LA LOI CIRCULAIRE LA MISSION DU XX° SIÈCLE
XV. — La Loi circulaire La vie. — Les âges de la vie. — La mort.
La loi circulaire préside à tous les mouvements du monde ; elle régit les évolutions de la nature, celles de l'histoire et de l'humanité. Chaque être gravite dans un cercle, chaque vie décrit un circuit, toute l'histoire humaine se divise en cycles.
Les jours, les heures, les années, les siècles roulent dans Torbite de l'espace et du temps et renaissent, car leur fin, si c'en est une, est précisément de retourner vers leur principe. Les vents, les nuées, les eaux, les fleurs, lalumière suivent la m^Mne loi. Les vents revien-
nent sur leurs orbes enlacés aux cavernes mystérieuses d'où ils procèdent.
La vapeur remonte vers les hauteurs ; elle forme les nuages, véritables océans suspendus sur nos tètes. Les nuées qui planent, mers immenses et mobiles, fondent en pluies et redeviennent les fleuves, les rivières qu'elles ont déjà été. Ainsi le Rhin, le Rhône, le Danube, le Volga ont roulé au-dessus de nos têtes avant de couler à nos pieds. C'est donc la loi, la loi de la nature et celle de l'humanité. Tout être a déjà été; il renaît et monte, évolue ainsi dans une spirale dont les orbes vont en s'agrandissant chaque fois davantage, et c'est pour cela que l'histoire prend un caractère de plus en plus universel : c'est le corsoe ricorso dont parle le philosophe italien Vico.
Ces principes une fois posés, je voudrais consacrer cette méditation à étudier les âges de la vie humaine : La jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, à la lumière de cette grande loi, et la mort comme couronnement et comme apothéose. De ces études ressortira le grand principe spiritualiste de la réincarnation, le seul qui explique le mystère de l'être et de son destin.
Il faut renaître, c'est la loi commune de la destinée humaine qui, elle aussi, évolue dans un cercle dont Dieu est le centre.
« Personne, disait Jésus à Nicodème, personne ne verra le royaume de Dieu, — c'est-à-
dire ne comprendra la loi de sa destinée — s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit. »
La réincarnation est clairement exprimée dans ces paroles, et Jésus fait un reproche à Nicodème : c'est « d être maître en Israël et d'ignorer ces choses ».
Combien parmi nos maîtres contemporains méritent le même reproche ! Il y a tant de gens qui se contentent de la notion superficielle de la vie et ne sont jamais tentés de regarder au fond ! Il est si facile de nier les choses pour s'exonérer du devoir et du travail de les étudier et de les comprendre ! Le positiviste n'aborde jamais le problème de l'origine, ni celui des fins ; il se contente du moment présent et l'exploite de son mieux. Beaucoup d'hommes, même intelligents, font comme lui. De son côté, le catholique se borne à croire ce qu'enseigne l'Eglise, qui met un mystère au commencement et à la fin de la vie et quelques miracles au milieu ; et quand ces deux mots ont été prononcés : miracle, mystère I on s'incline, on se tait et l'on croit.
D'autre part, les universitaires n'ont cru longtemps qu'aux données de l'expérimentation. Pour eux, tout ce qui ne figurait pas sur leurs programmes était sans valeur. Jamais les idoles de Bacon n'eurent davantage d'adorateurs. Aussi, la science officielle n'a fait faire que peu de progrès depuis cinquante ans à la pensée moderne.
Cependant, le médecin de nos jours, si attaché naguère aux systèmes matérialistes de l'École, commence à secouer le joug ; et c'est des rangs de la médecine actuelle que sortent les docteurs les plus autorisés et les mieux avisés du spiritualisme.
La génération prochaine sera plus heureuse et mieux douée encore. Une jeunesse grandit qui ne relève d'aucun pédagogue et ne s'instruit qu'à la grande École de la nature et de la conscience intime. Celle-là sera vraiment la jeunesse libre, c'est-à-dire indépendante de toute éducation factice, de toute méthode empirique et conventionnelle. Elle entend les vraies voix ; la voix intérieure, la voix subliminale de l'être, celle qui explique l'homme à l'homme et résout aussi clairement qu'on peut le faire le théorème de la destinée.
C'est pour cette jeunesse de demain que j'écris ces pages ; je les dédie aux « initiés » et aux« avertis », à ceux qui, selon la parole du Maître, ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
Revenons donc à la loi circulaire de la vie et de la destinée, c'est-à-dire à la doctrine de la réincarnation.
Nous en résumerons brièvement l'exposé scientifique, car notre but n'est point ici de faire un travail dogmatique, mais uniquement de nous abandonner à des effusions platoniciennes sur la vie, ses phases, sur la destinée
et sur la mort qui la termine apparemment, pour lui permettre de reprendre son cours.
La naissance. — L'union de l'âme et du corps commence à la conception et n'est complète qu'au moment de la naissance. C'est l'enveloppe fluidique qui attache l'esprit au germe ; cette union va en se resserrant toujours davantage, jusqu'au moment où elle est complète, c'est-à-dire quand l'enfant voit le jour. Dans l'intervalle de la conception à la naissance, les facultés de l'âme sont peu à peu annihilées par le pouvoir toujours croissant de la force vitale reçue des générateurs, qui diminue le mouvement vibratoire du périsprit jusqu'au moment où l'esprit de l'enfant devient tout à fait inconscient. Cette diminution vibratoire du mouvement fluidique entraîne la perte du souvenir des vies antérieures dont nous allons parler bientôt.
L'esprit de l'enfant sommeille donc dans son enveloppe matérielle, et à mesure que le moment de la naissauce approche, ses idées s'effacent, ainsi que la connaissance du passé, dont il n'a plus conscience lorsqu'il est parvenu à la lumière du jour. Ce sera seulement quand, par la dématérialisation finale ou par les influences profondes de l'extériorisation dans l'hypnose, Tàme reprendra son mouve-
ment vibratoire, qu'elle retrouvera son passé et le monde endoj^mi de ses souvenirs. Voilà la vraie genèse de la vie humaine. Les acquis du passé sont latents dans chaque âme ; les facultés ne sont pas détruites ; elles ont leurs racines dans Tinconscient et sont d'autant plus apparentes qu'elles ont progressé davantage antérieurementet capitalisé plusde connaissances, d'impressions, d'images, de savoir et d'expérience. C'est ce qui constitue « le caractère » de chaque individu vivant et lui donne les aptitudes originelles proportionnées à leur degré d'évolution.
L'enfant ne tient donc de ses parents qu'une chose: la force vitale, à laquelle il faut ajouter certains éléments héréditaires. Au moment de son incarnation, le périsprit s'unit, molécule à molécule, à la matière du germe. Dans ce germe, qui doit constituer plus tard l'individu, réside une puissance initiale qui résulte de lïi somme des éléments de vie du père et de la mère, au moment de la génération. Ce germe renferme une énergie potentielle plus ou moins grande qui, en se transformant en énergie active pendant la durée totale de la vie, détermine le degré de longévité de l'être.
C'est donc sous l'influence de cette force vitale émanée des générateurs, qui eux-mêmes la tiennent des ancêtres, que le périsprit développe ses propriétés fonctionnelles. Ainsi, le double fluidique reproduit sous forme de
mouvements la trace ineffaçable de tous les états de l'àme depuis sa première naissance ; J'autre part, le germe matériel reçoit l'empreinte de tous les états successifs du périsprit : il y a là un parallélisme vital absolument logique et harmonieux. Le périsprit devient ainsi le régulateur et le support de l'énergie vitale modifiée par Thé redite. C'est par là que se forme le type individuel de chacun de nous. Il n'est autre que le « médiateur plastique » du philosophe écossais Woodsworth, le réseau fluidique permanent à travers lequel passe le torrent de matière fluente qui détruit et reconstruit incessamment l'organisme vivant.
C'est Farmature invisible qui soutient intérieurement la statue humaine.
Le périsprit est le principe d'identité physique et morale qui maintient, indéfectible, au milieu des vicissitudes de l'être mobile et changeant, le principe du ?noi conscient. La mémoire qui nous garde la certitude intime de notre identité personnelle est le rayonnement réflexe de ce périsprit.
