TITIEN
Mantoue (Mantegna, Jules Romain) et àParme(Corrège), ses rapports avec Michel- Ange réfugié dans la lagune, en 4529, Favaient mis au courant de tout le mouvement florentin, romain, lombard, bien avant qu'il allât, sur le tard, à 68 ans, admirer la ville Eternelle. On suivra toujours, chez l'artiste sensible, ces diverses influences sous lesquelles son génie personnel s'enrichit et se complète, n'y trouvant d'ailleurs que des occasions d'aflirmer plus hautement sa personnalité toujours grandissante.
Un certain nombre de Madones, soit isolées, soit en compagnie et conversation (Conversazione santa) avec des saints (musées de Vienne, Londres, Madrid, Dresde, Florence, Paris), oii l'on trouve encore bien des attaches avec son maître et ses condisciples, révèlent déjà l'originalité du jeune artiste dans la beauté spéciale, noblement afiFable, à la fois robuste et délicate, de ses vierges saines et simples et dans la grâce fine de ses enfants vifs et rieurs, non moins que dans l'harmonie savamment nuancée des colorations brillantes ou chaudes. Pesaro présenté a saint Pierre par Alexandre VI (4503 ?) au musée d'Anvers, Saint Marc entre saint Cosme et saint Damien, saint Sébastien et saint Roch, à Venise (4544 ? église Santa Maria délia Salute), marquent, en cette période de formation, deux étapes dans une recherche ininterrompue de rajeunissement, pour les groupes sacrés, par une liaison plus expressive des figures mieux dégagées et l'accord plus significatif des tons riches et des valeurs délicates. Le Christ au denier (musée de Dresde), l'une de]ses œuvres les plus soignées, donne déjà, pour le Christ, ce type de douceur, noble et bienveillant, qui deviendra celui de toute l'école. Sa force future de compositeur dramatique ou solennel s'annonce dans VEcce Homo et le Christ en croix de San Rocco, avant d'éclater à Padoue, dans les fresques déjà signalées, et surtout dans cette longue procession majestueuse du Triomphe de la Foi (gravé par Andreani), dont les cartons ou dessins auraient été faits à la même époque (4544). Toutefois, ce qui nous reste de plus exquis, comme souvenirs d'une jeunesse heureuse et enivrée de la beauté vivante des créatures et des choses, c'est toute une série d'idylles allégoriques et poétiques, dont Giorgione a peut-être donné les premiers exemples, mais que Titien diff'érencie déjà par une délicatesse d'accent pénétrante : les Trois Ages (Coll. lord Ellesmere, Londres), les Deux Femmes à la fontaine (villa Borghese, à Rome), l'une, en toilette claire, gantée et parée, des fleurs dans les mains, rêveuse, assise à l'un des bouts d'une margelle sculptée, tandis que l'autre, toute nue, d'une beauté exquise, tendrement et adorablement chaste, regarde sa compagne, et tient en l'air un vase à parfums. Un petit amour, entre elles, se penche pour tremper ses doigts dans l'eau. Ces deux créatures sont si belles, si tendrement exaltées par la chaleur dorée du crépuscule, endormant la campagne autour d'elles qu'elles se sont vite transformées en allégories divines, devenant, aux yeux ravis de la postérité, l' Amour sacre et r Amour profane. Ce chef-d'œuvre de vision poétique est resté aussi l'un des chefs-d'œuvre techniques de l'art de peindre ; comme dans la plupart des toiles capitales de Titien qui suivront, on y trouve le point de départ de toute une école postérieure et Tune des sources où les artistes de tous les temps retourneront sans cesse se rafraîchir. Parmi ces floraisons printanières, dont le charme reste unique, il faut compter encore la délicieuse idylle évangélique du Noli me tangere (National-Gallery, à Londres). Jamais le peintre ne devait infuser plus de tendresse en ses figures qu'en cette Madeleine affaissée et rampant aux pieds du ressuscité, jamais plus de beauté divine qu'en ce Christ mélancolique, jamais plus de lumière intense et apaisée qu'en ce panorama crépusculaire. Titien est déjà là le plus grand paysagiste de son temps, comme il en est le coloriste le plus savoureux.
