CHAPITRE II
METAPONTE
A l'extrémité occidentale de la plaine qui s'étend des environs de Tarente aux montagnes de la Basilicate, là où ces montagnes commencent à se rapprocher de la mer et où la côte du golfe tourne vers le sud, deux cours d'eau d'une certaine, importance, qui ne tarissent jamais, même dans les plus grandes sécheresses de l'été, descendent parallèlement des rapides vallées de l'ancienne Lucanie. Le plus méridional est le Basiento, l'antique Gasuentus, au cours profond et paisible, qui prend sa source dans le voisinage de Potenza. L'autre est le Bradano, Bradanus des anciens, qui rassemble les eaux de toutes les petites rivières naissant dans le bassin que délimitent les sites d'Acerenza, Forenza, Spinazzola, Gravina et Matera. Fangeux et rapide, il se précipite d'abord à travers une gorge désolée, tombe en nappes d'une médiocre hauteur, puis répand dans la plaine son cour irréguUer, tantôt dormant dans des marais, tantôt tourbillonnant entre des rives escarpées. Entre ces deux fleuves, les montagnes et la mer est comprise une plaine d'une fertilité merveilleuse, même dans son état
présent de culture imparfaite. C'est là qu'auprès du rivage était située Métapqnte.
Les premières origines de cette ville" remontent aux anciennes populations indigènes. Son nom primitif était Alybas, et nous le trouvons mentionné dans TOdyssée. Avant les temps homériques, les gens d'Alybas commerçaient par mer avec la Sicanie, c'est-à-dire avec ce qui devait être plus tard la Sicile, mais ils n'osaient s'aventurer à traverser la Mer Ionienne. Plus tard, le nom d'Alybas fut changé en celui de Métabos, dont les Grecs ont fait Métapontos.
Le héros Alybas, éponyme et fondateur de la ville, disait la légende, avait donné l'hospitalité à Héraclès lorsqu'il ramenait en Grèce, au travers de l'Italie, les bœufs de Gêryon. Pendant le séjour du demi-dieu à son foyer, il lui naquit un fils, qui reçut le nom de Métabos, comme né à la suite de l'arrivée des bœufs. Le nom d'Alybas a ceci d'intéressant qu'il se retrouve dans les traditions sur Torigine de la ville de Témésa, l'une des plus antiques de la côte du Bruttium sur la Mer Tyrrhénienne, une ville déjà citée dans les poëmes homériques. C'est évidemment un personnage de la plus vieille mythologie de ces contrées. Lybas ou Alybas apparaît dans les légendes de Témésa comme un démon funeste, un dieu infernal couvert d'une peau de loup, qui, de même que Pluton, apparaît sur la terre pour y enlever les jeunes tilles et les entraîner avec lui dans le Tartare ; on ne parvient à apaiser sa fureur qu'en lui offrant chaque année une victime humaine, jusqu'au jour où un héros hbérateur, Tathlète Euthymos, lutte avec lui, en triomphe et lui interdit de revenir. Aux origines de Sybaris nous rencontrerons une tradition analogue, celle du monstre Sybaris, sorte de Lamie infernale qui désole le territoire de la ville, exigeant des sacrifices humains, et qu'un héros finit par dompter. Il semble y avoir dans ces légendes une personnification saisissante et poétique du
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démon de la maVaria, dévorant dans ses fureurs les premiers habitants qui sont venus se fixer sur ces plaines et y défricher le sol, un souvenir des luttes qu'il a fallu soutenir contre la nature elle-même pour éloigner le fléau, en desséchant les marais et en donnant aux eaux un meilleur régime. Aujourd'hui, à la suite de longs siècles d'abandon, le monstre a repris possession de ses anciens domaines ; le sol de la plaine de Métaponte, des vallées de Sybaris et de Témésa fait payer ses riches moissons en décimant chaque année les ouvriers qui le labourent; il faut maintenant recommencer la lutte contre le fléau des premiers âges, et ce n'est pas trop d'un nouvel Euthymos, d'un 'nouvel Eurybatos pour le terrasser. Seulement dans notre temps prosaïque, le vainqueur du démon ne sera plus un héros, mais un ingénieur. De celui qui assainit les établesd'Augias on ne fait plus un demi-dieu ; on lui donne une Inspection générale dans les Ponts et Chaussées.