Telle est l'origine de notre vie.
En réalité, nous sommes uniquement fils de nous-mêmes. Les faits sont là pour confirmer cette assertion. Les philosophes du dix-huitième siècle, avec leur système de l'âme comparée à une table rase sur laquelle rien n'est écrit encore, se sont donc trompés. Les docteurs du générationisme seraient plus près de
la vérité ; cependant, ils ont exagéré la portée de leur doctrine, ainsi que ses conclusions.
Chaque incarnation périspritale apporte sans î doute des modalités nouvelles dans l'âme de l'enfant qui réédite sa vie, mais elle trouve déjà son terrain cultivé pour cela. Platon avait raison quand il disait: « Apprendre, c'est se souvenir. »
Ainsi s'expliquent les phénomènes illustres et la physiologie des grands génies dont parle l'histoire : la science dominante de Pic de la Mirandole ; l'intuition de Pascal, reconstituant à treize ans les théorèmes d'Euclide, et Mozart, composant à l'âge de douze ans une de se» œuvres les plus célèbres.
Toutefois, il peut arriver, par contre, que les lois de l'hérédité entravent la manifestation du génie, car l'esprit façonne son corps, mais il ne peut se servir que des éléments mis à sa disposition par cette hérédité.
Ce que nous venons de dire suffit pour le moment à justifier scientifiquement la doctrine lumineuse des vies successives.
Nous répondrons en peu de mots à l'objec tion de ceux qui ne cessent de redire que si nos vies étaient multiples, nous en conserverions au moins un vague souvenir.
On a vu plus haut comment et pourquoi se perd, au moment de la naissance, la mémoire de notre passé. Cette éclipse partielle et momentanée de nos existences antérieures est
absolument nécessaire pour conserver intacte ici-bas notre pleine liberté. Si nous nous souvenions trop facilement, il y aurait confusion dans l'ordre logique et fatal de la destinée ; et le Maître n'a-t-il pas dit dans son Evangile : (( Malheur à celui qui, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière. »
Pour tracer un sillon droit et sûr, il faut porter ses regards en avant et fixer uniquement l'avenir. Cependant l'oblitération du passé n'est ni absolue, ni définitive. Le périsprit, qui a enregistré toutes nos connaissances, toutes nos sensations, tous nos actes, se réveille ; sous TinQuence de l'hypnotisme, les voix profondes du passé se font entendre. Nous ressemblons aux arbres millénaires de nos forêts. Leurs années sont inscrites dans les cercles concentriques de leur écorce séculaire ; ainsi chaque âge de nos existences successives laisse une zone inaltérable sur le périsprit, qui retrace fidèlement les nuances les plus imperceptibles de notre passé et les actes les plus apparemment effacés de notre vie mentale et de notre conscience.
Mais c'est surtout à l'heure de la mort que le périsprit, sur le point de se dégager, sent se réveiller dans la mémoire les visions assoupies des existences passées. L'expérience de chaque jour l'atteste. Nous avons entendu dire par un médecin de nos amis que dans sa jeunesse, étant sur le point de se noyer, au moment où
commençait l'asphyxie, tous les tableaux de sa vie se sont déroulés devant sa pensée en succession rétrograde^ avec des détails précis et accompagnés d'un sentiment de bien ou de mal sur chacun des actes de sa vie entière. C'était le jugement spirituel qui commençait. Ce jugement, on le sait, n'est autre que le bilan instantané de notre conscience, qui fait que nous prononçons vis-à-vis de nous-mêmes île verdict qui fixe notre sort dans le inonde nouveau où nous rentrons.
Maintenant que nous connaissons la loi de l'existence, la doctrine scientifique de l'incarnation, il nous sera plus facile de comprendre les vicissitudes de notre voyage terrestre, les âges par lesquels nous passons et le rôle que chaque étape de la vie humaine vient jouer dans l'économie harmonieuse de son ensemble. Ainsi la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse nous apparaîtront sous leur véritable aspect ; à cette haute lumière du spiritualisme, nous saurons mieux les apprécier et les comprendre. Mourir pour revivre, revivre pour mourir et pour vivre encore, telle est la loi unique et universelle. La naissance et la mort ne sont donc que les portiques lumineux ou obscurs sous lesquels il nous faut passer pour entrer dans le temple de notre destinée.
Chose étrange ! cette science profonde de l'origine des choses, cette genèse de l'être, cette loi du destin, l'antiquité les connaissait,
les comprenait infininient mieux que nous. Ce que nous commençons à peine de rétablir et de prouver scientifiquement, la Grèce, l'Egypte, l'Orient le savaient par voie d'intuition et d'initiation.
C'était le fond des mystères isiaques et de ceux d'Eleusis, sorte de représentation dramatique de la réincarnation des âmes, de leur entrée dans le Hadès, de leur épuration et de leur transmigration successives. Ces fêtes duraient trois jours et traduisaient dans une trilogie émouvante tout le mystère de ce monde et celui de l'au-delà. A l'issue de ces initiations solennelles, les sages étaient sacrés pour toute la vie, et les peuples à qui l'on ne servait que la symbolique et l'hiéroglyphe de ces vérités ésotériques les pressentaient sous l'écorce du symbole et gardaient ainsi le vrai sens de la vie. Aujourd'hui, ce sens, nous l'avons perdu. Le christianisme primitif, celui de Jésus et des apôtres, le possédait encore. A partir du jour où l'esprit grec, dans sa subtilité, a créé la Théologie^ le sens ésotérique a disparu et la vertu secrète des rites hiératiques s'est évaporée comme la vertu d'un sel affadi. La scolastique a étouffé la première révélation sous ses montagnes de syllogismes et d'argumentations spécieuses et sophistiquées.
La mythologie païenne avait, au plus haut degré, l'intelligence des origines et la notion de la genèse vitale. Sous la forme de mythes
poétiquestranspiraitla vérité initiatiquecomme sous Técorce de l'arbre se révèle la sève de vie.
C'est à la lumière du spiritualisme que je veux étudier les diverses phases de la vie humaine, en les rattachant et les comparant aux saisons alternées qui se succèdent dans le temps.
Gomme Maurice de Guérin, cet averti, cet initié, mort jeune ainsi que tous ceux qui « sont aimés des dieux », nous voudrions pouvoir, nous aussi, « pénétrer les éléments intérieurs des choses, remonter les rayons des étoiles, et le courant des fleuves, et celui de la vie, jusqu'au sein des mystères de leur génération ; être admis enfin, par la grande nature, au plus retiré de ses divines demeures, c'est-à-dire au point de départ de la vie universelle. Là, nous surprendrions certainement la cause première du mouvement et nous entendrions le premier chant des êtres dans leur matinale fraîcheur ».
Ges dons intuitifs sont, chez certains hommes, une des formes les plus hautes de la médiumnité, car on peut dire que la médiumnité, une dans son principe et multiforme dans ses manifestations, est la véritable initiation intime, la langue mystérieuse que le monde supérieur fait entendre à l'âme et à la pensée de ceux qu'il a élus pour ses correspondants ici-bas.
Méditons donc, à cette lumière et dans ces dispositions, sur le mystère de la vie humaine et sur les harmonies secrètes qui président à ses phases successives et aux différents âges, véritables saisons de l'âme, qui donnent, chacune à son tour, leurs fleurs, leurs fruits.
Les poètes ont chanté la jeunesse avec l'opulence de ses dons, l'éclat de ses couleurs, les élans de sa force, le charme de sa grâce et de sa beauté...
« La jeunesse est semblable aux forêts, dit encore Maurice de Guérin, dans son immortel Centaure, aux forêts verdoyantes, tourmentées par les vents ; elle agite de tous côtés les riches présents de la vie ; toujours quelque profond murmure bruit dans son feuillage. »
L'image est belle, belle surtout de justesse et de vérité.
Ce qui caractérise la jeunesse, c'est l'opulence, le trop-plein de vie, la surabondance des choses, l'élan vers l'avenir. Le dévouement, le besoin d'aimer, de se communiquer, caractérise cette période de la vie où l'âme, nouvellement attachée à un corps dont les éléments sont neufs et puissants, se sent capable d'entreprendre une vaste carrière et se promet de longs espoirs.
