CARIBERT — CARICATURE
lui régnant, elle ne serait pas restituée : aussitôt après il mourut. De son mariage avec Ingoberge, il eut une fille, Adelberga ou Berthe, qui épousa Aethelbert, roi de Kent; de Theudegilde, un tils qui mourut à peine né. On lui connaît deux autres filles, Berteflède, qui fut religieuse à Saint-Martin de Tours; Clotilde, qui excita des troubles graves dans le monastère de Saint-Hilaire de Poitiers, et qui affirmait être née de Caribert. C. Bayet.
r BiBL. : Grégoire de Tours, Hisl, Franc. ^IV, 3,16, 23, 26 ; IX, 26, 33, 39 et suiv. ; De virtutihus S. Martini, c. 29;De gloria Confessormm^ c. 19.— Aucune monographie n'a été consacrée à Caribert (V. les ouvrages généraux à MÉROviiNGiENs). — Sur l'étendue de ses Etats, V. BoNNELL, Die Anfànge des karolingischen Hauses, 1866, pp. 206-212. — LoNGNOxx, Géogr, de la Gaule au vi» siècle, 1878, pp. 121-125.
CARIBERT, roi d'Aquitaine, né en 606 ou 607, fils de Clotaire 11, frère puîné de Dagobert. Contrairement à l'usage franc, le royaume de Clotaire ne fut point partagé entre ses fils ; Dagobert s'en rendit seul maître et se fit reconnaître roi par la Burgundie, la Neustrie. D'après la chronique attribuée à Frédégaire, Caribert se serait efforcé d'obtenir le pouvoir, mais il aurait eu contre lui sa trop grande simplicité d'esprit. 11 avait pour soutien son oncle maternel Broduif, dont Dagobert s'empara plus tard et qu'il fit mettre à mort. Il est vraisemblable que Caribert trouva les esprits mieux disposés dans le Midi où existaient des tendances à l'autonomie. Toujours est-il que Dagobert, « par pitié et sur le conseil d'hommes sages », dit le chroniqueur, jugea bon de lui faire des concessions. D'après le seul texte que nous possédions à ce sujet, il lui accorda les territoires (pagi) de Toulouse, Cahors, Agen, Périgueux, Saintes et tout le pays plus au S. jusqu'aux Pyrénées. Un passage obscur de la chronique dite de Frédégaire semble indiquer deux mesures successives : Caribert aurait d'abord obtenu ces territoires pour en jouir en simple particulier, puis il aurait été reconnu comme roi d'Aquitaine avec Toulouse comme capitale. D'après une hypothèse de M. Perroud, la première concession aurait même pu avoir lieu sous le règne de Clotaire. Le royaume de Caribert comprit, outre les cinq territoires déjà indiqués, la Wasconie, qu'il soumit à la tête d'une armée; peut-être, d'après le témoignage de la numismatique, l'Albigeois, le Rouergue et le Gévaudan. L'entente ne régna guère entre Dagobert et Caribert. Pépin, maire d'Austrasie, mal vu par Dagobert, alla trouver Caribert, emmenant avec lui un jeune entant de Dagobert. On se réconcilia; Caribert fut le parrain de Sigebert à Orléans. Le roi d'Aquitaine mourut dès 630 ; son jeune fils Chilpéric fut tué, dit-on, par les partisans de Dagobert qui s'empara de son royaume et de la Wasconie. Le duc Barontus, chargé d'apporter au roi le trésor de Caribert, se l'appropria. Au souvenir de Caribert se rattache la fameuse charte à'Alaon (V. ce mot), dont Tinauthenlicité ne tait plus de doute et qui a été fabriquée en Espagne dans la première moitié du xvii® siècle, pour relier les premiers rois d'Aragon aux Mérovingiens d'Aquitaine. Ce document apocryphe donne pour femme à Caribert, un personnage d'invention, Gisèle, fille d'Amand, duc de Gascogne, petite-fille de Serenus, duc d'Aquitaine, et lui attribue trois fils, dont deux, Boggis et Bertrand, ne sont connus par aucun autre texte. C. Bayet.
BiBL : Chronique dite de Frédégaire, c. 56, 57, 61, 62, 67, éd. Krusch, dans les Scripfores rerum Germanie, 1889.— Le Cointe, Annales ecclesiast. Francorum, t. II, 1665, passim. — D. Vaissète, Histoire du Languedoc, nouv. éd., t I, pp. 674 et suiv.; t. II, pp.. 163 et suiv., 169 et suiv. (les nouveaux éditeurs ont rectifié les erreurs des Bénédictins qui s'étaient servis de la charte d'Alaonj. — Pau- RiEL, Histoire de la Gaule méridionale , 1836, t. II, III, qui défend avec une énergie uial placée ce document apocryphe. — Rabanis, les Mérovingiens d'Aquitaine; Essai sur la Charte d'Alaon, 1856. — Perroud, Des Origines du duché d'Aquitaine, 188i, pp. 33 et suiv.; pp. 220 et suiv.
CARIBOU. District du Canada, prov, de Colombie, dans la région montagneuse de l'E. du bassin du Fraser; 7,500 hab.; il renferme des mines d'or, de cuivre et de
charbon; on cite les exploitations aurifères de Williams Creek. — Le nom de Caribou est aussi donné à un grand lac situé entre les rivières Churchill et Mississipi, à une rivière qui s'y déverse et à un fort situé au N. du lac.
CAR ICA. Ancienne mesure de poids ou de \olume, valait à Venise 120 kilog. 49, à Milan 164 lit. 51, à Riga 94 lit. 35.
CAR ICA (Carica L.). Genre de plantes de la famille des Bixacées (V. Papayer).
CARICAL (Inde française) (V. Karikal).
CARICATURE. Les oRfciNEs. — Rire et faire rire aux dépens d'autrui, le penchant est vieux comme le monde, et la caricature en est sortie. Au sens général, toute déformation du réel est une caricature. Au sens exact du mot, la caricature est la reproduction déformée d'un modèle, à l'aide des arts graphiques. Il est plus facile d'affirmer les origines anciennes de la caricature que d'en retrouver et d'en montrer les premières traces. On les a cherchées eu Assyrie et en Egypte. On a cru voir une caricature dans les débris d'un papyrus, conservé au musée égyptien de Turin, et qui représenterait un concert exécuté par un âne jouant de la harpe, un lion pinçant de la lyre, un singe soufflant dans une double lyre, et un crocodile qui aurait pour instrument une sorte de théorbe. Ce tableau serait la caricature d'un groupe qui se retrouve fréquemment dans les monuments égyptiens et composé de quatre jeunes femmes jouant des mêmes instruments. Dans le même papyrus, un combat de chats et d'oiseaux rappellerait les combats de l'armée égyptienne. Une bête à cornes armée d'un casse-tête, et conduisant un lièvre et un lion attachés par le cou à la même corde, ferait allusion à la manière dont les rois traitaient leurs ennemis vaincus. Enfin, le tableau dessiné sur un papyrus du musée de Londres, qui représente un chat indiquant à un rat des ofirandes posées devant lui, serait la charge de l'ofirande funéraire telle qu'elle est si souvent décrite dans les bas-reliefs.
L'ingéniosité de ces interprétations n'en fait que mieux ressortir le caractère hypothétique. Tout ce qui est grotesque n'est pas nécessairement caricature. Il faut se défier de chercher des allusions là où il n'y a peut-être que caprice et fantaisie. Pas plus en Grèce qu'en Egypte nous ne trouvons, à proprement parler, de caricatures. On a voulu cependant en reconnaître une définition, dans un passage d'Aristote. Le Stagyrite avait dit : « Il faut nécessairement représenter les hommes, ou meilleurs que nous ne sommes, ou pires. » Pires ! voilà la caricature, s'écrie M. Champfleury ! Et comme Aristote parle encore d'un peintre nommé Pauson qui faisait les hommes « plus laids » qu'ils ne sont, Pauson passe pour le plus ancien des caricaturistes. Or, tout ce que nous savons de Pauson, par Elien dans ses histoires diverses, c'est qu'un amateur lui ayant demandé de peindre un cheval se roulant sur le sable, il le peignit courant. L'amateur ne fut pas satisfait que le peintre n'eût pas suivi ses indications et voulait refuser le tableau. « Mais retournez-le donc! lui dit Pauson, et le cheval qui court vous paraîtra se vautrer ! »
Est-il permis d'en conclure que Pauson fut un caricaturiste? N'est-il pas plus sage de ne voir en lui qu'un réaliste? On peut cependant signaler quelques spécimens de caricature grecque. Pline parle d'un certain Ctésiloque, élève d'Apelle, qui avait représenté Jupiter accouchant de Bacchus la mitre en tête, criant comme une femme, au milieu de déesses qui font l'office d'accoucheuses. Certains vases grecs, celui qu'on voit chez M. Basseggio à Rome, d'autres encore au musée de Berlin, représentent sur une des faces le corps de Patroele étendu par terre, et sur une autre face, un ivrogne que l'on emporte par les pieds et par la tête. Panofka, dans son Mémoire sur les parodies et caricatures antiques^ a analysé ces dessins. Une des plus remarquables caricatures grecques est celle qu'on voit sur un vase que possède M. William Hope, et
qui représente la parodie de l'arrivée d'Apollon à Delphes. Le dieu apparaît sous la forme d'un charlatan sur son théâtre de foire que vient consulter Chiron entouré de personnages portant des marques et des attributs grotesques. Le côté facétieux de cette scène ridiculisant la croyance du populaire pour les vertus attribuées à Apollon est ici manifeste.
M. Joly de Bammeville possède une amphore représentant Achille,qu'Ajax emporte sur son épaule après la bataille et sur la panse opposée, un Silène ivre-mort emmené par deux satyres.
On remarquera que dans ces dessins
l'artiste n'a pas songé à défigurer les traits légendaires d'Achille et de Patrocîe. A côté de la scène épique, il a placé la scène comique, procédant par comparaison et sans ce rapprochement, jamais on ne reconnaîtrait Achille ou Patrocle sous les traits de Silène ou d'un ivrogne. 11 semble d'ailleurs naturel que les Grecs, si passionnés pour le beau, aient eu scrupule à défigurer les formes humaines. L'esprit si ouvert de Gœthe avait été frappé de ce caractère de l'art antique. « 11 ne faut nullement chercher ici, dit-il, dans ses conversations recueillies par Eckermann, l'esprit de parodie. » Et plus loin : « Les masques comiques des anciens qui nous sont parvenus ont une valeur artistique, égale à celle des masques tragiques. » Autant qu'il est possible, dans la pénurie des documents, de tirer une conclusion générale, partout dans l'antiquité, on retrouve ce respect de la forme humaine. « Les Romains eux-mêmes, dit Mérimée (ISotes d'un voyage dans le midi de la France), ont toujours idéalisé leurs modèles et même en figurant des monstres fantastiques, ils ne se sont pas entièrement écartés du beau... Si parfois ils ont voulu exprimer la laideur, ils se sont
attachés à la rendre terrible, évitant qu'elle parût dégoûtante. D'ailleurs, les rares exemples antiques se réduisent à l'exagération de quelques traits de la face. » Le nez surtout qu'on se plaît à allonger, ou la bouche qui s'ouvre démesurément. Mais n'est-il pas surprenant que , malgré la violence des luttes
-TFj^: politiques, on
Fuite d'Enée (Caricature antique). "^"^^^ retrouvé
une caricature
ni de Cicéron, ni de César, ni d'Antoine, ni d'Octave?
Et cependant on rencontre à Rome quelques traces
Arrivée d'Apollon à Delphes (Caricature antique).
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d'un certain développement de l'art caricatural. Horace nous Ta dit : « Les peintres ont le droit de tout oser. » Et, de fait ils s'attaquèrent aux héros comme aux dieux,
ainsi qu'on le voit par les dessins des vases antiques, raillant la piété d'Enée ou la naissance de Minerve. Cicéron, dans son Iraitéde V orateur (ïvf.W) y parle d'images « très amusantes parce qu'elles consistent ordinairement à comparer une dilTormité, un défaut corporel à quelque autre objet plus difforme encore». La fresque découverte à Gragnano en 1760, et qui représente la fuite d'Enée, portant sur ses épaules son père Anchise, et traînant par la main son fils Ascagne, tous trois figurés en chiens, est bien une caricature. C'en est une encore le dessin qui se voit sur une coupe du musée Gregoriano, à Rome; il représente un philosophe, à taille de pygmée, à barbe de bouc, recouvert du manteau de la profession, et prêchant un renard. Le nain couronné de lauriers du musée d'Avignon, le marchand de petits pâtés du même musée, sont bien des portraits-charges de Caracalla. Le bronze à tête de rat du musée de Rouen a une évidente intention caricaturale.
Là encore, à l'exception du buste de Caracalla, il faut remarquer, comme tout à l'heure pour les vases grecs, la répugnance de l'artiste à défigurer ses modèles. Il ne songe point, par exemple, à déformer les types légendaires d'Enée, d' Anchise et d' Ascagne. Pour les railler, il les déguise en chiens, et c'est l'ensemble seul du tableau qui nous permet d'y reconnaître la reproduction d'une des scènes de VEnéide^ que les artistes romains ont le plus fréquemment traitées.
Ce caractère général de l'art antique s'affaiblit dans les dessins qu'on a retrouvés en grand nombre à Pompéi et à Herculanum, et qu'on désigne sous le nom de graf/iti. Tracés le plus souvent sur les murs, avec la pointe d'un stylet, par des mains inexpérimentées, ils témoignent combien populaire était à Rome le goût de la satire. Quelques-uns sont de véritables caricatures. Ainsi, cette grossière figure, au nez allongé, qui représente un triomphateur romain. Ainsi, surtout, le fameux graflQto, découvert dans un jardin, près du mont Palatin, par le P. Garucci. Le Dieu des chrétiens y apparaît sur la croix, avec une tête d'âne, et ayant à ses pieds Tun de ses adorateurs. La légende ne laisse aucun doute sur l'intention satirique : « Alaxamène, adore ton Dieu ! » Représenter le Christ avec une tête d'âne, était une raillerie familière aux païens, comme nous l'apprennent Minucius Félix et Tertullien ! On est aussi tenté, avec M. Girardin {Magasin pittoresque, 4872), de voir une caricature dans ce croquis tracé sur les murs de Pompéi, et qui montre un gladiateur descendant dans l'arène. Ce serait une allusion à un décret de Néron, interdisant pendant dix années à Pompéi les spectacles et les jeux publics, à la suite d'une querelle entre les habitants de cette ville et ceux de Nucévia. Dans un autre de ces grafiSti, on aperçoit un âne tournant la meule, avec cette légende : « Travaille, petit âne, comme j'ai travaillé !» On y peut lire, sans trop de témérité, la plainte ironique de quelque malheureux découragé! Faut-il voir des caricatures dans ces
CARICATURE
nains, si nombreux sur les murs de Pompêi, et sur les vases antiques, dans les temples et dans les maisons privées, peints généralement sur fond blanc, bordé de rouge, avec des visages jaunis, drapés d'étoffes rouges, coiffés de chapeaux jaunes, et auxquels Horace fait une claire allusion (Satires, II, vu), lorsqu'il parle de ces « combats peints en rouge ou au charbon » sur les murailles des auberges? M. Champfleury hésite, et avec raison, à les considérer comme des caricatures. Ces tableaux se rencontraient fréquemment aux murs des tavernes et des auberges. Ils apparaissent comme l'illustration d'une vieille légende dont le sens et les origines nous échappent, comme le sujet très répandu d'une sorte d'imagerie populaire.
Grylles, chimères, gravés sur jaspe, représentant tantôt un renard monté sur un char, traîné par deux coqs ou par des chenilles, tantôt des cigales jouant de la cithare, ne semblent pas davantage des caricatures. Il faut aussi de la complaisance pour reconnaître Sénèque dirigeant Néron dans la fresque trouvée en 1745 à Herculanum, et qui représente un animal fabuleux, attelé à un char que dirige une sauterelle. Simples caprices et fantaisies d'artistes î II n^y a pas en effet de caricature sans allusion, sans Tarrière-pensée ironique. '! out ce qui est grotesque et bizarre, encore une fois, n'est point par cela même caricature . C'est donc à tort que dans ces dessins sur pierre gravée, dont le sens nous échappe, on a vu des caricatures. C'est également à tort que M. Ed. Tridot décrivant les dessins des poteries trouvées en grand nombre à Moulins, et représentant des singes aux gestes et aux attitudes grotesques, a cru y découvrir les traces d'une caricature gauloise ! Ce sont tout simplement des singes ! Le moyen âge ne nous fournit également que" des ébauches de caricatures. A cette époque, cependant, on
peut dire que l'esprit caricatural est partout.
