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LE CIEL ETOILE

ton tour les êtres qui s'agitent à ma surface ! ^)

Et puis, plus loin encore, cette étoile qui semble perdue au fond des abîmes du ciel et dont la lumière tremblante est à peine perceptible, cette étoile nous dira : (c Je sais que tu passeras sur les terres qui forment mon cortège et que j'inonde de mes rayons; je sais que tu y souffriras et que tu y deviendras meilleure. Hâtetoi dans ton ascension. Je serai et je suis déjà pour toi une amie, car vers moi sont montées tes pensées, jusqu'cà moi est arrivé ton appel, ton interrogation, ta prière à Dieu. »

Ainsi toutes les étoiles nous chantent leur poème de vie et d'amour, toutes nous font entendre une évocation puissante du passé ou de l'avenir. Elles sont les (v demeures » de notre Père, les étapes, les jalons superbes des routes de l'iiifini, et nous y passerons, nous y vivrons tous pour entrer un jour dans la lumière éternelle et divine.

Espaces etmondes! quelles merveillesnous réservez-vous? Immensités sidérales, profondeurs sans limites, vous donnez l'impression de la majesté divine. En vous, partout et toujours, est l'harmonie, la splendeur, la beauté ! Devant vous tous les orgueils tombent, toutes les vaines gloires s'évanouissent. Ici, parcourant leurs orbes immenses, ce sont des astres de feu près desquels notre soleil n'est qu'un pâle flambeau. Chacun d'eux entraine à sa suite un imposant

cortège de sphères, qui sont autant de théâtres d'évolution. Là, comme sur la terre, des êtres sensibles vivent, aiment, pleurent. Leurs épreuves et leurs luttes communes créent entre eux des liens d'affection qui grandiront peu à peu. Et c'est ainsi que les âmes commencent à sentir les premiers effluves de cet amour que Dieu veut faire connaître à tous.

Plus loin, dans l'insondable abîme, se meuvent des mondes merveilleux, habités par des âmes pures qui ont connu le sacrifice et sont parvenues au sommet de la perfection ; des âmes qui contemplent Dieu dans sa gloire et vont, sans jamais se lasser, d'astres en astres, de systèmes en systèmes, porter les appels divins.

Toutes ces étoiles semblent nous sourire comme des amies oubliées. Leurs mystères nous attirent. Nous sentons qu'elles sont l'héritage que Dieu nous réserve. Plus tard, dans les siècles futurs, nous connaîtrons ces merveilles que notre pensée ne fait qu'effleurer. Nous parcourrons cet infini que la parole ne peut décrire dans une langue bornée.

Sans doute, il est, dans cette ascension, des degrés si nombreux que nous ne pouvons les compter; mais nos guides nous aideront à les gravir en nous apprenant à épeler les lettres d'or et de feu, le divin langage de la lumière et de l'amour. Alors, le temps n'aura plus de mesure pour nous. Les distances n'existeront

plus. Nous ne penserons plus aux chemins obscurs, tortueux, escarpés, que nous aurons suivis dans le passé, et nous aspirerons aux joies sereines des êtres qui nous auront devancés et qui tracent d'un brillant sillage notre route sans fin. Les mondes où nous aurons vécu se seront évanouis ; ils ne seront plus que poussière et débris, mais nous garderons la délicieuse impression des bonheurs cueillis à leur surface, des effusions du cœur qui ont commencé à nous unir à d'autres âmes sœurs. Nous conserverons le cher et douloureux souvenir des maux partagés, et nous ne serons plus séparés de ceux que nous avons aimés, car les liens sont entre les âmes comme entre les étoiles. A travers les siècles et les lieux célestes, nous monterons ensemble vers Dieu, le grand foyer d'amour qui attire toutes les créatures !

0 âme humaine ! redescends sur la terre, recueille-toi : tourne les pages du grand livre ouvert à tous les regards ; lis dans les couches du sol que tu foules, l'histoire de la lente formation des mondes, l'action des forces immenses préparant le globe à la vie des sociétés.

Puis, écoute ! Écoute les harmonies de la

nature, les bruits mystérieux des forets, les échos des monts et des vallées, l'hymne que le torrent murmure dans le silence de la nuit. Écoute la grande voix de la mer ! Partout retentit le chant des êtres et des choses, la vie bruissante, la plainte des âmes qui souffrent déjà, comme nous, et font effort pour se dégager de la gangue matérielle qui les étreint.

La forêt déploie jusqu'à l'horizon lointain ses masses de verdure qui frémissent sous la brise et ondulent de collines en collines. A travers les lourdes frondaisons, la lumière se déverse en nappes blondes sur les troncs d'arbres et sur les mousses ; les souffles du vent se jouent dans les ramures. L'automne ajoute à ces prestiges la symphonie des couleurs, depuis le vert jaunissant jusqu'au roux fauve et à l'or pur ; elle diapré et roussit les taillis, tache d'ocre les châtaigniers, de pourpre les hêtres, égrène de bruyères roses les clairières.

Engageons-nous sous la feuillée. A mesure qu'on avance, la forêt nous enveloppe de ses effluves et de son mystère. Des senteurs fécondes montent du sol ; les plantes exhalent leur subtil arôme. Un puissant magnétisme se dégage des arbres géants, nous pénètre et nous enivre. Là-bas, des rayons dorés tombent

dans une éclaircie et font briller les troncs des bouleaux comme les colonnades d'un temple. Plus loin, de sombres t'utaies se dressent, coupées en ligne droite par une allée qui allonge à perte de vue ses arceaux de verdure, semblables à des voûtes de cathédrale. De toutes parts s'ouvrent des retraites pleines d'ombre et de silence, des solitudes profondes qui inspirent une sorte d'émoi. On y chemine sous des ténèbres épaisses, criblées de gouttes de soleil.

Ici, une hêtraie vénérable arrondit aux flancs d'un coteau ses dômes feuillus. Là, des chênes inclinent sur le miroir d'un étang leurs épaisses frondaisons. Un arbre séculaire, patriarche des bois, respecté par la hache et que trois ou quatre hommes ne pourraient embrasser, se dresse, isolé, haut comme une église. La foudre l'a souvent visité ; elle n'a fait que trouer ses ramures, le laissant chaque fois debout, altier et protecteur. Son pied se renfle de racines monstrueuses, feutrées de mousse, et des coléoptères, semblables à des pierres précieuses, courent sur sa rugueuse écorce.

Dans une solitude triste, des pins montrent leurs fûts rougeâtres et leurs branches tordues en forme de lyre. Est-ce un caprice de la nature ? Le pin est l'arbre musical par excellence. Ses aiguilles fines et souples se balancent sous le vent en mélodies plaintives ; ses

rameaux chanteurs sont pleins de caresses et de chuchotements.

Qu'il fait bon vagabonder sous l'ombre silencieuse et frissonnante des grands bois, le long du clair ruisseau et des sentes vagues tracées par les chevreuils ! Qu'il est doux de s'étendre sur le velours des mousses ou les tapis de fougères, au bas de quelque rocher granitique, pour suivre de l'œil la course des scarabées dorés dans les herbes, des petits lézards sur la pierre, et prêter l'oreille au joyeux gazouillis des oiseaux! Un monde invisible s'agite et bruit autour de nous : concert des infiniment petits, berçant le repos de la terre. Des insectes, par myriades, mènent leur ronde dans un rayon de lumière, tandis qu'à la cime d'un tremble, une fauvette s'égosille en roulades perlées. Ici, tout est joie de vivre et métamorphose féconde.

Au sein d'un bouquet d'arbres, une source jaillit parmi les rochers; elle s'épanche sur un lit de cailloux, parmi les liserons et les campanules, les menthes sauvages et les sauges. De la vasque sculptée par ses eaux où viennent boire les mésanges, l'onde cristalline s'écoule goutte à goutte et jase doucement. Un grand pin ombrage et protège la conque mignonne. Le vent agite ses aiguilles, pendant que la source murmure sa cantilène. Un rayon de soleil, glissant dans la ramure, vient mettre mille reflets étincelants sur la nappe

limpide. Dans l'air, des libellules dansent et folâtrent ; de jolies mouches multicolores bourdonnent dans le calice des fleurs.

Dans le paysage tranquille, l'eau courante et babillarde est un symbole de notre vie^ qui surgit des profondeurs obscures du passé et fuit, sans jamais s'arrêter, vers l'océan des destinées, où Dieu la conduit vers des tâches toujours plus hautes, toujours nouvelles. Petite source, petit ruisseau, amis des philosophes et des penseurs, vous me parlez de l'autre rive, vers laquelle je m'achemine à chaque seconde, et vous me rappelez que tout, autour de nous, est leçon, enseignement pour qui sait voir, écouter, comprendre le langage des êtres et des choses !

Mais, soudain, l'autan se lève ; un souffle puissant passe sur la forêt, qui vibre comme un orgue immense. Semblable à une marée d'émeraude, le grand flux végétal s'enfle peu à peu, ondule et bruit. Un chœur invisible anime la solitude farouche. Les troncs gigantesques se tordent avec de longs gémissements. Des clameurs montent des fourrés ; on dirait des roulements de chars ou des armées qui s'entre-choquent.

Le sentier gravit un plateau et serpente à travers un bois de châtaigniers. Ces arbres centenaires tremblent au vent. En inclinant leurs branches pesamment chargées, ils semblent dire à l'homme : « Prends mes fruits, en

lesquels j'ai distillé le suc de mes moelles ; prends mes branches mortes, qui, l'hiver, réchaufferont ton foyer. Prends, mais ne sois nv ingrat, ni indifférent, car toule la nature travaille pour toi. Ne sois pas ingrat, sinon les épreuves, les rudes leçons de l'adversité viendront fatalement attendrir Ion cœur, t'arracherj tôt ou tard à ton insouciance, à tes doutes, tes erreurs et orienter ta pensée vers la com-j préhension de la grande Loi ! »

Bientôt l'impression change et s'adoucit. Lej vent est tombé. La lande a succédé à la forêt , les ajoncs, les lavandes, les genêts font suite àj l'auguste assemblée des bois. Sur un renfle-1 ment du sol, un haut monolithe se dresse, auj centre d'un cercle de pierres moussues, les unes encore debout, les autres gisant dansi l'herbe, racontant l'histoire de races millé-j naires, leurs rêves, leurs traditions, leur croyances. Le spectacle de ces pierres énigmatiques nous replonge dans l'abime des temps.'] Il s'en dégage la mélancolie des choses évanouies, tandis qu'autour de nous la natur( nous donne la sensation d'une jeunesse éter-| nelle.

