestants poussèrent de grands cris, et se précipitèrent sur les soldats, qui, chassés de la salle basse, s'étagèrent sur l'escalier conduisant à la chambre du l'abbé, et commencèrent à faire là une si vive résistance, que les assaillants, raconte un historien, furent forcés de reculer deux fois.

— Enfants de Dieu, cria Laporte, il faut faire ici la ruine et le carnage, brûler l'abbaye et tous ceux qui y sont. A l'œuvre !

Le conseil était bon ; aussi chacun se hàta-t-il de le suivre : les bancs, les chaises, les meubles, furent entassés au milieu de la salle basse, une paillasse, jetée sur le bûcher, fut allumée, et en un moment toute la maison fut en feu. Alors l'archiprêtre céda seulement aux prières de ses domestiques, attacha à la barre de la fenêtre les draps de son lit, se laissa glisser dans le jardin, et essaya de fuir en sautant

2B4 LA GUANiiB UÉYOTB

par lu reiiêti'<'. Mais 1(; bon Dieu, qu'il invof^uait avf3c ferveur, lui refusant la souplesse nécessair<*. il tomba sur les reins et se les brisa. Ses ennemi** le cherchaient. L'incendie les guida et ils l'aperçurent.

— Mort au fils de Bélial ! crièrent tous le> protestants d'une seule voix, en s'élançant vers l'abbé, qui, à genoux et immobile, semblait une statue de marbre priant sur un tombeau.

— Meurs! s'écria Laporte; et, s'approchant d<' l'archiprêtre, il le frappa de son poignard : Tiens. voilà pour mon père que tu as fait brûler à Nime< î fit-il.

Esprit Séguier prit le poignard, et, excité par la foule, imita Laporte.

— Voilà, dit-il, pour mon fils que tu as fait roueivif à Montpellier!

Tous ceux qui avaient un mort à pleurer se saisirent du poignard, qui déjà deux fois s'était plongé dans la poitrine de l'archiprêtre, sans que celui-ci rendit le dernier soupir. Ils passèrent tous devant lui.

— Voilà pour mon frère, dit l'un, que tu a.s fait mourir dans les ceps!

— Moi, voilà pour ma mère, à qui tu as fait crever les yeux !

L'archiprêtre expira; son corps, noyé dans une mare de sang se refroidissait, que les huguenots frappaient toujours.

— Voilà pour une sœur que j'aimais plus que moi-même !

— Voilà pour un ami que le monde appelait mon Irèi'e !

— Voilà i»our celui qui ne survivra pas à tous ceux que tu as tués!

Le monstre expira. Devenu cadavre, la vengeance des huguenots ne s'ari'ètn point. Il reçut cinquantedeux coups de poignard et tous ceux qui frappaient songeaient à quelqu'un ([ui était mort d«i par l'ordre ou la main de l'archi prêtre et vengeaient un souvenir.

C'était justice et la mort du bourreau n'a pas ramené à la vie des milliers de victimes et rendu à la patrie les meilleurs de ses entants, chassés de France, et qui ont depuis désappris la routej du retour.

280 L\ CHtANDR DKVOTR

Jean Cavalier.— Co qu'il était et d'où il venait. — Les ordonnances du grand roi. — Egorgeinents du Midi. — Ceux qu'on ne fusille pas, on les pend. — Ceux qu'on ne pend pas, on les fouette. — Les jolis supplices. — Les Montauberl fusillés — Souvenirs de jeunesse. — Les horreurs du temps.

La vengeance des huguenots, si juste qu'elle fût, ne devait pas rester impunie. « La victoire reste aux gros bataillons, » dit Machiavel. Louis XIV entrait dans une grande colère à la nouvelle de la mort de son cher abbé. Madame de Maintenon se contenta de faire dire des messes pour le repos de son àme, et d'ordonner aux dragons du roi de poursuivre les huguenots jusque dans leurs montagnes. Tous ceux qui étaient pris devaient être jugés sur l'heure, conduits à la chambre de la torture, et, après différents supplices, traînés au bûcher s'ils n'abjuraient pas, les mains liées, la tête nue et la corde au cou. Quant aux personnages de distinction,

une exception était faite en leur faveur. Le bourreau les décapitait au lieu de les brûler, et ils avaient Pavantap^e de fain^ le voj^age de Paris. Quant à ceux qui erraient dans les bois, les monta{T^nes, leur sort n'était j^^uère préférable. liOs uns mouraient de faim ; les autres de fatigue un grand n )nibre par le suicide.

Beaucoup de protestants ne dése-r^péraient pas cependant, et restaient en France, résolus à combattre : on les tuerait, on les lapiderait, soit; mais au moins ils se vengeraient. Ils avaient fait justice du bourreau, ils se montreraient aussi fanatiques quH les catholiques et auraient à leur tète un homme jeune, énergique et courageux.

Cet homme se nommait Jean Cavalier. Ce nouveau chef, qui devait bientôt faire de ses supérieurs même ses lieutenants, étaitun jeune homme de vingt-trois ans, de taille courte, mais vigoureuse, ayant le. visage ovale et bien fait, les yeux beaux et vifs, de longs cheveux châtains tombant sur les épaules, et la physionomie d'une douceur remarquable. Il était né en 1080, à Ribaute, village du diocèse d'Alais. Le jeune Cavalier, qui n'était autre chose qu'un paysan, fils de paysan, entra d'abord comme berger chez le sieur Lacombe, bourgeois de Vezenobre : mais comme cette vie solitaire lui déplaisait, il sortit de chez ce premier patron, et entra comme apprenti chez un boulanger d'Anduze.

Un dimanche qu'il se promenait ayant sa fiancée au bras, la jeune fille fut insultée par un dragon

288 LA OHANDK F) K VOTE

(lu réî^hnent de Florac. Jean Cavalier donna un soufllet au draf^on, le dra^'on tira son sabre ; Cavalier s'empara de répée d'un assistant; mais on se jeta entre les jeunes gens avant qu'ils en vinssent aux mains. Au bruit de cette querelle, un officier accourut ; c'était le marquis de Florac, mais les bourgeois d'Anduze avaient déjà trouvé moyen de faire filer le jeune homme ; de sorte que le marquis, en arrivant, au lieu de l'orgueilleux paysan qui avait osé frapper un soldat du roi, ne trouva plus que sa fiancé(5 évanouie.

La jeune fille était si belle, qu'on ne l'appelait que la belle Isabeau ; si bien que le marquis de Florac, au lieu de poursuivre Jean Cavalier, s'occupa de faire revenir à elle sa promise.

Cependant, comme l'affaire était grave et que le régiment tout entier avait juré sa mort, les amis de Jean Cavalier lui conseillèrent de quitter le pays et de s'expatrier pour quelque temps. La belle Isabeau, qui tremblait pour son fiancé, joignit ses prières à celles de ses amis ; de sorte que Cavalier consentit à s'éloigner. La jeune fille promit à son fiancé fidélité à toute épreuve ; et Jean Cavalier, comptant sur cette promesse, partit pour Genève.

Là, il fit connaissance avec un gentilhomme protestant nommé du Serre et très-exalté pour sa foi. Du Serre trouva dans le jeune Cavalier une imagination ardente, un courage à toute épreuve ; il lui fit part de ses espérances de rétablir la Réforme dans le Languedoc et dans le Yivarais. Cavalier

^'enthousiasma a - elle idi'e. Il rentra de nuit dans le bourg d'Andu/o, et s'achemina droit h la maison (le sa fiancée. Il .iliait y frapper, quoiqu'il fut une heure du matir^ , lorsqu'il vit la porte s'ouvrir <relle-même, et un jeune homme en sortit accompauné par une femi!)'. Le jeune homme était le marquis de Florac; la femme qui le reconduisait était Isabeau. La lianrc! <]u paj^san était devenue la maîtresse du noble. N')tre héros n'était pas homme à souflrir impunément un pareil outrage, dit l'auteur des Massacres du Midi. 11 marcha droit au capitaine lui barra le passage, et au bout d'un instant le marquis tombaii frappé d'un coup d'épée.

Cavalier crut avoir tué le marquis, car il était étendu à ses pieds sans mouvement. Il n'y avait donc pas de temps a perdre, car il n'y avait pas de clémence à espéier. Il remit son épée sanglante dans le fourreau, gngna la plaine, de la plaine se jeta dans la moiir,;.gne, et au point du jour il était en siîreté.

Le fugitif passa le reste de la journée dans une espèce de métairie isolée où on lui donna l'hospitalité. Comme il lui fut facile de reconnaître qu'il était chez un reiigionnaire, il ne fit à son hôte aucun mystère de sa position, lui demandant où il retrouverait quelque troupe organisée dans laquelle il pourrait prendre son rang, son intention étant de combattre pour la Réforme. Le fermier lui indiqua Génerac comme devant être le rendez-vous • d'une centaine do frères. Cavalier partit le soir

200 LA GRANnr: dkvotk

mémo pour cm villa^^e ; ei il arrivait au milieu decamisards au moment mêmfi où ceux-ci venai«'nt d'apercevoir dans le lointain M. de Broglie et sa troupe. Alors, comme ils n'avaient pas de chef, il s'était à l'instant même, avec cette faculté dominatrice que certains hommes possèdent naturellement, constitué leur capitaine.

Mais le roi avait déclaré la guerre à son peuple. Madame de Maintenon, ayant à ses cotés le père de La Chaise, envoyait les meilleurs limiers de la couronne contre les populations du Midi.

Malheur à elles !.. Si elles se laissaient faire, un les brûlerait; mais si elles se déléndaieni, on les fusillerait. Ma foi, autant être fusillées, et elles résolurent de se défendre.

C'est au milieu de ces dramatiques événements, et avec cette douloureuse perspective, que les trois Montaubert se retrouvaient brisés et anéantis.

Henri, blessé déjà, avait été fait une deuxième fois prisonnier.

Les deux autres frères, apprenant cette nouvelle, avaient de nouveau tenté de l'arracher des mains de ses geôliers. Une lutte terrible avait eu lieu entre les dragons et les protestants. Ces derniers s'étaient vus dans la nécessité de céder devant le nombre et de prendre la fuite. Il fallait abandonner la cause d'Henri de Montaubert, se résigner à le voir mourir et lui murmurer un éternel adieu. Ses deux frères préférèrent se livrer avec lui. Arrivés à Paris ils furent jetés à la Bastille et leur procès s'instrui-

LA GUANDE DBVOTE 291

sit. Il ne devait point être long, et la conclusion plait toute prévue.

Quelques jours (le torture étaient seulement nécessaires pour les préparer à cet acte solennel. Tous trois enlermés clans le même cachot, après avoir récapitulé leur existence agitée, s'apprenaient mutuellement à souffrir et se disposaient à la mort.

— Je ne regrette rien, disait Maurice.

— Moi, Je pars content, répondait Henri étendu sur un matelas, la tête décolorée et la poitrine en sang.

— Moi, je suis moins heureux que vous mes frèles, dit Gaston ; il me coûte de mourir. C'est que, voyez-vous, je fais plus que d'aimer, j'espère encore.

— Tu ospères, et tu t'es livré pour moi !

La lourde porte de la prison roula silencieusement ot le geôlier entra.

— Le vicomte Henri de Montaubert ! cria-t-il.

— Me voilà, fit celui-ci, qui se haussa sur sa couche et montra son visage pâle.

— H faut me suivre.

— Mes forces me trahiraient dans la route.

— Les juges attendent.

— Que veulent-ils donc encore à notre frère, dit Maurice et d'où vient que, nous laissant en repos, ils s'acharnent après son pauvre corps !

Henri' de Montaubert allait être conduit ;i la chambre pour la question.

Dans tous les sièges présidiaux et autres sièges

292 LA GRANDK UKVOTH

royaux ressortissant au Parlement, il y avait un** pièce destinée à servir de chambre pour la question.

Voici d'ailleurs le cérémonial usité encetheuiviix temps si re'^rettédes chevau-légers.

« Il y aura une chambre de la question et dan*; cette chambre une sellette, sur laquelle l'accnsé condamné sera mis et interrogé, et après qu'il aura répondu, qu'il aura été vu et visité parles médecins, il sera procédé, si rien ne s'y oppose, à la question du brodequin.

« Si la question est jointe à une condamnation de mort, il sera faitlectureà l'accusé étant àgenoux de la condamnation et de celle de la question préalable. Ensuite sera lié par l'exécuteur, et mis sur la sellette et interrogé comme dessus, délié pour signer, pareillement visité, ainsi qu'il a été dit, et de tout sera fait mention.

«Si la question est donnée avec de l'eau, l'accusé sera dépouillé et, en chemise, attaché par le bras entre les jambes.

« Si c'est une femme ou fille, il lui sera laissé une jupe avec sa chemise, et sera lajupe liée aux genoux.

« Si la question est de brodequins, l'accusé sera déchaussé, nu-jambes, ce qui sera fait après l'interrogatoire et la visite du médecin et chirurgien.

« La question de l'eau ordinaire avec extention se donnera avec un petit tréteau de deux pieds de hauteur et quatre coquemars d'eau de deux pintes et chopine, mesure de Paris.

« La question ordinaire et extraordinaire avec

extension se donnera avec le mêrne petit tréteau et quatre pareils coquemars d'eau ; pais on ùtera le petit tréteau, et sera mis en sa place un grand tréteau de trois pieds quatre pouces, et se continuera la question avec quatre autres coquemars d'eau pareillement de deux pintes et chopine chacun, les. quels coquemai's d'eau seront versés dans la bouche de l'accusé lentement et de haut.

« A cet eflet, sera l'accusé lié par les poignets, et iceux attachés et liés entre deux cordes à chaque poignet d'une grosseur raisonnable, à deux anneaux qui seront scellés dans le mur de la chambre, de distance de deux pieds quatre pouces l'un de l'autre, et à trois pieds au moins de hauteur du plancher par bas de ladite chambre.

«Seront pareillement scellés deux autres grands anneaux au bas du plancher, à douze pieds au moins dudit mur, lesdits anneaux l'un à la suite de l'autre d'environ un pied, dans lesquels anneaux seront passés des cordages assez gros, avec lesquels les pieds de l'accusé seront liés chacun séparément audessus des chevilles des pieds, lesdits cordages tirés à force d'homme, noués, passés et repassés les uns sur les autres, en sorte que l'accusé soit bandé le plus fortement qu'il se pourra. Ce fait, le questionnaire fera glisser le petit tréteau le long des cordages, le plus près desdits anneaux des pieds qu'il le pourra.

« L'accusé sera interpellé de dire la vérité.

« Un homme qui sera avec le questionnaire tien-

204 LA GRANDE DÉVOTB

(Ira la tAte de l'accusé un peu basse, et une corne dans la bouche afin qu'elle demeure ouverte. Le questionnaire prenant le nez de l'accusé le lui serrera : et le lâchant néanmoins de temps en temps pour lui laisser la liberté de la respiration, et, tenant le premier coquemart haut, il versera lentement dans la bouche de l'accusé. Le premier coquemar fait, il le comptera au juge, et ainsi des trois autres, lesquels pareillement finis, il sera, pour l'extraordinaire, mis un grand tréteau de trois pieds de hauteur à la place du petit, et les quatre autres coquemars d'eau donnés ainsi que les quatre premiers, à chacun de tous lesquels le juge interpellera l'accusé de dire la vérité : et de tout ce qui sera dit et fait, et généralement de tout ce qui se passera lors de ladite question, en sera fait une trèsexacte mention.

« Sera mis une grande chaudière sous Taccasé pour recevoir l'eau qui tombera.

» Si pendant les tourments l'accusé voulait reconnaître la vérité, et que le juge trouvât à propos de le faire soulager, sera mis sous le tréteau, dont sera pareillement fait mention ; et ensuite sera l'accusé remis au même état qu'il était avant d'avoir été soulagé, et la question continuée ainsi que dessus, sans néanmoins qu'il puisse être délié qu'après la question finie, après laquelle il sera détaché, mis sur une planche près du feu, et interpellé de nouveau par le juge de dire la vérité : lecture lui sera faite de tout ce qui se sera passé

depuis la lecture de l'interrogatoire avant d'être appliqué à la question ; et s'il peut signer, sera le procès-verbal de question signé de lui, sinon sera lait mention de son refus et la raison dudit refus. « Pour les brodequins :

<K L'accusé, après l'interrogatoire sur la sellette, signé de lui, sera mis nu-jambes, et étant assis sur la sellette, lui sera mis quatre planches de bois de chêne entre les jambes, depuis les pieds jusqu'audessus des genoux, deux en dedans et une à chaque jambe en dehors , de deux pieds de hauteur chacune et d'un pied de largeur, qui excédent le haut du genou de quatre doigts ou environ , lesquelles planches enfermeront les pieds, jambes et genoux en dedans et en dehors ; et seront percées de quatre trous chacune , dans lesquels seront passées de longues cordes , que le questionnaire serrera très-fortement , et après tournera lesdites cordes autour des planches pour les tenir plus serrées , et avec un marteau ou maillet il poussera à force sept coins de bois l'un après l'autre^ entre les deux planches qui seront entre les jambes à l'endroit des genoux, et le huitième aux chevilles des pieds en dedans, à chacun desquels le juge fera des interpellations à l'accusé, derrière lequel il y aura un homme pour le soutenir. S'il tombait en défaillance, lui sera donné du vm ; les dits coins finis, sera délié et mis sur le matelas, ainsi qu'il a été dit ci-dessus.

» Les médecins et les chirurgiens resteront dans

296 LA. GRANDE DKVOTIi

la chambre de la question tant que In question durera, pour veiller soigneusement qu'il ne vienne faute de l'accusé; et resteront encore dans ladite* chambre quelque temps après que l'accusé sera sur le matelas, pour lui donner le soula^^ement nécessaire, et même le saigner, s'ils l'estimaient à propos. »

Mais revenons à Henri de Montaubert, dont le geùler avait disparu pour revenir presque aussitôt avec quatre aides portant un brancard.

Quelques minutes après, on entendait les pas de ces hommes résonnant sur les dalles sonores. Ils emmenaient Henri de Montaubert pour la cinquième fois dans la chambre de la torture.

Pâle comme la mort, l'œil éteint, il promena sur ses juges et sur ses bourreaux un regard tranquille. Ne pouvant remuer ses membres brisés, on l'enleva de sur son matelas et on retendit dans un fauteuil.

Un nouvel interrogatoire commença.

— Vous avez conspiré contre l'Etat? s'écria le président de la chambre rouge.

— Non.

— Contre la religion ?

— Non.

— Vous êtes de ceux qui ont tué Tarchiprétre. inspecteur des missions dans les Cévennes ?

— Oui, fit-il cette fois.

— Vous avouez votre crime ?

— Comme vous devriez avouer les cruautés et les infamies de cet homme.

— Ce n'est point rabbé Chayla que nous avons à

juger ici, mais un grand coupable que Dieu recommande à notre sévérité.

— Obéissez donc à Dieu, pour l'amour du diable ? et faites vite, car je souffre plus d'entendre votre voix que d'être aux mains du bourreau.

Un homme masqué, qui devait être médecin, s'approcha du patient, et le regardant fixement :

— Le coupable, dit-il, peut subir la question extraordinaire.

— C'est bien, fit le juge se tournant vers les bourreaux.

Les torches éclairèrent la voûte humide, des pas s'avancèrent, la fatale porte de la prison secoua ses chaînes de fer : le brancard entrait chargé de sa victime, Maurice et Gaston s'étaient effacés contre la muraille, retenant jusqu'à leur respiration, afin de ne pas trahir leur émotion.

Deux aides prirent chacun par un bout le matalas sur lequel reposait le patient, et, soit cruauté, soit maladresse, le laissèrent retomber rudement à terre.

— Imbécile ! fit l'un, ne peut-tu t'y prendre doucement?

— Laisse donc ? s'il meurt d'ici ce soir, son compte sera réglé et il ne subira pas la cinquième question. Brrr ?... il fait froid, là-bas; j'en ai la chair de poule rien que d'y penser. Dis donc, hein! ça doit joliment vous gêner sur le moment !

— Tais-toi, le malheureux va dormir.

— Tant pis ? moi qui suis bon diable, je lui souhaite de ne plus se réveiller.

Aussitôt qu'ils furent seuls, los doux U'<'Vo< <«* ] rapprirhcTent d'Henri.

Celui-ri ne donnait plus sipne dévie.

Ses paupières fermées dissimulaient ses yeux injectés de sanj?.

Son front livide s'huniertait d'une sueur froide.

Ses traits crispés se roidissaient, et ses longs cheveux qui avaient blanchi en quelques jours se collaient sur ses tempes plaquées de rouge.

Maurice et Gaston s'agenouillèrent à ses pieds et réchauffèrent ses mains glacées dans les leurs.

— Frère ? murmura Maurice.

Henri ne répondit pas.

— Il n'est point mort, cependant... Songe, s'écria Gaston dans un transport d'exaltation, songe à ce qu'il doit souffrir !

Tous deux baissèrent. la tête.

— Te souviens-tu, continua Gaston, du baiser que nous donna notre mère le jour ou Dieu la rappela à lui ! « — Au revoir, mes enfants, nous dit-elle ; allez, marchez sans crainte, vous serez heureux dans la vie. »

— Pauvre mère! elle avait compté sans la méchanceté des hommes.

— Te souviens-tu encore, frère, de cette fête brillante de Vaux-le-Vicomte, si fatale à Fouquet?.

— Oui, dit Maurice, nous étions dans la première jeunesse... Toi, Gaston, tu n'étais encore qu'un enfant... tu hasardais ton premier pas dans le

monde... Comme nous, tu espérais chaudement dans l'avenir.

« Que de rêves ciiarmants nous avons brodés dans cette amoureuse nuit 1

» Les femmes étaient toutes belles p(>urnous ; les hommes étaient tous bons!

