‹ La Grande-GrèceChapitre 6 sur 35 · IMI · texte numérisé non relu

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Mais si les Romains forçaient impitoyablement les autres à observer envers eux les traités, ils avaient l'habitude de les enfreindre sans scrupule quand ils y trouvaientleur intérêt. Après quelque temps d'occupation de Thurioi, le sénat décida d'en appuyer la garnison par une division navale de dix galères. Les Tarentins firent à Rome de vaines remontrances; on n'en tint compte. Bien plus, les navires stationnés àl'embouchure du Crathis reçurent Tordre de croiser incessamment dans le golfe et d'en usurper la police. C'en était trop, et une rupture devait être bientôt la conséquence de cette outrecuidante violation du droit international.

Un jour il y avait fête à Tarente. Le peuple était au théâtre, assistant à quelqu'une de ces pièces bouffonnes dont il faisait ses délices. Des gradins supérieurs, par-dessus l'architecture de la scène, on voyait librement l'admirable perspective de la mer. Tout d'un coup apparurent les dix galères romaines, en appareil de guerre, venant défiler avec affectation jusque sous les murs de la ville, comme pour la défier. Les Tarentins, à cette vue, sont saisis d'un transport de colère patriotique. Ils sortent du théâtre et courent aux armes. On se précipite vers le port, on met à la mer quelques trirèmes : de hardis volontaires s'y embarquent en toute hâte sous le commandement des premiers capitaines qu'ils rencontrent. Une escadrille tarentine, équipée imparfaitement dans cet élan d'enthousiasme populaire, se met à la poursuite des vaisseaux romains, les rejoint à force de rames, les attaque et leur fait payer chèrement leur insolente provocation. Quatre des galères romaines sont coulées avec le décemvir naval L. Valerius, commandant de l'escadrille, une capturée et menée en triomphe à Tarente, après que son équipage a été passé par les armes ; les cinq autres n'échappent que par une prompte faite. Le lendemain, sur la proposition de l'orateur Philocharis, un corps d'hoplites tarentins est transporté à Thurioi et force la garnison légionnaire à évacuer la place.

C'était la guerre, et une guerre qui devait être sans merci. Mais, n'en déplaise à la plupart des historiens qui copient ici les déclarations intéressées des Romains, transformant en trahison un acte de légitime défense, le bon droit était du côté des Tarentins, et la façon dont ils avaient bondi sous l'outrage prouvait que toute vertu n'était pas encore morte chez eux. Le sénat de Rome envoya des ambassadeurs à Tarente pour exiger avec hauteur des excuses, des indemnités et l'extradition des auteurs de l'explosion nationale. Le sénat de Tarente répondit avec calme et dignité qu'il ne cherchait pas la lutte, mais qu'il se maintiendrait sur le terrain des traités. La décision en dernier ressort ne lui appartenait pas, du reste, mais devait être à l'assemblée populaire, que l'on convoqua, suivant l'usage, dans le théâtre. C'était le lieu que beaucoup de villes grecques avaient adopté pour les assemblées de ce genre. Les historiens prétendent qu'à l'assemblée, quand ils firent connaître les propositions dont ils étaient chargés, les ambassadeurs furent hués par la foule et que le principal d'entre eux, L. Postumius, s'écria devant ces outrages: « Riez maintenant, votre sang lavera cette offense! » La chose est possible de la part d'une population surexitée, et si elle est vraie, les Tarentins auraient commis un acte blâmable en manquant de respect au caractère sacré des ambassadeurs. Mais il est bon de remarquer que nous n'avons ici que la version romaine des faits, qui cherche à noircir le peuple de Tarente, et qu'elle n'est pas toujours d'accord avec ellemême sur les circonstances de l'insulte. Et l'on sait combien il est facile de s'arranger de façon à avoir des griefs de ce genre à invoquer pour se dire l'offensé dans une guerre longuement préméditée. J'avoue que cet ivrogne, qui se trouve à point nommé dans un corridor obscur du théâtre pour souiller le vêtement de L. Postumius, m'a toujours paru suspect. Et en dehors de ce fait dégoûtant, tout ce que l'on reproche au peuple tarentin se réduit à

avoir ri sur quelques fautes de langage trop grossières que l'orateur romain avait faites en parlant grec. Quoiqu'il en soit, après Téchec de son ambassade, le sénat de Rome déclara solennellement la guerre aux Tarentins.

La cause de Tarente était celle de toute l'Italie méridionale, dont le sort allait se jouer dans la guerre. Aussi la cité Spartiate devint-elle l'âme d'une coalition qui réunit Grecs et Ualiotes, oublieux de leurs anciennes querelles, dans un effort commun contre l'ambition de Rome. Toutes les villes helléniques de la Grande-Grèce y entrèrent avec les Bruttiens, les Lucaniens et les derniers débris des vieilles bandes Samnites. Les confédérés se portèrent au-devant des Romains jusque sur les bords du Liris, le Garigiiano de nos jours. Avant la bataille, le sénat, voulant se donner les apparences de la modération, les fit sommer une dernière fois de déposer les armes et de lui donner satisfaction. La sommation ne pouvait être écoutée, et sur le champ de bataille la fortune de Rome l'emporta. Malgré leur énergique résistance, les coahsés essuyèrent une sanglante défaite qui les rejeta sur la Lucanie, où les Romains entrèrent à leur suite.

A cette nouvelle, les Tarentins, avec la mobiUté d'impressions qui est le défaut trop ordinaire de la démocratie, passèrent brusquement d'une ardeur confiante à un lâche découragement. Le peuple affolé demanda à grands cris le recours à un appui étranger, à celui de Pyrrhos, roi des Épirotes, ancien aUié de Tarente, qui avait la renommée du plus habile général de son temps. En vain tous les hommes de bon sens essayèrent de le détourner d'une semblable résolution, rappelant combien Tarente avait toujours pâti de ces appels aux aventuriers de l'extérieur, et montrant les dangers que le roi d'Épire ferait courir à la liberté en échange d'un appui que son caractère versatile rendrait toujours précaire. On raconte que, lors de l'assemblée où le peuple délibéra sur l'ambassade à envoyer au monarque

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épirote, un des hommes les plus considérés de la ville, nommé Méton, entra dans rorchestre du théâtre, couronné de fleurs et accompagné d'unejoueuse de flùt.e. Cette apparition inattendue excita un rire général ; plus Méton était honoré, plus on trouva le fait bizarre, et de toutes parts on lui criait de danser au son de la flûte. « C'est bien, Taren tins, répliqua-t-il, amusons-nous maintenant, dansons; quand Pyrrhos sera venu cela ne nous sera plus possible. » Rien n'y fit ; on ne voulut pas écouter les conseils de ceux qui disaient qu'il valait mieux traiter avec Rome, quand on le pouvait encore honorablement, que se donner un tyran étranger. Force fut de céder à l'entraînement populaire, imposé par un vote de majorité. Une ambassade partit pour aller trouver Pyrrhos, en lui promettant que toute l'Itahe méridionale, se levant à son approche, placerait sous ses ordres une armée de 350,000 fantassins et de 20,000 chevaux. Malgré les avertissements du Thessahen Cinéas, son ami et son ministre, qui réduisait ces promesses imprudentes à leur juste valeur et faisait ressortir tous les dangers de l'entreprise, le monarque Éacide accepta avec empressement des propositions qui lui semblaient offrir un champ sans limite à son inquiète ambition.

Pendant l'absence des députés envoyés en Épire, le consul L.iEmiliusBarbula avait débouché avec son armée sur le territoire deTarente, en ravageait le territoire et en forçait les milices à se tenir étroitement enfermées dans les remparts. Il renvoyait, d'ailleurs, sans rançon les principaux des prisonniers qu'il faisait, saisissait chaque occasion d'étaler des sentiments de modération et de générosité, enfin s'arrangeait pour nouer des relations avec les chefs du parti aristocratique, sur lequel Rome, comme antérieurement Sparte, avait pour principe de chercher un point d'appui dans les cités grecques, trouvant les aristocrates moins chatouilleux sur les questions d'indépendance nationale que les démocrates. Le sacrifice des personnes de quelques orateurs

populaires, leurs adversaires politiques, suffirait, leur faisait-il dire, à désarmer la colère du Sénat, et Tarente obtiendrait la paix à peu de frais. Ces suggestions trouvèrent des oreilles favorables ; une portion du peuple, effrayée de ne pas voir arriver les secours d'Épire aussi vite qu'on avait espéré d'abord, y inclina bientôt. Quand vint le moment de renouveler les magistrats annuels, Agis, le chef du parti favorable aux Romains, fut élu stratège. On allait traiter, quand l'ambassade revint d'Épire apportant le traité conclu avec Pyrrhas et accompagnée de Ginéas. Ce fut le signal d'une révolution populaire, qui annula l'élection d'Agis et lui substitua un stratège de la faction démocratique, partisan de la guerre à outrance.

Ceci se passait dans l'automne de 281 av. J. G. Quelques jours après, un des généraux du roi d'Épire, Milon, débarquait à Tarente avec une avant-garde de 3,000 hommes et prenait son logement dans l'Acropole. A la nouvelle de ces faits, le consul L. yEmilius jugea prudent de se replier sur la Lucanie pour y prendre ses quartiers d'hiver et voir venir les événements. Il s'en alla chargé de butin, mais suivi de près par Milon, avec ses Épirotes et les mihces tarentines. La route que le général romain avait prise offrait un défilé resserré entre la mer et des montagnes de très difficile accès, et ses adversaires comptaient bien l'y écraser. La flotte de Tarente était venue s'embosser tout auprès du rivage, garnie de bahstes et de catapultes mises en batterie sur le pont des trirèmes, de manière à couvrir de projectiles la longue colonne qui défilerait à portée de ses coups, tandis que Milon devait l'assaillir en queue. A tout le moins on comptait que l'armée romaine serait obligée de se jeter en désordre dans les montagnes, en abandonnant ses bagages et son butin. Mais quand elle se présenta sous leurs yeux, les capitaines des vaisseaux tarentins s'aperçurent avec effroi que L.iEmilius avait entremêlé à ses troupes les nombreux citoyens emmenés des campagnes

de la ville, comme prisonniers ou comme otages, de telle façon qu'il n'y avait moyen de lancer des projectiles sur aucune des divisions romaines sans faire un carnage de Tarentins désarmés. Dans ces conditions, les triêrarques n'osèrent faire jouer leurs machines, et grâce au stratagème de son chef, l'armée romaine parvint à se tirer de ce mauvais pas. Ceci n'a pu se passer qu'entre les localités actuelles de Rocca Impériale et Trebisacce, etconséquemment nous apprenons par là que le consul de 281, en vertu de raisons stratégiques que nous ne connaissons pas, avait pris sa ligne de retraite par Héraclée ( Policoro ), Cessa ( Cassano ), Muranum ( Murano ) et le col du Campo Tenese. 11 ne s'arrêta que de l'autre côté des montagnes, et là son commandement lui fut prorogé avec le titre de proconsul. C'est seulement au mois de quintilis ou juillet de l'an 280 qu'il rentra à Rome, pour recevoir les honneurs du triomphe sur les Salentins, à cause du ravage des campagnes de Tarente, et sur les Samnites, qu'il tenait en respect pendantque P. Lsevinus se faisait battre à Héraclée par Pyrrhos. Au commencement de cette année 280, le roi d'Épire avait pris la mer en personne et avait opéré sa descente en Italie. La saison avait rendu sa traversée très pénible; la tempête lui avait causé des pertes considérables d'hommes et de matériel. Pourtant il amenait encore à Tarente une armée nombreuse pour les habitudes de l'époque, mais composée d'éléments très mêlés et d'inégale valeur. On y voyait à la fois ses propres phalanges d'Épirotes, avec des fantassins de Macédoine et des cavaliers de Thessalie, que le roi macédonien Ptolémée Céraunos lui avait cédés par un traité ; puis des bandes de mercenaires Etoliens, Acarnaniens et Athamanes. L'armée comptait en tout 20,000 phalangites, 2,000 archers, 500 frondeurs, 3,000 hommes de cavalerie et 20 éléphants. En mettant de côté cette dernière force, c'est avec le même nombre de soldats, à peu de chose près, qu'un demi-siècle auparavant Alexandre avait franchi

rriellespont et détruit rempire des Perses. Tarente devint la place d'armes et la base d'opérations du roi d'Épire.

Je ne raconterai pas la guerre de Pyrrhos ; elle est trop connue et le récit s'en trouve dans toutes les histoires romaines. Si je me suis appesanti sur les annales de Tarente aux temps antérieurs, c'est qu'elles ne se trouvent racontées d'une manière complète et suivie dans aucun ouvrage écrit en français. Ici, au contraire, nous nous trouvons en présence d'événements que savent par cœur tous ceux qui ont fait leurs études classiques. D'ailleurs, en continuant notre voyage dans la Grande-Grèce, nous rencontrerons sur la route les lieux qni ont vu s'accomplir plusieurs des principaux épisodes de cette guerre. Remarquons seulement qu'ici encore les récits habituels de l'histoire se montrent profondément injustes pour les vaincus. On s'est plu à travestir la conduite des Tarentins, les Romains pour les déshonorer après leur avoir enlevé leur liberté, Pyrrhos pour rejeter sur ses alliés la responsabilité de ses propres fautes. Dans la réalité, cette conduite fut parfaitement honorable.

A peine ayant fait entrer ses troupes dans Tarente, le roi d'Épire s'était mis à y agir en souverain. Il avait commencé par confisquer la liberté de ceux qu'il était censé venir défendre. Sous prétexte d'organiser les citoyens, il avait supprimé l'autorité de leurs magistrats civils, auxquels il avait substitué ses propres officiers. Sous prétexte de régénérer les Tarentins en les arrachant à leur mollesse, il avait fermé le théâtre, supprimant ainsi les assemblées populaires en même temps que les spectacles. Au lieu de se borner à réformer le luxe des banquets publics, il avait interdit les syssities, cette institution fondamentale de toutes les répubUques doriennes, parce qu'elles fournissaient aux citoyens une occasion quotidienne de se concerter et d'échanger leurs idées sur les affaires publiques. En même temps il n'osait pas tenir en bride l'insolence et

la brutalité de ses mercenaires logés chez l'habitant, de peur d'ébranler une fidélité dont il ne se sentait pas assuré. Semblable conduite devait naturellement éveiller une vive opposition. Les mécontents traqués furent contraints de s'exiler pour échapper à la tyrannie, et le parti de la paix avec les Romains reprit dans l'ombre de nouvelles forces, à la faveur de l'irritation populaire.

Qu'en disent les historiens? Sous quelle couleur ont-ils pris, depuis l'antiquité, l'habitude de représenter ces faits si naturels ? Ils racontent que les Tarentii.s comptaient que Pyrrhos se battrait pour eux et sans eux, et qu'ils furent déçus dans leurs espérances. La meilleure réponse à une accusation aussi injurieuse, qui se perpétue de siècle en siècle, est dans la manière dont ils :se battirent. S'ils ne figurèrent pas à la bataille d'IIéraclée, où Pyrrhos n'avait voulu employer que sesÉpirotes et ses mercenaires, à celle d'Ausculum, ce fut la phalange tarentine, distinguée au milieu du champ de bataille par ses boucliers blancs, qui remporta le prix de la valeur après les Macédoniens, étonnant les deux armées par sa sohdité. Et quand Pyrrhos quitta brusquement l'Itahe pour aller chercher fortune en Sicile, ce furent les mihces de Tarente qui soutinrent le principal poids de la continuation de la lutte dans le pays desSamnites; caries garnisons épirotes laissées à Tarente et à Locres, sous le commandement de Milon et d'Alexandre, fils du roi, se bornaient à tenir ces villes sans en sortir, sauf une seule fois pour couvrir Crotone. Bientôt dégoûté des affaires siciUennes, où il avait pourtant remporté de brillants succès, Pyrrhos revint en Itahe se faire battre à Bénévent par Curius Dentatus. Le roi d'Épire rentra à Tarente, n'ayant plus avec lui que 8,000 hommes de l'armée de 80,000 qu'il avait fait écraser par les Romains. Après avoir leurré les Tarentins de belles promesses, il partit de nuit pour retourner en Épire, où son inconstance lui fit bientôt chercher do nouvelles aventures dans la Macédoine et le

Péloponnèse, tandis que Rome achevait d'abattre ses alliés d'Italie, dont il ne se souciait plus.