Une autre tradition, grecque cette fois, née chez les colons hellènes et non plus chez les anciens indigènes, He les origines fabuleuses de Métaponte au Péloponnèse et à la race éolienne. Elle avait fourni le sijjet d'une des tragédies perdues d'Euripide. Mélanippê, fille d'Aiolos, fut aimée de Poséidon et devint enceinte. Fuyant la colère de son père ou vendue par lui comme esclave, elle vint à Métaponte chez Métabos ou Dios, et là donna le jour à deux jumeaux, qu'adopta le héros itahen. Devenus grands, à la suite d'événements sur lesquels varient les versions de la légende, les deux fils de Mélanippê quittèrent Métaponte, en emmenant leur mère ; l'un, Aiolos, alla s'établir dans les îles voisines delà Sicile appelées d'aprèslui les Iles Éoliennes (les îles Lipari d'aujourd'hui) , où régnait Liparos, fils d'Auson; l'autre, Boiotos , retourna en Grèce, où il donna son nom à la Béotie. 11 est facile de reconnaître sous ce récit une fable religieuse bien connue. Les amours de Poséidon et de Mélanippê ne sont autre chose que le vieux
mythe pélasgique de runion du dieu des eaux avec la déesse de la terre, de Poséidon et de Dêmêtêr, surnommée Melaina, par suite de la fureur que lui cause l'attentat du dieu contre sa chasteté, et Ilippia, parce qu'elle se métamorphosait en cavale pour échapper à ses poursuites ; ce mythe, qui se conservait intact en Arcadie à l'époque de Pausanias, est ici transporté dans le cycle des histoires héroïques. Quant à son fils, Boiotos, le nom de ce héros, dérivé du mot grec qui désignait un bœuf et que l'on retrouvait aussi dans celui de Métabos, induit à reconnaître en lui une forme terrestre du Bacchus tauriforme et infern'al, roi du séjour des morts et producteur des fleuves qui jailhssent du sein de la terre. Dêmètèr était la grande déesse de Métaponte, la protectrice de cette cité qui devait toute sa richesse à l'agriculture. Le Dionysos infernal, à forme de taureau, présidait aux mystères helléniques établis dans la Grande-Grèce; Sophocle le chante déjà comme le dieu qui règne sur l'Itahe, assis encore enfant sur les genoux de sa mère Dèmêtêr. En même temps une monnaie] très ancienne de Métaponte nous atteste l'existence de jeux qu'on y célébrait en l'honneur d'Achelôos, père des Sirènes, inventeur du mélange de l'eau et du vin, et créateur de toutes les sources, personnage moitié homme et moitié taureau, comme le Bacchus italique, comme le Minotaure et comme les héros Boiotos et Métabos. Ceuxquij se sont occupé de la mythologie antique ont depuis longtemps reconnu la parenté intime qui existe entre Achelôos et le Dionysos tauriforme, quand on envisage celui-ci comme le dieu du principe humide, producteur des eaux terrestres. ^—l Remarquons encore, pour compléter le cercle de ces idéesl^B d'une rehgion naturahste, voilées sous le vêtement du ** symbole, que le nom d'Alybas, dont nous parhons tout à l'heure, est quelquefois donné comme celui d'uQ fleuve des enfers, et que, d'autre part, il n'y a pas seulement un fleuve Achelôos en ÉtoHe, mais un autre, descendant du ^^»
mont Lycée, dans la Tripliylie, c'est-à-dire dans le pays d'où Ton prétendait qu'étaient venus les premiers colons grecs qui se seraient établis à Métaponte, au temps de la guerre de Troie.
En effet, lorsqu'au \if siècle avant l'ère chrétienne les Grecs eurent couvert de leurs colonies toutes les côtes de l'Italie méridionale, ils prétendirent trouver "à leurs éta» blissements des précurseurs dans les âges héroïques de leur race ; ils se représentèrent eux-mêmes comme ne formant qu'une seconde couche d'immigrants, précédée par une première bien des siècles auparavant. On dirait qu'ils s'étudiaient par là à créer une légitimité rétrospective à leurs étabUssements, qu'ils voyaient dans ces légendes l'affirmation d'un droit antique à la possession des contrées où ils avaient été chercher de nouvelles demeures. D'un autre côté, les indigènes, gagnés à l'attrait de la civilisation hellénique, les acceptèrent volontiers. Ils trouvaient leur avantage à s'en servir pour se faire, à l'égard de leurs dominateurs,des titres de noblesse grecque, qui étabhssaientavec eux un hen de parente et qui les mettaient sur un pied d'égalité, dHsopolitte comme on disait dans le langage politique d'alors. La dispersion des chefs des Achéens au retour de Troie était célèbre dans les tradi lions épiques de la Grèce : elle fournissait à ce moment le thème de la plupart des poésies cycliques, qui développaient, complétaient et étendaient les rhapsodies homériques. Elle devint le point de départ naturel de la végétation de nouvelles légendes qui dotaient d'ancêtres les colons grecs de l'Italie. Il se forma donc rapidement tout un cycle de récits, qui faisaient aborder dans cette contrée des détachements égarés des vainqueurs d'Ilion.