Sur les pentes, des vallons s'ouvrent, ded ravins se creusent. Sous des buissons touffuî et odorants, des fontaines sourdent, pures,! fraîches ; leur murmure emplit la vallée. L( jour décline. A travers les gorges, dans un< échancrure bleuâtre, le soleil projette des re-

flets de pourpre et d'or. Des lueurs d'incendie s'allument sur la lisière des bois. Derrière nous, sous les feux du couchant, la grande forêt domaniale déploie ses futaies géantes, ses taillis serrés, tout le somptueux et chatoyant vêtement dont l'automne l'a parée. Les ravons obliques du soleil glissent parmi les colonnades et vont éclairer les solitudes lointaines. Ils en font ressortir les feuillages multicolores : roux variés, ors fauves, rouges éclatants, chromes et laques ; tout s'illumine, tout flamboie dans une sorte d'apothéose. Devant ce décor féerique qui m'éblouit, dans la paix du soir, ma pensée s'exalte. Elle s'élève et monte vers la Cause de tant do merveilles pour la glorifier !

Tout, dans la forêt, est enchantement, soit qu'au printemps les sèves puissantes gonflent ses mille artères et que les jeunes pousses verdissent à i'envi, soit que l'automne la décore de teintes ardentes, de couleurs prestigieuses, soit même lorsque l'hiver la change en un magique palais de cristal, que les sombres ramures ploient sous la neige ou se chargent de pendeloques de diamants, transformant chaque sapin en arbre de Noël.

La forêt n'est pas seulement un merveilleux spectacle ; c'est encore un perpétuel enseigne-

ment. Sans cesse, elle nous parle des règles fortes, des principes augustes qui régissent toute vie et président au renouvellement des êtres et des saisons Aux tumultueux, aux agités, elle offre ses retraites profondes, propices à la réflexion. Aux impatients, avides de jouir, elle dit que rien n'est durable (jui n'a pris la peine et le temps de germer, de sortir de l'ombre et de monter vers le ciel. Aux violents, aux impulsifs, elle oppose la vue de sa lente évolution. Elle verse le calme aux âmes enfiévrées. Sympathique aux joies, compatissante aux douleurs humaines, elle panse les cœurs meurtris, console, repose, communique à tous les forces obscures, les énergies cachées dans son sein. La légende d'Antée est toujours applicable aux blessés de l'existence, à tous ceux qui ont épuisé leurs facultés, leurs puissances vitales dans les âpres luttes de ce monde. Il leur suffit de reprendre contact avec la nature pour trouver, dans la vertu secrète qui s'en dégage, des ressources illimitées.

Et quelles analogies, quelles leçons en toutes choses ! Le gland, sous son enveloppe modeste, contient non seulement tout un chêne dans son épanouissement majestueux, mais toute une forêt. La graine, plus minuscule encore, renferme en son coquet berceau toute la fleur avec sa grâce, ses couleurs, ses parfums. De même, l'âme humaine possède en germe tout le développement de ses facultés,

de ses puissances à venir. Si nous n'avions sous les yeux le spectacle des métamorphoses végétales, nous nous refuserions à y croire. Les phases de l'évolution des âmes en leur course infinie nous échappent, et nous ne pouvons comprendre actuellement toute la splendeur de leur devenir. Nous en avons pourtant un exemple dans la personne de ces génies qui ont passé à travers l'histoire comme un éblouissement, en laissant derrière eux des œuvres impérissables. Telles sont les hauteurs où peuvent s'élever les âmes les plus arriérées sur l'échelle des vies innombrables, à l'aide de ces deux facteurs essentiels : le temps et le travail.

x\insi la nature nous montre en tout la beauté de la vie, le prix de l'effort patient et courageux et l'image de nos destinées sans fin. Elle nous dit que tout est à sa place dans l'univers; mais aussi que tout évolue, se transforme, âmes et choses. La mort n'est qu'apparente ; aux mornes hivers succèdent les renouveaux printaniers, pleins de sèves et de promesses. La loi de notre existence n'est pas différente de celle des saisons. Après les jours ensoleillés de Tété vient l'hiver de la vieillesse, et, avec lui, l'espoir des renaissances et d'une jeunesse nouvelle. La nature, comme nous, aime et souffre. Partout, sous le flot d'amour qui déborde dans l'univers, on retrouve le courant de la douleur, mais celle-ci est salutaire, puis-

qu'en affinant la sensibilité de l'être, elle éveille en lui des qualités latentes d'émotion, de tendresse, et lui procure ainsi un accroissement de vie.

La forêt, c'est la parure de la terre et la véritable conservatrice du globe. Sans elle, le sol, entraîné par les pluies, retournerait vite aux abîmes de la mer immense. Elle retient les larges gouttes de l'orage dans ses tapis de mousse, dans l'enchevêtrement de ses racines ; elle les économise pour les sources el les rend peu à peu, transformées, devenues fertilisantes et non plus dévastatrices. Partout où les arbres disparaissent, la terre s'appauvrit, perd sa beauté. Graduellement viennent la monotonie, l'aridité, puis la mort. Régénératrice par excellence, la respiration de ses milliards de feuilles (1) distille l'air et purifie l'atmosphère.

Au point de vue psychique, nous l'avons vu, le rôle de la forêt n'est pas moins considérable. Elle fut toujours l'asile de la pensée recueillie et rêveuse. Que d'œuvres délicates et fortes ont été méditées dans son ombre fraîche et mouvante, dans la paix de ses puissantes et fraternelles ramures ! Quiconque possède une

(1) Un bouleau, dit O. Reclus, agite à lui seul deux cent raiVle fenilles, et tel autre géant tropical un million.

âme d'artiste, d'écrivain, de poète, saura puiser à cette source vivante l'inspiration féconde.

De son rythme majestueux la forêt a bercé l'enfance des religions. L'architecture sacrée, dans ses plus fières audaces, n'a fait que la copier. Les nefs gothiques de nos cathédrales sont-elles autre chose que l'imitation par la pierre des mille colonnades et des voûtes imposantes des bois ? La voix des orgues, n'estce pas le frémissement du vent, qui, suivant l'heure, soupire dans les roseaux ou fait gémir les grands sapins ? La forêt a servi de modèle aux manifestations les plus hautes de l'idée religieuse dans son épanouissement esthétique. Aux premiers âges, elle couvrait la surface presque entière du globe. Rien d'impressionnant pour nos pères comme l'antique et profonde sylve des Gaules, dans sa grandeur mystérieuse, avec ses sanctuaires naturels, où s'accomplissaient les rites sacrés, ses retraites parfois pleines d'horreur, lorsque les grondements de l'orage faisaient résonner les échos des bois et que, du sein des halliers, montait le cri des fauves ; pleines de charme et de poésie, lorsque, le calme revenu, le ciel bleu et la claire lumière reparaissaient à travers les branches et que le chant des oiseaux célébrait la fête éternelle de la vie.

De siècle en siècle, l'âme celtique a gardé la forte empreinte de la forêt primitive et l'amour

de ses sanctuaires, séjours des esprits tutélaires que Vercingétorix et Jeanne d'Arc ont honorés, dont ils ont écouté, dans la verte solitude, les voix inspiratrices.

L'esprit celtique est avide de clarté et d'espace, passionné pour la liberté ; il possède une intuition profonde des choses de l'âme qui réclame une révélation directe, une communion personnelle avec la nature visible et invisible. C'est pourquoi il restera toujours en opposition avec l'Église romaine, défiante de cette nature, et dont la doctrine est toute de compression et d'autorité. Les druides et les bardes lui furent rebelles. Malgré la conquête romaine et les invasions barbares qui facilitèrent l'expansion du christianisme, l'àme celtique, par une sorte d'instinct, s'est toujours sentie l'héritière d'une foi plus large et plus libre que celle de Rome.

C'est en vain que les moines chercheront à lui imposer l'idée d'ascétisme et de renoncement, la soumission à des dogmes rigides, à une conception lugubre de la mort et de l'audelà; l'esprit celtique, dans sa soif ardente de savoir, de vivre et d'agir, échappera à ce cercle étroit.

L'idée fondamentale du druidisme, c'est l'évolution, l'idée de progrès et de développement dans la liberté. Cette idée est empruntée, dans une certaine mesure à la nature, et complétée par la révélation. En effet, l'impression

générale qui ressort du spectacle du monde est un sentiment d'harmonie, une notion d'enchaînement, une idée de but et de loi, c'està-dire de rapports éternels des êtres et des choses. La conception évolutive se dégage de l'étude de ces lois. Il y a une direction, une finalité dans l'évolution, et cette direction porte l'ensemble des vies, par des gradations insensibles et séculaires, vers un état toujours meilleur.

Le christianisme, ou plutôt le catholicisme, a écarté cette idée, mais la science nouvelle nous y ramène. D'abord, elle spiritualise la matière en la réduisant à des centres de forces. Elle nous montre le système nerveux se compliquant de plus en plus dans l'échelle des êtres pour aboutir à l'homme. Les espèces fauves tendent à disparaître devant la supériorité humaine. Avec le développement du cerveau, la pensée triomphe. La conscience accomplit son ascension parallèle. Il y a un rapprochement entre les lois morales et les certitudes physiques et biologiques. L'ordre qui se manifeste dans les deux domaines aboutit à des conclusions analogues : la nature est plastique comme la conscience, mobile comme elle, et subit l'influence de l'Esprit divin.

Cette évolution étant la loi centrale de l'univers, le principal rôle de Tordre social est de la faciliter à tous ses membres. La vie est donc bonne, utile et féconde. Devant les perspectives infinies qu'elle nous ouvre, tous les sen-

timents déprimants : pessimisme, doute, tristesse, désespoir, s'évanouissent pour faire place aux aspirations immortelles, à l'espoir impérissable.

C'est ce génie de notre race, surnageant sur le flot des invasions, survivant à toutes les vicissitudes de l'histoire, reparaissant sous vingt formes diverses, après des périodes d'éclipsé et de silence, qui explique la grande mission et le rayonnement de la France dans l'œuvre de la civilisation. Plus que toute autre race, les Celtes, doQt les origines se perdent dans le lointain vertigineux des âges, les Celtes se rapprochent, par l'instinct héréditaire, du monde des causes et des sources de la vie. Aussi bien dans la science que dans la philosophie, ils ont réussi maintes fois à ramener la pensée égarée au sentiment de la nature et de ses lois révélatrices, à une conception plus nette des principes éternels. Si l'enthousiasme et la foi celtiques pouvaient s'éteindre, il y aurait moins de lumière et de joie dans le monde, moins d'élans passionnés vers la vérité et le bien. Depuis plus d'un siècle, le matérialisme allemand a enténébré la pensée, paralysé son essor ; nous pouvons constater partout, autour de nous, les résultats funestes de son influence. Mais voici que le génie celtique reparaît, sous la forme du spiritualisme moderne, pour éclairer de nouveau l'âme hujnaine dans son ascension ; il offre à tous ceux dont les lèvres sont dessé-

chées par Tâpre vent de la vie, la coupe d'espérance et d'immortalité.