Il les laissait, en effet, épuisés d'hommes et d'argent par plusieurs années d'une guerre qui n'avait produit aucun résultat, au lendemain d'un désastre inouï, qu'il avait amené lui-même par un mauvais emploi de ses éléphants. En une campagne, Papirius Cursor et Spurius Carvilius achevèrent d'anéantir ce qui résistait encore dans le Samnium et soumirent les Lucaniens. En 272, dix ans après l'occupation de Thurioi par les Romains, les légions, conduites parPapirius, vinrentcamper devant les murs deTarente. La ville était résolue à se défendre à outrance. Ses murailles étaient solides ; elle y avait donné asile aux débris des troupes confédérées; la mer libre assurait un ravitaillement indéfini. Tarente pouvait donc nourrir l'espoir d'un retour de fortune en soutenant un siège prolongé, et une armée de secours se formait en Messapie. Mais les intrigues se croisaient dans tous les sens autour de la malheureuse cité, paralysaient la résistance et devaient forcément entraîner sa chute. D'une part, ceux que Pyrrhos avait exilés étaient rentrés en armes sur le territoire tarentin, en prenant le nom de Philoromains, s'étaient saisis d'un châteaufort de la campagne et de là entretenaient des correspondances en ville. D'un autre côté, une flotte carthaginoise était venue mouiller dans le port extérieur. Elle affirmait aux Romains qu'elle venait leur prêter le concours stipulé parle traité entre Rome etCarthage, conclu en 279, en établissant un blocus maritime devant la ville; mais en même temps l'amiral qui la commandait engageait les habitants à se donner à lui, en invoquant la protection et la suzeraineté des Kenânéens occidentaux. Enfin Pyrrhos, en partant, avait laissé Milon occupant la citadelle avec un corps d'Épirotes. Ce fut sa trahison qui trancha cette situation prodigieusement embrouillée. Il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son roi, qui avait péri dans une misérable échauf-

fourée de rue à Argos. Se sentant ainsi livré à lui-même, il ne se préoccupa que de ses intérêts personnels, en véritable condottiere. Gagné par l'or du consul, une nuit il introduisit les Romains dans la forteresse, qu'il leur livra avec Tarsenal , tandis que lui-même s'embarquait avec ses soldats pour l'Épire. Tarente vaincue n'avait plus qu'à se soumettre. Rome lui laissa ses lois avec une liberté nominale, sous le titre de cité fédérée. Mais elle dut payer une énorme contribution de guerre , livrer ses armes et ses vaisseaux, raser elle-même ses remparts et recevoir une légion en garnison permanente dans son acropole.

« Tarente vaincue, que ne pouvait-on pas oser? » Cette phrase des historiens latins est pour l'indépendance tarentine la plus belle oraison funèbre ; elle la lave de toutes les accusations de faiblesse et montre ce que c'était dans l'opinion romaine que d'avoir abattu une telle rivale. L'abondance du butin fait à Tarente fut telle que le cours des métaux précieux changea brusquement à Rome. C'est à la suite de cet événement que le Sénat se décida à faire pour la première fois frapper une monnaie d'argent, chose à laquelle il s'était jusqu'alors refusé. Une limitation des droits de souveraineté intérieure, qu'avaient jusqu'alors gardé les cités fédérées, fut la première conséquence d'une semblable décision, qui impHquait toute une révolution poHtique et économique. En adoptant le monnayage de l'argent, Rome se le réserva pour toute l'Italie comme un privilège exclusif, et interdit à ses soi-disant confédérés la fabrication des espèces de ce métal, qu'ils avaient jusqu'alors émises librement. Les villes revêtues de ce titre n'eurent plus la faculté de faire que de la petite monnaie d'appoint en cuivre. Tarente dut donc renoncer à la frappe de ces beaux nomes ou didrachmes d'argent, de si excellente qualité, qui chaque année sortaient en grande quantité de sonhôteldes monnaies, et auxquels le commerce ac-

cordait un cours de faveur sur tous les marchés de Fltalie et des côtes de l'Adriatique.

Léonidas de Tarente, un des plus charmants poètes de l'Anthologie, émigré en Grèce à la suite des événements que je viens de raconter, faisait écrire sur son tombeau : « Je gis bien loin de la terre italienne et de Tarente, ma patrie, et cela m'est plus dur que la mort. » Parmi les captifs emmenés de la ville se trouvait un enfant avec sa mère. II grandit dans l'esclavage, adopta l'usage de la langue latine, en gardant le génie naturel de la race grecque. Quand il eut l'âge d'homme, son maître l'affranchit, en voyant ses rares facultés. Ce fut Livius Andronicus, qui dota Rome de la poésie dramatique, jusqu'ici inconnue à sa rudesse dédaigneuse des arts. Peu après, le créateur de l'épopée latine, Ennius, naquit sur l'ancien territoire tarentin, à Rudise dans la Messapie, aujourd'hui Rugge, près de Lecce. Les vaincus civilisaient leurs vainqueurs.

En se soumettant à Rome, Tarente avait été rangée dans la classe des fédérés maritimes, qui étaient dispensés de contribuer au recrutement des légions, mais devaient fournir à la république suzeraine des vaisseaux et des matelots. Mais on l'avait dépouillée de sa belle flotte, et il résulte d'un passage de Polybe qu'on ne lui avait permis de reconstruire, pour les tenir à la disposition de Rome, que des bâtiments de guerre d'un très faible échantillon. La première Guerre Punique, qui survint bientôt après , apporta quelque soulagement dans sa condition. Obhgée d'improviser de grandes flottes pour tenir tête aux Carthaginois sur mer, la cité reine eut besoin des habiles marins des villes de la Grande-Grèce. Elle invita donc Tarente à armer

de nouveau des trjrèmes et des quinquérèmes, elles galères tarentines combattirent avec honneur dans plusieurs circonstances de ce genre. La lutte contre Carthage avait été acceptée comme nationale par tous les Grecs de l'Italie, et les Tarentins n'avaient pas oublié qu'au moment le plus critique de la guerre de Pyrrhos, les Phéniciens d'Afrique, toujours prêts à la destruction des cités maritimes des Hellènes, avaient fait contre eux un traité d'alhance offensive et défensive avec Rome, ni qu'une flotte carthaginoise avait joué un rôle plus que louche dans les derniers moments d'agonie de leur indépendance.

Il en fut autrement dans la deuxième Guerre Punique. Les intérêts commerciaux de la ville avaient reçu un coup des plus sensibles par le développement que les Romains s'étudiaient à donner au port de Brundisium, terme de la Voie Appienne, depuis qu'une colonie de droit latin y avait été établie en 244, avant même que la première guerre contre Carthage ne fût terminée. D'ailleurs, une fois que Rome n'avait plus eu besoin des services des Tarentins, elle avait recommencé à les traiter durement et surtout avec insolence, et ceux-ci dévoraient les affronts en silence, frémissant au souvenir de leur liberté perdue. Après la bataille de Cannes, il se trouva beaucoup de Tarentins parmi les prisonniers de l'armée romaine. Ilannibal les mit tous en liberté et les renvoya chez eux comblés de dons, en les chargeant de dire qu'il rendrait l'indépendance à Tarente si elle voulait se déclarer pour lui. L'année suivante, après avoir échoué dans ses tentatives pour prendre par surprise Néapolis et Cumes, Hannibal, qui avait absolument besoin d'un port pour communiquer avec Carthage et en recevoir des secours, se présenta devant Tarente, dont les rempaits avaient été relevés pendant la première guerre punique. Il campa plusieurs jours au Galèse, espérant que la ville lui ouvrirait ses portes. Mais l'aUiance avec les Carthaginois était pour des Grecs quelque chose de tellement contre

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nature, que les Tarentins ne purent encore s'y résoudre. Il fallut pour les jeter dans les bras d'Hannibalun acte d'odieuse cruauté des Romains.

Ceux-ci, depuis le commencement de la guerre, s'étaient fait donner des otages qui leur répondissent de la fidélité des villes grecques ; on les gardait à Rome dans l'Atrium Libertatis. Dans le nombre étaient treize jeunes gens des premières familles de Tarente. Ceux-ci, en 212, à l'instigation d'un de leur compatriote, nommé Philéas, parvinrent un jour à s'évader; mais on les reprit à Tarracina, on les ramena à Rome, et après les avoir battus de verges sur le Comitium on les précipita de la Roche Tarpéienne. Ce fut un cri d'iiorreur chez les Tarentins quand ils apprirent cette féroce exécution. Résolus à en tirer vengeance, ils appelèrent, à l'insu des Romains, le grand capitaine carthaginois. A un jour convenu, quand Hannibal eut rétabh son camp sur le Galèse, les gens de Tarente se jetèrent sur la garde romaine des portes et introduisirent dans la ville les troupes de Carthage. Tout ce que l'on put rencontrer de Romains dans la cité fut mis à mort. Mais le préteur M. Livius eut le temps de se jeter dans la citadelle avec laplus grande partie des soldats légionnaires.

L'occupation de Tarente relevait la situation d'Hannibal au moment où elle paraissait désespérée. Thurioi et Métaponte suivirent immédiatement l'exemple de leur grande voisine et se déclarèrent aussi pour les Carthaginois. C'était un renouvellement delà guerre, qui menaçait de s'éterniser quand on avait pu croire qu'elle allait finir. Hannibal, du reste, tint fidèlement sa parole aux Tarentins et leur rendit tous les droits de la plus complète autonomie. Pour marquer la reprise de son indépendance, la ville se hâta de frapper de la monnaie d'argent et même d'or, comme elle l'avait fait à une époque antérieure. C'était là, dans les idées du droit public des anciens, la plus haute affirmation d'une souveraineté pleinement indépendante ; Rome inter-

disait à tous ses alliés la fabrication des espèces d'or, même hors de l'Italie, et voyait dans l'exercice de ce droit le défi le plus ouvert à sa suprématie. Que le monnayage d'or de Tarente ait recommencé momentanément lors de l'occupation de la ville par les Carthaginois, c'est ce qu'établit un fait curieux des antiquités de notre pays, qui a été constaté dernièrement par un numismatiste aussi savant que modeste, M. Ernest Muret. Un des peuples du nordouest de la Gaule, les Ambiani, c'est-à-dire les gens d'Amiens, se mit, dans les environs de l'an 200 avant notre ère, à frapper des espèces d'or, et il le fit en copiant, très exactement au début, des monnaies de Tarente de même métal. Comment les statères tarentins ont-ils pu parvenir jusque sur les bords de la Somme vers ce moment, et cela en quantité assez abondante pour y servir de prototype à la fabrication monétaire indigène ? C'est ce qui ne peut absolument s'expliquer que par le retour dans ses foyers d'une troupe de ces mercenaires gaulois, qui formaient une grande partie de l'armée d'Iïannibal, troupe qui aura reçu le payement de ses services à Tarente, en monnaies nouvellement frappées de la ville. On sait que les mercenaires de l'antiquité stipulaient toujours le payement de leur solde en espèces d'or. Et l'abondance des recrues fournies par la Gaule à l'armée carthaginoise, dans la seconde Guerre Punique, a exercé à ce moment une action considérable sur le monnayage gaulois. Ainsi, c'est alors que les Arvernes se mirent à copier l'or de Carthage, au lieu des statères de Phihppe de Macédoine, qu'ils avaient imités jusque-là.

Cependant la citadelle de Tarente n'avait pas suivi le sort de la ville. Elle était tellement forte qu'il eût fallu un siège long et difficile pour s'en emparer. Ilannibal ne voulut pas y immobihser son armée. Il se contenta de la masquer et de la bloquer, espérant l'amener à composition quand elle se verrait dans l'impossibilité de recevoir aucun secours. A cet effet, il fit construire, malgré les sorties con-

tinuelles par lesquelles M. Livius cherchait à troubler les travailleurs, une puissante ligne de fortifications qui couvraient la ville contre la forteresse ; et c'est alors que, voulant utiliser les vaisseaux des Tarentins que la garnison romaine de Facropole empêchait de sortir du port intérieur, il eut l'idée hardie de les faire transporter dans le grand golfe, en passant par-dessus l'isthme peu élevé qui reliait la roche de la citadelle au continent. L'opération réussit, et la flotte tarentine, désormais mouillée dans le port extérieur, prit part au blocus de la forteresse, en même temps qu'elle détachait des navires pour le service des convois de l'armée punique. Si le sénat de Carthage avait voulu, il pouvait faire passer librement à Ilannibal tous les renforts dont il avait besoin et le mettre en mesure de menacer de nouveau Rome elle-même. Mais rien ne fut fait ; la faction ennemie des Barcides continua à faire passer ses haines avant les intérêts nationaux les plus urgents.

Les choses restèrent en cet état à Tarente pendant près de trois ans. La ville était le point principal de ravitaillement d'IIannibal, et, pendant ce temps, M. Livius se maintenait dans l'acropole. Une espèce de trêve tacite avait fini par s'établir sur ce point entre les beUigérants ; elle n'était interrompue que lorsqu'une flotte romaine se présentait dans le golfe pour tenter d'introduire un convoi de vivres dans la citadelle. Une fois, P. AquiHus et M. Ogulnius, saisissant habilement le moment propice, parvinrent à déjouer la surveillance des Tarentins et à faire entrer par mer un renfort de mille hommes avec des approvisionnements abondants. Une autre fois, l'amiral de Tarente, Damocrate, détruisit la flotte commandée par Décius Quinctius, qui périt dans le combat. Enfin, en 209, après que la reprise de Capoue eut définitivement rejeté Hannibal et les Carthaginois loin de Rome, le vieux Fabius entreprit, pour couronner sa glorieuse carrière, de recouvrer Tatente.

Le fameux temporisateur, dont la prudence calculée avait

sauvé la République au moment de son suprême danger, se montra dans^cette occasion aussi rapide de mouvements que son adversaire, aussi audacieux qu'un jeune homme. Il fallait d'abord éloigner de la ville le général carthaginois. Le corps d'armée stationné à Rhègion reçut Tordre de l'attirer de son côté en ravageant le Bruttium.Apeine Hannibal était-il parti pour courir au secours de ses alliés, Fabius débarquait au sud de Saturium, emportait Manduria où il faisait quatre mille prisonniers, et se présentait devant Tarente, endormie dans une confiance trompeuse et presque dégarnie de troupes. Des intelligences avaient été pratiquées à l'avance avec un corps de Bruttiens qui faisait partie de la garnison. Ceux-ci se firent confier la garde d'une des portes extérieures du côté du continent, et, de nuit, l'ouvrirent à Fabius, pendant que Damocrate, avec les troupes tarentines, se portait vers la citadelle pour repousser une grande sortie de M. Livius. Les Romains étaient déjà dans la place avec des forces immensément supérieures, quand on s'aperçut de la trahison. Un combat de rues s'engagea, dans lequel une grande partie de la ville fut incendiée, et où les trois capitaines des Tarentins, Nicon, Damocrate et Philémène, périrent vaillamment, les armes à la main, avec le Carthaginois Carthalon. Les citoyens de Tarente se défendaient avec l'énergie du désespoir, et il fallut emporter quartier à quartier, maison à maison. Dans cette suprême bataille, où Tarente se montra à la hauteur de Sagonte, le carnage fut horrible de part et d'autre, car on se battait sans merci. Enfin, quand les derniers défenseurs armés de la liberté tarentine eurent succombé, Fabius, implacable, livra la malheureuse cité à la fureur de sa soldatesque. Rien n'échappa au sac etauxoutrages;les vierges sacrées du temple d'Athênê, électrisées par l'exemple de la vaillante Lysée, se précipitèrent du sommet de l'édifice, préférant la mort au déshonneur. La part du butin mise en réserve pour le trésor public monta à 3,000 talents

d'argent, en poids près de 14 millions de notre monnaie, et comme valeur réelle au moins cinq ou six fois davantage. Pendant ce temps, Hannibal, averti devant Caulonia du débarquement de Fabius, faisait force de marche pour secourir Tarente. Il n'en était plus qu'à quarante stades ou dix kilomètres environ, quand il apprit par des fugitifs échappés au désastra que la ville avait été prise dans la nuit. Rien n'était plus à tenter de ce côté, et il se replia sur Métaponte.

