GO
tirais s’il m’aimait, me disais-je autrefois. Il m’a aimée, il s’est repenti ; voilà le secret de sa vie. »
Si Charlotte s’arrêtait un instant sur la pente de sa rêverie, elle entendait encore prononcer auprès d’elle le nom qui remplissait sa pensée ; tout lui parlait de Robert, et dans chaque trait de l’existence de cet homme elle retrouvait l’empreinte de son amour pour elle. Mais aussitôt les doutes la venaient assaillir.
« Si c'est pour le seul amour de moi qu’il a bravé tant de périls, se disait-elle, pourquoi cette agitation dans ma présence, et quelle ardeur le poussait à détruire sous mes yeux l’acte qui nous unit? C’était un dessein arrêté depuis longtemps, je le sais, j’en ai la prouve ; et comme il croyait assurer le bonheur en sauvant mon cousin, il voulait anéantir du même coup les liens qui me retenaient. Il pensait donc en vérité que j’aimais Armand? Que n’ai-je parlé alors? J’ai été lâche, en vérité, j’aurais dû surmonter l’émotion qui me glaçait... Ah 1 s’il m'aimait encore, que n’a-t-il pas souffert, et que penset-il de moi? Je pourrais l’éclairer d’un mot, je voudrais.... Reviendra-t-il? Il y a des sacrifices si grands qu’ils tuent l’amour même qui les inspire. Pour renoncer ainsi, il faut avoir aimé sans doute, mais n’aimer plus peut-être. »
Elle sentait à cette pensée son cœur battre'-plus vite, son sein se gonfler et un frisson étrange monter jusqu’à sa tête. Elle se soulevait à demi, s’inclinait sur le bras du fauteuil et tournait vers Codés ses beaux yeux fatigués. Elle écoutait un instant et retombait dans ses méditations.
Comme ses rêves d’autrefois lui semblaient loin maintenant et que l’ancien idéal lui paraissait vulgaire 1
L’amour de Robert se présentait à sa pensée avec un éclat d’héroïsme et de tendresse qui dépassait tout ce qu’elle avait conçu. Ce jeune homme à demi sauvage l’arrachant à la mort et gardant, comme la fleur de sa jeunesse désolée, son souvenir caché au plus profond de l’âme ; puis, au milieu des hasards d’une révolution prodigieuse, cette rencontre nouvelle de leurs destinées ; ce cœur indompté lentement soumis par elle, respectant sa douleur, s’élevant à travers les épreuves et lui offrant enfin comme le seul sacrifice capable de la fléchir, une vie entière de gloire et d’abnégation, c'était de quoi toucher une âme noble et fière, et Charlotte en ressentait je ne sais quel chaste orgueil qui la faisait tressaillir.
Dans l’instinct secret qui, parmi tant d’épreuves, l’avait soutenue toujours et préservée de toute chute, elle apercevait la main de Dieu étendue sur sa vie, et ces desseins cachés de
PLUS PORT QUE TOUT
la Providence dont le vieux prêtre d’Avranches parlait au jour des noces. Robert, en vérité, était digne qu’elle l’aimât ; ses sentiments et sa raison s’accordaient maintenant, et c’était dans le devoir qu’il lui était réservé de trouver le bonheur.
Mais au moment où elle entrevoyait ainsi l’apaisement et le repos, des obstacles inattendus se dressaient devant elle et des inquiétudes nouvelles l’envahissaient de tous côtés. Elle songeait aux périls de la traversée, à l’accueil que Robert trouverait à Aurigny, aux embûches de Morand qui l’attendaient au retour ; le reverrait-elle jamais? l’aimerait-il encore? »
Suspendue entre la crainte et l’espérance, elle passa la nuit dans les plus cruelles angoisses. Si elle succombait à la fatigue et s’assoupissait un instant, les rafales du vent, qui se relevait de temps à autre, la réveillaient en sursaut ; elle s’élançait hors de son lit, et croyant entendre des bruits de pas dans le parc, elle courait à la fenêtre : la nuit était noire, le bob silencieux, le vent s’éloignait ; elle s’agenouillait alors et demeurait longtemps penchée sur son prie-Dieu.
Le lendemain dès le matin, elle envoya au village. Aucune barque n’avait été signalée. On était, au château, dans les plus vives anxiétés, quand Lucette, toute radieuse, entra dans l’appartement de Charlotte, une lettre à la main.
