PREP'ACE
l'espère, abordable sans fatigue à toutes les classes de lecteurs. Je m'y adresse au grand public et non pas seulement aux gens spéciaux. Je voudrais qu'il put être emporté comme une sorte de guide par ceux qui feront à l'avenir le voyage de la Grande-Grèce. Ceci étant, j'ai cru devoir m'y interdire tout développement d'appareil extérieur d'érudition pour l'indication des sources historiques et archéologiques. A l'égard de la majorité des lecteurs simplement curieux et lettrés, un étalage d'indications de ce genre eût été pour beaucoup une sorte d'épouvantail , pour d'autres un petit charlatanisme dont il m'a semblé que je pouvais me dispenser. Je m'imagine avoir donné assez souvent, dans d'autres travaux, la preuve de ce que je suis un érudit exact et consciencieux, qui n'avance pas les choses sans autorités et sans raisons décisives, pour avoir le droit d'agirainsi dans un ouvrage qui n'est pas proprement et exclusivement scientifique. Mes sources, d'ailleurs, en dehors de l'exploration personnelle des lieux, ne sont pas inédites. Ce sont des écrivains qui se trouvent à la portée de tous, qu'un érudit doit sans cesse lire et relire, s'il veut se pénétrer de la connaissance de l'antiquité. Du reste, sans m'ètre attaché à donner des références minutieuses, en évitant même soigneusement tout appareil de notes, je crois avoir indiqué suffisamment mes sources, toutes les fois que cela était nécessaire, pour que ceux qui en auront le désir et qui y trouveront intérêtpuissent encore les vérifier sans grand embarras.
Aussi suis-je persuadé que malgré la forme littéraire
Vr PREFACE
et populaire, bien plus qu'érudite de ce livre, tous les savants compétents s'apercevront vite en le lisant que c'est une œuvre de science sérieuse et consciencieuse, en laquelle ils peuvent avoir confiance, qui a réclamé des recherches approfondies et qui est bien le produit d'une étude originale. Eux seuls pourront même apprécier tout ce qu'il a demandé d'un travail dont je me suis étudié ensuite à y effacer la trace. Je m'en rapporte à eux pour reconnaître ce que cet ouvrage renferme de neuf et y rendre justice. Cependant je tiens à signaler ici, à leur attention, deux points auxquels j'attache une importance toute spéciale.
Le premier est l'usage considérable que j'ai fait des monuments monétaires comme moyens d'instruction historique. L'histoire néglige trop souvent l'admirable et singulièrement certaine source de renseignements qui est à sa portée dans la numismatique et qui, comme richesse, l'emporte de beaucoup sur Tépigraphie, bien plus exploitée aujourd'hui. C'est en marchant qu'on démontre mieux le mouvement ; et précisément le sujet que j'avais entrepris de traiter ici me fournissait l'occasion d'une démonstration de ce genre, de l'utilité de la numismatique pour l'éclaircissement de l'histoire. En effet, sur les annales des cités grecques de l'Italie méridionale, les témoignages littéraires sont extèrmement maigres et incomplets ; les inscriptions font presque absolument défaut; on n'en a pour l'époque grecque ni de Tarente, ni d'Héraclée, ni de Sybaris et de Thurioi, ni de Crotone, ni de Caulonia. C'estrétude seuledes monnaies
rr.iJFACK VII
qui révèle près de la moitié des faits, et des plus importants, que riiistorien doit enregistrer.
Le second point, sur l'importance et la nouveauté duquel je veux insister, et que, je crois, mon livre contribuera à mettre en lumière, est la nouvelle hellénisation de l'Italie méridionale sous la domination des empereurs de Constantinople, du viii*^ au xi" siècle, après que toute trace de l'ancienne grécité du pays avait disparu et qu'il était devenu pour plusieurs sièclesentièrementlatin, sous le régime des empereurs romains. De Tarente à Reggio il se reforma alors une nouvelle Grèce italienne, complètement hellénique de langue, de mœurs, de religion et de sentiment national, et elle persista même un certain temps sous les rois Normands. C'est là un fait absolument méconnu pendant très longtemps, que l'on n'a commencé que depuis bien peu à discerner. Je crois en avoir rassemblé des preuves nombreuses et décisives, et avoir peut-être réussi, mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, à en déterminer les causes, ainsi que la date oii il se produisit. 11 a, du reste, à mon avis, pour l'histoire générale un intérêt majeur, car il révèle dans l'hellénisme bvzantin, si injustement décrié, une puissance de vie, d'expansion extérieure et d'assimilation qui réfute mieux que toute autre chose les préjugés répandus à son égard. C'est pour cela que j'y appelle l'attention, comme sur un des résultats les plus saillants de mes études.
CIIAPÎTRE PREMIER
Rien de plus saisissant ni de plus pittoresque que l'arrivée à Tarente et le premier aspect de cette ville. Lo voyageur parti de Bari par le chemin de fer, traverse d^abord pendant quelques heures une région assez ennuyeuse de collines peu élevées et en grande partie incultes, qui prolongent la dernière ramification sud-est des Apennins et continuent la chaîne des Murgie di Minervino pour se relever ensuite dans l'ancienne Japygie et venir mourir au cap de Santa-Maria di Leuca, avec l'extrémité de la péninsule italienne. C'est la ligne de partage entre les deux bassins de l'Adriatique et de la mer Ionienne. En arrivant à la station de Castellaneta, la vue change et le golfe de Tarente se découvre tout à coup au regard. On a atteint le sommet des pentes du versant de la mer Ionienne. A ses pieds on voit s'étendre la vaste plaine, en grande partie déserte aujourd'hui, couverte de broussailles et de maquis, qui, bor-
dée par la mer, va de TarenLe aux environs de l'ancienne Héraclée, et au milieu de laquelle repose paresseusement le gros bourg fiévreux de Palagiano. C'est dans cette plaine que se déploya la colonisation grecque des citoyens de Tarente et de Métaponte; antérieurement elle était habitée en partie par les Cramoniens, rameau de la nation pélasgique des Ghônes, qui apparaissent dans la plus ancienne histoire de ces contrées étroitement unis aux Œnotriens. Au sud-ouest et à l'est elle est limitée par les montagnes sauvages de la Basilicate , l'ancienne Lucanie , dont les masses sombres se dressent à l'horizon, tandis que plus loin, dans le sud-ouest, on aperçoit à la dernière limite de la vision les premiers sommets de la Calabre. L'aspect du pays, la nature de la végétation, l'intensité de la lumière, tout rappelle la Grèce. Les premiers colons hellènes, en arrivant sur ces côtes, ont dû se croire encore dans leur pays. On entre réellement ici dans une région nouvelle, qui n'est plus l'Italie, bien que s'y rattachant géographiquement ; et qui, au point de vue physique aussi bien que par son histoire, mérite ajuste titre le nom qu'on lui a donné de Grande-Grèce. Les flots qui s'étendent à perte de vue au delà de la plaine étincellent au soleil comme une nappe de métal en fusion sous un ciel sans nuages. Les eaux du golfe, parles temps de calme, habituels en été, prennent cette teinte laiteuse propre aux mers de la Grèce et que les Hellènes ont si bien exprimée par le mot de galênê. L'azur du ciel revêt cette couleur tellement intense qu'elle donne l'impression d'une voûte de saphir solide, d'où est née la conception d'un firmament qui a dominé l'astronomie pendant tant de siècles.
A cet endroit on est encore séparé de Tarente par une distance de trente-huit kilomètres, La voie ferrée, d'une construction hardie et qui a nécessité beaucoup de travaux d'art, commence à descendre rapidement en corniche sur le flanc des escarpements, traversant sur des ponts et des
viaducs, dont quelques-uns ont plusieurs centaines de mètres de longueur, les profondes déchirures des ravins formant souvent de véritables précipices, par où les torrents descendent des sommets dans la plaine, à sec pendant l'été , mais prenant un développement terrible et une impétuosité furieuse dès qu'arrive la saison des pluies. C'est la même économie du régime des eaux que l'on rencontrera désormais jusqu'au bout de la Calabre, et lorsqu'on a eu l'occasion de voir, au moment où il est gonflé, quelqu'un de ces torrents, de cesfmmare, comme disentles Calabrais, ou seulement d'observer les traces des ravages qu'il exerce sur son parcours, on comprend à la fois quelle idée de terreur superstitieuse a conduit toutes les villes grecques de l'Italie méridionale à rendre un culte au cours d'eau voisin de leurs murs, espérant par ce culte apaiser sa puissance dévastatrice et la rendre bienfaisante, et aussi comment elles ont été amenées, dans le langage symbolique de l'art, à représenter ces fleuves torrentiels sous les traits d'un taureau furieux qui laboure le sol de ses cornes. Telle est, en effet, la signification d'un type qui se reproduit partout dans la numismatique grecque de ces contrées.
