‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 22 sur 33 · LA O BANDE FALAISE · texte numérisé non relu

LA O BANDE FALAISE

La porte n’était plus gardée ; la sentinelle était allée ailleurs cuver son vin. Lucette s’élança sur la pointe du pied.

— Bonne petite 1 s’écria Mlle Perraut ; je ne l’aurais jamais crue si brave.

— En latin, vertu veut dire courage, répliqua l’Alsacien.

— Ah ! monsieur Codés, tirez-nous de là, je vous en prie.

Le sans-culotte semblait alors à la gouvernante le plus

aimable des hommes. Il lui imposa silence, arracha du lit un des draps qu’il tordit ; puis, avec les plus grandes précautions, il ouvrit la fenêtre. La nuit était noire et le jardin silencieux. Un bruit léger se fit entendre :

— Us dorment tous, dit Lucette. Venez vite.

Codés noua le drap autour du balcon et descendit ; puis, tous deux, se glissant le long des murs, gagnèrent le passage de la tourelle. Un quart d’heure après, l’Alsacien franchissait la barrière du château.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, les gens de justice étaient réunis dans la cour au milieu d’un rassemblement nombreux de paysans des environs. L’attitude de ces gens n’était rien moins que sympathique ; mais la force armée les tenait en respect, et ils se contentaient de regarder les juges de travers en murmurant à l’écart.

Marlet-Lancry méditait déjà son réquisitoire. Quant à Duronceret, son visage plus coloré que de coutume témoignait des excès de la nuit. Il donna l’ordre d’amener les prisonniers.

Robert parut d’abord ; il était fier et calme ; il promena autoür de lui un rapide regard ; et, n’apercevant point Charlotte, il alla se placer entre deux gendarmes. On ne trouvait pas Codés ; Morand, qui était monté à cheval et tenait la tête de l’escorte, mit pied à terre et courut au château ; il chancelait un peu, il avait la sueur au front et le visage horriblement pâle. Les recherches se prolongeant, il en résulta une certaine confusion.

Robert ne soupçonnait point la vérité ; les yeux fixés sur les fenêtres de l’appartement de Charlotte, il cherchait à deviner le sort de la jeune femme, et, tout en gardant ferme contenance, il tremblait secrètement de la voir paraître.

Il se fit tout à coup, parmi les paysans groupés dans l’avenue, un mouvement singulier. Un instant après, on vit déboucher un cavalier qui éperonnait des deux talons un cheval couvert d’écume.

C’était Codés.

Plus POBT QUB TOUT 171

— Halte I cria-t-il d’aussi loin qu’on put l’entendre. Message de la République pour le général Robert 1

Ce fut tout ce qu’il put dire. Cheval et cavalier étaient hors d’haleine. Les gendarmes et les paysans l’entourèrent.

— Qu’est-ce que cela signifie? demanda Duronceret. Cet homme n’est-il point un de nos prisonniers?

— C’est bien lui, dit Morand qui accourut au château.

— Oui, c’est lui, brigand I s’écria Codés encore haletant. Cette fois, je te tiens, et je ne te lâche plus.

11 lui sauta à la gorge et l’étreignit de ses mains osseuses. Morand tomba en râlant.

— Qu’on l’arrête, dit Marlet-Lancry d’une voix rauque.

La rage l’étranglait et il commençait à avoir peur.

Les gendarmes s’avancèrent.

— Respectez la loi 1 dit Codés. Arrêtez-moi si vous voulez ; cela m’est égal maintenant.

En ce moment même, une fanfare de cavalerie éclata à l’entrée de l’avenue. Toutes les têtes se retournèrent.

— Nous allons bien rire, dit Codés d’un air tragique.

Une compagnie de hussards débouchait sur la pelouse. Un jeune officier la précédait ; il portait l’uniforme d’adjudant général. Robert reconnut Saint-Renaud. Les gendarmes présentèrent les armes. Saint-Renaud descendit de cheval et s’avança vers Robert le chapeau à la main :

— Mon général, dit-il, le gouvernement de la République m’a chargé de vous remettre ces dépêches. Codés m’a rencontré en route et m’a conduit ici.