Du pont du navire qui m'emporte, je contemple rimmensitédes eaux. Jusqu'aux confins du firmament, la mer étale sa nappe mobile, étincelante sous les feux du jour. Pas un nuage ; pas un souffle. Le soleil du Midi allume de fugitifs éclairs à la crête des vagues. Sur ce vaste miroir, sa lumière se joue en nuances délicates, en frissons changeants. Elle enveloppe les lies, les caps et les plages d'une clarté légère ; elle adoucit l'horizon, en idéalise les perspectives lointaines. Les rares passagers font la sieste ; le pont est désert. Le silence n'est troublé que par le bruit de Fhélice et le chant de la vague, qui caresse mollement les flancs du navire. Partout, autour de nous, règne une paix profonde. iNulle part je n'ai ressenti une impression aussi reposante. C'est comme un apaisement, une sérénité, un détachement de tout, l'oubli des misérables agitations humaines, une dilatation de l'âme, une sorte de volupté de vivre et de savoir qu'on vivra toujours,la sensation d'être impérissable comme cet infini de la terre et du ciel.

Les côtes dorées de la Provence semblent fuir ; la proue du paquebot, orientée vers l'Afri-

que, fend les eaux bleues. La Méditerranée est une enchanteresse sous son ciel d'azur ; mais toutes les mers ont leur prestige, leur beauté, soit dans leurs jours de colère et de déchaînement furieux, avec l'émouvante fascination de leurs flots écumants, soit aux heures de calme, avec la splendeur de leurs soleils couchants. Leurs horizons sans limites portent l'âme à la contemplation des choses éternelles et aux rêves divins. Presque tous les marins sont idéalistes et croyants.

Nos rivages de France sont tournés vers deux mers. La Méditerranée est belle par l'harmonie de ses contours, la limpidité de son atmosphère, la richesse de son coloris. L'Océan est imposant dans ses tumultes comme dans ses recueillements, avec ses grandes vagues qui balaient les grèves deux fois par jour, son ciel agité, souvent assombri, et son grand souffle purificateur. C'est surtout du haut des promontoires armoricains que l'Océan est majestueux à voir dans ses heures de courroux, lorsque le flot déferle en grondant sur les récifs, mugit dans les anses profondes et secrètes, ou roule en tonnerre dans l'ombre des cavernes creusées dans le roc. La plainte de la mer a quelque chose de pénétrant, de solennel, qui rend la solitude plus triste, plus impressionnante. Les

cris des courlis, des mouettes, des goélands, qui volent en tournoyant au milieu de la tempête, ajoutent à la désolation de la scène. Toute la côte est blanche d'écume. Sous les pieds de l'observateur, le sol tremble à chaque coup sourd de la lame.

Du cap de la Chèvre, du Raz de Sein, de la pointe de Penmarcli, le spectacle a le niême caractère de grandeur épique et sauvage. Partout des amas de roches noircies prolongent le continent comme autant de fragments arrachés à l'ossature du globe par la fureur des eaux. De longues lignes de débris s'étendent, témoignant des combats séculaires que le flot livre à l'âpre granit. C'est un chaos formidable, où les éléments déchaînés tourbillonnent et se ruent sur la terre, qui gémit sous leurs efforts redoublés.

La mer s'est calmée ; le vent s'est apaisé. La nuit est descendue, et les scintillements d'étoiles s'allument dans le bleu profond du ciel. Les phares à éclipses brillent, éclairant les routes du large. Le silence s'est fait, troublé seulement par la grande mélopée de l'Océan, qui s'élève, lente, grave, continue, semblable à une psalmodie ou à une incantation. Que dit-elle? Comme toutes les harmonies de la nature, elle parle de la Cause suprême, de l'œuvre immense et divine. Elle nous rappelle combien l'homme est petit par

sa forme matérielle, devant la majesté des eaux et du ciel; combien grand par son âme, qui peut embrasser toutes choses, en savourer les beautés, en dégager les enseignements.

Quel homme n'a éprouvé ce sentiment mystérieux qui nous retient, contemplatif et rêveur, devant les spectacles de la mer? Chez les uns, suivant le degré d'évolution, c'est une sorte de stupeur admirative, mêlée de crainte; chez d'autres, c'est une communion intime et muette qui les envahit tout entiers.

Chaque élément manifeste à sa façon les secrets de sa vie profonde. L'âme humaine, par ses sens intérieurs, perçoit ce langage. Les choses tendent vers nous, sans toujours nous atteindre. Notre âme va vers les choses, sans réussir à les pénétrer complètement, mais elle s'en approche assez pour sentir la parenté qui nous relie. De là, entre la nature et nous, des liens, des rapports multiples et cachés. Cette fusion avec l'âme universelle se traduit par une ivresse de vie qui nous pénètre par tous! les pores, ivresse que la parole ne saurait exprimer. La mer, comme la forêt, comme la montagne, agit sur notre vie psychique, sur nos sentiments et nos pensées, et par cettej communion intime, la dualité de la matière et de l'esprit cesse un instant, pour se fondre dans la grande unité qui atout engendré. Nous nous sentons associés aux forces immenses de

runivers, destiaés comme elles, mais d'une autre manière, à jouer un rôle sur ce vaste théâtre.

La mer est une grande régénératrice. Sans elle, la terre serait stérile, inféconde : dans son sein s'élaborent les pluies bienfaisantes ; tout le système d'arrosage du globe y prend naissance. Son effusion de vie est sans bornes. Cette grande force salutaire, quoique âpre et sauvage, corrige, atténue nos faiblesses physiques et morales. Par le perpétuel danger qu'elle présente, la mer est une école d'héroïsme. Elle communique à l'homme ses énergies ; elle donne à sa pensée, à son caractère, ce tour sérieux, recueilli, cette empreinte particulière de calme et de gravité qui sied aux populations des côtes. De ses souffles vivifiants, elle trempe à la fois les corps et les volontés ; elle procure l'endurance et la vigueur. Aussi a-t-elle ses fidèles, ses amants, ses dévots. Malgré ses colères, ses révoltes, malgré ses périls constants, ceux qui l'ont longtemps pratiquée ne peuvent plus se séparer d'elle; ils lui sont attachés par toutes les fibres de leur être.

La vaste mer est pour nous une image de la puissance, de l'étendue, delà durée. Tous ceux qui l'ont décrit ont comparé le globe à un or-

ganisme vivant ; ils disent en percevoir, certains jours d'été, les pulsations. Le flux, le reflux en sont la respiration. Pendant la nuit, entendant au loin le bruit monotone de la vague, j'ai eu souvent cette impression que l'Océan respire comme un Léviathan endormi ; ses grands courants font rayonner jusqu'aux extrémités du monde la chaleur et l'électricité.

11 est, sur notre planète, deux centres intenses de vie : Java et la mer des Antilles, qu'entourent deux cercles de volcans, foyers formidables de vitalité et d'activité sous-marine. Deux fleuves énormes en débouchent, semblables à des aortes, et vont réchauffer l'hémisphère boréal. Maury les a appelés les « deux voies lactées de la mer ». D'autres courants secondaires vont féconder l'Océan Indien, baignant le vaste réseau d'îles, de récifs et de bancs où le travail des polypes pose les assises] d'un continent futur.

Si la mer a ses pulsations, elle a aussi ses spasmes, ses convulsions. Cependant, sa véritable personnalité ne se révèle pas dans les accidents ou les crises de sa surface : les tempêtes les plus violentes n'agitent qu'une très faible partie de sa masse liquide. Pour la connaître, il faut l'étudier dans ses profondeurs mystérieuses. Là, dans ses fonds de huit mille mètres, grouille une vie obscure, étrange, illu minée par des phénomènes de phosphorescence

qui éclairent de lueurs fantastiques la nuit silencieuse de Tabîme.

Des êtres lumineux y pullulent. Lorsqu'ils sont attirés à la surface, ils brillent un instant en traînées de feu, en gerbes étincelantes, mais pour s'éteindre aussitôt. Leurs formes sont infiniment variées ; elles présentent les aspects, les couleurs les plus inattendus : rosaces de cathédrales, chapelets de perles et de corail, lustres de crislal aux riches girandoles; étoiles marines teintées de vert, de pourpre et d'azur. Cette apparition fugitive est un éblouissement ; elle nous donne une idée affaiblie des merveilles que recèlent les cryptes secrètes de la mer. Puis ce sont des végétations de féerie, des fucus géants, des nacres, des émaux de couleurs éclatantes, des forêts de coraux, gorgones et isis, tout un monde singulier, premier éveil de la vie, effort d'une pensée qui aspire à la lumière. Que de mystères au fond de ces ténèbres ! Que de continents engloutis, de cités jadis florissantes, gisent aussi sous le linceul des grandes eaux !

Ce fut le creuset gigantesque où s'élaborèrent les premières manifestations de la vie. Encore aujourd'hui, c'est la mère, la nourrice féconde par qui se développent les existences prodigieuses, la sève débordante dont rien, ni la rage destructive de l'homme, ni les causes réunies de mortalité, de lutte, de guerre entre les espèces, rien ne peut amoindrir l'intensité.

La puissance de reproduction de certaines familles est telle que, sans les forces qui la combattent et en atténuent les effets, la mer serait depuis longtemps changée en une masse solide.

Les harengs voguent en bancs innombrables, en torrent de fécondité (1). Chaque femelle porte une moyenne de cinquante mille œufs, et tout œuf se multiplie à son tour par cinquante mille. La morue, qui se gorge de harengs, a neuf millions d'œnfs, le tiers de son poids, et elle engendre neuf mois sur douze. L'esturgeon, qui dévore la morue, n'est guère moins prolifique. A eux trois, dans leur ardeur de reproduire, ils auraient réussi à combler l'Océan sans les éléments de mort qui viennent rétablir l'équilibre. Par là l'immolation devient bienfaisante, car sans le combat que les espèces se livrent, l'harmonie serait rompue et la vie périrait par ses propres excès.

Pour le monde des mers, l'œuvre essentielle^ c'est aimer et multiplier! Quand on examine l'eau salée au microscope, en certaines régions, elle présente des quantités effrayantes d'œufs, de germes, d'infusoires. L'Océan est comparable à une immense cuve toujours en fermentation d'existences, toujours en travail d'enfante-

(1) Près du Havre, un pêcheur, dit Michelet, en trouva un jour huit cent mille dans ses filets. Dans un port d'Ecosse, on en fit onze mille barils en une nuit. Cent mille matelots vivent de la seule pêche des morues.

ment. La mort y engendre la vie : sur les débris organiques des êtres détruits, d'autres organismes apparaissent et se développent, sans

cesse !

Sur certains points de nos côtes, la mer et la montagne se rejoignent, se font face. Elles opposent Tune à l'autre, celle-ci la variété de ses formes dansTimmobilité silencieuse, celle- Jà le bruit, le mouvement incessant dans l'uniformité. D'un côté, l'agitation sans trêve; de l'autre, le calme majestueux.

La nature se plaît à ces contrastes. Les monts tantôt âpres et nus, tantôt parés de verdure, se dressent au-dessus des vallées profondes et des vastes horizons de la mer ; des sites gracieux ou austères encadrent la nappe bleue des lacs. Au-dessus de toutes choses, l'espace se déroule, et, au sein des cieux,les astres poursuivent leur course éternelle.