On passe au pied des villages de Palagianello et de Massafrà, pittoresquement accrochés au flanc des escarpements de rochers calcaires brûlés du soleil et hérissés de nopals. Rien déplus gai à la vue que leurs maisons blanches aux toits plats en terrasses, en partie creusées dans le roc et suspendues à pic à une grande hauteur au-dessus des précipices dont le fond est rempli d'une végétation luxuriante. De grands chênes et des caroubiers s'y marient aux oliviers et émergent des fourrés delentisques et de myrtes formant des môles impénétrables de verdure. Partout où la culture prend pied dans ses replis de terrain, ce sont des vergers d'orangers, de citronniers et d'amandiers. Çà et là un palmier au tronc grêle et élancé dresse le gracieux panache
-î LA GRANDE-GRECE
de son feuillage au-dessus de la végétation environnante. Au delà de Massafrà le chemin de fer atteint le niveau inférieur de la plaine, qu'il traverse en se rapprochant de la mer. Les champs, cultivés par les procédés d'une agriculture qui n'a pas fait un progrès depuis l'antiquité et admet encore le système des jachères triennales, y sont parsemés d'oliviers gigantesques et bien des fois séculaires, qui ont vu passer à leurs pieds de nombreuses générations de laboureurs, immobilisés dans leurs vieilles coutumes, tandis que les révolutions se succédaient et que le monde changeait de face. Sous leur ombrage se sont reposés successivement les chevaliers normands couverts de maille et de gambisons matelassés, les bandes espagnoles de Gonzalve de Gordoue et les soldats de Ghampionnet avec
Leurs habits bleus par la victoire usés.
Aujourd'hui c'est la locomotive qu'ils voient courir sous leurs branches, et s'ils étaient doués de la parole, on les entendrait se demander curieusement ce que c'est que ce monstre fantastique qui se nourrit de feu et que l'homme a dresse à son service. Quelques minutes encore et l'on atteint la gare de Tarente.
Tète de ligne des chemins de fer de la Calabre, cette station est appelée à un développement considérable et à un brillant avenir ; mais, dans l'état actuel, ce n'est encore qu'une gare provisoire, de l'aspect le plus misérable et oij règne un complet désordre. Il faut s'y disputer à outrance avec les facchini qui se jettent sur le voyageur comme sur une proie et s'emparent de force de son bagage, se gourmant entre eux pour s'arracher les colis et se mettant dix à porter ce dont un seul homme se chargerait facilement. Ces petits ennuis, que l'on rencontre du reste au même degré dans tout l'ancien royaume de Naples, sont largement payés par le coup de théâtre vraiment éblouissant
qui se révèle devant les yeux quand on sort des hangars delà station. Il y a comme un moment de surprise féerique. Un étroit goulet, dont l'aspect rappelle celui de FEuripe à Clialcis d'Eubée, et sur lequel a été jeté dans le moyen âge un massif pont de pierre à plusieurs arches, fait communiquer le grand golfe extérieur avec le Mare Piccolo, second golfe intérieur qui s'enfonce profondément dans les terres et est fermé, comme un lac, de tous les côtés, sauf ce débouché resserré. De la gare on voit en face de soi, sur l'autre rive du canal, couvrant la langue de terre qui s'avance au milieu des eaux et sépare les deux golfes, la vieille ville de Tarente serrant les unes contre les autres, dans l'étroit espace que lui laissent les eaux, ses hautes maisons blanches étagées autour de la cathédrale de San- Cataldo, qui en occupe le point culminant, et environnées d'une ceinture de remparts auxquels le soleil a donné une teinte d'un brun chaud et doré. A droite du spectateur s'ouvre, aussi loin que peut atteindre le regard, la mer libre du golfe, où les deux îlots de San-Paolo et de San- Pietro, les Chœrades de l'antiquité, chacun portant un phare, couvrent contre le vent et la houle l'ancrage de la rade. A gauche, le bassin toujours tranquille du Mare Piccolo, étend ses eaux dormantes d'un bleu d'indigo, parsemées des pieux noirs entre lesquels on élève les moules et les huitres, sillonnées constamment par les petits canots des pêcheurs qui vont relever les coquillages, et environnées de collines d'aspect blanchâtre, aux pentes doucement abaissées et persillées de taches de verdure. 11 rappelle étroitement l'étang de Berre, dont la pittoresque et classique beauté est admirée de tous ceux qui vont à Marseille. Tout ce paysage estinondé de lumière, comme baigné dans une atmosphère d'or qui en adoucit encore les contours et en fond harmonieusement les tons. Je m'étonne qu'aucun peintre n'ait encore poussé jusque-là; dans cette première vue de Tarente il y a un tableau tout fait, admirablement
composé, qu'il suffit de transporter sur la toile tel que le donne la nature.
Franchissons le pont, aux arches duquel sont suspendus de grands filets. On les descend aux heures du reflux, et alors, interceptant le passage des arches, ils capturent en abondante quantité les poissons, venus de la grande mer pour frayer dans les eaux paisibles du Mare Piccolo, qui suivent le mouvement du flot descendant pour en sortir. Cardans cet endroit resserré il se produit, comme h l'Euripe, un effet sensible de marée, un courant alternativement montant et descendant qui change plusieurs fois dans la journée. Nous entrons ainsi dans la ville par la porte de Naples. Ici, il faut bien le reconnaître, la déception est considérable. Nulle part les espérances que fait concevoir au voyageur ami des arts un nom ancien et célèbre, une histoire glorieuse, ne sont plus complètement trompées qu'à Tarente. Une reste plus debout au-dessus du sol une seule ruine des édifices de la cité antique, rien non plus ayant gardé une forme d'art de la Tarente du moyen âge. Sauf quelques tours des anciens remparts, destinées à une démolition prochaine, tout a été refait ou défiguré dans les derniers siècles, sous l'influence du mauvais goût de la décadence espagnole. La cathédrale a été outrageusement modernisée et c'est à peine si l'on y retrouve encore quelques colonnes anciennes avec de curieux chapiteaux et deux ou trois monuments funéraires du moyen âge. On a, du reste, dépensé un grand luxe et des sommes évidemment considérables à la déshonorer ainsi. En particulier, la chapelle du saint patron, à droite du cœur, étincelle d'or et d'incrustations précieuses. Mais quelle orgie de rococo sous cette magnificence ! On frémit rien qu'à s'en souvenir. 11 faut, du reste, s'y habituer dans l'Italie méridionale. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, on a eu dans ces contrées la manie de mettre à la mode du jour l'intérieur cl€s églises. Il n'y a que bien peu des belles cathédrales
normandes de la Fouille qui aient échappé à de semblables outrages ; la reine de toutes, la cathédrale de Trani, a été massacrée intérieurement avec un vandalisme dont on nepeutvoirles effets sans colère. Heureusement, dumoins, que ces sauvages, qui faisaient laid pour faire riche, ont presque partout respecté les extérieurs. Mais ceux de Tarente n'ont pas eu la même modération ; toute l'ancienne église de San-Gataldo, extérieur comme intérieur, a été remaniée parleurs mains ignorantes.
Les « délices tarentines », chantées parTommaso Nicole d'Aquino et Cataldantonio Carducci, les deux poètes locaux, à part la beauté du ciel, la douceur du climat et le charme du paysage environnant, sont difficilement appréciables pour les voyageurs de passage. Ceux-ci, pour reposer leur tète, ne trouvent que d'ignobles et infectes auberges, d'une saleté repoussante, même pour ceux à qui l'amour de l'archéologie vient de faire expérimenter les locande primitives de la Fouille, si favorables pourtant aux études entomologiques sur les différentes espèces de parasites qui peuvent tourmenter le sommeil d'un honnête homme. C'est là certainement une des causes qui éloignent jusqu'à présent les touristes d'un lieu qui, pour être dépourvu de monuments, n'en demeure pas moins un des plus beaux que la nature ait faits et un de ceux où les grands souvenirs historiques parlent le plus à l'imagination.