La deuxième série de ses œuvres se place entre 4546 et 4530 environ, depuis la mort de G. Bellini jusqu'à l'adop-
tion de l'artiste, comme son peintre officiel, par l'empereur Charles-Quint. Tout en conservant longtemps encore, çà et là, la délicatesse de ces impressions printanières, elle présente une ascension rapide vers une conception de l'art plus libre encore, plus étendue et plus puissante. Titien a quarante ans. Il est le peintre favori de la République et celui du duc de Ferrare. Il vient d'épouser une femme qu'il aime. Il est en pleine de joie de vivre et en pleine force de travail. Dans toutes les catégories, sujets religieux, sujets historiques, plastiques; mythologiques, portraits, paysages, les chefs-d'œuvre les plus variés se succèdent avec une rapidité unique, et chacun d'eux devient, dès son apparition, un type nouveau et fécond, un type classique. C'est en 4548, à Venise, V Assomption (Académie des beaux-arts), où, pour l'ampleur des gestes et des draperies, la grandeur expressive des mouvements, il rivalise avec Fra Bartolommeo et Michel-Ange, faisant, en même temps, de cette apothéose épique, un c(mcert grandiose de colorations exaltées. C'est, en 4520, le retable de San Domenico, à Ancône (la Vierge, Saint François, Saint Biaise, un Donateur); en 4522, celui des SantiNazzaro e Celso, à Brescia(/1 nwonm^zow. Résurrection, Saint Georges, Saint Sébastien); en 4523, pour SanNiccolô, à Venise, la Vierge en gloire avec six saints (Bome, Vatican) ; en 4526 et en 4530, enfin, deux de ces compositions magistrales qui devaient exercer tant d'influence sur l'avenir ; c'est, aux Frari, la Vierge dès Pisaro, trônant, brillante d'une grâce souveraine, au-dessus d'une cour empressée et vivante de marins, de soldats, de patriciens, d'enfants, dans une alliance lumineuse et noblement familière des créatures célestes et des habitants de la terre, de l'idéal et du réel, avec une orchestration incomparable, à la fois riche et claire, profonde et douce, de tonalités tour à tour intenses et délicates, cette orchestration qui inspirera Paul Véronèse, Tintoret, Tiepolo, Rubens, Delacroix, tous les décorateurs épiques ; c'est à San Zanipolo, le Martyre de saint Pierre (brûlé le 45 août 4867; bonne copie à l'Ecole des beaux-arts de Paris), scène de tragédie, violente et poignante, dans un décor de forêt grandiose, le plus vaste paysage qu'on eût encore peint et qui devait longtemps servir de type aux dramaturges et aux paysagistes des siècles suivants. La Déposition de croix (musée du Louvre) est du même temps.
Tout cela ne l'empêche pas d'accumuler encore, coup sur coup, pour des amateurs mondains, avec une verve séductrice d'inventions plastiques et pittoresques, une intelligence enthousiaste, toujours croissante, de la beauté souriante et de la grâce naturelle dans la femme et dans l'enfant, des toiles non moins magistrales et exemplaires : la Bacchanale et le Culte de Vénus ou Hymne à la [fécondité (musée de Madrid), Bacchus et Ariane (National-Gallery) ; toute une série de nudités poétiques : la Vénus couchée (musée de Darmstadt) ; la Vénus Anadyomène (collée. L. Ellesmere, à Londres) , la célèbre Flora (Horence, musée des Uflizii). Plusieurs de ces beautés célèbres présentent, pour les traits du visage, des rapports avec le portrait d'une Femme à sa toilette (musée du Louvre), qui passe pour celui de Laura Dianti, maîtresse du duc de Ferrare. Le nombre des beaux portraits que Titien peignit à cette époque est déjà considérable. On peut citer comme spécimens: Alphonse d'Esté, duc de Ferrare (musée de Madrid), les portraits des Doges Ant, Grimani et A. Gritti, un Portrait dHnconnu (musée de Munich, etc.). Dans les années suivantes, ce nombre deviendra incalculable.
Depuis la mort de sa femme, en 4530, et le transport de son atelier à Biri-Grande, quartier isolé, voisin de la lagune de Murano, jusqu'en 4545, date de son voyage à Rome, son unique voyage lointain, s'étend une troisième période, durant laquelle le génie du grand peintre, complètement mûr et pleinement développé, se signale surtout par sa fécondité plutôt que par des innovations aussi caractéristiques qu'en l'époque précédente. Néanmoins,