— Le général est ici, dit-elle. Il parle avec M. Codés i il vous prie de prendre connaissance de cette lettre, et il attend vos ordres.
Charlotte saisit la lettre et reconnut l’écriture de son père. Elle brisa le cachet en tremblant, puis elle passa la main sur ses yeux, car les mots miroitaient devant ses regards et elle ne pouvait pas lire.
C’était une lettre de réparation, grave et ferme, mais la plus tendre peut-être que le comte eût écrite de sa vie. Il attribuait ses rigueurs à l’infortune qui l’avait aigri, à la perfidie qui en avait abusé pour le surprendre. Il racontait la conduite de Robert ; il ne cachait point qu’il en avait pénétré le motif, et, prévenant avec une grande délicatesse les scrupules de sa fille, il l’assurait qu’il n’avait point d’arrièrepensée en ratifiant l’union contractée par elle. Il achevait ainsi :
« Cet homme est vraiment digne de vous, ma chère fille. Le ciel qui nous a tant éprouvés, nous gardait cette consolation. Il faut se soumettre entièrement à ses desseins. Grâce
à Dieu, vous êtes restée fidèle à votre devoir. C’était la seule joie que vous puissiez me donner au milieu de nos misères. Puisse la bénédiction que je vous envoie aujourd’hui appeler sur vous le bonheur que vous méritez si bien. »
Comme les vapeurs d’une nuit d’orage se dissipent au matin sous les premiers rayons du soleil d’été, les doutes qui obscurcissaient l’âme de Charlotte s’évanouirent alors ; les chaînes de son cœur étaient tombées. L’impression fut trop forte toutefois et la lumière trop vive. Charlotte fut éblouie. Le choc faillit la tuer ; elle chancela ; Lucette la soutint.
Tout à coup un grand bruit se fit entendre dans la cour, une troupe de cavaliers arrivait au galop. On frappa violemment à la porte. Mlle Perraut, toute hors d’elle-même, se précipita dans la chambre.
— Voici la justice 1 s’écria-t-elle. C’est votre maudit jacobin que l’on vient arrêter. Morand est là, je l’ai parfaitement reconnu, il nous tirera d’affaire.
Charlotte s’était redressée par un effort violent ; sans répondre un mot à la gouvernante, elle courut à l’escalier.
Baptiste l’arrêta.
— N’avancez pas, mademoiselle, s’écria-t-il, on va tirer 1
Il tenait deux fusils à la main ; Codés le suivait avec tout un arsenal, et ils montaient au premier étage.
— Bas les armes I dit Robert. Ce sont les agents de l’autorité. Il faut ouvrir. Vous n’avez rien à craindre de ces hommes. C’est moi qui les recevrai.
Il tira les verrous. Des gendarmes, le fusil en joue, se tenaient autour de la porte.
— Que voulez-vous, citoyens? dit-il. Je suis général de la République ; où sont les chefs qui vous commandent?
Les gendarmes hésitèrent un instant ; mais, sur un ordre donné d’une voix impérative, quelques-uns se jetèrent sur Robert, tandis que d’autres s’avançaient vers l’escalier. Codés arma son fusil.
— Ne vous défendez pas I cria Robert ; il y a id un malentendu qui s’expliquera tout à l’heure.
L’Alsacien obéit, et Baptiste, assez pepaud, suivit son exemple ; on les saisit tous deux et on les entraîna dans la salle où Robert se trouvait déjà.
Charlotte, à demi morte, se soutenait à la rampe ; elle voulait rejoindre le général ; elle n’avait plus de forces. Elle aperçut Morand à quelques pas d’elle, le teint marbré, les yeux sanguinolents ; il y avait dans son attitude de l’effort et de la
PLU8 FOET QUE TOUT
fièvre. Il fit un geste en détournant les regards. Un gendarme prit Charlotte par la main.
— Où est votre appartement? dit cet homme.
La porte de la chambre était ouverte, Charlotte la désigna du doigt. Le gendarme l’y entraîna.
— Je reste en faction ici, dit-il ; n’essayez pas de sortir.
Il ferma bruyamment la porte. Mlle Perraut avait tout vu ; elle était suffoquée d’horreur et d’épouvante :
— C’est un monstre, balbutia-t-elle. J’en mourrai, Charlotte, ou j’en deviendrai folle.