Les magistrats décontenancés s’écartèrent et le silence le plus complet s’établit alentour.

— Mon cher Saint-Renaud, répondit Robert, tu vois l’état où je suis. Il m’est impossible de prendre connaissance du message.

— Les mains liées 1 s’écria Saint-Renaud. Un général de l’armée d’Égypte 1 Que veut diro cette comédie?

— La justice a été surprise, balbutia Duronceret.

Il se précipitait à bas de son cheval. Le général était délivré déjà.

— Faites mettre en liberté les autres prisonniers, dit le directeur du jury à l’officier de gendarmerie, qui se rendit au château.

Marlet fronça le sourcil ; mais il se tut. Robert avait brisé les cachets. Le pli contenait plusieurs lettres ; il les parcourut rapidement et devint un peu plus pâle encore. Puis, se retour* nant'vers le magistrat «

— Il vous fallait, messieurs, des preuves bien fortes pour vous convaincre. Elles sont venues ; vous allez voir si je vous avais trompé. Voici la dépêche que je reçois du général Bonaparte.

Il lut ce qui suit :

Quartier général de Paris, le 20 brumaire, an VIII.

« Citoyen général, vous prendrez immédiatement la direction des troupes qui se trouvent dans l’Orne, le Calvados et la Manche, et proclamerez l’état de siège dans ces trois départements.

« Je vous envoie un adjudant général de confiance pour vous faire connaître les événements qui ont eu lieu et ce que j’attends de vous. Employez toute votre activité à prévenir le débarquement que l’on médite à Aurigny. Nous n’avons rien à en redouter ; mais l’arrestation de certains personnages amènerait des complications qu’il importe d’éviter.

« Signé : Bonaparte. »

Duronceret était attéré. L’accusateur public mordit ses lèvres minces.

— Le général Bonaparte n’est pas le gouvernement, murmura-t-il.

— Il a tous les pouvoirs en main, répondit Saint-Renaud. Le Directoire est renversé. Le règne est fini. La liberté va renaître.

— Vive la République I s’écria Codés, toujours prêt à s’exalter sur tous les sophismes.

— Lisez ceci, poursuivit Saint-Renaud en tirant de son portefeuille un imprimé qu’il présenta aux magistrats.

C’était la proclamation de Bonaparte au peuple français. ' En quelques mots, l’adjudant général eut expliqué l’état des choses.

Duronceret et son acolyte étaient des terroristes trop convaincus pour s’offusquer d’un coup d’Etat. L’accusateur public prit son parti et vint platement faire ses excuses. Robert l’écarta avec une dignité où perçait son mépris.

Il entraîna Saint-Renaud à l’écart.

— J’étais instruit, dit-il, de cette folle équipée des royalistes, et j’ai prévenu de ce côté les instructions de Bonaparte. Puisse-t-il juger toujours aussi sagement de ces choses 1

PLUS PORT QUE TOUT

Il réfléchit un instant et reprit :

— Je m’explique maintenant pourquoi il m’a si aisément laissé partir. Il savait qu’à Paris je n’aurais pu le seconder dans l’exécution de ses desseins.

Saint-Renaud fit un geste de surprise : il partageait l’enthousiasme et l’aveuglement de la plupart de ses contemporains.

— Eh 1 quoi I s’écria-t-il, Bonaparte n’a-t-il pas sauvé la République.

— Dieu le veuille, dit Robert.

Il poursuivit avec une nuance d’amertume :

— Prends-y garde, Saint-Renaud, les peuples qui ont besoin d’un sauveur sont bien près de se donner un maître.

N’oublions jamais ceci : nous n’appartenons qu’à la patrie, nous ne devons servir qu’elle.

Puis, il ajouta d’une voix plus basse et comme se parlant à lui-même :

— C’est la dernière illusion. Faudra-t-il aussi la perdre?

En ce moment, quelqu’un le pressa légèrement sur le bras.

Il se retourna et vit Lucette.

— On vous supplie de venir au château, dit-elle.

Robert sentit son cceur se serrer et un frisson passait sur son visage.

— Débarrassez-nous de ces gens, dit-il à Saint-Renaud.