La ville, d'ailleurs, n'est pas, malgré son dénuement absolu d'œuvres d'art, dépourvue de tout pittoresque. Elle a quelque chose de l'aspect d'une ville d'Orient, avec ses rues étroites, bordées de hautes maisons aux parois droites percées de rares fenêtres, assez rapprochées pour que l'on puisse presque se donner la main d'un côté à l'autre de la rue, qu'enjambent de plus de nombreux arcs-boutants jetés en travers pour étayer les constructions les unes sur les autres. Il est heureux que Tarente ne soit pas, comme les villes de la Basilicate et de la Galabre, sujette aux tremble-
ments de terre, car il suffirait d'une secousse pour faire tomber plus de la moitié de la ville comme un château de cartes, en écrasant les habitants sous ses débris. Dans les trois longues rues serpentantes qui vont d'un bout à l'autre de la ville dans le sens de son plus grand développement, et dans les ruelles qui les relient, ruelles si resserrées que deux personnes ont peine à y passer de front, grouille une population singulièrement compacte et remuante comme de vrais Napolitains. Mais cette population est sale, rachitique, malingre ; elle a l'air étiolée faute d'air, et une alimentation malsaine, presque exclusivement composée de poisson, développe chez elle de nombreuses maladies de la peau. Presque tous les enfants ont des cicatrices de scrofules, et chez les adultes l'éléphantiasis est fréquente, tout comme àDamiette, et par suite du même régime.
Depuis le onzième siècle jusqu'à nos jours, la ville de Tarente est demeurée confinée dans l'espace qu'occupait l'acropole de la cité grecque. C'est un rocher allongé du N.-O. au S.-E., à la surface inégale, brusquement relevé du côté de la mer extérieure, à laquelle il présente une falaise à pic, et descendant, par une pente assez rapidement inclinée, vers le Mare Piccolo, Originairement il devait former une île; mais de bonne heure, et déjà du temps des Grecs, l'ensablement du goulet méridional avait produit un isthme qui reliait cette roche à la terre ferme, assez bas pour que Hannibal ait pu à cet endroit faire passer d'un golfe à l'autre, en les traînant sur des rouleaux à force de bras, les vaisseaux des Tarentins, à qui la garnison romaine, enfer, niée dans la forteresse, interdisait l'entrée du canal du Nord, seul resté ouvert. Au moyen âge cet isthme a été coupé de nouveau par un large fossé où pénètrent les eaux de la mer, de façon à couvrir la ville contre un coup de main du côté de la terre. Une citadelle, bâtie par Charles- Quint, commande cette coupure due à la main de l'homme, que la route de Brindisi et de Lecce franchit sur un pont
en maçonnerie; et à l'autre extrémité, au débouché du pont jeté sur le canal naturel qui fait communiquer les deux golfes, se dresse un gros donjon carré, vieux de cinq ou six siècles. La ville se trouve ainsi comme emprisonnée entre deux forteresses, de l'abri desquelles elle n'a pas osé sortir tant que la prise d'Alger n'avait pas anéanti le foyer de la piraterie qui ravageait les côtes de l'Italie et y maintenait l'insécurité en permanence. Aujourd'hui tout un quartier nouveau commence à se bâtir sur la terre ferme, au delà de la citadelle, autour d'une grande place plantée d'eucalyptus et décorée du nom de Jardin public, que traverse la route de Lecce. Malheureusement les constructions qu'on y élève ont la tournure la moins élégante, l'aspect le plus banalement bourgeois. D'ailleurs, avec ses rares maisons qui se dressent encore isolées au milieu de l'espace vide, éloignées les unes des autres, ce borgo niiovo remet en mémoire les vers de Thomas Moore :
This eiïibryo city, wliere faacy sees Squares in morasses and obelisks in trees.
Au pied du donjon du Nord, une place triangulaire, à l'entrée de la vieille ville, est le lieu oii se tient le marché. De là partent les trois rues qui se dirigent au travers de la cité, dans le sens de sa longueur, pour se terminer à l'esplanade de la citadelle et de l'arsenal. La strada Garibaldi est la plus basse et longe le bord du Mare Piccolo, dont la vue lui est interceptée par la ligne des remparts, qui doivent être bientôt renversés pour donner de l'air à ce quartier. C'est la rue des pêcheurs, celle où la vie populaire offre la physionomie la plus pittoresque. Les habitants y ont un type à part et un dialecte propre, pénétré de mots grecs, que les gens des autres quartiers delà ville ne comprennent qu'imparfaitement. La rue centrale, plus tortueuse et qui dans son parcours change plusieurs fois de nom, est celle du commerce et des ouvriers de métier ; on
y parle le patois napolitain. Entre les habitants de cette rue et les pêcheurs de la strada Garibaldi règne une haine invétérée, pareille à celle qui existe à Rome entre les quartiers populaires des Monti ou duTrastevere, à Sienne entre les diverses contrarie de la ville. C'est ici encore un dernier vestige, désormais bien affaibli, des hostilités intestines qui ont été le fléau de l'Italie pendant de longs siècles. Aa moyen âge on s'égorgeait avec fureur de quartier à quartier ; actuellement on se borne à se jalouser et à échanger de temps à autre des injures avec quelques horions sans gravité. Les mœurs s'adoucissent, et les vieilles querelles tendent à s'amortir. Encore quelques années d'exercice de la hberté politique, et elles ne se traduiront plus que dans des rivalités électorales pour l'administration de la commune, de même que les haines de ville à ville, jadis si féroces et que l'on croyait indestructibles, se sont éteintes dans le sentiment de l'unité nationale. La couleur locale y perdra peut-être, mais la vie sera plus douce et meilleure, et la moralité gagnera à ce que la violence cède le pas au respect de la loi.
La troisième des principales rues de Tarente est de création toute récente ; c'est le corso Vittorio-Emmanuele, beau quai qui a remplacé les anciens remparts de mer, démolis depuis la révolution napolitaine, et s'étend tout le long de la crête de la falaise qui regarde le golfe extérieur. Cette partie de la ville a toujours été le quartier de l'aristocratie, dont les palais du dix-septième siècle, à la tournure lourde et ronflante, emphatique et pompeuse, mais qui ne manque pas d'une certaine noblesse avec leurs fenêtres garnies de grands balcons à la mode espagnole, donnent maintenant sur le quai et jouissent de l'incomparable vue que leur dérobaient autrefois les remparts. On aimerait avenir, en fuyant les froids de nos climats septentrionaux et le brouhaha mondain ou demi-mondain des stations hivernales où se pressent les badauds et les désœuvrés de toute
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l'Europe, passer un hiver dans un de ces palais un peu tristes et délabrés. On serait bien là pour travailler en paix, car le bruit des quartiers populaires n'a pas envahi jusqu'ici le corso Vittorio-Emmanuele. C'est de ce quai que l'horizon de Tarente est vraiment « fait à souhait pour le plaisir des yeux », suivant la gracieuse expression de Fénelon. De là le regard peut suivre à volonté- toutes les courbes de la côte depuis le cap San-Vito jusqu'à l'embouchure du Bradano, dont les eaux baignent Métaponte. Et tandis que ce magnifique cadre reste toujours le même, à toutes les heures du jour, partons les accidents de l'atmosphère, le spectacle qu'y déroule la mer varie sans cesse. Aux premières lueurs du matin, la surface de ses eaux s'éclaire de teintes d'un gris argenté d'une finesse à désespérer le pinceau des peintres ; à midi, l'œil peut à peine s'y arrêter, tant est intense la façon dont leur azur répercute les rayons lumineux qui tombent d'aplomb sur elles ; le soir, au moment où le soleil va disparaître dans l'incendie du couchant derrière les montagnes de la Basihcate, la mer semble rouler des flots d'or ; la nuit venue, elle s'argente aux lueurs de la lune ou reflète les milliers d'étoiles qui scintillent au firmament : car à Tarente on commence à jouir de cette douce clarté des nuits sans lune, qui est peutêtre la plus déhcieuse magie du ciel de la Grèce et que Naples elle-même ne connaît pas encore.