Nous avons en France un curieux exemple de la façon dont s'amplifient, avec le temps, les légendes de ce genre. Une très vieille tradition chrétienne, dont je n'ai pas à discuter ici l'origine et la valeur, faisait venir de Jérusalem à
Marseille et dans ses environs, peu après la Passion du Christ, Lazare et Marie Madeleine. Dans les premiers siècles du moyen-âge , les vanités locales aidant, on augmenta rapidement le nombre des personnages du drame ' évangélique ainsi transplantés miraculeusement en Provence ; on alla même jusqu'à en inventer, pour les besoins de la cause, Tïuelques-uns dont il n'était pas question dans les récits du Nouveau-Testament ; et toutes les villes arrosées par le Rhône, dans son cours inférieur, se targuèrent d'avoir eu leur église fondée par un de ces saints personnages. Les villes de la Grande-Grèce avaient fait de même avec les héros homériques. Chacun des cantons de cette contrée prétendit avoir reçu quelqu'un des chefs de la guerre de Troie, exilé à la suite des malheurs qui l'avaient accueilli à sa rentrée dans ses foyers. Bientôt il sembla que tous ceux qui n'avaient pas péri misérablement, comme Agamemnon, s'étaient donné rendez -vous en Italie. On raconta que Diomède s'était établi en Apulie et y avait régné sur les Dauniens , fondant Siponte, Salapia, Arpi, Canusium et Bénévent. On fit débarquer Calchas dans la même région, où il devint un dieu fatidique au mont Garganus ; on allait y consulter son oracle dans la grotte qui est restée sacrée jusqu'à nos jours, à Monte-Sant'-Angelo, mais où l'archange St-Michel l'a remplacé dans la vénération des pèlerins depuis le V® siècle de l'ère chrétienne. Petêlia et Crimisa se vantèrent d'avoir été fondées par Philoctète, Scyllètion par Menestheus et ses Athéniens, Locres par la troupe des^ Locriens Ozoles privée de son chef, Ajax, fils d'Oïlée, morti dans une tempête. On envoya Idoménée de la Crète chez les^ Salentins, Schedios et Epistrophios avec les Phocidiens ou bien Thoas avec un détachement d'Étoliens à Témésa. Le, tout sans préjudice des étabUssements jalonnés sur le littoral de la MerTyrrhienne, depuis Circeii jusqu'à Témésa et à l'isthme Scylacien, et dont on attribuait la fondation à Odysseus ou Ulysse, qui semble personnifier sous son nom
dans la Méditerranée occidentale les plus anciens navigateurs grecs, comme Héraclès y résume, dans ses voyages à la recherche des bœufs de Gêryon, les expéditions aventureuses des marins marchands de Tyr. On sait tout le parti littéraire que Fénelon a tiré pour la composition de son Télémaque de ces légendes, qu'il a été puiser chez Lycophron.
Le parallèle que je viens d'établir entre le développement des traditions évangéhques du midi de la France et celui des traditions iliaques de ritalie, peut se continuer en ceci que ce ne sont pas les seuls amis du Christ que la légende fait venir sur les bords du Rhône ; elle y amène aussi ses bourreaux, Ilérode Antipas à Lyon (c'est le seul personnage pour lequel le récit ait un caractère réellement historique), Ponce Pilateà Vienne. De même, dans les légendes antiques, les vaincus de Troie trouvent une nouvelle patrie sur la terre itahenne, comme les principaux de ses vainqueurs. On fait aller Énée dans le Latium, Capys en Gampanie, Anténor à Padoue, et nous rencontrerons encore des Troyens à Siris.
Métaponte, comme les villes voisines, avait sa tradition relative à. une des aventures des retours de Troie, Noaroi, ainsi qu était intitulée une des épopées cycliques. On racontait qu'une partie de la flotte des gens de Pylos, séparée par la tempête de son chef Nestor, avait été poussée sur la côte en ce lieu avec des vaisseaux de la Phocide auxquels commandait Épeios. En témoignage de cette origine, les Métapontins célébraient chaque année des fêtes funèbres en l'honneur des Néléides, les anciens rois de Pylos, et montraient dans le temple de leur Athènê Hellênia ou Mydia de vieux outils de charpentier, qu'ils prétendaient être ceux avec lesquels Épeios avait fabriqué le fameux cheval de bois dont les flancs avaient recelé les guerriers grecs introduits dans Troie. On ajoutait que les captives troyennes, embarquées sur les vaisseaux d'Épeios, les
avaient incendiés, à Métaponte pour empêcher leurs maîtres de retourner en Grèce. Il est assez remarquable que la même légende se racontait trait pour trait à Pise d'Étrurie, où dans la réalité il semble y avoir eu, non une colonie des Phocidiens du temps de la guerre de Troie, mais un comptoir des Phocéens d'ionie, fondé au commencement duvi*^ siècle. Un passage de l'historien Éphore, qui nous a été conservé par Strabon, semble militer puissamment en faveur de la réalité d'un étabhssement des Phocidiens à Métaponte, mais en le plaçant à une époque bien plus récente que celle qu'y attribuait la légende. Éphore disait, en effet, que cette colonie avait été envoyée par Daulios, tyran de Crissa près de Delphes. Ceci reporte au siècle de la î^rande puissance desCrisséens, détruite par la première Guerre «Sacrée. Et les événements que nous allons voir maintenant, se combinant avec cette donnée, devraient faire placer la tentative de colonie venue de la Phocide, si elle fut réelle, entre 700 et 650 av. J.-G.