Après le pillage vinrent les châtiments réguliers. Tarente fut traitée presque aussi cruellement que Capoue. Tous ceux de ses sénateurs qui n'avaient pas trouvé la mort dans le combat, et que leurs opinions désignaient à la haine des Romains, furent battus de verges et décapités. On vendit comme esclaves trente mille citoyens ; plusieurs milliers d'autres furent envoyés en exil après avoir eu leurs biens confiqués, ou transportés en Étrurie. On rasa les fortifications de la ville, dont une grande partie demeura déserte et en ruines. Les plus importantes statues des temples furent emportées à Rome, entre autres l'Hercule de Lysippe, et la Victoire, d'un auteur inconnu, dont César devait faire ensuite le plus bel ornement de la Guria Julia. Les objets des trésors de ces temples eurent aussi le même sort, avec les tableaux de prix qui y étaient dédiés. Cependant, on dut laisser en place, faute de moyens suffisants de transport, le Zeus colossal de Lysippe, haut de quarante coudées. En outre, Fabius, par un sentiment de superstition, ordonna à ses soldats de ne toucher à aucune des images sculpturales qui représentaient les Olympiens dans une attitude menaçante : « Laissons aux Tarentins, dit-il, les dieux irrités. »

Tarente était, à la suite de ces exécutions et du massacre qui les avait précédées, réduite au tiers de son ancienne population. Il n'y avait plus à craindre qu'elle se relevât. La rentrée des bannis du parti romain y fit succéder une terreur à une autre, les vengeances personnelles aux condamnations militaires. Enfin, après plusieurs mois de suspension de toutes les lois, Fabius jugea que l'expiation était suffisante pour le crime de s'être révolté contre Rome. Sur sa proposition, le Sénat romain rendit à Tarente les conditions de cité fédérée, maison y fixant la résidence d'un préteur, qui tenait la citadelle avec une forte garnison. Et pour surcroît de précaution, l'on s'arrangea pendant de longues années pour tenir loin de la ville tous les jeunes gens en état de porter les armes, sous prétexte de service militaire comme auxiliaires. En outre, tout droit monétaire était enlevé à Tarente, même celui de frapper du cuivre pour la circulation locale.

En 123 avant Jésus-Christ, parmi les colonies de citoyens décrétées sur la rogation de Caïus Gracchus, une fut envoyée à Tarente sous le nom de Golonia Neptunia. Elle ne se confondit pas avec la ville grecque, qui garda sa position de fédérée, et elle paraît avoir occupé un quartier à part et fortifié, contigu au port ; car elle était rangée dans la classe des colonies maritimes. Tarente ne semble avoir pris aucune part à la Guerre Sociale, où la plupart des autres villes de l'Italie méridionale se laissèrent entraîner, et où Iléraclée, sa voisine, eut beaucoup à souffrir. En 90, ses habitants reçurent en masse, par suite de la loi Juha, le droit de cité romaine, et elle fut constituée en municipe. Elle n'en conserva pas moins ses mœurs et sa langue, et,

TARENTE Co

au temps d'Auguste, Strabon remarquait encore qu'elle, Néapolis et Rhêgion étaient les trois seules villes de l'Italie qui fussent restées purement grecques.

Lors de la Guerre Servile, Tarente tint à distance les hordes de Spartacus et échappa au sort de sa voisine Métaponte. Gomme toutes les;villes qui avaient eu beaucoup à souffrir de l'oppression de la nohilitas et du gouvernement sénatorial, elle embrassa avec ardeur la parti de Gésar contre Pompée, et le dictateur l'en récompensa en augmentant l'importance de la station navale dont elle était le siège. En 36, elle vit dans ses murs la dernière entrevue d'Octave et de Marc-Antoine, avant que le premier n'entrât en campagne contre Sextus Pompée, et le second contre les Parthes,leurréconcihation momentanée, ménagée parles soins d'Octavie, et le renouvellement du triumvirat pour cinq ans.

Sous l'Empire, Tarente n'a pas d'histoire.' Néron y envoya une colonie de vétérans. Mais elle se dispersa presque aussitôt, ceux qui en faisaient partie ayant préféré vendre les terres qu'onleuravait attribuées, plutôt que de se donner la peine de les cultiver. Tout ce que nous avons à constater, c'est que si Tarente était encore une ville grecque au temps d'Auguste, elle se latinisa rapidement pendant l'ère impériale. Toute l'épigraphie de la ville est alors purement latine. Gette épigraphie, d'ailleurs, est jusqu'ici fort pauvre, si on la débarrasse des monuments forgés à plaisir; car l'industrie coupable des faussaires modernes s'est ici donné carrière avec un singulier développement. Tarente n'a donné jusqu'ici à la science qu'une seule inscription intéressante pour l'histoire. C'est un piédestal honorifique érigé à L. Junius Moderatus Golumella, le célèbre écrivain agronome. Il fournit quelques indications pour la biographie de ce personnage du I" siècle de l'ère chrétienne, que l'on ne connaît que par ses écrits. Sa naissance espagnole, soupçonnée des critiques, y est confirmée par ce fait qu'on

le donne comme appartenant à la tribu Galeria, celle dans laquelle étaient inscrits les citoyens des villes d'Espagne. Nous y voyons aussi que ce fut à titre de tribun de la VF légion Ferrata, qui tenait alors garnison dans cette province, qu'il fit le séjour en Syrie auquel se rapportent plusieurs passage de ses livres. La localité peu éloignée de Ginosa, qui dépendait du territoire tarentin, a vu sortir, en revanche, de son sol un document assez intéressant pour la connaissance de la vie municipale sous le Bas-Empire. C'est une tablette de bronze qui se conserve au Musée National deNaples, et quiportel'extraitdeladélibérationpar laquelle, en 39o après J.-C, la municipalité du bourg de Genusia, sur la proposition de ses deux questeurs, adopta pour patron un personnage du nom de Flavius Successus Hornatus ( sic ). « Cette tablette, y est-il dit, lui sera présentée par les principaux notables et dédiée auprès des Pénates de sa maison. »

Lors des invasions barbares, Tarente suivit les fortunes du reste de l'Italie, et passa comme toute la Péninsule, après la déposition du dernier Empereur d'Occident, aux mains d'Odoacre, puis de Tliéodoric. Lorsque Bélisaire vint en Italie par l'ordre deJustinien, elle fut une des premières villes qui lui ouvrirent leurs portes. Elle était en pleine décadence et presque dépeuplée. Bélisaire chargea Jean, son lieutenant, de la fortifier et d'y établir de nouveaux colons. Mais Totila, quand il reprit l'offensive dans le midi de l'Italie, l'enleva par surprise, avant même le rappel de Bélisaire, et en fit sa principale place de sûreté. C'est là qu'il déposa son trésor et ses insignes royaux. Après la défaite de Totila par Narsès, Ragnaris, gouverneur gothdelaville, la vendit à prix d'argent aux Byzantins. Et à dater de ce moment, pendant plusieurs siècles, elle appartint à l'empire d'Orient, comme toute l'extrémité méridionale de l'Italie.

Lorsque, sous Justin II, l'exarque Flavius Longinus orga-

nisa le gourvernement de l'Italie byzantine, Tarente devint, comme Naples, Sorrente, Amalfi, Gaëte, le siège d'un duc relevant directement de l'exarchat deRavenne. Cette ville ne fut pas touchée dans l'expédition que bientôt après Autharis, roi des Lombards, poussa dans les provinces les plus méridionales, à la suite de la prise de Bénévent, et qui le conduisit jusqu'à Reggio. C'est à Tarente que débarqua, en 663, l'empereur Constant II, lors de son imprudente et malheureuse expédition contre les Lombards. Lorsqu'après avoir échoué devant Bénévent il se retira par Rome et Naples, Romuald, duc de Bénévent, fils du roi Grimoald, s'attacha à sapoursuite, et le battit une dernière fois auprès de Reggio, d'oi^i l'empereur passa en Sicile et se fixa à Syracuse, n'osant pas retourner à Constantinople. Romuald se retourna alors contre la terre d'Otrante et la Fouille, prit sans grande résistance Tarente, Otranteet Bari, et les mit à sac. L'église de Saint-Pierre, à Bénévent, fut bâtie avec le butin de cette expédition. Mais la Fouille seule resta annexée au duché lombard de Bénévent ; le pays de Tarente et la Calabre, après le passage de l'armée d'invasion, retournèrent à l'obéissance des empereurs. Lorsqu'Astolphe, en 752, prit Ravenne et détruisit Texarchat, la Calabre adjointe au Thème militaire de Sicile, gouverné parle stratigos résidant à Syracuse ; et il est probable qu'à ce moment Tarente, et les quelques places fortes qui restaient au César d'Orient dans la péninsule japygienne, se virent également rattachées à la même autorité.

Le VHP siècle tout entier fut, d'ailleurs, une époque de paix complète et de grande prospérité pour les provinces itahennes qui demeuraient comprises dans l'empire byzantin. On y parle seulement du poids de l'impôt de capitation, de la rigueur avec laquelle on le percevait et des agitations religieuses soulevées parla question du culte des images. Tout cela est bien peu de chose et n'empêche pas le contraste qui régnait alors entre l'état paisible des pos-

sessions byzantines et celui du reste de l'Italie. Le IX* et le X° siècle, au contraire, devinrent pour ces contrées un temps d'horribles souffrances et de dévastations, dont le littoral de la mer Ionienne ne s'est jamais relevé, par suite des incessantes incursions des Sarrazins.

C'est en 813 que les premiers corsaires musulmans, partis des ports de l'Afrique, firent leur apparition sur les côtes de l'Italie méridionale. La date a été très heureusement déterminée par M. Amari. Mais le danger devint surtout formidable et permanent lorsqu'Euphèmios, gouverneur de la Sicile, eut appelé pour le soutenir dans sa révolte contre l'empereur les'troupes des Aghlabites de Kairoân, qui débarquèrent en 8:27 à Mazara et en 831, par la prise de Palerme, devinrent définitivement maîtres de toute la moitié occidentale de l'île, qu'ils devaient en moins d'un siècle conquérir intégralement par les soumissions successives d'Enna, en 858, de Syracuse en 870 et de Taormine en 900.

Jusqu'en 838, les ravages des musulmans sur le littoral itahen se bornèrent à des courses rapides et isolées de piraterie. Cette année eut lieu la première entreprise sérieuse. A l'instigation des Napolitains, qui entretenaient avec eux des relations d'amitié, les Arabes de Sicile s'emparèrent à l'improviste de Brindisi, que détenait Sicard, duc lombard de Bénévent, le battirent lui-même à plate couture dans le voisinage et se retirèrent après avoir incendié la ville. L'année suivante ils revinrent, cette fois d'eux-mêmes, profitant des discordes intestines soulevées parmi les Lombards par la succession de Sicard et de la sécession de Capoue et de Salerne, qui venaient de se séparer de la principauté de Bénévent. L'amiral de Sicile, dont les chroniqueurs chrétiens transforment le titre de sâhebel-îstoûl, « maître de la flotte », en un nom propre Saba, s'empara de Tarente, d'où il pouvait commander le débouché de l'Adriatique. Deux ans après, en 840, le patrice Théo-

dose, amiral de l'empereur Théophile, se présenta devant la ville avec une nombreuse flotte grecque et perdit dans le golfe une grande bataille navale contre la flotte musulmane. Les soixante galères vénitiennes, que le doge Pierre Tradonico avait envoyées sur l'appel de son suzerain l'empereur de Constantinople, y périrent avec leurs équipages. Aussi, profitant de ce succès, les vaisseaux arabes allèrentils porterie ravage dans les eaux de l'Adriatique, jusqu'aux embouchures du Pô. En 842, ce fut au tour des musulmans de Crète, encore plus intrépides corsaires que ceux de Sicile, de faire pendant toute une année de Tarente le quartier général d'une de leurs bandes, commandée par un certain Abou-1-Fàr ou Abou-l-Fares, dont les chroniqueurs font Apolofar. Mais ils quittèrent bientôt la ville pour passer au service de Siconulfe, prince de Salerne, tandis que Radelgis, prince de Bénévent, appelait les musulmans de Sicile à titre d'auxiliaires à Bari, où ils s'établirent en maîtres et se maintinrent jusqu'en 870.

Louis II, roi d'Itahe, ayant été appelé pour pacifier les affaires du midi de l'Italie, vint en 851 à Bénévent avec Gui, duc de Spolète, et établit un accord entre Siconulfe et Radelgis. Ce dernier livra à Louis les auxiUaires arabes sur lesquels il s'était jusqu'alors appuyé, et qui avaient fini par devenir la terreur de la contrée ; et quand on les eut désarmés, on les massacra en trahison. A cette nouvelle, Abbâs-ibn-Fadhl, émir de Sicile, jura de faire peser une terrible vengeance sur les chrétiens d'Italie. Ayant rassemblé un formidable armement, il s'empara de Tarente en 8o2 et renforça puissamment la colonie musulmane de Bari, qui devint le chef-lieu des possessions sarrazines en terre ferme. Son chef, Mofareg-ibn-Sâlem, était un capitaine aussi vaillant et aussi féroce que rusé. En quelques années il sut, aux dépens des Byzantins et des Lombards, se tailler une vaste principauté, qui comprenait vingt-quatre villes fortes, dont Tarente, c'est-à-dire la presque totalité de la

fO LA GRANDE-GRÈCE

Fouille, toute la Terre d'Otrante et une partie de la Calabre. Alors, exalté^d'orgueil, il prit le titre de Sultan, rompit avec les Aghlabites d'Afrique et de Sicile, et déclara ne plus vouloir obéir qu'au Khalife Abbasside de Bagdad, ce qui équivalait à une déclaration de pleine indépendance.

Ce fut là ce qui le perdit, car ni le Khalife d'Afrique, ni l'émir de Sicile ne voulurent plus lui donner de secours quand éclata sur sa tête l'orage attiré par ses dévastations. Appelé parles cris de la Gampanie mise à sac parles musulmans de la Fouille, Louis II, qui depuis quelques années était devenu empereur d'Occident, vint avec une nombreuse armée allemande, que renforcèrent les contigents de tous ses vassaux italiens, puis, étabUssant son quartier général d'abord à Bénévent et ensuite à Venosa, entreprit en 866 contre le sultan de Bari une guerre qui dura cinq ans. Basile le Macédonien, monté sur le trône de Constantinople en 867, conclut aussitôt après son avènement une alliance avec l'empereur d'Occident pour la libération de l'Italie, et coopéra à son entreprise en envoyant une flotte de cent galères grecques, sous le commandement de NicètasOryphas, et en mettant en mouvement la marine de Venise. En 867, les Vénitiens, sous la conduite du doge Orso Fartecipazio, décoré du titre de protospathaire, reprenaient Tarente et y restauraient l'autorité de l'empereur grec. Mais, dès l'année suivante, la ville redevenait musulmane; l'empereur Louis II la faisait assiéger en vain, après être parvenu, en 871^ à s'emparer de Bari, qu'il réunit à son empire malgré les réclamations de Basile.

A peine l'empereur Louis avait-il pris la route du nord que, sur l'appel deg colonies musulmanes de Calabre, qui ne s'étaient pas associées à l'orgueilleuse sécession du sultan de Bari, une armée de 30,000 hommes, envoyée directement par le Khalife de Kairoân, débarquait à Tarente sous le commandement d'un certain Abd-Allah, nommé wâli d'Italie. Après quelques succès, cette armée vint mettre,

dans lautomne de 871, le siège devant Salerne. Mais elle y fut exterminée par les milices italiennes des duchés de Spolète, Capoue, Salerne et Bénévent, sans coopération des Allemands. Malgré ce grave échec, la puissance musulmane, qui avait désormais son foyer principal sur le continent italien à Tarente, était redevenue en 875 aussi menaçante que jamais pour l'état de Bénévent et pour tous ses voisins. Le nouvel empereur d'Occident, Charles le Chauve, n'était pas en mesure de secourir le midi de la péninsule ; ce fut Basile, restaurateur de la puissance militaire de Byzance, qui assuma la tâche de cette protection, dans laquelle il trouvait l'occasion de reconstituer l'ancienne autorité de ses prédécesseurs.

En 876, le stratigos Grégoire débarquait à Otrante avec une armée grecque. Bari se donnait spontanément à lui et bientôt il avait recouvré une grande partie de la Fouille. Les désastres essuyés par les armes chrétiennes en Sicile, dans l'année 878, compromirent un moment ses conquêtes et en arrêtèrent les progrès. Mais en 880 la double destruction de la flotte musulmane de Crète dans le golfe de Corinthe par Nicêtas Oryphas et de celle d'Afrique et de Sicile à rentrée du golfe de Lépante par l'intrépide amiral Mardaïte ou Maronite Nasar, changea la face des choses, en enlevant aux Arabes l'empire de la mer. Dans l'automne de cette année même, Nasar mit à la voile vers la Calabre, en emportant sur ses vaisseaux une armée dont les généraux étaient le protovestiaire Procope et Léon Apostypès. Au cap de Stilo, il détruisit une nouvelle flotte musulmane et acheva d'anéantir la marine siciUenne en en brûlant une dernière division en vue de Reggio. Après ces exploits, il débarqua les troupes qu'il amenait et alla faire, avant de rentrer en Grèce, une démonstration devant Palerme même.