Le gouvernement italien a le projet de faire de Tarente un port militaire de premier ordre, qui corresponde sur la mer Ionienne à ce qu'est la Spezia sur le golfe de Gênes. La chose sera facile : il suffît pour cela d'élargir et d'approfondir la coupure de l'isthme qui rehe la vieille ville au continent, de façon à en faire un clienal praticable aux vaisseaux de haut bord. Ce travail accompli, la nature a fait tout le reste. Le Mare Piccolo redeviendra, comme dans l'antiquité, le port le plus beau, le plus vaste et le plus sûr de la Méditerranée orientale, un port oia les grands cuiras-
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ses pourront venir s'amarrer à quai, et le mouillage actuel, couvert par les îles Chœrades, formera un splendide avantport capable de contenir à lui seul une flotte entière. Seulement il est probable que Tétat des finances du royaume italien retardera longtemps encore l'exécution de ce plan, bien fait pour séduire un peuple qui prétend se porter héritier de la puissance de Venise et de Gênes, mais bien fait aussi pour donnera réfléchir aux nations qui ont, de leur côté, des intérêts maritimes majeurs dans la Méditerranée ^n attendant cette transformation qui en ferait une rivale de Toulon et de Malte, Tarente est une ville d'environ 28,000 habitants, résidence d'un archevêque, d'un préfet maritime et d'un sous-préfet civil dépendant de la préfecture de Lecce. Elle n'a pas d'industrie manufacturière, mais elle fait un commerce assez actif. Ses exportations consistent en huile, avoine, blé, récoltés dans les campagnes avoisinantes, et surtout en poissons frais et salés, produits de ses riches pêcheries.
La principale curiosité de la Tarente actuelle est le Mare Piccolo, avec son industrie si active et si vivante de pêche et de pisciculture. Il forme un lac salé de 25 kilomètres environ de tour, communiquant, comme nous l'avons dit, par un étroit goulet avec la mer extérieure, s'allongeant dans la direction de l'est et partagé en deux bassins par le rapprochement des deux promontoires du Pizzone et de la Punta délia Penna. L'étranglement qu'ils produisent est assez resserré pour que, dans l'antiquité, les deux pointes aient été reliées par un pont dont parle Strabon et dont on voit encore quelques vestiges. Ce pont formait alors le fond du premier bassin, qui constituait le grand port de Tarente.
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Les eaux du Mare Piccolo ont une profondeur considérable et leur tranquillité attire les poissons qui y viennent par bandes de la grande mer, à l'époque du frai. C'est donc un des lieux le plus poissonneux du monde, et l'on y compte jusqu'à quatre-vingt-treize espèces différentes qui le fréquentent aux diverses époques de l'année, chacune ayant son passage particulier, en quantités suffisantes pour donner lieu à des pèches fructueuses, dont le revenu monte à plusieurs millions.
Mais c'est surtout par la pullulation de la petite faune marine des zoophytes, des crustacés et des mollusques que le Mare Piccolo est remarquable. Tandis que dans le golfe extérieur, le cap San-Vito est le théâtre d'une pêcherie fructueuse de corail rouge, qui se transporte à Naples pour y être travaillé, la langouste et les crabes fourmillent dans le bassin de la mer intérieure, avec une espèce de squille supérieure en grosseur aux plus fortes écrevisses, qui se retrouve aussi à Corfou et à Alexandrie. Quant aux coquillages, les naturalistes du pays ont dressé le catalogue de près de cent cinquante espèces de mollusques et d'échinodermes que l'on y recueille habituellement. Quelques-unes sont fort rares et recherchées des marchands pour leur coquille, comme le nautile et l'argonaute. La plupart sont considérées comme alimentaires par les habitants, qui apprécient surtout, comme particulièrement délicates, avec l'huître, la moule et le clovisse, les solens ou manches de couteau, la modiole lithophage, appelée ici dattilo, les différents murex et les oursins. On mange toutes ces espèces crues, en frutti di mare, sorte de régal dont Tarente estlalerre classique par excellence. L'animal de la pinne marine et celui de la coquille de Saint-Jacques, trop gros pour être mangés de cette manière, se font cuire sur les charbons dans leur test. Le petit marché où l'on vend ces coquillages divers au sortir de la mer est un des endroits les plus curieux de la ville, un de ceux qui appellent le plus
la visite du voyageur ; on peut y faire un véritable cours de conchyliologie.
Celte faune du Mare Piccolo tient une place considérable dans la numismatique grecque de la Tarente antique. La plupart de ses espèces de poissons, de crustacés, de mollusques et de zoophytes, y figurent à titre de ces petits types accessoires que les magistrats, chargés de la fabrication monétaire, plaçaient dans le champ des pièces comme sio-nature de leur responsabilité personnelle. Nulle part nous ne retrouvons au même degré qu'à Tarente Thabitude de puiser ces emblèmes dans les productions de la mer. C'est que, dans l'antiquité comme de nos jours, les pêcheries du Mare Piccolo étaient une des grosses affaires des Tarentins, l'occupation d'une notable partie du peuple, la source d'une des principales richesses de la cité. Elles l'étaient même bien plus alors qu'aujourd'hui, car non-seulement les poissons étaient un grand article d'exportation, les coquillages une nourriture hautement appréciée, mais de plus l'antiquité y trouvait la matière de deux industries qui comptaient au premier rang parmi celles de Tarente. C'était d'abord la teinture des laines en pourpre au moyen de la couleur extraite de diverses espèces de murex. La pourpre de Tarente, nous dit Pline, était la plus recherchée et la plus chère après celle de Tyr ; sa couleur était plus rouge que la pourpre phénicienne et surtout que la pourpre de Laconie, la plus violette de toutes. C'était aussi la fabrication des étoffes faites avec les filaments soyeux par lesquels la pinne marine s'attache aux rochers. Avec l'industrie des moussefines tarentines, rivales de celles de Cos, dont on faisait les vêtements transparents, « d'air tissu , » que nous voyons aux danseuses des peintures d'IIerculanum, la fabrication de ces étoffes d'un grand prix, auxquelles on laissait la couleur naturelle de la soie, ou bien que l'on teignait en pourpre, occupait de nombreux métiers dans la Tarente grecque et romaine.
Aujourd'hui la teinture avec la matière colorante du murex est abandonnée depuis des siècles ; on n'en connaît même plus les procédés. Quant à la pinne marine, on la pêche encore dans le Mare Piccolo avec le filet spécial que Pline décrit sous le nom de pernileginn et que les marins tarentins appellent j^erm^et/co. Sa soie, singulièrement fine et souple, aux filaments toujours égaux, d'une couleur hrune dorée, absolument inaltérable, continue, <à Tarente comme à Naples et à Malte, à être employée pour fabriquer des gants, des bourses, des bonnets grecs du tissus le plus moelleux, dont on a pu voir des échantillons aux différentes expositions universelles. Mais la matière première est trop peu abondante pour que cette industrie ait un développement sérieux. Les tissus de pinne marine ne sont qu'une curiosité propre à être vendue aux étrangers de passage, qui occupe seulement un très petit nombre d'ouvrières.
L'ingénieuse activité de l'homme ne pouvait manquer de tirer parti de conditions aussi exceptionnellement propres à la multiplication et à l'éducation des mollusques alimentaires. Depuis l'antiquité grecque, l'élève artificielle des huîtres et des moules fleurit dans le Mare Piccolo de Tarente et a conservé, par une tradition non interrompue pendant tout le moyen âge, ses procédés dont les règlements ont été codifiés au milieu du quinzième siècle dans le Libro Rosso, fondement de la législation des pêcheries tarentines,parle dernier prince de cette ville, Jean-Antoine de Baux des Ursins. On connaît généralement si peu toute cette partie de l'Italie, que Coste lui-même, quand il poursuivit sa grande enquête sur les méthodes de pisciculture encore en usage et possibles à propager, n'eût pas l'idée de venir à Tarente. La grande industrie d'ostréiculture et de mytihculture de cette ville lui est restée absolument inconnue ; et pourtant il eût pu, sans prendre même la peine de se transporter sur les lieux, se renseigner assez complète-
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ment à son égard dans les notes qui accompagnent le poème de Carducci.