La pauvre créature tomba sans connaissance.
Lorsque Robert fut arrêté et après qu’on eut désarmé ses compagnons, les magistrats pénétrèrent dans le château. C’étaient, avec le juge de paix de Beaumont, le directeur du jury d’accusation du département et l’accusateur public au tribunal criminel.
Anciens terroristes tous deux et revenus sur l’eau à la suite de la réaction de fructidor, ils portaient sur leurs traits la suffisance rogue et médiocre qui donnait à leurs pareils l’exercice d’un pouvoir sans contrôle. Duronceret, le directeur du jury, avait une quarantaine d’années ; de haute taille, d’encolure épaisse, la face rouge et le front bas, tout en lui dénotait des instincts brutaux et un esprit borné. Il subissait entièrement l’ascendant de son collègue dont la faconde l’étourdissait. Maigre, nerveux, la tête étroite, le regard mouvant, avec une physionomie qui marquait plus d’astuce que d’intelligence, l’accusateur public se nommait Marlet-Lancry.
Une perquisition minutieuse fut opérée dans le château par les soins de Morand, puis les magistrats se firent ouvrir le salon d’honneur et s’y installèrent. On laissa entrebâillée une porte qui donnait dans une pièce voisine, où se trouvait la bibliothèque. Ce fut là que Morand se plaça. Il pouvait tout entendre sans être vu. Le moment venu d’afficher cyniquement sa honte, le misérable se trouvait écrasé. Il mesurait la hauteur de sa chute, et bien qu’il fût lâche au fond, il eût préféré sans doute l’échafaud de Robespierre à la fange où il se débattait maintenant. Il se sentait condamné à croupir toute sa vie dans les bas-fonds de la politique, et il ne pardonnait pas à ceux que, dans sa conscience sophistique, il accusait de l’avoir poussé là. Il laissait sa convoitise s’aigrir et bouillonner ; il s’enivrait de vengeance, et, trompant les remords
LA «BANDE FAl.AÎSB
qui l’aiguillonnaient, il se livrait à la rage jalouse qui couvait en lui depuis tant d’années.
On introduisit Robert avec Codés. Robert avait été fouillé. On avait saisi dans son portefeuille des lettres apportées d’Aurigny ; il ne se dissimulait pas quelles charges apparentes pesaient sur lui, et, sans en pénétrer toute la profondeur, il aperçut le piège où Morand l’avait fait tomber. Dans l’état de découragement absolu où il était, convaincu que Charlotte ne l’aimerait jamais et qu’elle se sacrifiait uniquement au devoir, la vie lui importait peu. Il fallait une crise pour rompre le lien fatal qui les attachait l’un à l’autre. Il se dit que l’heure était venue. Tôt ou tard, qu’importait? Il n’eut qu’une pensée : assumer sur lui toute la responsabilité et sauver, s’il le pouvait, son honneur de soldat.
Il se renferma dans une réserve absolue et refusa de répondre aux questions que lui adressaient les magistrats. Une pareille attitude était trop conforme à ses principes pour que Codés ne l’imitât point, alors même que la discipline ne l’eût pas conseillé.
On les confronta avec le postillon du courrier qui les remit parfaitement. Un aubergiste chez lequel ils s’étaient arrêtés en se rendant à Maslaville les reconnut aussi, et ajouta que Codés portait alors un bandeau sur l’œil gauche. Interpellé à ce sujet, le soldat se contenta de lever les épaules, et montrant la dcatrice de son front :
— C’est un stigmate glorieux, dit-il, on ne peut s’en faire un argument contre moi.
Enfin les métayers de la Polleterie, que l’on avait été quérir et qui arrivèrent plus morts que vifs, déclarèrent que Robert était bien Mamier, le maître du bien qu’ils cultivaient.
Alors Marlet-Lancry s’adressant à Robert :
— Tous ces gens vous reconnaissent, dit-il ; les papiers saisis sur vous et adressés à des personnes notoirement suspectes prouvent que vous êtes allé à Aurigny. Que faisiezvous dans ce pays et comment vous trouviez-vous dans ce château?
— J’étais venu pour régler mes intérêts personnels...
L’accusateur public l’interrompit :
— Il y a trois jours que vous êtes arrivé, et vous n’avez point seulement visité votre maison.