L'œuvre est variée dans ses moindres détails ; mais, des éléments divers qui la composent, se dégage une harmonie puissante, où se révèle l'art du divin auteur. Il en est de même dans le domaine moral. Il existe des âmes innombrables, aux aptitudes infiniment variées : âmes ternes ou brillantes, nobles ou vulgaires, tristes ou joyeuses, âmes de foi, âmes de doute, âmes

de glace, âmes de feu ! Toutes semblent se mêler, se confondre dans l'immense arène de la vie. De ces discordances apparentes, de ces attractions, de ces contrastes proviennent les luttes, les conflits, les haines, les amours insensées, les félicités enivrantes, les douleursaiguës. Mais, de ce brassement continu, un mélange se produit ; de perpétuels échanges s'effectuent ; un ordre grandissant se dégage. Les fragments des rocs, les pierres entraînées par le torrent se changent à la longue en galets ronds et polis. 11 en est de même pour les âmes : heurtées, roulées par le fleuve des existences, de degrés en degrés, de vies en vies, elles s'acheminent dans la voie des perfections.

La France est admirablement partagée sous le rapport des montagnes. Celles-ci couvrent un tiers de sa surface et, suivant les latitudes, selon l'intensité de la lumière qui baigne leurs cimes, elles offrent des aspects, des colorations d'une diversité merveilleuse.

Au nord-est, les Vosges, avec leurs roches de grès rouge, perçant le sol, les vieux burgs suspendus comme des nids d'aigles à la hauteur des nuées et les sombres sapinières qui tapissent leurs flancs.

Au centre, le grand massif volcanique de l'Auvergne, avec ses cratères envahis par les

eaux et ses longues cheires, ou coulées de lave, épandues à la base des puys. x4u sud, c'est le morne et fantastique pays des Causses, ses gorges étroites, ses rouges falaises, sesgouffres, ses rivières souterraines.

Comme cadre à ce vaste tableau, une série de monts s'échelonne de la Franche-Comté au Béarn. Ce sont les chaînes du Jura, des Alpes savoisiennes, dauphinoises et provençales, les côtes ensoleillées de la mer bleue, l'Estérel et les Cévennes. Enfin, la haute muraille des Pyrénées avec ses pics dentelés, ses cirques sublimes, ses romantiques solitudes.

Toutes ces montagnes de France me sont familières. Je les ai parcourues bien souvent. Je puis dire que ce fut une des rares félicités de ma vie d'en savourer les enivrantes beautés. La montagne est mon temple ! On s'y sent plus loin des vulgarités de ce monde, plus près du ciel, plus près de Dieu !

Avec Timprévu de ses changements à vue et le déploiement de ses féeries : cimes neigeuses, glaciers éblouissants, escarpements formidables, grottes, ravins ombreux, pâturages, lacs, torrents, cascades, la montagne est une source inépuisable d'impressions fortes, de sensations élevées, d'enseignements féconds.

Qu'il fait bon, à l'aube fraîche, imprégnée des senteurs pénétrantes de la nuit, gravir les pentes, le grand bâton pointu à la main, le sac de provisions sur l'épaule 1 Autour de vous,

tout est calme ; la terre exhale cette paix sereine qui retrempe les cœurs et les pénètre d'une allégresse intime. Le sentier est si gracieux en ses contours, la forêt si pleine d'ombre et de mystérieuse douceur ! A mesure que vous vous élevez, la perspective s'élargit, de superbes échappées s'ouvrent au loin sur les plaines. Les villages montrent leurs taches blanches dans la verdure, parmi les moissons, les landes et les bois. L'eau des étangs et des rivières miroite comme de l'acier poli.

Bientôt la végétation se fait plus rare ; le sentier devient plus abrupt ; il s'encombre de troncs d'arbres et de blocs éboulés. De toutes parts apparaissent les fleurettes des altitudes : l'arnica aux fleurs jaunes, les rhododendrons, les saxifrages, les iris bleus et blancs. Des senteurs balsamiques flottent dans l'air. Partout, des eauxjaillissantes, des sourceslimpides. Leur murmure emplit la montagne d'une douce symphonie.

Etendu sur la mousse, combien d'heures aije passées à écouter le babil cristallin des sources parmi les roches, et la voix du torrent montant dans le grand silence ! Tout s'idéalise à ces hauteurs. Les appels lointains et les chants mélancoliques des pâtres, les bruits de clochettes des troupeaux, le grondement des eaux souterraines, la plainte du vent dans les mélèzes, tout devient mélodie. Mais voici l'orage : à sa voix puissante, tout se tait !...

J'aime tout de la montagne : ses jours ensoleillés, pleins d'effluves et de rayons, et ses nuits sereines sous les millions d'étoiles qui scintillent avec plus de force et semblent plus près de vous. J'aime jusqu'à ses tempêtes et les éclats de la foudre sur les sommets.

Lorage est passé. La nature a repris son air de fête. Partout retentit le grincement des criquets et les crécelles des grillons. Insectes de toutes formes, de toutes couleurs, manifestent à leur manière leur joie de vivre, de s'enivrer d'air et de lumière. Plus bas, dans la forêt profonde, la forêt enchantée, le concert des êtres et des choses, que domine la basse-taille du vent dans les ramures : chants d'oiseaux, bourdonnements d'insectes, mélopée des ruisseaux, des sources et des cascatelles, tout cela vous enchante, vous enveloppe d'un charme indéfinissable et irrésistible.

Reprenons notre course. Encore quelques efforts ; haletant, vous atteignez le sommet. Mais, quelle compensation à votre peine ! Un panorama immense se déploie, un décor incomparable se révèle subitement, spectacle qui éblouit le regard et remplit l'âme d'une émotion religieuse.

Des cimes, puis encore des cimes se dressent dans la gloire de l'aube. Au fond de l'horizon, des pics solennels s'alignent, tout blancs de neige, avec leurs glaciers que le soleil fait briller comme des nappes d'argent. Entre leurs

croupes énormes se creusent des défilés sauvages où s'ouvrent de douces vallées. Vers le nord, la chaîne s'abaisse en ondulations souples et fait place à la plaine sans fin. Les derniers contreforts sont couverts de jolis bois, de fraîches prairies, de villages pittoresques. Au delà le déroulement sans limites du tapis vert et or des champs, des prés, des guérets, des bruyères, un damier de cultures, une variété de tons, de couleurs qui se fondent dans un lointain vapo-j reux. Plus loin encore, la mer immense resplendit sous Tinfini de Fazur.

Le temps s'écoule, rapide, à ces hauteurs. Bientôt, il faut songer au retour. Lentement, le soleil décline ; les vallées s'emplissent d'ombre. Déjà, les silhouettes noires des grands pics se dressent dans le ciel pur où s'allument les feux stellaires. La voix du torrent s élève, plus haute, et plus grave, dans la paix du soir. Les troupeaux rentrent assemblés par les bergers, sous^ l'œil vigilant des chiens. Les cloches tintent,' argentines, conviant au repos, au sommeil. Les lumières s'éteignent une à une, dans le val, Et mon âme, bercée par les harmonies de la montagne, adresse un ardent hommage au Dieu puissant, au Dieu créateur!

Jeunes gens qui me lisez, ma pensée va vers vous d'un élan fraternel, pour vous dire : Appre-

nez à aimer la montagne. C'est le livre par excellence devant lequel tout livre humain est petit. En feuilletant ses pages grandioses, mille beautés cachées vous apparaîtront, mille révélations que vous ne soupçonniez pas. Vous recueillerez des joies précieuses qui enrichiront votre âme en l'épurant. Apprenez à voir, à lire, à entendre. Emplissez vos yeux et vos cœurs de ces paysages agrestes ou charmants. Pénétrez-en la grâce et la force, la sévérité et la douceur. Tour à tour, l'arbre antique et vénérable, le torrent jaseur, la cime altière vous diront des leçons sublimes, qui resteront gravées à jamais dans votre mémoire et berceront plus tard de doux souvenirs les journées tristes et assombries de votre déclin. Sachez comprendre leur langage. Leurs voix unies composent l'hymne d'adoration que les êtres et les choses chantent à l'Éternel.

La montagne est une bible, disions-nous, dont les pages présentent un sens caché, un sens profond. Dans ses couches rocheuses, plissées, retournées par les soulèvements plutoniens, vous pouvez lire la genèse du globe, les grandes épopées de Thistoire du monde avant l'apparition de l'homme. Les mouvements de l'écorce terrestre, écrits autour de vous en caractères gigantesques, vous montreront l'action des forces combinées créant notre commune demeure. Puis, ce sera le lent travail des eaux, goutte à goutte, creusant les cirques et les gorges, sculp-

tant les colosses de granit. Enfin, viendra l'étude de la flore et de la faune en leur diversité sans limites.

Les poussées éruptives, les coulées refroidies, les porphyres géants vous diront les efforts • de la masse embrasée soulevant les chaînes en. jets aigus ou en dômes arrondis. Les volcans sont les orifices respiratoires de la terre. Au-j dessous, on sent fort bien la circulation violente, la poussée de sève et de vie qui, sans ces exutoires,ébranleraitlesol, briserait l'écorci planétaire. Les sources chaudes vous démontrent que les entrailles du globe recèlent encor( la vie ardente, brûlante, prête à jaillir, et qu( l'action de l'énorme et ténébreux cyclope rest( toujours possible.

Du foyer central, du fond de ral>îme, montent à la surface les forces expansives quitrans-J forment les éléments, les liquéfient, les char* gent d'électricités inconnues, dans leur élan vers le soleil, dont les radiations les sollicitent et les attirent à travers l'espace.

C'est le laboratoire prodigieux où s'élabore le grand œuvre, la préparation du vaste théâtre] où se joueront les drames de la vie.

Pour tous ceux qui savent l'aimer, la comprendre, la montagne est une longue et profonde? initiation.

La fleur s'ouvre aux caresses du soleil et aux larmes de la rosée : de même l'âme s'épanouit, sous l'infiuence radieuse de la grande nature. Sous ces impressions puissantes, tout en elle s'émeut et vibre. Elle prie, et sa prière est un cri de reconnaissance et d'amour. De la prière, elle passe à la contemplation, cette forme supérieure de la pensée par où s'infuse mystérieusement en nous le sens auguste, le sens divin de l'œuvre universelle.

Mais la contemplation ne suffit pas. La véritable vie, c'est l'action ; la loi nous impose la lutte et répreuve : par là seulement nous acquérons des mérites. Nos devoirs, notre tâche quotidienne nous absorbent, nous retiennent loin des sources pures de la pensée. C'est pourquoi il est bon, il est salutaire de se tourner de temps à autre vers la nature, pour puiser en elle des forces et des inspirations. Quiconque la méconnaît ou l'ignore en pâtit, en est diminué. A ceux qui Taiment elle communique, en revanche, le secours moral, le viatique nécessaire pour marcher, à travers les rocs et les brumes de la vie, vers le but suprême, lumineux, lointain.

De même que la jner, et plus encore, la montagne est apaisante, fortifiante. Elle possède un principe régénérateur qui rend le calme aux

névrosés, la santé aux dégénérés, un moyen de relèvement vital pour la débile humanité.