» Toutes les mains qui se tendaient vers nous étaient des mains amies, tous les cœurs qui battaient dans les poitrines des femmes ne battaient qu'à notre approche.

> Celui qui nous eut dit que chacun de nous n'était point destiné à être un jour maréchal de France, duc et pair, et homme à bonnes fortunes, nous eussions ri de sa ridicule prophétie.

» L'heureux temps, Gaston, que celui où l'on ne doute de rien !

— El cependant, que d'autres, comme nous, qui ont été déçus dans leurs plus légitimes espérances ! Joyeuse et Lauzun sont à Pignerol, le comte de Guiche s'est laissé mourir de tristesse, le prince de Montfort, cet homme si grand, si magnifique, beau et courageux comme Ilarmodius à qui Athènes élevait des statues, est mort, tué par un spadassin courtisan de la fortune. . . Ils meurent tous , ceux-là qui ont un cœur ardent et une âme vaillante !

Et pleurant, à genoux, Maurice et Gaston abandonnaient le cours de leurs idées pour revenir à leur frère, étendu toujours sans connaissance, et ne faisant entendre que de faibles gémissements.

.{00 r, \ (n<\M)f: i*i';voTR

Il était alors nuit noire, et le cachot dans lequel les trois huguenots étaient enfermés n'était éclairé que par une lampe de fer suspendue à la voûte par des chaînes rouillées.

Henri de Montaubert entr'ouvrit les yeux et les refcinna subitement.

— Prions, dit Maurice ; prions, notre frère se meurt.

Encore une fois, la porte roula silencieusement et un ge(Mier entra.

— Le comte Maurice de Montaubert? fit-il. Maurice se leva aussitôt et courut au geôlier.

— A mon tour ! exclama-t-il.

— Tu vois bien qu'il le faut ! Mieux vaut qu'il en soit fait le plus tôt possible de notre vie à tous trois !... Au revoir, Gaston ! soigne Henri en attendant mon retour.

Maurice s'échappa des bras qui l'étreignaient et suivit le geôlier, qui referma la porte et la verrouilla.

— Où. va Maurice ? fit d'une voix faible Henri qui essayait de se soulever.

— D'où tu viens ? dit Gaston qui se pencha vers lui et recula avec horreur à la vue du corps de son frère, qui, gonflé outre mesure, n'ofl'rait qu'une horrible plaie.

J.o [ifiit Fronsac. — lùlufalion négligôe. — Liberiin tout petit. — Il devient à la mode. — Aussi rt^servi* avec sa femme cju'il l'est peu avec d'autres. — Le i»oiil l)onlioiiiriie à \\ Bastille — Les hommes le mènent en liberté cl ce sont les (emmes qui on prolitetit. — La comédie amoiir3use. — Aveniures plcjuantes. — Histoire de madanu» Mictieliu. — La figure du mari. — Madame Renaud. — Situation emliariassante. — In coup île tliôùtre. - Le dénouement de ces sortes d'aventures. — Tel fiit Kronsac, tel sera iUclielieu. — Sa magnificence et ses débordements. — Un homme pour viugt-ne uf jolies femmes. — t^iui 1 emportera du jeu o i de l'aniMur.'

Avant de conclure dans cet effroyable désastre de notre pauvre nation dû à Timbécilité d'un homme orgueilleux que l'âge avait affaibli et que la superstition faisait agir, avant d'assister à la mort de tant d'innocents et à celle des bourreaux après celle des victimes, arrêtons-nous un instant devant la figure d'un homme qui commençait alors quand les autres finissaient et à qui l'avenir promettait sinon une grande, au moins une longue destinée, pleine dô péripéties et de magnificence.

302 LA GUANDK DKVOTH

Nous voulons parlor du duc de Richelieu. Comptant peu pour mademoiselle de La Valliêre qu'jl l connaissait cependant, il devait être un jour le 1 protecteur et le lavori de toutes les maîtresse^ royales. Il devait mettre au monde la Mailly, la 1 Pompadour et la Dubarry. Il devait enterrer tout le j^rand siècle et celui de Louis XV. Homme légt^r e: sans valeur, il devait acquérir une réputation uni- , verselle sur la scène de la galanterie et de Tamour. Le lecteur qui fera une étude approfondie de cett^^ é[)oque trouvera souvent ce nom. H mérite qu<' nous le présentions avec les é;^ardsqui lui sont du>.

Louis-Francois-Armand du Plessis, duc de Richelieu, naquit le 13 mars 1696.

Il fut présenté à la cour à quatorze ans et quelques jours, en 1710. Louis XIV, alors entièremeni subjugué par madame de Maintenon, reçutavec une bonté particulière le duc deFronsac, que cette favorite appelait son élève; c'était un titre auprès du monarque, qui, d'ailleurs, aimait le nom de Richeà qui il croyait devoir beaucoup. Sa marraine, madame la duchesse de Bourgogne l'accueillit de même: les dames du palais de cette princesse étaient pour la plupart Noailles, par elles ou par leurs maris, et elles se crurent obligées de faire valoir leur nouvel allié. Il était d'une figure charmante, ses yeux pétillaient d'esprit; et trois ou quatre réponses hardies le mirentàlamodedansunmoment. 11 était vif, entreprenant, ne doutant de rien; cette hardiesse, qui décelait déjà son caractère, ne passa

dans res premiers instants que pour de l'enfantillage.

Le petit duc, ainsi, gâté, recherché de toutes le» l'emnies, devint bientôt célèbre. Il fut libertin à rage où l'on se connaît à peine. Le duc et la duchesse de Richelieu prolifèrent alors de l'entreniise de madame de Maintenon, pour faire enfermer le petit duc à la Bastille.

II y fut conduit en 1711 : et quoique quelques heures de séjour dans cette prison dussent le convaincre de son malheur, il parut encore douter de l'ordre qui l'arrachait à ses amusements. Il crut d'abord qu'on voulait lui faire peur; il s'interrolieait sur son crime, et se trouvait innocent. Cependant, la nuit qui survint l'assura qu'il n'y avait plus d'espoir de recouvrer sa liberté. Il fut inconsolable.

On avait tenté précédemment le raccommodement avec sa femme, mais le petit duc, qui avait <léjà annoncé son caractère altie.r dans plusieurs occasions, ne se démentit pas dans celle-ci, il reçut sa femme très-honnêtement ; mais celle-ci le quitta sans retirer autre chose de la démarche qu'on lui avait faire, que de la honte et du dépit.

On vit bien qu'il fallait céder à un jeune homme que rien ne pouvait dompter. Il aurait été trop cruel de le priver continuellement de sa liberté; il fut résolu de l'éloigner de Paris et de l'envoyer à l'armée. Il sei^it en qualité de mousquetaire, et, heureux en tout, il débuta par la fameuse campagne de 1712.

304 I.A aUANDK DKVO'K

Richeliou suivit le maréchal (le Villars dans toutes ses entreprises militaires, porta ses ordres aux sièges de Marchiennes, de Douai, du Quesnoy, villes dont la prise suivit la victoin- de Denin. Il fut blessé à la tète, d'un éclat de pierre, a celui do Fribourg, et fut choisi par Villars p-nir aller porter au roi la nouvelle de la reddition d('> forts.

Son retour à Paris fut le signal de ses nouveaux plaisirs; il vola chez son amie, la duchesse***; mai^ la voyant décidée à ne plus lui accorder que de l'amitié, il devint amoureux de la femme d'un marchand de meubles, qui était dév<Me, qu'il fit mourir de chagrin et de remords de lui avoir cédé, et plus encore de jalousie de lui voir continuellement de nouvelles maîtresses.

« C'est un enfant, disait la prin -osse de Bourgogne aux dames de sa cour, en arrangeant les cheveux du petit impertinent ; il ne saii pas encore mesurer ses paroles et ses plaisii*», 7îoiis le formerons. »

Et plus d'une dame de sourire, en se disant à elle-même :

« Son Altesse Royale, qui pa le au pluriel, ne j)enserait-elle pas au singulier ? »

Le duc de Richelieu, habile calculateur des conséquences, était aux anges de la fortune rapide de son fils dans un monde fécond en faveurs dont il avait toujours besoin. Il montrai t atout venant une 1 ettre dans laquelle madame de Maintenon lui rend 'ait compte du succès prodigieux de Fronsac. Voici

cette lettre de la sévère dévote devenue pour cette fois, indulgente aux plaisirs de la jeunesse.

« Je suis ravie, mon cher duc, écrit-elle, d'avoir » à vous dire qu(3 M. le duc de Fronsac réussit très- » bien à Marly. Jamais jeune homme n'est entré » plus agréablement dans le monde ; il plaît au roi » et à toute la cour, il fait bien tout ce qu'il fait :

, » il danse à ravir, joue honnêtement et est à che- » val à merveille ; il est poli, mais point timide ; il » n'est point hardi, mais vif ; il raille, est de très- » bonne conversation. Enfin, rien ne lui manque, » et je ne lui ai pas encore vu donner un blâme. > J'ai un grand plaisir à vous offrir de tels témoi- » gnages; vous les croii'ez sincères, car vous savez » que je ne suis point flatteuse. Madame la duchesse y> de Bourgogne a une grande attention pour mon- * sieur votre fils. »

y € Madame de Bourgogne, observe un contemporain, est d'âge à faire cas des qualités que madame de Maintenon énumère dans cette lettre, et la cour s'est bien aperçue de la grande atte)iiion que Son Altesse Royale accorde aux gentillesses de l'enfant gâté. Mais il me semble que, pour un modèle de piété, la marquise loue ici des perfections un peu mondaines... Il y a dans l'imagination de notre dévote une cause particulière où elle puise ses idées quand elle s'entretient avec le duc de Richelieu... Oh! les souvenirs de jeunesse, il faut toujours que cela se retrouve quelque part !

» On sait que le duc de Richelieu épousa plu-

■U)Q LA ^iHANDK DKVOTK

rieurs femmes; on pourrait même dire qu'il en eut beaucoup. Mais peu importe! il suffit de dire que la duchesse actuelle n'est pas la mère de Fronsac; et comme elle est fort parcimr)nieuse quand il s'agit de faire de la dépense pour lui, elle le trouve U»ujours assez paré par sa bonne mine et les (grâces de sa personne. Il résulte de ce système d'éfonomie que le nouveau courtisan n'est pas toujours superbement vêtu; quelquefois ses amis l'en plaisantent, et l'espiègle, qui n'aime point la duchesse, fait. ordinairement retomber sur elle la faute de son extrême simplicité. A l'avant-dernier voyage de Marly, tous les jeunes seigneurs se récrièrent sur l'habit plus que mesquin avec lequel Fronsac paraissait au bal de la duchesse de Bourgogne. « Bon,

> bon, mes amis, dit ce jeune gentilhomme qui » voyait entrer madame de Richelieu, plus fort, je » vous prie ! des remarques plus piquantes encore !» Et, tout en parlant ainsi, il s'avançait, suivi de ses jeunes critiques vers le lieu où sa belle-mère s'était assise, sans toutefois avoir l'air de l'apercevoir. Lorsqu'il fut bien sûr qu'elle ne pouvait manquer de l'entendre, il se retourna vivement du cuté de ses amis et s'écria :

« — Eh! messieurs, quand vous vous moqueriez » toute la soirée de la mesquinerie, de la lésine, )► de la ladrerie qui a présidé au choix de mon

> habit, je n'y pourrais rien : c'est un habit de

> belle-mère. »

La duchesse de Richelieu, honteuse, confuse,

LA GRANDE DLVOTE 307

porta son évantail sur son visage pour cacher la rougeur qui le couvrait.

Au bal suivant, M. de Fronsac était le mieux mis de tous les danseurs.

Les beautés de la cour sont devenues pour le duc de Fronsac le pâté d'anguilles du bon La Fontaine. « Toujours des princesses, des duchesses, des marquises, se disait-il un jour en parcourant a pied la grande rue du faubourg Saint-Antoine; toujours des diamants, de l'or, des robes de satin ! C'est trop monotone, les soupirs patriciens m'ennuient.

» Tâchons de rencontrer dans ces quartiers f^loignés quelque pistil bonnet sous lequel se montre un joli nez relevé, une charmante brune prunelle ; essayons de suivre, dans quelque allée obscure, une jupe écourtée, laissant voir un joli petit pied bien serré dans son soulier... »

Frmsac disait encore, quand il aperçut à la porte d'une boutique de miroitier la plus jolie blonde qu'il eût rencontrée de sa vie.

Chevelure angélique, regards célestes, bouche de rose, taille d'IIébé et dix-huit ans environ, talle était madame Michelin, dont notre galant lut le nom au-dessus du magasin de glaces.

— C'en est fait, s'écria l'inflammable gentilhomme, voilà celle que je cherchais: j'en ralfole, j'en suis fou : il faut qu'elle m'appartienne avant l'expiration de la semaine.

Le soir même, un valet, fidèle et intelligent limier de Fronsac, était établi dans un cabaret vis-a-vis

•'i')H LA OHANDrî DKVOTK

le mii'oitifr. Il apprit là tout ce (\u'\\ voulait savoir.

Mirh(3lin avait tronte-six ans; la jolie blonde ôtaii (hivenue sa femme à peu près malgré elle, mais elle était sage et même dévote. Tous les jours régulièrement madame Michelin allait entendre au moins une messe à Saint-Paul. Jamais persr)nne ne l'abordait ni en allant à l'église ni en revenant au logis, et, conclusion extrêmement rassurante, l'âge de son confesseur passait soixante et dix an^-.

Le duc fut très-satisfait de tous ces détails ; mais il se voyait en présence d'une vertu ai'mée de toutes pièces. Galant de cœur, jamais il ne s'était trouvé en pareille situation.

Il se rendit tous les jours à Saint-Paul ; il ne manquait point d'y rencontrer la blonde miroitière, mais ses yeux étaient constamment attachés à son livre d'heures. L'assidu voisin s'évertuait vainement à tousser, à faire crier doucement sa chaise sur les dalles, rien ne pouvait distraire madame Michelin. Fronsac revit alors sa bibliothèque espagnole, elle lui apprit l'art d'entrer en relations avec une belle dévote. Le duc était parvenu alors à se faire apercevoir de l'adorable marchande, et elle devait avoir reconnu qu'il ne pouvait guère y avoir à Paris un plus joli homme que lui.

Les choses en étaient là, quand on apporta, un matin, sur les fonts baptismaux de Saint-Paul, un enfant dont la mère venait d'être blessée par un mari furieux... Cet incident établit quelques entre-

tiens entre les fidèles. Fronsac profita de lacirconslance pour lier conversation avec madame Michelin, qui, ce Jour-là, le quitta enchantée de l'avoir vu donner dix louis pour la pauvre blessée.

Le duc ne doutait déjà plus qu'il ne fut aimé, et cette assurance lui fut acquise lorsque, s'étant rendu chez le miroitier sous prétexte d'acheter des glaces, le visage de madame Michelin changea en le voyant entrer. Michelin était absent ; heureusement, il rentra presque aussitôt.

C'était un homme franc, ouvert, loyal. Il ne devina rien, et remercia beaucoup le duc de l'honneur qu'il lui faisait de visiter sa maison. Le duc, tlatté à son tour, lui rendit souvent cet honneur. Mais il devenait gênant. Richelieu résolut de l'éloigner. Pour cela, il lui procura plusieurs ameublements à lui renouveler. Madame la maréchale de Villars, devenue l'amie de Fronsac après avoir été un peu plus, s'empressa de donner sa pratique au bonhomme, pour faciliter charitablement le déshonneur de sa femme. La duchesse riait aux larmes quand Fronsac lui contait ses amours.

Jusqu'alors le duc avait reçu la miroitière à sa petite maison, meublée par le mari; mais un jour que cet honnête marchand devait coucher au château de la duchesse de Villars, Fronsac déclara à madame Michelin qu'il viendrait le soir remplacer l'absent.

Il ne fallait pour s*assurer une sécurité parfaite, qu'endormir une grosse fille de boutique, âgée d'en-

310 LA OHANDH DKVOTR

viron vin^M îins, oa dont la chainbnî îourliait a cclhi delà miroitière... On craif,'nait que la demoiselle n'eût le sommeil lé^^er pendant une entrevue nocturne où le calcul des précautions serait difficile: la marchande reçut des mains de son amant un narcotique bien innocent, mais bien sûr. qui fut frlissé au souper dans le verre de la grosse tille, et l'on fut tranquille.

Or, c'est le moment de dire pourquoi Fron.sac tenait tant à passer la nuit rue Saint-Antoine, car il ne se trouvait au domicile de Michelin aucun élément de bonheur que le duc n'eût déjà possédé a sa petite maison. Mais il avait remarqué chez madame Michelin une jeune et jolie brune, nommée madame Renaud ; c'était une voisine, une amie, une amie sincère même, comme on le verra bientôt. Elle était veuve, avait la physionomie animée, l'œil étincelant; c'était une nouvelle conquête à faire.

On glissa un soir une lettre, qui fut reçue et cachée avec empressement; elle annonçait qu'on irait en recevoir la réponse chez la veuve, logée dans la même maison que le miroitier. Fronsac y alla, en effet, en paraissant se tromper d'étage ; et la réponse fut complète... Le veuvage mène quelquefois l'amour en train de poste. Mais notre roué craignait de ne pouvoir se tromper de porte une seconde fois sans éveiller les soupçons de madame Michelin; il demanda à celle-ci le commencement d'une nuit, pour avoir occasion d'en accorder la fin à Madame Renaud.

Madame Michelin trouva bien courte la m()itié de la séance que son amant lui donnait ; il y avait en elle, cette nuit-là, une source inépuisable de remords ; mais Fronsac lui dit qu'au lever du soleil il devait Atre à Versailles pour la chasse du roi; il quitta la désolée miroitière, monta un étajj^e, et se trouva auprès d'une femme sans remords, mais qui n'en aimait pas moins les consolations.

On ne songe pas à tout ; Fronsac fut réveillé en sursaut par la vieille servante de madame Renaud, <ini, ayant une clef de l'appartement de sa maîtresse, venait comme de coutume allumer son feu.

Le duc, la tête cachée sous les draps, exprima à voix basse son inquiétude à la jolie brune sur la présence d'un témoin qui allait rendre sa retraite <liflîcile. Madame Renaud le rassura en lui disant qu'elle allait envoyer sa cuisinière au marché, et que, pendant son absence, il aurait pour se retirer tout le temps nécessaire... et au-delà, ajouta-t-elle par une réflexion matinale de brune.

La servante étant partie, Fronsac s'habillait diligeamment. Tout à coup, la clef tourne de nouveau dans la serrure, la porte s'ouvre... c'est madame Michelin.., Qui pourra peindre la stupéfaction du duc et celle de Madame Renaud à cet aspect inattendu ? Ayant rencontré la vieille servante sur l'escalier, l'intéressante dévote l'avait priée de lui ouvrir l'appartement de sa maîtresse ; elle venait engager son excellente amie à déjeuner avec elle.

Le coup de théâtre était d'un genre tout à fait

312 LA GUANDE DÉVOTB

pitt'^resque... Ici, Fronsac, les yeux (\\e^, immobibiles ; là, in;i(laiiie Renaud ne sachant coniinent dérober sa honte. Près de la porte, madame Michelin, le visage pâle, la respiration haute, le sein agité ; à coté d'elle, l'honnête servante, la clef à la main, l'étonnement dans les yeux, un demi-sourire i sur les lèvres, et disant sans doute tout bas : « Peste ! madame n'est pas si veuve... »

L'affaire n'était pas facile à aiTanger; mais, comme madame Michelin s'était trahie et qu'elle avait besoin du secret, le duc parvint à rétablir la bonne intelligence entre les rivales; il les fit même s'embrasser; et la réconciliation* fut scellée par un déjeuner chez madame Renaud.

Mais il faut croire que la pauvre madame Michelin ne prit pas la chose aussi g-aiement que le chroniqueur du temps veut bien nous l'apprendre, car nous retrouvons ailleurs le dénouement de cette aventure.

Nous la donnons avec toute sa naïveté.

« M. de Fronsac est devenu duc de Richelieu par la mort récente de son père, qui laisse une fortune considérable, mais embarrassée, le défunt ayant été toute sa vie dissipateur. Au milieu des nombreuses démarches que les affaires de Richelieu exigent, il a dû ralentir un peu la marche de ses intrigues galantes, et celles qui avaient été conduites précédemment à partie double de ce roué avec mesdames Renaud et Michelin ; ni l'une ni l'autre n'ont eu signe de vie de leur amant en commun. Avant-

hier, le duc de Richelieu roulait avec fracas sur le boulevard, dans son riche équipage, lorqu'il aperçut M. Michelin qui marchait lentement sur l'un des côtés de cette promenade. Le miroitier était en j^rand deuil. Cette vue causa au jeune seigneur un saisissement douloureux. Il tire le cordon, fait arrêter son carrosse, et envoie un laquais prier poliment M. Michelin de venir lui parler. L'honnête marchand, selon le privilège de son état de mari, ignorait l'intrigue de sa femme avec Richelieu, bien que celuici l'eût racontée à tout le monde; il estimait, il chérissait même dans le séducteur un homme qu'il avait trouvé ardent à le protéger et à favoriser le débit de ses glaces... Peut-être ignorera-t-il toujours ce qu'il lui doit d'ailleurs. Michelin s'empressa donc de se rendre à l'invitation de son protecteur, qui, l'ayant vu suivre la même direction que sa voiture, le fit placer à côté de lui.

— Que signifie ce deuil? monsieur Michelin, demanda Richelieu.

— Hélas ! monsieur le duc, répond le miroitier en portant son mouchoir sur ses yeux, c'est le deuil de ma pauvre femme.

— De votre femme, s'écria le duc, dont le cœur venait de se serrer de manière à lui couper la respiration.

— Je la perdis, il y aura demain huit jours... La chère créature! le spectacle de son agonie est toujours là, devant moi... Je vois partout son visage angélique...