La méthode d'élevage des huîtres à Tarente est celle qu'un peu avant la Guerre Sociale, un riche Romain, Sergius Orata, emprunta à la ville voisine de Brindes et implanta dans le lac Lucrin, celle qui s'est perpétuée dans le Fusaro et que Coste a été y chercher pour la naturaliser à son tour dans le bassin d'Arcachon et à l'Ile de Ré, où elle a si parfaitement réussi. On voit constamment sur le Mare Piccolo des petites barques occupées au transport et à l'immersion des fagots de sarments qui servent à recueillir le naissain.
La question de l'élève des moules est plus intéressante, car ici, ce qui se fait à Tarente vient démentir un préjugé historique très répandu. On croit généralement, d'après Coste et d'Orbigny, que la mytiliculture a été complètement inconnue aux anciens, et que c'est seulement au treizième siècle qu'elle a été inventée sur nos côtes de l'Océan par un patron de barque irlandais, nommé Walton, jeté par un naufrage dans l'Anse de l'Aiguillon auprès de la Rochelle. Walton a été le bienfaiteur d'une partie de notre population maritime en lui enseignant à élever les moules sur un httoral vaseux qui, antérieurement, ne donnait aucun produit. Je ne voudrais donc pas le découronner sans preuves de la gloire d'une invention qui a pu germer dans son esprit d'une manière indépendante. Mais du moins il avait été précédé par les Tarentins, dont les parcs à moules sont déjà mentionnés dans des documents du douzième siècle. Et l'on peut se demander si les hasards de sa carrière de matelot ne l'avaient pas antérieurement conduit à Tarente, ou s'il n'avait pas entendu décrire les pratiques des pêcheurs du Mare Piccolo par quelque croisé revenu en Angleterre, à cette époque où les passages en Terre-Sainte faisaient fréquenter des Occidentaux l'extrémité méridionale de ritahebien plus que de nos jours.
En tous cas, bien que combinés d'après le même principe,
les bouchots (c'est le terme technique) ont, à Tarente, une disposition notablement différente de celle qui leur est donnée sur notre littoral de la Charente. C'est qu'en effet les conditions de leur établissement sont tout autres. Sur la mer Ionienne ils sont placés dans des eaux limpides, au fond rocheux, dont le niveau ne varie pas d'une manière sensible ; sur l'Océan, dans des anses encombrées d'une vase qui se découvre complètement à chaque retrait de la marée. Les bouchots du Mare Piccolo, établis dans les endroits où l'eau a de deux à trois mètres de profondeur, servent généralement à deux fins, pour les huîtres en même temps que pour les moules. Leurs groupes de pilotis, disposés sur plusieurs lignes, fixent au fond de la mer le banc artificiel où se développent les huîtres et les fagots qui retiennent leur ponte. En même temps, d'un pieu à l'autre, on dispose en festons complètement immergés, qui s'étagent les uns au-dessus des autres, de gros câbles d'étoupe. C'est sur ces cordes que se fixe le naissain des moules, et bientôt, absolument couvertes de coquillages sur toute leur longueur, elles prennent l'aspect de chapelets noirs d'une dimension gigantesque. A intervalles réguliers, les barques des pécheurs vont relever les câbles, sur lesquels on recueille toutes les moules parvenues à une croissance suffisante ; après quoi on les replonge dans lamer. Chaque jour, quelques-uns de ces chapelets sont apportés sur le marché, où l'acheteur choisit lui-même ses moules de la grosseur qu'il veut et les fait détacher devant lui après en avoir débattu le prix avec le pêcheur. Elles sont d'un goût exquis et d'une qualité parfaitement saine, car jamais la vase ne vient les souiller, et la façon dont on les élève garantit contre toutes les circonstances qui rendent trop souvent ce mollusque empoisonné dans les ports. C'est évidemment la même méthode de culture que devaient employer les Grecs de Cumes, chez qui l'élève des moules dans les lacs salés du Fusaro et de Licola était une source
de richesses assez importante pour qu'ils aient fait de la moule le type le plus habituel de leurs monnaies.
Sur les pentes qui descendent vers le Mare Piccolo, de manière à jouir de la vue charmante de ce bassin paisible, cerclé de collines plantées d'oliviers, qu'entrecoupent des vergers remplis d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'amandiers et de grenadiers, sont répandues les maisons de plaisance des riches habitants de la Tarente moderne. Il en est de célèbres et où l'on ne manque pas de conduire les étrangers, comme la villa Beaumont-Bonnelli, dont j'ai trouvé les jardins au-dessous de leur réputation, la végétation maigre et mal venant, faute d'un arrosage suffisant. On la rencontre immédiatement au sortir de la ville par la porte de Lecce, et dix minutesaprès on atteint la villa historique de Santa-Lucia, créée à la fin du siècle dernier par le célèbre archevêque Gapece-Latro. C'est certainement une figure intéressante et puissamment originale que celle de ce prélat édifiant par ses mœurs au milieu des désordres du clergé du dix-huitième siècle et pourtant auteur d'un livre contre le célibat des prêtres. Théologien, savant naturaliste et amateur des antiquités, l'archevêque Capece- Latro a été un grand administrateur et un pohtique hardi, partisan éclairé des idées modernes. 11 accepta de siéger au Corps législatif delà Répubhque Parthénopéenne après que Ghampionnet eut garanti, contrairement à la pohtique propagandiste du Directoire, le respect des intérêts de la religion catholique. Mis en accusation pour ce fait à la chute de la Répubhque, il disputa intrépidement sa tète aux commissions de bourreaux de la reine Carohne, fit reculer devant le meurtre d'un archevêque ceux qui avaient eu l'infamie de faire pendre, au mépris d'une capitulation réguhère, l'amiral Caracciolo à la vergue du vaisseau de Nelson, et finalement acquitté, refusa de sortir de sa prison jusqu'à ce que le roi lui eut adressé des excuses publiques. Plus tard, ministre de l'intérieur de Murât, c'est lui
qui dirigea cette admirable administration qui, au travers des difficultés de tout genre, sut marquer son passage d'une manière iineffaçable sur toute l'étendue du royaume de Naples, en préparer la régénération future et faire en sept années plus de bien que le régime qui la remplaça en près d'un demi-siècle. A la rentrée des Bourbons, Capece- Latrofut contraint par force de donner sa démission de son siège archiépiscopal, oii on lui interdit de remettre les pieds, et il dut achever sa vie à Naples sous une étroite surveillance. C'est alors qu'il se sépara définitivement de sa chère villa, sur la porte de laquelle il avait écrit: -S'i Adam hic peccasset, Deus ignovisset. Il la céda au général Fiorestan Pepe, l'intrépide lieutenant de Murât, le héros de Malo-Iaroslawetz, qui voulait se fixer dans la retraite et à qui la police bourbonnienne défendait la résidence de Squillace, sa ville natale. C'est là que le vieux soldat passa toute la fin de sa vie, obstinément étranger aux agitations politiques, ce qui ne le mit pas à l'abri des plus mesqui nés et des plus odieuses tracasseries.
Les locataires actuels de la villa Santa-Lucia ne permettent plus de la visiter. Je n'ai donc pas pu vérifier si ses jardins méritent leur réputation. Mais le site en est délicieux.