— Soit, reprit Robert. Mes affaires les plus urgentes étaient ailleurs. Vous oubliez que je suis général de la République. Les papiers dont vous parlez ne m’accusent pas davantage qu’ils sont en ce moment dans vos mains.
PLUS PORT QUB TOUT
— Vous prétendez que vous êtes officier? dit Marlet ; c’est justement ce qu’il faudrait prouver. Nous avons de fortes raisons d’en douter.
— Enfin, reprit Robert avec quelque hauteur, de quoi m’accusez-vous?
— Citoyen Marnier, vous êtes accusé d’avoir assassiné dans le courrier de Cherbourg le général Robert, en voyage dans ce département ; de vous être emparé de ses papiers, et, sous le couvert de son nom, d’avoir tramé une conspiration monarchique, de complicité avec la propriétaire de ce château.
— Vous vous trompez, s’écria Robert, cette femme est innocente.
— Le jury appréciera, dit Duronceret.
Et Marlet reprit :
— Qu’avez-vous à répondre?
Robert protesta de nouveau, mais des lèvres seulement. Il se sentait condamné. La trame l’étreignait. Il connaissait les procédés sommaires de la justice de l’époque. On le mettrait au secret ; il n’aurait ni le temps ni les moyens d’agir. S’il essayait d’écrire, Morand intercepterait ses lettres. On le ferait passer pour mort et on le jugerait sous ce nom de Marnier qui n’était plus le sien... A quoi bon lutter d’ailleurs? Il ne pouvait plus rien pour Charlotte. La vie se retirait de lui et l’honneur au moins resterait sauf. C’était le destin. Impassible en apparence, il attendit la décision des magistrats.
— Qu’on l’emmène, dit Duronceret ; puis se tournant vers Coclès :
— Et vous, qu’avez-vous à dire?
— J’ai toujours suivi mon général ; je le suivrai partout.
Us partirent. L’accusateur public s’assura que le représentant du citoyen Fouché était satisfait de lui ; puis on amena Charlotte.
Après l’avoir longuement questionnée sur le séjour de M. de Septmesnil au château, Marlet-Lancry lui demanda si elle connaissait l’homme que l’on venait d’arrêter chez elle.
— C’est mon mari, répondit simplement la jeune femme.
Le directeur du jury parut déconcerté et Marlet lui-même eut
besoin d’un instant de réflexion pour se soumettre. Il reprit :
— Que venait-il faire ici? Il conspirait avec vous?
— Il ne conspirait pas, répliqua Charlotte avec une dignité calme. Je vous ai dit qu’il était mon mari. Il arrivait d’Égypte et il me venait voir.
— Vous ne portiez pas son nom, en tout cas, dit l’accusateur public.
ICS
LA OBAXDE FALAISE
Et coupant la parole à Charlotte, il ajouta :
— Vous prétendez aussi que cet homme est général?
— Sans doute.
— C’est votre système et je vois que vous vous entendez. Mais vos assertions ne peuvent se soutenir devant les faits. Cet homme s’appelle Marnier, il est né ici près, à la Polleterie, et les papiers saisis sur lui appartiennent au général Robert, qu’il a assassiné dans la nuit du 19.
Charlotte chancela ; mais recouvrant aussitôt son sang-froid.
— Le général et Robert Marnier sont le même homme, dit-elle. J’ai ici notre acte de mariage qui le prouvera. Laissezmoi libre un instant. Je le mettrai sous vos yeux.
Les magistrats se consultèrent. Duronceret semblait fort ébranlé ; l’accusateur public voyait s’écrouler, sous ce coup inattendu, tout l’échafaudage de la prévention. Il se leva, sortit un instant, puis s’adressant de nouveau à Charlotte :
— Ces révélations sont bien tardives, dit-il ; néanmoins, la justice ne doit rien négliger de ce qui peut l’éclairer. Vous allez être conduite où vous désirez.
Un officier et un gendarme accompagnèrent Charlotte. Cependant l’obscurité commençait à envahir la salle, et l’on ne pouvait distinguer derrière la porte entr’ouverte de la bibliothèque l’ombre d’un homme qui se tenait là, tout haletant, et attendait.
L’attente ne fut pas longue. L’officier de gendarmerie revint ; il était seul.
— J’ai mené cette citoyenne dans son appartement, dit-il. Elle a ouvert son secrétaire et en a tiré une cassette qui renfermait, autant que j’ai pu le voir, un certain nombre de lettres, elle les a répandues devant elle, puis elle a poussé un grand cri et s’est évanouie. Il faut croire qu’elle n’a point trouvé ce qu’elle cherchait.