314 LA GRANDE DÉVOTB

— Ah! monsicMir, que vous inf r.iites riuil ! dit avec un bruyant soupir Richelieu, qu'agitait déjà un secret remord.

— Non, Jamais je n'oublierai ces beaux yeux bleus, à moitié éteints et tixés sur moi avec une tendresse suppliante dont je ne puis soupçonner hmotif!

— Grâce, grâce, monsieur Michelin !...

Et de grosse? larmes tombaient des yeux du débauché que déchirait un poif]jnant regret.

— Que monsieur le duc est bon de partager ma douleur ?... Ah ? j'ai toujours bien pensé que monsieur le duc était pour moi un respectable ami... Dieu vous bénira, excellent seigneur, il vous bénira.

— Assez Michelin, assez ! Vous me faites mourir.

— Que de reconnaissance ? ajouta le mari déshonoré en baisant les mains du perfide séducteur.

Puis il poursuivit :

— Oui, cette malheureuse enfant me regardait avec un air qui me perçait le cœur... Elle me serrait la main avec ses petits doigts glacés par la mort, et répétait à chaque instant, dans le transport qui l'agitait :

» Vous me pardonnerez ? n'est-ce pas mon-ieur Michelin, que vous me pardonnerez ?... Mon ( œur était tout à Dieu... J'ignorais que le démon pût prendre une forme si séduisante... Ah ! c'est qu'il était si beau, si beau !... Mais son âme... elle n'était pas changée... »

♦ Et la pauvre femme ajoutait avec un rire sinistre.-

LA. GKANnK DÉVOTE 315

« — J'ai vu son âme, et je meurs...

— Ah ! cessez cessez monsieur, cette terrible description ? s'écria le duc dont le visage était entièrement décomposé... Voulez-vous donc me déchim* K^s entrailles ^

— Pardon, mon digne protecteur, pardon ? Je sens que j'ai été trop loin... Mais quel ange j'ai perdu L.. Elle avait bien du respect pour vous, monsieur le duc: car, au moment où son àme allait s'envoler au ciel, elle m'a dit :

« — Quand vous verrez M. de Fronsac, vous lui direz que je meurs pour... »

« Elle n'a pu achever; mais un sourire céleste accompagnait son dernier soupir... La chère petite !... elle songeait sans doute à toutes les obligations que je vous ai.

— Monsieur Michelin, interrompit le duc d'un air sombre, vous m'avez dit que vous alliez rue du Temple : nous y voici... adieu !...

Le miroitier salua M. de Richelieu, descendit et s'éloigna tristement. Le pauvre homme était loin de penser qu'il venait d'exercer une terrible vengeance. y>

Il faisait fort bien de l'ignorer, car elle devait être bien fugitive pour l'esprit du roué et surtout pour sa conscience.

Tel était Fronsac, tel devait être Richelieu. Rois, princes et peuples ne devaient pas moins l'excuser toute sa vie.

Il' faudrait vingt volumes pour décrire cette

310 LA OHANDK DEVOTE

l)rillaiile existence; citons seulement son entrée à Bordeaux, où il fut envoyé comme gouverneur et alors qu'il était déjà maréchal de France.

Il ari'iva par Blaye, où des barques, que la vill'* de Bordeaux avait fait richement décorer, le conduisirent au port. Lorsqu'il parut, tous les bâtiments, tant étrangers que français, tirèrent deleuibord, et le Château-Trompette y répondit. Une musique militaire précédait son vaisseau, et, en arrivant à la place Royale, il trouva un arc-detriomphe où le Parlement vint le recevoir et le haranguer.

Ensuite, il monta à cheval, passa dans toute la ville, suivi de la noblesse de la province et de sa maison, magnifiquement vêtue, qui était également à cheval, et se rendit à la cathédrale, ou l'archevêque et le clergé vinrent au-devant de lui. Après le Te Deum, il fut reconduit dans le même ordre à l'hôtel du Gouvernement.

Jamais gouverneur n'avait été aussi magnifique ; il fut roi dans Bordeaux. Précédé d'une garde nombreuse, dont le capitaine était un très-bon gentilhomme, il ne négligeait aucune occasion de paraître avec éclat. Allait-il à l'église, des musiciens à ses gages attendaient son arrivée pour exécuter leur musique ; des gardes entouraient son prie-Dieu; on voyait partout l'appareil le plu^ imposant.

Il donnait presque tous les soirs des soupers de cent couverts. Il était ordinairement seul d'homme

à une table entourée de vingt-neuf jolies femmes. 11 était galant avec toutes, leur adressait quelques mots agréables, et s'il en préférait une, il cachait avec tant d'art son choix, qu'il ne pouvait donner de jalousie aux autres. Il disposait si bien les événements, qu'il se trouvait en tête-à-tète avec celle qui avait fait le plus d'inipression sur lui. Les plus faciles s'empressèrent de remplir ses vues; elles volèrent au-devant de ses désirs, et, non contentes de les satisfaire, elles voului'ent que les plus sages n'eussent rien à leur reprocher. De quoi ne viennent point à bout des femmes dans de telles dispositions ? Leurs mesures étaient si bien prises, que les femmes les plus honnêtes restaient, sans le vouloir, alternativement seules avec le maréchal qui, fort entreprenant et ne croyant pas à la vertu, manquait rarement d'en triompher.

On sait que les Bordelais aiment avec passion le jeu de la masse aux dés, que le Parlement avait proscrit plusieurs fois ; ils trouvèrent chez Richelieu de quoi satisfaire leur goût. Sur des autels dressés dans son salon, on sacrifiait souvent cent victimes à cette passion effrénée. Des négociants riches exposaient leur fortune aux hasards d'un cornet; des femmes ruinaient leur ménage pour courir la chance d'un dé, et des jeunes gens, entraînés par rexem[)le, ne rougissaient pas de voler leurs parents pour participer à ce jeu ruineux. On peut en donner une idée en disant que les valets de chambre du maréchal partagèrent dans un carnaval

pour quarante mille livres de cartes et de dés. La dépense s'accrut dans chaque famille; les femmes, qui ne cessèrent jamais (rétre tourmentées du désir de plaire, étudièrent y)lus particulièrement cet art raffiné et si dispendieux de la toilette ; les modes se succédèrent, et les filles, qui renchérissent encore sur celles qu'on invente, attirée^ dans Bordeaux par la facilité du gouverneur, admises mêm^dans son hôtel, donnèrent bientôt le ton auxautre^ femmes, soit dans les assemblées, soit au spectacl»^. Le nombre s'en accrut prodigieusement, et le scandale à proportion. Qu'une courtisane fût jolie, tout ce qu'elle pouvait faire de mal restait impuni; elle venait essayer l'empire de ses charmes sur Richelieu, et elle en sortait toujours victorieuse et enhardie à braver de nouveau les lois.

Une autre fois, il fut envoyé à Vionne comme ambassadeur. Voyons quel faste il y dôploya. Jamais, raconte-t-on, ambassadeur n'avait paru avec un tel cortège. Il y avait soixante-neuf carrosses à six chevaux, et six autres, également à six chevaux, de la plus grande richesse.

Le carrosse de corps de l'ambassadeur était garni, au-dedans et au dehors, de velours cramoisi tout couvert d'une broderie d'or en relief avec des franges d'or ; les quatre panneaux étaient garnis des armes de l'ambassadeur, brodées en relief, avec des cartouches; son chiffre, brodé de même, remplissait les petits panneaux de? côtés ; le grand panneau de derrière était chargé d'une broderie en relief, ainsi

ç[ue l'impériale, dont le velours était couvert de gros branchages de bi'oderies d'or, aussi en relief, [jui, se réunissant dans le milieu, formaient une espèce de fleur.

Les chevaux étaient bai-brun; les harnais de velours cramoisi couverts de plaques d'argent doré et de point d'Espagne d'or, et les aigrettes de plumes cvamoisies mêlées d'ornements d'or. Le second, de velours bleu, de la même richesse, avec les attributs [le la Paix; les chevaux, gris-pommelé; les harnais brodés en or, de même que le velours du carrosse; les plumes bleues et ornements en or. Le troisième carrosse, de velours vert brodé d'ur et franges de même ; l'impériale, surchargée d'ornements de bronze doré ; les chevaux Isabelle, harnais pareils en broderies, et plumes vertes garnies en or. Le quatrième carrosse était en velours jonquille, tout couvert de broderies d'argent, avec des franges d'argent ; sur l'impériale, les ligures de la Prudence, du Secret, etc.; six chevaux noirs d'Italie, les harnais pareils au velours du dedans, couverts de plaques et de broderies d'argent, avec des plumes jonquilles mêlées d'argent. Les deux autres carrosses étaient, l'un de velours gris de lin, brodé en or, harnais et plumes pareils, et l'autre de velours rose, brodé en argent ; chevaux alezan brûlé ; harnais roses, avec plaques et broderies d'argent ; plumes 3t aigrettes assorties.

La suite était aussi brillante : six coureurs habillés de velours rouge entièrement galonnés

.*i20 I,A G HA nui; DKVOTIî

(r;irf,^ent, le reste de leur habilloment on étofte (l'ar{,^ent et franges.

Comprend-on pourquoi un tel homme fut adoré des femmes ?

Il le fut de tout temps et à tout âge, et nous trouvons dans sa galerie amoureuse, à côté de madame Michelin, les plus grands noms de l'époque. Citons au hasard. Madame d'Averne, la maîtresse du Régent, qu'elle trompait fort agréablement au proiir de Richelieu ; la comtesse de Battimani, la princesse de Bournonville, qui dit :

« Je me meurs d'envie de vous voir, du moins un moment, et de pouvoir vous embrasser et vous dire par moy-même tout ce que je ressens. >

La duchesse de Contades, la duchesse de Gontaut, madame de Guesbriant, madame de La Manellière, madame de La Popelinière, la duchesse de Lauraguais, la duchesse de Montmorency, la marquise de Nesles dont la lettre de rupture est de< plus singulières, surtout au point de vue de l'orthographe.

Les plus courtes folies étant les meilleures, elle le prie de ne point la venir voir.

« Je suis persuadée que vous n'avez nulle sorte d'amitiez pour moi : ainsy il est mutUle de continuer une cliosse qui, à la longue, vous deviendrait très-désagréable. »

Elle lui recommande le silence sur ce qui s'est passé entre eux et l'assure qu'il peut compter sur elle tant qu'elle vivra.

La duchesse de Vaujours. la marquise de Ruffec

qui lui écrit, en lui donnant un rendez-vous, qu'elle éprouve à l'aimer un plaisir qu'elle ne connaissait pas. Elle ne se flatte pas de pouvoir le fixer.

« Celle qui fera en vous ce changement est bien aimée de Dieu, et j'aimerais mieux cela que le beau paradis qu'il nous promet. »

Puis la comtesse de Parabère, la duchesse de Modène. la marquise de Tencin, la duchesse de Villeroy.

Mon Dieu ! comme nous en oublions ! Et le moyen de les nommer toutes?... Nous oublions aussi qu'il ne s'agit pas de saluer l'aurore d'un nouveau règne, mais d'enterrer celui que nous avons traversé.

Voltaire va succéder à Descartes, et Fleury au cardinal de Richelieu.

Voici venir les Parabère et les Pompadour, en attendant les Dubarry. Comme femmes auteurs ou présidentes des coteries littéraires, dit M. Cousin, nous trouvons les Dufîand, les Grafïîgny, les Geof- IVin, les Duchâtelet, c'est-à-dire, excepté mademoiselle Aïssé et mademoiselle Lespinasse, pas une femme véritable. Un peu de savoir en mathématiques et en physique, quelque bel esprit, aucun génie, aucune âme, nulle conviction, nul grand dessein ni sur soi-même ni sur les autres, telles sont les femmes du dix-huitième siècle. Pour le moment, délaissons-les pour les personnages graves qui nous réclament. La vieillesse est venue et la mort n'attend pas.

.'iL^2 LA (iHANDE DEVOIR

Les (Joriiiers coups de feu. — L'abbé Dubois. — Ix^ fK)nhomme Otiieille. — Le tour de I-ulli. — Un prince qui meurt sans coiife«i>ion. — La dernière heure du prand CoHde. — Ffriéloii au tombeau.— Hier BoulUers, demain Boileaa. — Ninon de Lenclos va disparailrt et sœur Louise de la Miséricorde s'évanouir. — L'abbé de Pompadoiir et où il est prouvé que la mort ne laisse pas que des impressions tristes. — Nos comptes réglés avec Ninon. — Un salut â Voltaire et à Saint-Evremonil. — Comment moarut leçrrand philosophe.

Cependant, les supplices se continuaient dan- le Midi. L'abbé Chayla avait eu des successeurs, et madame de Maintenon, dont la cour proclamait la sagesse et la piété et le grand roi les vertus, ne parlait que de mort et de confession.

Mourir n'était rien du moment qu'on se confe.ssait. !

Un châtiment terrible et qui était seul réservé aux grands coupables eût été de donner le coup de grâce à un malheureux sans lui avoir permis préalablement de s'agenouiller devant un abbé, afin qu'il eût le temps de déclarer qu'il se repentait amére-

ment de fautes qu'il n'avait pas commises et qu'il était enchanté du Dieu qui permettait qu'on le tuât, des saints qui ne le protégeaient pas, du roi et de madame de Mainte*ion qui avaient ordonné sa stran- <rulation.

Oh! les braves gens qui auraient pu demander ([u'on le pendit et qu'on prolongeât son supplice deux heures de plus.

Il est de fait que les bourraux étaient logiques. Du moment qu'ils avaient le pouvoir de faire tout le mal possible, il fallait leur savoir gré de la modération.

C'est égal, Dieu a bien fait de limiter la vie de l'homme et les souffrances humaines. Autrement, et en son nom, les hommes se fussent arrogé des droits terribles.

Ici, ils étaient d'une bonté si parfaite que les poètes chantaient leui gloire. Un homme, un huguenot, un hérétique vivait dans le péché et le crime, attendant la damnation éternelle; un moine se présentait, le confessait et le faisait brûler vif.

Quelques heures de souffrances terrestres contre toute l'éternité de jouissances divines...

Mourir catholique au lieu de vivre hérétique!

N'était-ce pas une vraie bénédiction du ciel; et si les protestants n'avaient pas été endiablés, n'eussent-ils pas remercié la Providence de leur envoyer un bon moine qui avait d'une main un christ et de Tautre un poignard ?

Madame de Maintenon ne se sentait pas de joie

321 L\ (ÎUANDK DKVOTK

de son zèlo reli<,Mf?ax. Les pnHres ne l'avaient «levée que pour servi!* i'Kglise, elle obéissait à sa mission. ElUi était dans son rôle. Madame de Mon. tespan était piou<e, mais trop orgueilleuse, mademoiselle de La Vullière était pieuse aussi, mais longtemps elle n'avait cru qu'à un Dieu d'amour et de bonté. Ce n'était pas cela qu'il Tallair. Le besoin du temps demandait un Dieu farouche et cruel. Comme la terre quelquefois soupire après la pluie du ciel, l'Eglise, à cette époque, soupirait après des torrents de sang. La Montespan avait été reléguée comme un meuble inutile; mademoiselle de La Vallière, sous le voile de la pénitente, pleurait fautes et implorait la bonté divine pour des crin; imaginaires; madame de Maintenon triomphait >■' promenait dans le Midi sa torche incendiaire.

Mais les malheureux ne se laissaient pas brùl< r sans colère. Ils se révoltaient. Jean Cavalier faisai' des prodiges. Le maréchal de Montrevel malgré sordonnances et ses ordres sanguinaires, n'était pas toujours vainqueur.

Nous ne suivrons pas l'habile et courageux chef dans ses opérations, cela nous entraînerait trop loin, mais nous n'avons pas été fâché dans le chapitre précédent de montrer que les protestants, qui étaient alors les libres-penseurs d'aujourd'hui, n'avaient pas que des victimes' à opposer aux bourreaux de madame de Maintemn, mais aussi des soldats intrépides et un chef comme l'armée royale, gorgée de bénéfices et de privilèges, n'en offrait pas.

LA GRANDE DÉVOTE :i2o^

Somme toute, néanmoins Tarmée était encore ce qu'il y avait de meilleur, et pendant qu'elle se faisait tuer, pour la plus grande gloii-e des tonsurés, ceux-là menaient une vie de débauches et de scandales. Le cardinal Dubois avait déjà des prédécesseurs.

Témoin l'abbé de Vatteville.

L'abbé de Vatteville finissait en Franche-Comté une vie souillée de vices et de crimes qui ne le privèrent ni des grâces du saint-siége ni de la faveur de Louis XIV. Vatteville était chartreux. Un jour il fuit son couvent. Le père supérieur le saisit au moment où il va franchir la muraille; celui-ci se retourne, brûle la cervelle au père et disparait.

Arrivé le lendemain au soir dans une auberge, où il ne trouve pour toutes provisions que deux énormes poulardes, Vatteville exige que l'hôte les lui serve toutes deux. Un voyageur survenant et affamé représente au vorace religieux que deux poulardes sont trop pour un seul homme, surtout quand un autre homme n'a rien à manger. Vatteville n'admet pas le raisonnement, il tue encore, se sauve, s'embarque et arrive en Turquie.

Ce chartreux défroqué était un drôle ambitieux et adroit (*). Moyennant la soustraction d'une bagatelle, le voilà mahométan ; il devient pacha, commande en Morée les Turcs armés contre Venise, le.«5 lait triompher d'abord, les trahit ensuite d'après

(I) Mémoires du lemps.

'i2(^ LA (iHANOK DKVOTI-:

les instigation^ de la coiir de Rome, dépose le turban, reprend la calotte, nccjmrt aux pied;* du saint-siége, .s'amende et redevient soudain blanc comme neige, après deux meurtres et une apostasie.

Mais qu'est-ce que cela, un abbé apostat. Nous avons parlé de Dubois, voyons comment son apparition fut saluée.

« Monsieur a donné au Jeune duc de Chantre son lils, de singulières étrennes dans un sou>gouverneur nommé Dubois, espèce d'abbé qui, selon l'opinion générale, ne prit point les premiers ordres, et pourrait bien n'avoir jamais reçu ni la communion ni le baptême. Mais grâce à la multitude de belles connaissances qu'il a su se faire chez toutes les coiffeuses et derrière les coulisses de nos théâtres, Dubois vaut beaucoup mieux que mon neveu l'abbé: aussi ne serais-je pas surpris qu'il allât un jour plus loin dans les dignités ecclésiastiques : on sait jusqu'à quel point de semblables qualités ont réussi â M. de Paris. Le nouveau sousgouverneur de M. le duc de Chartres est le fils d'un apothicaire de Brives- la-Gaillarde. .J'ignore comment il aborda les premières parsonnes avec lesquelles il se mit en rapport en arrivant â Paris ; mais il s'est fait des protecteurs, et le voilà maintenant â même de voir face à face des personnage.^ d'une haute distinction. »

En effet, nous allons le voir bientôt aborder la scène politique. Mais à l'heure qu'il est, la mori nous occupe plus que la vie.

LA GRANDE DKVOTK 3'^^7

Oublierons-nous, en effet, Corneille que nous avons vu jeune et brillant, lisant sa pi'emière tragédie chez Ninon de Lenclos, et qui payait alors son tribut à la mort?

Corneille avait commencé à travailler en 1625. Orateurs, philosophes, poètes, prosateurs, artistes, s'inspirèrent de ses vastes conceptions ; sans Corneille, nous n'aurions eu peut-être ni Pascal, ni Molière, ni Bourdaloue, ni Boileau, ni Fléchier, ni Racine, ni Bosuet.

Un jour, Corneille étant venu à la Comédie après avoir été deux ans sans y paraître, les acteurs s'interrompirent d'eux-mêmes ; le grand Condé, le prince de Conti et une foule de seigneurs qui se trouvaient sur le théâtre se levèrent ; les spectateurs des loges suivirent cet exemple, et le parterre fit entendre un tonnerre d'applaudissements, qui recommencèrent entre chaque entr'acte. Corneille, dont la modestie égalait le talent, eut toutes les peines du monde à se soustraire à cette sorte de triomphe, qui le gênait plus qu'il ne le flattait.

Avant que le père de la tragédie laissât une place vacante à l'Académie française, Despréaux y avait pris la sienne. Ce j^rand critique fut admis parmi les quarante le premierjuilletde la présente année, et Corneille mourut le V' octobre.

Ce fut ensuite le tour de LuUi, assez drôle de personnage, parait-il, mais dont le mérite était incontestable.

Il avait l'oreille très-fine. Aux répétitions, il dis-

.'{28 I.\ (iHANDH DKVOTK

lin^uuit d'un bout à l'autre du théàti'e; une note r.iiisse tirée d'un violon in^i'at ou maladroitonifMit touché; furieux, il courait au musicien, et s'einparant de son instrument, le lui brisait sur le dos. ('et acte de colèi'o était le signal d'un bienfait: Lulli emmenait l'artiste maltraité diner avec lui, remplaçait l'instrument l)risé, et renvoyait son homme plus ou moins ivre.

Lulli était gai, mais de cette gaieté qui dégénère trop souvent en licence; comme tous les Italiens, cet artiste avait la pantomime vive et animée; dani un repas, c'était le bouffon des convives, et Molière disait un jour à table :

— Messieurs, au théâtre je me chargerai volontiers de vous faire rire; mais ici, c'est l'affaire d( Lulli.