La jeunesse a une importance capitale, parce qu'elle est la première orientation vers la destinée. Chez elle, l'oubli du passé est total ; il n'existe plus et toutes ses puissances sont tour-
nées vers Tavenir. Voilà pourquoi tous les moralistes, tous les éducateurs ont concentré leur expérience et leurs efforts sur cette préface de la vie humaine, d'où dépendra le livre tout entier. « L'espoir de la moisson est dans la semence, » disait Leibnitz ; la promesse des fruits est également contenue dans le sourire des fleurs.
Le christianisme monacal et médiéval a complètement faussé la notion de la vie etde l'éducation. En préconisaat la laideur physique et le mépris du corps, il n'a pas compris que Pâme façonne son corps, comme Dieu forme l'âme, et que le corps doit porter la signature de tous les deux, laquelle ne peut et ne doit être que la signature de la Beauté. Tant que notre siècle ou le siècle qui suivra n'aura pas corrigé cette erreur, il n'aura rien fait pour le véritable progrès du monde. Embellissez les corps si vous voulez assainir lésâmes et aplanir la voie de la destinée. N'oubliez pas, ô éducateurs futurs des peuples, que la laideur est un élément morbide.
Il faut donc refaire complètement l'éducation de la jeunesse, si l'on veut accélérer les victoires et les progrès du siècle à venir. Il faut que tout autour d'elle, hommes et choses, arts, sciences, littérature, tout lui parle de grandeur, de noblesse, de force, de gloire, de beauté.
Lorsque la jeunesse antique allait concourir
annuellement aux fêtes glorieuses d'Olympie, dès qu'elle avait mis pied dans la cité célèbre, elle était saisie par la magie fasciuatrice de la Beauté. Les édifices, avec leur impeccable symétrie, le Forum, avec ses superbes statues (]ui représentaient tantôt la beauté d'Hercule et tantôt celle d'Apollon, le concours religieux du peuple, la majesté des temples, l'harmonieuse organisation de la fête, les couronnes de myrte et de laurier qui respiraient déjà Torgueil de la victoire, tout criait aux jeunes éphèbes accourus des extrémités de TAttique pour lutter dans le stade : « 0 jeunes hommes^ soyez beaux, soyez grands, soyez heureux, soyez forts ! » Un peu plus loin, dans le sanctuaire d'Olympie, le Jupiter de Phidias, rayonnant d'immortelle beauté, consacrait, par son geste divin, cette leçon solennelle et harmonieuse des choses.
11 faut ressusciter cette discipline de l'antiquité sacrée, si nous voulons refaire la jeunesse et la force de l'humanité.
Tout repose aujourd'hui sur la science officielle comme méthode, sur la démocratie comme principe social. Voilà précisément que toutes les deux sont menacées. La science matérialiste s'évanouit dans la dissection et l'analyse ; elle décompose au lieu de créer et dissèque au lieu d'agir. D'autre part, la démocratie, dans ses œuvres vives, porte déjà des germes de décadence. Elle préconise la médio-
crité en tous genres ; elle proscrit le génie et se défie de la force, et le vingtième siècle a commencé sur ce bilan intellectuel et moral, impuissant et douloureux. L'erreur a été de prendre la science pour un idéal et la démocratie pour une fin, alors que toutes les deux ne sont que des moyens.
Lajeuiiesse de demain devra vigoureusement réagir contre ces deux idolâtries — celle d'aujourd'hui commence déjà. — Il est parmi nos jeunes gens quelques esprits d'élite, des initiés, des avertis delà première heure qui frayent la route et préparent l'exode et la marche de l'esprit vers l'avenir. Ce sont les spiritualistes de bon aloi, ceux qui savent que là où souffle l'Esprit est la vraie liberté. Ce sera la devise de la légion nouvelle, c'est-à-dire la jeunesse libre, affranchie de l'entrave des fausses disciplines, la jeunesse qui s'interroge et s'ausculte elle-même, qui entend ses voix intimes et cherche à comprendre sa destinée en étudiant le mystère et la loi de l'évolution.
Ce sera le règne « de l'Esprit », vers lequel aspirent les âmes amantes des hauteurs. Certes, le but est loin d'être atteint encore ; il faudra pulvériser bien des idoles dont le socle est rebelle au marteau du démolisseur ; néanmoins, tout nous oriente vers ce terme entrevu parles penseurs, au delà des horizons de notre âge; une force nous y pousse comme un vent du large pousse un esquif, et nous espérons, avant
de mourir, pouvoir saluer de loin la terre promise que le soleil futur illuminera de sa gloire matinale et de ses fécondes clartés.
L'Age jnùr est, en réalité, Tâge d'or de la vie, car c'est l'époque de la moisson, le messidor où. la maturation s'opère dans le cœur, dans l'esprit, dans Tètre tout entier. Les exubérances de la jeunesse se sont éclaircies comme les allées, comme les clairières que le bûcheron a tracées dans l'opulence de la foret. Les illusions, les rêves brillants, se sont évanouis. Sous la brume dorée qui recouvrait autrefois les choses, on voit apparaître les lignes graves, les foimes austères de la réalité. Ceux qui nous entourent n'ont plus au front l'auréole poétique que notre imagination créatrice leur avait mise, l'amour lui-même nous a révélé quelques-unes de ses défaillances, peut-être même des trahisons; enfin, la vertu nous a prouvé qu'elle n'est parfois qu'un mot. A cette période de la vie, un grand danger menace la plupart des hommes : c'est le scepticisme. Malheur à celui qui se laisse envahir par cette larve malsaine qui neutralise toutes les forces de la maturité ! C'est alors, au contraire, qu'il faut se ressaisir et réveiller en soi le saint enthousiasme de la jeunesse. Heureux les hommes dont le cœur a gardé la foi des premiers jours !
Sans doute, l'âge miir est moins poétique, moins printanier que l'adolescence ; les fleurs sont tombées avec leur coloris et leur parfum, mais les fruits commencent à paraître aux extrémités de l'âme comme aux branches d'un arbre.
Dans la jeunesse, on se sent grandir ; dans le milieu de la vie, on se sent mûrir et c'est l'une des plus nobles et des plus productives étapes de l'évolution humaine. L'âge mûr est, par excellence, la période de plénitude ; c'est le fleuve qui coule à pleins bords et verse dans la prairie la richesse et la fécondité.
Chez les âmes évoluées, riches du capital accumulé dans les vies antérieures, les grandes œuvres s'écrivent ou s'ébauchent dans la jeunesse ; le génie est adolescent, si l'on peut s'exprimer de la sorte. La plupart des grands hommes de l'histoire ont senti dès leur première jeunesse monter à l'horizon delà pensée l'étoile qui devait un jour illuminer leur gloire et leur immortalité. Christophe Colomb était encore enfant quand le hantaient les visions du nouveau-monde ; Raphaël était immortel avant d'avoir atteint la seconde jeunesse. Milton avait douze ans quand germa dans sa pensée la première làée au Paradis perdu. Mais, pour la majorité des hommes, — car le génie est l'exception, — le talent seul est la règle ordinaire. C'est dans la maturité de la vie, au mi-
lieu de la forêt, comme s'exprime le Dante, que se réalisent les grandes pensées comme les grandes œuvres. Aussi, l'art de la vie consistet-il à préparer l'âge mûr comme le laboureur prépare en hâte la moisson.
11 faudrait pouvoir faire durer longtemps, très longtemps, cette période médiévale de notre existence où la vie périspritale bat son plein, possède toute sa puissance radiante et vibratoire; et pour cela, il faut lui conserver le plus longtemps possible un aliment essentiel d'action et de travail : un sang pur, un système nerveux discipliné, un corps vigoureux et sain : ce înens sana in corpore sano dont parle le sage et qui n'est que l'équilibre parfait de la vie physique, intellectuelle et morale.
On comprend alors combien l'harmonie et l'ordre de l'être humain sont choses difficiles à organiser et à conquérir. Que de jeunesses brillantes et pleines de promesses sont tombées en avril comme des fleurs !