En montagne, les agitations fébriles, les soucis de la vie factice, étouffante des cités, s'évanouissent pour faire place à un mode d'existence plus simple, plus naturel. L'altitude est une école d'énergie pour ceux que la ville n'a pas trop affaiblis. Les vastes perspectives aiguisent le regard. Les poumons se dilatent à l'air pur des cimes. Les obstacles stimulent nos efforts ; l'ascension, l'escalade nous font des muscles d'acier. En même temps que les forces physiques se déploient, les puissances intellectuelles se reconstituent, les volontés se trempent. On s'habitue à agir, à vaincre, à mépriser la mort.

Car la montagne a ses dangers. Ses sentiers sont escarpés, ses précipices effrayants. Le vertige vous guette sur les hauteurs. Le vent y est âpre à certains jours, et la foudre y gronde souvent. Ou bien ce sont des brumes soudaines qui vous enveloppent et vous cachent le péril. Parfois, il faut cheminer sur d'étroites corniches, entre l'abîme et l'avalanche, éviter les crevasses béantes des glaciers, descendre les pentes glissantes qui se terminent en gouffres. Au cours de mes excursions, j'ai entendu fréquemment rouler, d'écho en écho, le lourd tonnerre des chutes de pierres ou des masses de neige. Dans tel repli sauvage des monts, dans tel ravin désolé, vous vous trouvez tout à coup

en présence de croix qui mar(|iienl le lieu où maint voyageur a péri.

Par contre, il y a aussi là-haut toutes les ivresses, toutes les harmonies de la lumière, et des enchantements que les plaines ne connaissent pas. On y perçoit la symphonie universelle et mystérieuse des bruits, des parfums, des couleurs, la douce et intime musique des brises et des eaux. On y goûte mieux la mélancolie des soirs, quand l'odeur des prés et des bois, du sein des vallées, monte jusqu'aux cimes. Alors l'âme de l'homme rompt les liens qui Tenchaînent à la chair, et plane dans l'éther subtil. Elle goûte des extases presque divines.

Ce n'est pas sans raison que les faits les plus considérables de l'histoire religieuse se sont accomplis sur les sommets. Le Mérou, le Gatya(l), le Sinaï, le Nébo, le Thabor, le Calvaire sont les autels superbes d'où monte, d'un élan puissant, la prière des grands initiateurs.

Chez les âmes d'élite, la majesté des grands spectacles réveille les sens intimes, les facultés psychiques, et la communion avec l'Invisible s'établit. Mais, à des degrés divers, presque tous, nous ressentons cette influence. A ces moments, ce qu'il y a d'artificiel ou de vulgaire dans notre existence s'évanouit, pour faire place à des impressions surhumaines. C'est comme une

(1) Montagne de l'Inde où le Bouddha reçut sa révélation.

éclaircie qui s'ouvre, au milieu de nos ténèbres à travers les noires fumées qui nous cachent habituellement le ciel et asphyxient à la longue les plus belles intelligences. Un instant, nous entrevoyons le monde supérieur, céleste, infini. Alors les radiations de la pensée divine descendent comme une rosée dans l'âme ravie.

Loin des préjugés et des routines sociales, Pâme s'épanouit librement. Elle retrouve son génie propre : Vawen des Druides. Ses sûres intuitions lui disent que tous les systèmes sont stériles et que, seule, la grande mère nature, le grand livre vivant, peut nous enseigner la vérité, la beauté parfaite. Aux heures de recueillement profond, soit quand le soleil jette la prodigalité de sa pourpre sur l'assemblée des monts, soit quand la lune répand sa lumière argentée au milieu du silence formidable, un entretien solennel s'établit entre l'âme et Dieu.

Ces grandes haltes de la vie sont indispensables pour nous retremper, nous reconnaître, nous ressaissir, voir le but suprême et nous orienter d'un pas ferme vers ce but. Alors, comme les prophètes, nous redescendons des cimes, agrandis, illuminés d'une clarté intérieure.

Aux appels de ma pensée, les souvenirs s'éveillent en foule. C'est, dans les Pyrénées,

une ascension au pic du Ger, près d'Eaux-Bonnes. Pour atteindre la plateforme rocheuse, sorte de belvédère qui en constitue le sommet, il faut franchir à califourchon une arête aiguë comme un tranchant de rasoir, longue de cinquante mètres, au-dessus d'un vertigineux abime de deux mille pieds. Mais de là, quelle vue ! Toute la chaîne centrale se déploie, depuis les monts Maudits jusqu'au pic d'Anie, dont la noire cime émerge dune mer de nuages comme une ile du sein de l'Océan.

L'atmosphère est si pure, si limpide qu'on distingue les contours des monts les plus lointains. Le Vignemale, le groupe des grands pics du Bigorre, avec leurs fines arêtes, leurs couronnes de glaciers, leurs neiges immaculées, se dressent comme de blancs fantômes sous l'ardente lumière du Midi. Grâce à la transparence de l'air, des pics espagnols, situés à plus de cent kilomètres, se montrent avec tant de netteté qu'on les croirait tout proches.

Je les revois comme si c'était hier, ces cimes grandioses dominant les lignes de crêtes qui se succèdent jusqu'au fond de l'horizon : l'énorme Baleïtous, et au delà, dans une échancrure, le sombre mont Perdu. Plus près de nous, les formes familières du Monné, du Gabizos, les pylônes du Marboré. la brèche de Roland, vieilles connaissances que je salue de loin avec plaisir.

Une sérénité inaltérable enveloppe cette

assemblée de géants, figée dans un conciliabule éternel. Au premier plan, le pic granitique d'Ossau, solitaire et farouche, continue son rêve de cent siècles.

Là-bas, ces croupes rougeàtres qui s'échelonnent vers le sud appartiennent au versant espagnol, âpre, dévoré du soleil, mais si riche de coloris. De ce versant, j'ai exploré maintes fois les cirques sauvages, si peu connus et d'un accès difficile, les gargantas^ gouffres où bondissent les cascades, où grondent des torrents invisibles qui se sont creusé un lit souterrain parmi des chaos d'enfer. Et quels sentiers, taillés en corniche, au flanc de parois à pic ! Sous vos pieds s'ouvre l'abîme, à plusieurs centaines de mètres ; sur vos têtes, le vautour, aux appétits voraces, tournoie en décrivant de grands cercles. Entre ces crêtes déchiquetées s'allonge le Bramatuero, couloir sinistre, coupé de névés et de lacs glacés, où un prêtre italien, se rendant à Lourdes, fut assassiné quelques jours avant mon passage. Plus loin, cachée au fond d'un cirque eji entonnoir, aux parois abruptes et dénudées, Panticosa, station thermale espagnole. Le site est désolé ; partout, du fond des gorges, s'élève le grondement des eaux, semblable aux rumeurs d'une troupe en marche ou au roulement sourd des chars.

Revenons au pic du Ger. Sur le glacier voisin, mon guide me fait remarquer un point noir immobile, que je prends pour un rocher. Mais

à ses cris, l'objet se déplace, se meut, détale rapidement. C'était un izard. Les cris du guide ont réveillé les échos de la montagne. De tous les replis du sol, des ravins sauvages, des gorges étroites, sortent des milliers de voix. On dirait une légion de lutins, de gnomes, d'esprits moqueurs. L'effet est saisissant.

Jetons un dernier et long regard sur ce panorama splendide. Sous la coupole azurée, les hautes montagnes se colorent de teintes fondues, d'une pureté, d'une richesse incomparables. Le soleil du Midi répand sur elles une profusion de clarlé, un ruissellement de lumière dorée, qui accroît encore le prestige de leurs formes fantastiques et tourmentées. Tout un monde de tours, d'aiguilles, de pics crénelés, de dômes, de cloclietons, de pyramides se dresse sous le ciel, enchevêtrement de lignes tantôt rudes et heurtées, tantôt arrondies par le lent travail des eaux. Puis, çà et là, dans l'intervalle, de hauts pâturages verdoyants, parsemés de bergeries d'où montent, en minces filets, des fumées bleuâtres, on aperçoit les épaisses forêts qui bordent la frontière, des cascades étincelantes, des lacs tranquilles, de riantes prairies et des plateaux glacés, de mornes déserts de pierrailles et d'éboulis, ruines de montagnes écroulées.

Devaat ce spectacle, toutes les impressions se fondent dans la sensation de l'immense. C'est une splendeur de formes, d'aspects, de

couleurs, qu'on ne peut décrire avec les pâles mots d'une langue terrestre. L'homme se reconnaît bien petit; toutes ses œuvres lui paraissent éphémères et misérables, en face de ces colosses. Que ceux-ci se secouent seulement, et, d'un haussement d'épaules, tout le travail humain s'effondre, disparait. Mais l'âme grandit par la pensée. Un monde d'intuitions et de rêves s'éveille en elle. Elle sent que ces spectacles sont un simple avant-goiit des merveilles que le destin lui réserve dans son ascension éternelle, d'orbes en orbes, dans la succession des temps et des mondes sidéraux.

L'univers tout entiei' se reflète en nous comme dans un miroir. Le monde invisible, par une transition insensible, se relie au monde visible. Au-dessus règne la loi d'harmonie qui les régit tous deux. Et l'âme, dans sa contemplation, projetée hors d'elle-même, extériorisée en quelque sorte, les pénètre et les embrasse. Un instant, elle a senti passer en elle le grand frisson de Pinfiai; elle a communié avec la pensée suprême; elle a compris que celle-ci n'a enfanté les mondes que pour servir d'échelons aux ascensions de Pesprit.

Un soir de juillet, au cours d'une promenade solilaire aux environs d'Eaux-Bonnes,

je m'étais égaré dans la montagne boisée du Goarzy. La nuit étant venue, et le retour rendu impossible par les sentes escarpées que j'avais suivies, je dus me résigner à attendre le lever du jour sur un lit de mousse improvisé. Cette nuit a laissé dans ma mémoire un souvenir plein de charme et de poésie pénétrante. Que d'impressions recueillies! J'entendais les glapissements, les appels des hôtes des bois : le renard, le coq de bruyère, le grand hibou des montagnes, au cri presque humain. La vie rôdait autour de moi, mystérieuse; j'en percevais les rumeurs, les palpitations légères.

Dans un fourré, à quelque distance, une illumination étrange attire mon attention. Je m'approche : c'est une assemblée de vers luisants. Leurs petites lanternes vertes constellent les buissons, tandis qu'au ciel d'autres luminaires, plus puissants, resplendissent audessus de ma tête. Je suivis des yeux, durant cette nuit, tout le défilé de l'armée céleste, puis, après la marche imposante des étoiles, le lever de la lune, dont la clarté tremblante glisse à travers le feuillage et vient se jouer sur les mousses et les fougères. Aucune pensée de crainte ne trouble mon àme. Je me sens entouré de protecteurs invisibles, envahi d'une sorte de béatitude inexprimable. La grande voix du Gave retentit dans le silence de la nuit, m'entretenant de choses graves et

profondes. Que dit-elle? Elle dit l'aspiration vers le divin; elle chante l'immortalité, la participation de tous les êtres, suivant leur mesure, à r œuvre immense, à la puissante harmonie du monde. Elle dit : « Observe mon cours; c'est l'image de ta destinée. Maintenant je fuis, torrent impétueux, parmi les blocs tourmentés. Mon flot roule en cascades ou se brise en écume; mais, plus tard, je deviendrai le large fleuve, coupé d'îles, qui coulera, calme, imposant, à travers l'émeraude des prés, sous Topale du ciel. » Voilà ce que dit la voix solennelle, superbe de grandeur et d'éloquence, pendant que je contemple les cieux.