Cet habile musicien, que les secrétaires du ro avaient, à grand'peine, laissé admettre dans leui compagnie, était un petit homme de mauvaise mine sale et négligé dans ses manières comme dans se; habits. Ses yeux bordés de roug'i, ronds impercep tibles, brillaient d'un éclat vif; c'était l'étincelle d« l'esprit et de la malignité. Il régnait sur sa figur» un mélange de plaisanterie, d'inquiétude et d« dureté qui constituait une physionomie bizarre, oi l'expression du libertinage dominait tout autri caractère. '

Lulli succomba à l'âge de cinquante-quatre ans pour s'être frappé le bout du pied avec sa canne, e: battant la mesure à une répétition. Le genre de vi

LA (iHANI)K DÉVOTE 'S2i)

|ue menait cet artiste envenima tellement sa blessure, qu'il fallut lui couper le petit doigt, et la mort ■suivit de près cette amputation. Le lirivilége de ropêra resta à sâ veuve. x>

Mais il ne mourait pas que des hommes de L>énie. il mourait aussi des princes. Témoin leprince ie Conti qui tut atteint de la petite vérole.

Il ne laissa i)oint d'enfants et son nom fut continué au prince de La Roche-sur- Yon. Ce qui désola la cour, c'est que le défunt mourut sans confession.

Puis ce fut le tour du grand Condé.

« Le grand Condé n'est plus, s'écria-t-on : voilà la France veuve de:s deux plus grands généraux (qu'elle ait eu.

Jeune, le g-rand C(»ndé eut, en morale comme en politi(iue, des principes peu solides, disons tout, peu honorables : tous les partis le trouvèrent inconstant dès qu'ils cessèrent de pouvoir servir sa vanité ; toutes les femmes le virent infidèle quand il ne trouva plus de plaisirs auprès d'elles. Ce prince n'estimait dans le sexe que les perfections du corps ou les qualités qui servent à lès faire valoir :

« La vertu d'une femme, avait-il coutume de dire, c'est sa beauté ; son esprit consiste dans l'art do plaire et de se rendre à propos. »

D'après cette manière de penser, les dames eurent peu à se louer des égards du grand Condé, qui, s'étant fait une galanterie fort agissante, ne s'arrêtait guère aux délicatesses du sentiment ni même aux limites des bienséances.

ii30 LA QUANDB DÉVOTB

Lorsque ce général commandait les armées, il s'était formé autour de lui une école de tendresse efïective que touchaient rarement les représentations de la pudeur ; les jeunes gens de cette cour arrivaient pour l'ordinaire au but d'autorité, ce qui leur iit donner le nom de pptits-ruaîtres. Ce nom est devenu le synonyme d'avantageux, hautain, hommes à prétentions; espèce fort déplaisante dont le grand Condé dut se repentir plus tard d'avoir été le chef.

Hélas! tous s'en allaient; après celui-ci, celui-là; hier Fénélon, aujourd'hui B^ufflers. demain Boileau.

Quant à Boileau, sa mort laissa aussi des regret-. Si on blâme sa vie publique, sa vie privée ne trouve pas de détracteurs. Despréaux n'eut pas à se reprocher une action méchante, affirment ses contemporains, et sa mémoire est embellie de beaucoup de traits d'une haute vertu.

Mais puisque nous sommes sur le chapitre de la mort, égayons donc le sujet, s'il est possible, et réservons nos larmes pour la fin de ceux que nous avons longtemps suivis et aimés. L'heure, pour Ninon de Lenclos et pour sœur Louise de la Miséricorde, ne va pas tarder à sonner.

L'abbé de Pompadour était mort sans avoir fait de testament. Ses héritiers chargèrent un procureur de recueillir pour eux la succession, de payer les dettes du défunt, et de les envoyer en puissance de ce qui resterait de ses biens. Or, un matin, l'an-

LA GRANDE DKVOTB 331

cien domestique de l'abbé entra chez l'homme de chicane, qui l'avait mandé pour lui payer une année de gaffes.

— Signez cette quittance, lui dit le procureur, comptez votre argent et laissez-moi.

— Voilà bien mes gages, répondit le laquais après avoir sig-né ; mais ce n'est pas tout.

— Comment, ce n'est pas tout !... Si l'on voulait écouter ces gens-là, jamais on ne serait quitte ave3 eux.

— Ne vous fâchez pas, monsieur le procureur, je suis un honnête g-arçon et je ne réclame que mon dû.

— Ah çà ! que diable me chantez-vous là, bonhomme ? Votre dû, ne l'avez-vous pas ?

— Eh ! non, monsieur; vous ne comptez que l'année de g'iges, l'année de bréviaire reste à payer.

— L'année de bréviaire ! que voulez-vous dire ?.. .

— Vous n'avez donc pas pris note de cela? Mais je sais incapable d'en imposer. Le bréviaire avait été réglé entre moi et monsieur l'abbé à raison de six livre par mois...

— Allons, vous perdez l'esprit'...

— Du tout, monsieur, et je ne veux pas perdre davantage mon argent... J'ai lu pendant douze mois, ainsi soixante-douze livres me reviennent encore.

— Vous avez lu, mais quoi donc, maraud ? car la patience m'échappe. . .

— Eh ! mor bleu ? j'ai lu le bréviaire de M. l'abbé de Pompadour, dans son antichambre, matin et soir...

•^'^- LA OHANDR DKVOTK

— lïein î quoi ! le bréviaire d'un abbé crosse et niitré, lu par son laquais!.. Et lui?

— Il avait bien autro chose à pen^^er, ma foi ! Ce marché était conclu depuis dix ans entre nous, et Dieu sait que je n'ai pas escamoté un verset à mon maître?

— C'est juste, mon garçon, c'est très-juste, toute peine mérite salaire, dit le procureur en mouillant ses papiers de larmes d'hilarité qu'il répandait; voilà votre année de bréviaire, c'est de l'argent bien gag-né, etl'abbé dePompadour réglera là-haut, comme il pourra, ce compte-là.

En attendant, région^ le n')tre avec Ninon de Lenclos. Celle-ci a mis le temps pour mourir et elle a droit au repos; n'abusons pas de sa patience.

Le roi n'était plus jeune. Autour de lui tout vieillissait. Sur les ruines de toutes ces splendeurs et de toutes ces gloires. Ninon de Lenclos, seule, reste éternellement belle, éternellement adorée.

Cependant l'âge la gagne comme le> autres ; mais elle semble réserver son dernier, son plus gracieux sourire pour la mort qui va l'atteindre.

Elle avait quatre-vingt-dix ans, lorsqu'un jour le hasard, raconte Méry, jeta sur sa route un trèsjeune collégien, élève des jésuites, dont le regard vif et la physionomie spirituelle la frappèrent.

Mais cet enfant, qu'elle se plaisait à faire causer, laissait échapper déjà des paroles aicerbes, incisives, et de sa lèvre pincée le sarcasme débordait.

Ninon, moins rapprochée de la tombe, eût réussi peut-être à corrigerces amertumes de l'intelligence ^t du cœur; mais elle ne put que léguer des livres au collégien, et mourut, prévoyant que bientôt N'oltaire, enfermé sous les verroux. de la Bastille, y méditerait ses vengeances, et que le cadavre de li')uis XVI serait insulté par le peuple sur la route (Uî Saint-Denis.

Ce fut une gloire pour Ninon de Lenclos de deviner la destinée de trois hommes uniques et inimitables : Corneille, Molière, Voltaire. Elle fut la première à applaudir le grand poète, la première à deviner le grand comique.

Elle mourut en prédisant à Voltaire la puissance (le son esprit.

Mais ce dernier est tout jeune, il commence la vie et d'ailleurs nous allons le retrouver au lit de mort de la pécheresse; occupons-nous de la femme étonnante qui, après avoirvu plusieurs générations [) isser devant elle, allait enlin faire ses adieux à ce monde qu'elle pouvait se flatter, sinon se féliciter de connaître.

Ninon fut belle jusqu'à la caducité de l'âge : à <iuatre-vingts ans elle inspirait encore de violentes passions, dit Capefigue. Elle finit sa carrière amoureuse par une aventure avec un homme, nouvel lennnt sorti des jésuites, et mourut à Paris en 1705. I^]l le avait eu plusieurs enfants; l'un de ses fil 5 est mort officier de marine, l'autre fils, nommé le <*hevalier de Viliers, a l'ait beaucoup parler de lui

.'^.H LA UKANDK DÉVOTK

par la maniôre tragique dont il finit ses jours. Il devint amoureux de Ninon sans savoir qu'elle fut sa mère, et lorsqu'il eut découvert le secret de sa naissance, il se poignarda de désespoir.

Mademoiselle de Lenclos eut toujours p.jur maxime inviolable de ne jamais rien recevoir de ses amants, ni même de ses amis. Lorsque la vieillesse et la mauvaise santé eurent multipliés ses besoins, M. de la Rochefoucauld et plusieurs autres de ses amis lui envoyèrent des présents et des secours considérables; elle les refusa constamment. En un mot, si mademoiselle de Lenclos eut été d'un autre sexe, on n'aurait pas pu lui refuser le titre du plus honnête et du plus galant homme qui fût jamais.

Saint-Évremond, qui a été son amant le plus lidèle, et qu'elle a aussi peut-être le plus aimé, n'est mort que deux années avant elle.

« Venez-vous? > lui écrivait-il.

» Attendez-moi un peu, » lui répDndait-elle.

Saint-Évremond était pressé, il partit devant.

Se sont-ils rejoints?

Mais son tour arriva, et voici comment sa mort est racontée par un contemporain.

Ninon de Lenclos, si longtemps fameuse par sa beauté, sa galanterie et son esprit, mourut le 17 octobre, à cinq heures du soir, dans sa maison, près de la rue des Tournelles; elle touchait au complément de sa quatre-vingt-deuxième année. Se sentant fort mal au moment où le soleil couchant dar-

dait sur elle son dernier rayon, Ninon pria sa femme de chambre de lui ouvrir la croisée :

— Je veux, dit-elle, voir cette lueur d'un jour qui s'éteint comme moi.

Que l'éclat de ce rayon est doux ! Je regrette qu'il n'emporte pas ma vie avec lui.

Elle parlait encore quand on lui annonça le curé (h; sa paroisse, qui venait chez la pécheresse essayer de sauver son âme.

— Je vous sais gré, monsieur, lui dit mademoi- -idle de Lenclos, de votre démarche auprès de moi... Je crois à l'excellence de votre mission; je crois à refflcacité de la pénitence; je serais même disposée à me confesser... Mais, ajouta-t-elle avec un sourire imperceptible, il me reste trop peu de temps pour un tel ouvrage... Bénissez-moi, et que Dieu me pardonne...

Un instant après, Ninon n'était plus.

On ferait un livre bien intéressant des archives de Ninon; il y a là de l'esprit et du sentiment de toute nature. On a trouvé chez elle des déclarations d'amour, des madrigaux, des acrostiches, des romances, des bouts-rimés dans tous les meubles. Il y avait des billets doux dont l'écriture révélait des passions contemporaines de Louis XIII.

Ce livre a-t-il été fait? Nous ne savons. Nous l'avons essayé (') et il reste peut-être encore à faire. Un écrivain consciencieux, M. Emile Colombey, l'avait

(1) (hmfessions de Sinon de Linclos, parKug. Moret, fort vol. iii-l.!.

830 I,\ (JKANDi: DliVOTK

l'ait avaiii nous et avec plus de talent. Qu'on en juj^'e par cette dernière pa^^e.

Mademoiselle de I^enclos conserva jusr^u.i n un sa rare intelli<^^ence et sa grâce incomparable. -Madame de Maiiitenon, pour gagner le silence de son ancienne amie, lui avait fait offrir en 1080 un appartement à Veisailh's. Mais mademoiselle de Lenclo^ avait décliné cet honneur; elle devait mourir au milieu de sa cour, ou du moins dans son I^ouvre.

Chàteauneuf fut le dernier visiteur qu'elle reçut. C'était un abbé de l'encolure de Gédoyn er qu; avait marché sur ses traces avec un égal succès. 11 était accompagné d'un enfant de onze ans.

— Comment te nommes-tu ! demanda au bambin, d'un accent afïiiibli, mademoiselle de Lenclosa demi-couchée dans un fauteuil.

— Arouet, répondit-il en dévorant des yeux 1. riche bibliothèque qui tapissait toute la chambre.

— C'est mou filleul, ajouta l'abbé, le fils d'un trésorier de la chambre des comptes.

— Qui ira loin, si j'en crois sa mine singulièrement éveillée, ajouta mademoiselle de Lenclos. Il a devant lui une destinée retentissante... Oui, de telindices ne trompent point... Quel front ! et surtout quelles lèvres ? elles sont si fines qu'il faut y regarder de près pour les distinguer... Le méchant railleur qu'il fera ! Mais où étudie-t-il ?...

— Chez les pères jésuites du collège Louis-le- Grand, repartit Chàteauneuf.

— Ah! ah! ah! comme je rirais là-bas, s'il

LA GUANDF. Dl'lVOTH 3^7

m'était donné (le le voir m ordro la dévote compaj^nie.

— Oh ! mademoiselle, plaisanter ainsi dans un moment aussi solennel !

— Allons, ne prêchez pas, l'abbé, puisque vous voulez que je redevienne grave... Et toi, petit diable, avance ici et lève ton nez pointu... Tu aimes les livres, n'est-il pas vrai?... Eh bien! voici quel- ((ues écus qui devaient servir à augmenter ma bibliothèque; ils serviront à commencer l.i tienne... »

Mademoiselle de Lenclos étendit ses bras, non sans dilliculté, et prenant une bourse bur un des rayons, hi mit dans la main du jeune Arouet dont les yeux se trempèrent de larmes. Après avoir deviné Voltaire et sa mission, elle lui fournissait ses premières munitions de guerre.

— Avez-vous fait appeler un prêtre? demanda ensuite Cliàteauneufà mademoiselle de Lenclos que la mort envahissait visiblement.

— Voilà mon confesseur, » répondit-elle d'une voix éteinte en montrant son Montaitjne qu'elle tenait sur ses genoux.

L'abbé secoua tristement la tête, ei, disant un suprême adieu à la mourante, se hâta d'emmener son tilleul, pour l'arracher à un spectacle qui , du reste, n'avait rien de lugubre.

— Si l'on pouvait croire comme madame de Chevreuse, murmura mademoiselle de Lenclos. qu'en quittant cette terre on va causer avec tfui -

338 LX UUA.NDIi DÉVOÏli

ses amis dans l'autre monde, il serait doux de k^ pen^oi .

Puis sa tête s'inclina, sa bouche se contracta légèrement...

Elle était morte.

Que toutes celles qui lui jetteront la pieri-e s'interrogent froidement.

«On peut avoir moins d'esprit et plus de cœur, répondront-elles.

Cela est vrai, mais s'il est prouvé que Ninon a eu beaucoup d'esprit (*) rien ne prouve que le cœur lui

(1) La littérature delà Fronde disparais naît d'une façoa absolue, soit dans les hommes, soil dans les idées , l'esprit général de la société de Scarro.i et de madame Scudéry était aussi étranger à la génération nou- ^eUe que les écrits et les souvenirs de la Ligne : le Marais, le Temple. les salons de Ninon de Lenclos et du duc de Vendôme, étaient les seuls débris vivants de l'opposition : on s'y gênait peu dans les mœurs et lans les paroles. Ninon semblait jouir d'une sorte d'impunifé ; ses anliennes liaisons avec madame Scarron autorisaient tout, et elle s'était permis, dans sa correspondance avec Saini-Évremond exilé, ce joli mot qui courait partout sur madame de Mainienon, que Ninon appelait ma- 'lame de Maintenant ; mais madame de Maintenant durait toujours, on taisait à la cour quelques aoëls bien secrets contre la marquise de Mainienon :

On peut sans être satirique.

Trouver le règne assez comique.

Voyez cette vieille c ,

Comme elle conduit cet empire:

Si nous n'en mourions point de faim, *

Nous en pourrions mourir de rire.

En vain elle invitait ses amis â changer de mœu-'s ei de vie. afin de venir à la cojr auprès d'elle : Ninon de Lenclos se trouvait heurejse de son solon, de ses épigramraes, de son indépendance. Uien ne peut se compare' à la joie que les esprits un peu rancuneux éprouvent de quelques bous mots lancés contre un système qu'ils n'aiment pas ; cela vaut la fortune, les grandeurs du monde et de la cour.

ait manqué. Somme toute, qu'elle ait été ce qu'elle a voulu, elle a vécu semant le rire et la p:aieté au milieu d'un monde gourmé. Que Li terre lui soit légère ? Son âme est où il plaît à Dieu, mais son esprit est avec nous, car elle a résumé toute une époque et elle appartient à l'histoire.

Niium, d'ailleurs, était l'épicurienno que vous savez, dit (lapetîgue elle airohil la joie elles plaisirs; pourquoi les aurait-elle écliaiigéîcontre les tristes grandeurs de Marly et la vie d'eunui de sa vieille amie madame de Mrt.nteuon ? Si elle avait perdu quelques-uns des épicuriens, amis du vin, de l'amour et «le la table, lele que Cliapelle et Hachaumoni, elle avait trouvé dans La Fare et (lliaulieu de digues héritiers do celte vie gra^'ionse et douce. La Kare soupail avec Ninon tous les jeudis. Ce brave soldat, sous-lieutenanl des gendarmes du dauphin, puis capitaine d'une des compagnies des ganits-du-corps de Monsieur, était l'inséparable de ce cliarmant abbé de Chauliou, l'hôte assidu de Ninon, celui liont Voltaire disait plus tard.

La biiilant abbé de Chaulieu, Oui chantait en sortant de table.

Mais tout (k la déjà n'était plus.

'MO I,A OHANDK DHVOTK

Les regels qu'inspire un grand ministre. —Le pouvoir de l eau de HaUiruc, ou la puissance occulte de madame de Maintenon. — Le sort de Fouqiiel. — Le tour d'une comôdienae. — L'élève et l'ainaote Uc Hacins. — Un aiiieu à la Ctiampmeslé. — La misère piibliqae. — I.es imturs parisiennes de ce lenip-- l<i. — Li raae des | etits cliieris et des perruques — L'ordre de la Mouoli». - Les masipies de velours. — La défaite de larmée iVançaisa. — Le plus grand crime de ce temps-là. — Un rem'^'df; par sympathie. — Bataille de con'"esseurs. — In siiccesseu'- au père de La Chaisj. — Les femmes de la cour.

C'eit aii^si à cette époque que mourut Louvois, la geJlier de l'hoimne au masque de fer. le ministre puissant et l'ennemi de madame de Maintenon.

Cette mort arriva subitement sans que rien fût de nature à la faire prévoir, à cinq heures du soir, le 16 janvier 1691. La surprise fut grande: on s'in- <|uiéta. On apprit qu'au conseil, chez madame de Maintenon. il s'était senti un peu indisposé, et que le roi l'avait forcé de s'en aller; qu'il était retourné à pied chez lui, où le mal avait subitement augmenté : qu'il avait demandé son fils Barbezieux, e: que celui-ci, quoiqu'il fût dans le même hùtel et

L\ QBANDE DEVOTE 311

qu'il n'eût pas perdu une minute pour accourir, était arrivé en retard.

Voici alors ce qu'on racontait : que dans un entretien la veille avec Louis XIV, ce dernier s'était emporté, et que le ministre, jetant sur la table une liasse de papiers, s'était écrié :

— Sire, on ne peut vous servir.

11 était sorti très-agité, et on l'avait entendu dans la soirée plusieurs fois murmurer :

— C'en est fait, je suis perdu.

Il le répétait encore, lorsque, vers onze heures du soir, il reçut une lettre de madame de Maintenon, (^ui lui annonçait que l'orage étant passé, il pouvait, le lendemain, se présenter au conseil. Il y alla. Louis XIV ne lui montra aucune colère : il lui paria avec calme ; une sorte de sourire erra môme sur les lèvres de Sa Majesté en l'entretenant. Mais Ivouvois ne se. méprit pas à ces signes : il était accoutumé depuis vingt-cinq ans à pénétrer les plus secrètes pensées de son maitre. Le ministre vit que son empire, son influence, la confiance du roi, en un mot tous les éléments de sa vie étaient anéantis sans retmir.

Le marquis s'éloigna, emportant la c<^rlitu(le de sa disgrâce et sans doute, le trait mortel qu'elle venait d'enfoncer dans son cœur. Rentré chez lui, il avala avec une sorte d'avidité un grand verre d'eau de Balaruc, dont il avait toujours une aiguière reni])lie sur la cheminée de son cabinet, et il tomba subitement dans son fauteuil.

;M*^ I.A CiFtANDK DHVOTK

On entra quelques minutes apre'>, Lmvnjs n^naii plus... On le trouva assis, les jambes écartées, la lète rejetée en arrière, les mains pen»lantes. Le ministre avait rendu le dernier soupir, sans la plus léf^ère convulsion.

Maintenant, doit-on attribuer cette mon subite au chagrin, à l'eau de Balaruc, ou au poison ? On ne sut jamais au juste, mais toujours est-il. que le corps de Louvois ayant été ouvert, le bruit se répandit que les médecin^ avaient trouvé destrare< d'empjisonnement. Quand on annonça à Louis XIV la mort de Louvois, il laissa entendre pour lui. cette parole compromettante :

— Le malheureux! il aura craint le sort de Fouquet...

Puis, tirant un papier, il le déchira. Quelques débris, rapprochés par la curiosité d'un courtisan, ont fait reconnaître une lettre de cachet où l'on a pu lire le nom de Louvois.

Le roi, triste, pensif, le visage pâle, la respiration haute, allait descendre dans les jardins, lorsqu'il rencontra au sommet de l'escalier un oflfîcier de Jacques II, revenu en France depuis peu de jours, et qui envoyait ses compliments de doléances à Sa Majesté sur la mort de son ministre de la guerre.

— Dites au roi mon frère, répondit Louis XIV. que la perte peut se réparer, et que ses affaires ni les miennes n'en iront pas moins bien.

Pour madame de Maintenon, elle se montra d'une froideur insultante.

LA GRANDK DEVOTE 443

— Prierez-vous pour l'àine du défunt? lui demandait une dame de la cour.

— J'ai bien assez de péchés à racheter pour moimême, répondit-elie.