Le grand ennemi de l'âge mûr, comme de la vie entière, c'est l'égoïsme. L'homme se diminue, se tue par le besoin de jouir. Les passions charnelles et cérébrales brûlent l'homme par les deux bouts, si l'on peut ainsi dire: elles vident la moelle du cerveau et du cœur. Le sang ne se rajeunit pas assez vite pour retarder la vieillesse ; et c'est ainsi que, plus vite qu'elle ne le doit, arrive la mort. Il faut donc se donner pour pouvoir se reprendre — le sa-
crifice est un élément conservateur, et celui, dit le Maître, qui met trop de soin à garder sa rie la compromet par là même et la perd — : (( Il n'y a personne qui vive aussi longtemps sur la terre que celui qui est toujours prêt à mourir. » « Ils t'appellent, tu fuis, dit le poète à la mort; je veux vivre, tu viens I »
L'âge mûr est l'été de notre existence terrestre ; comme la saison brûlante, il est fait d'ardeurs, il est plein de lumière ; le lever du jour y est matinée ; le coucher du soleil, radieux, et les nuits, éclairées somptueusement par les étoiles. On s'y sent heureux de vivre, on a conscience de sa force et l'on sait s'en servir. C'est alors que l'homme atteint physiquement et moralement le point culminant de la Beauté. Car il y a une beauté de l'âge mûr; et c'est la vraie. L'une de nos erreurs, c'est de croire que la seule beauté de la jeunesse est maîtresse de la vie ; il manque pourtant à celleci son élément principal, qui est la force, résultante de l'équilibre général et harmonieux de l'être.
L'âge mûr est l'âge de la victoire ; l'adolescence révèle la rose et le myrte, la maturité de la vie se réserve les lauriers. Le travail, l'inspiration, l'amour se réunissent pour lui tresser leurs couronnes: c'est l'heure solennelle où les trophées viennent se ranger à ses pieds. Toutes les divinités favorables lui sourient et le secondent; la Fortune virile et le Génie tu-
télaire de la patrie rinvilent à sacrifier sur leurs autels.
La vieillesse est l'automne de la vie ; sur son dernier déclin, elle en est l'hiver. Rien qu'à prononcer ce mot de vieillesse, on sent déjà le froid qui monte au cœur ; la vieillesse, selon l'estimation commune des hommes, c'est la décrépitude, la ruine ; elle récapitule toutes les tristesses, tous les maux, toutes les douleurs de la vie ; c'est le prélude mélancolique et désolé du final adieu.
II y a là une grave erreur. D'abord, en règle générale, aucune phase de la vie humaine n'est entièrement déshéritée des dons de la nature, encore moins des bénédictions de Dieu. Pourquoi la dernière étape de notre existence, celle qui précède immédiatement le couronnement de la destinée, serait-elle plus désolée que les autres? Ce serait là une contradiction — et il ne saurait y en avoir dans l'œuvre divine — tout y est harmonie, comme dans la vivante composition d'un impeccable concert. Au contraire, la vieillesse est belle, elle est grande, elle est sainte ; et nous allons l'étudier un instant, a la lumière pure et sereine du spiritualisme.
Gicéron a écrit un éloquent traité de la vieillesse. Sans doute, nous retrouvons dans
ces pages célèbres quelque chose du génie harmonieux de ce grand homme ; néanmoins, c'est une œuvre purement philosophique et qui ne contient que des vues froides, une résignation stérile, et de pures abstractions.
C'est à un autre point de vue qu'il faut se placer, pour comprendre et pour admirer cette péroraison auguste de l'existence terrestre.
La vieillesse récapitule tout le livre de la vie, elle résume les dons des autres époques de Texistence, sans en avoir les illusions, ni les passions, ni les erreurs. Le vieillard a vu le néant de tout ce qu'il quitte; il a entrevu la certitude de tout ce qui va venir, c'est un voyant. Il sait, il croit, il voit, il attend. Autour de son front, couronné d'une blanche chevelure comme de la bandelette hiératique des anciens pontifes, il plane une majesté toute sacerdotale. A défaut des rois, chez certains peuples, c'étaient les Anciens qui gouvernaient.
La vieillesse est encore, et malgré tout, une des beautés de la vie, et certainement une de ses harmonies les plus hautes.
On dit souvent: quel beau vieillard! Si la vieillessen'avaitpas son esthétique particulière, pourquoi cette exclamation?
Toutefois, il ne faut pas oublier qu'à notre époque « il y a, comme le disait déjà Chateaubriand, beaucoup de vieux — ce qui n'est pas la même chose — et peu de vieillards ». Le vieillard, on effet, est bon; il est indulgent, il
aime et encourage la jeunesse, son cœur, à lui, n'a point vieilli, tandis que les vieux sont jaloux, malveillants et sévères ; et si nos jeunes générations n'ont plus pour les aïeux le culte d'autrefois, n'est-ce pas, précisément, parce que les vieux ont perdu la haute sérénité, la bienveillance aimable qui faisait jadis la poésie des antiques foyers? La vieillesse est sainte, elle est pure comme la première enfance ; c'est par cela qu'elle rapproche de Dieu et qu'elle voit plus clair et plus loin dans les profondeurs de l'infini.
Elle est, en réalité, un commencement de dématérialisation. L'insomnie, qui est la caractéristique ordinaire de cet âge, en est la preuve matérielle. La vieillesse ressemble à une veille prolongée, la veille deTéternité, et le vieillard est comme la sentinelle avancée sur l'extrême frontière de la vie ; il a déjà un pied dans la terre promise et voit l'autre rive et le second versant de la destinée. De là ces « absences étranges », ces distractions prolongées, que l'on prend pour un affaiblissement mental et qui ne sont, en réalité, que des explorations momentanées dans l'au-delà, c'est-à-dire des phénomènes d'expatriation passagère. Voilà ce que l'on ne comprend pas toujours. La vieillesse, a-t-on dit souvent: c'est le soir de la vie, c'est la nuit. Le soir de la vie, c'est vrai ; mais il y a de si beaux soirs et des couchers de soleil qui ont des reflets d'apothéose I C'est la nuit: c'est
encore vrai, mais la nuit est si belle avec sa parure de constellations ! Comme la nuit, la vieillesse a ses voies lactées, ses routes blanches et lumineuses, reflet splendide d'une longue vie pleine de vertu, de bonté et d'honneur !
La vieillesse est visitée par les esprits de l'invisible; elle a des illuminations instinctives; un don merveilleux de divination et de prophétie ; elle est la médiumnité permanente et ses oracles sont l'écho de la voix de Dieu. Voilà pourquoi les bénédictions du vieillard sont deux fois saintes; on doit garder dans son cœur les derniers accents du vieillard qui meurt, comme l'écho lointain d'une voix aimée de Dieu et respectée des hommes.
La vieillesse, lorsqu'elle est digne et pure, ressemble au neuvième livre de la sybille qui, à lui seul, vaut le prix de tous les autres, parce qu'il les récapitule et qu'en résumant toute la destinée humaine, il annule les autres livres.
Poursuivons notre méditation sur la vieillesse, et étudions le travail intérieur qui s'accomplit en elle. « De toutes les histoires, at-on dit, la plus belle, est celle des âmes. » Et cela est vrai. Il est beau de pénétrer dans ce monde intérieur et d'y surprendre les lois de la pensée, les mouvements secrets de l'amour.
L'âme du vieillard est une crypte mystérieuse, éclairée par l'aube initiale du soleil de
l'autre monde. De nième que les initiations antiques s'accomplissaient dans les salles profondes des Pyramides, loin du regard et du bruit des mortels distraits et inconscients, c'est, pareillement, dans la crypte souterraine de la vieillesse que s'accomplissent les initiations sacrées qui préludent aux révélations de la mort.
Les transformations, ou plutôt les transfigurations opérées dans les facultés de l'àme par la vieillesse sont admirables. Ce travail intérieur se résume dans un seal mot: la simplicité. La vieillesse est éminemment simplificatrice de toutes choses. Elle simplifie d'abord le côté matériel de la vie; elle supprime tous les besoins factices, les mille nécessités artificielles que la jeunesse et l'âge mur nous avaient créées, et qui avaient fait de notre existence compliquée un véritable esclavage, une servitude, une tyrannie. Nous l'avons dit plus haut: c'est un commencement de spiritualisation.