Le goût du grotesque est l'une des tendances caractéristiques de la pensée au moyen âge, et se retrouve même dans les plus hautes manitestations de son art. Mais les moyens d'exécution manquent encore à la caricature. Si grande que soit l'habileté du ciseau des sculpteurs, la pierre n'a point la souplesse des caprices de îa pensée. D'ailleurs, TEglise est une surveillante jalouse. C'est seulement à son ombre, dans les œuvres qu'elle crée ou qu'elle autorise, que la caricature se glissera timidement, faisant grimacer ses personnages sous le porche et sur les vitraux des cathédrales, ou dans les miniatures des livres d'heures, comme celui du duc de Berry. Les sujets qu'elle affectionne, processions d'ânes et de porcs, singes revêtus du froc et de la mitre, renards déguisés en moines et prêchant des poules, ce sont les sujets habituels des fabliaux. C'est ce personnage si populaire du renard, type de l'hypocrisie, c'est le moine libertin et gourmand, qu'on représente à la cathédrale de Magdebourg, portant une nonne sur ses épaules, vers la chambre dont un satyre leur ouvre les portes, et qu'à Erfurt, on ira jusqu'à peindre couché aux côtés d'une religieuse. Ainsi, sous la protection de TEglise, on raille les abus que l'Eglise porte en
Le pape séparant Calvin et Luther (caricature du xvi» siècle).
Moine avec son butin (Caricature du moyen âge).
elle-même. Mats l'Eglise aussi sait se servir du ridicule contre ses ennemis. Dans le portail de Saint-Siffrein à Carpentras, elle se plaît à railler la rage impuissante des hérétiques, sous la forme de rat s'épuisant à ronger le globe du monde. A Notre- Dame-de-Paris, dans la cathédrale de Sens, elle représente sous une forme grossière, un avocat du xiv® siècle, Pierre de Cugnières, un de ces légistes qui menèrent, avec tant de vigueur, contre la papauté, la lutte pour l'indépendance de la société civile.
Voici le XVI® siècle et l'imprimerie! La gravure est née depuis un siècle. Bientôt la caricature sera en possession de ses principaux moyens d'expression. Une dernière condition de son développement lui manque encore, la liberté ! Mais déjà il faut l'étudier plus en détail etîa suivre dans les divers pays où elle a pris place au rang des arts, en France, en Allemagne, en Angleterre !
La caricature en France. — Au xvi® siècle, en France, on ne rit encore qu'avec privilège du roi. La Réforme soulève des passions dont il semble que la caricature pourrait s'emparer. Mais, au début, l'autorité royale est encore toute-puissante. Henri II brûle les réformés, et Charles IX les fait massacrer. Rabelais, cependant, qui est hardi et bien en cour, osera retracer au crayon les faces lippues, les bedaines rebondies, ou les visages émaciés des moines et papelards de son Pantagruel (lo65). L'excentricité du dessin éloigne tout soupçon de ressemblance avec le modèle. Pour s'y reconnaître comme pour déchiffrer l'énigme du texte, il faudrait « casser l'os pour trouver la moelle! » Mais bientôt l'anarchie de la Ligue va, pour un moment, faire épanouir le rire et donner carrière au goût du ridicule. Le roi lui-môme, Henri ill, sera portraicturé, en habit de pénitent, chapelet à la main, avec des oreilles de porc et des cornes de bouc. Les ligueurs ne sont pas seuls à manier l'arme de la caricature. Les partisans de la royauté la retournent contre la Ligue et la peignent sous les traits d'une furie à deux têtes, griffes aux pieds, couronnée de serpents. La plupart de ces caricatures ont été recueillies de 1589 à 1600, par Pierre de l'Estoile, dont la collection a été publiée de nos jours sous ce titre : les Belles Figures et drolleries de la Ligue,
La défaite de la Ligue, c'est le triomphe définitif de la monarchie absolue. Mais l'essor est donné. Si la caricature ne peut plus s'attaquer aux hommes et aux choses de France, elle peut du moins railler ces étrangers que les troubles civils ont de tous côtés attirés chez nous. « Sous les charniers de Saint-Innocent et au bout du Pont-Neuf, dit Gabriel Mandé, cité par M. Carteret (les Mœurs et la Caricature en France), 'on voit des Espagnols en taille douce.., nez à la judaïque, moustaches recroquevillées en cerceau, fraises à neuf ou dix étages, chapeaux en pots de beurre, épées dont la garde est aux [)ieds et la pointe aux épaules. » C'est le « Duel à l'Espagnole », « le Beck de l'Espagnol pris par le Français î » Pendant tout le xvii® siècle, l'étranger est à peu près l'unique objectif de la caricature. Car c'est encore l'étranger qu'elle raille en Concini ou en Mazarin, qu'elle montre vivant au milieu des singes, ses favoris, ou trichant au jeu ! A peine un moment, sous la Fronde, la caricature s'arrêtera-t-elle aux événements de l'intérieur, tournant en dérision l'armée bourgeoise des frondeurs, les bonnets carrés du Parlement et Beaufort, le roi des Halles. Bien vite, elle se retournera contre l'étranger, Hollandais et
CARICATURE
Anglais, et c'est chez ces ennemis dé la France qu'il faudra chercher, dans les médailles, dans les almanachs, les portraits satiriques du grand roi et de sa cour.
Si la défiance du pouvoir restreint au xvii^ siècle le champ de la caricature politique, l'esprit du temps est d'autre part peu favorable au développement de la caricature de mœurs. La « raison générale », la « raison oratoire » domine alors la littérature et les arts. Elle s'impose aussi à la caricature. Le siècle de Descartes, le siècle classique, n'est guère porté à l'observation de détail. Ce qu'il cherche dans l'homme, ce sont les traits généraux de l'humanité. Ce caractère est commun à toutes les œuvres de l'esprit au xvii® siècle, et nous le retrouvons dans la caricature. Elle aussi affectionne les types abstraits. Elle ira jusqu'à représenter des locutions grammaticales, Ow, Si^ Mais, venant sous la forme de personnages burlesques, tenir en public des discours « appropriés à leur caractère ».
D'ailleurs, c'est la cour qui donne le ton, et caricaturer les mœurs, ce serait critiquer la cour. Si donc par hasard la caricature note quelque figure contemporaine, ce sera tel ou tel type populaire, le fagoteux Jean Robert, crieur de noir à noircir; Jehan le Fol ou Chie-en-pot-la-Perruque ! A vrai dire, tout cela n'est pas de la caricature, pas plus que les admirables dessins de Jacques Callot, le puissant réaliste. Si ses soldats, ses pèlerins, ses saltimbanques, ses bohémiens qu'il a suivis et au milieu desquels il a vécu, ont l'air si grotesque et si comique, ce n'est pas que l'artiste lorrain les défigure pour s'en moquer, c'est qu'il les a vus ainsi, c'est qu'ils étaient ainsi, et qu'il s'est contenté de les croquer sur le vif.
Le xviiie siècle commence par un éclat de rire. C'est le siècle de la critique universelle. Mais la Bastille est toujours debout et ne rit pas qui voudrait. Ceux-là seuls ont le droit de rire dont peut-être la caricature aimerait à ridiculiser les vices, ceux-là, ou ceux qu'ils protègent et qui les flattent. La caricature politique y est encore à peu près nulle. La lutte des jansénistes et des jésuites inspire quelques estampes. Mais en revanche, la caricature de mœurs s'ébauche. Gabriel de Saint-Aubin raille les nouvellistes de café ; Cochin proteste contre la fureur du rococo. Les coiff*ures excentriques, la découverte des ballons, la manie de l'antiquité qui commence à envahir les modes, comme les lettres et les arts, autant de sujets que fait grimacer le burin des graveurs.
Jusqu'ici, la caricature est un passe-temps aristocratique, La Révolution en fait un moyen de propagande. S'attaquant à tout, ne respectant rien, elle attirera l'œil par un coloris bruyant; le dessin sera gauche et débraillé, violent comme la légende qui l'accompagne !
Dès l'assemblée des notables, la caricature a revêtu ce nouveau caractère. Tous les événements, tous les personnages de la Révolution seront tour à tour en butte à ses traits.
Voici le peuple figuré par la foule des animaux domestiques, devant le cuisinier de la cour : « A quelle sauce, voulez-vous être mangés ? — Nous ne voulons pas être mangés du tout ! — Vous sortez de la question ! »
On célèbre le triomphe du Tiers, la prise de la Bastille, comme en témoignent les nombreuses pièces du musée Carnavalet. On fustige les religieuses, on représente Louis XVI en cochon ; on ridirulise le grand sabre des Chouans et la « Grande Foire remportée par Brunswick en France ». La retraite de Brunswick est un thème inépuisable de plaisanteries. Ici, le duc s'enfuit avec son manifeste à Berlin. Là, on demande aux Prussiens ce que leur général a remporté au lieu de la gloire, et la rime ne se t'ait pas chercher. Plus loin c'est' une allusion, sous forme de conseil, aux causes de cette dysenterie historique. « N'allez plus mordre à la grappe, dans la vigne du voisin ! » Moines et curés ne sont pas mieux traités, on le devine, et le pape lui-même n'est pas épargné !
La contre-révolution a aussi ses caricaturistes. Elle représentera le président d'un comité révolutionnaire avant la levée d'un scellé . Alors, il raccommode des souliers. Mais, après la levée, il emporte l'argenterie et la vaisselle. Les cinq membres du Directoire seront les cinq singes et les cinq chiens; les républicains, des champignons vénéneux, et ainsi jusqu'au 48 Brumaire qui, avec la République, tue la caricature politique. Tant que la guillotine fonctionne, qu'importent les variations de la mode et des mœurs? Après le 9 Thermidor, c'est une résurrection. Tous les historiens ont noté cet affolement^ cette fièvre de vivre et de jouir. Les théâtres rouvrent, les promenades publiques se peuplent, le Palais-Royal est le rendez-vous de tous les vices. Les muscadins coudoient les incroyables î Ample moisson pour la caricature !
« Incroyables au perron ! », « la Réponse Incroyable ! », « le Retour Incroyable! », le type en est définitivement
Les Merveilleuses, par Carie Vernet.
fixé par le crayon de Carie Vernet. Le ridicule des costumes féminins donne l'idée de la série des coups de vent ; la légèreté extraordinaire des mœurs fait naître celle des « GaVde à vous ! »
« Le Désagrément des capotes », « le Danger des papillotes », « les Grâces en pantalon », l'étrangeté des costumes, la mode saugrenue des lavements, les découvertes nouvelles, la vaccine, le télégraphe, voilà le champ de la caricature, à cette époque et plus avant sous le Consulat et l'Empire, qui, en dehors de la mode, ne lui permet da toucher qu'aux Anglais! C'est alors que, sévèrement exclue du domaine politique, la caricature, avec Carie Vernet, Debucourt, Duplessis-Bertaux, s'empare de l'étude de mœurs et note les caprices les plus fugitifs de la mode. Mais, à la chute de l'Empire, la caricature pohtique renaît et se renouvelle sous l'influence de la liberté grandissante et par le crayon de maîtres de premier ordre. Etudions-en d'un trait les manifestations succès sives, jusqu'à notre époque même.
Au lendemain de 1815, le personnel du premier Empire et Napoléon lui-même, protégés jusqu'alors par une censure impitoyable contre les vivacités du crayon, vont les premiers payer au rire une rançon depuis longtemps attendue. Cambacérès et son ventre, la « Conduite Impériale » (Napoléon chassé à coups de pelle), font pendant à la série des girouettes, c.-à-d. la cohue des fonctionnaires, sans cesse tournées vers l'astre qui se lève, de Gand ou de l'île d'Elbe! Mais l'Empire c'est déjà le passé, et la caricature vit d'actualité. Les prétentions des émigrés, les iureurs de la Chambre introuvable, menaçant les conquêtes de la Révolution, appellent à des combats plus pressants, pour lesquels le ridicule sera peut-être l'arme la plus meurtrière.
CARICATURE
On abandonna vite Napoléon pour Louis XVIiï. L'ordre de la Girouette fait place aux Chevaliers de TEteignoir. Le comte de Lille fera sa rentrée en France, porté en croupe par un cosaque, et Delacroix lui-môme s'amusera à représenter les tenants de l'ancien régime, montés à Longchamp, sur des écrevisses. On a pu rire encore sous Louis XVIll ; avec Charles X., il faut se surveiller, déguiser les noms et cacher la satire sous le calembour. A peine, vers 1829, quand les clairvoyants devinent la Révolution prochaine, ose-t-on discrètement railler évoques et jésuites.
Mais, aux journées de Juillet, le crayon retrouve sa liberté. Charles X, avec son long cou, apparaît sous les traits d'une girafe, d'un mouton, d'un mastodonte. Le voici, au détour d'une rue, où Ton s'égorge, recevant les félicitations du roi de la Saint-Barthélémy, ou encore, l'escopette d'une main, l'éteignoir de l'autre, un cor de chasse en bandoulière et vêtu d'une soutane, essayant de briser la Charte entre ses dents. Charlet, Bellangé, Isabey, Henry Monnier rivalisent de verve contre les vaincus de Juillet, et Decamps résume tout l'esprit d règne qui vient de sombrer, dans son « Pieu monarque »
Charles X, le « Pieu monarque », par Decamps.
une poutre mal dégrossie, portant au côté un sabre des garde champêtre et coiffé de la couronne.
La caricature est généreuse. Elle ne s'acharne pa longtemps sur les vaincus. Louis-Philippe, arrivé au trône, a trompé les espérances des combattants de Juillet. Autant que la haine politique, ses allures bourgeoises inspirent la caricature. Elle a bien vite trouvé le trait qu'il faut exagérer et dénaturer, le trait qui se prête si bien à la déformation que, sous les fantaisies les plus échevelées, du premier coup d'œil on reconnaîtra le modèle. La figure allongée, le bas du visage grassement épanoui, voilà la caractéristique physique de Louis-Philippe, et le dessin de cette tête royale est exactement celle d'une poire. La poire ! Elle sera célèbre pendant dix-huit ans ! Elle paraît sous toutes les formes, enfouie dans le fauteuil du trône, remplaçant dans la croix de la Légion d'honneur, l'image de Napoléon, dans ses variétés les plus recherchées, Cuisse-Madame, Beurré, Bergamotte ! Un journal, fondé à
Ce croquis ressemble à Louis- Philippe. Vous condamnerez donc.
Alors il faudra condamner celui-ci qui ressemble au premier.
cette époque (1832), le Charivari, que dirige Philipon, s'en fait une spécialité. Toute la caricature politique de cette période se résume dans la poire. Faisons cependant une excej)tion pour les suites de Daumier. Le célèbre artiste, qui débute par une condamnation à six mois de prison en 4832, a des convictions trop vives pour s'en tenir à ces ridicules de surface. Toute la Chambre des députés, toute la Chambre des pairs défileront devant son crayon. 11 flagellera de sa satire tous les excès, toutes les hypocrisies du pouvoir, et, en attendant que les lois de septembre aient fait disparaître la Caricature et aient obligé le Charivari à se modifier, il suit pas à pas, les stigmatisant d'une pointe vengeresse, les violences de 4834. Regardez ce président de cour qui invite à parler cet accusé bâillonné , contemplez ce ventre législatif, on dirait que la satire politique a atteint son expression la plus puissante, si à côté, on n'apercevait cette page d'une ironie si intense et si profonde, résumé incomparable du cynisme politique : Louis-Philippe accompagné d'un magistrat, tâtant le pouls à un insurgé mourant et disant : « Celui-là, on peut le mettre en liberté, il n'est plus dangereux ! »
C'est encore Daumier qui, sous la seconde république, marquera du trait le plus frappant les types de l'époque.
Son Napoléon Bonaparte, sa Physionomie de V Assemblée législative, ses Idylles parlementaires,ses Représentants représentés, sont les véritables épopées de la caricature politique. C'est alors qu'il crée le type de Ratapoil, comme il a déjà créé le type de Robert Macaire ! « Il assistait aux séances, nous dit M. Champfleury, un morceau déterre glaise en main, modelant sur nature de petits bustes d'après lesquels il lithographiait ensuite. »
A côté de Daumier, Bertall et Charles Vernier, dans le Journal pour rire, s^efïorcent par le ridicule de faire obstacle à TErapire qui s'annonce.
Bertall surtout s'attache à suivre M. Thiers dans ses innombrables variations politiques. De Beaumont donne des rondeurs alléchantes à des « Vésuviennes » que va bientôt réduire à des proportions plus militaires le grêle crayon de Cham î
A cette date, en effet, se placent les débuts de Cham, qui pendant trente ans restera le maître incontesté de la caricature. Aristocrate de naissance et de tempérament, peu mêlé aux luttes et aux passions politiques, Cham n'est
Pour condamner cet autre qui ressemble au second.
Et enfin vous ne sauriez absoudre cette poire qii ressemble au croquis précédent.