En face, sur la rive nord du Mare Piccolo, se trouve le charmant village de Citrezze, lieu favori des parties champêtres du populaire tarentin, qui y va les jours de fête dîner sur l'herbe et danser sous les citronniers. Un repli de la colline rocheuse dessine à cet endroit un cirque d'un peu moins d'un kilomètre de longueur, aux pentes garnies de nopals et d'oliviers, ouvert sur la mer à son extrémité méridionale. Des jardins luxuriants de verdure en occupent le fond. Au miheu de ces jardins sort de terre une source abondante d'eaux limpides comme du cristal, dont le bassin, environné de grands roseaux, rappelle la fontaine Gyané dans le voisinage de Syracuse. Un ruissea
profond, large de trois mètres environ, emporte avec un courant rapide les eaux de cette source, qui ne tarit jamais, même dans les plus grandes sécheresses de l'été, et se jette dans le golfe. Son parcours est de 500 mètres environ ; mais c'est assez pour créer une oasis d'un aspect doux et tranquille, où la beauté des eaux et l'ombrage des arbres touffus créent une sensation de fraîcheur dont le charme sous ce chmat ardent, ne saurait se décrire. Sur le bord du ruisseau, une vieille petite chapelle a retenu le nom de Santa-Maria di Galeso. Il n'y a donc pas à en douter, Citrezze occupe l'emplacement de ce village antique d'Ébalie, sur « le rivage hospitaher du Galèse, où de si gras pâturages nourrissent les plus blanches toisons, » dont le séjoup était particulièrement cher à Horace. « Ce riant petit coin du monde, dit le poète, est pour moi d'une séduction indicible. Ici l'abeille distille un miel égal à celui del'Hymette ; ici l'olive est comparable aux olives de Vénafre ; un printemps de six mois, un hiver de six jours ; un coteau, mon voisin, cher à Bacchus, dont la vigne et le vin sont dignes des plantations de Falerne. »
Virgile n'aimait pas moins ce ruisseau ravissant, auquel les colons lacédémoniens de Tarente avaient donné d'abord le nom d'Eurotas, en souvenir de leur patrie. C'est sur ses bords qu'il a composé une partie de ses Églogues. Plus tard, il s'en est encore souvenu, et plus que personne il a contribué à faire du Galèse, grâce à un des épisodes les plus exquis des Géorgiques, un de ces noms qu'il suffit de prononcer pour éveiller dans l'imagination tout un monde de poésie.
« Non loin des murs de la superbe Tarente, près des lieux où le Galèse, coulant sous une ombre épaisse, arrose de brillantes moissons, j'ai vu, il m'en souvient, un vieillard eilicien possesseur de quelques arpents d'un terrain longtemps abandonné, sol rebelle à la charrue, peu propre aux troupeaux, peu favorable à la vigne. Toutefois, au milieu
des broussailles, le vieillard avait planté quelques carrés de légumes, bordés de lis, de verveine et de pavots. Avec ces richesses, il se croyait l'égal des rois ; et quand le soir, assez tard, il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu'il n'avait point achetés... Il avait même disposé en allées régulières des ormes déjà vieux, des poiriers durcis par le temps, des pruniers dont la greffe avait adouci la nature sauvage, et des platanes qui abritaient les buveurs sous leurs rameaux hospitaliers... Le tilleul et le pin lui offraient partout leur ombrage. »
Tarente a dû son nom au fleuve Taras, encore aujourd'hui appelé Tara, qui, après une course de quelques kilomètres, se jette dans le golfe extérieur, à peu de distance à l'ouest dudébouché du Mare Piccolo. La forme de ce nom appartient à la langue messapique, laquelle ne nous est connue que par quelques rares inscriptions. La ville ellemême existait avant l'arrivée des colons dorions à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ ; elle appartenait alors aux Salentins, Tune des nations de cette race japygo-messapienne, originaire de l'IIlyrie, qui occupait alors en maitresse le territoire de l'Apulie et de la Japygie, c'est-à-dire des provinces modernes de la Capitanate, de la Fouille et de la Terre d'Otrante.
Les légendes locales plaçaient pourtant dans la contrée de Tarente une très ancienne colonisation crétoi?e, dont la tradition, malgré les fables mythologiques qui s'y mêlent, n'est peut-être pas sans un certain fondement historique. Ces légendes racontaient donc qu'Icadios, fds d'Apollon, et son frère lapyx, étaient partis ensemble de l'ile de Crète pour se rendre en Italie. lapyx y arriva heureusement et
fut le fondateur de la nation des Japygiens; Icadiosfit naufrage dans sa traversée, mais un dauphin le déposa au pied du Parnasse. Avec lapyx était venue Saturia, fille de Minos, héroïne éponyme de Saturium, dont le nom s'est conservé dans celui de la Torre di Saturo, un peu au sud-est du cap San-Vito. Aimée de Poséidon, le dieu des mers, la fille de Minos donna le jour à Taras, fondateur mythique de Tarante.
Les historiens tarentins de la Renaissance et du dix-septième siècle, et encore à leur suite le R. P. de Vincentiis, dominicain, qui a publié, en 1878, un estimable résumé des annales de sa patrie, déterminent gravement la date de Taras en 2019 avant l'ère chrétienne et savent, d'une façon positive, qu'il était, par son père Poséidon, l'arrière petitfils de Gham, fils de Noé. Mais la critique ne saurait être d'aussi facile composition, et pour elle Taras, au lieu d'un personnage historique, est un héros fabuleux du cycle de l'Apollon Cretois. Elle remarque que la principale aventure racontée sur ce héros, celle qui a fourni le type consacré de sa représentation dans la numismatique de Tarente, le dépeint faisant naufrage et sauvé par un dauphin qui le porte sur son dos jusqu'à terre, répétant la narration relative à Icadios, frère de lapyx. Ce n'est pas tout ; la légende attribue encore la même aventure à Phalanthe, le fondateur historique de la Tarente dorienne, dans sa traversée de Laconie en Itafie, et au poète Arion de Méthymne, se rendant de Tarente en Laconie. Ily a là manifestement une de ces aventures que la fable populaire aime à prêter successivement à tous ses grands hommes, historiques ou non, un mythe originairement religieux, où le rôle de sauveur et de conducteur appartient à l'Apollon Delphinien, se manifestant sous la forme de dauphin, qu'il revêt aussi dans le récit d'un des hymnes de la collection homérique pour guider de la Crète au golfe de Crissa le vaisseau de Gastalios, lequel vient fonder son sanctuaire de Delphes. Cet Apollon
Delphinien, importé à la fois en Italie et en Phocide, au temps de la thalassocratie Cretoise, qui se personnifie sous le nom de Mines, est ensuite identifié à l'Apollon Hyacinthien de la Laconie, dont le culte prend une grande importance dans la Tarente des Doriens.
La fondation de celle-ci appartient à la pleine histoire, bien qu'il s'y soit encore attaché certaines fables. Elle eut lieu en 707 avant Jésus-Christ.
On sait à quel étrange respect pour leur serment les Lacédémoniens durent attribuer la naissance de la nouvelle génération élevée à Sparte pendant l'absence des hommes occupés à la guerre de Messénie ; pareille chose ne pouvait arriver que sous le régime des lois de Lycurgue. Au retour des absents, après de longues années, sur le conseil d'Aracos, on reconnut une condition légale et les droits de citoyens aux Parthénieris, c'est-à-dire aux enfants nés des unions illégitimes qu'avaient contractées les femmes demeurées seules à la maison. Mais la loi ne put pas ici prévaloir sur les sentiments naturels. On eut beau faire, sur une échelle unique dans l'histoire, l'application du fameux axiome de droit qui attribue au mari les enfants nés pendant le mariage, les pères qu'on en avait gratifiés ne poussèrent point l'abnégation jusqu'à les voir d'un bon œil. A mesure qu'ils grandissaient, les Parthéniens ou Epeunactes se sentaient plus isolés dans la cité Spartiate, et les tracasseries dont on les poursuivait les obhgeaient à se tenir solidaires. Rejetés du sein des familles, flétris de surnoms injurieux, exclus systématiquement de toutes les charges, ils se sentaient constamment sous le coup de la menace d'une nouvelle loi, qui aurait rétracté leur légitimation et les aurait réduits à l'état d'ilotes. Pour échapper à ce sort, ils cherchèrent à s'emparer du pouvoir parla violence et nouèrent une conjuration à la tête de laquelle ils placèrent Phalante, fils d'Aracos, qui se prétendait descendant d'Héraclès à la huitième génération. La révolte devait
éclater à Âmycles, aux fêles d'Hyacinthe, pendant la célébration des jeux. Déjà Phalante s'apprêtait à en donner le signal, en couvrant sa tête d'un bonnet de fourrure, comme il avait été convenu avec les autres conjurés, lorsque le héraut public, élevant[la voix, lui défendit, au nom des dieux, d'accomplir le geste fatal. Phalanlhe, saisi d'un remords patriotique et religieux, obéit à cet ordre.
L'expulsion des Parthéniens fut décrétée; restait à choisir le lieu où ils iraient fixer leur résidence. Phalanthe, désireux de ne pas quitter la Grèce, consulta l'oracle de Delphes pour savoir s'il lui serait permis d'occuper avec ses compagnons le territoire entre Gorinthe et Sicyone. Apollon le lui refusa, et lui ordonna d'aller s'étabhr dans le pays fertile de Saturium et de Tarente, ajoutant que la colonie Spartiate deviendrait le fléau des Japygiens. Apollon avertit encore Phalanthe qu'il ne par viendrait à fonder sa ville qu'après avoir vula pluie tomber d'un ciel serein, aî'ôpa.