On est difficilement juste, en cherchant à peindre les hommes qui ont Joué un grand rôle sur la scène du monde, lorsqu'on parle auprès de leur tombe, à peine refermée sur eux; mais on risque peu de se tromper en servant d'écho à la Toix pu blique, ((u'on dit être la voix de Dieu, dit ua contemporain. On est revenu assez souvent sur la physionomie dure de Louvois, sur l'àpreté, la méchanceté même de son caractère, son inimitié toujours envenimée, et la prodigalité avec laquelle il forma la <j:loire de son maître des débris de nos prospérités. On doit maintenant à sa mémoire d'examiner en lui le ministre de la guerre, et c'est sous ce point de vue qu'on voit le grand homme.

Après Louvois, ce fut le tour d'une comédienne. Mademoiselle de Champmeslé mourût. Cette actrice était petite-fille d'un président au parlement de Rouen ; elle se nommait Marie Desm:irets ; et, après avoir pris le nom de son mari Chevillet de Champmeslé, elle se donna le singulier privilège de conserver le titre de demoiselle. La Champmeslé débuta sur le théâtre d a Mirais en 160), et passa à l'hôtel de Bourgogne en 1G70. Racine devint son instituteur. Champmeslé fit sous un tel maître des p.'ogrès si rapide ^ et si grands, qu'elle laissa bientôt au-dessous d'elle le-; tragédiennes les plus goûtées.

3i\ LA GRANDE DÉVOTK

I/él(";v<; (!<■ Riiriiie avait hi voix 'juste, douce, sonore et n<;xible au besoin ; personne ne possédait mi(Mix le (Ion des larmes. Quoique la Chanipineslé ne fut pas belle, sa physionomie expressive, animée, savait se prêter à toutes les impressions. L'esprit de mademoiselle de Champmeslé élait borné; mais elle avait l'art de couvrir ce défaut par une naïveté étudiée et i (NcUcoup de «louceur dans la conversation. La maison de cette célèbre comédienne fut, comme celle de Ninon, le rentre de tous les beaux esprits.

Pendant que les uns et les autres se mouraient. Louis XIV mariait ses bâtards et les enrichissaii des dépouilles de la France. Il faisait davantage encore et gorgeait de biens les paients de madamr^ de Maintenon, donnant à la nièce de celle-ci 600,000 livres d'une part, 300,000 livres d'une aurreplus de 500,000 livres en rentes sur i*H6tel-de- Yille, 100,000 livres de pierreries, la survivance des gouvernements de Perpignan et du Roussillon qui valaient 40,000 livres de rente

C'est de cette façon que les rois ruinaient laFran- C6 en enrichissant les uns aux dépens des autreet que nous avons été témoins de ce< jurandes fortunes qui ont été de tout temps une honte et un scandale en face de la misère publique.

Pendant que Louis XIV entassait des millions à Versailles, à Trianon et à Marly: Paris, la grande ville, le Paris de Philippe-Auguste, déjà le centre du monde entier, et que les rois cnt toujours tenu

LA GllANDE DÉVOTE 345

en chartre privée était négligée, abandonné, et souvent à la merci des mendiants et des voleurs, (juand il ne Tétait pas à ceUe des gentilshommes, dévalisant le? passants aux environs de la Samaritaine.

Cependant, si l'on pillait, volait, assassinait à Paris, et si jamais la misère n'avait été plus granule, le luxe, n>nplu>, n'avait jamais été plu> loin.

Le luxe, don;: Louis XIV donna tant d'exemples dans tout le cours de son règne, exercasur l'opinion publique et sur la morale son influence corruptrice. Li richesse des habits, des équipages, l'or, les perles et les diamants dont on les chargeait, attiraient à ceux qui en faisaient parade une considération qui n'est due qu'aux vertus.

Ce mérite factice, que l'on se procurait souvent par des acte^ de mauvaise foi, dispensait du mérite réel, dit Dulaure. Le public, séduit par le sens de la vue. accordait à des richesses, ou à leurs apparences des hommiges qui doivent être ki récompense des talents, de la noblesse de l'âme, des sentiments élevés et de? actions émineuiment utiles. Ces exemples, donnés par le roi aux courtisans par les courtisans à la classe inférieure, égaraient l'opinion publique et corrompaient la morale. Louis XIV, en matière de luxe, avait surpassé la plupart d3 ses prédécesseurs : il était persuadé que la richesse de ses habits contribuait à sa grandeur personnelle et à la splendeur de son trône. »

Los princes et les plus grands seigneurs allaient

346 L\ GKANDK DKVOTB

s'enivrer chez les traiteurs, dans les cabarets et chez les bai^'neurs, y faisaient tapage, battaient les (lomestiquos, biisaient les meubles; et, par respect [)our la noblesse, toutes ces invnlprvf'^ restaient impunies.

Il faut lire L;i Bruyère, pour se rendre compte des mœurs des Parisiens de cette époque. 11 parh^ de ces jeunes gens qui se réunissaient et se cotisaient pour se faire traîner par un éfjuipajie à six chevaux, et s'entourer d'un es.saim de gens de livrée.

La chevelure des hommes tombe jusqu'à leurs épaules, sans arrangement ; leur tête est couverte par de petits chapeaux ronds â basse forme et à bords très-amples, toujours ornés d'une longue plume (jui retombe sur le coté ou sur le derrière de la tête. Ils ont une veste ou justaucorps qui ne descend pas plus bas que la ceinture, et auquel, avec des rubans, se rattache le hauts-de-chausses ou culotte. Chez leuns, ces hauts-de-chausses, très-bouffons, ne descendent que jusqu'à mi-cuisses: chez les autres, ils sont tout d'une venue, vont jusqu'au dessous des genoux et sont ouverts en bas et sans jarretières. Leur chaussure se compose de demi-bottes, dont l'ouverture est très-évasée. Un large baudrier en sautoir soutient à leur côté une longue ép'^e qui touche la terre. Un manteau appelé balandra.i couvre souvent le justaucorps et le baudrier.

Les femmes élégantes ont les cheveux tressés er fixés derrière la tète : deux parties de la chevelure descendent des tempes jusqu'au cou, et accompa-

LA GUANDH DÉVOTE 347

gnent avantageusement le visage. Quelques-unes ont à la tète un escofflon dont les pointes viennent se n )uer sous le menton ou sont dénouées et flottent sur les épauler. Une robe, à longues manches, retroussée des deux côtés, et ne passant pas le <^enou, laisse voir un Jupon orné de broderies.

Mais disons encore deux mots sur les perruques, qui. en ce temps-là, n'étaient pas une petite affaire. Il y en avait de toutes sortes : les perruques d'abbés et les petites perruques, les grandes et les perruques in-folio, les perruques à calotte, les perruques de bichon et les perruques à la moutonne.

Les Parisiens de bon ton alors se plantaient une belle perruque sur le crâne, et s'en allaient tous les jours, fort régulièrement, entendre la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes. Ils lisaient exactement les historiettes de Barbin, Berherac, Desmarets, le Mercure galant et la Gazette de Hollande. Le soir, ils risquaient cinq pistoles d'or au jeu, devisaient aux g-enoux d'une duchesse ou d'une marquise, et, montant dans un carrosse, rentraient g'aiement se mettre au lit. C'étaient là;, grands et nobles g-entilshommes, et tout le reste n'était que racaille.

Quant aux femmes, elles affichaient dans les promenades, dans les soirées, dans les bals, k l'ég'lise même, et jusqu'au sein du confessionnal, les toilettes les plus exag-érées, et dont la plus grande tendance était de ne se montrer tant, que pour couvrir moins. Les prêtres, en effet, avaient beau

348 I A (iFlANDK DKVOTK

toiiiior en chaire, et les dévots se cacher la tète dans leurs mains, les femmes n'en étaient qu^* jjIus folles, plus coquettes, et n'en découvraient que plus leurs ^or^'-es aux i)assants. Avouons que depuis, la mode a fait son chemin, et que si l'on crie beaucoup moins, c'est que l'on se décolleté beaucoup plus.

La grande mode alors, avec la perruque pour les hommes, c'était la mouche pour les femmes, mode qui g-ag^uait tout doucement chez le sexe fort.

Une g'rande mode encore, c'étaient les masques qui revenaient tels qu'on les avait conservés dans le siècle dernier. Mais ce renouveau fut de courte durée pour la cour, le masque déplaisant à madame de Maintenon, qui savait cependant si bien masquer son âme. et par contre à Louis XIV. Le masque n'en continua pas moins à être porté dans les promenades. II était de velours noir, doublé de taffetas blanc, et aucune ligature ne le fixait au visage. Comment se tenait-il alors ? Par un moyen que nos pères devaient trouver bien simple, sans doute, puisqu'ils l'employaient, mais qui semblerait impossible à nos coquettes d'aujourd'hui. De l'ouverture des lèvres partait une tige de fil d'argent, terminée par une bon -.^ de verre grosse comme une noisette, et que l'on gardait dans la bouche. Les précieuses de ce tt-mps étaient, d'ailleurs, enchantées de la boule de verre, car elle ajoutait à la dissimulation du masque en déguisant la voix.

LA GRANDIÎ DÉVOTE 349

Mais laissons un peu les modes, et voyons ce qui se passait alors sur le continent ; embrassons d'un reg"ard toute la tin du «^-rand siècle de Louis XIV : le dernier soupir de sœur Louise de la Miséricorde, celle qui fut la superbe et éloquente La Vallière. sera le dernier rayon de soleil de l'épopée évanouie, ({ui ne récliautfera pas le sourire de la grande dévote.

L'Europe était en feu, avons-nous dit tout h l'heure ; en etfet, et pendant que le vieux écoutait l)ieusement les doctes leçons de la sag-e madame de Maintenon, pendant que la pauvre La Vallière, pleurant une folle jeunesse, se mourait au fond de sa cellulle, la France, la pauvre France, toujours commandée par des g'énéraux incapables, se faisait battre et perdait en quelques années, le fruit de long'ues lutter? et d'une série de victoires.

Mais Louis XIV, vers la tin de sa vie, époque à laquelle nous sommes arrivé, s'occupait beaucoup moins des défaites de ses généraux que des promesses de ses confesseurs.

Ceux-là étaient aloi^ toute sa préoccupation et toute sa «gloire.

Les princes de la cour, élevés à la même école, eurent les mêmes principes, et, entièrement livrés aux pratiques accessoires du catholicisme, ils en néglig-eaient constamment les principales.

Le fils de Louis XIV, connu sous le nom de grand dauphin mettait au rang* des plus grands

X) ) L\ ORANDK DKVOTK

crimes, l'action de inang"er «rras un jour d'ahstiiKiuce. Il fit venir secrètement k Choisy une de ses maîtresses, la comédienne Raisin, et, parce qu'on était en carême, il la fit cruellement jeûner ; il la réfj:ala avec du pain frit dans de l'huile et avec de la salade. « Cette femme en plaisanta, dit la princesse, belle-sœur du roi, dans une de ses lettres. Je demandai au prince k quoi il pensait en traitant ainsi sa maîtresse ? <i Je l'Oidais hien, répondit-il, l'Ommeiire un crime, mais non pas en commettre deux. »

Dans l'idée de ce prince, un crime évité pouvait expier un crime commis.

Monsieur, frère du roi. en mant^eant un biscuit, disait à l'abbé Feuillet, chanoine de Saint-Cloud et un des plus zélés missionnaires : « Cela iiest pas rompre le Jeûne? » L'shhé lui répondit: «Mangez un veau, et soyez chrétien. »

Il est plus facile de s'assujettir k quelques pratiques, k quelques abstinences, que de renoncer k ses habitudes vicieuses.

Le même prince poussait la dévotion pour les pratiques, jusqu'au dernier ridicule. Voici ce que son épouse raconte de lui : « Il avait coutume de porter le soir dans son lit un chapelet garni de médailles, qui lui servait pour y faire ses prières avant de s'endormir. Une nuit, ces prières étant finies, je dormais déjà, lorsque je fus réveillée par un cliquetis assez fort; je me doutai que c'étaient les médailles; j'éveillai mon époux, et lui dis:

LA GKANDE DEVOTE 351

« Monsieur, Dieu me pardonne, mais je soupçonne que vou^ faites proiiiener t^os médailles, images et 7'eliques, daiis un pays qui leur est inconnu. » Monsieur me répondit : << Dormez, dormez, vous ne savez ce que vous dites. » Je le laissai se rendormir- Le bruit ayant recommencé, je me levai tout doucement, pris une boug"ie. m'approchai de son lit. et, le saisissant par le bras, je lui dis : « Poitr le coup, vous ne le nierez plus. — Vous avez été huguenote, me répondit Monsieur, vous ne savez pas quelle efficacité ont les images et les reliques ; elles garantissent les parties de notre corps qu'elles touche7it de maléfices et de malheurs. — Je vous demande bien pardon, monsieur, lui répliquai-je ; mais, sans que je i^euille vous rien disputer, vous ne me persuaderez jamais que ce soit honorer les saints et les saintes que de laisser ainsi promenerleurs images, sur les endroits les moins décents de votre corps ; c'est contre le sens commun.

L'épouse du duc d'Orléans, de celui qui devint rég'ent, lorsqu'elle avait perdu quelque chose, faisait dire des prières pour une relig-ieuse de Fonte" vrault, appelée Boiter, morte depuis peu de temps. Elle pensait que son âme, tirée du Purg^atoire par ses prières, viendrait lui faire retrouver ce qu'elle avait perdu. Véritables païens, ils évoquaient les pythonisses. Le prince de Conti avait une fluxion sur les yeux; la princesse, sa mère, pour l'en g-uérir, prit un lavement qui devait, par sympathie, oula^er le mal du fils.

Tiilles ('•tJii(Mit les ab.siinlités que lt.'.> j»v-iiite^ lais.saient croire aux princes, et ses actes ridicules étaient considérée comme la reli;:^ionc'i!*étienne.

Le père de La Chaise était m )rt le '2» janvier, à cinq heures du matin, dans la maison de son oi'dre, rue Saint-Antoine. Il avait atteint sa quatreving--cinquième année, et diri^n^ait depuis plus de trente-deux ans la conscience du roi.

Les choses vont bien changer; le successeur du père de Li Chaise est ce Le Tellier que tout le monde redoute, même au sein de sa compagnie, dit un contemporain.

Louis XIV montrait quelque éloignement pour ce moine d'un caractère âpre, farouche, ardent: mais madame de Maintenon, déjà gagnée par l'aspirant, dit au roi que refuser le père provincial pour confesseur serait contrevenir aux intentions de l'ordre. Cette observation suffît; Sa Majesté, depuis quelques années, n'eut jamais d'autres volontés q'ie celles des jésuites.

Plusieurs courtisans faisaient aussi le métier d'espion, et n'avaient pas honte de recevoir, pour prix des avis qu'ils donnaient au roi, des sommes considérables. On trouve dans les Mémoires de Dangeau plusieurs exemples de cette turpitude.

Mais c'était la fin du règne, et il ne mourait pas que le père de La Chaise. Bourdaloue, Bossuet. M. de Villeroi et tant d'autres encore : le pape Innocent XI ; la reine Christine de Suède, dont nos lecteurs se rappellent les mœurs singulières ; M. de

Montausier, le gouverneur du dauphin, un honnête homme au milieu de ce monde corrompu ; Lebrun, un des plus grands peintres de l'époque; Seignelay, le fils de Coibert, mort à trente-neuf ans, d'une maladie de langueur; Barbezieux, le fils de Louvois, toutes ces morts annonçaient à Louis XIV qu'il devait se préparer aussi et que l'heure ne pouvait pas tarder à sonner pour lui.

354 LA (iRANDK DKV'OTK

M. (le Barbezieux. — OLiaijd il avaii trop bu. — L'a joueur de biiUid.

— Le père Nicole. — Mi^nard et l'uget. — Le [Mésident Achile de Harlay.— Le fils du grand Londé. — Le mort vivant. — Les chaste? à courre de Marly, de Saint-(iermain et de Fontainebleau.— Messieurs.

le chapeau ! — Ou Lauzuu revient sur Teiu. — Ketour de l'ii^.ierol.

— Les beaux jours de mademoiselle de La Vallière sont pas- es —Le ctrnp de Compiègne. — Ln nouveau comte de Tessé. — L'etrpire d'une vieille dévote.

Le marquis de Barbezieux, .secrétaire d'Etat de la guerre, tout au contraire de son père, était sou tenu contre la répugnance du roi par l'affection que lui portait madame de Maintenon, pour laquelle il avait eu beaucoup de déférence et de respect.

A. Barbezieux succéda Çhamiliard au ministère de la guerre. Ce ministre, dont l'habileté au jeu de billard et d'échecs fit la fortune politique, était un homme probe ; mais cette vertu ne pouvait suffire, quand toute l'Europe était en guerre.

Çhamiliard était conseiller au Parlement, lorsque sa haute réputation comme joueur de billard le fit appeler à la cour. Il avait été jusqu'alors

LA GRANDE DÉVOTIS 355

mag-istrat appliqué; mais, devenu courtisan, les devoirs de sa charge l'occupèrent moins que les plaisirs du roi.

Laissons les vivants ; nous sommes toujours sûr de les retrouver ; finissons-en surtout avec les morts. Nous avions alors à pleurer un g-rand philosophe, Nicole, le fameux auteur des Essais de raorale.

Puis, voilk le tour de Mig-nard et de Pug-et. Le

premier était un g-rand peintre à quatre-ving'ts

ans. Le second fut à la fois sculpteur, architecte et peintre.

« Hélas ! s'écrie un contemporain, nous sommes arrivés à l'heure de la chronique funéraire. Je vois s'éclaircir de plus en plus les rang-s de cette vieille g-énération qui fut. en môme temps que moi, parée des grâces de la jeunesse. »

Au milieu de toutes ces vieillesses et de tous ces débris, deux personnag-es ég*ayaient la cour où la pauvre La Vallière ne revenait pas, c'était le prince de Condé et la duchesse de Bourg-ogne.

Que nous sommes loin des splendeurs du grand rèone.

Mais ne Unissons pas avec le grand siècle sans noas occuper du brave et bizarre gentilhomme que nous avons depuis longtemps abandonné. Nous voulons parler de Lauzun, que nous avons vu, bien avant le petit Fronsac. duc de Richelieu, jouer un grand rôle à la cour, puis conduit à Pignerol et prisonnier avec Fouquet.

^oO LA GRANDE DÉVOTE

Mademoiselle, cependant, était inconsolable dcette longue et dure i)ri.son, et faisait toutes le> démarches possibles près du roi pour obtenir sa liberté. Le roi songea à la lui accorder, mai.-- en enrichissant son fils bien-aimé lo duc du Maine. II parut donc céder aux instances de Mulemoiselle. mais à lacondition qu'elle ferait don au jeune prince et à sa postérité du comté d'Eu, du duché d'Aumale et de la principauté de Bombes. Malheureusement, elle avait déjà fait don des deux premiers à Lauzun , ainsi que du duché de Saint-Fargeau et de la belle terre de Thiers, en Auvergne; c'était don-" lui qui devait renoncer à Eu et à Aumale, pour que Mademoiselle en disposât, dit un historien. D'ailleurs, c'était une spoliation si patente et surtout si considérable, que Mademoiselle elle-même, quelque désir qu'elle eût de revoir Lauzun, ne pouvait se décider à le revoir à ce prix. D'un autre cùté, Louvois et Colbert lui assuraient que, si elle continuait de refuser, Lauzun était prisonnier pour toujours. C'était une vieille vengeance que le roi tirait d'elle : il punissait autant dans Laazun l'ancienne expédition de Mademoiselle à Orléans et le canon de la Bastille que les impertinences du favori. Mademoiselle comprit qu'il n'y avait effectivement rien à espérer, et elle déclara que cette renonciation ne la regardait pas. mais bien M. de Lauzun, et qu'elle ferait, dans ce cas, ce que M. de Lauzun lui-même déciderait de faire. Or, pour que le duc put prendre une décision, il fallait qu'il fût libre, ou du

moins, qu'il parût l'è le. On lui accorda donc, en 1 079, la permission d'aller prendre des bains à Bourbon-l'Archambault, où il devait rencontrer madame de Montespan, et débattre avec elle les conditions de sa sortie. D'ailleurs, sa liberté n'était que factice, M. de Lauzun étant accompagné et gardé par un détachement de mousquetaires commandé par M. de Maupertuis.

Lauzun vit plusieurs fois madame de Montespan; mais, indigné comme l'avait été Mademoiselle de ce grand dépouillement qu'on exigeait de lui, il aima mieux se faire reconduire à Pignerol que de cédei'. Eniin, l'année suivante, Lauzun fut ramené à Bourbon-l'Archambault, et, soit que les conditions, cette fois, fussent meilleures, soit qu'il se lassât de la prison, il tomba d'accord avec Madame de Montespan. Lauzun obtint alors permission de revenir à Paris et liberté entière, pourvu qu'il se tînt à deux lieues de toute résidence où le roi serait.

Il fit sa rentrée comme il convenait à un homme qui avait rempli un si grand rôle à la cour. 11 était encore jeune, plus méchant que jamais, et malgré ses spoliations, presque riche comme un prince. Nous ne pouvons d'ailleurs mieux faire, pour le peindre au complet, que de conclure par une anecdote dont il fut le héros.

Le 16 mai de l'an de grâce 1698, sur un rapport de madame de Maintenon et du père de La Chaise, son confesseur, Louis XIV, se souvenant à propos qu'il était roi, nommait trois ducs à brevets.

:j5S j.\ (jkandk dûvotk

plusieurs colonels et lieutenants-généraux (ians ses armées, un président à mortier, deux conseillers d'Etat, et df)nnait le collier de l'ordre à M. le «lue de la Trémouille, au romt^ d'Auvergne et a M. de La Feuillade.