CARICATURE
l'homme d'aucun parti. En 1848, au Journal pour rire^ il raillera la légende napoléonnienne , dans les Fastes d'un chapeau» Mais s'il la tourne en dérision c'est qu'il rit de tout ce qui prête à rire. Toutes les opinions ont leurs ridicules et, partant, toutes appartiennent à la caricature. D'ailleurs, la satire politique va subir une nouvelle éclipse. L'Empire qui vient de se fonder ne tolère que la louange, et comme autrefois, la caricature politique ne peut s'attaquer qu'à l'étranger, aux Russes pendant la guerre de Crimée, aux Autrichiens en 4859, et, plus tard, à la veille de l'année terrible, lorsque chacun sent qu'il y a à vider une querelle décisive, aux Prussiens! Oui, la caricature a été prophétique. Le danger que faisait peser sur nous l'Allemagne, elle l'a deviné ; les convoitises, les ambitions prussiennes, elles les a dévoilées ! Mais elle croit encore à notre invincibilité, et le zouave de Cham lance au fusilier allemand un ricanement de défi !
Après le 4 Septembre, comme toujours après les périodes d'oppression, le rire prend sa revanche. Ratapoil reparaît. Sous le crayon des Stop, des Draner, d'Humbert, dans V Eclipse, dans le Charivari, la moustache de
L'oiseau sur la branche (Thiers et Gambetta), par GilU
M. Badinguet orne la première page. Daumier retrouve sa verve cruelle et cloue l'aigle dans la poussière sous le poids des Châtiments ! Mais l'ennemi est aux portes, les obus pleuvent et la silhouette de Badinguet fait place au crâne dénudé de Bismarck et à la barbe en éventail de Guillaume ! La République l'emporte et avec elle la liberté ! La caricature est désormais sans entrave. Gill, dans la Lune Rousse, fait le désespoir de quiconque osera songer à caricaturer M. Thiers. Dans ses Hommes d'aujourd'hui, il passe la revue du nouveau personnel politique. Le même Gill dans YEclipse, Gilbert Martin dans le Don Quichotte, la Charge, le Triboulet, fixent pour la postérité l'œil de verre et le ventre de Gambetla, le visage de M. Grévy, le nez de M. Jules Ferry, en attendant les bottes et la barbe blonde du général Boulanger !
11 faut revenir sur nos pas et étudier, pendant la même période, la caricature de mœurs. Pour elle, pas d'interruption. Les rigueurs du pouvoir ne la gênent guère. Ce
qu'elle peut redouter, ce sont les troubles politiques qui accaparent l'attention. Pas à pas, elle suivra la mode, la ridiculisant à peine apparue, notant ses moindres caprices et finissant même par devancer ses manifestations. Chaque jour, elle se crée un nouvel organe : la Caricature en 1830, le Charivari en 1832, le Boulevard en 1862, le Bouffon en 1867, V Eclipse en 1868, la Vie Parisienne, ï Amusant, puis la Charge, la Silhouette, le Chat JSoir^ le Courrier Français! Déjà, sous la Restauration, la cari-
« Je n'aime pas les épinards », par H. Monnier,
cature de mœurs est d'une richesse étonnante. Les agences matrimoniales, les vélocipèdes, les calicots, les montagnes russes, défilent sous le crayon de Carie Vernet, de BoHly, de Victor Adam. Boilly crée un genre avec des grimaciers. La lithographie, qui vers 1807 a été introduite en France, aide puissamment à cette vulgarisation de la caricature. Au-dessus de tous ces noms, il faut placer celui du père de M. Prudhomme, d'Henry Monnier. Ecrivain en même temps que dessinateur, le premier il travaille à la plume et au trait, et c'est tout un monde qu'il crée. Etudier « les plaisirs, les modes, l'activité, les occupations, le désœuvrement, les travers, les vices, les misères, le luxe, la prodigalité des habitants de la capitale, dans tous les rangs, et dans toutes les classes de la société ; lui-môme définit ainsi son œuvre et il la remplit dans ses Quartiers de Paris, dans ses Boutiques de Paris, dans son Dîner Bourgeois, dans son Voyage en Diligence, dans son Roman chez la Portière, dans ses Scènes populaires! Il y a toute une époque et, mieux, l'éternelle badaud erie inconsciente et pénétrée de son importance, dans son immortel Joseph Prudhomme! Les temps ont changé et, cependant, ni M™® Gibou, ni Jean Hiroux, ne sont tout à fait passés de mode. C'est qu'Henry Monnier avait du classique le don de saisir le trait général et permanent. Il synthétisait volontiers, et sa facture même s'en ressentait. Avec la coupe d'un châle, il caractérise une mère d'actrice. L'envolement d'un chapeau à larges bords, ombrageant une taille de guêpe, lui suffît pour représenter une grisette.
Bien qu'ils touchent à la caricature politique, les dessins de Charîet sont de véritables études de mœurs. Charlet a été le peintre d'un monde éphémère, l'illustrateur d'une légende un peu oubliée. Mais s'ils ont passé, les types qu'il peignait, ils ont eu leur heure de grande popularité, ces vieux sergents, ces sous-officiers en demi-solde, ces débris de la grande armée qui finirent avec leurs béquilles par renverser la Restauration.
CARICATURE — 440
L'élan est donné. De la boutique d'Aubert à la galerie Vero-Dodat il s'échappe tout un flof, de railleries, s'attaquant indifféremment à toutes les nouveautés, saisissant au vol toutes les actualités, parodiant le roman en vogue et la pièce à succès, faisant dédier tous les ridicules du jour, dans une sorte de revue caricaturale, sous l'œil d'un compère qui sera tout d'abord ViWnsire Mayeux de Traviès ! L'universalité, tel est, en effet, à dater de cette époque, le caractère dominant de la caricature. Rien ne lui échappe, rien ne trouve grâce devant elle. Elle a pour domaine le monde entier. Dans le mouvement prodigieux qui entraîne le siècle à tout remettre en question, elle semble s'être assigné la tâche de rechercher et de signaler la part d'éternelle ironie qui se trouve au fond de toute chose.
Quatre noms dominent à cette époque Thistoire de la caricature : ceux de Daumier, de Gavarni, de Grandville et de Cham!
Puissant jusqu'à la rudesse, Daumier ne fait rire longtemps que ceux qui ne réfléchissent pas. Son faire est large et net, ses compositions n'ont pas besoin de légende et s'expliquent d'elles-mêmes, il n'est pas l'esclave de l'actualité fuyante. Mais pas une des formes des éternels ridicules de l'homme, pas une des ironies amères de la misère humaine, ne lui échappe. Bourgeois et déclassés, locataires et propriétaires, « gens de justice », « Bohémiens de Paris », il a tout vu, tout étudié, passant des « mœurs conjugales » aux « émotions parisiennes » et se délassant à parodier l'histoire ancienne et la peinture de David. A ce degré d'intensité dans l'expression, la caricature, elle aussi, fait penser. Sans cesser d'amuser, elle devient presque un enseignement. Tout l'esprit d'une époque n'est-il pas, en effet, puissamment résumé, dans les incarnations^ sans nombre d'un Bobert-Macaire, tour à tour épicier, banquier, juré, agent de change, mais toujours et avant tout, quel que soit son déguisement, banquisle et faiseur î
L'œuvre de Daumier est une sorte de Comédie humaine; à Gavarni appartient la Comédie parisienne. Dessinateur plus souple que Daumier, il n'en a pas la puissance. Déjà chez lui, il est nécessaire que la légende complète le dessin. 11 travaillait beaucoup ses légendes, s'eflbrçant de les faire sortir naturellement du sujet. « Les mots que je mets au bas de ma pierre, disait-il au peintre Jean Gigoux, me coûtent autant de peine que le dessin même. >> C'est un monde restreint qu'il étudie, le monde particulier des grandes capitales, viveurs, bohèmes, étudiants, lorettes, titis et débardeurs ; un monde qui se fait presque pardonner ses vices, par sa folie et sa légèreté. 11 l'étudié et le décrit en homme qui l'a fréquenté, qui a vécu de sa vie, dans ses Femmes rouées, dans ses Enfants terribles, ses Lorettes vieillies, H le connaît dans ses plus petites habitudes, dans ses goiits, dans ses caprices. Jamais chez lui le cadre n'est de fantaisie. Le costume, Fameublement, dans leurs moindres détails sont bien ceux des personnages. Plus tard, un peu désabusé par l'âge, Gavarni reviendra sur ces mœurs qu'il a déjà peintes avec amour, et en montrera la vanité dans les propos désillusionnés et sceptiques de son Thomas Vireloque.
^ Grandville est un rêveur, son ironie est douce. Antérieure à Daumier et à Gavarni, son œuvre, quand elle n'est pas de pure fantaisie, tourne à l'apologue. Pour faire la leçon aux hommes, il emprunte, comme dans ses Métamorphoses du Jour, les traits des animaux. Plus tard, il s'abandonne à toutes les bizarreries d'une verve capricieuse dans son Diable à Paris, dans ses Fleurs et ses Toiles animées!
S'il faut à Gavarni des légendes à longue portée qui sont à l'image comme un accompagnement indispensable, on peut dire que, sans la légende, l'œuvre de Cham n'existerait pas. Mais quelle "fécondité inépuisable î 11 débute vers 1840 et pendant plus de
trente ans, il reste sur la brèche, toujours à l'affût des moindres nouveautés, notant les plus passagers caprices du siècle. Il est le vrai maître de l'actualité, remplissant sans se lasser les pages du CharivarL de Vlllustration, du Mo7ide illustré, du Journal amusant. Ouverture de la chasse, couronnement de rosière, l'isthme de Suez et M. Cobden, les Misérables de Victor Hugo et la Ristori, l'atelier de Courbet et le Faust de Gounod, les cafés concerts et les robes à queues, la trichine et les courses de Longchamps, les Jockeys et Th(^résa, Blondin et M. Renan, rien n'échappe à son grêle crayon, si alerte et si spirituel, si leste et si changeant et qui n'aura qu'une prédilection, le type de M. Prud'homme, son triomphe d'ailleurs, qu'il réussit à faire sien, même après Henry Monnier !
Le second Empire, en détournant les esprits des questions politiques, donnait aux variations de la mode une importance extraordinaire. D'ailleurs, le développement de la richesse publique, la facilité des communications, le bouleversement de Paris, faisaient naître un monde nouveau et inauguraient des mœurs qui ne devaient atteindre que de nos jours leur plein développement.
La moisson déjà si ample, devient d'une telle richesse grâce à la liberté absolue qu'assure au crayon l'avènement de la République, que chacun, suivant la pente naturelle de son talent, peut se créer un domaine particulier, se spécialiser ! A côté de Cham qui touche à tous les sujets, et de Daumier vieilli, dont le crayon dut s'impatienter de ne plus pouvoir s'amuser que des excentricités de la crinoline, toute une légion de caricaturistes se lève ! Le type dominant de l'époque, c'est la femme dans ses incarnations diverses. Marcelin, d'abord, puis Mars se font les pemtres satiriques de cette existence factice, de ce monde d'agités du boulevard, du Bois, des petits théâtres. Volontiers, Marcelin retrousse le jupon jusqu'à la jarretière. Mars triomphe dans le costume. Chez lui, c'est le costume qui fait le type, ce costume si bien adapté qu'il est aussi provocant que le déshabillé le plus hardi. C'est l'avènement d'une classe spéciale, le demi-monde, lequel a ses quartiers, ses rues, ses étages, qui se divise, se subdivise en castes se méprisant ou s'enviant. Chacune de ces castes aura son caricaturiste. Robida peint la cocotte huppée, arrivée, avec son cortège de financiers ventrus qui compose la grande « Mascarade Parisienne ». Son crayon fantaisiste comme le monde même qu'il étudie, après avoir lait la « guerre aux célibataires » et décrit les terribles ennuis du « bagne matrimonial », devance les temps et ridiculise par anticipation le xx« siècle. C'est toujours ce même monde de cocodettes, d'horizontales, d'épinglées, que Bertall étudie dans la Comédie de notre temps MdiV^ excelle à peindre ceux qui font vivre ce monde, « gommeux et copurchics ». Mais le vrai peintre de cette catégorie spéciale de femmes, de la Parisienne telle que Font faite nos mœurs nouvelles, avec sa légèreté, son inconscience, ses roueries et ses naïvetés, ses^ entraînements et ses perversités, de la Parisienne des coulisses, du boulevard, des bals publics, c'est le caricaturiste de Pi/manach des Parisiennes, des Fantaisies parisiennes, c'est Grévin ! Au bal de l'Opéra, à Mabille, au Casino, aux courses, aux bains de mer, à la campagne, dans la loge de portier d'où elles sont sorties, jusqu'au quartier Bréda, où elles logent à l'entresol, il les suit partout, les caractérisant de deux coups de crayon, indiquant d'une ligne nette et sûre la petite bouche rose et sensuelle, le mollet nerveux et hardiment cambré ! Autour d'elles, le gommeux, la mère complaisante, l'amant qui paie et qu'on trompe et l'enfant, la petite fille qu'on serait tenté de plaindre, si on ne s'épouvantait de la trouver déjà si experte dans cet apprentissage du vice.
Dans cette revue de la caricature contemporaine, la femme galante, qu'elle soit à ses débuts ou en plein exercice, tient la première place. Mais la caricature a noté tous les types, exploré tous les recoins de la vie contem-
CARICATURE
poraine. Randon sait rendre à la perfection le troupier hors de la caserne, paysan mal dégrossi, étonné à la fois et tier de son Uniterme, bourreau du cœur des bonnes ! Caran d*Ache a le génie détentes les raideurs, raideur de l'homme du monde sous la tyrannie de l'habit noir, raideur du militaire façonné par la discipline î Léonnec promène, à travers les ports de mer et du pont à la cale, la fantaisie épanouie du marin bon enfant et un peu grossier! Willette, entin, ressuscite Pierrot et importe au Chat i^o'ir le goût de ces compositions suivies, si populaires en Allemagne, dont chaque dessin forme une scène au complet et qui se lient, s'enchaînent avec la logique d*un drame ou d'une comédie bien faite ! Enfin, le Courrier Français donne aux compositions les plus risquées, le passe-port d'une exécution artistique. Tous les mondes, toutes les professions, tous les travers et tous les vices paient ainsi tribut à la caricature contemporaine. Par la variété, par la force du talent, elle a conquis droit de cité dans l'histoire de l'art ! Ce n'est plus dans la satire politique qu'est désormais son triomphe, car la liberté de tout dire semble émousser les crayons et ne plus stimuler l'esprit. L'arc s'est détendu qui donnait à la flèche de l'ironie son vol audacieux et redoutable. Mais c'est dans l'étude des mœurs et dans l'observation des caractères que la caricature moderne élargit son domaine et trouve de nouveaux succès !
La caricature en Allemagne. — En France, la fantaisie est légère, le rire est ailé. Il n'est pas besoin que tous les nerfs soient surexcités. L'allusion la plus fine est aussitôt saisie, et l'on aime volontiers sourire, si parfois l'on « se tord ». L'Allemagne est le pays des passions profondes, sourdes et tenaces . Par le climat, par les habitudes d'existence, par tous les souvenirs du passé, la race est façonnée au sérieux. Pour soulever ces ventres rebondis, pour dérider ces visages figés par une discipline séculaire et perdus dans l'ombre de ces barbes d'une majestueuse gravité, il faut que tout l'être soit secoué, qu'il soit pris aux entrailles. Le caractère de la caricature allemande est déterminé par ces conditions. Elle ne se ferait pas comprendre à demi-mot. De même qu'en Allemagne on ne rit pas facilement, on n'y rit pas non plus de tout. C'est qu'en ces pays, le ridicule n'est pas la pointe qui chatouille, il est la massue qui écrase. L'Allemand ne se moque volontiers que de ce qu'il hait ! Aussi la caricature allemande ne fleurit-elle vraiment qu'aux époques troublées, où les plus fortes passions pohtiques ou religieuses sont surexcitées î
Elle naît, à proprement parler, avec la Réforme. Jusque-là, en effet, el!e ne se distingue guère des manifestations satiriques, communes à presque tous les pays, au moyen âge : figures grimaçant sous le porche des cathédrales, diables et sorcières menant le sabbat ! Elle a pourtant un trait particulier. La première, elle raille le juif et, dans les cathédrales de Magdebourg ou de Ratisbonne, le montre tétant une truie î ^ Elle prépare la Réforme, par ses moines ventrus, à dos d'âne, au bec de corbeau. Elle la sert, en s'attaquant au pape lui-même, représenté sous les traits d'un âne ; aux cardinaux qu'allaitent des mégères. Elle fait œuvre de iropagande populaire au moyen de feuilles volantes que des colporteurs distribuent dans les campagnes ! Elle lutte pour l'indépendance contre la domination espagnole, en faveur du peuple opprimé, contre les excès de la soldatesque que les querelles religieuses ont déchaînée sur l'Allemagne. Puis, elle s'éclipse quand les passions se sont calmées. Alors, FAlIemagne, morcelée, divisée à l'infini, semble avoir perdu toute conscience de son individualité. Elle fait mieux qu'accepter, elle soliiiîite l'influence de l'étranger. Elle imite, elle copie le goût français dans sa littérature, dans ses artes, et c'est encore une influence étrangère, celle d'Hogarth, qui, après un siècle, donne chez elle une vie nouvelle à la caricature î Hogarth est le vrai créateur de la caricature de mœurs.