Les Parthéniens obéirent, et firent voile vers les côtes de l'Italie. Les indigènes Salentins accueillirent assez favorablement les nouveaux venus ; mais cette bienveillance se changea vite en hostilité ouverte. Phalanthe avait compris que l'établissement qu'il allait fonder ne pourrait prospérer qu'en lui donnant pour base la merveilleuse position maritime et stratégique de Tarente ; et, de leur côté, les habitants n'étaient pas disposés à céder leur forteresse aux Spartiates. Ceux-ci mirent le siège devant la ville ; il traîna en longueur. Un jour — je demande pardon au lecteur pour ce détail réaliste que nous a transmis Pausanias, mais il a bien le cachet des mœurs dites héroïques — un jour Plialanthe, accablé de fatigue et d'ennuis, était couché aux pieds de sa femme Aithra ; la tête du guerrier sur ses genoux, elle fouillait dans sa chevelure pour lui rendre le service intime qu'on voit, sur le pas de toutes les portes, dans les quartiers populaires de la ville, les mères rendre encore à leurs enfants. Aithra, pensant à la misère de leur
sort, se mit à pleurer, et ses larmes tombèrent sur le visage de Phalantlie. Celui-ci se releva brusquement, il venait de comprendre le double sens de l'oracle ; les destins étaient accomplis et le succès allait enfin couronner ses efforts. Reprenant ses armes, il rendit courage à ses compagnons. La nuit suivante, les Parthéniens escaladaient par surprise les remparts de Tarente et se rendaient maîtres de la ville, dont les habitants se retirèrent à Brentésion (Brindes).
La colonie lacédémonienne obtint ainsi ce que lui avaient promis les dieux. Plus tard Phalanthe, expulsé de la ville par une sédition, chercha un refuge à Brentésion, parmi ses anciens vaincus, comme Goriolan chez les Volsques; mais ce ne fut pas pour trahir ses compatriotes. Près de mourir, il invita ses hôtes à broyer ses cendres et à les répandre en secret dans l'agora de Tarente. « Car, leur dit-il, l'oracle de Delphes a prédit que vous parviendrez ainsi à recouvrer votre ancienne patrie. » Les Brentésiens exécutèrent le conseil de Phalanthe, et, trompés par lui sur les paroles de l'oracle, ils devinrent ainsi sans le savoir les instruments de l'acte qui devait assurer aux Parthéniens la possession perpétuelle de Tarente. Ceux-ci, touchés d'une telle grandeur d'âme, rougirent de leur ingratitude envers leur ancien chef et lui décernèrent les honneurs héroïques. La tromperie de Phalanthe envers ses hôtes de Brentésion nous semble moins admirable; mais c'était une belle action devant la morale du patriotisme antique. La ruse d'Ulysse, toujours si hautement prisée des Grecs, n'aurait pas inventé mieux.
Les événements des deux premiers siècles de l'histoire de Tarente sont absolument inconnus. Différents d'origine des autres cités de la Grande-Grèce, ayant choisi un autre champ de colonisation, où ils pouvaient se tailler un empire sans se heurter à elles, les Tarentins demeurèrent étrangers aux querelles sanglantes qui se terminèrent par la destruction de Sybaris. Si Pythagore vint à Tarente en
quittant Crotone, ce qui n'est même pas certain, il refusa d'y demeurer et alla se fixer à Métaponte, La numismatique des Tarentins prouve pourtant, au milieu du silence des historiens, qu'ils avaient accédé àla ligue commerciale et monétaire qui, à la fin du sixième siècle avant l'ère chrétienne, se forma sous les auspices de l'école pythagoricienne et groupa momentanément dans des intérêts communs toutes les villes helléniques de l'Italie méridionale, à l'exception de Locres. C'est h cette ligue qu'on dut l'émission des monnaies de poids semblable et de même fabrication aux types et aux noms des différentes cités, dites monnaies incuses, émission à laquelle Tarente prit part aussi bien que Métaponte, Siris, Sybaris, Crotone, Caulonia,Rhêgion, sur la mer Ionienne; Pyxus, Laos et Poseidonia, sur la mer Tyrrhénienne ; Pandosia dans l'intérieur des terres. L'abondance du monnayage tarentin dès cette époque atteste la richesse de la ville et l'étendue de son commerce. Elle ne le cédait sous ce rapport qu'à Sybaris et à Crotone.
Au temps des guerres médiques, on mentionne Aristophilide, roi de Tarente, comme mêlé à l'aventure de Dêmo^ cèdes, médecin favori de Dareios, fils d'Hystaspe. Désireux d'échapper à l'esclavage doré qu'il menait à la cour de Perse, et n'ayant pu obtenir la permission de reprendre sa liberté, Dêmocêdès, natif de Crotone, profita des préparatifs de l'expédition contre la Grèce, qui devait échouera Marathon, pour persuader à Dareios de l'envoyer en Italie avec quinze nobles Perses, afin d'y nouer, disait-il, des intelligences avec les Grecs de la contrée et de les amener à reconnaître la suzeraineté du Grand Roi. Arrivé à Tarente, il fit arrêter ses compagnons comme espions, et, les laissant ensuite se débrouiller comme ils pourraient, il gagna Crotone au plus vite. Son influence y enflamma tellement les esprits contre les Perses, que, seule de toutes les villes de la Grande-Grèce, Crotone envoya des secours à ses frères
de la Grèce propre lors de la grande lutte contre Xerxès. Dans la journée de Salamine, elle était représentée au plus fort du combat par la galère que commandait l'athlète Phayllos. Tarente, au contraire, sentant les envahisseurs encore loin, s'isola dans son égoïsme et ne prit aucune part à ces événements, qui décidèrent du sort de l'hellénisme, non plus qu'aux batailles héroïques dans lesquelles, au même moment, Gélon de Syracuse brisait en Sicile l'effort des Carthaginois, concerté avec celui des Perses.
Depuis sa fondation, du reste, Tarente n'avait grandi, comme la Rome primitive, qu'au milieu des plus dures conditions de la lutte pour l'existence. Si la mer offrait un champ libre à l'activité de ses matelots, sur terre il lui avait fallu soutenir des combats quotidiens contre les indigènes pour se conquérir pied à pied un territoire suffisant. Deux cents ans après Phalanthe, au moment des guerres médiques, les Tarentins avaient étendu leur colonisation et le domaine direct de leur cité sur toute la plaine fertile entre la mer et les montagnes, depuis Saturium à l'est, jusqu'au territoire de Métaponte au sud-ouest ; soumis à leur suprématie les peuplades et les villes des Salentins, sur la mer Ionienne, jusqu'au promontoire Japygien ; enfin fondé sur les deux côtés de ce promontoire les stations maritimes purement grecques de Gallipolis et d'IIydronte, les modernes Gallipoli et Otrante, pour commander l'une l'entrée du golfe, l'autre le débouquement de la mer Adriatique. Leur domination était douce. Les indigènes, jouissant d'une grande liberté municipale dans leurs villes, adoptaient graduellement les mœurs grecques tout en conservant leur langue. Beaucoup d'entre eux s'étaient même fondus dans la cité tarentine. Nous en avons la preuve par la proportion des noms messapiques, qui figurent parmi ceux des magistrats qui ont inscrit leur signature sur les monnaies de Tarente, ou qui sont mentionnés dans les célèbres Tables d'Héraclée.
