TITE LIVE — TITIEN
bourg natal où il devait souvent retourner, une robuste santé, une volonté tenace, une finesse et une souplesse de caractère, des habitudes de travail régulier, avec un amour profond pour les beautés simples et saines de la nature, qui allaient donner à sa longue vie (il mourut dans sa centième année) et aux développements de son génie fécond un caractère de puissante et harmonieuse unité, presque unique dans l'histoire de l'art. Il avait une dizaine d'années lorsqu'il fut amené à Venise par son frère et qu'il entra chez Sebastiano Zuccato, le mosaïste, pour passer de là chez l'un des frères Bellini, Giovanni. Dans ce dernier atelier, il trouva, probablement comme condisciples, Giorgio de Castelfranco, G. Palma de Serinalta, L. Lotto et Sebastiano Luciani, les plus ardents des jeunes artistes qui allaient transformer l'école, créer un style nouveau, devenir les chefs de ÏArte moderna.
C'est Giorgione qui, dans ce groupe actif, semble avoir, le premier, donné l'exemple des hardiesses décisives. La part que chacun des cinq novateurs prit alors au mouvement général n'est point, d'ailleurs, nettement précisée ; leurs œuvres juvéniles, entre 4495 et 4540, sont encore aisément et souvent confondues. Giorgione, par malheur, mourut de la peste en 4544. Titien, son collaborateur (fresques du Fondacode'Tedeschi, ^508), ou plutôt déjà son émule et son rival (fresques du Carminé et du Santo à Padoue, 4540-44), fut chargé de terminer ses aîuvres inachevées ; il devint, sans conteste, son successeur, comme chef de la jeune école. (Quatre ans après, la mort de leur commun maître, le vénérable Giovanni Bellini, dont il prenait la survivance, comme pensionnaire de la République (déc. 4546), en se chargeant encore d'achever ses œuvres commencées, lui laissait, par la supériorité de son talent déjà reconnu, une autorité sur l'école entière, qui allait s'exercer pendant plus d'un demi-siècle.
La chronologie des œuvres, déjà nombreuses, par lesquelles Titien prépara sa renommée, durant cette période de formation, est difiicile à établir. On n'a de date exacte que pour les fresques de Padoue, achevées en 4514, dans la série des Miracles de saint Antoine (4° Meurtre d'une femme par son mari ; 2° V Enfant attestant r innocence de sa mère; 3"" Saint Antoine guérissant le jeune homme blessé). Dans ces trois compositions, d'une mise en scène facile, naturelle et vivante, d'une chaleur et d'une force de coloris imprévues dans cette sorte de peinture, la parenté avec Giorgione saute encore aux yeux ; même souplesse vivace dans les mouvements des figures, même liberté expressive dans le jeu des physionomies et l'arrangement des costumes, mêmes accents chaleureux et vivants dans le naturalisme, poétique et distingué, des types contemporains introduits dans la légende. La fresque décorative, néanmoins, n'était point l'affaire de Titien, trop soigneux et trop précis, pour ne pas craindre un entraînement fatal, par des habitudes de travail rapide et improvisé, vers la négligence et l'a peu près. Il ne revint à la peinture murale qu'une ou deux fois en sa vie et pour peu de temps {Saint Christophe au palais ducal).
Dès lors, c'est dans les tableaux de chevalet qu'il recherchait déjà des perfections nouvelles pour l'art de peindre, pour l'art aussi d'exprimer la vérité et de comprendre la beauté, aussi bien dans les sujets profanes que dans les sujets religieux. Dès lors, nous le voyons, comme tous les puissants créateurs, les yeux et l'esprit grands ouverts aux progrès accomplis chaque jour autour de lui, s'assimiler ces progrès avec une aisance croissante et un goût admirable. S'il doit beaucoup à ses maîtres, les Bellini, à ses condisciples, Giorgione et les autres, il ne doit pas moins aux influences extérieures et lointaines qui lui arrivent, soit directement, par des relations personnelles avec ses confrères, soit indirectement, par l'étude de leurs œuvres peintes ou gravées. Le passage de I^éonard de Vinci à Venise en 4500, celui d'Albert Durer en 4506, de Fra Bartolomriieo en 4508, plus tard, ses voyages à