Son influence qui commence à pénétrer en France, est toute-puissante sur le seul caricaturiste allemand du xviii® siècle, Chodowiecki ! Bien qu'il se défende de vouloir l'imiter, le trouvant trop violent, l'artiste berlinois copie l'artiste anglais. Il le copie, mais en maître, illustrant V Enéide travestie de BlOmauer, la Vie et les opinions de Sebaldus ISothnnker^ le roman de Nicolaï ; traduisant par le crayon les fantaisies de Lavater et méritant que l'auteur de la Physiognomonie dise de lui : « C'est Chodowiecki qui possède le plus le sentiment de l'homogénéité dans la caricature, c.-à-d. de l'accord des traits et des membres défigurés, burlesques ou autrement caractéristiques. » Notons ces mots de Lavater. 11 s'y trouve toute une théorie de la caricature qui a longtemps prédominé dans les pays allemands i Cette théorie, c'est qu'il suffit de peindre le laid pour faire de la caricature, la laideur physique étant le signe extérieur de la déchéance morale. Inutile donc de grossir les traits, de les charger, on n'a qu'à les observer ! La démonstration de cette thèse paraîtra évidente par le double procédé des comparaisons et des silhouettes, quand, par exemple, dans une série de types de transition, on fera d'une tête de grenouille une tête humaine ! On devine à quel point un système si absolu devait donner prise à la raillerie ! Lichtemberg et Musaius s'empressèrent de retourner contre les idées de Lavater les propres théories du maître î Lichtemberg, dans ses Fragments de queues, représenta des queues de cochon, de boules-dogues, etc., en priant le lecteur de tâcher d'y reconnaître des juristes, des médecins, Gœthe ou même Homère ! Cette vogue des théories physiognomonistes donna un certain essor à la caricature allemande ; elle créa môme un genre de caricatures qui a subsisté, celui des silhouettes !
Mais d'autres intérêts plus pressants accaparent déjà l'attention. Les idées et bientôt les armées révolutionnaires menacent l'Allemagne. Toute l'Europe, tout l'ancien monde sont bouleversés. Chodowiecki lui-même se laisse entraîner et, tandis que les illustrateurs d'almanachs, surtout des Révolutions- Almanach, raiflent la France et les idées nouvelles, lui, indifféremment, se rit de l'émigré qui passe la frontière, sans chemise, la croix de Saint-Louis au cou, ou de la Liberté qui se laisse empoigner le menton par un ramoneur sans-culottes.
C'est en Allemagne, dans la Hollandia regenerata de Hess, dans le Monde renversé de Duncker, qu'il faut chercher la vraie caricature de la Révolution, celle que la crainte de la guillotine avait chassée de Paris, la caricature de ces petits comités plus tyranniques que l'ancien régime, comité de salut public ou comité des vivres, comité de sûreté générale ou comité de l'éclairage. C'est encore en Allemagne, dans Londres et Paris de Hess, dans Vienne et Berlin que, pendant la durée du premier Empire, la caricature politique pourra seulement se donner libre carrière. Là seulement la figure de Napoléon, celle de ses frères et de ses généraux appartiennent à la caricature, dont le crayon est tenu par Schadow, Geissler et Voltz. Voltz surtout s'empare de cette figure de Napoléon et la suit depuis les premiers combats de 1813 jusqu'à l'île d'Elbe et à Waterloo. Hoffmann lui-même, qui illustrera quelques-uns de ses Contes fantastiques, fait aussi le coup de crayon contre la France et fon empereur. Tous, à leur manière, contribuent au grand et terrible réveil de l'Allemagne en 1813. On sait comment celte grande espérance de patriotisme et de libéralisme fut trompée par la plus impitoyable des réactions. La caricature| s'inspire de ces déceptions et raille les usages maintenant ridicules de l'ancien régime qui commencent à reparaître. Elle le fait à ses risques, car la censure veille. Bientôt il lui faut, pour continuer la campagne, incarner en des types fantaisistes, habitant des pays imaginaires, les ridicules qu'elle veut atteindre. Elle emprunte à Kotzebue celui des Krâhwinkler ; elle crée celui des Zopftrager plus spéciale-
CARICATURE
ment destiné à faire rire des modes, sinon des institutions du passé.
Au fond, pendant toute cette période, la caricature subit la même éclipse que la liberté. Elle se contente des plus maigres sujets, illustrant, avec Ramberg, les vieilles légendes comiques du moyen âge, ou avec Hasenclever, dans la Jobsiade, les joyeusetés de la vie d'étudiant. Il faut attendre, pour noter un réveil de la caricature, le mouvement révolutionnaire de 4848. Dès 1845, les Fliegende Blatter ont été fondés à Munich par Caspar Braun, les Fliegende qui font aussitôt entreprendre à leurs deux compères Beisele et Eisele un voyage caricatural autour du monde allemand. L'orage s'approche; les journaux satiriques font éclosion l'un tout après l'autre, le Punsch en 1847, les Leuchtkugeln en 1848, tous deux à Munich ; à Stuttgart, V Eulenspiegel ; à Berlin et à Leipzig, le Berliner et le Leipziger Charivai^i, enfin, le Kladderadatsch qui sera pour l'Allemagne du Nord ce que les Leuchtkugeln sont pour le Sud, le kladderadatsch qui, par son titre même, semble vouloir annoncer l'écroulement du vieux monde ! Toute cette presse s'attaque aux mêmes sujets, les malheurs et la naïveté par trop patiente de Michel, le Jacques Bonhomme allemand, les convoitises princières à la couronne impériale, et bientôt, quand le mouvement révolutionnaire a avorté, les terreurs et les tracasseries d'une réaction policière.
La Révolution, une fois encore, a été vaincue. Défense de critiquer les vainqueurs ; mais alors de graves questions s'agitent hors des frontières, et c'est servir les intentions du pouvoir que d'appeler sur elles les préoccupations publiques. Un Napoléon règne en France! L'Allemagne se souvient d'Iéna et redoute qu'on ait l'arrière-penséc de préparer la revanche de Waterloo. Alors pendant vingt ans, une histoire, à laquelle le crayon ne touche pas en France, l'histoire de Napoléon lll, alimentera la caricature allemande. C'est une lutte acharnée que mènent le Punsch et le Kladderadatsch!
A toutes leurs pages reparaît le type légendaire, au nez recourbé, à la moustache retroussée surmontant l'impériale, coiffé du petit chapeau, ici conduisant l'aigle, là découpant le gâteau allemand, plus loin, jouant à la balle avec le monde, ou dansant le cancan avec l'Italie, la Pologne, la Hongrie ! A peine un moment, la lutte de l'Autriche et de la Prusse détournent le crayon des caricaturistes. Le Punsch flagelle l'ambition et la rapacité prussiennes qui menacent l'Allemagne du Sud. Mais bientôt il abandonne la lutte et cède la place au Kladderadatsch, à la Latern de Francfort, à V Industrielle Humorist, aux Berliner Wespen, nouveaux venus qui poursuivent contre la France une campagne qui se continuera quelque temps encore même après la victoire. Alors la caricature politique ose faire quelques incursions dans la politique intérieure de l'Allemagne et va même jusqu'à crayonner les trois cheveux de M. de Bismarck ! Si, pendant cette période. Je Kladderadatsch et généralement, depuis la disparition du Punsch, les illustrés du Nord tiennent la première place dans la raillerie politique, ils sont loin d'atteindre à la même originalité dans la peinture de mœurs. Quelques vignettes de Scholtz, malgré leur lourdeur, présentent seules un certain caractère de personnalité. Il faut aussi noter les illustrations de Reinhardt, comme le Lion qui vientf véritable débauche de gaieté, et surtout celles de
Le nouveau maître.
Paul Kenewka, mcomparables dans un genre jusqu'ici plus spécialement germanique, la silhouette ! Mais les dessins de Lœffler et ses légendes ne sont que d'évidentes
Embarras des richesses, vignette de Scholtz sur Bismarck
et pâles copies de Gavarni. Et c'est vainement que Berlin, qui aspire à toutes les supériorités, s'efforce de devenir la capitale de la caricature.
Malgré Sadowa, malgré Tunification, c'est Munich qui reste le centre de l'humour allemand. Munich, avec sa bière et ses chopes, « est, dit M. John Grant Carteret, la véritable patrie de la gaieté germanique ». Ses plus grands peintres, un Kaulbach par exemple, aimeront à se délasser dans la caricature. Un journal, les Fliegende Blœtter, est le véritable album de l'humour germanique. Absolument étrangers aux questions politiques, les Fliegende ont ouvert leurs feuillets à quiconque porte un nom en Allemagne. Il faut choisir parmi tant de réputations, tant de dessins qui tous du moins offrent ce caractère général de représenter de véritables petites comédies en deux ou plusieurs tableaux. Le sujet donné, l'artiste le développe, en notant dans des cadres distincts, toutes les situations burlesques qu'il peut fournir. Voici, par exemple, Y Enfant du Sergent-Major de Meggendorfer. Le sergent fume sa pipe quand on lui apporte l'enfant emmailloUé. Il est si joyeux qu'il pend sa pipe au mur. Il fait sauter, rire l'enfant que bientôt le sommeil tourmente. Et l'enfant de crier, de hurler. Mais la bonne est partie. Que faire ? Alors, après l'avoir balancé, morigéné, battu, le sergent finit par l'accrocher au mur oîi la bonne épouvantée le trouvera suspendu à côté de la pipe ! Môme procédé de développement dans la Musique enragée^ dans la Déconvenue du Chasseur. Tout se tient, se lie, se complète. C'est l'ensemble qui saisit. Le dessin est négligé, à peine indiqué d'un trait.
Plus soignées dans le détail et d'un comique moins gros, les caricatures d'Oberlânder, V Idylle égyptienne, la Toilette des Kellner, la Promenade interrompue, oU l'arrivée du capitaine transforme trois joyeux soldats en autant de raides statues immobiles, tandis que les quatre demoiselles qui les accompagnaient, s'enfuient en cachant leur visage derrière leurs éventails. Types de bourgeois et types de militaires, scènes de famille et scènes de coulisse, voilà ce que se plaisent à observer les caricaturistes des Fliegende, L'un d'eux, Ludwig Bernstein, s'est fait une réputation méritée dans la caricature de modes. Même leur fantaisie ne s'arrête pas à railler les mœurs modernes. Oberlânder, Meggendorfer, Reinicke ont sans respect ridiculisé avec une verve inépuisable l'antiquité, la Renaissance, le romantisme.
Les Fliegende résument et absorbent presque toute la production humoristique de TAllemagne du Sud, et à côté d'eux il n'y a guère à citer que les suites d'imlauer, les
CARICATURE
Plaisirs du Dimanche^ dans Uber Land und Meer, qui se publie à Stuttgart. Mais il faut faire une place spéciale à un genre qui nulle part n'est arrivé au même développement qu'en Allemagne, le genre des histoires-charges, sortes de petits drames ou de petites comédies en caricatures, genre créé par l'illustre auteur des !^ouvelles Genevoises, Tôepffer, et popularisé en Allemagne par le Hanovrien Busch. Ce sont aulant de petits romans par le crayon, de contes populaires et drolatiques, en une suite de dessins dont chacun forme pour ainsi dire un chapitre. D'un comique simple, net, à la portée de tous les âges, comme dans ï Histoire de Flips le singe, ou la lutte homérique de la grenouille contre les deux canards ; populaire quand elle représente les aventures des deux gamins, Max et Morit?, la caricature de Busch prend des allures rabelaisiennes dans les illustrations de la Tentation de saint Antoine, ou la Danse villageoise. 11 a eu beau s'appesantir sur un sujet jusqu'à l'épuisement, et tomber quelquefois dans l'exagération du grotesque, pendant trente ans Busch a amusé toute TAllemagne, celle du Sud et celle du Nord, voyant se former autour de lui une nombreuse école et la reconnaissance populaire donner son nom au genre qu'il a illustré !
Pas plus que l'école de Berlin, Técole munichoise n'excelle à donner la note moderne. Dans les Fliegende Bldtter, bien loin d'accaparer toute la place, Taclualité tient à peine celle qu'elle pourrait légitimement revendiquer. C'est Vienne qui personnifie ce côté des mœurs allemandes, Vienne, la vraie capitale artistique et mondaine des pays allemands. Déjà, les militaires pimpants et galants des Fliegende, ce sont des artistes viennois qui les ont dessinés. Longtemps, à Vienne, la censure préalable a rogné les ailes à la caricature. Elle réussit pourtant à prendre son essor vers 1859 ! Volontiers, elle se rapproche du goût français et d'ailleurs ne cache pas ses sympathies françaises. Le Figa?v et le Kikeriki ont toujours réservé leurs satires les plus mordantes pour le chancelier allemand, pour l'empereur Guillaume, pour la musique allemande, pour Wagner ! A côté de ces deux recueils qui font une large place à la politique, les Humoristische Blâtier, la ISeue illustrirte Zeitung se sont particulièrement attachés à ce type de la Viennoise, si voisine de la Parisienne, un peu plus massive seulement, mais ayant presque les mêmes goûts et les mêmes mœurs.
En somme, c'est à Munich et dans l'école munichoise que se rencontre la véritable originalité de l'humour allemand. C'est là que se trouve la caractéristique du peuple et de la race !
La caricature en Angleterre. — Ce n'est guère qu'au commencement du siècle dernier que la caricature fit son apparition en Angleterre. Mais, du premier coup, elle s'y montra avec une violence furieuse et un caractère de causticité impitoyable. Déjà, au milieu du siècle précédent, les querelles des Presbytériens et des Episcopaux, avaient suscité quelques gravures sur cuivre ou sur bois, d'une allure méchante et aigre. L'exécution en était médiocre ; la pensée restait obscure et énigmatique. C'est la Hollande qui fut la première éducatrice des caricaturistes anglais. Vers la fin du xvii« siècle, en effet, la Hollande possédait quelques graveurs de mérite, tels que Romain de Hooghe qui, stimulé par Guillaume d'Orange, l'adversaire acharné de Louis XIV, lançaient contre le grand monarque une multitude d'estampes satiriques dont celuici ne put supporter sans une sorte de rage les anodines piqûres. En 1677, le mariage de Guillaume avec la fille du duc d'York, puis la révolution de 1688 amenèrent les caricaturistes hollandais à s'occuper des affaires de l'Angleterre et de la protection accordée par Louis XÏV à Jacques H. Le roi-soleil hit à cette occasion défiguré de vingt façons sans le moindre respect pour son auguste visage. Bientôt se produisirent les extravagances financières de 1720 qui agitèrent la Grande-Bretagne comme le système de Law avait révolutionné la France et qui ,
donnèrent un aliment fécond à la verve des néophytes de la caricature anglaise. Celle-ci était donc formée et aguerrie, elle avait ses partisans, ses artistes tout préparés et tout armés quand arriva Favènement de Georges 11, dont le règne troublé par les luttes aiguës des partis politiques vit un déchaînement inouï d'images satiriques et d'estampes virulentes.
Dès cette époque, ce qui caractérise ces images c'est leur cruauté et leur brutalité envers les personnes directement prises à partie. Ce signe distinctif de la caricature anglaise subsistera jusqu'au milieu du xix^ siècle. Si l'on fait exception pour Hogarth, dont les fameuses estampes, l'Industrie et la Paresse, les Buveurs de punch, le Mariage à la mode, la Carrière de la prostituée, les Elections parlementaires, etc., ont une portée philosophique supérieure aux questions de personnes, la plupart des artistes qui ont manié, dans la Grande-Bretagne, le crayon satirique ont montré alors uneâpreté de colère, une ardeur d'invectives qui ne connurent point de limites. De très grands dessinateurs, Bunbury, Sayer, Gillray, Seymour, en stigmatisant les mœurs sociales ou politiques de leur pays, plus souvent impitoyables que spirituels dans leurs charges sanglantes, se laissent emporter à d'incompréhensibles agressions. Gillray, notamment, qui fit une guerre si acharnée à la Révolution française, représente Napoléon comme un pygmée dont la plus visible partie consiste en de hautes bottes. Fox reparaît sans cesse, dans ses caricatures, avec un nez d'ivrogne. Quant aux hommes politiques dont les opinions lui sont sympathiques, il ne les tiaite pas plus avantageusement. Pitt n'est guère moins grotesque que Fox avec son ntz retroussé, sa taille grêle, ses jambes de sauterelle et sa plume au-dessus de l'oreille; Burke a un peu l'air d'un Basile échappé de Saint-Omer, et le roi lui-même, George lll, a tout jusie la grâce d'un gros fermier en habit rouge. Le roi George IV n'est pas plus respecté, et un écrivain français a raconté que, visitant Londres en 1820, lors du procès de la reine, il vit, entre autres caricatures publiquement exposées et vendues, un dessin qui montrait George IV, très ressemblant, porté à la voirie dans une brouette avec cette inscription : CaVs méat (viande pour les chats).