Le même travail de simplification s'accomplit dans rintelligence. Les choses acquises deviennent plus transparentes ; au fond de chaque mot on trouve l'idée ; au fond de chaque idée on entrevoit Dieu.
Le vieillard a une faculté précieuse : celle d'oublier. Tout ce qui a été futile, inutile dans sa vie, s'efface ; il ne garde dans sa mémoire, comme au fond d'un creuset, que ce qui a été substantiel.
2^ LA GRANDE ÉNHiME
Le front du vieillard n'a plus rien de l'attitude fière et provocatrice de la jeunesse et de l'âge viril; il se penche sous le poids de la pensée comme Tépi mûr.
Le vieillard courbe la tête et l'incline sur son cœur. Il s'applique à convertir en amour tout ce qui reste en lui de facultés, de vigueur et de souvenirs. La vieillesse n'est donc pas une décadence : elle est réellement un progrès ; une marche en avant vers le terme : à ce titre, c'est une des bénédictions du Ciel.
La vieillesse est la préface de la mort ; c'est ce qui la rend sainte comme la veille solennelle que faisaient les Initiés antiques avant de soulever le voile qui recouvrait les mystères. La mort est donc une initiation.
Toutes les religions, toutes les philosophies ont tenté d'expliquer la mort; bien peu lui ont conservé son véritable caractère. Le christianisme l'a divinisée ; ses saints l'ont regardée noblement en face, ses poètes l'ont chantée comme une délivrance. Cependant, les saints du catholicisme n'ont vu en elle que l'exonération des servitudes de la chair, la rançon du péché, et, à cause de cela même, les rites funéraires de la liturgie catholique répandent une sorte de terreur sur cette péroraison, pourtant si naturelle, de l'existence terrestre.
La morl est simplement une seconde naissance ; on quitte ce monde de la même manière fju'on y est entré, selon Tordre de la même loi.
Quelque temps avant la mort, un travail silencieux s'accomplit. La dématérialisation est déjà commencée. A certains signes, on pourrait la constater, si ceux qui entourent le mourant n'étaient pas distraits par les choses du dehors. La maladie joue ici un rôle considérable. Elle achève en quelques mois, en quelques semaines, en quelques jours peutêtre, ce que le lent travail de l'âge avait préparé : c'est l'œuvre de « dissolution » dont parle l'apôtre Paul. Ce mot de « dissolution » est très significatif ; il indique nettement que l'organisme se désagrège et que le périsprit se « délie y) du reste de la chair dont il était enveloppé.
Que se passe-t-il à ce moment suprême que toutes les langues appellent « l'agonie », c'està-dire le dernier combat? On le pressent, on le devine. Un grand poète mourant traduisit cet instant solennel par ce vers :
C'est ici le combat du jour et de la nuit.
En effet, l'âme est entrée dans un état crépusculaire; elle est sur la limite extrême, sur la frontière des deux mondes et visitée par les visions initiales de celui dans lequel elle va entrer. Le monde qu'elle quitte lui envoie les
fantômes du souvenir, et tout un cortège d'Esprits lui arrive du côté de l'aurore.
On ne meurt jamais seul, de mênie qu'on ne naît jamais seul. Les invisibles qui l'ont connu, aimé, assisté ici-bas viennent aider le mourant à se débarrasser des dernières chaînes de la captivité terrestre.
A celte heure solennelle, les facultés s'agrandissent, l'âme, à moitié dégagée, se dilate ; elle commence à rentrer dans son atmosphère naturelle, à reprendre sa vie vibratoire normale, et c'est pour cela qu'à cet instant il se révèle chez quelques mourants des phénomènes curieux de médiumnité. La Bible est pleine de ces révélations suprêmes. La mort du patriarche Jacob est le type accompli de la dématérialisation et de ses lois. Ses douze fils sont réunis autour de sa couche, comme une vivante couronne funéraire. Le vieillard se recueille, et après avoir récapitulé son passé, ses souvenirs, il prophétise à chacun d'eux l'avenir de sa famille et de sa race. Sa vue s'étend plus loin encore : il aperçoit à l'extrémité des temps celui qui doit un jour récapituler toute la médiumnité séculaire du vieil Israël : le Messie, et il le montre comme le dernier rejeton de sa race, celui qui résumera toute la gloire de la postérité de Jacob. Aucun pharaon, dans son orgueil, ne mourut avec autant de grandeur que ce vieillard obscur et ignoré quie.\pirait dans un coin de la terre deGessen.
Revenons à l'acte même de la mort. La dématérialisation s'est accomplie, le périspriL se dégage de l'enveloppe charnelle, qui vit encore quelques heures, quelques jours peutêtre, d'une vie purement végétative. Ainsi les états successifs de la personnalité humaine se déroulent dans l'ordre inverse de celui qui a présidé à la naissance. La vie végétative qui avait commencé dans le sein maternel s'éteint cette fois-ci, la dernière ; la vie intellectuelle et la vie sensitive sont les deux premiers départs.
Que se passe-t-il alors ? L'Esprit, c'est-à-dire l'âme et son enveloppe fluidique. et, par consé quent, le moi^ emporte la dernière impression morale et ph3'sique qui l'a frappé sur la terre ; il la garde un temps plus ou moins prolongé, selon son degré d'évolution. C'est pourquoi il importe d'entourer l'agonie des mourants de paroles douces et saintes, de pensées élevées, car ce sont ces derniers bruits, ces derniers gestes, ces ultimes images qui s'impriment sur les feuillets du livre subliminal de la conscience ; c'est la dernière ligne que lira le mort dès son entrée dansTau-delà, ou plutôt dès qu'il aura conscience de son nouveau mode d'être.
La mort est donc, en réalité, un passage ; c'est une transition et une translation. Si nous devions empruntera la vie moderne une image, nous la comparerions volontiers à un lunuel.
En effet, l'âme avance dans le défilé de la mort plus ou moins lentement, selon son degré de dématérialisation et de spiritualité.
Les âmes supérieures, qui ont toujours vécu dans les hautes sphères de la pensée et de la vertu, traversent cette obscurité avec la rapidité de l'express qui débouche en un instant dans la pleine lumière de la vallée ; mais c'est le privilège d'un petit nombre d'esprits évolués : ce sont les élus et les sages.
Nous ne parlerons pas ici des criminels, des êtres animalisés, aux instincts grossiers, qui ont vécu ou plutôt végété toute une existence dans les bas-fonds du vice ou dans le cloaque du crime. Pour ceux-ci, c'est la nuit, et la nuit pleine de hideux cauchemars. Nous avons peine, cependant, à croire que les frontières de l'audelà et le passage du temps à la vie erratique soient peuplés de ces êtres effrayants que les occultistes nomment des élémentals. Il ne faut voir là que des symboles et des images, reflets des passions, des vices, des crimes que les pervers ont commis ici-bas. N'envisageons ici que les vies ordinaires, les existences qui suivent tranquillement les phases logiques de leur destinée. C'est la condition commune de la plupart des mortels.
L'âme est entrée dans la sombre galerie : elle y demeure dans l'obscurité ou plutôt dans une pénombre proche de la lumière. C'est le crépuscule de Tau-delà. Les poètes ont très heu-
LA LOI CIRCULAIRE 21d
reusement rendu cet état et décrit ce demijour, ce clair-obscur du monde extra-terrestre.
Ici, les analogies entre la naissance etlamort sont frappantes. L'enfant reste plusieurs semaines avant de fixer la lumière et de prendre conscience de ce qui l'entoure. Ses yeux ne sont pas encore dessillés, pas plus que la radiation de sa pensée.