Nasar parti, la division se mit entre les deux généraux le l'armée byzantine. Léon laissa volontairement écraser en Calabre Procope, qui périt dans le combat. Pour lui, il

prit Tarente au commencement de 881 et en emmena tous les habitants en^ esclavage, sans faire de distinction entre musulmans et chrétiens. Ce succès ne le mit pas à couvert de l'indignation de Basile contre la manière dont il avait abandonné son collègue. Léon fut rappelé et remplacé par Stéphanos Maxentios, qui arriva avec de nombreux renforts de l'armée de Gappadoce. Mais le nouveau général se montra tout à fait incapable, et en 885 l'empereur dut lui substituer dans son commandement le meilleur de ses capitaines, Nicéphore Phocas, le grand-père du personnage de même nom qui ceignit un peu plus tard la couronne impériale. Nicéphore amenait avec lui en Italie les légions du Thème d'Anatolie et les débris des Pauliciens de Téphrique, incorporés dans les armées impériales. En quelques mois, il enleva toutes les places où les musulmans avaient établi des colonies en. Calabre. La libération du pays achevée, on en réorganisa l'administration et on fit des provinces réunies de nouveau à l'empire deux Thèmes militaires. La Fouille et tout le pays au nord de la Sila formèrent celui de Longobardie, la contrée au sud de la Sila, jusqu'au détroit de Messine, celui de Calabre, auquel fut adjointe Taormine, la dernière place forte que les Grecs possédassent encore en Sicile. Enfin l'empereur Basile, dans la dernière année de sa vie, envoya comme colons à Tarente 3,000 des esclaves que Daniéhs lui avait légués avec ses vastes propriétés du Péloponnèse, et auxquels il avait rendu la liberté.

A un kilomètre au sud de la ville actuelle de Tarente, sur le bord de la mer extérieure, un emplacement jadis compris dans la cité grecque et dépourvu de toute ruine apparente au-dessus du sol, porte .encore aujourd'hui le nom de Castel-Saraceno. Les écrivains tarentins des derniers siècles prétendent que là était dans l'antiquité le temple de Poséidon, que l'empereur Romain Lécapène y fit succéder une forteresse, et qu'elle devint un château des

Sarrazins. Mais tout ceci n'est qu'un pur roman, sans aucun fondement sérieux. Le seul fait réel c'est que, quelques années après l'usurpation de Romain, les musulmans, qui avaient repris sous le règne de Léon le Philosophe leur ascendant militaire, perdu sous Basile, se jetèrent avec une fureur inouïe sur toute l'Italie méridionale, et en particulier sur la péninsule japygienne, et parurent vouloir y exterminer la population chrétienne. En 925, l'armée guidée par Abou-Ahmed Djafar ibn Obéid, après avoir dévasté toute la Calabre depuis les environs de Reggio, terminait sa campagne à Oria, qu'elle détruisait de fond en comble; deux ans après, en 927, ce fut le tour de Tarente. Les habitants en furent passés au fil de l'épée ou transportés comme esclaves en Afrique. La ville resta pendant quarante ans un monceau de ruines désertes.

C'est seulement en 967 ou 968 que l'empereur Nicéphore Phocas résolut de rebâtir Tarente, ne voulant pas qu'un emplacement aussi favorable demeurât abandonné et que les musulmans s'en fissent une place forte, ni qu'il tombât aux mains d'Othon 1", l'empereur d'Allemagne, qui menaçait alors les possessions grecques d'Italie. Un des plus hauts personnages de la cour impériale, le magistros Nicéphore, envoyé dans le pays, choisit pour l'emplacement de la nouvelle ville la roche de l'ancienne acropole, dont il élargit l'assiette par de vastes remblais. Le terrain nouveau, artificiellement créé à cette époque, se reconnaît facilement encore aujourd'hui ; il comprend tout le quartier entre la rue centrale et le Mare Piccolo, avec la place du marché près de la porte de Naples. Le remblai est presque complètement composé de débris arrachés aux ruines de la ville antique, qui servirent alors de carrière; on s'explique ainsi leur entière destruction. C'est aussi Nicéphore qui fit construire pour la première fois le pont à sept arches sur le goulet du Mare Piccolo et l'aqueduc de près de 40 kilomètres qui amène des montagnes dans la ville les

belles eaux de la source de Vallenza. Le pont a été depuis bien des fois remanié ; mais la partie inférieure de ses piles présente encore tous les caractères delà construction byzantine. La nouvelle cité fut peuplée d'habitants des campagnes voisines et de colons amenés de Grèce.

Au printemps de 982, Tarente fut encore assiégée et prise par Otlion II, quand il tenta sa grande expédition de Calabre. Mais l'effroyable défaite que l'empereur éprouva bientôt après dans le voisinage de Stilo eut pour résultatimmé. diat le rétablissement de l'aulorité byzantine dans toutes les provinces qu'il avait occupées. C'est alors qu'on réorganisa l'administration de l'Italie grecque, substituant aux deux Thèmes de Longobardie un seul gouvernement, dirige par un Catapan dont la résidence fut fixée à Bari.

Tarente, à la suite de sa reconstruction par Nicéphore Phocas, était de nouveau une ville entièrement grecque, où le grec était le langage prédominant. Aussi fut-elle une des dernières à demeurer fidèle aux empereurs de Constantinople, lors de la conquête du pays par les Normands. En 1040, Drogon, ayant battu les impériaux à Montepeloso sur rOfanto, marcha contre cette ville, mais il fut repoussé à Mottola dans un combat où périt le général grec Michel Cheirophatès. L'année suivante, le protospathaire Georges Maniacês, envoyé en Italie par Constantin Monomaque, fit de Tarente sa base d'opérations et bientôt battit ses adversaires entre Monopoli et Matera. Puis, lorsqu'en 1042 ilse fut évolté contre son maître et eut assumé le titre d'empereur, les Normands vinrent l'assiéger dans Tarente; mais ce fut avec succès qu'il repoussa toutes les attaques des fils de Tancrède de Ilauteville. Après quoi il s'embarqua pour aller se faire tuer misérablement en Orient. En 1063 seulement, Robert Guiscard parvint à s'emparer de Tarente.

Elle était donc encore aux impériaux lorsque, vers lOoO, l'archevêque Drogon, successeur de l'Etienne qui avait été tué dans les rangs des Grecs, à la bataille de Montepeloso,

bâtit la cathédrale sur son emplacement actuel, après la découverte du corps de saint Cataldus. On voit encore, dans la nef de Tédifice qui a succédé à celui de Drogon, quelques beaux chapiteaux de colonnes en marbre blanc, d'un travail purement byzantin, qui proviennent de la construction primitive et sont décorés de l'aigle impériale. Saint Cataldus est le patron de Tarente, et un patron des plus vénérés ; il est bien peu d'habitants de la ville qui ne comptent parmi leurs noms de baptême celui de Cataldo. Mais de ce saint on ne sait qu'une chose positive, c'est qu'il était natif d'Irlande. Sa date même est tellement douteuse qu'elle flotte incertaine dans un espace de 600 ans. La tradition dominante dans l'éghse de Tarente le met au quatrième siècle, et les Bollandistes, au contraire, le reportent au dixième, supposant que son apostolat eut lieu dans le pays déchristianisé par les Sarrasins. D'après sa légende, qui est malheureusement toute fabuleuse, Cataldus aurait été dans son pays natal disciple de saint Patrice ; venu en Italie sur un ordre d'en haut, il aurait converti Tarente, encore en majorité païenne, et aurait ouvert la série régulière de ses archevêques. En tout cas, son origine irlandaise bien établie ne permet pas de le placer avant la seconde moitié du cinquième siècle, et il est remarquable que ce soit précisément en 493 que nous trouvions la première trace de l'existence d'une église tarentine complètement organisée; c'est une lettre da pape saint Gélase à l'archevêque et au clergé de la ville. Tarente paraît avoir été une terre longtemps rebelle à la prédication du christianisme. Les prétentions de son église à une évangélisation par saint Pierre lui-même, assisté de saint Marc, lesquels auraient consacré Amasien archevêque en l'an 45, doivent être reléguées dans le domaine des fables. Pourtant Tarente eut déjà ses chrétiens et ses martyrs, Matthœus et Primus, au temps des persécutions ; mais on ne sait ni leur date, ni les circonstances de leur passion. Dans les dernières an-

nées du quatrième siècle, elle fut le berceau de la vierge Sophronie, dont saint Jérôme cite le nom comme exemple d'une vie passée dans la solitude et dans la prière.

A la mort de Robert Guiscard, la compétition entre ses deux fils, Roger et Bohémond, mit en péril l'existence de la domination nouvellement fondée des Normands. Ce fut le pape Urbain II qui fut choisi comme médiateur entre les frères ennemis ; il maintint Roger, quoique le cadet, en possession du duché de Fouille et do Calabre, et constitua la Terre d'Otrante en principauté séparée pour Bohémond, avec Tarente pour capitale. L'accord n'aurait probablement pas subsisté longtemps, si la première croisade n'était pas venue ouvrir une carrière nouvelle à l'inquiète et ambitieuse activité de Bohémond. Les exploits en Orient, qui le firent prince d'Antioche, n'appartiennent pas à l'histoire de sa principauté italienne, où il ne revint qu'en passant après ses deux captivités, pour lever des hommes et de l'argent. La seconde fois, en 1110, il mourut et fut enterré hors de ses États personnels, à Canosa, dans la Fouille, où son mausolée subsiste encore. C'est un véritable turbeh funéraire, d'une donnée tout orientale, attenant à la cathédrale. La forme en est celle d'un cube surmonté d'une pyramide dont la pointe se dérobe sous une étroite coupole, portée par un tambour élevé et octogonal. La construction est tout entière en marbre, dont l'éclatante blancheur fait ressortir la sombre patine de deux portes de bronze, aux compartirnents encadrés d'imitations d'inscriptions coufiques. Ces portes très remarquables, dont le style est un mélange d'arabe et de byzantin, sont l'œuvre d'un artiste amalfitain du commencement du douzième siècle, nommé

TARENTE / l

Roger, qui y a mis sa signature. Elles portent une longue inscription latine d'une tournure singulièrement fière et pompeuse, au milieu des antithèses oii se plaisait le goût du temps. En voici la traduction. Elle commence par des distiques élégiaques et se termine en vers léonins.

<( Pourquoi le monde retentit de ce qu'a été la grandeur de Bohémond, la Grèce l'atteste et la Syrie le raconte. 11 a vaincu celle-là; il a protégé celle-ci contre l'ennemi. Aussi les Grecs rient maintenant et la Syrie se désespère. Que cette joie de la Grèce et ces larmes de la Syrie soient pour toi, Bohémond, de justes motifs de salut!

« Bohémond a vaincu les richesses des rois et les forces des puissants, et il a justement mérité son nom (1). Car ce nom a retenti comme un tonnerre quand le monde succombait devant lui. Je ne puis l'appeler homme et je ne veux pas le dire dieu.

« Celui qui toute sa vie a cherché la mort pour le Christ, a mérité par là que la vie éternelle lui fût donnée après son trépas. Que la clémence du Christ lui accorde donc la grâce, après avoir été sur la terre son athlète fidèle, de continuer à le servir comme chevalier dans le ciel !

< Toi qui entres, regarde ces portes, lis ce qui y est écrit et prie pour que Bohémond reçoive une place dans les cieux. »

En visitant Canosa, j'ai été révolté du délabrement du mausolée du prince d'Antioche et de la scandaleuse exhibition qu'on y fait de ses restes. Pour quelques sous, le sacristain de la cathédrale soulève une dalle brisée du pavement et vous montre dans un trou humide, sous une sorte

(1) Pour faire comprendre ici le jeu de mots du poète, il est nécessaire de rapporter dans leur texte original les deux premiers vers de l'inscription :

Unde boat mundus quanti fiierit Boamundus, Grecia testatur, Svria donumorat.

de treillage en fer, cinq ou six ossements, parmi lesquels deux tibias de taille gigantesque. C'est tout ce qui subsiste du héros de la croisade.

Expende Haimibalem. Quot libras in duce sumrno Iiivenies?

Boliémond P"" eut pour successeur, dans ses domaines d'Italie et de Syrie, son fils Bohémond IL Celui-ci ayant été tué en 1131 près d'Antioclie, Roger, premier roi de Sicile, s'empara de la principauté de Tarente au préjudice de Constance, fille du prince mort et fiancée à Raimond d'Aquitaine; il la donna à son fils, Guillaume le Mauvais.

A l'avènement de celui-ci à la couronne, en 1154, Tarente fut un moment saisie par Tancrède, fils de Roger, duc de Fouille, qui se posait en compétiteur de Guillaume, avec l'appui de l'empereur Manuel Paléologue. Mais le roi de Sicile s'étant présenté devant la ville avec une armée, les habitants lui ouvrirent leurs portes en chassant les barons révoltés. Il donna alors l'investiture de la principauté à son fils Guillaume II, lequel plus tard, devenu roi à son tour, la céda, en 1177, à son frère cadet Henri. Celui-ci étant mort avant Guillaume, le roi, dans la dernière année de sa vie, donna la principauté à Tancrède, rappelé de la Grèce où il s'était réfugié à la suite de sa révolte. Celui-ci, un an après, usurpala couronne sur Constance et son mari Henri VI de Souabe. Guillaume, fils de Tancrède, fut prince de Tarente pendant le règne de son père, et l'empereur Henri VI lui reconnut ce titre quand il prit possession du royaume de Sicile. Mais bientôt, l'ayant appelé à Palerme pour y recevoir son hommage, il le fit saisir par trahison, aveugler et mutiler de la façon la plus cruelle, et il réunit la principauté à la couronne. Les choses restèrent en cet état sous le règne de Frédéric II, qui séjourna quelque temps à Tarente, quand il revint de Jérusalem, et s'y fit construire un

palais au point culminant de la ville, nommé Rocca Impériale, où est aujourd'hui l'église des Dominicains. Par son testament^ il reconstituait la principauté de Tarente en faveur de son fils naturel Manfred ; mais celui-ci préféra se faire roi,*en usurpant la couronne sur Conrad.

C'est seulement en 1301 que la principauté fut rétablie comme apanage de Philippe, second fils de Charles II d'Anjou, et elle resta à sa descendance directe jusqu'en 1364. Le tombeau de Philippe, prince de Tarente etd'Achaïe, n'est pas à Tarente, dans la cathédrale de San-Cataldo, comme le disent les Guides de Murray et de Bœdeker, qui induisent ici le voyageur à une recherche infructueuse ; c'est àNaples qu'il se trouve, dans l'église de San-Domenico Maggiore. Lorsque Louis, roi de Hongrie, tenta la conquête du royaume napolitain pour venger la mort de son frère André, assassiné à Aversa par ordre de sa femme, la reine Jeanne P% Tarente fut une des rares villes qui résistèrent au premier élan des envahisseurs. Vaillamment défendue par Matteo Boccarello et Geoffroi Larcher, elle repoussa toutes les attaques des Hongrois et donna le temps à la reine de ramener à Naples les troupes qu'elle avait été chercher en Provence. Jeanne avait alors épousé Louis de Tarente, frère cadet du prince Robert, qui prétendait à la couronne de Constantinople.

Le dernier des princes de Tarente de la maison d'Anjou, Phihppe II, étant mort en 1364, sa souveraineté passa par héritage à son neveu, Jacques de Baux, fils de François, duc d'Andria. Mais l'année suivante, la reine Jeanne l'en dépouilla par les armes pour donner la principauté à son quatrième mari, Othon de Brunswick. Jacques revint avec Charles de Duras, désigné comme roi par le pape Urbain VI, et les Tarentins l'accueillirent avec empressement. Mais quand il mourut, en 1383, peu après avoir pris le titre nominal d'empereur de Constantinople et despote de Remanie, le roi Charles refusa l'investiture à son neveu et héritier

naturel, Raimond de Baux des Ursins, fils du comte de Nola, et remit Othon de Brunswick en possession de la principauté. Il en fut bientôt puni, car Othon appela à Tarente Louis d'Anjou, son compétiteur et l'y proclama roi. En 1399, Ladislas, fils de Charles de Duras, aidé de Raimond de Baux, termina la guerre par une bataille contre Louis II d'Anjou, livrée sous les murs de Tarente, auprès du Galèse. La ville se souleva aussitôt contre la garnison angevine et proclama prince Raimond, ce que l'ingrat Ladislas vit d'un fort mauvais œil. Aussi à peine Raimond était-il mort, en 1406, qu'il vint assiéger Tarente pour l'enlever à l'enfant encore en bas âge, Jean-Antoine, qui succédait à son père sous la tutelle de sa mère la princesse Marie d'Anguien, fille du comte de Lecce. Les Tarentins se défendirent avec acharnement, et après que le siège eut traîné en longueur, il se termina par un accommodement. Ladislas épousa la princesse douairière et celle-ci fit reconnaître la possession de la principauté à son fils. Parvenu à l'âge d'homme, Jean-Antoine de Baux des Ursins, dernier prince de Tarente, eut une part prépondérante dans les événements qui suivirent l'extinction de la dynastie des Angevins. Il contribua plus que personne à l'expulsion de René d'Anjou et à l'avènement d'Alphonse d'Aragon. Jean- Antoine poursuivait contre les Angevins la vengeance de l'attaque sans provocation qu'en 1434 la reine Jeanne avait fait diriger contre lui par Louis d'Anjou , pour le dépouiller de ses États. Mais ensuite, persécuté par la haine de Ferdinand F*", il passa dans le parti de la maison d'Anjou et soutint l'entreprise du duc Jean, fils aîné du roi René, auquel il fit gagner la bataille du Sarno. Après la retraite de Jean, en 1463, il fut assassiné par ses domestiques à Altamura. La principauté fit retour à la couronne ; elle comprenait alors, outre la terre d'Otrante, le pays de Bari jusqu'à Ruvo, Minervino, une grande partie de la Basilicate et le territoire de Rossano.