Il faut bien le dire, le défaut ordinaire de la plupart de ces caricatures du siècle dernier est d'être des énigmes. Rien n'est plus insupportable et ne manque davantage son but qu'une plaisanterie froidement méchante. Les caricatures ne sont dangereuses qu'à la condition d'avoir beaucoup de sel et beaucoup d'esprit, d'être toujours très claires et très intelligibles, de présenter avec malice les épisodes de la vie humaine dans ce que la vie humaine a de risible, d'exciter le rire en épuisant toutes les formes de la gaieté. Or, la plupart des caricatures anglaises, comme l'a remarqué Philarète Chasies, n'offrent, durant cette première période, que des déclamations violentes et des parodies sans valeur; les détails s'accumulent et blessent le regard ; les accessoires étouffent le sujet, et leur multitude distrait l'attention. L'œil se fatigue de ces nuances multipliées qui, toutes, ont une signification satirique. Chaque pli de draperies accuse une intention de l'auteur, et le chien qui emporte un os devient une moralité. Tel est recueil de ce puritanisme dans l'art, âpre révolte contre l'idéal et le type du beau !
En effet, ce qui dans la caricature excite surtout le rire, c'est le mélange bizarre, bien nettement mis en relief, des rapports et des contrastes, c'est la représentation des personnages dont les qualités physiques ou morales, l'âge ou la profession sont en désaccord avec leurs actes ou le milieu dans lequel ils se trouvent. Ainsi, un musicien sourd, un maître de danse àjambes tortues, un valet vêtu comme un lord, une coquette vieille et laide, un juge ivre au milieu d'une orgie, de graves hommes d'Etat dansant une sarabande, sont autant de sujets comiques. S'il arrive que le valet soit bâtonné, que la
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coquette soit dédaignée, que le juge soit emporté en chemise par les voleurs qu il a condamnés, que les hommes d'Etat étalent par terre leurs excellences en goguette, on regarde ces é\énemenls comme une sorte de châtiment légitime que ces personnages se sont attiré en sortant de leur sphère.
Ce sont ces contrastes que l'illustre Hogarth (pour en revenir à lui) a su rendre parfois si saisissants. Voyei cet homme, par exemple, qui sait le secret de voler, etne peut bouger de l'endroit où il se trouve; et cet autre, enfermé pour dettes quoique possesseur d'un secret pour éteindre toutes celles delà nation. C'est la contradiction des actes avec l'idée qui provoque ici le rire. Il en sera de même d'un mari et d'une femme, si le corps grêle, la complexion délicate et efféminée du mari contrastent avec les larges épaules, la taille et l'air viril de la femme. Mais, encore une fois, à l'observation nécessaire de ces principes, les anciens caricaturistes anglais ajoutèrent des complications indéchiffrables d'allusions, sans parler du manque de goût et d'une intolérable violence. Comme Aristophane, ils poussèrent jusqu'à l'excès l'usage des personnalités. Ainsi, au commencement de notre siècle, Gillray, se moquant de la mode répandue parmi les dames du grand monde de se montrer en public aussi peu vêtues que possible, soit dans les loges dorées de l'Opéra, soit dans les carrosses armoriés d'Hyde-Park, ne craignait pas, en une de ses caricatures intitulées le Rout de Lady Godiva, de représenter, entre autres lemmes connues, lady Georgina Gordon (qui allait devenir peu après duchesse de Bedford) avec une toilette plus déshabillée qu'aucune do celles qu'on avait pu voir dans les salons de M'^^ Tallien. Le même Gillray, dans le temps où la fureur du jeu faisait tenir des sortes de tripot chez certames femmes de la plus haute société, osait encore, avec une brutalité hardie, encadrer dans les planches infamantes du pilori deux très grandes dames, lady Ascher, et lady Buckingham. ,
Depuis soixante ans, une transformation complète s est faite dans la caricature en Angleterre. Les. artistes, obéissant aussi bien au goût du public qu'à l'impulsion naturelle de leur talent, ont de plus en plus adouci la morsure de leur crayon. Réagissantles uns sur les autres, ils sont arrivés à s'abstenir non seulement de critiques personnelles mais aussi des personnifications transparentes. C'est le jo irnal le Punch qui a vu s'accomplir ce changement et qui y a largement contribué. Fondé en 4840 par quelques écrivains de valeur, Henry Mayhew, Mark Lemon, E. Handells, ce recueil, qui joue à Londres le même rôle qu'a rempli noire Charivari, ré.^ume presque à lui seul l'histoire de la caricature chez nos voisins durant cette période. Il suffit de feuilleter sa collection de quatre-vingts et quelques volumes pour avoir une idée de cette satire amusante, d'une causticité sans fiel, d'un humour très particulier dont la saveur garde une originalité très tranchée. Punch, c.-à-d. Polichinelle, y donne à coups de crayon le spectacle de la comédie humaine avec une bonhomie qui n'exclue parfois ni l'esprit mordant ni la vivacité ironique. Le journal paraît chaque semaine dans le format grand in-8, et contient, outre une caricature politique, des croquis jetés dans le texte et représentant des types grotesques ou des scènes de mœurs. Tantôt Punch s'attaque aux vices de ses compatriotes et les raille vertement; tantôt, il relève, avec gentillesse, d'un crayon goguenard, les attitudes des valets, les excentricités des étudiants, les balourdises des bébés ou les allures de quelque puritaine mistress au visage allongé. Ici, est une jeune modiste portant en ville un lourd carton rempli de chapeaux; là, un homme aux cheveux hérissés, dont la main crispée saisit avidement devant lui des journaux amoncelés qui, parcourus d'un regard fiévreux, sont aussitôt rejetés pour d'autres. Punch veut-il se moquer de la charité parcimonieuse du clergé anglican? II représente un curé replet et bien portant qui, pour les
besoins de sa digestion, se promène avec lenteur dans un jardin public, et, les mains dans les poches de derrière de sa houppelande, l'air grave et satisfait comme
La soupe du clergé anglican.
convient à uq homme considérable ayant fait un bon dîner, apostrophe une pauvre femme en ces termes : « Comment se fait-il, madame Smith, que vous n'êtes pas venue chercher votre soupe aujourd'hui ? » — Et la pauvre mendiante répond : « C'est que, monsieur, elle n'avait pas beaucoup de goût, la semaine dernière, et l'on dit qu'elle n'est guère assaisonnée aujourd'hui ! »
La caricature politique occupe une assez grande place dans les journaux illustrés de l'Angleterre, mais c'est un fait à remarquer qu'elle ne met presque jamais en relief les ridicules ou les difformités physiques de ceux auxquels elle s'attaque. Les visages sont respectés et la ressemblance est, la plupart du temps, d'une exactitude scrupuleuse. Peut-être une telle correction ne va-t-elle pas sans raideur et sans un peu de monotonie ; mais la finesse du dessin et la variété de l'expression servent de compensation à ce défaut. Tel ministre qui apparaît aujourd'hui vêtu en empereur roma'n, reparaîtra un autre jour déguisé en cuisinier, en maquignon ou en Jupiter olympien. Par une originalité amusante, l'artiste s'arrange de façon que Ton puisse souvent reconnaître les personnages, malgré la diversité des costumes dont il les affuble, grâce à un signe grotesque dont il les marque et qui ne varie jamais. U en est un, par exemple, qui, dans quelque situation qu'il se trouve, tient entre ses dents une paille qu'il mâchonne : c'est un lord qui aime les chevaux et le sport. Cet autre a toujours, on ne sait pourquoi, une jambe de son pantalon qui lui va mal et fait un pli énorme. Celui-là qu'il soit vêtu en chiffonnier, en cocher de fiacre, on en matelot, porte sans cesse sur la tête une majestueuse couronne comtale : c'est un célèbre homme d'Etat qui fut longtemps ministre. Parfois, les membres du Parlement sont revêtus du costume de quelque héros de l'antiquité dont ils sont censés rappeler les actions ; parfois aussi — et c'est véritablement un spectacle réjouissant — ils sont habillés comme certains personnages connus d'un roman en vogue ou d'un poème ; ils emploient leur langage, reproduisent leurs ridicules et transportent ainsi dans le domaine politique, par une piquante méthode d'allusion, de grotesques paroles. Dans la longue lutte parlementaire qui est établie en Angleterre entre le parti libéral et le parti conservateur, les deux personnage» qui ont défrayé
CARICATURE — CARIDÏNA
le plus la verve des caricaturistes sont naturellement M. Disraeli et M. Gladstone. Entre eux la balance a toujours été égaie. Pourtant, il n'est pas difficile de recon-
naître dans le Punch auquel des deux le journal donne sa préférence. Tantôt, on voit ces deux hommes d'Etat déguisés en gladiateurs, courant ensemble dans des chars
Y^y^^mA
Disraeli et Gladstone.
antiques ou se disputant la victoire que la vitesse des chevaux laisse parfois indécise ou qu'un obstacle imprévu arrache au plus habile. Tantôt, ils sont mis en tacs l'un de l'autre avec un vêtement d'augure : Disraeli ne peut pas regarder son adversaire sans rire, mais Gladstone conserve son imperturbable gravité, cette gravité hautaine, imposante, inaltérable, qui, pour les caricaturistes anglais, constitue le signe particulier du chef des whigs, tandis que celui de Disraeli ou de Dizzy (comme on nommait familièrement le chef des tories) était une continuelle bonne humeur épanouie sur un espiègle visage orné d'une mèche de cheveux perpétuellement bouclée.
Quatre ou cinq artistes doivent être mis hors de pair parmi les caricaturistes anglais de ce siècle. Nous avons nommé déjà Gillray. Il faut citer encore George Cruikshank, John Leech, Richard Doyle, du Maurier, John Tenniel, Charles Keene, L. Sambourne, miss Bowers, etc. L'œuvre de Cruikshank est considérable et comprend plusieurs milliers de planches. Durant sa longue carrière (né en 1792, il est mort en 1878), il a embrassé tous les sujets, passant avec une égale facilité de la politique à la caricature des mœurs. Sa grande popularité commença en 1820 avec ses satires sur le prince régent, la Maison politique que Jack a construite, r Echelle matrimoniale, r Homme dans la lune, etc., qui obtinrent une \ogue immense. Puis vinrent ses compositions sur la vie anglaise, pleines de gaieté : les Platinées à Bow-street, Tom- Pouce, John Gilpin, le Dimanche à Londres, Dessinateur plus exercé, plus souple que notre Daumier, Cruikshank a cherché la diversité des caractères, la profondeur humoristique des traits. Il a des scènes qui sont des chefs-d'œuvre. Moins puissant, mais plus abondant et élégant fut John Leech, mort en 1864. 11 excella à représenter le mouvement; ses chevaux vivent réellement, ses boxeurs portent des coups véritables et n'ont pas de simples poses. Mais à ce don du mouvement et de la vigueur, John Leech ajouta autre chose qui était encore à peu près mconn u dans la caricature de mœurs : le don de la beauté et de la grâce. Il
dessina de jolies jeunes filles, de charmants enfants, et fit avec soin les boucles de cheveux, les cils, jusqu'aux chevilles des pieds, tandis que les anciens caricaturistes avaient fait même leurs héroïnes favorites, comme Kate Nickleby, en brodequins fourrés, sans caractère particulier, et avec une physionomie banale. La beauté de la femme est aussi rare dans les premières illustrations de Dickens par Phiz que chez Hogarth. Le continuateur actuel de John Leech, dont le talent aimable et discret se trouve en parfait accord avec le sentiment que les Anglais ont de la caricature, est M. Du Maurier. D'origine française, ancien élève du peintre Gleyre, ce collaborateur du Punch dessine ses humoristiques scènes de genre avec la même patience qu'il mettrait pour un tableau, et se sert de modèles comme pour une composition historique. Assurément, ce souci de l'exactitude peut être louable, mais ce n'est point là notre façon de comprendre la caricature en France. Nous y voulons moins de solennité et de froideur. Les caricaturistes anglais obéissent manifestement à une tendance du goût' de leur pays dont le résultat est l'exagération de la forme aux dépens de la gaieté. Peut-être ont-ils tort de renfermer cet art primesautier et satirique dans les bornes étroites de la représentation stricte des choses, de couper les ailes à leur fantaisie et le mordant du fouet de l'iranie. (Juand la Folie quitte ses grelots et met des robes montantes, elle n'est plus la Folie. Victor Champier.
HiBL. Th. Wrtgth, Histoire delà caricature.— Champ- FLEURY, Histoire de la caricature antique et de la caricatiire moderne. 1865-1874, 3 vol. in-18. — Panofka, Mémoire sur les parodies et caricatures antiques. — Victor Chaxu'Ier, la Caricature anglaise contemporaine, dans le journal l'Art, année 1875, t. 11 et III. — Uu même, les Anciens Almanachs illustrés, 1887, in-fol. — John Grant Garteref, les Mœurs et la Caricature en France.^ Î8S8, in-8. — Du môme, Histoire de la caricature en Allemagne, 1889.
C4 RI DINA (Malac). Genre de Crustacés «Décapodes- Macroures, de la section des Carides, établi par Milno Edwards, et principalement caractérisé par ses mandibulefî épaisses, larges au bord apical, indistinctement biarticu-
CARIDINA — CARIE
lées et sans palpe ; ses pattes des deux premières] paires courtes et également terminées en forme de main. Milne Edwards ne comprenait dans ce genre que les C. typica et C. longirostris , mais on lui a rapporté depuis l'^îppolyte Desmaresti Millet, espèce d'eau douce découverte par Millet il y a plus de cinquante ans dans plusieurs rivières du dép. de Maine-et-Loire et retrouvée, depuis, dans les mêmes conditions, sur plusieurs points de la France, de l'Europe et du Nord de TAfrique. E. Simon.
CARIE. L Géographie. — Contrée de Tanciennc Asie- Mineure, située au S.-O. de la péninsule ; baignée par la mer Egée au S. et à l'O.; isolée par des montagnes des contrées voisines, elle confine au N. à la Lydie, dont la sépare le Messogis {Djouma Dagh), à TE. à la Phrygie dont la séparent le Cadmus (Baba Dagb) et le Salbacus (Boz Dat^h), au S.-E. à la Lycie qui commence après le golfe de Glaucus (auj. de Makri) et le petit fleuve côtier du même nom. A vrai dire, au N., la Carie ne s'étendait guère au delà du Méandre, et même les cités ioniennes de Milet et de Myonte, au S. du fleuve, n'en faisaient pas partie. — La côte de la Carie, profondément entaillée par la mer, dans laquelle elle projette de longs promontoires, était au pouvoir de cités doriennes et formait la Doride {V. ce nom). Les cités d'Halicarnasse et de Cnide, les insulaires de Cos et de Rhodes y dominaient. En suivant la côte, à partir du promontoire de Mycale au N., on rencontre successivement le cap Posidium où finissait rionie, le golfe de Jasus (auj. de Mendelia) la péninsule d'Halicarnasse, le golfe Dorique ou Céramique (auj. de Boudroun, la longue péninsule Triopienne, à l'extrémité de laquelle était Cnide (auj. cap Krio), le promontoire Aphrodisium, et le golfe de Syme, le golfe de Glaucus avec le cap Artemisium; cette côte est, en général, rocheuse, très pittoresque, médiocrement hospitalière. Au large, sont un très grand nombre d'îles, parmi lesquelles on doit citer Patmos, Leros, Kalymnos, Cos, Nisyros, Telos, Syme, Rhodes. La côte en face de Rhodes, formait ce qu'on appelait la Pérée rhodienne et dépendait de la grande île. — Au N., la large vallée du Méandre, que les Cariens disputaient aux Lydiens, était riche et bien cultivée, ainsi que celles de ses affluents, le Marsyas et le Harpasus. Abstraction faite de cette plaine et de quelques petites plaines côtières, comprises dans la Pérée, la Carie est un pays de collines et de montagnes, entrecoupées de vallées, avec de vastes forêts de chênes et de pins, des pâturages qui nourrissaient un nombreux bétail, notamment les moutons qui fournissaient la célèbre laine de Milet. Les principaux produits étaient les céréales, les olives, les figues, le vin (vin de Cnide). Outre les colonies grecques de la côte et des îles, il faut citer comme \illes principales Mylasa, résidence des princes, Tralles, Nysa et Caunes.