Là-haut, d'autres problèmes m'attirent. Où vont ces mondes innombrables ? En vertu de quelle force se meuvent-ils, se cherchent-ils au sein de l'insondable abîme? Toujours, au fond de tout, surgit la pensée de Dieu, énergie éternelle, éternel amour! La main qui dirige les astres dans l'étendue y a écrit un nom en lettres de feu, un seul nom! Tous ces mondes connaissent leur route et leur mission sacrée; ils les poursuivent infailliblement. Ils savent qu'ils jouent un rôle dans le plan divin et s'y associent étroitement. Tout le secret de la nature est là. Les mers, les forêts, les montagnes ne disent pas autre chose. La voie lactée, qui déroule à travers l'espace sa poussière de mondes, les cèdres géants qui étendent leurs

longues branches au-dessus des précipices, la fleur qui se pâme sous les baisers du soleil, tout nous murmure : C'est à Lui que nous devons l'être; c'est pour Lui que nous vivons et mourons !

Oui, c'est là le sanctuaire où l'âme s'ouvre et s'épanouit à la vision du grand ciel et de Dieu, qui en a fait l'ordi-e et la sublime beauté. C'est là le temple de la religion éternelle et vivante, dont l'inéluctable loi est écrite au front des nuits étoilées et aux profondeurs de la conscience humaine.

Mais voici l'aube, le majestueux lever du soleil sur les cimes lointaines. Tel qu'une sphère de métal rougi, l'asLre-roi monte à l'horizon. D'abord, les sommets dentelés des pics flamboient dans la lumière renaissante, et de même que, la veille au soir, elle avait monté rapidement autour de moi, l'ombre descend avec une égale vitesse. Comme si un voile se fût déchiré, tous les détails de la forêt, les hautes frondaisons, les escarpements abrupts des rochers, les sinuosités du sentier s'éclairent. Etonnant prestige de la couleur! En un instant, tout s'anime, frémit, palpite; le ciel et la terre vibrent d'un long frisson. Au-dessus de la gorge étroite où chante le Gave, la silhouette noire du pic d'Ossau se dessine nettement. Et je reprends le chemin de l'hôtel, bénissant les circonstances qui m'avaient permis de jouir de tels spectacles.

D'autres impressions m'attendaient dans les Alpes. On pourrait dire avec raison que les Pyrénées, par leurs formes sveltes, élancées, élégantes, représentent le type féminin de la montagne. Elles ont souvent le charme et la grâce de la femme. Un voile léger pare leurs fronts superbes. D'autres fois, les jeux de la lumière les transfigurent, en font des montagnes fées.

Les Alpes, avec leurs formes massives, leur ossature puissante, rappellent plutôt le type masculin. Elles symbolisent la force, la durée, la grandeur austère ; elles semblent les bornes gigantesques qui marquent les frontières du temps et de l'éternité.

Lorsque, pour la première fois, on contemple le Mont Blanc, ce géant solitaire dont la cime domine l'Europe, on se sent comme écrasé devant cette immense blancheur semblable à un linceul. En efl'et, son apparence est celle de la mort. Et cependant, sous son épais manteau de glaces, se cache une vie toujours active, chaude, fulgurante, qui se manifeste et s'épanche par les sources bouillonnantes de Saint-Gervais.

Ajoutez les cinquante lieues de glaciers qui couronnent les Alpes, leurs vastes réservoirs souterrains qui donnent naissance aux plus

grands fleuves d'Occident, versant ia fécondité sur tant de plaines, et vous aurez un aperçu de cette chaîne formidable.

Dans le massif de TOisans, la sensation n'est pas moins vive qu'au Mont Blanc. Du belvédère de la Tète de Maye, on voit se dresser toute une lorèt de pics et d'aiguilles, toute une dentelle de granit. Le jour où j'y montai, les glaciers resplendissaient, fondant lentement sous les ardeurs du soleil; de toutes parts, ruisselaient les torrents et les caocndes. Le roulement des eaux s'engouifrant sous le sol produisait un bruit sourd qui variait d'heure en heure, selon le volume de la masse liquide. Autour de moi, le désert; aussi loin que la vue peut s'étendre, pas un être humain. Le silence impressionnant des sommets m'enveloppe. Je n'entends que le grondement des eaux et la plainte du vent qui agite les herbes et les fleurettes alpestres. Une flore merveilleuse s'étale sur ces hauteurs. Voici l'edehveiss et l'égrinette à la frêle tige. Des campanules balancent leurs gracieuses clochettes. Plus loin, c'est la gentiane bleue, bordée de noir, si hautaine dans son attitude; la superbe anémone jaune, tant recherchée des botanistes ; puis, c'est la daphné. Torchis, la digitale, vingt espèces dont j'ignore les noms; en un mot, tout un petit monde végétal s'épanouit sous ce ciel de feu. L'air en est embaumé.

Barrant l'horizon, la Meije, cette redoutable

(( mangeuse d'hommes « montre ses contreforts puissants, que surmonte un diadème de neige et de glace. Le Pelvoux, la Barre des Ecrins^ d'autres cimes encore, se dressent comme une famille de titans rangés en demicercle.

Nous voici à la Grande Chartreuse. J'ai passé plusieurs jours dans cet asile de paix et de recueillement. J'en ai exploré les abords, promenant mes pas sous les voûtes sombres de la forêt qui Pense rre, écoutant la chanson des torrents, les grandes orgues du vent dans les ramures, les appels lointains des pâtres et des bûcherons. Les sons de la cloche du monastère m'arrivaient sur l'aile de la brise ; leurs vibralions, en vagues sonores, allaient mourir e1 renaître, puis se perdre au fond des gorges e1 sur les pentes de la montagne. De tous côtés,, la vue est bornée par de grands sommetschauves, âpres, nus, battus des orages. Mais la pensée de l'absolu, de l'infini enveloppe cesmonts, et le regard de Dieu plane sur toutes-j choses.

Dans le grand silence du cloître, Thorlogel sonne lentement les heures. Combien d'âmes-j secouées par les tempêtes de la vie sont venues chercher là le repos et l'oubli! Cette mystique chrétienne qui les attirait a des profondeurs

d'abîme qui fascinent. Sans doute, elle s'égare sur bien des points et s'éloigne des réalités invisibles. Elle crée dans le cerveau du croyant tout un monde d'illusions, de chimères superstitieuses imposées par la tyrannie des dogmatistes. Pourtant, elle n'est pas sans beauté. Aux époques de fer et de sang, la vie monastique était le seul refuge pour une âme délicate et studieuse. Même dans les temps modernes, elle pouvait être, dans une certaine mesure, un moyen d'entraînement vers les choses supérieures, une préparation à l'au-delà. C'est pourquoi, de ce sanctuaire alpestre, rayonnaient sur toute la contrée de bienfaisantes influences. Depuis lors, les moines ont disparu, la Chartreuse a été abandonnée; le site a perdu son prestige religieux.

De la tribune réservée aux visiteurs, j'ai assisté à l'office de minuit. Trois faibles lumières, espacées dans la nef de la chapelle, trouent seules l'obscurité profonde. Les chartreux arrivent un à un, munis d'une petite lanterne, et gagnent leurs stalles. Les psalmodies commencent : invocations, cris d'appel d'âmes en détresse : Deus in adjutorium meum intende!... '( ^lon Dieu, venez à mon secours! Seigneur, hâtez-vous, je succombe! »

Cette lamentation du vieux Job, qui a traversé les siècles, semble résumer toute la douleur humaine. C'est la plainte des cœurs brisés, de tous ceux qui se détachent de cette terre

d'épreuves, où ils ne voient plus que désespérance, abandon, exil, pour chercher dans le sein du Père aide et consolation.

Ces moines austères, qui quittent leur dure couche pour s'unir en pensée à l'humanité souffrante, ces chants d'une tristesse poignante, qui retentissent à l'heure où tout repose, cela est émouvant.

Les psaumes se succèdent sur un rythme lent, grave, solennel. De ces notes mélancoliques, parfois monotones, s'élance, de temps à autre, un cri d'amour, véritable fleur de^ l'âme qui, de cet océan des misères humaines, monte jusqu'au ciel pour implorer le Créateur.] Puis, les phrases psalmodiées s'éteignent. Dam la pénombre des stalles, les religieux prosternés semblent plongés en une méditation profonde. Enfin, éclate le dernier appel de David dans sa pénitence, sanglot ultime de l'humanité déchirée, qu'un rayon d'espérance éclaire et J réchauffe : De profundis clamavi ad te^ Domine ! exaudi voceni meam. « Des profondeurs de ma douleur, j'ai crié vers toi, Seigneur; exauce ma prière! »

Le cimetière du couvent est d'aspect lugubre. ^ Aucune dalle, aucune inscription n'en marque les tombes. Dans la fosse béante, on dépose simplement le corps du chartreux, revêtu de son froc cloué sur une planche, sans cercueil ; puis, on le recouvre de terre. Aucun autre

signe qu'une croix ne désigne la sépulture de ce passant de la vie, de cet hôte du silence, dont nul, sauf le prieur, ne saura le nom véritable !

Est-ce la première fois que je parcours ces longs couloirs et ces cloîtres solitaires? Non! Quand je sonde mon passé, je sens tressaillir en moi la mystérieuse chaîne qui relie ma personnalité actuelle à celles des siècles écoulés. Je sais que, parmi les dépouilles qui gisent là, dans ce cimetière, il en est une que mon esprit a animée. Je possède un redoutable privilège, celui de connaître mes existences évanouies. L'une d'elles s'acheva en ces lieux. iVprès les vingt années de luttes de l'épopée napoléonienne, dans lesquelles le sort m'avait jeté, las de tout, écœuré par la vue du sang et la fumée de tant de batailles, j'y suis venu chercher la paix profonde. Dans la série de nos vies successives, une existence monastique peut être utile, si elle nous apprend le détachement des choses mondaines, la concentration de la pensée, l'austérité des mœurs. Dans le cloître, l'esprit se libère des suggestions matérielles et s'ouvre aux visions divines!