Or, le 10 mai 1008. en l'honneur des nouvelles dignités, charges et distinctions, c'était grande réceptiu:i à Versailles, résidence de la œur, fête et bal toute la nuit. Madame de Maintenon régnait, et les letes étaient rares sous son règne. Plus souvent il était question de sermons, de jeûnes et de mortifications. Le roi était tout à Dieu. Il ne manquait jamais un des sermons de l'Avent et du Carême. La semaine et les grandes fêtes, il faisait toutes ses dévotions, suivait l^s deux processions du Saint-Sacrement, celles des jours de Tordre du Saint-Esprit et celle de l'Assomption. A l'rgiise, il se tenait très respectueusement, et au Sanctus chacun devait se mettre à genoux, car .si quelqu'un y eût failli, le roi n'eût pas manqué de s'en ap3rcevoir et de lui en faire reproche. S'il surprenait le moindre entretien, ou le moindre bruit» il le trouvait mauvais. Le beau et galant Louis XIV était devenu, comme l'on voit, un fort bon maitre d'école.

Cinq fois l'année, il communiait, et toujours en collier de l'ordre, rabat et manteau, le samedisaint à la paroisse, et les autresjoursàla chapelle: ces autres jours étaient la veille de la Pentecôte, jour de l'Assomption, la veille dé la Toussaint et la veille de Noël. Le jeudi-saint, il servait les pau-

vresâdîner; aux Jubilés, il faisait les stations à pied, et tous les jours de carême où il mangreait maigre, il faisait seulement collation. C'était madame de Maintenon, qui avait sans doute quelques remords sur la conscience, provenant de g^ros [)échés du temps qu'elle n'était que madame Scarron, qui obligeait le roi à ce régime. Or, il ne faut point demander si la jeune noblesse se récréait fort dans cette cour désolée, si pompeuse et si mag-nifique, il y avait quelques années à peine.

La rayonnante époque de la tendre mademoiselle de La Vallière et les jours superbes de la fière marquise de Montespan avaient été remplacés par de longs jours de deuil consacrés au repentir et à la pensée de Dieu. Une fête à Versailles était doncune occasion trop belle pour que tout ce qu'il y avait à la cour de jeunes et brillants gentilshommes, déjeunes et galantes femmes ne s'y donnassent point rendez-vous. Les plus âgés n'avaient eu garde d'y manquer, par respect du souvenir. Et chacun s'en allait riant de madame de Maintenon, ([ui enrageait, s'égarant dans les bosquets, sous les massifs, dans les allées ombreuses, foulant le gazon des pelouses et se rafraîchissant aux cascades de< eaux jaillissantes.

— C'est ici, disait une vieille dame du palais, que Marie-Thérèse venait promener ses rêveries et se consoler de son abandon.

— C'est là, disait un colonel des gardes-françaises, que le comte de Guiche soupirait aux genoux

.iGO / LA GRANDK DKVOTE

(]o la ravissante Henriette d'Angleterre en l'absence (lu duc d'Orléans.

— C'e>t là-bas, le bosquet du miroir qu'affectionnait pirticulièrement mademoiselle de La Valliére. parce qu'elle avait remarqué que le-» petits oiseaux y venaient de préférence.

— C'est plus loin le quinconce du Nord ou la brise traduisit le premier mot d'amour prononcé par Louis XIV à madame de Soubise.

— C'est ici que madame de Ludre tomba à ses pieds.

C'est là que mademoiselle de Fontanges sentit qu'elle était frappée à mort, le soir, où s'appuyant sur le bras de Sa Majesté : « Sire, dit-elle, ditesmoi que vous m'avez assez aimée pour oublier queques jours madame de Montespan. et je mourrai heureuse. >

C'est qu'il n'y avait pas. dans ce grand Versailles, dans ce jardin splendide dont l'établissemsnt avait coûté de si grosses sommes, un bosquet, une allée, un coin de terre, un grain de sable qui n'eût été témoin de rires, de larmes, de propos d'amour, de scènes de galanterie, d'épisodes historiques.

Plusieurs gentilshommes se promenaient, devisant entre eux sur les amours du roi et sur l'élévation soudaine et constante de madame de Maintenon, que chacun haïssait et eût voulu voir à cent pieds sous terre.

— Pardieu ! messieurs, fit un gentilhomme qui s'approcha, je me charge de vous en débarrasser, moi.

— Vous ! exclama-t-on.

Et (le Jeter les yeux, sur le nouveau personnage.

— Morbleu ! s'écria le marquis de Béthune, c'est LauzuQ !

— Lauzun ! repéta-t-on ; et de contempler le l)etit homme blondin qui répondait à ce nom, lequel nom, il y avait vingt ans, était sur toutes les lèvres et avait lait fureur.

— Vous êtes bien jeunes, messieurs, pour me reconnaître, dit Lauzun, puis onze années de Bastille et neuf d'exil changent un visage.

— Je vous croyais cependant plus vieux, dit le chevalier d'Aigrigny.

— C'est qu'il ne faut pas non plus trop vieillir, fit Lauzun. Et la légitimation de mon mariage avec la •j^i'ande Mademoiselle... que deviendrait-elle?

— Vous y pensez toujours?

— Toujours, morbleu! La prison ne corrigera jamais Lauzun.

— Et vous nous pr)mettez de n)us débarrasser de madame de Maintenon? reprit le vicomte d'Entra-

gues.

Un instant.... pour un jour.

— Un jour, soit ; et le roi l'oubliera?

— Et fera plus. Il ira jusqu'à la pensée d'une infidélité.

Pourquoi pas jusqu'au fait?

— Messieurs, la Bastille n'e>t qu'à cinq lieues d'ici ; et si j'ai quelque peine d ins cette affaire, il est bien juste que j'en sois payé.

^\}2 LA tiUANDE IiîvoTli

— iMonsieur de Lauzun, je tiens le pari ! exclama le comte de La Vrillière.

— Deux mille pistoles.

— Deux mille pistoles, soit.

— A dépenser chez la Fillion.

— Oh ! M. de Lauzun, quand donc serez-vous sage ?

— Messieurs, au revoir, à notre prochaine rencontre et à la première occasion l

L'occasion ne se fit pas attendre, et Lauzun songea sérieusement à la mettre à profit. Il n'était question alors que du camp de Compiègne, composé (\e soixante mil le hommes, et où Louis XIV assistait en personne, ainsi que madame de Maintenon, la duchesse de Bourgogne et une partie de la cour.

Lauzun, bien entendu, était au camp de Rambouillet et y faisait merveille, rivalisant de luxe et d'extravagance avec le maréchal de Boufflers. Mais à l'éclat et à la magnificence Lauzun ajoutait un entrain inimitable, et l'entente des plaisirs. A l'exemple de Nicolas Fouquet dans son château de Vaux, il ne se taisait pas faute de réunir sous sa tente société choisie et femmes galantes. Tout bas l'on trinquait à la chute de madame de Maintenon. et tout haut l'on rappelait les exploits du passé. On laissait le roi aller à confesse, et l'on courait au prêche... de Ninon de Lenclos. C'était l'avantgoùt de la Régence qui se dessinait. Comme aux premiers jours de la minorité de Louis XIV, la noblesse se liguait contre la vieille. Anne d'Autriche était remplacée, cette fois, par le roi lui-même.

LA GRANDt: DÉVOTE 2G.'<

et la prude cour par le père de La Chaise, demain par le père Le Tellier, et par madame de Ma intenon ti'iomphante.

Un soir que Lauzun festoyait, on vint lui ap- ))rendre que mademoiselle de Villèle était eng-ag-ée au service de la duchesse de Bourg-og-ne. Tout ce (jui arrivait de femmes nouvelles h la cour était du ressort de Lauzun.

— Est-elle jolie? demanda-t-il.

— Admirable, lui fut-il répondu.

Le lendemain, Lauzun se montrait empressé auprès de mademoiselle de Villèle, et la trouvait si charmante en effet, qu'il jug'ea l'occasion bonne [lour g-agner son pari. Il fit mander près de lui le comte de Tessé, colonel-général des dragons du roi. Cette charge avait été créée exprès pour jjauzun vers 1665, et Tessé se trouvait toujours en quelque sorte sous la dépendance de l'adroit courtisan.

— Tessé, lui dit Lauzun en l'abordant, le roi ne vous a-t-il pas donné l'ordre de l'attendre demain sur le coup de onze heures, et accompagné de trois officiers, k latente du maréchal de Lorges-^

— A onze heures précises, en effet.

— Il y avait beaucoup de monde, n'est-ce pas, (|uand le roi vous a parlé ?

— Ouij beaucoup; mais où voulez-vous en venir, monsieur le duc?

— Attendez. La duchesse de Bourgogne était auprès du roi ?

'Wi LA GRANDE DKVOTB

— Et madame dn Maintenon au^si: miis ic no comprends pas.

— Vous dites madame de Maintenon ...

— Mais oui... je ne vois pa.s...

— Pauvre Tessé !

— Mais, monsieur de Lauzun...

— Madame de Maintenon... et vous ne devinez rien?

— Rien.

— Homme primitif, cœur naïf, rare nature !

Et Lauzun de paraître prendre de plus en plus le pauvre colonel en pitié, et celui-ci de tomber de surprise en surprise.

— Expliquez-moi, de grâce...

— Je le veux bien, Tessé, par^e que je vous aime : mais un autre, mordieu ! je le laisserais dans son ignorance.

— Le roi. reprit Lauzun, a l'intention de .se rendre à la tente du maréchal de Lorges, lequel d'abord n'y sera pas, pour y nouer une légère intrigue qui ne doit rien moin? que le conduire à faire une infidélité à madame de Maintenon.

— Juste ciel! exclama le comte de Tessé; que m'apprenez-vous là?

— La vé'ité.

— Mais comment se fait-il alors?...

— Nous y voilà. Il fallait que le roi motivât son absence de demain. Vous vous êtes trouvé là, et il a pris l'avance.

— Et cet ordre?...

— Ruse.

— Ces officiers?...

— Ruse, ruse... Il a pensé que vous comprendriez, et dans le cas contraire, il saura bien vous renvoyer.

— Mais si je n'y allais pas?

— Comptez-vous courir, par exemple! pour faire rire de vous, mon cher.

— Merci, monsieur de Lauzun; si le roi a besoin dêtre seul, ce n'est pas moi qui le dérangerai.

— C'est ce qu'il me faut, pensa Lauzun; Tessé, mon bon ami Tessé, ou je ne suis pas un pêcheur maladroit ou tu es un poisson bien avide.

Le lendemain, en lieu et place du comte de Tessé, c'était mademoiselle de Villèle qui occupait 1.1 tente du maréchal de Lorges et attendait le roi. Qui parut étonné, ce fut Louis XIY, lequel, comptant rencontrer le comte de Tessé et ses officiers, n'aperçut que le radieux visage de mademoiselle de Villèle. Il s'approcha, et, tout à fait édifié sur la beauté de l'inconnue, lui fit mille questions, auxquelles celle-ci répondit avec grâce.

— Mais comment vous trouvez-vous ici? lui demanda le roi.

— Parce qu'on m'y a amenée .

— Et à qui dois-je cette agréable surprise?

— Mais votre Majesté n'avait-elle pas des instructions à me donner pour le service de Son Altesse la duchesse de Bourg'ogne ?

— Aucune.

260 LA (iRANDE DKVOTIi

— Alors, sire, on m'a trompée; panlonnez-m'ii.

— Mais on a bien lait de vous tromper, m'»îr enfant, dit Louis XIV, puisque cet innocent mensonge m'a donné le plaisir de vous voir.

— Sire, Votre Majesté...

Et la pauvre fille de perdre la tète. Et le roi d'oublier madame de Maintenon, le père de La Chaise et le cortège des révérends^pères de la Croix.

— Sire, c'est Lauzun...

— Cela ne m'étonne pas, dit le roi : ce n'e>t pas le premier tour de sa façon dont il daigne m'honorer, et ce n'est pas surtout celui dont la majesté royale aura le plus à se plaindre.

En un moment, le petit-fils de Henri IV oublia qu'il touchait à la cinquante-huitième année de son âge et se ressouvint qu'à vingt ans il aimait tour à tour Olympe Mancini et Marie Mancini. Henriette d'Angleterre et mademoiselle de la Mothe-d'Argencourt, et qu'il courait sur les toits pour tromper la vigilance de la duchesse de Navailles, dame d'honneur et gardienr.e du troup(îau sacré.

S'il n'envoya point Madame de Maintenon en enfer, c'est qu'il la crut au diable, et il prit les mains de mademoiselle de Villèle, comme il les avait prises autrefois aux nièces du cardinal-ministre.

— Dieu ! les beaux yeux ! pensa le roi.

En ce moment, la draperie se souleva, et un page parut, prévenant Sa Maiesté que l'heure du conseil était sonnée et que madame de Maintenon s'inquiétait de son absence.

— C'est juste, se dit le monarque, c'est tout de même quelquefois bien lourd d'être roi... Coquin de Lauzun, va!

p]t Louis s'éloigna à grand regret, disant deux mots à l'oreille de mademoiselle de Villèle.

Dans la journée, Lauzun fît de nouveau appeler sous sa tente le complaisant colonel des dragons du roi.

— Tessé, lui dit le fin compère, j'ai vu Sa Majesté.

— Ah ! et qu'a-t-elle dit?

— Elle est enchantée de vous, pardieu!... Mais ce n'est pas tout : le roi ce soir a besoin de vos services et vous fait dire de vous trouver seul, à neuf heures précises, dans la grande allée des Saules qui longe la tente royale.

— C'est bien, j'y serai.

— En grande tenue.

— Je ne l'oublierai pas.

— Ah! encore... Quel chapeau aurez-vous?

— Quel chapeau!... mais j'aurai un bonnet.

— Un bonnet! y pensez-vous?... Un colonel- -lénéral, allons donc !

— Mais que faut-il donc, monsieur de Lauzun?

— Vous le savez aussi bien que moi, et je ne suis pas votre dupe, Tessé.

— Je vous le jure, monsieur de Lauzun.

— Eh bien! c'est heureux que j'aie songé à ce détail de costume. Pensez donc, quelle aftaire, si vous étiez paru devant le roi avec le bonnet de

'M\H LA GRANDE DKVOTIi

tous les offlciers, lui qui e^t si rigide sur les choses d'étiquette ! Malheureux Tessé, mais c'est un chapeau gris !

— Un chapeau gris! exclama li comte de Tessé.

— Gris, trés-gris ; c'est la principale distinction du colonel-général des dragons du roi. Je dois le savoir, moi.

— Sans doute. Oh î monsieur de Lauzan, que je vous remercie ! Voyez, j'ignorais complètement ce détail. Quelle figure j'aurais faite devant le roi avec mon bonnet ! Je vous dois l'honneur, monsieur de Lauzun.

— Et le chapeau gris, si vous voulez.

— Vous avez le votre ?

— Ici même, et comme vous n'aurez point le temps avant ce soir d'envoyer a Paris en choisir un, je vous le confie, si vous le permettez.

— Mais c'est avec joie que je l'accepte... Vous êtes mon sauveur, monsieur de Lauzun.

Et le comte de Tessé, tout fier, prit congé de Lauzun riant sous cape, et partit avec le chapeau gris, dont la coupe originale eût dérouté tout autre que le confiant Tessé.

A la demie de huit heures, c'était Lauzun qui se promenait dans l'allée des Saules, et. avisant mademoiselle de Villèle, il courut à elle, et lui prenant le bras :

— Y pensez-vous, mademoiselle, lui dit-il : mais deux secondes de plus ici et vous êtes perdue.

— Oh ! j'ai eu tort de tout vous dire, monsieur de de Lauzun, soupira mademoiselle de Villèle qui regrettait le rendez-vous royal.

— Grâce au ciel, vous avez parlé, et je puis vous être utile.

— Qa'est-il donc arrivé?

— Ce qui est arrivé!... Vous l'ignorez? Eh bien ! apprenez que madame de Maintenon sait tout.

— Oh ! mon Dieu !

— Elle sait que le roi a conversé avec une femme ce matin, et que cette femme doit se rencontrer avec Sa Majesté ce soir, à neuf heures, dans l'allée des Saules.

— Sauvons-nous, monsieur de Lauzun, sauvonsnous !

— Rusée comme elle l'est, elle n'a fait paraître aucun soupçon, et ce soir le roi doit être suivi.

— Vous m'effrayez !

— Le signalement de la jeune femme doit être pris et remis à madame de Maintenon.

— Elle ignore alors le nom de cette femme?

— Complètement.

— Sauvons-nous, monsieur de Lauzun, sauvonsnous vite aL)rs. Puisqu'il n'y a pas de mal encore, nous en serons quitte pour courir.

— Je le veux bien, car, franchement, je vous vois en péril.

Et mademoiselle de Villèle d'entraînerelle-même Lauzun loin du rendez-vous du roi, tant le nom de madame de Maintenon la faisait trembler.

-70 LA GRANDE DÉVOTB

— \'i)yez-vou>, lui «lisait Lauzun tout encourant, il n'y a encore tel qu'un brave garœn, libre de sa pfTsonne et de ses actions, pour bien airner une leniine et la rendre heureiLse.

— Je suis de v(jti-e avîs, monsieur de I^-iuzun, répondait mademoiselle de Vilh'le revenur^ des grandeurs royales.

Quelques minutes après, c'était le comte de Tessé qui, en grande tenue, l'épée au côté et le chapeau gris sur la tête, se promenait majestueusement dans l^aliée des Saules. En ce moment, le roi arrivait. Il regarda d'abord, ne vit rien et parut contrarié. Il se retourna et aperçut Tessé, qui vint droit à lui. le salua de son chapeau gris, et lui dit :

— Sire, Votre Majesté m'a fait dire de me trouver ici, à cette heure ; je suis à ses ordres.

— Je suis joué, pensa le roi qui pâlit de colère. Mais soudain, remarquant l'étrange chapeau que

Tessé avait à la main, il ne put s'empêcher de rire.

— Monsieur de Tessé, mettez votre chapeau.

— Sire, je n'oserai jamais, répondit Tessé ivre de joie.

— Mettez, je vous prie.

— Puisque Votre Majesté l'exige...

Et le comte de Tessé de se coiffer hardiment et glorieusement du bienheureux chapeau gris.

Le roi partit alors d'un éclat de rire si" bruyant que le pauvre gentilhomme en fut tout étourdi.

— Qui vous a coiffé de ce chapeau, monsieur ? demanda le roi, ne pouvant contenir son hilarité.

— Sire, n'est-ce pas le privilège du colonel-général des dragons de porter ce chapeau?

— Qui vous a conté cela, monsieur?

— Mais, sire, c'est M. de Lauzun.

— Lauzun s'est moqué de vous, monsieur, et de moi, pensa le roi; mais le drôle me le paiera.

Le lendemain, il n'était question que d'une brouille terrible qui avait eu lieu dans la journée entre le roi et madame de Maintenon. Les Tables les plus absurdes se débitaient, les propos les plus contradict'ires circulaient; on ne parlait rien moins que de la disgrâce de la favorite, de son prompt départ de Rambouillet et de la retraite qu'elle se préparait à Saint-Cyr.

Le comte de La Vrillière, sur ces entrefaites, rencontra le duc de Lauzun.

— Vous nous avez tous comblé de joie, lui dit-il, et je tiens deux mille pistoles à votre disposition.

— Au prochain soir, chez la Fililon.

— Soit ! et c'est nous qui vous sommes redevables, car, d'après l'écho, si le caprice n'a duré qu'une heure, la chute de madame de Maintenon pourra durer plus d'un jour.

— N'en croyez rien, cher ami, dit Lauzun ; c'e<t moi qui vous assure le contraire. Notre roi continuera à se damner pour faire son salut.

Et le lendemain, en effet, soit que Louis XIV eût voulu démentir les bruits qui s'étaient répandus dans le camp et jusque parmi les simples soldats, soit en vertu du proverbe qu'il n'est point de plus beau

'il2 LA GUANLIi DÉVOTE

ciel qu'après un temps fl*f)rage, il donna à madame 'le Maintenon des preuves publiques d'amitié et de considération, comme il n'avait jamais osé en manifester.

Le comte de Tessé, qui n'avait plus son cliapeau gris, se rapprocha de Lauzun.

Monsieur de Lauzun, lui dit-il à voix basse, vous vous êtes moqué de moi.

— Allons-donc ! fit Lauzun; vous ne voyez pas que c'est le roi qui se moque de nous !

Le comte deLaVriilière tendit la main à Lauzun. Il paraissait outré,

— Vous avez eu tort, lui dit-il, t1e souffler au roi mademoiselle de Villèle ; le moyen aurait peut-être réussi.

— Un quart d'heure.

— Pas plus?

— Non, croyez-moi. il est plus facile d'ébranler le pouvoir de dix ministres que l'empire d'une vieille dévote. Et celle-là enterrera et le confesseur. et le roi, et les princes du sang, et qui sait? la monarchie. Venez-vous souper, monsieur de La Vailiière ?

LVaRANDE DÉVOTE 373

Où V')n retrouve ma'iame de Monlespan qui, demandant pardon aux h'^mmes, ne se retrouvera plus qu'avec Dieu. — Los exigences du \ieux roi. — Le monarque se fait ermite. — Larévolition des robes. — Les Montaubert reviennent sur l'eau. — Un massacre général. — Où Ih torture ne peut rien. — La mort de Flenride ^'ontaiibert.

On sesouvient de Maurice de Montaubert, que u )u-< avons abandonné au moment où il suivait le t^e;Mier qui avait verrouillé la porte derrière lui, et où Gaston ret»'ouvait son autre frère, dont le corps, disions-nous, n'offrait plus qu'une horrible plaie.

Accompagné d'un seul gardien, Maurice de Montaubert traversa une f ')ule de corrid-jrs, plusieurs Cours, franchit cinq à six poternes, passa fièrement devant une douzaine de sentinelles qui ne firent pas même attention à lui, et se trouva bientôt au dehors de la Bastille.