IL HisTomE. — Les Cariens sont un des premiers peuples que nous rencontrions aux origines de l'histoire grecque. La légende les fit descendre de Car, fils de Phoronée; eux-mêmes se déclaraient autochtones. 11 semble que vers les temps homériques, les Cariens étaient une population maritime et belliqueuse, ayant pris part déjà aux expéditions dirigées contre l'Egypte, qui dominait toute la partie de la mer Egée qui baigne la Carie, s'étendant dans les îles et du côté du N. bien au delà des limites où ils furent renfermés plus tard et exerçant la piraterie. Leur origine ethnographique est inconnue ; cependant, on a soutenu avec vraisemblance qu'ils étaient au moins mélangés de Sémites. Comme les Lélèges, avec lesquels ils sont presque confondus à cette époque, ils paraissent avoir été en rapport avec les Phéniciens. Vaincus, dit-on, par Minos qui réprima la piraterie dans ces mers, les Cariens, qui figurent dans V Iliade parmi les alliés des Troyens (avec les Lélèges et les Caucones), furent refoulés par la colonisation hellénique qui leur enleva les îles de TarchipeL On sait par Thucydide que lors de la purification de Délos, les tombeaux que l'on déplaça re-
montaient aux Cariens. Ils perdirent ensuite les côtes de l'Asie-Mineure, Milet, par exemple, qui au temps d'Homère leur appartenait, et Ephèse qu'ils auraient possédé d'après Strabon. Les Doriens leur enlevèrent ensuite les côtes mêmes de la province oii ils se maintinrent et qui garda leur nom. Néanmoins, ils conservèrent toujours une réelle importance. Ils parlaient une langue à part, qui avait accueilli beaucoup de mots grecs, mais restait distincte. Us vivaient dans des bourgs et formaient une fédération ; ils se réunissaient au point où plus tard fut fondée Stratonicée. Us y sacrifiaient à Zeus Chrysaoreus, puis délibéraient sur leurs affaires communes. Ils avaient d'autres sanctuaires : à Mylasa, celui de Zeus Carios; à Labranda celui de Zeus Stratios. Belliqueux, ils fournis- .^aient des mercenaires, spécialement aux derniers rois égyptiens ; cependant, les Grecs les méprisaient, niaient leur courage et prétendaient que les esclaves Cariens étaient les pires de tous. (îuoi qu'il en soit, les Cariens résistèrent vaillamment à la conquête lydienne. Ils passèrent sans protester sous le joug des Perses, mais s'associèrent à la grande insurrection de Tlonie et livrèrent de sanglantes batailles aux Perses ; ils perdirent la première au bord du Marsyas, et la seconde où les Milésiens firent de fortes pertes, mais ils tuèrent dans une embuscade Daurisès, le général perse. Les Perses laissèrent à un tyran le gouvernement des Cariens. Il y eut ainsi une dynastie, de race grecque, qui résidait à Halicarnasse, et a tenu quelque place dans l'histoire. Lygdamis persécuta Hérodote (V. ce nom), sa fille Artémise est célèbre par le courage qu'elle déploya à Salamine : les Cariens avaient amené à Xerxès 70 vaisseaux, les Doriens de la côte 30 seulement, mais de ces vaisseaux cariens, cinq seulement appartenaient à Artémise. Elle eut pour successeur son fils Pisindelis. On cite encore Hekatomnos, son fils Mansole, célèbre par le monument que lui fit élever la seconde Artémise sa sœur et épouse, qui lui succéda de 352 à 350. Les Athéniens, qui avaient rendu tributaires les villes cariennes de la côte, ne'purent s'emparer de l'intérieur. Alexandre, dès son entrée dans le pays, reçut la soumission de la reine Ada, sœur et veuve détrônée dldrieus, qui lui livra la forte pjace d'Alinda. Il la rétablit sur le trône. Après lui les rois d'Egypte, puis de Syrie et même de Macédoine, dominèrent en Carie . Rhodes et Pergame se la partagèrent après la défaite d'Antiochus par les Romains. Ceux-ci reprirent aux Rhodiens leur part après la guerre contre Persée et affranchirent ces villes cariennes. Sulla rendit Caunes aux Rhodiens. Depuis lors, la Carie n'a plus d'existence particulière : Romains, Byzantins, Arabes, Turcs s'y succèdent ; elle forma à partir de Constantin une province du diocèse d'Asie, elle appartient au vilayet d'Aïdin. A.-M. B. CARIE. I. MÉDECINE. — Carie des os. — Confondue anciennement avec la presque totalité des affections entraînant des pertes de substance des os, la carie n'a été considérée comme une maladie distincte qu'après les recherches de Louis. C'est cet auteur qui la différencia de la carie sèche ou mortification en bloc, qui porte depuis lors le nom de nécrose. Depuis, la carie a été l'objet de nombreuses discussions, quant à sa nature et à sa signification pathologique. Tandis que les uns continuaient à en faire une sorte de nécrose moléculaire^ de vermoulure des os (Cruveilhier), d'autres la décrivaient comme une ostéite ulcéreuse (Gerdy, Follin), une ostéite aiguë entée sur une ostéite chronique (Nélaton), une ostéite suppurée (Malgaigne, Billroth), etc. L'histologie pathologique a cru pouvoir en faire une dégénérescence graisseuse primitive des cellules osseuses suivie d'une mortification des trabécules qui constituent ensuite autant de petits corps étrangers déterminant autour d'eux une inflammation suppurative (Ranvier), Depuis longtemps on avait pensé (Bonnet, Bérard, Nélaton, Denonvilliers, ÔUier) que la carie est une affection spéciale, mais il était réservé à la médecine expérimen-
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taie et à la bactériologie de démontrer le fait. Depuis les travaux de Yolkmann, Kœnig, Kiener et Poulet, Lannelougue, etc., on considère la carie comme une variété de la tuberculose des os (V. Os). En fait, la carie est une lésion qui survient au cours de certaines ostéites diathésiques, essentiellement caractérisée par le ramollissement, la raréfaction et l'ulcération du tissu osseux, accompagnés généralement d'une production exubérante de bourgeons charnus et d'une abondante sécrétion de pus. C'est un mélange de lésions inflammatoires et d'altérations nécrobiotiques. L'os frappé est friable, ses lamelles sont amincies et désagrégées ; dénudé, il est parsemé de pertes de substance, creusé d'anfractuosités plus ou moins comblées par des bourgeons charnus, mous et saignants ; ses aréoles agrandies renferment des masses fongueuses, caséeuses, gélatini formes ou de petits foyers purulents, dans lesquels, çà et là, on rencontre généralement des granulations tuberculeuses. Enfin, le pus qui l'infiltré renferme, la plupart du temps, le bacille de Koch {V. Ostéite tuberculeuse).
Le siège de prédilection de la carie est le tissu spongieux ; elle frappe de préférence les os courts, les vertèbres, les os de la main, du pied, etc.
Les causes de la carie sont, les unes locales, les autres générales. Le froid, le traumatisme, le tra\ail phlegmasique de longue durée, etc., ne sont que des causes prédisposantes, si ce n'est banales. Avant tout, pour que ces causes conduisent à la carie, il faut un terrain préparé. C'est ce qui explique que cette lésion osseuse se présente de préférence chez les sujets scrofuleux, cachectiques, en pleine déchéance organique acquise ou héritée. Son champ d'action ou d'électivité, ce sont les extrémités osseuses d'articulations frappées d'arthrite fongueuse. Sa pathogénie semble être désormais confinée presque tout entière dans la sphère d'une tuberculose développée sur un os dont la nutrition est défectueuse, viciée par une dyscrasie générale. Les symptômes de la carie sont ceux de l'ostéite ; ils consistent en une douleur plus ou moins' vive, localisée à la région frappée, exagérée par la pression et les mouvements ; un gonflement et bientôt tous les signes d'un abcès froid qui, tôt ou tard, livre passage à l'écoulement d'un pus sanieux, grisâtre, fétide, contenant des grumeaux osseux. Superficiel, cet abcès s'ouvre à l'extérieur et forme un véritable ulcère fongueux ; profond, il donne lieu à une collection purulente migratrice qui coule le long d'un trajet fistuleux. Dans tous les cas, un stjlet introduit dans le trajet fistuleux, détermine une crépitation spéciale due à la brisure de lamelles osseuses raréfiées et friables, puis l'écoulement de sang, résultat de la déchirure des fongosités de l'os carié.
La marche de la carie est lente, mais aussi généralement progressive. Elle peut cependant guérir spontanément, surtout chez les enfants, soit par résorption de l'abcès ossifluent (V. Mal de Pott), soit même par suite de la nécrose de la partie cariée (FoUin) qui s'élimine comme un vrai séquestre. Le pronostic est toujours grave, car la carie est un indice local d'une santé profondément altérée. Mais on conçoit qu'il dépende du siège, de l'étendue de la lésion et de l'état général des sujets. Le traitement général se résume dans Tusage des toniques et reconstituants (huile de morue, eaux minérales iodurées et bromurées, bains de mer, grand air, etc.) ; le traitement local comprend le lavage et la désinfection des clapiers, l'évidement, la cautérisation du foyer, le drainage des cavernes, la résection. Ch. Debierre.
Carie de l'orbite. — Soit aiguë, soit chronique, elle donne lieu à des symptômes trop spéciaux pour ne pas exiger un exposé particulier. Dans la forme aiguë, la périostite orbitaire s'accompagne d'un gonflement énorme des paupières, de l'œdème de la conjonctive, de douleurs pulsatives, violentes, et surtout d'exophtalmie. Celle-ci est diamétralement opposée au siège de i'aflection ; l'œil est
plutôt repoussé en haut, en bas, en dehors, que projeté en avant, comme dans le phlegmon, et l'on peut presque toujours déterminer un point où il y a exacerbation de la douleur ; c'est le foyer du pus. — Dans la forme chronique, les symptômes sont moins accusés, le pus décolle le périoste de la paroi osseuse et amène la carie de l'orbite. Pourtant, la lésion peut devenir très grave, s'il se produit une perforation de la mince cloison, et si le pus s'infiltre dans la cavité crânienne, comme il arrive parfois dans les périostites consécutives à la syphilis et à la scrofule. ^ — En débridant et en ouvrant largement, après avoir déterminé le point précis de la collection purulente, on n'évite pas toujours des clapiers, des trajets fistuleux, des nécroses partielles, des cicatrices et des déformations des paupières. D^' Ad. Piéchaud.
Carie des dents. — On désigne sous ce nom une altération particulière des tissus durs de la dent, analogue à l'ulcération des parties molles et consistant en une destruction progressive de ces tissus. Elle est très fréquente, moins en France qu'en Angleterre et qu'en Amérique ; la population de nos collèges ne nous fournit pas 10 bouches absolument indemnes sur 400 ; les ravages de la carie semblent progresser avec la civilisation.
ï. Pathogénie. — La pathogénie de la carie a été l'objet de diverses théories : 1^ Théorie vitale, La destruction des tissus serait un phénomène d'ordre vital, le résultat d'une inflammation f(?rf(?w^ti^) analogue à celle du tissu osseux ou bien celui d'une mortification ou d'une gangrène débutant par les parties profondes. Cette opinion, soutenue par les auteurs anciens, ne peut expliquer la carie des dents mortes, ni celle des dents artificielles ; elle est en outre condamnée par ce fait que la carie procède toujours de l'extérieur à l'intérieur. 2<> Théorie chimique, La lésion d'ordre chimique consisterait en une dissolution des sels calcaires de la dent par un acide développé ou amené à son contact (Parraly, 1821 ; Regnard, 1835). Magitot a étayé cette théorie de nombreuses expériences dans lesquelles il a pu produire artificiellement la carie et établir amsi que les phénomènes vitaux ne sont nullement nécessaires à sa production. Reste à faire la contre-épreuve, à démontrer que l'alté-l ration produite sur des dents mortes est identique à la carie des dents vivantes. On a aussi invoqué la dissolution des sels calcaires par une action électrique. 3<^ Théorie parasitaire. Des micro-organismes seraient les agents de cette destruction, soit en facilitant les fermentations buccales et en déterminant la production d'acides (lactique, butyrique, etc) ; soit en déterminant directement la mortification parcellaire des tissus envahis. On expliquerait diflBcilement la pénétration des microbes à travers une cuticule, un émail intacts : ils ont besoin d'une porte d'entrée, faite par une altération chimique, par une malformation originelle, par une fêlure, une fracture. Arrivés sur l'ivoire, ils pénètrent dans les canalicules, étouffent les fibrilles et déterminent du dehors en dedans la mortification des tissus qui alors se putréfient et se dissocient aisément.
En résumé, nous pensons qu'acides et parasites unissent leur action pour produire la carie dentaire. On sait aujourd'hui que les fermentations ont pour agents des micro-organismes particuliers. Partant, des ferments (butyrique, lactique), que l'on ne faisait pas intervenir dans l'étiologie delà carie, se trouvent jouer un rôle considérable en provoquant la formation d'acides nuisibles.
Trois processus agissent dans la carie : P Une action chimique. Au début et pendant toute la durée de Taltération, les acides agissent sur les sels calcaires de la dent et les décomposent. 2*> Une action pathologique. Les micro-organismes pénètrent dans les canalicules de l'ivoire, en étoutt'ent les fibrilles et déterminent la mortification de la partie organique de ladentine. 3^ Des phénomènes de putréfaction. Les tissus mortifiés se dissocient et deviennent la proie de fermentations diverses.
CARIE
II. Etiologie. — Causes prédisposantes générales. — La carie peut se montrer à tous les âges, sur les dents de lait comme sur les dents permanentes, et le mauvais état des premières n'a aucune influence directe sur la manière d'être des secondes. Elle est plus fréquente toutefois chez les jeunes sujets de treize à vingt-cinq ans, dont les dents sont plus riches en substances organiques qu'en matériaux calcaires. Plus tard, la proportion de ces deux ordres de matières se renversant, les dents deviennent plus dures, plus denses ; aussi la carie est-elle plus rare, à moins de causes particulières. La femme y est plus sujette que l'homme dans la proportion de 3 à 2. Les tempéraments lymphatiques et bilieux y seraient plus prédisposés. La plupart des maladies chroniques, des maladies diathésiques, exercent une double influence : i^ au moment de l'évolution, en modifiant la structure des tissus dentaires (rachitisme, syphilis, scrofule) ; 2^ plus tard, en provoquant des modifications salivaires que nous étudierons plus loin. La grossesse influe aussi bien sur la marche que sur la production de la carie : le dicton que chaque enfant coûte au moins une dent à àa mère n'est plus à démontrer. Déterminerait-elle une raréfaction des sels calcaires ? nous croyons plutôt qu'elle agit en provoquant cet état bien connu de la bouche, des gencives surtout, qui est tantôt une simple congestion, tantôt une véritable inflammation, et qu'accompagnent toujours des modifications chimiques du milieu buccal. La prédisposition générale la plus redoutable vient de l'hérédité, qui transmet les modalités structurales et anatomiques de toutes sortes et qui relie fansi par de mauvaises dents des groupes de familles et de races. Indépendamment de toute autre condition, en dépit même de tous les soins prophylactiques, certaines races perdent leurs dents par la carie, tandis que d'autres, les nègres, par exemple, y sont moins sujets. D'une façon générale, les races civilisées sont plus éprouvées par la carie que les sauvages, dont les dents jouent un rôle plus actif. C'est à ^des différences ethniques et nullement au voisinage de la mer, des fleuves, des montagnes, à la qualité des eaux, qu'il faut attribuer l'inégale répartition de la carie en France. Elle est très fréquente en Normandie, en Picardie, dans les pays basques, presque rare en Auvergne, en Bretagne.
Causes prédisposantes locales. Les dents irrégulièrement placées sont plus exposées à la carie parce qu'elles retiennent dans leurs interstices les fragments d'aliments qui s'y altèrent. Il en est de même des dents déchaussées qui forment au niveau de leurs collets des espaces anlractueux difficiles à nettoyer ; en outre, les parties de racine mises à nu, n'ayant pas, comme la couronne, un émail protecteur, se laissent plus facilement attaquer. Ainsi se produisent les caries du collet (caries en coup d'ongle) chez les vieillards, chez les personnes cachectiques. Le déchaussement est souvent le résultat des gingivites, surtout de la gingivite mercurielle. Ce qui parait prédisposer le plus à la carie ce sont : les altérations anatomiques congénitales, soit superficielles : siflons, érosion, absence partielle de l'émail ; soit profondes : défauts de texture, élargissement des canalicules, dentine globulaire, calcification imparfaite, toutes altérations qui rendent les tissus poreux, friables ; les altérations anatomiques accidentellement acquises: destruction de l'émail à la suite de fièvres muqueuses et autres, fêlures, fractures, usures, luxation de la dent, perte de la pulpe ; les altérations constitutionnelles . fêlures, fissures, anfractuosités, érosions qui relèvent souvent du rachitisme et de la syphilis héréditaire. Toutes ces altérations, sauf celles qui sont accidentelles, sont identiques d'un côté à l'autre de la bouche ; elles fournissent l'explication des caries symé'triques.
Causes déterminantes» L'état anatomique structural de la dent joue un grand rôle dans ia production de la carie en favorisant l'agent qui peut la déterminer. Cet agent (acide ou microbe) exerce son action là où il est
retenu, c.-à-d. à certains points d'élection : dans les anfractuosités, les interstices, les cavités; c'est ce qui explique les caries doubles qui attaquent toujours deux faces contiguës, ainsi que la contagion d'une dent à une autre.