Serait-il bon que toutes les âmes descendues dans la chair conservassent le souvenir de leurs antériorités? Je ne le pense pas. Dieu a fait sagement en voilant à nos yeux, au moins durant le difficile passage de la vie terrestre, les scènes tragiques, les défaillances, les erreurs

funestes de notre propre histoire. Notre présent est par là allégé, la tâche actuelle rendue plus facile. Il sera toujours assez tôt, à notre retour dans l'espace, de voir se dresser devant nous les fantômes accusateurs. Sans doute, beaucoup n'ont rien à redouter de semblable. Que la paix soit dans leur esprit! Quant à moi, je sais une chose : lorsque je quitterai la terre pour retourner dans l'au-delà, les voix du passé se réveilleront et crieront contre moi, car je fus un coupable, et le sang a rougi mes mains. Mais les âmes que j'ai pu éclairer et consoler en cette vie se lèveront aussi, je l'espère, pour plaider en ma faveur, et le jugement suprême en sera d'autant atténué.

Esprit, âme, toi qui parcours ces pages, d'où viens-tu et où vas-tu? Tu montes du fond de l'abime et tu gravis les degrés innombrables de l'échelle de vie. Tu vas vers les demeures éternelles où la grande Loi nous appelle et où la main de Dieu nous conduit. Tu vas vers la lumière, vers la sagesse, vers la beauté!

Contemple et médite ! Partout des œuvres belles et puissantes sollicitent ton attention. Dans leur étude,^tu puiseras, avec le courage et la confiance, le juste sentiment de ta valeur et de ton avenir. Les hommes ne se haïssent.

ne se méprisent que parce qu'ils ignorent l'ordre magnifique par lequel ils sont tous étroitement rapprochés.

Ta route est immense ; mais le but surpasse en splendeur tout ce que tu peux concevoir ; tu parais maintenant bien petit au milieu du colossal univers; mais tu es grand par la pensée, grand par tes destinées immortelles.

Travaille, aime et prie! Cultive ton intelligence et ton cœur! Développe ta conscience; rends-la plus vaste, plus sensible. Chaque vie est un creuset fécond, d'où tu dois sortir purifié, prêt aux missions futures, mùr pour des tâches toujours plus nobles et plus grandes. Ainsi, de sphère en sphère, de cercle en cercle, tu poursuivras ta course, acquérant des forces et des facultés nouvelles, uni aux êtres que tu as aimés, qui ont vécu et revivront avec toi.

Vous évoluerez en commun sur la spirale des existences, au sein de merveilles insoupçonnées, car l'univers, comme toi-même, se développe par le travail et déroule ses vivantes métamorphoses, offrant des joies, des satisfactions toujours croissantes, toujours renouvelées, aux aspirations, aux purs désirs de l'esprit.

Aux heures d'hésitation, tourne-toi vers la nature : c'est la grande inspiratrice, le temple auguste où, sous ses voiles mystérieux, le

Dieu caché parle au cœur du sage, à l'esprit du penseur. Observe le firmament profond : les astres qui le peuplent sont les étapes de ton long pèlerinage, les stations de la grande voie où ton destin te porte.

Viens! élevons nos âmes; plane un instant avec moi, par la pensée, parmi les soleils et les mondes! Plus haut, toujours plus haut dans l'éther insondable! Là-bas, la terre n'est plus qu'un point dans la vaste étendue. Devant nous et au-dessus de nous, les astres se multiplient. Partout, des sphères d'or, des feux d'émeraude, de saphir, d'améthyste et de turquoise, décrivent leurs mouvements rythmés. Vers nous vogue un astre énorme, entraînant cent mondes planétaires dans son orbe, cent mondes qui évoluent en des courbes savantes. A peine entrevu, le voilà déjà qui fuit, poursuivant sa course, lui et son cortège splendide (1). Après eux, se présentent dix soleils

(1) Les étoiles, que leur éloigoement fait paraître immobiles, se meuvent en tous sens, en vertu de lois peu connues. Des mouvements formidables emportent choque toyer sidéral dans le tourbillon infini. Notre système sohùre s'envole à grande vitesse vers la constellation d'Hercule et franchit en 65.000 ans une dis^ tance égale a celle qui nous sépare de l'étoile la plus voisine de nous, a du Centaure. Notre astre central n'est qu'un des plus modestes soleils: Canopus et Arcturus le surpassent dans des proportions effrayantes. Vu (le leur surface, notre éblouissant foyer serait un point imperceptible.

de couleurs différentes, groupés dans une même atmosphère lumineuse qui les enveloppe comme d'une écharpe de gloire.

Et toujours, les systèmes succèdent aux systèmes, paradis ou bagnes flottants, mondes magiques, drapés d'azur, d'or et de lumière. Plus loin, les comètes vagabondes, les pâles nébuleuses dont chaque atome est un soleil au berceau (1).

(4) D'après les observations télescopiques el la photographie céleste, la science établit que notre univers se compose d'un milliar;i d'étoiles. C. Flammarion croit que cet univers n'est pas unique. Rien, dit-il, ne prouve que ce milliard existe s^-ul dans l'infini et que, par exep-.ple, il n'y h pas un deuxièîne, un troisième, un quatrième, et cent et mille univers semblables aux autres. Ces univeis peuvent être séparés par des espaces absolument vides, dépourvus d'éther et, par conséquent, invisibles les uns pour ies autres. Il semble même que nous connaissions déjà des étoiles qui n'appariiennent pas à notre univers sidéral. Nous pouvons citer, pai- exemple, avec Newcombe, l'éioile 1830 du catalogue de Groombridge, la plus rapi.ie dont le mouvement ait été détermin<^. On l'évalue à 320.000 mètres par seconde, et la force attractive de notre univeis entier ne peut avoir déterminé cette vitesse. Selon toute probabilité, cette étoile vient du dehors et traverse nos espaces comme un projectile. On en peut dire autant de la 035-2 du catalogue de Lacaiile et même d'Arcturus, la quatrième en grandeur dns étoiles visibles, et de a de Cassiopée » (Conférence, août J906).

Ajoutons que les puissances delà nature sont sans limites, danf; l'étendue comme dans la durée. La lumière,

Sache une chose : tous ces mondes sont les demeures d'autres sociétés d'âmes. Jusqu'aux lointaines étoiles dont les lueurs tremblantes mettent des milliers d'années à nous parvenir, partout la famille humaine étend son empire; partout, nous avons des frères célestes. Toutes ces demeures, nous sommes destinés à les connaître, à en jouir. Nous revivrons sur ces terres de l'espace, en des corps nouveaux, afin d'y acquérir des forces, des connaissances, des mérites plus grands, pour nous élever encore plus haut dans notre perpétuel voyage.

Autant de mondes, autant d'écoles pour Tâme; autant de champs d'évolution pour cultiver notre entendement et, en même temps, nous construire des organismes fluidiques de plus en plus délicats, épurés, brillants. Après les luttes, les tourments, les revers de mille existences ardues, après les épreuves et les douleurs des cycles planétaires, viendront les siècles de bonheur sur ces astres dont les clartés adoucies projettent jusqu'à

qui franchit 300.000 kilomètres par seconde, met 20.000 ans à traverser la voie lactée, fourmilière d'étoiles dont nous faisons partie. Ces familles ou nébuleuses sont innombrables et on en découvre tous les jours de nouvelles, par exemple la deuxième d'Orion, dont l'étendue épouvante l'imagination. Nous vivons au sein d'un absolu sans limites, sans commencement et sans fin.

Voir aussi, pour plus de détails, la note complémentaire n" 3 à la fin de l'ouvrage.

nous des rayons de paix et de joie. Puis, les missions bénies, les nobles apostolats, la tâche enviée de provoquer l'éveil, Téclosion des âmes endormies, d'aider, à notre tour, nos sœurs plus jeunes dans leurs pérégrinations à travers les régions matérielles.

Enfin, nous atteindrons les sublimes profondeurs, le ciel d'extase où vibre, plus puissante, plus mélodieuse, la pensée divine, où le temps et la distance s'évanouissent, où la lumière et l'amour unissent leurs radiations, où la Cause des causes, en sa fécondité incessante, enfante à jamais la vie éternelle et l'éternelle beauté!

De nos jours, le ciel ne peut plus être ce qu'il fut si longtemps pour la science humaine, cest-à-dire un espace vide, morne et désert. L'infini se transforme et s'anime. Le cercle de notre vie s'élargit dans tous les sens. TNous nous sentons reliés à cet univers par mille liens. Sa vie est la nôtre; son histoire est notre histoire. Des sources inconnues de sensation, de méditation s'ouvrent. L'avenir prend à nos yeux un tout autre caractère. Une impression profonde nous envahit à la pensée de destinées si amples. Pour toujours, nous sommes unis à tout ce qui vit, aime et souffre. De tous les points de l'espace, de tous ces astres qui brillent dans l'étendue, partent des voix qui nous appellent, les voix de nos frères aines, et ces voix nous disent : « Marche, marche, élève-toi par le travail; fais le bien; accomplis le devoir.

Viens à nous qui, comme toi, avons peiné, lutté, souffert sur les mondes de la matière. Viens poursuivre avec nous ton ascension vers Dieu ! »

Des espaces majestueux, reportons nos regards sur la terre. Malgré ses proportions modestes, elle a, nous le savons, ses charmes, sa beauté. Chaque site a sa poésie, chaque paysage son expression, chaque vallon son sens particulier. La variété est aussi grande dans les prairies de notre monde que dans les champs étoiles.

L'été, c'est le sourire de Dieu! Rien n'est plus suave, plus enivrant que l'apothéose d'un beau jour où tout est caresse, douceur, lumière. La fleurette cachée dans l'herbe, le poisson qui glisse entre les eaux en faisant miroiter au soleil ses écailles d'argent, l'oiseau qui égrène ses notes du haut des branches, le murmure des sources, la chanson mystérieuse des peupliers et des ormeaux, le parfum sauvage des brandes, tout cela berce la pensée, réjouit le cœur. Loin des villes, on trouve le calme profond qui pénètre l'âme, la repose des luttes et des déceptions de la vie. Alors seulement on comprend la vérité de ces paroles : « Le bruit est aux hommes, le silence est à Dieu ! »

ELETV'ATION 173

La contemplation, la méditation provoquent réveil des facultés psychiques, et, par elles, tout un monde invisible s'ouvre à nos perceptions. J'ai essayé, au cours de cet ouvrage, d'exprimer les sensations ressenties du haut des cimes ou au bord des mers, de décrire le charme des crépuscules et des aurores, la sérénité des champs sous la royale splendeur du soleil, le prodigieux poème des nuits détoiles, la féerie des clairs de lune, l'énigme des eaux et des bois. Il est des moments d'extase où l'àme s'élance hors de son enveloppe et embrasse l'infini, heures d'intuition et d'enthousiasme où l'influx divin nous envahit comme un flot irrésistible, où la pensée suprême vibre et palpite en nous, où brille pour un instant, l'éclair du génie. Ces heures inoubliables, je les ai vécues quelquefois, et, à chacune, d'elles, j'ai cru à la visite, à la pénétration de l'Esprit. Je leur dois Tinspiration de mes plus belles pages et de mes meilleurs discours.