Morand entra ; il se redressait ; pour la première fois depuis deux jours, il respirait à l’aise et il y avait je ne sais quoi de cynique et d’effroyable dans le ricanement qui contractait ses lèvres. La machination la plus audacieuse qu’il eût conçue avait réussi «u delà de ses espérances ; ses adversaires se perdaient eux-mêmes, et sa perfidie passait sous le couvert de lalégalité.
— Vous voyez, dit-il à Duronceret, que je ne vous avais pas trompé. Vous avez mis la main sur une nichée de conspirateurs. Ils se sont livrés eux-mêmes. Ces gens-là n’ont que de l’audace, et il suffit de tenir bon pour les dépister. Cette affaire vous fera le plus grand honneur, citoyens, ajouta-t-il.
PLUS PORT QUB TOUT
— Nous l’expédierons rapidement, dit Duronceret. Les preuves abondent ; après l’attentat du bois de Valognes, il faut un exemple terrible. Les attaques sur les grands chemins se multiplient. Le gouvernement nous prescrit la plus grande sévérité.
— D’ailleurs, reprit Morand, on ne saurait trop se hâter avec ces aristocrates. Sans quoi ils font jouer des influences et vous échappent des mains.
— Je le sais, dit Marlet-Lancry, et je ne leur en laisserai pas le temps. Le Directoire n’est pas ce qu’il devrait être ; il lâche trop la bride et certaines gens, je le tiens de source sûre, tripotent ouvertement avec les ci-devant nobles. Tout cela ne peut pas durer... Citoyen Morand, ajouta-t-il, je m’en remets à vous pour la garde des prisonniers.
— Soyez tranquille. J’ai fait enfermer la citoyenne Traynières dans une chambre grillée sous les combles, Mamier dans la tourelle, l’Alsacien dans une salle basse. Les deux autres femmes sont enfermées dans leur appartement. Il est impos» sible qu’ils communiquent entre eux.
— Maintenant, dit Duronceret, allons souper 1
L’enquête avait rempli toute la journée. Les magistrats, arrivés en toute diligence, ne pouvaient songer à repartir le soir. Ils décidèrent de passer la nuit au château.
Baptiste, le pistolet sur la gorge, tira les meilleurs vins de la cave, alluma un bon feu et disposa dans la salle une table pour les magistrats et les officiers. Les gendarmes s’accommodèrent de la cuisine. Ainsi le voulait la hiérarchie, mère de l’égalité.
Mlle Perraut habitait une grande chambre, située à côté de celle de Charlotte et Lucette couchait dans un cabinet qui servait de communication entre les deux appartements. On les avait enfermées ensemble. Les idées de la gouvernante avaient été bouleversées tant de fois depuis trois jours, qu’elle était comme étourdie et ne se retrouvait plus. Elle s’indignait et se lamentait tour à tour; elle se voyait déjà montant les degrés de l’échafaud.
— Lucette, dit-elle, il faut nous préparer à faire une fin chrétienne. Je suis vieille sans en avoir l’air ; mais toi, mais Charlotte... Il faudra donc quitter tout cela, ajouta-t-elle en parcourant de l’œil tous les chers colifichets qui encombraient l’appartement... et ma pauvre Moussette qui dort comme si de
rien n’était... Les bêtes sont bien heureuses : elles n’ont pas de révolution 1
Lucette consolait sa tante de son mieux ; elle allait aux fenêtres, écoutait aux portes, et devenait toute pensive. Elle se creusait la tête, cherchant un moyen de secourir Charlotte ; elle ne trouvait rien et s’en désolait.
On entendait monter d’en bas le bruit du souper qui dégénérait en orgie. Les vociférations patriotiques se confondaient avec les flonflons graveleux.
— Les scélérats se gorgent de nos vins, disait Mlle Perraut. Ils vont tout mettre à sac. La Terreur recommence. Je les ai vus à Paris. Lucette, ma fille, cela s’appelle des sans-culottides. Et toi, pauvre Moussette, ils te rôtiront vive, nous finirons ainsi.