^ D'où vient f acide? (C'est le plus souvent Tacide lactique ou butyrique.) Il peut exister normalement par la prédominance des éléments acides sur les éléments alcalins de la salive, par suite des fermentations incessantes qui se produisent dans la bouche et dont le résultat est la formation d'acide lactique. Il peut être accidentellement produit par des modifications morbides : ainsi les affections inflammatoires de la bouche, du pharynx, déterminent une hypersécrétion, une accumulation de mucus, de fuliginosités qui donnent lieu à des fermentations favorisées par l'humidité, la température et l'aération de la cavité buccale. Agissent de même les affections générales fébriles, la fièvre typhoïde notamment, dont il faut redouter les ravages ; les affections générales chroniques : goutte, rhumatisme, diabète, paludisme. La grossesse, les médications iodurées, bromurées altèrent aussi la salive. Les substances alimentaires en décomposition donnent naissance à certains acides : le sucre, les alcools, aux acides lactique, acétique; les substances azotées à l'acide butyrique. Ce dernier serait la transformation finale de tous les acides et, partant, constituerait l'agent principal de la carie. Son état naissant le rendrait encore plus énergique. L'acide peut être introduit en nature par les fruits (acides citrique, malique), par la salade (acide acétique), par le lait (acide lactique). L'usage prolongé du sucre et du lait (régime lacté, biberon), est funeste aux dents. Enfin, dans un but thérapeutique peuvent être amenées au contact des dents des substances nocives : acides chlorhydrique, azotique, citrique, nitrate, acide de mercure, nitrate d'argent, perchlorure de fer, alun.
D'où vient le microbe ? On rencontre dans les cavités des dents cariées de nombreux micro-organismes (leptothrix, protoccocus, bactérie, spirochœte) ; on n'en connaît encore, croyons-nous, aucun qui soit spécial à la carie. La bouche sert de porte d'entrée à la plupart des microbes pathogènes des voies respiratoires, digestives. Par son humidité, sa température, sa communication constante avec l'air, elle est un milieu de culture extrêmement favorable. Ainsi s'explique la présence des microorganismes que l'on y rencontre même normalement, en dehors de tout état pathologique.
Siège., fréquence, La carie est plus fréquente à la mâchoire supérieure et au côté gauche ; elle atteint rarement les parties convexes, lisses ; elle a pour point de prédilection les sillons intertubercuîaires des faces triturantes, les faces interstitielles, le collet. Elle se répartit sur les diverses espèces de dents dans l'ordre sui\ant :
Tableau de la répartition de la carie.
Premières grosses molaires supérieures 49,04o
Premières — inférieures....... 17,465
Deuxièmes prémolaires supérieures 8,o8
Deuxièmes grosses molaires supérieures 7,62
Incisives latérales supérieures 7,06
Premières prémolaires supérieures « . . . . 7,03
Deuxièmes grosses molaires inférieures 6,16
Incisives centrales supérieures 4,90
Deuxièmes prémolaires inférieures. 4,59
Troisièmes grosses molaires inférieures 4,52
Premières prémolaires inférieures 2,51
Troisièmes grosses molaires supérieures 2,29
Canines supérieures , 2,24
— inférieures 0,77
Incisives latérales inférieures 0,37
— centrales inférieures 0,15
ni. Anatomie pathologique. — La carie peut être limitée à l'émail (1^^ degré), atteindre l'ivoire (2« degré).
CARIE
la cavité pulpaire {3« degré) et, la pulpe une fois détruite, envahir de dedans en dehors le reste de la dent, la racine (¥ degré). Il importe surtout de savoir si la cavité pulpaire est ouverte (carie pénétrante, corn-pliquée), ou si elle ne l'est pas (carie non pénétrante, simple),
d^ Carie simple, non pénétrante. Elle peut être superficielle ou moyenne :
La carie superficielle, limitée à rémail ou giux premières couches de l'ivoire, se présente sous l'aspect d'une tache blanchâtre, dans les formes rapides ; d'une tache foncée au contraire dans les formes lentes. Elle existe habituellement aux lieux d'élection : fpnd, entrecroisement des sillons, faces interstitielles. Comme elle est indolente, on ne la découvre que par hasard, ou à un examen minutieux de la bouche. Elle est constituée par une cavité sphéroïdale à orifice irrégulier. ^ .
)La carie moyenne est une cavité creusée dans l épaisseur de l'ivoire, s' ouvrant à travers les couches de l'émail, par m orifice rétréci au début. Cette condition anatomique masque souvent l'étendue ide la lésion. En rai&on de sa texture presque inorganiq^p, l'émail résiste et est à peine lésé, alors qu'au-dessoijs de lui 1 ivoire se creuse par le processus ulcératif. La situation souvent cachée 4u pertuis, l'affaissement brusque du pont d émail peuvent faire croire à une carie interne. — La cavité est limitée par le pont d'émail, par des couches d'ivoire ramolli et mortifié, dont les canalicules sont considérablemeut élargis. — Le contenu toujours acide, est une masse pulpeuse molle, composée de détritus dentaires : prismes d'émail altérés, débris d'ivoire où l'on reconnaît encore des canalicules; de cellules épithéliales de la muqueuse buccale; de globules graisseux et .muqueux ; de débris alimentaires et des micro-organismes. H s'en dégage une odeur nauséabonde due à la termentation.
Réaction de la pulpe, La couche d'ivoire qui sépare la pulpe de la carie présente quelquefois sur une étendue de fjo.rme conique à base extérieure {cône corné de Hunt^r) une altération particulière. L'ivoire normal apparaît opaque à cause de l'air emplissant ses canalicules
Fig. 1.— Carie du l»»- de- Fig. l {bis), — Carie du gré, earie non pénér- 2« degré, car^e pénétrante (fig. schéniati- irante (fig. schématique);?')', cône de Hunter, ({ue) , 0, ouverture de d, dentine de nouvelte l'émail, porte d'entrée formation, formant sail- de la carie , c, cavité lie du côté de la cham- de la carie \ p, cavité bre. pulpaire communiquant avec celle de la carie.
vides ; celui de cette zone est au contraire transparent, blanchâtre, à cause de Tobscurcisseraent du contour des tubes qui, au lieu d'être vides, seraient oblitérés par de la dentine secondaire. Cette modification aurait pour effet de rendre plus dense la couche d'ivoire qui protège la pulpe et serait considérée comme une tentative faite par la nature pour circonscrire, pour limiter le mal ; elle expliquerait l'arrêt quelquefois observé dans la marche de la earie et son passage à l'état de carie sèche. Elle
strait due à une réaction, à une suractivité fonctionnelle de la pulpe irritée par les impressions que lui transmettent ses fibrilles atteintes au niveau de la carie. La dentine secondaire envahirait les canalicules, les oblitérerait en calcifiant les fibrilles ; elle se produirait encore autour de la pulpe sous forme de plaque surajoutée à l'ivoire normal et dans la pulpe même sous forme d'ossification partielle ou totale. Cette «zone de transparence», appelée encore «cône de résistance », ne se rencontre point dans les caries rapides. Sa constitution n'est pas ainsi admise par tous les auteurs. Wedl et Leber l'ayant trouvé sur des dents mortes artificiellement cariées in vitro, attribuent la transparence non plus à un phénomène d'ordre vital, la réaction pulpaire, mais tout simplement à la disparition des sels calcaires ; ce fait rendrait au contraire le tissu moins résistant que la dentine environnante. Les cas de caries sèches, dures, s'observent cependant ; peut-être sont-ils justiciables d'une autre explication.
â^ Carie pénétrante. La pénétration s'effectue par un pertuis situé à la partie la plus profonde de la cavité. D'emblée, l'orifice peut être large, si la carie a une marche rapide, comme chez les jeunes sujets ; il est étroit, sinueux dans le cas contraire. Rarement, la pulpe est intacte, apparaissant alors comme un point blanchâtre. Le plus souvent, l'orifice de pénétration, agrandi par les progrès destructeurs de la carie, laisse voir une masse pulpaire molle, rougeâtre, ulcérée, en partie détruite par l'inflammation chronique. Dans les caries anciennes (4® degré), la couronne est entièrement évidée, réduite à sa coque d'émail, ébréchée, quelquefois fenêtrée au niveau du collet ; les racines largement ouvertes ne contiennent plus de pulpe, ou n'en conser* vent que quelques débris. Le contenu variable est formé de débris dentaires et de détritus alimentaires de toute sorte.
IV. Marche, durée, terminaison. — La carie est une affection chronique à marche variable. Chez les femmes enceintes, chez les jeunes sujets débilités, elle aboutit vite à la pénétration et détruit rapidement la totalité de la couronne. Les parois de la cavité sont alors molles, blanchâtres (carie blanche, carie humide) ; l'ivoire ramolli constitue un détritus d'odeur infecte. D'autres fois, au contraire, la marche est lente, le processus gagne plutôt en surface qu'en profondeur ; les parois sont dures, sèches, d'une coloration foncée (carie sèche, carie cicatrisée). Cette forme peut mettre des années pour détruire une dent, elle peut même s'arrêter complètement; parfois aussi, elle se transforme en carie rapide. Abandonnée à elle-même, la carie peut mettre des mois, des années pour arriver à la destruction complète de la couronne. Restent les racines ou chicots, que la carie attaque plus difficilement ; elles aident encore à la mastication. Elles finissent cependant par s'évider, se détruire progressivement jusqu'au sommet, et par être expulsées (le la gencive sous forme d'un petit noyau.
V. Symptômes. — 1^ Carie non pénétrante, La carie de l'émail est indolente, aussi passe-t-elle inaperçue. L'altération de l'ivoire donne lieu, au début, à une sensibilité très vive, non spontanée, mais que provoquent les impressions extérieures, les changements de température, le contact des instruments, des liquides acides ou sucrés... Cette sensibilité que l'on observe si souvent aux caries du collet, s'explique par l'épanouissement et l'anastomose dans les couches superficielles de la dentine, des fibrilles dentaires, organes de la sensibilité. Ces couches une fois détruites, la sensibilité diminue ; elle n'est plus provoquée que par le grattage de la cavité, l'injection d'un liquide très chaud ou très froid, et ne persiste pas. Elle réapparaît plus vive, sous forme de crise, lorsque les couches profondes de dentine sont atteintes ; la pulpe est alors insuffisamment protégée. Dans les formes lentes, où la cavité est largement ouverte et oti les parois sont d'une
CARIE
dureté spéciale, il n'existe aucune sensibilité aux diverses impressions extérieures précitées.
2^ Carie pénétrante. Après la dénudation de la pulpe la scène change complètement. La pulpe esMle intacte ? Il n'y a aucune sensation spontanée, mais le contact des liquides chauds et surtout froids, celui des débris alimentaires, déterminent des douleurs vagues, erratives, souvent attribuées à des dents voisines, saines. Ces crises s'accompagnent de points douloureux sur le trajet des nerfs, d'irradiations névralgiques vers la joue ; elles peuvent durer des minutes, des heures et même dégénérer en névralgie du trijumeau. Le contact des instruments, de la sonde exploratrice, est insupportable. La succion provoque une douleur caractéristique en attirant la pulpe contre les bords du pertuis de pénétration. La pression n'est pas douloureuse, la percussion l'est modérément en provoquant la commotion de la pulpe. Mais cet organe ne reste pas longtemps intact, il est vite frappé d'inflammation soit aiguë, soit chronique.
Dans le premier cas survient une douleur spontanée, continue, exactement localisée à la dent malade. Tout d'abord, pendant la période congestive, elle est sourde, avec sensation de corps étranger dans les interstices voisins. Elle est ensuite vive, lancinante, pulsatile ; le froid la calme momentanément ; elle est au contraire exaspérée par la chaleur, la pression, la percussion sur la dent, le décubitus dorsal, les exercices violents, la congestion céphalique. La pulpe augmentant encore de volume, on a tous les symptômes de son étranglement, c.-à-d. des souffrances atroces, la vraie rage de dents. Ces douleurs se présentent sous forme d'accès généralement nocturnes, plus ou moins longs. Elles ne se calment que par l'ouverture, le nettoyage et le curage de la cavité pulpaire. L'introduction de la sonde détermine une vive douleur et en même temps une hémorragie qui décongestionne l'organe enflammé et ramène le calme. La succion agit de la même manière. En l'absence de toute intervention, ces crises douloureuses cessent par la gangrène, la destruction de la pulpe (V. Pulpite), ou par le passage de son inflammation à l'état chronique; — Dans le second cas, la masse pulpaire se trouve détruite en partie, transformée en une plaie sanieuse qu'entretiennent des détritus de toute sorte en état de fermentation. La douleur est quelquefois spontanée, sous forme de crise intermittente ; le plus souvent elle est provoquée par les changements de température, le contact des corps étrangers, d'irritants divers sur la pulpe, une obturation trop serrée. Ces crises sont tolérables et de peu de durée ; elles s'accompagnent fréquemment d'irradiations névralgiques dans les nerfs correspondants de la face et du cou. L'exploration, la succion, les provoquent, en déterminant en outre une hémorragie quelquefois abondante. La toilette de la cavité, l'antisepsie, les calment instantanément. La pression est indolente, la percussion légèrement sensible. La dent exhale une odeur de pourriture. Cet état peut persister pendant plusieurs années,
VL Diagnostic. — Plusieurs points sont à examiner ici : 1° Existe-t-il une carie ? C'est ce qu'établira l'examen direct, qu'on fait à l'aide d'un miroir légèrement concave et d'une sonde, en visitant les dents sur chacune de leurs faces, et principalement aux lieux d'élection de la carie (faces interstitielles, sillons, collet). Certains modes d'éclairage artificiel permettent de voir la transparence de la dent, de déceler alors la moindre tache et de reconnaître l'état de la pulpe. Dans quelques cas de carie dissimulée, on peut la rechercher en provoquant la douleur (par la projection d'un courant d'air, d'un liquide froid ou chaud, par l'attouchement avec une boulette d'ouate imprégnée d'éther. La pression, la percussion^ l'ébranlement successif des dents peuvent fournir des indications. On peut enfin recourir à l'écartement mécanique pour voir les (aces interstitielles contiguës. 2^ Quel en est le degré? Un examen direct, mi-
nutieux, permet souvent d'apprécier l'étendue de la lésion et de déterminer si la carie est simple ou pénétrante. Dans le premier cas, la douleur est souvent nulle; quand elle existe, elle est fugace, localisée, provoquée sous forme de crise légère de peu de durée, l'exploration à la sonde est peu sensible ; la pression, la percussion, la succion sont indolores. — Dans la carie pénétrante, la douleur est spontanée et vive. Elle vient sous forme de crise persistante à retour régulier, errative, avec irradiations, lorsque la pulpe n'est pas enflammée ou lorsqu'elle est déjà en partie détruite ; elle est continue, lancinante, localisée, exaspérée par le chaud, calmée par le froid, lorsque la pulpe est frappée d'inflammation aiguë. La percussion, l'exploration la provoquent et l'exaspèrent.
La sonde fait apprécier la profondeur de la carie, l'état de ses parois ; quand la chambre pulpaire est ouverte, elle y pénètre et permet de constater la largeur de la pénétration, la présence ou l'absence de la pulpe, l'extension de la carie vers les racines, etc. — Le diagnostic différentiel n'est à faire qu'avec la périostite et la névralgie. Dans l'inflammation du périoste, la dent est allongée, mobile, la gencive enflammée, fluxionnée, atteinte même d'abcès, symptômes qu'on n'observe pas dans la carie. En outre, la douleur est sourde, continue, souvent depuis plusieurs jours. La névralgie faciale, due à différentes causes, sera reconnue à l'absence des symptômes caractéristiques de toute lésion dentaire.
VIL Pronostic. — Abandonnée à elle-même, la carie ne peut guérir; elle s'arrête quelquefois, mais le plus souvent elle amène la destruction progressive de toute la dent. Cette 'terminaison peut être hâtée par quelque complication, soit locale : telle que la pulpite et la périostite avec son cortège d'accidents (V. Périostite) ; soit de voisinage : ulcération de la langue, gingivite, névralgie, troubles sensoriels de l'œil, de l'oreille, du nez, complications qui rendent l'extraction nécessaire. Des cas de septicémie et même de mort ont eu pour cause initiale la carie d'une dent. Par sa généralisation, la carie dentaire apporte des troubles à la phonation, à l'alimentation et constitue même un motif d'exemption du service militaire ; elle peut engendrer la dyspepsie, l'anémie, consécutive à une mauvaise alimentation. En revanche, c'est une affection qu'on peut facilement traiter et arrêter ; à tous les degrés, elle est curable à moins de complication grave; mais les chances de guérison sont en raison inverse du degré de l'affection, de son étendue, de ses complications.
VIII. Traitement. — Le traitement préventif doit avoir pour but d'éloigner les causes mêmes de la carie. Pour favoriser Todontogenèse, il sera utile, au moment de la formation des dents, de donner du phosphate de chaux aux enfants débiles, atteints de tares constitutionnelles. Les dents de lait devront être soignées dans la crainte que leurs altérations ne retombent sur les dents sous-jacentes. La seconde dentition devra être dirigée pour en éviter les irrégularités. — Plus tard, la prophylaxie consiste dans une hygiène rationnelle (V. Dent [Hygiène]). Eviter, autant que possible, l'entrée dans la cavité buccale de substances qui peuvent nuire à l'intégrité des dents ; empêcher le séjour des substances fermentescibles ou acides, en atténuer les effets par des lavages appropriés ; remédier au déchaussement, à d'autres altérations diverses par des soins particuliers ; telles doivent être les indications à remplir dans la prophylaxie de la carie dentaire.