Celui qui se recueille dans le silence et la solitude, devant les spectacles de la mer ou des montagnes, sent naître, monter, grandir en lui des images, des pensées, des harmonies qui le ravissent, l'enchantent, le consolent des terrestres misères et lui ouvrent les perspectives de la vie supérieure. Il comprend alors que la pensée de Dieu nous enveloppe et nous pénètre quand, loin des turpitudes so-

ciales, nous savons lui ouvrir nos âmes et nos cœurs.

Certes, on pourrait nous faire beaucoup d'objections. Par exemple, on nous a dit : u Vous faites ressortir les beautés de la nature, mais vous n'en montrez guère les laideurs. Elle n'a pas seulement des sourires et des caresses : elle a aussi ses révoltes, ses colères, ses fureurs. Vous ne parlez pas des monstres ni des fléaux qui la déparent. Quelle utilité trouvez-vous à l'existence des bêtes de proie, des reptiles, des plantes vénéneuses? Pourquoi les convulsions du sol, les catastrophes, les épidémies, tous les maux qui engendrent la souffrance humaine? »

Il nous sera facile de répondre. Le beau, dirons-nous, nécessite des contrastes. Tous les artistes, penseurs, écrivains de valeur le savent. Et lorsque nous constatons que, dans l'ensemble des mondes, la terre occupe un rang des plus inférieurs, qu'elle est, avant tout, pour les esprits jeunes, une école, un séjour de lutte, d'épreuve et parfois de réparation, comment s'étonner qu'elle ne soit pas dotée de tous les avantages que possèdent les mondes supérieurs!

Les dangers, les obstacles, les difficultés de toutes sortes sont des facteurs essentiels du

progrès, autant d'aiguillons qui stimulent l'homme dans sa voie, autant de causes qui le contraignent à observer, à s'ingénier, à devenir prévoyant, mesuré en ses actes. C'est dans ralternance obligée du plaisir et de la douleur qu'est le principe de l'éducation des âmes. De là, la nécessité pour les êtres, des plus rudimentaires aux plus développés, de lutter et de souffrir. Le progrès ne saurait se réaliser sans l'équilibre indispensable des sentiments opposés, joies et peines, qui alternent dans le rythme grandiose de la vie. Mais c'est surtout la douleur, physique et morale, qui forme notre expérience : la sagesse humaine en est le prix.

Quant aux mouvements sismiques, aux tempêtes, aux inondations, remarquons qu'ils ont leurs lois. Ces lois, il suffit de les connaître pour en prévoir et en atténuer les effets. Lorsqu'on étudie les phénomènes de la nature et que la pensée pénètre au fond des choses, elle reconnaît ceci : ce qui est un mal en apparence est, en réalité, un bien (1).

La grandeur de l'esprit humain consiste à s'élever de la confusion, du chaos des contingences à la conception de l'ordre général. Il peut alors se sentir en sécurité au milieu des périls du monde, parce qu'il a compris les grandes lois qui, au prix de quelques acci-

(1) Voir Après la Mort, chap. IX.

dents, assurent l'équilibre de la vie et le salut des races humaines.

L'homme chez qui le sens profond, le sens des choses divines n'est pas éveillé, le sceptique^ en un mot, quels que soient son intelligence et son savoir en d'autres matières, se refuse à admettre ces vues. Il serait aussi superflu d'insister près de lui, que d'expliquer à un aveugle-né les couchers de soleil et les aurores, les jeux de la lumière sur les eaux ou sur les glaciers. Il lui faudra forcément les chocs de l'adversité, le concours des circonstances douloureuses qui le mettront en contact direct avec sa destinée et lui feront sentir^ en même temps que l'utilité de la souffrance, ces notions de sacrifice et d'espérance par où la vie prend son sens réel et élevé.

Alors seulement il pourra pénétrer le grand mystère de l'univers et comprendre que tout a sa raison d'être, que la douleur aussi a son rôle et que nous pouvons tirer parti de l'épreuve, de la maladie et de la mort même, puisque tout, suivant l'usage que nous en faisons, peut concourir à notre avancement, à notre amélioration morale. Dès lors, la confiance et la foi l'aideront à supporter patiemment l'inévitable, à abolir le chagrin présent, à souffrir en paix. La connaissance de la loi lui apportera la certitude des jours meilleurs et de l'avenir sans fin.

A dater de ce moment^ sa vie, si terne, si

banale, si incolore soit-elle, s'éclairera d'un rayon de lumière et de poésie; car la véritable poésie est faite de la résonance intime de la symphonie éternelle en nous, de l'accord de nos pensées, de nos sentiments et de nos actes avec la règle de notre destin.

En parlant comme nous l'avons fait au cours de ces pages, nous serons, sans doute plus d'une fois, accusé de mysticisme. Mais tous ceux dont la sensibilité et le jugement se sont éveillés, développés sous le coup des épreuves et des luttes de l'existence, sauront nous comprendre.

Certains esprits terre à terre sont enclins à traiter de mystiques, d'hallucinés, de visionnaires, tous ceux dont les perceptions dépassent le cercle limité de leurs pensées habituelles. Ils se croient gens très positifs et très pratiques, alors qu'en réalité les âmes évoluées, affranchies des préjugés et des passions, dédaigneuses des petits intérêts matériels, ont, seules, l'intuition des grandes et hautes réalités de la vie.

En résumé, la nature et l'âme sont sœurs, avec cette différence que l'une évolue invariablement suivant un plan établi et que l'autre trace elle-même, sur une page blanche, les grandes lignes de son destin. Elles sont sœurs,

car toutes deux proviennent d'une même cause éternelle et mille liens les unissent. C'est ce qui explique l'empire de la nature sur nous. Elle agit sur les âmes sensibles comme un magnétiseur sur son sujet, provoquant le dégagement de l'esprit de sa chrysalide de chair. Alors, dans la plénitude de ses facultés psychiques, l'àme perçoit un monde supérieur et divin qui échappe à la plupart des intelligences.

N'oublions jamais ceci : tout ce qui tombe sous les sens physiques, tout ce qui est du domaine matériel, est passager, soumis à la destruction, à la mort. Les réalités profondes, éternelles, appartiennent au monde des causes, au domaine de l'invisible. Nous appartenons nous-mêmes à ce monde par la partie essentielle, impérissable de notre être.

Voici que, peu à peu, l'expérimentation psychique et les découvertes qui en découlent se propagent et s'étendent. La connaissance du double fluidique de l'homme, son action à distance avant et après le décès, l'application des forces magnétiques, l'entrée en scène des puissances invisibles viennent démontrer à tout observateur attentif que le monde des sens n'est qu'une pauvre et obscure prison, com parée au domaine immense et radieux ouvert à l'esprit (1).

(1) Voir Christianisme et Spiritisme, preuves expérimentales de la survivance; Dans l'Invisible, et le Problème de l'Être et de la Destinée.

Les sens intérieurs et les facultés profondes de l'âme sommeillent encore chez la plupart des hommes, qui ignorent leurs richesses cachées, leurs pouvoirs latents. C'est pourquoi leurs actes manquent de base, de point d'appui. De là tant de faiblesses et de défaillances. Mais l'heure du réveil est proche. L'homme apprendra à connaître son âme, l'étendue de ses pouvoirs et de ses attributs: dès lors, la séparation et la mort cesseront d'exister pour lui ; la plupart des misères qui nous assiègent disparaîtront. Nos amis de l'espace viendront plus facilement nous visiter, correspondre avec nous. Une communion intime s'établira entre le ciel et la terre, et l'humanité entrera dans une phase plus haute et plus belle de ses glorieuses destinées.

De ma vue afl'aiblie par le travail, je jette encore un regard sur ces cieux qui m'attirent et sur cette nature que j'aime. Je salue les mondes qui seront plus tard notre récompense : Jupiter, Sirius, Orion, les Pléiades et ces myriades de foyers dont les rayons tremblants ont tant de fois versé en mon âme anxieuse la paix sereine et les ineil'ables consolations.

Puis, de l'espace, je reporte mes regards sur cette terre qui fut mon berceau et sera ma tombe. 0 Terre! planète, notre mère, champ

de nos labeurs et de nos progrès, où lentement, à travers l'obscurité des âges, ma conscience est éclose avec la conscience de l'humanité, tu flottes dans l'infini, bercée par les souffles divins ; tu répands autour de toi les vibrations puissantes de la vie qui s'agite sur tes flancs. On dirait une harmonie confuse faite de rumeurs et de vagissements, une harmonie qui monte du sein des mers et des continents, des vallées et des forêts, des fleuves et des bois, et à laquelle se mêle la plainte humaine : murmure des passions, accents de douleur, bruit du travail et chants de fêtes, cris de fureur et chocs d'armées. Parfois aussi, des notes calmes et graves dominent ces rumeurs : la mélodie humaine remplace les harmonies de la nature et le bruit des forces en action ; le cantique de l'âme, affranchie des servitudes inférieures, salue la lumière. Un chant d'espérance monte vers Dieu comme un hosanna, une prière.

C'est ton âme, ô Terre ! qui s'éveille et fait effort pour sortir de sa gangue obscure, pour mêler son rayonnement et sa voix aux radiations et aux harmonies des mondes sidéraux. C'est ton âme qui chante l'aube renaissante de son humanité ; car celle-ci s'éveille à son tour, elle sort de sa nuit matérielle, de l'abime de ses origines. L'âme de l'humanité, qui est celle delà terre, se cherche, elle apprend à se connaître, à pénétrer sa raison d'être; elle près-

sent ses grandes destinées ; elle veut les réaliser.

Poursuis ta course, Terre que j'aime ! Bien des fois, déjà, mon esprit a puisé dans tes éléments les formes nécessaires à son évolution. Pendant des siècles, ignorant et barbare, j'ai parcouru tes sentiers, tes forêts, vogué sur tes océans, ne sachant rien des choses essentielles ni du but à atteindre.

Mais voici que, parvenu au soir de la vie, à cette heure crépusculaire où une nouvelle étape s'achève, où les ombres montent à l'envi et couvrent toutes choses de leur voile mélancolique, je considère le chemin parcouru ; puis, je dirige mon regard en avant, vers l'issue qui va s'ouvrir pour moi sur l'au-delà et ses clartés éternelles.

A cette heure où mon âme se dégage peu à peu de tes entraves, ô Terre ! et s'apprête à te quitter, elle comprend le but et la loi de la vie. Conscient de ton rôle et du mien, reconnaissant de tes bienfaits, sachant pourquoi je suis, pourquoi j'agis et comment il faut agir, je te bénis, ô Terre ! pour toutes les joies et toutes les douleurs, pour les épreuves salutaires que tu m'as procurées, car dans tout ce que je te dois : sensations, émotions, plaisirs, souffrances, je reconnais les instruments de mon éducation, de mon élévation. Je te bénis et je t'aime, heureux, quand je te quitterai, à la pensée de revenir plus tard, dans une exis-

tence nouvelle, travailler encore, souffrir, me perfectionner avec toi, contribuer par mes efforts à ton progrès et à celui de mes frères, qui sont aussi tes enfants.

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