— Diable! pensa-t-il, que veut dire cela? Supprimerait-on p')ur moi toutes les petites tortures en usage et me conduirait-on immédiatement au bûcher? Si la chose est ainsi, J'avoue que je n'au-

ni LA GHANUK DKVOTK

rai point lo coiira^'e de m'en plain-lre, et que Jm [)rise fort cette manière d'expédier les gens.

Mais Maurice se souvint de son pauvre fr<^re, et !• huguenot eut de^ larme> aux yeux. Il se tourna vers son f,'ardien.

— Où me menez-vous? lui demanda-t-il.

— Vous le saurez bientôt.

— A la grâce de Dieu, alors.

A quelques pas un carrosse stationnait, tendu d' noir et les portières fermées ; on eût dit une voiture de deuil. A la vae de Maurice, le valet qui sftenait sur le marchepied de derrière descendit e* se tint droit, respectueusement, comme s'il attendait.

— L'étrange histoire! se dit Maurice qui aperçut le valet, lequel, s'inclinant devant lui, ouvi-i' une des portières et lui fit sig-ne de monter.

— A quel cimetière me conduisez-vous.^ demanda-t-il en riant.

— Au cimetière des vivants.

— Tant mieux, mordieu! il fait bon vivre encore.

Et Maurice se jetant sur 'es banquettes du carrosse, sentit aussitôt qu'il é- ait emporté par deux vigoureux chevaux à qui le fouet déchirait le poitrail.

— Où suis-je ? se disait Maurice, où suis-je? Danquel but m'a-t-on arraché de ma prison? Suis-je destiné au billot, au bûcher ou à la liberté ?

De toute la nuit le carrosse ne s'arrêta pas d'une seconde. A cinq heures du matin. Maurice fut prié

(le descendre. Une auberge ouvrait devant lui sa porte à deux battants. Il entra, et le maître du lieu, rtanqué de deux aides de cuisine, lui désigna une table, et se mit à sa disposition pour un excellent déjeuner.

— La chose devient tout à tait fantastique, murmurait à part lui, le huguenot, taisant, ma foi ! honneur aux mets appétissants de maître Lusikell , cabaretier à l'enseigne du Cheval poussif; si l'on a toujours l'intention de me tenailler les jambes avec un fer rouge, voilà qui sûrement me donnera des forces pour sourire à messieurs du Parlement.

Remonté dans l'intérieur du carrosse, et seul avec lui-même, Maurice redevint triste et songea à son frère Henri.

Il était six heures de l'après-midi que le carrosse roulait toujours. A deux heures, on avait offert a Maurice de prendre de nouveau quelque nourriture, et cette fois, il avait refusé. Seulement, il commençait à trouver un peu long le voyage qu'on lui faisait subir.

— N(ni> sommes à Bourbon-l'Archambault, lui dit le valet qui vint lui ouvrir la portièra.

— Bourbon-l'Archambault ! s'écria Maurice sur qui le nom de ce petit village produisit une étrange sensation.

— Oui, monsieur le comte; on vous attend.

— Vous dites que l'on m'attend, moi!

— Ignorez-vous que madame de Montespan se meurt?

.'^76 LA aUANDE DiîVOTli

— Et c'est elle (jui m'a fait appeler^

— p]lle-inème.

Il était alors près de onze heures. Les rues étaient

solitaires. Tout paraissait endormi dans les habitations. On ne distinguait qu'une vague lumière au deuxième étage d'un petit pavillon dépendant d'un magnifique château, situé au milieu d'un immense parc et qu'on entrevoyait au fond d'une longue avenue.

— Qui me conduira prés de madame de Montes pan? demanda Maurice qui osait a peine articuler.

— Vous n'avez qu'à suivre droit devant vous. Vous ne serez pas plutôt dans l'avenue que vous trouverez les gens du château qui vous introduiront.

Maurice, tout tremblant, suivit l'indication et s'engagea dans l'avenue.

Disons, avant de la rejoindre, quelques mots de l'ancienne favorite.

Retirée aux Filles-de-Saint-Joseph, couvent qui lui devait d'exister, elle avait voulu, par une vie . de pénitence, racheter un passé de luxe et de plaisirs. Ne pouvant se résigner à l'obscurité, malgré les prières du père de La Tour, son confesseur, elle avait continué à recevoir le monde et s'était montrée reine jusqu'au dernier jour.

Mais, reine déchue, elle s'humiliait toutes les heures devant la majesté divine qu'elle avait offensée. Elle qui n'avait jamais travaillé s'occupait du matin au soir à des travaux d'aiguille.

C'était elle qui de sa main préparait les vé:e-

LA GRANIDE DEVOTE 377

ments des enfants pauvres. Elle présidait un atelier complet, et la plus humble des ouvrière.^> ne finissait pas sa journée plus tard que l'orgueilleuse (il le de*^ Mortemart.

Sa table, qu'elle avait toujours aimée somptueusement et abondamment servie dans les jours ordinaires, était devenue d'une frugalité excessive.

Le> jeûnes remplaçaient souvent les modestes repas; et à mesure qu'elle avançait en âge, elle redoublait les privations et les mortifications.

Couchant dans des draps de toile grossière, elle portait, sous une chemise assez fine, une autre chemise de toile jaune qui lui déchirait la peau, qu'elle avait toujours d'une sensibilité extrême.

Ne trouvant pas bientôt la pénitence assez dure, elle joignit à la chemise des bracelets, des jarretières et une ceinture de métal garnis de pointes de fer qui lui entraient dans les chairs et qu'elle gardait nuit et jour. Son corps n'était qu'une plaie, et se déformait sous ses macérations de tous les instants.

La seule faiblesse qu'avait conservée madame de Montespan dans son exil était la crainte de la mort. Pleine de santé, elle se voyait mourir.

Dévote comme madame de Maintenon, elle l'était avec sincérité.

Elle ne s'endormait la nuit qu'après s'être bien convaincue que ses femmes veillaient à son chevet, et que toutes les bougies brillaient d'un vif éclat. Au milieu de la nuit, elle se réveillait en sur

'MH l.\ ChASDli DKVOTE

saut; une sueur froide inondait son corps: eilo s'as>ui'ait alors qu'aucune de ses femmes ne s'était endormie, et exigeait que l'une d'elles prît un livre et lui lût jusqu'au point du jour.

Elle avait essayé de se réconcilier avec le marquis de Montespan, son mari. Dans ses jours d» tristesse et d'affliction, elle avait aussi songé a l'homme pour lequel elle avait eu peut-être un attachement sérieux.

Elle avait versé des larmes de regret sur cet amour qui lui avait été fidèle dans la grandeur et dans l'exil.

C'est alors qu'elle fit chercher Maurice arraché à la Bastille par des amis puissants, et celui-ci, la revoyant au moment où elle touchait à l'heure dernière, la retrouvait aussi belle qu'au temps de sa splendeur.

L'heure à laquelle le huguenot parut devant la seule femme qu'il eût jamais aimée était la dernière pour elle. Elle entr'ouvit les yeux et le reconnut. Elle eut des larmes, des soupirs et des sanglots.

— M'avez-vous pardonné?... lui demanda-t-elle.

— Oui, répondit Maurice ému.

— Maurice, murmura l'altière marquise de Montespan devenue la plus humble et la plus dou-^e des femmes, je me meurs; grâce et bonheur pou.- vous sur la terre!...

« Que c'est peu de chose, la vie, allez, mon ami! Que c'est court, que c'est vide! Que les biens de de ce monde sont fragiles! »

LA GRANDE DÉVOIE 379

Sa tète, qui s'était soulevée, retomba froide sur l'oreiller ; la marquise de Moiitespaii avait vécu.

Rien ne peut être comparé à rindiir&rence avec laquelle Paris et Versailles apprirent la mort de madame de Montespan, si ce n'est l'odieuse froideur que tous ses enfants montrèrent dans cette circonstance. D'Antin fut le seul qui écouta les bienséances; il porta le deuil : ni le duc du Maine, ni le comte de Toulouse, ni madame la duchesse, ni madame d'Orléans ne l'imitèrent. Tous ces fruits de l'adultère eurent cependant, aux derniers bienfaits de la mourante, une part que d'Antin n'avait point obtenue, mais qu'il s'était faite pour lui-même. Quant a Louis XIV, lorsqu'au moment de partir pour la chasse on lui annonra qu'Atliénaïs n'était plus, il dit en faisant jouer négligemment les ressorts de son fusil: « Oh! oh! la marquise est morte! je l'aurais crue plus robuste. Êtes-vous prêt, monsieur de La Rochefoucauld? Je crois qu'après cette petite pluie mes chiens rencontreront bien... Partons. » Voilà quels sont à la cour les regrets et les souvenirs de tendresse.

Qui le croirait? ce ne fut pas le roi. ce fut madame de Maintenon qui pleura en apprenant la mort de madame de Montespan. « Les remords de tout ce qu'elle lui avait dû et de la façon dont elle l'en avait payée l'accablèrent tout à coup à cette nouvelle. Le larmes la gagnèrent, que, faute de meilleur asile, elle fut se cacher à sa chaise percée; madame la duchesse de Bourgogne, qui l'y poursuivit, en

3^0 LA (iUANDE DÉVOTK

meura sans parole d'étonnemeni. * C'est Saint-Siinnn qui peint à vif ce petit tableau de rour.

La dernière maitres.se de Loui< XIV fut plus funeste à la France qu'on ne saurait le dire. — Ce fur elle qui amena le faible et superstitieux rnonarqi; à signer la révocation de l'édit de Nantes ; ce P. Le Tellier et madame de Maintenon surent lui faire ' croire que l'intérêt de l'Eglise et le salut de son àme exigeaient la réalisation de cette infâme mesure. Au nom de la religion, le pays fut sacrifié. L'Eglise, triomphante, s'étala dans sa pompe et dansa gloire, et laissant de cJté le sang versé, les horreurs que nous avons décrites, on vit le génie français, incontestable encore, mais d'une supériorité inouïe alors sur celui des autres nations, sortir de 1 • patrie, et s'étendre dans les pays rivaux.

Aujourd'hui, l'Allemagne n'est quelque chose qu'en raison du noyau de protestants français qui s'est réfugié sur son sol ingrat, et a apporté son or, ce qui est peu de chose, mais surtout ses connaissances, et l'éclair unique de notre g-énie.

Quand les Allemands sont venus récemment en France tuer nos enfants et brûler nos maisons, il y avait à la tète des ces hordes barbares, Teutons féroces qui nous paraissaient d'un autre àg^. des généraux portant des noms français, et dont les grands-pères avaient acclamé Henri IV.

C'étaient des Français devenus Allemands par le fait de la révocation de Tédit de Nantes, et qui, grâce à l'activité et au génie du sang qui coulait

dans leurs veines, étaient parvenus aux plus hauts {grades chez la nation rivale.

Avouons-le, ils ne furent pas les moins durs et les plus humains pour leurs anciens compatriotes. Ils se souvenaient peut-être des dragonnades, des brodequins et de la chemise de soufre de l'abbé Chayla ; la République de 1870 a payé pour la monarchie du grand roi; la France aura éternellement à paj-er la dette de ce roi orgueilleux et sot, que la combinaison des jésuites avait jeté dans les bras d'une épouvantable dévote.

Mais avant de terminer avec Louis XIV, finissons-en avec le héros de cette histoire. Après le départ de Maurice de Montaubert qui allait assister aux derniers moments de madame de Montespan. Gaston, son frère, s'était presque évanoui de douleur. Un soupir étouffé d'Henri le ramena à la réalité de sa situation. Le malheureux souff"rait par tout le corps. Gaston, couché sur le même matelas, réchauffait les mains de son frère dans les siennes, et versait des larmes de rage et de désespoir sur son front.

En ce moment la porte s'ouvrit de nouveau.

— Le vicomte Henri de Montaubert! fit entendre la voix du geôlier.

— Lui! mais c'est impossible, vous vous trompez, messieurs, c'est du chevalier Gaston qu'il s'agit.

— Le vicomte Henri de Montaubert ! répéta la voix du geôlier.

— Mais il a déjh par deux fois passé à la Chambre rouge.

:J82 LA aKAKDK DHVOTH

— C'est lui qu'il nous faut.

— C'est donc pour le conduire au dernier supplice que vous venez chercher mon frère? s'écria

(Tîistoa.

Le geôlier, pour réponse, tit si^ne aux porteurs de se saisir du condamné dont ils avaient ordre de s'emparer.

Gaston était comme un fou.

— Je n'ai point d'armes, tit-il ; mais je jure Dieu que pas un de vous n'approchera!

— Ignorez-vous que nous avons le droit de tuer comme un chien tout prisonnier qui se révolte?

— Tuez-moi si vous en avez la force, mais mon fi'ère Henri n'ira pas à la mort avant moi.

— Ohé ! l'ami, fit le geôlier qui s'avança, pas de rébellion ou nous tapons! Vous autres, enlevez-moi le condamné; je me charge, pour mon compte, de monseigneur le chevalier.

Les quatre aides se disposaient à obéir, quand Gaston, les devançant, prit l'un d'eux à bras-lecorps, le terrassa, et culbutant le deuxième, les poings en avant, se présenta de front aux trois autres.

M'est avis qu'il serait bon de requérir la force armée, dit celui qui avait déjà proposé l'inspecteur général, et qui, se tenant à l'abri, était vierge encore de toute écorchure.

— Mille tonnerres ! point n'est besoin de force armée contre un homme: et celui qui parlait se rua sur Gaeton qu'il culbuta. Mais à peine tombé, celui-oi

fut sur pied, et envoya son vainqueur rouler contre la muraille.

— Je suis ma première idée, dit le dernier des quatre aides, qui profita de la circonstance pour s'esquiver.

— Va, poltron, dit le geôlier; mais quand tu reviendras avec tes hommes de garde, l'affaire depuis longtemps sera finie.

Et, se retirant à l'écart, le geôlier tira de sa gaine de fer un couteau à lame tranchante affilée.

— A nous deux, maintenant !

Gaston un instant se crut perdu.

Mais une idée lui jaillit aussi dans le cerveau; et, courant à la table boiteuse, l'unique meuble de la prison, il la prit par un pied, la brandit au-dessus de sa tête, et, n'attendant pas l'attaque, la laissa retomber de tout son poids sur un des aides qui s'était relevé.

Le geôlier, le voyant encore une fois les mains vides, le poursuivit le couteau en arrêt. Gaston s'échappa, lassant son adversaire, moins léger et moins souple que lui. Ce fut, durant trois à quatre minutes, une poursuite étrange. Chaque fois que le geôlier approchait, il levait son long couteau; Gaston, passant près d'un des aides renversés, se jeta sur lui, lui paralysa le bras par un mouvement nerveux, et lui arracha son couteau de la ceinture.

Celui-ci se débattit et voulut ressaisir son arme. La pointe lui entra de deux pouces dans la poitrine,

M"<'i LA ORANDR DKVOTR

et il roula poussant un cri. Le geJlier se jeta alors

sur Gaston.

Les deux hommes en se culbutant, renvc^r-érent la lanterne sourde qui éclairait la scène, et la plus j^rrande ob-curité soudain envahit la prison.

Le ge Jlier eut peur et recula.

Mais Gaston ne se connaissait plus. Il le poursuivit à son tour aux quatre coins de la pièce souterraine. On eût dit un lion déchaîné secouant si crinière hérissée. Il se savait condamné, et il voulait vendre chèrement sa vie.

Tout à coup, il sentit un corps qui rampait à ses pieds et le soulevait de dessus terre. Gaston leva son couteau, le laissa retomber, et. perdait l'équi. libre, roula sur les dalles. Il se remit avec quelque peine sur ses jambes, le front contusionné et l'épaule meurtrie. Il avait toujours son couteau, mais la lame suintait de sang; et, se hasardant à avancer, Gaston se heurta contre un corps inerte.

— Je l'ai tué ! se dit-il triomphant.

Mais il n'avait pas fait un autre pas que les deux

yeux noirs de son ennemi étincelaient devant les siens, et que celui-ci l'attaquait à l'improviste.

— Tu as achevé un pauvre diable à demi-mort, 1 dit la voix du geôlier; la belle affaire! A toi, mon petit; tu payeras pour tous. Attends, attends : voilà monsieur le bourreau qui vient te chercher i»our te| pendre.

Les deux hommes luttaient de nouveau avec unej énergie sans égale.

Dans le corridor, on entendait des pas multipliés qui se rapprochaient et le bruit do plusieurs armes qui s'entrechoquaient.

La lourde porte se rouvrit avec fracas ; une escouade armée remplit la prison. L'écho répondit dans l'intérieur par un pfémissement. La lumière de plusieurs torches frappa de ses lueurs rougeàtres le théâtre de la révolte. Trois hommes étaient étendus ii terre : l'un, étourdi encore de sa chute ; le deuxième, à demi assommé; le troisième, ne donnant plus aucun signe de vie. Dans la pénombre, un autre malheureux se traînait sur un matelas hideux : c'était Henri, sorti de son assoupissement et cherchant à comprendre ce qui s'était passé autour de lui. Droit, au milieu de la prison, les bras croisés sur sa poitrine, deux couteaux à la ceinture, était Gaston, tenant sous son pied le geôlier. Le chef de l'escouade s'avança entre deux haies d'hommes armés.

— Etes-vous encore , monsieur , décidé à vous défendre? demanda-t-il d'une voix beaucoup plus tremblante qu'impérieuse.

Pour toute réponse, Gaston tira ses deux couteaux et les jeta avec dédain à ses pieds.

— C'est bien, fit celui-ci plus rassuré. Soldats, gardez les issues, et que deux de vous se détachent pour lier les mains du rebelle.

Deux hommes munis de fortes cordes s'approchèrent avec d'immenses précautions.

— S'il bouge, tuez-le sans merci ! cria le chef.

380 LA OKANDE DÉVOTE

— Maintenant, enlevez l'autre ; son afr.iire ne sera pas longue, à celiii-l.i : une heure pour la Chambre (lu conseil, une autre pour sa réconciliation avec le vrai Dieu, et la troisième appartiendra à l'éternité.

— J'aurais pu tous vous tuer; pour un liug"uenot, je suis bon diable, dit Gaston qui, voyant qu'on se disposait à emmener son frère, sentait de nouveau la rage lui monter au cœur.

— Tous, c'eût été curieux... mais, dans tous les cas, il est trop tard, mon vieux. Bonne nuit, monseig'neur; nous nous reverrons au petit jour.

Un geôlier arrivait tout effaré.

— Un prisonnier s'est évadé ! s'écria-t-il.

— Pas possible ! fit-on; ce n'est pas ici, toujours?

— Ici même ; l'affaire vient de se découvrir.

— Mon Dieu! mon Dieu! je suis perdu!...

— Ne vous désolez pas ainsi.

— Mais on va m'accuser, moi, le- plus innocent des hommes!

Gaston, qui écoutait et dont le cœur tressaillait, regarda avec une compassion ironique le pauvre geôlier qui se lamentait, et fut fort étonné de reconnaître celui qui était, il y avait deux heures, effectivement entré dans la prison et avait donné l'ordre à Tainé de ses frères de le suivre.

— Qui trompe-t-on ici? se demanda-t-il.

En ce moment une grande rumeur se fit entendre dans les corridors.

— La marquise de Maintenonî cria-t-on de tous côtés.

Un homme vêtu d'un pourpoint noir, la poitrine chamarrée de cordons et dans le plus grand costume de l'étiquette, parut au seuil de la prison.

— Que veut dire tout ce tapage? fit-il; l'aliaire de monsieur est belle, et nous réglerons cela demain. Pour le m )ment, faites disparaître toute trace de révolte que rien ne transpire de ce qui s'est passé.

En un instant le nouveau venu fut obéi, et la porte se refermant, Gaston se trouva de nouveau seul avec son frère, qu'il se félicita d'avoir au moins pour quelques heures arraché au bourreau. Henri alors commençait à balbutier , et cherchait à comprendre ce que lui disait Gaston. Bientôt un sourire de joie éclaira son front.

— Maurice est sauvé! exclama-t-il d'une voix faible; oh! merci de la bonne nouvelle!

— Oui, dit Gaston, et maintenant, J'ai grand espoir pour nous.

Henri hocha la tête.

— Je l'espère aussi pour toi, fit-il, et ne repousse pas surtout la liberté si elle se présente; moi, Je suis comdamné.

Gaston, à deux genoux, couvrit son malheureux frère de caresses. Dans l'impuissance de se servir de ses mains, il appuya son visage brûlant contre celui tout pâle d'Henri.

Cependant, des bruits étranges se faisaient entendre.

C'étaient de lourdes portes qui grinçaient, des chaînes qui se heurtaient, et au milieu de plusieurs

38X LA fiKANDK DKVOTK

voix que l'êrho r/'pôUiit sous les voûtes, une voix (le iemme qui «lominait.

— Oh ! oui, je sais ce que c'est, dit Gaston; elle se souvient d'Agnès de Hongrie, fille de l'empereur Albert, (lui, vengeant la mort de son père comme on se venge d'un homme sur toute une généi-ation, se baigna les pieds dans le sang de soixante-trois chevaliers innocents qu'elle faisait décapiter sous ses yeux.

— Que veux-tu dire ?

— Qu'elle aussi veut assister aux supplices, nous voir mourir et compter les secondes que le bourreau mesure à notre agonie.

— Elle! elle!... Mais de quelle femme est-il donc question ?

— Ne te souviens-tu plus de la marquise de Maintenon?

— Elle ici?... jamais!... jamais! répéta-t-il tremblant de tous ses membres et dans une agitation convulsive.

La porte s'ouvrait lentement, et madame de Maintenon, vêtue de noir, la tête encapuchonnée, le visage rude, sévère et à demi couvert d'un voile de dentelle, apparut sur le seuil.

— Vous dites, monsieur le gouverneur, interrogeait Madame de Maintenon, que nous avons là les plus mauvaises têtes de l'hérésie?