Il lui serra la main avec émotion. Ses regards avaient une

étrange expression de mélancolie. Il s’éloigna. Le jeune officier le suivait des yeux avec étonnement. Marlet-Lancry se rapprocha :

— C’est ce misérable qui nous a trompés, dit-il en désignant Morand.

— Quel est cet homme? demanda Saint-Renaud.

— Un homme à fusiller, mon adjudant général, répondit Codés ; et, poussant Morand devant lui : Avance à l’ordre I ajouta-t-il.

Morand avait relevé la tête.

— J’étais ici en mission, dit-il avec cynisme. J’exécutais mes instructions.

— Voyons cela, reprit Saint-Renaud.

Morand exhiba sa carte de service signée par Fouché.

L’officier la lut d’un bout à l’autre ; puis, avec un air de mépris ironique, il la lui rendit, et, se tournant vers les hussards :

— C’est un espion, dit-il, il faut le laisser passer.

Les soldats s’écartèrent et Morand s’enfuit au milieu des huées.

— C’est bon, dit Coclès en levant les épaules, la prochaine fois, je n’attendrai point que l’on te fasse ton compte.

Pâle et frémissante, Charlotte attendait le général sur de seuil de sa chambre.

— Vous êtes sauvée, dit Robert ; et il ajouta : Votre amie m’a tout raconté ; vous vous étiez perdue pour moi.

— Je voulais vous suivre jusqu’au bout, répondit-elle.

Une suffocation légère l’arrêta. Sa voix semblait glacée

comme autrefois. Robert ne se sentait pas le courage de lever les yeux vers elle.

— Le hasard, cette fois encore, a conservé ma vie, reprit-il avec agitation. Je ne puis cependant demeurer dans l’état où nous sommes. Il est intolérable et au-dessus de nos forces à tous les deux ; j’ai été cruellement puni, sachez-le bien ; si j’ai flétri votre jeunesse, j’ai détruit du même coup le repos de mon existence. J’ai cru quelque temps que mon repentir vous toucherait. Je me trompais : votre cœur est trop élevé ; je n’y pouvais atteindre, et là blessure que j’avais faite, je me sentais incapable de la guérir. J’ai renoncé à vous, madame. Vous ne saurez jamais ce que j’en ai souffert. Je m’étais promis de réparer le passé aux dépens même de ma vie. Je croyais en vérité assurer votre bonheur en sauvant votre cousin.

— Je ne l’aimais pas, dit Charlotte.

Robert la considéra quelques instants. Jamais elle ne lui avait paru aussi chastement belle. Ses yeux se remplirent de larmes et son cœur éclata.

— Ah 1 plût au ciel, dit-il, que vous l’eussiez aimé, j’aurais pu du moins vous pardonner, Charlotte, et par le sacrifice absolu de moi-même, vous montrer à quel point je vous aimais. Vous êtes généreuse, vous m’auriez oublié. Jamais, je vous le jure, mon nom n’aurait troublé votre repos. Je serais parti, j’aurais disparu, heureux peut-être à mon tour, car je n’aurais plus traîné ce remords qui me tue, de voir enchaînée à moi, et par moi misérable, celle dont le bonheur serait le seul prix de mon existence. Qu’ai-je à faire maintenant? dites-le, je vous en supplie I vous voyez bien que je no puis plus vivre ainsi et qu’il faut que vous daigniez avoir pitié de moi.

Il était à ses genoux. Avec un mouvement de grâce infinie, Charlotte lui prit les mains et le releva.

PLUS PORT QU* TOUT

— Si vous m’aimez encore, dit-elle, vous ne m’abandonnerez pas. Que deviendrais- je sans vous?

Ravi, hors de lui-même, et comme ébloui par une vision du ciel, Robert n’osa en croire ses sens. Il contenait la joie qui débordait en lui, et ses regards interrogeaient Charlotte avec une anxiété ardente.

— Je vous ai donné ma vie, murmura-t-elle, ma vie et toute mon âme...

Et, tandis que ses yeux s’éclairaient de la flamme divine de l’amour qui se confie, elle lui présenta son front à baiser et se laissa tomber en tremblant sur son cœur.

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