TARENT1-: 81

Dix-sept ans après, en 1480, Tarente trembla un moment de voir recommencer les épreuves qu'elle avait subies au ix^ et aux*' siècle. Le 28 juillet, cent vaisseaux turcs apparaissaient à l'improviste devant Otrante. Une armée d'Osmanlis, commandée par le grand-vizir en personne, débarqua sans opposition et emporta la ville d'assaut, après quatorze jours de siège. La flotte vénitienne avait suivi de loin celle des Turcs. Elle vit prendre Otrante, puis retourna à Corfou, sans avoir donné secours aux assiégés. Les Musulmans couronnèrent leur victoire par d'horribles cruautés. Le commandant de la garnison napolitaine fut scié entre deux planches ; l'archevêque et son clergé périrent dans des supplices raffinés. La population de la ville était de 22,000 habitants ; 12,000 furent massacrés, puis les vainqueurs choisirent dans le reste, pour être mis à la chaîne, ceux qu'on pouvait vendre à bon prix. Après ce premier succès, le sultan fit annoncer qu'en étendant ses conquêtes en Italie, il accorderait aux peuples la hberté de conscience, une exception d'impôts pendant dix années, et que les massacres commis à Otrante seraient punis. Quinze cents soldats chrétiens passèrent dans les rangs des Turcs. Ces événements désastreux jetèrent l'épouvante dans toute ritalie. Tarente, qui se sentait la première menacée, mit à la hâte ses fortifications en état de défense et coupa par un fossé l'isthme qui la reliait au continent. Heureusement une attaque du schah de Perse obligea Mohammed II à rappeler la plus grande partie de ses troupes pour les opposer aux Persans, ce qui sauva Tltalie.

Cependant le pape Sixte IV, plus effrayé que personne et croyant déjà voir le croissant sur les clochers de Rome, avait réclamé partout de prompts secours et parlé même de se retirer en France, si les puissances chrétiennes ne le sortaient de péril. Seul, Mathias Corvin, roi de Hongrie, répondit à cet appel. Il envoya à Rome 1,700 fantassins et plusieurs escadrons de cavalerie. Mais le royaume de Naples

se défendit lui-même et sut se débarrasser des envahisseurs. Alphonse, duc de Calabre, fils^du roi Ferdinand, rappelé de Sienne, marcha contre les Turcs. Une garnison de 7,000 hommes, laissée à Otrante sous les ordres d'un pacha, promenait la dévastation dans tout le pays environnant. Alplionse la renferma dans la ville et en commença le siège. Au printemps de 1481,1e grand-vizir, de retour à Avlona en Épire, y rassemblait une force de 25,000 hommes qu'il se disposait à conduire en Italie, quand la mort de Mohammed II, et la guerre qui éclata entre ses deux fils, détournèrent ce nouvel orage. Otrante, n'étant pas secourue, capitula le 10 août 1481, après être restée un an au pouvoir des infidèles. Plusieurs escadrons turcs passèrent au service du roi de Naples ; les autres sortirent delà ville avec les honneurs de la guerre et la promesse d'être renvoyés en Orient. Les milices tarentines avaient pris une part honorable à cette rescousse d'Otrante.

Lors de l'expédition de Charles VIII à Naples, la noblesse de Tarente voulut rester fidèle au roi Ferdinand, mais le peuple se souleva à l'approche du corps français envoyé pour prendre possession de la ville, et lui en ouvrit les portes. Après la retraite du roi de France, l'abandon des garnisons qu'il avait laissées derrière lui, la perte des châteaux de Naples, la capitulation d'Atella et la mort de Montpensier, elle fut la dernière à tenir pour Charles. Georges de Silly y soutint un long siège, encouragé parla population, qui ne voulait à aucun prix retourner sous la domination de la dynastie aragonnaise. Comme chacun prévoyait que les Français, laissés sans secours, seraient à la finobhgés de capituler, le vœu presque unanime des habitants était de se donner aux Vénitiens, afin de trouver à l'abri du drapeau de Saint-Marc la paix, la sécurité et de grands avantages pour leur commerce. Le 2 octobre 1496, l'étendard vénitien fut arboré sur les murs de Tarente. Dès le même jour, les magistrats offrirent la ville à la

République, en déclarant, qu'en cas de refus, plutôt que de se rattacher au royaume, les Tarentins ouvriraient leurs portes aux Turcs. Le Sénat de Venise hésita d'abord. Refuser un port de cette importance, c'était perdre une occasion qui ne se représenterait plus : l'accepter, c'était manquer à des engagements solennels et s'attirer les plus justes reproches de la part des autres membres de la ligue formée contre la France. Pour accorder ses scrupules avec ses désirs d'ambition, la Seigneurie envoya à Tarente un secrétaire chargé d'offrir, très secrètement, une grosse somme au commandant français, au moyen de quoi cet officier livrerait la citadelle aux troupes vénitiennes. Cet agent devait en même temps engager , par quelques paroles de conciliation, le peuple à se soumettre au roi Ferdinand, qui promettait une amnistie générale et même quelque réduction des charges publiques. Mais si les Tarentins persistaient dans leur résolution, l'envoyé du Sénat était autorité à prendre possession de la ville au nom de son gouvernement. Le 9 décembre, le commandant français consentait à rendre la forteresse aux Vénitiens, moyennant 12,000 ducats et un sauf-conduit qui lui permettait de rentrer en France avec sa garnison.

Cependant les Tarentins, voyant la chose tourner en longueur, s'étaient dégoûtés de la domination vénitienne. Des pourparlers eurent lieu avec les Turcs et en même temps avec le nouveau roi, Frédéric, qui venait de succéder à Ferdinand et qui conservait un parti peu nombreux dans la ville. Le prince fit si bien, que le 4 février 1497 il recouvra Tarente, le jour môme où un officier turc se présentait pour en prendre possession au nom du sultan.

Quatre ans après, Frédéric était dépouillé de ses États par la coalition de Louis XII et de Ferdinand le Catholique ; lui-même était emmené prisonnier en France, où il mourut à Tours. Son fils Ferdinand, duc de Calabre, s'enferma dans Tarente, où Gonzalve de Gordoue vint l'assiéger et le

contraignit à se rendre, en renouvelant l'entreprise d'iïannibal et en faisant* traîner par terre des galères dans le Mare Piccolo, de manière à attaquer les remparts de mer de la ville de l'un et de l'autre côté. Gonzalve avait accordé à Ferdinand, par une convention formelle, le droit de se retirer librement; mais quand il le vit en son pouvoir, il viola sa parole et le fit conduire prisonnier en Espagne, pour éviter, disait-il, qu'il ne tombât aux mains des Français. C'est la nièce de ce Ferdinand, Charlotte d'Aragon, dont le mariage avec François de La Trémoille , vicomte de Thouars, mort en lo41, porta dans cette famille française le titre de prince de Tarente. Car, par une fortune bizarre, la ville fondée jadis par les Parthéniens de Sparte, a fourni à notre pays deux titres nobiliaires : l'un princier, appartenant à la maison de La Trémoille; l'autre ducal, créé par Napoléon pour le maréchal Macdonald.

Après la rupture entre Français et Espagnols, tandis que Gonzalve de Cordoue s'enfermait dans Barletta, en attendant de pouvoir prendre l'offensive, Louis d'Armagnac, duc de Nemours, se présenta devant Tarente, espérant qu'elle se déclarerait pour le parti français; mais cette tentative fut déçue. Celle que Lautrec dirigea en 1527, de son camp devant Naples, contre la ville dont Charles-Quint venait de rebâtir la citadelle, fut également infructueuse. Sous Philippe II, Tarente fut le point de rassemblement d'une partie de la flotte avec laquelle Don Juan d'Autriche gagna la victoire de Lépante. Aussi, par représailles, les Turcs vinrent assiéger la ville en 1594 ; mais elle fut dégagée par Carlos d'Avalos, marquis de Pescara. Lors de la révolution de Naples de 1647, Tarente eut aussi son Masaniello. Ce fut un ancien soldat, nommé Giovan Donato Altamura, qui, acclamé capitaine du peuple, tint la ville en son pouvoir pendant plusieurs mois et finit par être pendu par les Espagnols.

A partir de cette date, l'histoire de Tarente n'offre plus rien de saillant. La ville suit les vicissitudes du reste du royaume napolitain. Sa vie est celle d'une petite cité de province, et les épisodes qu'elle peut offrir n'ont plus qu'un intérêt tout municipal.

En allant pour la seconde fois à Tarente, au mois d'octobre de l'année dernière, mon objet était naturellement d'étudier sur les lieux la topographie de la ville antique, et les rares vestiges qui en subsistent.

Il y a quatorze ans, au lieu appelé Le Fornaci, au sortir de la porte de Lecce, j'avais vu, sur une étendue de près d'une centaine de mètres, le long du rivage de la mer extérieure, des restes encore importants d'habitations privées de l'époque romaine, construites en appareil réticulé où se mêlaient quelques pans de mur de construction hellénique- Ces ruines méritaient d'être conservées; on y voyait un certain nombre de salles basses, donnant sur la mer, dont la plupart avaient dû servir originairement de magasins, tandis que d'autres offraient les traces de décorations luxueuses, des revêtements de marbre à demi arrachés, des pavés de mosaïque ornementale subsistant en partie. Tout cela a été démoli pour fournir des matériaux à la construction du Borgo Nuovo. Les ouvriers y sont encore au travail et achèvent de faire disparaître les derniers pans de murailles.

Les fouilles que Ton creuse pour les fondations des maisons de ce Borgo Nuovo bouleversent complètement le sol de la région où se trouvait l'agora de la Tarente antique. Il est fort à regretter que le gouvernement italien n'ait pas fait surveiller ces travaux depuis le commencement par un

ingénieur. Un relevé des arasements de constructions anciennes qui ont été successivement mises au jour et détruites, si on l'avait fait soigneusement à mesure qu'elles étaient rendues à la lumière, aurait donné un plan presque complet d'une des parties les plus intéressantes de la cité des Parthéniens. Tout au moins serait-il indispensable de ne plus continuer la même négligence ; beaucoup de choses qu'il eût été précieux de noter et de connaître ont disparu sans laisser de traces ; mais d'autres se découvrent encore chaque jour, que plus tard on ne pourra pas reconstituer. Les études qui sont possibles aujourd'hui ne le seront plus dans quelque temps, et l'on regrettera alors d'avoir laissé échapper l'occasion qui se présentait.

On trouve beaucoup d'antiquités dans ces travaux ; on en exhume encore plus dans la nécropole deMurivetere ; mais les trouvailles ne sont pas suivies d'une façon régulière et attentive. Les objets exhumés se dispersent, se détruisent, ou sont envoyés à Naples sans certificat authentique de provenance. Gomme la mode est actuellement parmi les amateurs auxantiquités données comme venant de la Grèce propre, le commerce napolitain, peu scrupuleux de sa nature, tend à prendre l'habitude de présenter comme de cette origine les belles pièces d'art hellénique qui lui arrivent de l'Italie méridionale, source aujourd'hui démodée. Les marchands athéniens, quand ils viennent maintenant à Paris ou à Londres , ont soin de passer par Naples et par Rome pour s'y approvisionner d'objets qu'ils céderont ensuite à grand prix aux collectionneurs, comme découverts à Athènes ou à Gorinthe. Je vois à Tarente une délicieuse figurine de bronze, du travail grec le plus fin du commencement du cinquième siècle, représentant un jeune héros cuirassé ; elle avait été trouvée depuis peu, et l'on me dit qu'elle était dc^à vendue à un célèbre négociant romain d'antiquités et d'objets d'art. Quelques semaines après, en arrivant à Rome, un de mes premiers soins est d'aller voir ce négociant. Après

m'avoir montré différentes antiquités, il ouvre précieusement un étui et me dit : « Voyez la merveille que je viens de recevoir d'Atliènes, trouvaille attique incontestable. » C'était la statuette de Tarente. x\vis aux amateurs et surtout aux savants qui pourraient être tentés de raisonner sur des provenances de ce genre (i). Celles que l'on attribue à la Grèce doivent être désormais soumises à la plus sérieuse vérification, et n'être acceptées que sur des témoignages vraiment dignes de foi.

Il n'y a à Tarente ni musée ni collection particulière, excepté de médailles, à part les deux petites séries d'objets anciens formées par MM. F. Leuzzi et L. Lo lucco. Le seul cabinet d'antiquités un peu important qui existât autrefois dans la ville, celui du chanoine Ceci, qu'allaient visiter tous les étrangers de passage, est aujourd'hui dispersé par suite de la mort de son possesseur. Tout ce qui avait quelque valeur a été vendu pièce à pièce par les héritiers. Ce qui reste, et que j'ai examiné, consiste principalement en faux grotesques, que quelque industriel du crû fabriquait pour le bon chanoine. Il y a là certains vases à figures rouges, peints à V huile, avec des éléphants, en souvenir de Pyrrhos, qui sont vraiment bien amusants.

Cependant j'ai pu me procurer à Tarente quelques beaux fragments de terres cuites, qu'à mon retour j'ai fait entrer au Musée du Louvre, et qui ouvrent une série nouvelle dans cette classe d'antiquités. Ils consistent dans une antéfixe

(1) Un bas-relief archaïque de marbre, représentant Hercule qui décroche ses flèches, est conservé à Paris, dans la collection d'un savant amateur hellène, comme trouvé à Corinthe. On s'en est servi pour déterminer les caractères de l'ancienne école corinthienne de sculpture. Or, ce bas-relief provient du cabinet de Moustapha-Fazyl-Pacha, qui l'avait acheté à Naxjles chez le marchand Barone. La prétendue provenance de Corinthe est donc un pur roman, avec lequel on a surpris la nonne foi du possesseur actuel. Ceci n'empêche pas, du reste, le bas-relief d'ètro de travail grec et fort intéressant.

décorée d'un masque de Pan, dont le modelé est remarquable par sa fermeté et sa précision ; en tètes et en débris de statuettes de dimensions considérables, les unes et les autres profondément retouchées à l'ébauchoir après être sorties du moule. Ces fragments présentent tous les caractères de la plastique grecque du quatrième et du troisième siècle. Il y a surtout une tête qui rappelle de la façon la plus étroite le magnifique profil de Dionysos barbu placé sur les monnaies de Naxos de Sicile à Fépoque culminante de Tart, et qui supporte sans désavantage ce périlleux parallèle. Les coroplastes tarentins, dans les fragments dont je parle, témoignent d'une manière propre, et, chose très rare en Italie, au lieu de suivre avec une servihté plus ou moins adroite les types sortis des mains des modeleurs de l'Attique ou de la Béotie, ils savent créer des compositions et des types dont ils sont les inventeurs. C'est là ce qui distingue absolument les terres cuites de Tarente de celles de l'Apuhe et de la Campanie, lesquelles ne sont que trop souvent de simples surmoulés des terres cuites de la Grèce propre. La plupart des tètes que j'ai recueillies et d'autres analogues, aussi sûrement tarentines, que j'ai retrouvées depuis à Paris, dans les collections du Cabinet des médailles, où elles étaient parvenues sans qu'on en connût l'origine, ont été exécutées isolément, pour être suspendues comme offrandes votives. Il est une particularité qui leur est commune à toutes, c'est le développement singuhèrement ample et quelque peu théâtral de la coiffure, les grandes couronnes ornées de grosses fleurs en rosace qui surmontent les cheveux des têtes viriles aussi bien que de celles des femmes. Nous reconnaissons ici l'empreinte de la recherche d'une magnificence quelque peu exagérée, de la profusion d'un luxe pompeux qui était un des caractères du goût tarentin, surtout après Archytas. C'est un goût de même nature que nous voyons déployé dans la couronne d'or grecque et votive du musée de

Munich, laquelle a été découverte à Armento, dans la Basilicate, et, d'après cette provenance, doit être considérée comme une œuvre tarentine.