— Oui, Altesse. La torture n'y peut rien.

Et quels sont les noms de ces méchants hugue nots ? fit-elle d'une voix ironique, distinguant un

spectre drapé dans un linceul ensanglanté qui se dressait dans l'ombre. — Henri de Montaubert ! cria-t-elle tout à coup, se sentant défaillir.

— Moi-même.

— Partons, sortons d'ici ! balbutia-t-elle.

Puis elle se jeta dans sa voiture et commanda : A Saint- Cyr I

— Que les hommes sont ingrats, se dit-elle, ils ne savent pas comme le poids d'une couronne est lourd sur le iront d'une femme.

Et le carrosse roula avec fracas sur la route de Versailles.

Mais au mom,ent où elle s'élançait de la prison, le ge')lier qui restait s'était approché de Gaston, affaissé dans un coin près du cadavre de son frère.

Celui-ci sentit que les liens qui lui attachaient les mains se desserraient ; il leva la tête.

— Que me voulez-vous ?

— - N'êtes-vousdonc pas, monseigneur, de la suite de la marquise de Maintenon.

Et il reconnut l'adroit geôlier qui avait sauvé Maurice, et qui s'en était ensuite si habilement défendu .

— Merci, ami, fit-il ; vous voyez bien que mon frère Henri ne peut m'accompagner.

— n est mort, dit l'homme, et vous ne pouvez rien pour lui.

— Mon devoir n'est-il pas de le suivre dans la tombe ?

— Votre devoir est de répondre à l'appel de votre frère vivant.

300 LA OHANDH DKVOTK

Gaston sa pencha sur le corps d'Henri et colla ses lèvres sur son front décoloré.

— Venez, nion>.ei},aieur, mais venez vite ; il en est temps encore.

Gaston hésitait.

— Si j'emportais le cadavre de mon frère sur mes épaules? fit-il.

— Les forces vous trahiraient et vous me perdriez sans vous sauver. Venez, fit le geôlier : il y a à vingt pas d'ici une femme qui se meurt et que votre vue ressuscitera.

Quelques minutes après, le geôlier, dont toutesles dispositions étaient prises, se disposait à mettre entre la Bastille et lui le plus de terrain possible, et Gaston de Montaubert, fou et brisé, tombait dans les bras de Louise de Lansac.

Un dernier portrait de Louise de Lavallière. — Comment le roi prend la nouvelle de sa mort, comment il s'en console. — Trente-six ans aux Carmélites. —Pas inùme une goutte d'eau. — Le dernier soupir de Louise de Lavallière. — Où l'heure sonne pour le demi-dieu. — La gangrène se déclare. — Les drogues d'un empirique. - Le dernier rendez-vous (le Louis XIV. — Où les louanges du roi vivant se chaugent en insultes pour le roi mort. — La légende de Louise de Lavallière. — L'oiseau sinistre et le génie fait homme. — Vive la régence !.. .

Le château de Versailles détachait sa masse colossale sur l'immense hauteur qui domine la ville. Les appartements grandioses, divisés avec art, ouvraient à deux battants leurs portes sculptées à la plus riche noblesse du monde. Les eaux jouaient et faisaient l'admiration de l'Europe entière. Le parc, à la grandeur duquel avaient concouru les premiers artistes du temps, depuis Coysevox jusqu'aux Keller, depuis Girardon jusqu'aux deux Coustou, étendait ses ramifications jusqu'à la ménagerie, à mi-chemin de Saint-Cyr. C'était la plus magnifique résidence royale que monarque français eût jamais possédée.

392 LA ORANDK Dl'iV(/ri-:

CoUjei't (Hait mort... Le grand ministre, abandonné p:u' son roi, i)ar l'homme qu'il avait sauvé de la ruine et de désastres sans nombre, mourut dépopuhirisé et haï de tous les partis.

Puis Louvois était mort comme Colbert... C'est-àdire que, pas plus regretté que lui, il était de toute probabilité qu'il avait été empoisonné par les ordres de la Maintenon qu'il gênait dans ses calculs, et qui lui en voulait pour s'être opposé à son mariage.

Que d'autres encore étaient partis !...

La Grande Mademoiselle elle-même n'était plus ; et le beau Lauzun, vieilli et dépossédé, voyageait par le monde en quête de nouvelles aventures.

Marie-Thérèse, Henriette d'Angleterre, mademoiselle de La Vallière, la marquise de Montespan, la duchesse de Fontanges, toutes les têtes folles étaient tombées au vent des hivers. La famille royale, décimée par la mort, ne s'était multipliée que pour se voir chaque jour amoindrir. Bientôt Louis XIV allait rester seul sur son vieux tn^ne. transformé en confessionnal.

Le père de La Chaise était mort à l'âge de quatre-vingts ans; le père Le Tellier l'avait remplacé près du roi. Madame de Maintenon régnait.

C'était une belle ville que Versailles, un beau monument que son château, un admirable site que son parc ; mais la ville, le château et le parc ne se peuplaient que des fantômes d'une autre époque. Aux heures nocturnes, le passé s'y donnait

LA GUANDK DÉVOTli 39.'i

rendez-vous. Ce n'étaient que de vastes solitudes, où la brise seule faisait tapage. Au lieu de femmes jeunes et belles, c'étaient des moines qu'on y rencontrait.

Un soir des dernières annéesdu règne, unvieillard se promenait solitaire et pensif, foulant le sol fécond en souvenirs et attristé par le présent en deuil. Ce vieillard, c'était le comte Maurice deMontaubert. Tous les jours, à l'heure où le soleil déclinant dans sa course s'enveloppait majestueusement dans les plis nuageux de son linceul de pourpre, il traversait, rêveur, les jardins de Versailles, se perdait vers Saint-Cyr, et, pénétrant sous les massifs épais d'une double rangée de chênes et d'ormes centenaires, tombait à genoux sur la pierre froide d'une tombe.

Là, reposait depuis bien des années déjà Henri de Montaubert, et, depuis trois ou quatre ans à peine, Gaston, son frère, et Louise de Lansac, mariés en l'église Notre-Dame à Versailles; ils s'étaient aimés de cet amour immen>e et puissant que l'âge ne peut éteindre. Ils s'étaient endormis tous deux dans les bras l'un de l'autre.

Quant à M'"*^ de Maintenon, elle voyait la mort faire de grands vides autour d'elle ; mais elle résistait aux infirmités de J'àge ; elle avait vu Ninon de Lenclos, son amie, témoin de ses premières Hii blesses, quitter la vie, les hôtels d'Albret et de Richelieu se dépeupler, et elle n'avait plus qu'une pensée, celle de dominer Louis XIV d'une façon absolue. Le

394 LA OUANDE DÉVOTE

pauvre roi : Tout continuait à mourir autour de lui. Le dauphin et la dauphine, Monsieur, frère du roi, le duc et la duchesse de Bourgogne aclievaient cette danse macabre, secouant un linceul funèbre sur la vie de Louis XIV, en expiation des gracieux ballets dansés à Saint-Germain et à Versailles.

Mais souvenons-nous du nom qui a porté bonheur à ce livre, et revenons à mademoiselle de La Vallière, dont nous avons décrit la vie luxueuse, que nous avons enterrée vivante, mais que nr)us n'avons point encore vue mourir.

Mademoiselle de La Vallière s'était jetée cœur et àme dans la pénitence, avec une vocation à nulle autre pareille, raconte un de ses historiens. Sœur Louise de la Miséricorde suivait les règles austères de son ordre : les macérations, les jeûnes, les veilles de nuit. Peu à peu elle s'était séparée du monde, des visites de la cour, de sa famille même, pour se consacrer entièrement à Dieu. Ses traits, fort beaux jusqu'à l'âge de cinquante ans, s'étaient altérés ; la maladie, les souffrances étaient venues défigurer la distinction de sa figure : puis la mort à soixante-huit ans.

La vie de sœur Louise de la Miséricorde, au couvent des Carmélites, avait été exemplaire. Il semblait même que cette vie seule lui convenait, que seule elle était adaptée à son cœur, à son esprit : « Si, disait-elle, dès mes premières années, je m'étais consacrée au service de Dieu, j'aurais acquis la douce habitude de glorifier son saint nom,

sans qu'aucun objet eût pu me distraire de mon Sei<5'neur et de mon Dieu ; mais loin d'écouter sa voix qui se faisait entendre à mon cœur, j'ai mis ma confiance en moi-même et les richesses de sa grâce ont londu dans mes mains. »

Mademoiselle de La Val Hère était là tout entière dans ses souvenirs. La mère Agnès, supérieure des Carmélites, dit en parlant d'elle : « Je l'ai vue dans les dernières années de sa vie et je l'ai entendue, avec un son de voix qui allait jusqu'au cœur, dii'e des choses admirables de son état. »

Voltaire n'a pu échapper au charme de cette sainte et gracieuse physionomie. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse ; elle se fit carmélite à Paris et y persévéra. Se couvrir d'un cilice, marcher pieds nus, jeûner rigoureusement, chanter la nuit au chœur dans une langue inconnue, tout cela ne rebute pas la délicatesse d'une femme accoutumée à tant de jours de mollesse et de plaisirs ; elle vécut dans ces austérités depuis 1674 jusqu'en 1710, sous le seul nom de sœur Louise de la Miséricorde. Un roi qtii punirait ainsi une femme coupable serait un tyran ; et c'est ainsi que tant de femmes se sont punies d'avoir aimé. »

Un soir, madame de Maintenon dit au roi avec une grande apparence de tristesse :

— Sœur Louise de la Miséricorde est morte, sire ; elle reçoit maintenant au ciel la récompense des longues mortilicaticms qu'elle s'était imposées... Louis XIV ne répondit rien.

300 LA (JltANhi: DHVOTH

Mademoiselle de La Valliére avait vécu trentesix ans aux Carmélites. Comment s'était terminée cette longue existence? On raconte qu'un vendredisaint, étant au réfectoire, elle se ressouvint que, dans le temps qu'elle était a la cour, elle se trouva, dans une partie de chasse, pressée par une soif ardente; elle s'était fait apporter et avait savouré avec un inexprimable plaisir des rafraîchissements exquis et des liqueurs délicieuses. En expiation de cette sensualité, elle s'imposa la pénitence de ne plus boire une seule goutte d'eau , ce qu'elle fit pendant trois semaines. Au bout de ce temps, elle passa trois mois entiers, s'imposant de n'en boire que la valeur d'un demi-verre par jour. Cette affreuse pénitence ayant enfin été découverte, une des sœurs lui demanda si elle avait cru pouvoir la faire sans permission et de son propre mouvement :

— J'ai agi sans réflexion, répondit-elle : je n'étais occupée que du désir de satisfaire à la justice de Dieu.

Dieu n'en exige pas tant, et qui sait si, sous l'humilité, mademoiselle de La Valliére ne donnait point les preuves d'un immense orgueil. -^ais ne dépouillons point notre héroïne de sa couronne de martyre, et laissons chacun de nos lecteurs juge de son appréciation.

L'heure de la mort était venue.

Le 4 juin, elle était apparue si pâle, qu'on s'était demandé si son corps n'appartenait pas déjà à la

tombe. Le lendemain, elle ne changea rien à ses habitudes et se leva à trois heures du matin ; mais elle ne put arriver jusqu'au chœur de la chapelle et s'évanouit en route. On la transporta à l'infirmerie : elle y passa la journée et y rendit le dernier soupir, suivant des lèvres les prières que les Carmélites, agenouillées autour de son lit, avaient dites toute la nuit, et Jetant undernier regard à sa lille, la princesse de Conti, accourue à l'appel suprême. Le lendemain, son corps fut exposé à la grande grille du chœur, et tout Paris vint pour saluer les dépouilles de l'illustre pénitente.

Elle était morte, la légende commença.

Mais finissons-en avec l'histoire. Louis XIV, à son tour, allait payer son tribut à la mort. L'heure sonnait pour le demi-dieu. Le 12 août, Louis XIV sentit augmenter beaucoup la sciatique qu'il éprouvait à la jambe et à la cuisse, le roi ne sortit pas de son appartement.

Jusqu'au 15, l'indisposition n'offrit aucun caractère grave; seulement, il était survenu une grande altération. Ce même jour, le roi dîna sur son lit à une heure : il mangea d'assez bon appétit. Du 16 au 24, le monarque eut des alternatives de mieux et de pire qui laissèrent apercevoir peu d'accroissement dans sa maladie.

Cependant, les méderins commençaient à s'inquiéter; la douleur devenait très-forte; on craignait la gangrène, qui commençait à se manifester par des taches noires sur la jambe. La nuit du 21

LA GKANDK DliVOTH

au 25 lin mauvaise. Les h >inrnos de l'art déclarèrent que le dan^rer augmentait avec rapidité.

Marlame de Maintenon proposa au roi de recevoir les sacrements. < C'est encore de bonne heure, » répondit-il.

Cependant, il se confessa le 25. Dans l'aprés-rliner, ses soullVances devinrent très-fortes. Il rentra dans son appartement où il reçut le viatique et l'extrême-onction.

Le 26 au matin, le roi manda le duc d'Orléans auprès de son lit.

— Mon neveu, lui dit-il, vos droits à la régence sont reconnus par mon testament. Je vous recommande le royaume et la personne du roi futur... S'il vient à manquer, vous serez le maître, et la couronne vous appartiendra.

Le 27, Louis XIV rassembla tous les dignitaires, tous les officiers de sa maison, et leur parla d'une voix éteinte en présence de madame de Maintenon et du père Le Tellier.

Sur les deux heures, il manda le chancelier à qui il fit remettre une cassette remplie de papiers. Il lui ordonna d'en brûler une partie, et lui donna des instructions pour la destination du surplus. Dans la soirée, ce fut le tour de M. de Pontchartrain, auquel il dit :

— Dès que je serai mort, vous expédieraz un ordre pour faire porter mon cœur à la maisoa professe des jésuites. Aussitôt que j'aurai rendu lej dernier soupir, et qu'on aura annoncé ma mort sur'

LA GRANDE DKVOTE 399

le balcon (le ma j^ambi'o, selon la forme accoutumée, le roi sera BJuduit à Vinrennes.

La nuit du 27Bfu 2S fut très-agitée; Louis XIV ne reposa point... Il récita tout haut ses prières et répéta plusieurs fois le Confiteor.

Louis XIV ordonna, dans la Journée du 29, qu'on fît entrer tous les sei<ineurs. « Messieurs, leur ditil, je vous fais mes adieux. » Cela fut prononcé sans émotion. Ce fut également d'un œil sec que le roi prit un éternel congé du dauphin, de ses enfants naturels, des princes et princesses du sang. Toute la famille royale s'étant un peu éloignée, Louis XI entin attendri, dit à Madame de Maintenon :

— Je ne regrette que vous. Mais ce qui me console en vous quittant, c'est l'espérance que nous nous rejoindrons bientôt dans l'éternité.

La marquise se retira après ces paroles du roi, et l'on croit lui avoir entendu dire en sortant :

— Voyez, le rendez-vous qu'il me donne... Cet homme n'a jamais aimé que lui.

Le dimanche P'" septembre, à huit heures et quelques minutes, le roi, qui avait passé la nuit en prières, presque toutes récitées à haute voix, dit tout à coup : « Allons, voici le moment... je sens que la vie m'échappe... j'avais cru qu'il était plus diflîcile de mourir... » On entendit un soupir prolongé... Louis XIV avait vécu.

A neuf heures, les salons du duc d'Orléans ne purent pas contenir la foule qui s'y porta.

Tandis qu'on ensevelissait le feu roi, la nouvelle

400 LA (JIIANDK DÉVOTE

do sa mort se répandait dans la capitale, où oUa excitait une satislaction telle qu'on eût dit que la France venait d'être délivrée d'un fléau. Le peuple se réjouit, dansa, chanta; une joie délirante éclata de toutes parts.

Le 9 septembre, dans la soirée, le cortège funèbre partit silencieusement de Versailles, traversa le bois de Boulogne et gagna la plaine de Saint-Denis par des chemins détournés. Les obsèques de Louis XIV furent tell ement simples, qu'il ne se trouva pas au convoi six personnes qui n'y fussent point appelées par leurs fonctions... Malgré les précautions qu'on avait prises pour éviter que la dépouille mortelle du roi fût insultée, la population qui occupait la plaine faisait retentir les airs de ses chansons et de ses éclats de joie. Des tentes dressées sur le chemin étaient remplies de curieux qui, le verre en main, chargeaient d'épigrammes et de sarcasmes la mémoire de Louis XlV.

Nous avons terminé l'histoire, concluons par quelques mots sur la légende. Lorsque, en 1767, Claude Lequeux publia pour la première fois les Lettres de madame de La Vallière, cette publication témoigna, par son succès, des sympathies que cette femme avait fait naître dans la postérité.

Vers la fin du xviiie siècle, en 1788, et ensuite à l'époque du Consulat, l'attention publique fut de nouveau reportée sur la personne de madame de La Vallière, soit par des écrits historiques, soit par des écrits romanesques. Madame de Genlis fit parai-

tre, en 1804, l'histoire de mademoiselle de La Vallière, sous la forme d'un roman.

On se passionna, au commencement du premier Empire, pour la figure historique de madame de La Vallière ; mais l'engouement de la société française et de l'aristocratie de ce temps se reporta plutôt vers la première période de la vie de mademoiselle de La Vallière. Toutes les femmes, en 1804 et 1805, avaient le roman de madame de Genlis près de leur lit, et rêvaient le rôle de La Vallière à la cour de Napoléon.

Une sorte d'ivresse ou d'encouragement s'attacha au nom de La Vallière ; la poésie et la musique s'emparèrent de cette douce mémoire.

Deux êtres survivaient : madame de Maintenon, planant au-dessus des tombes, comme l'oiseau sinistre; et le génie incarné fait homme, le grand, l'immense, l'incomparable Voltaire, que ni Milton, ni Shakespeare, ni Gœthe, ni Corneille, ni Molière lui-même n'égalèrent jamais; Voltaire, que les écrivains de la réaction attaquent encore aujourd'hui, insultant à ses dépouilles, tant il est resté grand dans la mort, puissant dans son linceul, défiant le vieux monde, qu'il a bouleversé; et de son esprit, qui a tout embrassé, préparant l'ère nouvelle et la république triomphante.

Mais madame de Maintenon avait fait son œuvre, elle allait mourir; Voltaire commençait la sienne, il allait vivre. Oublions la grande dévote; termi-

402 LA. GRANDK DÉVOTK

nons-en avec un règne dont les pompes du début ne peuvent sufllre à voiler le deuil des derniers jours; oublions cette cour triste et sombre, où Ton ne savait plus ni rire ni aimer. Foin des ;/entilshommes compassés, des moines c»ncapuchonnés, des femmes embéguinées ! Allumons les lustres, et revivons à l'éclat des lumières de la jeunesse et de l'amour.

Louis XIV est mort et enterré ; madame de Maintenon a fui Versailles, emportant le crucifix d'ivoire dans les plis de sa robe noire; et soudain ia vie renaît, l'écho apporte le bruit des chansons joyeuses : c'est l'heure de la note amoureuse et des refrains gairtlards.

Plus de roi! celui qui sera un jour Louis XV est un pauvre et chétif enfant, qui ne sait rien de ce monde, et ne saura jamais rien de la vie. A la tète des affaires est un homme jeune, fort, vaillant, aimant le vin vieux, les femmes belles et les nuits folles.

Autour de lui est un essaim de gentilshommes qui ont hcàte de jouir, et qui, dans cet appétit de la vie, dans cette avidité de jouissances, vont saper le vieux monde, se jeter en avant dans la vie moderne, s'affichant, se ruinant, se démocratisant, amenant le règne de Louis XV, qui sera le dernier mot de la décrépitude, et l'ère de 89, qui sera la revanche du travailleur et du pauvre, la revanche d'un grand peuple sur une poignée de privilégiés.

Et ce sera plaisir de les voir se perdant eux-

LA. GRANDE DÉVOTB 408

mêmes, se préparant à disparaître, pour faire place à la grande fm\\c qui surgit de tous les coins de la terre où l;i loiie se tisse, où le fer se tord, où la forge mugit...

Et ce sera d'autant plus plaisir, qu'ils disparaîtront gaiement, fêtant joyeusement les derniers jours de leur puissance, enterrant, le rire et la chanson aux lèvres, la dernière heure de leur ivresse et de leur fortune.

Vive la Régence, qui fut le grand coup d'aile porté à la royauté ! Pour la première fois, en effet, on oublia les titres, les honneurs et on vola après l'or. Cet or, on ne l'attendit plus d'un souverain, mais de soi-même. On en demanda au crédit, à la spéculation, au papier ; l'agio fut créé ; les grands seigneurs devinrent des banquiers, et les banquiers des grands seigneurs.

Les femmes voulurent aussi être de la curée, et s'en donnèrent à cœur joie ; l'esprit courut les rues et monta dans les salons par les antichambres, avec Figaro; l'or tomba des nues, et l'artisan, devenu bourg-eois, commença à délier la noblesse, la veille encore si arrogante et si insolente. La France eut la fièvre de l'or; la cour du Régent eut celle des plaisirs et de l'amour. « Ils chantent, ils paieront, » avait dit Mazarin ; la foule chanta, paya, et les grands seigneurs menèrent la vie folle.

Ce fut le commencement de la fin; nous voyons aujourd'hui poindre l'ère nouvelle. Le grand Louis XIV, si admiré et si encensé, fait rire les

404 LA GRANDE DÉVOTK

hommes de notre temps, le demier des rois de France s'est évanoui pour jamais, un grand peuple seul reste, un grand peuple qui, vaincu, sanglant, mutilé, redresse la tête dans la sérénité de ses droits et de sa conscience, un grand peuple qui, debout sur les ruines du passé, oublie la vieille lég-ende royale, pour ne se souvenir que de l'heure décisive qui se prépare.

Page 1