Ainsi, le nouTeau-né au monde invisible demeure, lui aussi, quelque temps avant de prendre conscience de sa modalité d'être et de sa destinée. Il entend à la fois les murmures lointains ou proches des deux mondes : il entrevoit des mouvements et des gestes qu'il ne saurait préciser ni définir. Entré à moitié dans la quatrième dimension, il perd la notion précise de la troisième, dans laquelle il avait jusque-là toujours évolué. Il ne se rend plus compte ni de la quantité, ni du nombre, ni de l'espace, ni du temps, puisque ses sens qui, comme autant d'instruments d'optique, lui aidaient à calculer, à mesurer et à peser, se sont refermés tout d'un coup comme une porte à jamais condamnée. Quel état étrange que celui de cette âme qui tâtonne, comme l'aveugle, sur le chemin de l'audelà! et cependant cet état est réel.
A ce moment les influences magnétiques de la prière, du souvenir, de l'amour peuvent jouer un rôle considérable et hâter l'avènement des clartés révélatrices qui vont illuminer cette
conscience encore endormie, cette âme « en peine » de sa destinée. La prière, dans ce cas, est une véritable évocation ; c'est le cri d'appel à l'âme indécise et flottante. Voilà pourquoi l'oubli des morts, la négligence de leur culte sont coupables et nous méritent plus tard des oublis semblables.
Toutefois, cette période de transition, cette halte dans le tunnel de la mort sont absolument nécessaires, comme préparation à la vision de lumière qui doit succéder à l'obscurité. Il faut que les sens psychiques se proportionnent graduellement au nouveau foyer qui va les éclairer. Un passage subit, sans transition aucune, de cette vie à l'autre, serait un éblouissement qui produirait un trouble prolongé. Natura non facil saltus^ dit le grand Linné ; cette loi régit pareillement les étapes progressives du dégagement spirituel.
Il faut que la vision de l'âme s'agrandisse, que l'oiseau de nuit, qui ne peut fixer le lever de l'aurore, affermisse sa prunelle et puisse, comme l'aigle, regarder en face le soleil, d'un œil intrépide. Ce travail de préparation s'accomplit progressivement, durant la halte plus ou moins prolongée dans le tunnel qui précède la vie erratique proprement dite ; peu à peu la lumière se fait ; d'abord très pâle, comme l'aube initiale qui se lève sur la crête des monts ; puis, à l'aube succède l'aurore ; cette fois-ci, l'âme entrevoit le monde nouveau
qu'elle habite ; elle se lit et se comprend, grâce à une lumière subtile qui la pénètre dans toute son essence.
Graduellement, toute sa destinée, avec ses vies antérieures et surtout avec la notion con" sciente et réflexe de la dernière, va se révéler comme dans un cliché cinématographique vibratoire etanimé. L'esprit, alors, comprend ce qu'il est, où il est, ce qu'il vaut.
Les âmes vont d'un instinct infaillible dans la sphère proportionnée à leur degré d'évolution, à leur faculté d'illumination, à leur aptitude actuelle de perfectibilité. Les affinités fluidiques les conduisent, comme une brise douce, mais impérieuse, qui pousse une nacelle, vers d'autres âmes similaires, avec lesquelles elles vont s'unir dans une sorte d'amitié, de parenté magnétique; et ainsi la vie, une vie vraiment sociale, mais d'un degré supérieur, se reconstitue absolument comme autrefois icibas, car l'âme humaine ne saurait renoncer à sa nature. Sa structure intime, sa faculté de rayonnement lui imposent la société qu'elle mérite. ^
Dans l'au-delà se reforment les familles, les groupes d'âmes, les cercles d'esprits, selon les lois de l'affinité et de la sympathie.
Le purgatoire est visité par les anges, disent les mystiques théologiens. Le monde erratique est visité, dirigé, harmonisé par les Esprits supérieurs, dirons-nous.
Ici-bas, parmi les élus du génie, de la sain-
teté et de la gloire, il y a eu et il y aura toujours des initiateurs. Ce sont des prédestinés, des missionnaires, qui ont reçu pour tâche de faire avancer le monde dans la vérité et dans la justice, au prix de leurs efforts, de leurs larmes et quelquefois de leur sang.
Les hautes missions de l'âme ne cessent jamais. Les Esprits sublimes, qui ont instruit et amélioré leurs semblables sur la terre, continuent dans un monde supérieur, dans un cadre plus vaste, leur apostolat de lumière et leur rédemption d'amour.
C'est ainsi, comme nous le disions au début de ces pages, que l'histoire éternellement recommence et devient de plus en plus universelle. La loi circulaire qui préside à l'éternel progrès des états et des mondes se déroule sans cesse dans des sphères et en des orbes chaque fois agrandis ; tout recommence en haut, en vertu de la même loi qui fait tout évoluer en bas. Tout le secret de l'univers est là.
Les âmes qui ont conscience d'avoir manqué leur dernière existence comprennent la nécessité de se réincarner et s'y préparent. Tout s'agite, tout se meut dans ces sphères toujours en vibration et en "mouvement. C'est l'activité incessante, ininterrompue, progressive, éternelle.
Le travail des peuples sur la terre n'est rien en comparaison de ce labeur harmonieux de l'Invisible. Là-haut, aucune entrave matérielle.
aucun obstacle charnel n'arrête les élans, ne décourage ou ne ralentit l'essor. Aucune hésitation, aucune anxiété, nulle incertitude. L'àme voit le but, elle sait les moyens, elle se précipite dans le sens où elle doit l'atteindre. Qui nous décrira l'harmonie de ces pures intelligences, Teffort de ces droites volontés, l'élan de ces amours plus forts que la mort ?
Quelle langue pourra jamais redire la communion sublime et fraternelle de ces esprits qui tiennent entre euxdes dialogues ardents comme la lumière, subtils comme les parfums, où chaque vibration magnétique a son écho dans l'àme même de Dieu ? Telle est la vie céleste ; telle la vie éternelle, et ce sont ces perspectives que la mort ouvre indéfiniment devant nous! 0 homme ! comprends donc ton destin, sois fier et heureux de vivre ; ne blasphème pas la loi d'amour et de beauté qui trace devant toi des chemins aussi amples et aussi radieux! Accepte la vie telle qu'elle est, avec ses phases, ses alternatives, ses vicissitudes ; elle n'est que la préface, le prélude d'une vie plus haute, où tu planeras comme l'aigle dans l'immensité, après avoir péniblement rampé dans un monde matériel et imparfait.
Ce n'est donc point par un hymne funèbre qu'il faut accueillir la mort, mais par un chant de vie ; car ce n'est point l'astre du soir qui se lève, cruel, mais bien l'étoile radieuse du véritable matin.
218 LA GRAM)Ii ENKmr:
Chante, 6 àine, l'hymne triomphal, l'hosanna du siècle nouveau, dans lequel tout va naitre pour des destinées plus glorieuses. Monte toujours plus haut dans la pyramide infinie de lumière ; et comme le héros de la légende (ï Excelsiot\ va planter ta tente sur les ïhabors radieux de l'Incommensurable, de l'Éternel!
Lorsqu'on jette un regard rapide sur l'ensemble de l'Histoire, ce véritable livre du destin des peuples, il semble que chaque siècle ait un rôle spécial à remplir, une mission particulière à exercer dans la marche de l'humanité.
Le vingtième siècle paraît avoir une vocation supérieure à celle de tous les autres.
Dans sa première moitié, il assiste à Técroule- Dient de tout ce qui fut le passé. Dans sa deuxième moitié, il posera les assises du monde futur, fait de beauté, de lumière, de justice, que nos contemporains saluent comme un mirage lointain de ce nouveau monde de la pensée et de la science, que nous pressentons comme Christophe Colomb pressentit les approches d'un continent inconnu.
La transition ne se fait pas sans secousses, sans heurts violents. Le spectacle des décompositions qui se produisent serait lamentable.
si nous ne savions qu'aux grandes ruines succèdent les scrandes résurrections.
L'Histoire, en effet, n'efface que pour écrire, la pensée ne démolit que pour reconstruire : c'est la loi de l'évolution, la marche logique de l'humanité.
Nous assistons à l'écroulement des religions, ou plutôt des rites et des formes cultuelles; car la religion dans son principe, dans son essence, c'est-à-dire l'élan de l'âme vers l'infini, l'aspiration des intelligences vers l'idéal divin, la religion est indestructible comme la vérité, inépuisable comme l'amour, inaltérable comme la beauté.