Cette couronne de Munich et les admirables bijoux trouvés à Tarente, que possède le Musée National de Naples, montrent suffisamment ce qu'étaient le style et l'habileté des orfèvres grecs de cette ville. Ses médailles sont depuis longtemps admirées comme offrant quelques-uns des spécimens les plus parfaits de l'art monétaire chez les Gi-ecs, art qui florissait avec un éclat tout particulier dans les cités helléniques de l'Itahe méridionale et de la Sicile, qui y était même plus développé que dans la Grèce proprement dite. On n'a pas de semblables graveurs de monnaies sans être arrivé à un haut degré de perfection dans la sculpture. C'est à un Tarentin, Léonidas, qu'est due l'épigramme sur la fameuse Vache de Myron, la pièce la plus exquise dans sa brièveté qu'une œuvre de l'art ait inspiré à la poésie grecque :

« Non, Myron ne m'a pas sculptée, il ment; mais, tandis que j'étais à paître, m'ayant chassée du troupeau, il m'a attachée sur ce socle de pierre. »

Nombreux sont les chefs-d'œuvre que les écrivains antiques signalent comme ayant été commandés par les Tarentins aux plus grands maîtres des écoles doriennes de sculpture, soit pour orner leur ville, comme V Europe sur le Taureau de Pythagoras de Rhégion, contemporain des Guerres Médiques, V Hercule et le Jupiter de Lysippe, soit pour les dédier dans les grands sanctuaires de la Grèce, comme les groupes d'Agéladas d'Argosetd'Onatasd'Égine, à Delphes, r//ercw/e de Nicodamosl'Arcadien (fin du cinquième siècle), à Olympie Tout cela atteste combienle sentiment du grandart était développé chez ce peuple. Pourtant l'histoire n'a conservé le nom d'aucun sculpteur de Tarente, tandis qu'elle nous a transmis ceux d'un grand nombre de musi-

ciens, de poètes dramatiques et de philosophes natifs de cette ville. Mais, âans le silence des sources littéraires, les monuments nous permettent dès à présent d'entrevoir l'existence d'une école tarentine dans les arts plastiques, école imbue d'esprit dorien et dont l'influence a été très considérable sur les peuples italiotes. A cette école je n'hésite pas à attribuer trois morceaux merveilleux de sculpture, qui représentent trois époques différentes de son développement (1).

C'est d'abord une jambe de bronze trouvée à Tarente même et possédée par un des amateurs les plus distingués de Paris, M. Eugène Piot ; elle a figuré à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains et dans les galeries historiques du Palais du Trocadéro en 1878. C'est une œuvre du premier quart du cinquième siècle, le fragment de la statue, de grandeur naturelle, d'un homme armé, peut-être d'un hopHtodrome. Le modelé en est fin, nerveux, bien enveloppé, tout à fait dans le sentiment des statues d'Égine, dont ce bronze supporterait parfaitement le voisinage. Le masque de Gorgone, dont le haut de la cnémide est orné, trahit le désir, curieux à cette époque, d'embellir cette tête, représentée presque toujours alors comme hideuse et grimaçante,

Le second morceau représente l'art du milieu du cinquième siècle, parvenu à sa suprême perfection, empreint d'une grandeur qui plus tard ne sera plus égalée, l'art du temps où Polyclète florissait à Argos et Phidias à Athènes. C'est le prétendu buste de Platon du musée de Naples, découvert à Ilerculanum, dans cette Villa des Papyrus que M. Comparetti, dans un ingénieux mémoire, vient de nous

(1) Je ne parle pas ici d'une statuette d'Apollon en bronze, trouvée à Tarente, du style le plus archaïque, remontant certainement au vu^ siècle, que possède à Paris; M. Constantin Carapanos. C'est un morceai très intéressant pour l'archéologie, mais d'un art singulièrement grossier encore et d'une technique rudimentaire.

révéler comme celle de Calpurnius Piso Csesonianus, le beau-père de César. Quand on examine attentivement l'original, comme je l'ai fait encore tout récemment, il est facile de reconnaître que c'est le débris d'une statue de bronze mise en pièces, que l'on a ensuite coupé pour pouvoir le monter en buste, dans l'antiquité, comme un fragment précieux, une œuvre de maître. Il y a longtemps que l'on a reconnu que ce n'était en aucune façon un Platon, mais la tète d'un dieu. L'opinion la plus généralement admise parmi les archéologues y voit un Bacchus du type barbu ; mais je ne saurais la partager. Pour moi, c'est un Poséidon, exactement tel que nous le voyons dans un certain nombre depeintures de vases à figures rouges de style sévère ; l'agencement de la coiffure est ici tout à fait caractéristique. Maintenant la statue dont provient ce buste représentait certainement le dieu assis, tendant ses bras à un personnage de plus petite taille que lui, placé à la gauche de ses genoux, vers lequel il tournait la tête en la penchant avec une expression vraiment divine de tendresse grave et pénétrée. Or, c'est là précisément l'attitude de Poséidon dans un groupe reproduit sur le revers d'une admirable monnaie d'or de Tarente ; le personnage auquel le dieu y tend les bras est son fils Taras, encore enfant. Je ne crois pas possible de douter, quand on place l'un à côté de l'autre le buste et la monnaie, que celui-là ne soit le débris du groupe qu'a copié le graveur de celle-ci. Ce groupe devait être placé dans quelqu'un des édifices de la Tarente grecque, peut-être dans le temple de Poséidon, qui était le principal de la ville. Il aura été brisé par la soldatesque dans le sac ordonné par Fabius ou dans quelque accident de transport à Rome, mais on en aura recueilli et conservé la tête, d'abord comme un trophée, plus tard comme un objet d'art de la plus haute valeur.

En troisième lieu, comme type de la sculpture de Tarente et de la région voisine de la seconde moitié du quatrième

siècle, je place une figurine de bronze appartenant à M. Gréau, de Tfoyes, qui a été justement admirée au Palais du Trocadéro. Une simple statuette, dans ses petites dimensions, peut être quelquefois une grande œuvre d'art; et c'est ici le cas. Trouvé entre Tarente et Métaponte, le bronze de M. Gréau est expliqué par la numismatique de cette dernière ville ; il en représente le fondateur, Leucip- 2^08, tel que sa tête est figurée sur les monnaies métapontines. C'est uil guerrierdebout, un capitaine qui commande à ses troupes. Sa poitrine large et bombée est recouverte d'une cuirasse de métal, dont les deux pièces, reliées par des agrafes latérales et par deux bretelles placées sur les épaules, épousent le modelé du corps. Des bandelettes de cuir formant lambrequins protègent le haut des bras et les cuisses ; des cnémides recouvrent les jambes, et sur la tète est posé le casque percé de deux trous pour les yeux, aidopis, qu'au moment du combat on rabattait sur la figure et qu'en temps ordinaire on portait levé, de manière à laisser la face à découvert. La pose du personnage est naturelle en même temps que digne et noble. Le modelé est large et simple ; la tète surtout, levée et en mouvement, est d'un superbe caractère. L'ombre du casque et les épaisseurs sommairement massées de la barbe concentrent l'attention sur la partie expressive du visage, sur les yeux profonds et pleins de pensées, le nez ferme et droit, les joues comme martelées par les fatigues subies et la bouche entr'ouverte sous une moustache fièrement tordue. Quand on voit une pliotographie de ce bronze, il faut un certain effort pour se rappeler que c'est une statuette de moins de 25 centimètres, et non pas une statue.

Pour ce qui est de la peinture céramique, à laquelle appartient toujours une place importante dans l'art des cités grecques, Tarente se révèle à nous comme ayant été, dès le sixième siècle, un centre considérable de fabrication qui expédiait ses produits au loin dans l'Italie. Parmi les

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vases k ligures noires sur fond rouge qui ont été découverts dans les nécropoles de l'Étrurie, il est une classe particulière qui se distingue à son style et à la forme des lettres grecques dans les inscriptions explicatives qui y accompagnent les personnages ; c'est ce que Gustave Kramer a appelé les vases dorieyis, sans chercher à déterminer avec plus de précision leur origine. Mais le type d'écriture des inscriptions de ces vases est celui qui était en usage à Sparte, que Tarente avait emprunté à sa métropole, et qui n'était employé dans aucune autre ville de Tltalie. Nous avons donc positivement des vases tarentins de vieux style constituant un tj^pe à part dans la céramique grecque d'ancienne époque, comme les vases corinthiens (si multipliés à Tarquinies et à Cseré), les vases de Cumes, ceux de Locres, et les vases des villes achéennes de la Grande- Grèce.

Je n'ai pu voir à Tarente même, ni dans les musées de l'Europe, avec une provenance tarentine certaine, rien qui représentât la fabrication céramographique de cette ville à la plus belle époque, au temps des peintures rouges de grand style sur fond noir. Les caractères propres à la poterie peinte de Tarente pendant cette période sont encore inconnus pour moi. Il me semble pourtant qu'on pourrait arriver à les retrouver en étudiant les vases de style grandiose qui se rencontrent dans les tombes des villes apuliennes, comme Canosa et Ruvo; car leurprove* nance tarentine est très probable. Tout ce que j'ai pu voir de vases peints authentiques dans différentes mains à Tarente, appartient à la classe bien connue des poteries apuhennes de l'âge des compositions comphquées et des décorations surchargées, ainsi que de celui de la pleine décadence. Ceci a confirmé pour moi ce que je soupçonnais depuis longtemps déjà, c'est que les vases de l'Apuhe et de la BasiHcate sont en réahté des vases tarentins. Je ne veux pas dire par là qu'il n'ait pas existé alors, dans la

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seconde moitié du quatrième siècle et dans le troisième, des centres de fabrication locale en dehors de Tarente. Il est certain, dans tous les cas, qu'il y en avait un à Ruvo, où l'on a découvert des fours de potier, et près d'un de ces fours l'outillage d'unpeintre de vases, le broyon à couleurs, le pot de noir et celui de rouge, le tout actuellement conservé dans la célèbre collection Jatta, à Ruvo même. Mais c'était Tarente qui donnait la mode aux Apuliens et aux Lucaniens; c'est de cette ville que sortaient les potiers grecs qui allaient s'établir au milieu des populations indigènes, soumises à son influence civilisatrice.

D'autres circonstances témoignent encore de l'exactitude de cette hypothèse. La paléographie des inscriptions des vases apuHens est purement tarentine, employant un caractère, un signe d'aspiration que les Tarentins avaient gardé et auquel les autres Grecs avaient renoncé depuis qu'ils avaient adopté, à l'exemple des Athéniens, l'ii et l'Q. Ce n'est pas un goût particulier aux ApuHens qui y a fait appliquer un style fastueux, d'une exubérante richesse, caries sujets dans lesquels il se déploie, empruntés pour la plupart aux poètes tragiques de la Grèce ou aux conceptions des mystères helléniques, n'ont pas été choisis par des Itahotes, mais par des Grecs, dans le sens de la mode littéraire et religieuse qui régnait alors chez eux ; ce goût est celui du luxe pompeux des Tarentins, qui a frappé tous les anciens. 11 faut encore reconnaître une coutume, signalée par les sources littéraires comme un héritage emprunté par Tarente à la mollesse luxueuse de Sybaris, dans ces vêtements couverts de broderies compHquées, constellés de bractées de métal estampé, dont nous y voyons tous les personnages importants revêtus. On a remarqué que les représentations de sujets comiques sont particuhères aux vases de l'Apube et de la Basihcate. Mais ces représentations n'ont pas le même caractère que les scènes empruntées à la comédie athénienne ou sicilienne

sur d'autres classes de monuments. Elles ont un accent plus trivial et plus grotesque, qui correspond exactement à ce qu'on nous dit des phlyaques de Tarente, farces d'un genre burlesque qui faisaient les délices des Tarentins et qu'avait inventées un d'entre eux, le poète Rhinthon. Et parmi ces sujets comiques on peut en noter qui sont directement en rapport avec les traditions de la cité. Telle est la peinture bien connue du recueil de Tischbein, qui représente un phbjax coifîé d'un bonnet épais et chevauchant sur un grand poisson. Ici le doute n'est pas possible, l'acteur brulesque joue le rôle de Phalanthe, porté sur le dauphin qui le sauve du naufrage et coiffé de son fameux bonnet de fourrure.

Les peintures de vases apuliens et tarentins appartenant à cette classe ont un véritable intérêt pour l'histoire littéraire, en ce qu'elles nous font connaître quels étaient les sujets habituels des grosses farces qui constituaient le genre spécial du théâtre de Tarente. Ce sont généralement les histoires mythologiques des dieux et des héros qui s'y montrent travesties aussi irrévérencieusement qu'elles peuvent l'être dans les opérettes de Meilhac et Ilalévy. Ce qui n'empêchait pas, du reste, la comédie de faire partie du culte, à Tarente comme dans les autres cités grecques ; mais « les dieux aimaient la plaisanterie, » comme a dit Platon. Nous y voyons ainsi, transformés en scènes de bouffons et ridicuhsés : le combat d'Arès-Enyahos contre Hephaistos- Daidalos, quand le premier veut délivrer sa mère liera, que le second a enchaînée sur l'ordre de Zeus ; les amours du maître de l'Olympe avec Alcmène, servis par Hermès ; ceux d'Althaia avec Dionysos, à qui son esclave Xanthias tient la chandelle; Apollon Pythien, transformé en charlatan qui vient d'étabhr ses tréteaux à Delphes et entreprend de guérir de sa cécité Cheiron, dont le corps de Centaure est formé par deux hommes ; Héraclès revenant auprès d'Eurysthée et lui apportant deux Cercopes enfermées dans des

cages; le brigand Procruste, transformé QiïDiasyros, « celui qui étend en tirant, » et torturant avec Gymnasos, son valet, un malheureux patient sur son fameux lit, tandis que Canchas^ « le ricaneur, » assiste à la scène et s'esclaffe de rire. Beaucoup de ces farces mythologiques doivent avoir été des parodies des pièces sérieuses du théâtre d'Athènes, des tragédies des grands maîtres. Ainsi une peinture de vase offre en ce genre unç parodie incontestable d'une des scènes de VAntigone de Sophocle. Parmi les farces de Rinthon dont on connaît les titres, il y avait un Amphitryon ; c'est bien évidemment la pièce où a été puisée la peinture des amours de Zeus et d'Alcmène.

Les observations que nous venons de faire amènent à conclure que l'événement qui causa l'abandon de la fabrication des vases peints dans les régions de l'Apulie et de la Lucanie, fut la ruine de Tarente dans la seconde Guerre Punique. Nous avons vu de quelle façon cette grande cité avait été alors traitée parles Romains. Ce fut un de ces désastres dont on ne se relève pas et qui font époque dans l'histoire de la civilisation d'une contrée. Le centre lumineux, d'où les artistes grecs rayonnaient sur les provinces voisines, fut brusquement éteint, et le résultat naturel du en être la chute des industries qui florissaient à Tarente, comme celle de la poterie peinte. Si un peu plus tard, ainsî^^ que l'ont soupçonné Gerhard et M. le baron de Witte,^B le sénatus-consulte qui interdit, sous les peines les plus^F sévères, la célébration des Bacchanales grecques, exerça quelque influence ^ur l'extinction finale de cette industrie, qui ne traitait plus dans les derniers temps que des sujets relatifs aux Bacchanales, ce ne put être que pour achever ce qui était déjà aux trois quarts accompli.

Puisque nous en sommes venus à parler des vases peints jusqu'à présent qualifiés d'apuliens et de lucaniens, et de leur origine essentiellement tarentine, arrêtons-nous à relever un petit fait de mœurs assez curieux qu'ils révèlent, et sur lequel leur témoignage s'accorde avec celui des monuments numismatiques. C'est que les Tarentins ont été les seuls des Grecs à avoir habituellement dans leurs maisons le chat à l'état d'animal domestique.

Dès le temps de la XIP dynastie, c'est-à-dire près de 3,000 ans avant notre ère, les Égyptiens possédaient le chat, qu'ils paraissent avoir reçu vers cette époque tout domestiqué des pays du Nil supérieur. Ils l'adoptèrent à la fois comme animal sacré et comme compagnon familier de la maison, et depuis lors l'habitude d'élever des chats domestiques fut un des traits essentiels des usages égyptiens. Mais elle resta très longtemps exclusivement propre à ce pays. Le chat domestique n'est pas une seule fois mentionné dans la Bible, et l'on ignore s'il a jamais eu un nomenhébreu. Cliezles Babyloniens et les Assyriens, nous ne trouvons ni dans les textes, ni sur les monuments figurés aucune trace de son existence. Ce n'est pas, non plus, un des animaux que les Aryas possédaient déjà dans l'état de domesticité , à la période primitive où ils ne s'étaient pas encore séparés en plusieurs rameaux. L'adoption générale du chat dans la civihsation du monde classique et sa diffusion en Occident n'ont même eu lieu que fort tard, ainsi que nous allons le montrer.