Le traitement curatif a plusieurs objets: V Calmer la douleur. Lorsque la pulpe n'est point encore mise à nu ni enflammée, la douleur est toujours provoquée par le contact des corps étrangers, l'influence des températures extrêmes. Le nettoyage de la cavit3 la fera cesser et on empêchera son retour en fermant la dent. On appliquera à cet effet des pansements divers composés d'une boulette de ouate imbibée de mixtures alcooliques
CARIE
qui agissent comme antiseptique et comme anesthésique. Une des plus employées est celle dont voici la formule :
Acide phénique cristallisé 4 gramme.
Essence de citron 1 —
Teinture de benjoin 30 —
Mais n'importe quelle eau dentifrice, quel liquide alcoolique, peuvent également être employés.
Les dentistes font habituellement les pansements avec deux boulettes de ouate : une médicamenteuse placée au foîid de la cavité, l'autre inerte, destinée à retenir, à protéger la première. Aussi peuvent-ils employer des substances plus énergiques sans crainte de brûler la muqueuse buccale. La solution suivante, très caustique, est chez eux d'un usage très répandu :
Acide phénique neigeux 1 gramme.
Alcool à 90<> 40 —
Les pansements se pratiquent avec la sonde dite, de dentiste (tig. 2,Â) ou avec une pince ad hoc (fig.4, 3). Le nettoyage, le grattage des caries nécessitent l'emploi de rugines (fig. 2, B), de fraises, de forets divers
/f^ fr^
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(fig. 2, E. D.). Ces derniers instruments peuvent être mus à la main; les dentistes s'en servent le plus souvent avec un moteur spécial dit tour à fraiser (fig. 3). Dans le cas de carie pénétrante, le nettoyage, l'antisepsie de la cavité et les pansements indiqués plus haut, effectués sans compression, calment généralement la douleur. Lorsque ces moyens échouent, il est nécessaire d'ouvrir largement la cavité pour remédier à l'étranglement pulpaire. Cette sorte de trépanation se fait à l'aide du tour et d'une rugine à l'entrée même de la cavité de la carie . Quelquefois, cependant, pour respecter une obturation faite, ou pour mieux pénétrer au centre de la dent, on trépane au collet, ou sur un autre point non carié, mais plus accessible. Aussitôt, la douleur cesse et son retour peut être évité par tous les moyens déjà indiqués. Mieux vaut cependant détruire complètement la pulpe, dans le double
but d'empêcher la douleur de se produire et de permettre l'obturation définitive.
On peut pratiquer l'extirpation de la pulpe, des nerfs dentaires avec àestire'7îerfs (fig. 2, C); le plus souvent, on se borne à la détruire avec le cautère actuel, ou avec des caustiques chimiques; V acide phénique pur nécessite un
Fig. 3. — Tour à fraiser.
grand nombre d'applications, mais qui ne sont pas douloureuses ; Vacide arsénieux, appliqué en poudre très fine sur l'organe, le mortifie en quelques heures provoquant souvent une crise de douleur sourde et profonde. Ce dernier pansement demande à être fait avec soin ; il doit être recouvert d'un coton protecteur qui empêche la diffusion du caustique hors de la dent ; sans cette précaution, on s'exposerait à des accidents graves (ostéite, nécrose...). La pulpe une fois mortifiée, on l'enlève en faisant un nettoyage minutieux de la cavité : on retrouve souvent au fond des débris qu'il est utile de détruire complètement, pour enlever toute sensibilité. — Quelquefois cette poursuite n'est pas possible à cause de la situation postérieure éloignée de la carie, ou bien à cause de la direction tortueuse des racines. La persistance de ces débris donne lieu à un suintement radiculaire qui ne permet point l'obturation définitive, il faut alors attaquer les restes pulpaires avec des pansements à la fois antiseptiques et caustiques qui puissent à
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la longue les détruire ou les momifier : mèches phéniquées au chlorure de zinc, à Tacide arsénieux solide ou en solution (glycérine 20 gr.5 acide arsénieux 4 gr.). Le traitement antiseptique doit s'appliquer également aux caries avancées, compliquées d'un suintement qui vient, non plus de débris de pulpe, mais d'une altération chronique du périoste. Pour détruire la pulpe, et surtout les débris profonds inaccessibles, on peut arracher incomplètement la dent pQpr rompre le faisceau vasculo-nerveux radiculaire et amener la gangrène du bout périphérique. On préfère aujourd'hui l'arracher complètement, la plomber, puis la replacer dans l'alvéole, oîi elle reprend (greffe par restliution) , Contre le suintement radiculaire, on peut pratiquer l'obturation avec drainage, qui permet à l'écoulement de se faire hors de la dent. Si la couronne est déjà très altérée, on peut encore se borner à la réséquer au ras de la gencive. De la sorte, la cavité est supprimée, les racines restant ouvertes permettent l'écoulement et peuvent encore servir à la mastication.
Tous ces divers moyens reculent les limites de la curabilité de la carie dentaire, si bien que l'extraction est devenue rare ; mais les complications , les douleurs et les dépenses qu'ils occasionnent ne les rendent pas très applicables. Le pointcapital du pronostic ainsi que du traitement est donc la question de la pénétration : avant, le traitement est facile, non douloureux, efficace; après, il est toujours compliqué, douloureux, et souvent ne dispense pas de l'extraction.
2<^ Enrayer la marche de la maladie. On remplit
cette indication d'une façon provisoire en fermant la carie à l'influence délétère du milieu buccal par des pansements antiseptiques, ou par des obturations provisoires faites avec des teintures résineuses (benjoin, tolu), avec de la cire, de la gutta. On la remplit mieux encore en pratiquant l'obturation définitive, qui a le double avantage de rendre permanent l'isolement de la cavité de la carie et de restaurer l'organe entamé, Vexcision peut être appliquée au lieu de l'obturation dans la carie superficielle. Avec une lime ou un coupe-émail on résèque les bords de la cavité, de façon à substituer à cette dernière une surface lisse et polie qui ne retienne plus les aliments. Cette méthode n'est plus guère usitée.
Uobturatîon ou plombage des dents est quelquefois immédiate^ c.-à-d. pratiquée séance tenante dans une cavité indolore qui ne laisse pas craindre d'accidents. Le plus souvent elle est consécutive à un traitement appro-
Fig. 4. — Trousse dentaire du docteur David : 1, miroir; 2, sonde double; 3, pince à gritles;4 et 5, rugines présentant quatre grandeurs graduées; 6, foret ; 7 et 8, fraises ; 9, fouloir double avec spatule; 10, lirae droite plate et ronde ; 11, lime baïonnette plate à deux tranchants et deuxfaces ; 12, écailioir droit d'un côté, courbe de l'autre.
prié au cas et au degré de la carie. Mais avant de fermer définitivement une dent, il faut s'assurer de sa complète guérison. La carie simple doit être absolument indolore et la carie pénétrante ne plus avoir de pulpe (sauf le cas de conservation) ni de suintement. Une obturation intempestive aurait pour effet de provoquer des complications, inflammations graves, abcès, fluxions. En vue de ces complications, nous avons établi, comme règle absolue, de ne jamais obturer une carie, tant soit peu profonde, ou traitée irrégulièrement, sans avoir pratiqué ce que nous appelons une occlusion d'essai, c.-à-d. une obturation provisoire qui doit être serrée, hermétique, et que Ton pratique après le nettoyage de la dent et la préparation de la cavité, avec du coton imbibé de résines concentrées de benjoin, de tolu, avec de la gutta-percha, etc. Est-elle
supportée sans douleur pendant dix à douze jours, on est assuré qu'il n'existe plus de pulpe susceptible de s'enflammer, que tout écoulement est tari ; on peut dès lors procéder à l'obturation définitive. Si des accidents surviennent, on enlève le bouchon et on poursuit le traitement ou bien l'on ne fait qu'une obturation avec drainage.
U obturation définitive ne s'exécute qu'après une minutieuse préparation de la cavité, une mise en état qui comprend plusieurs opérations distinctes : 1^ le nettoyage de la cavité. Avec des fraises, des excavateurs on enlève sur les bords, sur les parois, les parties altérées ; 2° la formation de la cavité : les diverses substances obturatrices n'adhérant pas aux parois ne sont retenues que d'une façon mécanique. Ces parois doivent donc être aménagées d'une façon particulière, creusées d'anfractuosites ou excavées pour donner à la cavité une forme de bouteille qui favorise la rétention du plombage. Il n'est pas moins utile de la rendre antiseptique par des lavages phéniqués, boriques, auxquels nous préférons l'éther sublimé au millième qui est un antiseptique parfait, très diffusible dans les canaux de dentine, et qui a, en outre, l'avantage de sécher les parois de la carie. Avant l'application de la substance, on effectue le dessèchement complet avec de l'amadou, du coton hydrophile. Pendant toute la durée de l'opération, il faut éviter l'arrivée de la salive.
L'obturation définitive se fait avec une des substances suivantes : 4» Pâte de gutta-^percha unie à de la silice. On en chauffe un morceau sur la flamme d'une lampe, sans le brûler, et pendant qu'il est mou, on le tasse
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dans la cavité à l'aide d'un fouloir-spatale. On enlève enfin les déchets qui dépassent le niveau de la dent. Refroidie, cette pâte redevient dure et peut rester en place des années, surtout lorsqu'elle n'est pas exposée aux frottements. Elle a l'avantage de bien se mouler dans la cavité, partant, de bien l'obturer, et de ne pas être conductrice. Elle est d'un emploi facile et peut être enlevée très aisément, ce qui la rend précieuse pour l'obturation provisoire. 2° Ciments, L'oxyde de zinc en poudre, bien pétri avec de l'acide métapbbsphorique ou avec du chlorure de zinc, constitue une pâte qui durcit, à l'abri de l'humidité, en quelques minutes, et forme un corps insoluble dans la salive. Elle a l'avantage d'être et de rester blanche, d'adhérer, de coller aux parois de la dent, ce qui permet de l'employer dans les caries exposées, dans les caries sans point de rétention. 3^ les amalgames se font en pétrissant dans le creux de la main un peu de mercure et une certaine quantité, en poudre fine, d'un alliage d'argent et d'étain en parties égales. Cette proportion varie quelquefois. On remplace même, autant que possible (une moitié) de l'argent par de l'or, du cuivre, du platine, du palladium, afin d'éviter la coloration noirâtre qu'à la longue l'argent prend dans la bouche en se sulfurant. La pâte doit être consistante, ne plus contenir de mercure à la pression, tout en restant malléable. Les amalgames ont l'avantage d'être d'un emploi facile et courant. Ils durcissent rapidement en deux ou trois heures et comblent facilement de grandes cavités. Malheureusement, ils prennent bientôt une teinte brunâtre qui se transmet même à la dent. On les applique comme les substances précédentes à l'aide d'un fouloirspatule. Cet instrument est muni à l'une de ses extrémités d'une spatule servant à porter la substance dans la cavité, à l'y égaliser, etc.; à l'autre extrémité, se trouve un fouloir simple ou double qui sert à condenser la matière et à la faire pénétrer dans tous les recoins. 4^ Vor en feuilles constitue l'obturation la plus solide, la plus inaltérable. Pour être convenablement tassé, de façon à former un véritable lingot moulé dans la cavité, il nécessite un outillage très compliqué : fouloirs, maillets, brunissoirs, pohssoirs, et une habileté manuelle que peu de dentistes possèdent. Il ne peut en outre être employé que dans les caries parfaitement insensibles, très accessibles et bien conformées (orifice rétréci, points de rétention). Nous donnons sous forme de tableau le choix de la matière à employer suivant les indications fournies par la dent :
/ Accessible, nettement limitée, à bords
I résistants, sans antécédents de
I périostite Aurificâtion
I Siégeant sur des points cachés, peu H I accessibles, mais avec des parois ré-
S < sistantes Amalgames
^ 1 Située sur des points visibles, très
I friables, sans bords Ciments
I Profonde, avec des doutes sur la
\ tolérance de l'obturation, après
\ traitement de la pulpe Gutta-percha
Au lieu d'être employées isolément, ces diverses substances se trouvent quelquefois associées. C'est ainsi que l'on met souvent au fond des caries une couche de ciment ou de gutta, qui isole les métaux de la dentine. Quelquefois, on ne tasse pas dans la cavité, on fait même un pont au-dessus d'un point dénudé de pulpe ; ou bien encore on laisse un drainage mettant la cavité pulpaire non obturée en communication avec l'extérieur pour laisser écouler les suintements qui peuvent persister. D'' Th. David.
IL ART VÉTÉRINAIRE. — Carie des os. — Chez le cheval, la troisième phalange est fréquemment le siège de carie. Les os, placés sous d'épaisses couches musculaires et protégés par cela même contre les actions violentes, en sont bien plus rarement atteints que les os superficiels.
Elle est plus commune sur les os courts que sur les os longs ; sur les extrémités renflées de ces derniers que sur leur diaphyse, sur les bords des os plats enfin, que sur leurs faces. La carie se manifeste encore fréquemment sur les extrémités spongieuses des apophyses vertébrales du garrot, sur la protubérance de l'occipital, sur la première\ertèbre cervicale ainsi que sur les extrémités des rayons osseux qui concourent à la formation des articulations atteintes d'arthrite aiguë. Les causes les plus fréquentes de la carie chez les animaux sont absolument locales r'^ contusions, plaies pénétrantes, fractures, gangrène musculaire. La carie de l'os du pied reconnaît pour causes les piqûres du maréchal, les clous de rue, les bleimes, les foulures, les seimes, les brûlures et les javarts. La carie des apophyses du garrot est due à des cêntusions, celle des première et deuxième phalanges à des arthrites, à des javarts tendineux ou à des atteintes. Le mal de taupe ou d'encolure, la phlébite suppuraîive ascendante occasionnent la carie de la protubérance occipitale et de la première vertèbre: la carie des molaires détermine la carie des maxillaires.
Enfin, la carie des côtes n'apparaît qu'à la suite de contusions violentes ou de fractures. Une tuméfaction diffuse, douloureuse et chaude, avec induration persistante, un pus mal formé, séreux, sanieux, à odeur infecte, tels sont les symptômes objectifs de la carie ; ceux de la phalange unguéale se caractérisent en outre par le défaut d'appui et l'agitation continuelle du membre, conséquence de la douleur éprouvée par l'animal, douleur toujours très vive dans les affections de pied, en raison de l'extrême sensibilité des tissus podophylleux et de leur situation dans le sabot inextensible. La carie est une afi'ection des plus graves qui s'arrête rarement sans l'intervention du chirurgien. Aussi, ce dernier doit-il, avant tout, s'efforcer d'en arrêter la marche en enlevant avec le bistouri ou la feuille de sauge les parties d'os ramollies et infiltrées de pus, et en cautérisant ensuite par le feu ou les agents chimiques la partie d'os qu'il a conservée et qui se trouvait en rapport immédiat avec le point carié. Si les os sont situés profondément et cachés sous les muscles, leur excision étant difficile, impossible même, il faut recourir aux caustiques ou au feu, qui remplace la carie par la nécrose, c.-à-d. substitue à une affection sans cesse envahissante, une inflammation de bonne nature, qui se guérit d'elle-même quand l'os nécrosé ou brûlé a été éliminé.
Carie des dents. — Plus rare que chez les hommes, la carie dentaire existe cependant chez les animaux domestiques. La carie de la troisième molaire supérieure s'accompagne, en raison du voisinage de la cinquième paire, nerveuse, de douleurs aiguës et de complications nerveuses ; celle des trois dernières molaires supérieures, placées immédiatement au-dessous des vastes sinus maxillaires, ne tarde pas à rompre le diaphragme osseux séparant les alvéoles des sinus; ces derniers s'enflamment et se couvrent de végétations polypeuses. Leur muqueuse s'épaissit et les obstrue ; elle sécrète alors des matières purulentes qui s'écoulent en partie par les cavités nasales, et répandent une odeur repoussante. La dent cariée ne se guérit pas ; on l'extirpe, et le moyen d'extirpation le plus commode et le plus usité est celui qui consiste dans l'emploi de la clé de Garangeot. Si un cheval jette par un naseau, si le jetage est fétide, et si nulle ulcération n'existe sur la pituitaire, il faut avoir soin de bien examiner les molaires supérieures, surtout les trois dernières. S'il y a carie, on extirpera la dent, et si cette carie se complique de celle du maxillaire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de pratiquer une contreouverture, à l'aide de la trépanation, sur l'os maxillaire malade que l'on cautérisera au fer chaud. Quant a l'inflammation des sinus, consécutive à la carie dentaire, le meilleur moyen de la guérir, c'est de trépane les sinus, et de pratiquer dans leur intérieut des injec lions détersives, astringentes et même \è|èrement caus