Ce qui doit périr et tend de jour en jour à disparaître, ce sont les vieilles formules dogmatiques, les pharisaïsmes antiques, les disciplines surannées. C'est tout l'appareil sacerdotal et le culte des idoles.
La religion catholique, en particulier, s'affaisse sous le poids de ses fautes séculaires.
L'Eglise romaine n'est plus depuis longtemps qu'une puissance politique. Ses pontifes ont méconnu leur mission, ses prêtres ont perdu le sens de l'initiation profonde et sacrée des premiers chrétiens.
Ainsi s'est accentuée par l'abolition du Concordat et par l'attitude du pape au cours de la
dernière guerre, la rupture entre l'Eglise et la société moderne, la scission entre l'esprit de Rome et celui du siècle.
Nous assistons également à l'écroulement de la science, non pas de la science véritable comme le prétendait M. Brunetière, car celleci ne peut périr — c'est une travailleuse qui ne dépose jamais son bilan — mais de la science matérialiste, celle qui a dominé le monde pendant plus de cent ans.
Il y a un demi-siècle, Ernest Renan publiait un livre sur VAvenlr de la Science^ livre habilement conçu, qui eut une certaine vogue. Il y prophétisait la disparition, à bref délai, du mystère qui, sous des formes diverses, se pose comme un défi à la pensée humaine. Le mystère a subsisté... Il s'est même multiplié, grâce à la découverte récente de la radio-activité des corps et au développement des phénomènes psychiques.
D'autres exemples feront voir jusqu'à quel point la science officielle, tout en proclamant ses victoires sur la matière, s'est montrée impuissante à résoudre les grandes questions qui ont trait à l'âme humaine et à ses facultés.
Dans ses Énigmes de VUnwers^ Haeckel a écrit : « Tant que l'énigme de la substance, qui récapitule toutes les autres énigmes, ne
sera pas résolue, il n'y aura rien de fait pour la satisfaction de l'esprit humain. »
Henri" Poincaré, un des maîtres de la science moderne, que la mort a frappé au milieu de de ses travaux, démontrait dans un de ses derniers ouvrages que la science n'est encore qu'une hypothèse et il confessait que toutes les lois de la physique sont à reviser.
M. d'Arsonval a tenu à peu près le même langage dans ses cours au Collège de France.
Voyons maintenant ce que disait sur ce même sujet William James, recteur de l'Université Harward, dans les dernières pages de son beau livre : UExpérience religieuse. Il déclare ne pouvoir « sans entendre une admonestation intérieure » se mettre dans l'attitude de l'homme de science se représentant qu'il n'existe rien en dehors de la sensation et des lois de la matière. Et quelques lignes plus loin :
« Toute l'expérience humaine dans sa vivante réalité me pousse irrésistiblement à sortir des étroites limites où la science prétend nous enfermer. Le monde réel est autrement constitué, bien plus riche et plus complexe que celui de la science. »
C'est précisément ce monde réel, le monde psychique, que la plupart de nos savants ne veulent pas connaître ; au lieu d'étudier, comme ils le devraient, la vie dans ses hautes xnanifestations, ils se perdent dans l'analyse
infinitésimale ; ils ne voient pour ainsi dire que la poussière des choses et des idées.
Il a toujours manqué à la science officielle l'indépendance et la liberté. Elle a dévié d'abord en se soumettant servilement à l'autorité de l'Église; ensuite, en s'inféodant aux doctrines matérialistes du dix-huitième siècle, et bientôt après, au panthéisme germanique. Enfin, depuis près d'un siècle, elle est devenue le satellite du positivisme, cette doctrine incomplète, qui se désintéresse systématiquement du plus grand problème que l'esprit humain veut et doit résoudre, celui de son origine et de sa destinée. Elle se borne à traîner par le monde ses formules sèches et banales, pareille à la ((Victoire aptère», qui, dépourvue d'ailes, se voyait condamnée à ramper sans pouvoir s'élancer vers les cimes.
La science sceptique avait mis la loi du nombre à la base de tout. Dès lors, la vie était devenue une sorte d'algèbre dont les équations nous menaient à une ou plusieurs inconnues. C'était aller au sens contraire de la nature; car l'homme existe pour créer et non pour décomposer; pour agir et non uniquement pour analyser. Ce système négatif avait rendu stériles les travaux de nos savants, et c'est ainsi que depuis longtemps nous avons vu, peu à peu, s'affaisser sous nos yeux les caractères et les consciences, l'art, l'idéal et la beauté.
En effet, la science a méconnu la loi d'esthé-
LA MISSION nu XX^ SIÈCLE 223
tique, en consacrant le naturalisme qui dissèque la vie, au lieu de la développer. En morale, elle a préconisé le déterminisme, qui pose en principe l'impuissance de l'effort et le renoncement à l'action. Dans l'ordre social, l'émiettement à l'infini des pouvoirs et des responsabilités produit par moments un état de choses qui confine au désordre et à la confusion.
La science avait mission de construire une société sur des bases nouvelles ; elle a détruit sans rien édifier. En perdant de vue les grands sommets, les grands foyers de la pensée, la science sceptique a refroidi le cœur humain. Elle a détruit l'idéal élevé qui poétise la vie, la rend supportable. C'est pourquoi les générations qui montent semblent désabusées et réclament autre chose.
Le problème politique n'offre pas moins de gravité. Sous la poussée des événements, la plupart des institutions monarchiques se sont écroulées, et la démocratie triomphante s'épanouit sur leurs ruines, mais dans son sein une crise intense sévit. Les éléments d'anarchie s'accroissent et s'étendent. Le sort de la science matérialiste et celui du socialisme actuel sont corrélatifs ; ils s'inspirent des mêmes méthodes et des mêmes formules.
Il faut en convenir, la démocratie socialiste de nos jours se trouve en désaccord avec le principe même de la Révolution. Celle-ci était essentiellement individualiste ; elle voulait donner à chacun la libre initiative de ses actes personnels. Le régime actuel agit différemment, il tend à niveler toutes les individualités fortes et à passer logiquement de l'égalité de droit à l'égalité de fait; il va au collectivisme, c'est-à-dire à la négation de la personne humaine et à son absorption dans le tout social. Ce n'est pas !'« Étatisme » qui nous débarrasserait des médiocrités ; au contraire, il en serait par nature le protecteur. Ce n'est pas non plus la réglementation du travail par la collectivité qui donnera au prolétariat le bonheur que les utopistes du jour font miroitera ses yeux.
Les hommes sont égaux, dira-t-on. Dans son sens historique restreint, la formule peut paraître exacte ; mais il ne saurait être question ici d'une égalité réelle, absolue. Si les hommes sont égaux en droits, ils seront toujours inégaux en intelligence, en facultés, en moralité. Affirmer le contraire serait nier la loi de l'évolution, qui, naturellement, n'agit pas avec la même efficacité sur tous les individus.
L'homme libre sur la terre libre ! Tel sera l'idéal social de Pavenir. Mais il faut tenir compte de la nécessité préalable d'un autre facteur, la Fraternité, qui seule, par l'harmonie, peut faire équilibre à la liberté.
Les siècles ont fui depuis l'âge héroïque des premiers chrétiens, où ceux-ci vendaient ce qu'ils possédaient pour que les apôtres en distribuassent le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Ce principe de vraie fraternité, rappelé par Mably aux hommes de la Révolution, où le retrouvera-t-on ? Ce n'est pas dans les mœurs actuelles, que caractérise l'égoïsme ; il est dans les aspirations de Tàme humaine, dans ce mouvement qui agite les peuples d'un bout à l'autre de la terre ; il est dans le lointain des âges futurs !...
Nous venons de passer en revue les ruines que le vingtième siècle a déjà vues se produire. Nous allons parler maintenant des rénovations qu'il prépare et qu'il accomplira.
C'est toujours dans l'ordre intellectuel que les grandes rénovations commencent. Les idées précèdent et préparent les faits. C'est la logique de l'histoire et la loi du progrès humain.
L'abus des méthodes et des procédés d'analyse a failli nous perdre. Par conséquent, ce sont les grandes synthèses, les conceptions d'ensemble qu'il faut préparer. Voici qu'un point de vue nouveau s'établit sur toutes choses. Pour appliquer des méthodes nouvelles, il faut des hommes nouveaux. Pour la science libre de demain, il faut des esprits libres.