Il faut d'ailleurs remarquer que le chat de l'antique Egypte, tel qu'on le connaît par les représentations monumentales et par ses momies, diffère spécifiquement de notre chat le plus communément répandu, du chatdegout-

tières. Si ce dernier descend certainement du chat sauvage de nos forêts [Felis calus, L.), Rùppel a établi que la souche originaire du chat domestique des anciens Égyptiens était son Felis maniculata, espèce qui se rencontre encore à l'état sauvage dans la Haute-Nubie ou Soudan égyptien. Il est vrai que certaines de nos variétés de chats, entre autres le chat d'Espagne, dont l'origine se rattache dans la péninsule ibérique aux invasions arabes, paraissent provenir d'une hybridation des deux espèces que nous venons de distinguer. Il y a donc eu dans les contrées de l'Europe, à la fois introduction de l'ancien chat égyptien et domestication du Felis catus, qui, à l'état sauvage, est indigène de nos bois, que les habitants des villages lacustres de la Suisse y chassaient déjà et mangeaient comme gibier. De là dérive, comme conséquence forcée, si le chat comme animal domestique est récent en Europe, que l'introduction de l'espèce étrangère a eu lieu d'abord, et que l'espèce indigène n'a commencé à être ensuite domestiquée qu'à son exemple. Il en fut de même chez les Sémites, et l'écrivain arabe Kazwîni distingue encore, comme deux animaux tout à fait différents, le chat domestique, d'origine étrangère, et le chat sauvage de l'Asie occidentale, qui est le même que le nôtre.

A part les monuments d'origine tarentine, que je vais signaler, l'image du chat ne se rencontre dans aucune œuvre de l'art hellénique. En effet, pour tous les écrivains grecs de la belle époque, le chat, awhcros (c'est-à-dire étymologiquement « l'animal qui dresse sa queue en panache, » aioluros , n'est dans leur pays qu'un animal sauvage habitant les forêts, tel que le décrit Aristote ; ils ne le connaissent à l'état domestique qu'en Egypte, où Hérodote signale son caractère sacré. Ils le regardaient, d'ailleurs, exclusivement comme une bête malfaisante, que l'on devait chercher à détruire et qui n'était bonne que pour sa peau. Un comique mettait en scène un Grec et un Égyptien ; le Grec,

comparant les mœurs des deux peuples, disait : « Si vous voyez souffrir un chat, votre cœur s'émeut ; pour moi, c'est un plaisir de le tuer et de l'écorclier. » C'était la fouine que les Grecs élevaient dans leurs maisons pour détruire les rats et qui y demeurait toujours dans un état plus qu'à demi-indépendant. Les témoignages des écrivains helléniques sont formels à cet égard, et il suffit de renvoyer h ce qu'en ont dit Bureau de La Malle, dans les Amiales des sciences naturelles de 1829, et M. le professeur RoUeston, dans le Journal of anatoimj andphysiology de Cambridge, en 1868. La fouine à plastron blanc, ainsi domestiquée, était appelée gale, nom qu'elle a conversé chez les Grecs modernes, par qui elle est nommée galia ou kalia ; la martre à plastron jaune, que l'on considérait comme n'étant pas susceptible d'éducation, en était distinguée sous les nom s de gale agria ou iktis, ce dernier encore aujourd'hui conservé dans les Cyclades sous la forme iktidhi. Ce sont seulement les écrivains byzantins du moyen âge, comme Moschopoulos, qui, après que le chat eutcomplétement supplanté la fouine dans le rôle de protecteur des maisons contre les rats et les souris, appKquèrent au chat le nom àQ gale ; dans toute l'époque antique il n'y a pas de doute possible sur le sens réel de ce mot.

Tandis que la Grèce se refusait à adopter le chat et lui préférait la fouine, qu'elle avait commencé à élever avant de connaître l'animal égyptien, les Étrusques, par le commerce maritime qu'ils faisaient eux-mêmes et par celui que les Kénânéens occidentaux ou Carthaginois entretenaient avec leur pays, recevaient des chats en môme temps que de nombreux produits manufacturés de l'industrie de l'Egypte. C'était pour eux une bête précieuse, dont la possession était recherchée comme un luxe distingué. Les peintures murales de plusieurs tombeaux de Ca3ré et de Tarquinies montrent des chats vivant dans les maisons des riches lucumons, courant sous les tables et les hts des salles de

festin avec d'autres animaux domestiques, quelquefois tenant une souris dans leur gueule. Cette dernière circonstance montre que les Étrusques avaient su apprécier les mérites du chat comme chasseur de rats. C'est, du reste, toujours le chat égyptien, parfaitement caractérisé, et non pas le chat indigène, que l'on voit chez eux.

Les Tarentins avaient fait commeles Étrusques, et même ils admettaient le chat dans leur familiarité encore plus intime. Il n'y aurait rien à conclure à cet égard delà monnaie de Tarente oii la figure de cet animal est placée comme petit type accessoire, symbole personnel d'un magistrat responsable; ce pourrait être un chat sauvage aussi bien qu'un chat domestique. Mais d'autres monuments, qui n'ont pas été jusqu'à présent signalés et que j'ai eu l'occasion d'étudier dans mon voyage, sont tout à fait positifs. Dans une maison privée de Tarente, j'ai vu un petit vase d'assez bonne époque, de la forme de l'aryballos, où est peint an éphèbe enveloppé d'un ample manteau, appuyé sur un bâton et portant sous son bras un coq de combat. Un chat se dresse contre la jambe en levant hi tête et en cherchant à atteindre le coq. Ceci se rapproche d'une façon frappante du type des beaux nomes d'argent, de l'époque la plus parfaite de l'art, où la figure d'un jeune homme assis, qui fait pendant sur l'autre face au Taras monté sur le dauphin, et dans lequel on voit généralement la personnification du démos de Tarente, tient de sa main droite un oiseau qu'un chat s'efforce d'attraper, en se dressant le long de sa jambe. Dans la merveilleuse collection de M. Jatta, à Ruvo, deux vases (ceux qui portent les no' 1016 et 1555) montrent dans leurs peintures, parmi des scènes famihères, l'un unejeune femme jouant avec unchat qu'elle tient dans ses bras, l'autre également une femme qui s'amuse à présenter à un chat qu'elle tient un miroir, pour qu'il y voie sa propre image réfléchie et jouir des manœuvres que lui inspirera son étonnement. En présence

de ces exemples, il n'est pas possible de douter que les Tarentins n'aient eu un goût particulier pour les chats, n'en aient fait venir d'Egypte, comme ailleurs on faisait venir des petits chiens de Mélitê, et n'en aient élevé habituellement dans leurs maisons à un état de familiarité complète.

Mais ce quiesttoutàfaitsinguher, c'est qu'avec l'exemple des Étrusques et des Tarentins, les Romains aient attendu fort tard pour adopter le chat comme animal domestique, même comme preneur de rats et de souris. Dans les textes littéraires, jusqu'à la fin du i" siècle de notre ère, c'est la wm^^e/a, identique à la gale des Grecs, que l'on voit élevée dans les maisons romaines pour le même objet, comme le prouvent les témoignages de Plante et de Pline. Le mot fêles ou felis a d'abord désigné cet animal. Varron ne lui donne pas d'autre sens, et Columelle et Phèdre emploient également ce mot pour désigner la fouine. Dès la fin de la République, cependant, il fut aussi appliqué au chat, que les Romains commençaient alors à connaître, par suite de l'analogie de l'emploi qu'on en faisait, Cicéron se sert du mot felis en parlant des chats divinisés de l'Egypte. Chez Pline, felis désigne aussi le chat ; mais il ne mentionne cet animal que parmi les espèces sauvages, bien qu'il ait eu l'occasion de le voir déjà chasser les rats dans les maisons, et qu'il décrive très exactement sa manière de procéder en pareil cas. On en avait, en effet, quelques-uns comme des animaux rares, qu'on faisait venir d'Orient. Une mosaïque de Pompéi représente un chat qui a saisi un pigeon et va le dévorer. C'est un beau chat de Perse ou d'Angora, variété qui ne se rattache pas à l'espèce d'Egypte, mais à celle que les Aryo-Indiens naturalisèrent de bonne heure, quoique cependant aprèsleurétablissementsurlesbordsde r Indus et du Gange. A la même variété appartient le chat dont nous voyons l'éducation retracée dans un bas-relief romain du Musée; du Capitole. Pour lui apprendre à danser

en mesure, en se tenant debout sur ses pattes de derrière,, on tient deux volailles suspendues à une corde au-dessus de lui; il se dresse pour s'efforcer de les atteindre, et une femme règle ses mouvements en jouant de la lyre.

Dans les environs de Tépoque d'Auguste, Babrios fait intervenir le chat domestique parmi ses Fables ; mais la critique y a reconnu de nombreux indices d'origine syrienne» Au n® siècle de notre ère, Élien remarque que le chat est susceptible de s'attacher aux personnes qui le soignent et aux maisons où on le traite bien ; seulement il ne parait le connaître encore dans cette condition de domesticité qu'en Egypte. Fabretti, dans son recueil d'inscriptions, cite une pierre funéraire de Rome, de la fin du n® siècle ou du m®, où était sculptée la figure d'un chat marchant, par allusion au nom de la défunte Galpurnia Felicula. Le cognomen de Felicula, « la petite chatte », fait seulement son apparition dans l'épigraphie vers la même époque. Enfin c'est au iv^ siècle que le chat parait devenir d'un usage général et habituel dans le monderomain, comme animal domestique, en même temps que se montre le véritable nom qui a toujours désigné spécialement et exclusivement cette espèce, catus. On le rencontre pour la première fois chez l'agronome Palladius et dans une épigramme de l'Anthologie latine.

Le savant Pictet a établi, avec son érudition et son autorité habituelles, que les noms du chat dans toutes les langues européennes n'appartiennent pas au vieux fonds du langage aryen, qu'ils sont de date récente et qu'ils tirent tous leur origine du latin catus, passé aussi sous la forme xâto; dans le grec byzantin. C'est donc par les Romains que le chat domestique futrépandu en Occident, quand eux-mêmes l'eurent adopté à l'époque où les usages orientaux s'implantaient de plus en plus dans l'Empire. Mais l'éminent philologue de Genève a été encore plus loin, et a fait voir que le mot calus portait en lui-même le certificat d'origine

de la contrée d'où les Romains avaient alors tiré Temploidu chat à l'état de domesticité, comme tant d'autres habitudes syriennes. Catus dérive en effet du syriaque qatô, arabe qitt.

Enfin le mot qatô est lui-même en syriaque un mot tiré d'une source étrangère, qui ne se rattache pas à une racine sémitique. Ici encore Pictet, en reconstituant l'histoire du mot, donne un précieux fil conducteur pour suivre la transmission de Tanimal de peuple en peuple. Il prouve, en effet, qu'il provient primitivement des langues africaines et dérive du type qui a fourni l'affadeh (du Bornou) gâda^ le nouba kadiska et le barabra kaddiska. On doit remarquer ici que l'égyptien semble former une interruption dans cette chaîne de transmission de noms. Car les mots qui désignent le chat dans l'idiome antique, mau, et dans le copte, schaUy n'ont aucune parenté avec ceux que nous venons de citer. Mais en voyant que c'est avec les langues des populations au sud de l'Egypte qu'est apparenté le nom arabe du chat, déjà universellement répandu dans la péninsule arabique avant l'islamisme, n'est-on pas induit à supposer que le nom et l'animal durent s'introduire à la fois chez les Arabes par les contrées méridionales, par le Yémen, dont les relations ont toujours été si intimes et si fréquentes avec la côte africains voisine? Le chat domestique, que les Sémites des temps bibliques n'avaient pas emprunté à l'Egypte, aurait été ainsi porté plus tard des pays du Haut-Nil et de l'Abyssinie en Arabie, et de là en Syrie, d'où il passa ensuite à Home et dans l'Europe occidentale.

Cette digression incidentelle, qui a eu pour point de départ l'intention de signaler un trait particulier des mœurs tarentines à l'époque hellénique, sur lequel l'attention n'avait pas été appelée jusqu'ici, m'a entraîné un peu loin. J'espère pourtant que le lecteur consentira à me la pardonner, et j'ai hâte de rentrer plus strictement dans mon sujet.

104 LA GRANDE-GKÈCE

Pour ce qui est de la topographie de l'ancienne Tarente, on ne peut plus en reconstituer que les traits généraux et essentiels, sans entrer bien avant dans les détails. La cité proprement dite s'étendait d'une mer à l'autre le long delà route actuelle de Lecce, sur la pointe au sud-est de la citadelle. Elle formait un triangle d'un périmètre d'environ 1 1 kilomètres. Sa base était formée par la muraille fortifiée qui couvrait là ville du côté de terre. La ligne de cette muraille peut encore se suivre, marquée qu'elle est par les fragments importants, d'une construction hellénique, en grands blocs bien taillés, qui en subsistent aux points dits Collepazzo sur le Mare Piccolo, Montegranaro sur le golfe extérieur et Murivetere entre deux. C'est à CoUebazzo qu'était située la porte Témenide, la principale de la ville, celle par où entra Ilannibal et en avant de laquelle était un tombeau d'Hyacinthe, en imitation de celui qu'on montrait à Amycles, près de Sparte. De cette porte partaient deux grandes rues divergentes, la rue Basse [Batheia) qui longeait le port ou le rivage du Mare Piccolo, au pied des falaises, et la rue Large [Plateia] qui menait droit à l'agora. A l'autre extrémité du front des murailles, vers Montegranaro, était la porte Rhinopyle, d'où la rue Salutaire [Sotewa] gagnait l'agora, suivant en corniche le bord delà grande mer; c'était pour la Tarente antique ce qu'est le corso Vittorio-Emmanuele pour l'actuelle. L'agora, je l'ai déjà dit, était où se construit maintenant le Borgo Nuovo. Au centre s'élevait le Zeus de bronze de Lyssippe, qui ne le cédait pour la grandeur qu'au Colosse de Rhodes. Sur l'agora donnaient le Pœcile, portique décoré de grandes peintures murales retraçant les principales scènes de la vie de Phalante et de la

fondation de la ville, et le Musée, édifice magnifique consacré aux concours de musique et aux banquets publics, où les Tarentins aimaient à apporter tant de recherches. Le gymnase et les thermes d'Héraclès, qui y étaient adjacents, se trouvaient à gauche en allant vers la porte Téménide, c'està-dire au sommet de la falaise qui domine le Mare Piccolo, vers l'emplacement du jardin de M. Troilo et de la villa Beaumont-BonneUi. Près de là le couvent de Sant' Antonio, bâti sur un massif antique, marque le site d'un temple important, mais dont on ne saurait déterminer l'attribution; et au lieu dit Le Carceri, on voit des vestiges d'un cirque romain. La forme de l'hémicycle du théâtre est encore nettement dessinée dans le sol, auprès de l'église de San-Francesco di Paola. C'en est assez pour éveiller puissamment dans l'esprit le souvenir de la scène si dramatique que ce lieu vit s'accomplir et qui décida du sort de Tarente. Malheureusement les quelques arasements qui sortent du sol sont d'un appareil réticulé qui n'a rien de grec ; le théâtre de Tarente avait été reconstruit sous les Romains, et il ne reste aucun débris de celui du temps des Grecs.