La nuit s’avançait. Lucette s’étendit sur le sofa et s’assoupit. Mlle Perraut ne pouvait dormir, elle avait trop peur. Les remords agitaient horriblement son esprit ; elle avait froid, elle fit du feu, disposa la lampe de nuit sur sa ménagère et s’assit auprès de la cheminée. Elle eut alors recours à son grand remède et prit un livre. Son imagination fugitive se laissait vite captiver. L’ouvrage, du reste, était bien fait pour distraire à la fois et relever ses esprits : c’était le Doyen de Killerine. Une heure passa, puis une autre. Le bruit cessa peu à peu dans la maison et le feu s’éteignit.
Les paupières de la bonne dame s’étaient fermées, ses mains ne tournaient plus les feuilles, et, dans son sommeil, troublé par quelque horrible cauchemar, elle poussait de longs soupirs et de petits cris d’effroi.
Tout à coup, des masses de suie tombèrent dans le foyer. La gouvernante se réveilla en sursaut. Elle entendit dans la cheminée un crépitement singulier ; le bruit approcha ; elle resta glacée de terreur.
Tandis que le mur même résonnait sous un long frottement, elle vit je ne sais quoi d’étrar.ge et de noir sortir de la cheminée et s’allonger sur le parquet en bousculant les chenets.
La chienne épouvantée commença d’aboyer ; Lucette se leva, on distinguait maintenant deux jambes d’une longueur extraordinaire ; le torse suivit, deux mains maigres et noires s’étendirent sur le sol ; Moussette aboyait toujours, sans bouger toutefois du coussin où elle tremblait aux pieds de sa maîtresse. Une des mains la saisit, et, tandis qu’elle râlait, l’être fantastique acheva de se développer ; on aperçut quelque chose qui ressemblait à une tête ; puis une forme sembre et gigantesque se dressa sur le parquet.
PLUS FOBT QUE TOUT
— Silence, bête incivile, dit une voix qui n’avait rien de surhumain. Les oies ont sauvé le Capitole, mais nous ne sommes point à Rome. Et vous, femme, cessez de trembler. Je suis Codés. Béni soit l’Être suprême 1 je ne m’étais pas trompé, et j’arrive bien chez vous.
La harangue était nécessaire. La gouvernante se pâmait déjà.
— Vous venez nous sauver 1 s’écria Lucette.
— Lâchez donc cette pauvre bête, dit Mlle Perraut dès qu’elle put retrouver la parole. Elle n’aboiera plus ; je vous le promets. C’est un ami, Moussette, ajouta-t-elle en caressant la doguine à demi étranglée que Codés lui rendit.
— Parlons peu, reprit-il ; j’étais enfermé là-dessous ; je me suis orienté ; je vois cette cheminée ; j’y monte ; j’aperçois de la lumière et me voilà 1 Que la beauté me soit indulgente sous la suie qui me recouvre ; il fallait sauver le général.
— J’y avais pensé, dit Lucette, mais seule je ne pouvais rien.
L’Alsacien la regarda avec admiration ; il poursuivit :
— Il est possible de les délivrer. Voici mon plan. Je vais à Paris, je trouve Bonaparte, je lui explique l’affaire, et il arrange tout.
Les deux femmes approuvèrent. Codés continua :
— Je dois sortir d’abord, et il me faut un cheval.
— Chut ! dit Lucette.
Elle courut à la porte. Le silence était complet.
— Ils sont ivres, reprit-elle, ils dorment bien, car le bruit que vous avez fait ne les a pas réveillés. Pouvez-vous soulever cette porte?
Codés s’assura que le gond serait aisément déchaussé.
— C’est bien, dit la fillette. Vous allez ouvrir. La sentinelle ne bouge pas, je descendrai. Je ferai moins de bruit que vous, et si l’on me prend, vous pourrez essayer d’un autre moyen.
— C’est cela, murmura l’Alsacien.
— Je pense bien, reprit Lucette, qu’ils n’ont point songé à garder la petite porte qui donne de la laiterie sur le jardin. Je sortirai par là, je vous ferai signe et vous descendrez par la fenêtre. Nous longerons le mur de la maison et nous atteindrons l’écurie en passant sous la tourelle...
Codés cherchait dans ses souvenirs quelque héroïne antique à qui la comparer. La mémoire lui fit défaut ; il ne put que saisir la main de la fillette et la serrer de toutes ses forces.
Avec les pinces de la cheminée, il souleva la porte ; le bois craqua, mais personne ne remua dans l’antichambre.