Tant que les hommes de cette génération, soumis aux disciplines de l'Eglise ou de l'Université, n'auront pas disparu, on ne pourra qu'ébaucher l'œuvre de rédemption de Tesprit humain. L'Eglise avec ses confessions, l'Université avec ses examens ont faussé les ressorts de l'âme et opprimé les élans de la pensée. Les cœurs, les intelligences se sont repliés sur eux-mêmes; mais nui n'a eu le temps ni l'espace nécessaires pour sentir et vivre pleinement. Cependant, le travail de rénovation se prépare. Le dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vu apparaître les précurseurs. Les génies ne tarderont pas à venir.
A chaque époque de l'Histoire on compte un certain nombre d'esprits qui appartiennent plutôt au siècle suivant qu'au siècle où ils vivent et, par là même, ressemblent à des déclassés supérieurs, à des êtres étranges, inquiétants pour leurs contemporains.
Shakespeare a écrit : « Les grands événements projettent devant eux leur ombre avant que leur présence n'ébranle l'univers. »
Or les précurseurs l'ont vue cette ombre grandiose se dessiner sur leur route avec des formes mobiles et puissantes; ils ont pressenti les choses et deviné les lois. C'est là le signe de leur élection intellectuelle et de leur vocation; mais c'est là aussi la raison de leur isolement, de leur abandon, de leurs souf-
frances au milieu de la foule qui ne pouvait les comprendre.
Des événements ont surgi dans leur grandeur tragique. Pendant plus de quatre années les peuples se sont heurtés en des chocs formidables. La guerre a poursuivi son œuvre de ruine et de mort, mais, en même temps elle a balayé bien des erreurs, des illusions et des chimères. Sous le souffle de la tempête, les nuées se sont déchirées, un coin du ciel bleu est apparu.
Le dix-neuvième siècle a été le siècle de la matière ; le vingtième sera le siècle de l'esprit. Le dix-neuvième en scrutant la nature en a fait surgir des énergies inconnues; le vingtième nous révélera des forces spirituelles, supérieures à tout ce que Thomme a rêvé, et Tétude de ces forces nous conduira à la solution du problème de la vie et de la mort. Les précurseurs sont grands devant l'Histoire! Ce sont eux qui éclairent la marche de Thumaniié sur la longue route de ses destinées. Ils ressemblent aux coureurs du stade antique dont parle Lucrèce et qui se passent de main en main le flambeau sacré de l'inspiration. Sans eux, les rénovations intellectuelles du monde ne trouveraient ni les chemins ouverts ni les esprits préparés. Parmi eux citons de nos jours : AUan Kardec, Jean Reynaud, Flammarion, Victor Hugo, Grookes, Myers, Lodge, etc.
Le livre de Myers sur la Personnalité
humaine se termine par une belle synthèse spiritualiste. L'auteur démontre qu'il faut d'abord expliquer l'homme à l'homme luimême. Apprendre, dit-il, à connaître Thomme mène à la connaissance de Dieu et de l'univers. C'est ce qu'avait déjà recommandé le poète anglais Pope dans son Essai sur V homme.
Mais les générations passent et toujours cette étude essentielle de l'homme intérieur est négligée.
Le dix-neuvième siècle a consacré d'incalculables ressources, d'immenses labeurs à l'étude de l'univers matériel; il a étendu prodigieusement le champ de ses observations et de ses expériences; mais le monde ignore encore la constitution intime de l'être humain et les lois de sa destinée.
Par suite, nos législateurs se trouvent dans l'impossibilité de gouverner. Gomment, eneffet, diriger des hommes, administrer un peuple, quand on ignore, ou qu'on affecte d'ignorer le grand principe de la vie! De là est sorti le malaise dont souffre aujourd'hui notre pays.
Le formidable problème du travail, avec ses difficultés multiples, n'a pas d'autre origine que cette erreur capitale. On n'a voulu voir dans la personne humaine qu'un corps à nourrir et à exploiter, et, partant de là, on ne s'est préoccupé que de ses besoins matériels. La lutte pour la vie est devenue aussi brutale qu'elle était aux temps barbares,
Le mal est grand et ce n'est pas avec des systèmes empiriques qu'on le guérira. Ce ne sera ni dans le socialisme sous sa forme actuelle, ni dans le collectivisme que Ton trouvera les remèdes.
11 faut chercher d'abord les causes et s'y attaquer. Or, celles-ci sont pour ainsi dire constitutionnelles à l'homme. Ce sont ses erreurs qu'il faut corriger, ses passions qu'il faut combattre, en agissant moins sur la masse que sur l'individu. C'est lui en effet qu'on doit éclairer, amender: il faut cultiver et développer l'homme intérieur en chaque personnalité vivante, si l'on veut passer du règne de la matière au règne de l'esprit.
Pour la science nouvelle, il faut des hommes qui connaissent à fond les lois supérieures de l'univers, le principe de la vie immortelle et la grande loi d'évolution, laquelle est une loi d'amour et non une loi d'airain, comme l'a dit Haeckel.
Il existe une doctrine à la fois vieille comme le monde et jeune comme l'avenir parce qu'elle est éternelle, étant la vérité ; une doctrine qui résume toute les notions fondamentales de la vie et de la destinée : c'est le Spiritisme^ dont le livre de Myers, cité plus haut, n'est que le commentaire scientifique.
Le spiritisme fait irruption dans le monde; il déborde de toutes parts.
Quelle est la société savante, la revue heb-
domaire, le journal quotidien, qui ne s'occupe de ses phénomènes, de ses manifestations, soit pour les nier, les critiquer, les travestir ou les combattre?
Le spiritisme, c'est la question de l'heure présente, le problème universel. 11 n'est plus possible de rester indifférent en face de lui!... Et c'est précisément parce que celte invasion spirituelle remplit les deux mondes et préoccupe la pensée humaine que nous avons cru devoir insister sur les devoirs qui nous incombent vis-à-vis de cette foi nouvelle, de cette science jeune et forte qui offre des preuves irréfutables de la vie après la mort et contient en germe toutes les résurrections de l'avenir !...
Rappelons, en terminant, le caractère essentiel du spiritualisme moderne. Ce n'est pas un système nouveau venant s'ajouter à d'autres systèmes, ni un ensemble de théories vaines. C'est un acte solennel du drame de l'évolution humaine qui commence, une révélation qui illumine à la fois les profondeurs du passé et celles de l'avenir, qui fait surgir de la poussière des siècles les croyances endormies, les anime d'une flamme nouvelle et les fait revivre en les complétant.
C'est un souffle puissant qui descend des espaces et court sur le monde ; sous son action, toutes les grandes vérités se réveillent. Majestueuses, elles émergent de l'obscurité des
âges, pour jouer le rôle que la pensée divine leur assigne. Les grandes choses se fortifient dans le recueillement et le silence. Dans Toubli apparent des siècles, elles puisent des énergies nouvelles. Elles se replient sur ellesmêmes et se préparent aux tâches futures.
Au-dessus des ruines des temples, des civilisations éteintes et des empires écroulés, audessus du flux etdu reflux des marées humaines, unevoix puissante s'élève ; et cette voix s'écrie : Les temps sont venus, les temps sont arrivés !
Des profondeurs étoilées, les Esprits descendent par légions sur la terre, pour combattre le combat de la lumière contre les ténèbres. Ce ne sont plus les hommes, cène sont plus les sages, les philosophes qui apportent une doctrine nouvelle. Ce sont les génies de l'espace qui viennent parmi nous et soufflent à notre pensée les enseignements appelés à régénérer le monde. Ce sont les Esprits de Dieu! Tous ceux qui possèdent le don de clairvoyance les aperçoivent, planant au-dessus de nous, se mêlant à nos travaux, luttant à nos côtés pour le rachat et l'ascension de l'àme humaine.
De grandes choses se préparent. Que les travailleurs de la pensée se lèvent, s'ils veulent participer à la mission offerte par Dieu à tous ceux qui aiment et servent la vérité.