L'église de San-Francesco di Paola elle-même occupe le site d'un temple antique ; car c'est autour de cette égUse que l'on trouve habituellement les terres cuites dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui sont sûrement votives. Il n'y a pas moins d'ex-voto dédiés par la dévotion des Tarentins le long des parois intérieures de l'église actuelle, qu'il ne devait y en avoir dans le temple antique. Si le peuple de ces contrées adresse maintenant ses hommages aux saints du paradis au lieu de les présenter aux dieux de l'Olympe, il n'en est pas moins resté foncièrement païen. Ses usages rehgieux sont encore ceux de l'antiquité. Dans toutes les églises de la (lalabre nous retrouverons, comme dans le reste de l'ancien royaume de Naples, cette profusion d'exvoto bizarres : tètes, bras, jambes et autres parties du corps grossièremeut exécutées en cire, de grandeur natu-

lOG LA GRANDE-GRÈCE

relie, plaçant matériellement sous les yeux du saint la représentation ttu membre dont on lui demande guérison ; petits tableaux sur bois, d'une barbarie naïve, retraçant l'accident où l'on a pensé devoir le salut à l'intercession du même saint. Parmi ceux qui se trouvent dans l'église de San-Francesco di Paola, il en est un qui frappa mon attention parla singularité inattendue de son sujet. Au pied du quai du corso Vittorio-Emmanuele, sur lequel s'est rassemblée une grande foule levant les bras en l'air pour exprimer l'étonnement, une énorme baleine est échouée -, le cétacé Se débat dans les convulsions de l'agonie, environné de nombreuses barques où des pécheurs viennent le harponner ou tirer sur lui des coups de fusil; une de ces barques, montée par deux hommes, est lancée en l'air d'un coup de queue de l'animal, c'est celle des auteurs du vœu. En effet, le 9 février 1877, une baleine de l'espèce appelée nord-caper [Balddna glacialis), spéciale àl'OcéanGlacial Arctique, après s'être égarée bien loin des régions qu'habitent ses congénères et être entrée dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar, venait se faire capturer sous les murs de la ville parles pêcheurs de Tarente, stupéfaits de pareille aubaine. C'était une femelle, âgée seulement de trois ou quatre ans, mais déjà longue de dix mètres et pesant cent quatre-vingts quintaux métriques. Le squelette en est conservé au musée zoologique de l'université de Naples. Semblable fait était déjà arrivé en 1762.

Le long de toute la ligne des murailles de terre s'étendait la nécropole, dont les traces sont surtout manifestes auprès de Murivetere, mais où l'on n'a jamais poursuivi de fouilles régulières. Le nom de la ferme del Tesoro, située sur ce point, semble conserver le souvenir d'importantes trouvailles d'objets précieux, qui y auraient eu lieu jadis. On y a récemment constaté l'existence de sépultures anciennement violées, disposées en chambres souterraines et assez vastes, auxquelles des degrés donnent accès. Les

lombeaux plus vulgaires consistent en sarcophages faits de dalles plates de tuf ou de grandes tuiles. Ils se rencontrent aussi bien en dedans qu en dehors de l'enceinte, conformément à ce que disent les écrivains anciens, que les Tarentins suivaient Tusage Spartiate, tout à fait exceptionnel dans les mœurs grecques, d'admettre la sépulture des morts à l'intérieur de leur ville. Un autre groupe de tombeaux a été rencontré dans le voisinage de l'agora, touchant à l'isthme qui reliait à la cité le rocher de la forteresse.

Un peu au delà de Collepazzo, en dehors de la muraille d'enceinte hellénique, au lieu nommé Fontanella, sur le Mare Piccolo, on observe d'énormes amas des coquillages qui servaient à la fabrication de la pourpre. Des amas semblables marquent l'emplacement des anciennes teintureries de pourpre auprès de Tyr de Phénicie et de Gythion deLaconie. J'ai visité les uns et les autres, je les ai examinés avec soin et j'ai pu constater qu'à Tyr on employait exclusivement le Murex trunculus des naturalistes ; en Laconie, Murex brandaris. Dans les amoncellements de Tarente, on rencontre en proportion égale les deux espèces, l'une et l'autre indigène du Mare Piccolo, et toujours la coquille, comme à Tyr et h Gythion, présente au même endroit, sur une de ses circonvolutions, une coupure produite par un coup de meule donné pour mettre à découvert la poche à couleur de l'animal. Il est donc manifeste que les Tarentins combinaient celles que donnaient les deux espèces, employées isolément en Phénicie et en Laconie ; c'est à cela probablement qu'était dû le ton particulier de leur pourpre. Quelques restes des bâtiments où étaient installées les teintureries subsistent auprès des amas de coquilles, et le visiteur peut encore y observer des fragments d'enduits portant les traces indélébiles de la couleur qu'on y mettait en œuvre.

Mais c'est une idée tout à fait erronée que celle qui

a généralement cours, et qui réduit l'ancienne Tarente à la portion principale située au sud-est de la citadelle. Ceci peut être vrai pour la ville romaine qui, même de ce côté, n'occupait plus qu'une partie du site de la ville grecque, car Strabon observe que, de son temps, il y avait un vaste espace désert entre les quartiers habités et la ligne des anciens remparts. Mais, à l'époque de la splendeur de la Tarente hellénique, il y avait sur l'autre pointe, au nordouest, au delà de l'entrée du Mare Piccolo, là où passe la route de Naples, au moins un fauboug, un proasteion, presque aussi étendu que la cité elle-même et protégé' par une muraille fortifiée. Un fragment de ces murs, appartenant au meilleur âge de la construction hellénique, reste debout à une distance d'environ deux kilomètres au nord de la station du chemin de fer. Sans atteindre aux dimensions de Syracuse, Tarente, ainsi divisée en trois parties, était dans son beau temps une des plus grandes parmi les villes grecques. Elle dépassait l'étendue d'Athènes.

Comment quitter Tarente, sans parler de la tarentule ?

C'est une grosse araignée du genre Lycosa, longue de 3 à 4 centimètres, qui a des analogues dans tous les pays méridionaux, mais dont l'espèce ainsi spécialement désignée est propre à l'Itahe et à l'Espagne. En Italie, on la rencontre depuis l'extrémité sud jusqu'à Rome sur une mer et jusqu'à Bologne sur l'autre ; mais elle est surtout multiphée dans les provinces de la Fouille et de la Terre d'Otrante. Tout son corps est fortement velu, la partie postérieure d'un noir bleu, marquetée de dessins réguliers; les pattes très longues tachées de noir et de blanc. Comme toutes les araignées du même genre, la tarentule a huit

yeux de grandeurs inégales ; lés deux plus petites pairos sont placées sur le même rang, tout au bord de la ligne frontale, tandis que les deux plus grandes sont placées derrière celles-là. De leurs quatre paires de jambes, la troisième est la plus courte.

Engourdie pendant la plus grande partie de l'année, la tarentule ne se montre que dans les fortes chaleur^ de l'été. Elle fait alors une chasse active aux sauterelles et aux autres insectes, qu'elle attrape facilement, grâce à la rapidité de sa course. Elle se bâtit un abri dans la terre, quelquefois à un pied de profondeur. L'entrée en est en zigzag, puis se redresse pour reprendre de nouveaux crochets ; les parois intérieures de la petite chambre à laquelle donne accès ce couloir sinueux, sont tapissées d'une toile que tisse l'animal. C'est là qu'il garde ses provisions, dépose ses œufs et élève ses petits une fois éclos. La femelle, plus forte que le mâle, montre une grande énergie dans la défense de sa progéniture, qu'elle porte sur son dos quand elle sort de son habitation.

Les mœurs curieuses de la tarentule, soigneusement décrites par Valetta et Bagiivi, n'auraient pas suffi à répandre le nom de cet animal en dehors du cercle restreint des entomologistes de profession Les fables propagées aune certaine époque sur la morsure de la tarentule lui ont valu, au contraire, une célébrité universelle. On attribua, en effet, à cette morsure une épidémie nerveuse des plus singuhères, qui sévit pendant 300 ans dans l'Italie méridionale et particulièrement dans la Pouille et dans la Terre d'Otrante. La tarentule appartient donc nécessairement à l'histoire de Tarente.

Il est certain que la morsure des grosses araignées est venimeuse, qu'elle détermine une enflure assez forte et douloureuse, qui peut quelquefois amener la fièvre. C'est, en particulier, le cas pour la morsure de la malmignatte (Lati^odectes malmignatics), très répandue en Corse et en Espagne.

Mais précisément l'expérience a aujourd'hui démontré que, parmi les araignées de même taille, les diverses tarentules sont au nombre des plus inoffensives pour l'homme, que leur morsure ne saurait déterminer un accès de fièvre. Aussi dans les différents pays où l'on en rencontre des variétés, dans le midi de la France, en Grèce, en Syrie et en Egypte, dans le Turkestan, elles ne sont aucunement redoutées des habitants ; les enfants s'amusent à les pourchasser dans leurs trous, sans qu'il n'en résulte jamais d'accident. lien a été pendant très longtemps de même pour celle de l'Italie méridionale ; ni dans l'antiquité, ni dans le premier moyen âge, personne n'eut Tidée d'en parler comme d'un animal dangereux. Il commence bien à être question vers le xi'^ et le xn° siècle de tarantole, dont la morsure est mortelle, celles par exemple que les chroniqueurs occidentaux, postérieurs d'une centaine d'années aux événements, prétendent avoir décimé les Lorrains de la première armée amenée par l'empereur Louis II contre le sultan de Bari. Seulement, à cette époque, le motne désigne pas une espèce d'araignée, mais le gecko, très multiphé dans la Fouille, la Terre d'Otrante et la Calabre, le lézard en qui les poètes grecs voyaient le jeune Ascabalos métamorphosé par la colère de Dêmêtêr, et à qui la superstition populaire a de tout temps attribuée des propriétés venimeuses singulièrement exagérées. C'est exclusivement au gecko que s'est appliqué d'abord le nom de tarantola, par lequel il est encore qualifié dans une partie de Tltalie.

Mais dans le courant du quatorzième siècle, en même temps que la danse de Saint-Guy^ qui a tant d'analogie avec ce que l'on a raconté du tarentisme, se manifestait à l'état d'épidémie dans d'autres parties de l'Europe, on commença à observer, dans la Fouille et dans la Terre d'Otrante, des accidents étranges, qui se produisaient surtout à l'époque des jours caniculaires et devenaient de plus en plus fréquents. Les malades étaient presque toujours des femmes

et des jeunes filles à l'âge critique ; car on n'eut d'exemple que dans la seule localité de Mesagne, de l'épidémie sévissantautant sur les hommes que sur les femmes. Le mal s'annonçait par un état d'assoupissement invincible, qui ne s'interrompait que pour faire place à des accès de frénésie bondissante et dansante. Dans ces accès, les /arew^oto^^, comme on les appela, étaient réjouis, attirés et comme calmés par la vue d'objets brillants, l'éclat des armes nues et la vivacité de certaines couleurs. On en voyait se jeter avec transport sur les étoffes rouges et vertes, les embrasser avec passion, pleurer d'attendrissement en les serrant contre leur poitrine. Au contraire, le noir et le bleu leur inspiraient une aversion extrême, leur donnaient des paroxysmes de rage ; ils se précipitaient sur les gens habillés d'étoffes.de ces couleurs et cherchaient à les mettre en pièces. Tous marquaient aussi l'attrait le plus vif pour l'eau; ils cherchaient à s'en arroser, à s'y plonger ; la vue de la mer ou des lacs exerçait surtout sur eux une attraction irrésistible. Après la frénésie, le malade retombait dans son assoupissement d'où il ne sortait que pour un nouvel accès. La mort, disait-on, terminait fréquemment ces crises ; lorsqu'elles n'avaient pas une issue funeste, elles allaient en s'atténuant et finissaient par disparaître après la fin de la canicule, mais pour reprendre chaque année à la même époque. En d'autres temps, avec une médecine plus avancée et plus scientifique, on ne se fût pas mépris sur la nature hystérique de cette maladie bizarre, qui, restreinte d'abord à un petit nombre d'individus, allait en se multipliant et prenait les proportions d'une véritable épidémie. C'était la choréomanie, affection bizarre mais aujourd'hui bien connue des médecins et facilement contagieuse par > sympathie, Dans le xiv*^ siècle, sous différents noms, elle s'étendit à presque toute l'Europe. En 1785 on la vit reparaître à l'état épidémique chez les jumpers du Monmouthshire, qui croyaient par leurs danses furieuses honorer

Dieu, à rimitation de David devant Tarclie. Encore aujourd'hui elle est au foiKi des exercices insensés des derviches tourneurs et hurleurs, dans les pays musulmans. Mais au quatorzième siècle, on n'avait aucune idée des maladies nerveuses et de la singularité multiforme de leurs manifestations. On chercha une cause à ces accidents, qui devenaient plus fréquents à mesure qu'on en parlait et qu'on s'en effrayait davantage ; et on crut trouver cette cause dans la morsure de la tarentule, sans doute parce que les accès du mal se produisaient à la saison où celte grosse araignée se rencontre courant dans les champs.

On s'imagina que la musique procurait un soulagement aux tarantolati, que surtout, en les provoquant à la danse, elle finissait par faire évaporer en sueur la plus grande malignité du prétendu venin de la tarentule, de telle façon qu'elle abrégeait les crises et amenait une issue favorable. Seulement cette médication ne produisait jamais un effet définitif, et il fallait en recommencer l'emploi chaque année. Sur ces principes, on organisa tout un système de traitement qui fut désormais consacré. La patiente, vêtue de blanc, couronnée de Heurs et de rubans, une épée nue à la main, était conduite dans un jardin ou sur une terrasse par ses parents et ses amis. Un orchestre de musiciens, composé principalement de flûtes et de tambourins, l'y attendait. On essayait de différents airs pour l'appeler à la danse : le savant P. Athanase Kircher, dans son livre De arte magnetica, publié à Rome en 1654, a noté les plus habituellement en usage pour cet objet. Il y en avait toujours quelqu'un qui finissait par mettre la malade en danse. Les musiciens alors accéléraient graduellement la mesure, de façon à amener habilement l'air de la Tarentelle, dont le rythme entraînant était considéré comme d'un effet souverain et qui y a dû son nom. Aussi longtemps que sa respiration et ses forces le lui permettaient, la tm^antolata suivait l'orchestre avec frénésie, ne quittant un danseur que

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pour en prendre un autre, et s'interrompant par intervalles pour baigner son visage dans l'eau froide. Enfin lorsque, épuisée, elle voulait indiquer la remise de la fête au lendemain, elle versait sur elle un seau d'eau tout entier et s'inondait de la tète aux pieds. Incontinent ses compagnes's'empressaient de la déshabiller et de la porter dans un lit, où elle tombait dans un sommeil de plomb.

Avec ce qui était en réalité une maladie nerveuse, susceptible de se communiquer par la force de l'imitation et par l'ébranlement de l'imagination, semblable cure ne pouvait que propager le mal. Tous les gens qui croyaient avoir été victimes d'une piqûre venimeuse, tous ceux qu'un insecte quelconque avait inquiétés, recouraient au traitement que nous venons de décrire, et quand la danse avait duré quelque temps, on voyait toujours une partie des assistants, saisie d'une espèce de vertige, prise de la frénésie de la malade, se livrer, avec une fureur inconsciente, au même exercice. Il s'ensuivit bientôt une contagion générale, une passion maladive, effrénée. L'épidémie de la Fouille et de la Terre d'Otrante, au lieu de s'arrêter, se répandit de proche en proche, gagna le reste de l'Italie méridionale et s'empara de tous: hommes et femmes, jeunes et vieux, personnages de tous les rangs, crurent avoir été piqués ou craignirent de l'être en voyant ceux qui s'imaginaient l'avoir été, et grossirent le nombre des iarantolati.

Cette rage nerveuse se répandit tellement que la cure des gens soi-disant mordus de la tarentule devint une fête réglée, un divertissement périodique, attendu avec impatience par le peuple. Des troupes de musiciens, aux mois de juillet et d'août, parcouraient les provinces napolitaines, s'arrêtaient dans chaque ville, dans chaque bourgade, et entreprenaient en grand la guérison des malades. Ces fêtes prétendues médicales, périodiquement renouvelées, avaient fini par recevoir le nom de Ca7iiavaletto délie

donne, parce que les femmes s'y montraient les plus ardentes. Elles négligeaient les intérêts de leurs ménages, et dépensaient dans ces étranges divertissements toutes leurs économies. Souvent la danse furieuse dégénérait en véritable orgie, où toute pudeur étatt oubliée, D'autres fois l'excitation nerveuse, exaltée jusqu'à la folie, se tournait en rage sanglante, et le bal finissait par des meurtres ou des suicides. Beaucoup de malheureuses couraient, tout en dansant, se précipiter dans les fontaines, dans les puits, où elles se noyaient.

La frénésie du tarentisme dura trois siècles. Elle était encore dans toute sa violence en 1599, lorsque Ferrante Imperatore publia le curieux livre où il décrit en grands détails, avec une foi absolue à l'opinion populaire, les merveilleux effets du venin de la tarentule et les moyens employés pour les combattre. Au dix-septième siècle, elle était en pleine décroissance, et elle avait cessé de se manifester au commencement du dix-huitième, lorsque les naturalistes se mirent à étudier scientifiquement l'araignée tarentule. Leurs observations, en établissant sa parfaite innocuité, achevèrent de dissiper les préjugés populaires. Il n'y a plus aujourd'hui de tarantolati, et personne ne craint cet animal jadis si redouté, dans les endroits mêmes où il est le plus multiplié. Le tarentisme n'est actuellement, àTarente et dans ses environs, qu'une étrange légende du passé. Il a complètement disparu, en laissant seulement derrière lui un joyeux air de danse, cher au peuple napolitain, et un proverbe dans notre langue.

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