Maîtres de ce territoire, les Tarentins devaient être forcément entraînés à des disputes de frontières avec les Messapiens habitant le versant de l'Adriatique, depuis Gnatliia jusqu'à Ilydronte. Un mouvement irrésistible d'expansion les poussait à franchir l'arête montueuse qui les en séparait, pour étendre aussi leur suprématie de l'autre côté. La premier choc sérieux eut lieu en 473 et tourna au désavantage des Grecs. Menacés dans leur indépendance, les Messapiens firent appel à l'appui de leurs voisins les Peucétiens, habitants de la Fouille, et avec eux rassemblèrent une armée de vingt mille hommes. De leur côté, les Tarentins mirent en campagne leurs meilleures troupes, auxquelles se joignit un corps auxiliaire de gens de Rhêgion, envoyé par Micythos, le tuteur des fils d'Anaxilos. La bataille dut se livrer non vers Oria, comme on l'a pensé souvent, mais du côté de Mottola ou de Gioja, l'armée tarentine manœuvrant pour isoler la Messapie de ses communications avec les Peucétiens. C'est du moins ce que je crois devoir inférer des circonstances de sa déroute. Après une lutte acharnée, la plus sanglante, dit Hérodote, que les Grecs aient jamais eu à soutenir dans ces contrées, les Messapiens parvinrent à enfoncer l'armée de leurs adversaires et à la couper en deux. La division des Tarentins, rejetée sur sa ville, perdit encore beaucoup de monde dans la courte retraite qu'elle eut à opérer. Celle des Rhégiens, qui avait lâché pied la première, se sauva toujours courant dans la direction de son pays. Un corps de Messapiens, lui mettant l'épée aux reins, la poursuivit sans lâcher prise, en lui tuant trois mille hommes sur la route, sans que nulle part les habitants, œnotriens ou grecs, stupéfaits de tant d'audace, cherchassent à les arrêter. Cette chasse acharnée se prolongea pendant cent lieues sans trêve, jusqu'à Rhêgion même, où les Messapiens, au dire de Timée de Tauroménion, emportés par la fougue de leur élan, pénétrèrent pêle-mêle avec les débris à la suite desquels ils s'étaient attachés.
Sept ou huit ans après, les Tarenlins avaient réparé leurs pertes et reprenaient la lutte, seuls cette fois, mais avec un acharnement qui leur assura le succès. Les Messapiens furent vaincus dans toutes les rencontres et leurs places tombèrent les unes après les autres devant les envahisleurs. Les gens de Tarente avaient à venger leur honte et seur désastre; aussi la guerre fut-elle conduite de leur part avec une fureur sauvage. L'épisode le plus horrible en fut le sac de Carbina, aujourd'hui Carovigno, sur la ligne du chemin de fer de Bari à Brindisi. On y vit des femmes outragées jusque sur les autels des dieux, avec des raffinements qu'on ne saurait redire et qui révèlent une profonde corruption de mœurs. Plus tard on raconta que tous ceux qui avaient pris par aux honteux excès commis à Carbina, poursuivis part la colère divine, avaient eu une fin misérable. C'est en commémoration de leurs succès dans cette guerre, et sur le produit du butin qu'ils y avaient fait, que les Tarentins dédièrent à Delphes des chevaux de bronze et des statues de captives du même métal, œuvres du plus fameux sculpteur de l'époque, Agéadas d'Argos.
Bientôt la lutte recommença ; mais cette fois fut la dernière. Les Tarentins avaient tourné leurs armes contre les Peucétiens, pour les châtier à leur tour de la part qu'ils avaient prise au désastre de 473. Les Messapiens se soulevèrent pour venir au secours de leurs anciens alliés. Peucétiens et Messapiens succombèrent dans une bataille décisive. De nouveau Tarente voulut immortaliser sa victoire en consacrant à Delphes, sur la dime du butin, une grande œuvre sculpturale. Elle la demanda cette fois à Onatas d'Egine, qui l'exécuta en collaboration avec Calynthos. Pausanias, qui la vit encore en place, nous la décrit. C'était une série de groupes de cavaliers et d'hoplites combattant autour du corps d'Opis, roi des Japygiens ou Messapiens, tué dans la bataille. Au miheu des Tarentins, le
scuplteur avait introduit leurs héros protecteurs prenant part à la lutte, Taras et Phalantlie, ce dernier ayant près de lui son dauphin.
Tarente avait décidément vaincu. Désormais toute la péninsule de la Japygie, sur l'Adriatique, comme sur la mer Ionienne, était soumise à ses lois et rattachée à elle par les liens d'un vasselage qui ne devait plus se rompre qu'avec la chute de la cité dorienne. Mais les guerres de Messapie avaient été tellement meurtrières pour les Tarentins qu'elles entraînèrent un changement complet dans leur constitution. Fondée par des colons venus de Sparte, Tarente avait jusque-là fidèlement imité les institutions politiques de la mère-patrie. Son gouvernement était aristocratique comme celui de Sparte et comportait de même une royauté héréditaire, annulée parle pouvoir des éphores. L'aristocratie presque tout entière ayant péri sur les champs de bataille, ce mécanisme gouvernemental ne pouvait plus fonctionner. On l'abolit et l'on y substitua une constitution démocratique dont Aristote a vanté l'habile et sage organisation. A la place du roi héréditaire il y eut dorénavant, comme chef de la Répubhque, un stratège électif et annuel. L'influence démocratique d'Athènes, qui exerçait alors une grande prépondérance dans l'Italie méridionale, et qui, en 443, y fonda la colonie de Thurioi, ne dut pas non plus être étrangère à cette révolution constitutionnelle.
L'établissement de Thurioi, que les Athéniens comptaient bien faire succéder à la puissance de Sybaris comme à son emplacement, et oii ils avaient appelé des colons de toutes les parties de la Grèce, au nombre desquels fut Hérodote, devint bientôt pour les Tarentins une source d'inquiétudes. Ils craignirent que cette colonie ionienne, s'alhant aux Achéens de Métaponte, ne créât des liens avec un nouveau peuple qui venait de faire son apparition dans ces contrées et dont le voisinage leur paraissait à
juste titre un grand danger. C'était le peuple rude et belliqueux des Lucaniens, rameau de la nation sabellique des Samnites, qui des montagnes de Bénévent s'était graduellement étendu, vers le milieu du cinquième siècle, dans celles auxquelles sa présence valut dès lors le nom de Lucanie, refoulant et subjuguant la paisible population des CEnotriens, antérieurement soumise à Sybaris. De là il menaçait à la fois toutes les cités de la Grande-Grèce et pouvait, par de faciles incursions, ravager les plaines cultivées par les Tarentins. Ceux-ci décidèrent donc d'entreprendre la conquête du territoire de Siris, pour s'interposer entre Thurioi et Métaponte, et pour y créer en même temps une forteresse qui put tenir les Lucaniens en bride. La guerre s'engagea sur terre et sur mer, pour la possession de Siris, entre les Tarentins et les Tliuriens, qui donnèrent le commandement de leurs forces à un exilé Spartiate, nommé Cléandridas. C'était un capitaine qui jouissait d'une certaine renommée dans son pays et dont le fils, Gylippe, eut une bien autre gloire. En 445, Sparte avait donné Cléandridas pour tuteur au jeune roi Pleistoanax, lorsque celui-ci fît une expédition en Attique à l'effet de secourir les Mégariens, révoltés contre Athènes. Mais la promptitude avec laquelle l'armée lacédémonienne se retira après avoir pénétré seulement jusqu'à Eleusis, fit accuser Cléandridas de s'être laissé acheter par Périclès. Mis en jugement pour ce fait, il avait été condamné à mort, et n'avait échappé au supplice qu'en se joignant aux colons athéniens de Thurioi. Il ne parait pas avoir été heureux dans la guerre contre es Tarentins. Après plusieurs années, elle se termina par un traité qui reconnut àTarente la possession du territoire de Siris, mais en laissant aux Thuriens la liberté d'y devenir propriétaires et d'y établir des exploitations agricoles. Enclavés ainsi dans les domaines de la cité dorienne, les Métapontins devenaient ses vassaux de fait.
Le premier soin desTarenlins, après ce nouveau succès, fut de transférer la population de Siris du site de son ancienne ville, située au bord de la mer, dans un emplacement plus à l'intérieur des terres, où ils bâtirent, en joignant à cette population une colonie de leurs citoyens, la ville forte d'iïéraclée, destinée dans leur propre pensée à devenir le boulevard de la puissance de Tarente à la fois contre les Thuriens et contre les Lucaniens. Ceux-ci ne pouvaient voir d'un œil indifférent une fondation indirectement tournée contre eux. Aussi est-ce alors, dans les environs de l'an 425 avant Jésus-Christ, qu'il faut placer la grande guerre des Tarentins pour la possession d'Héraclée nouvellement fondée, que mentionne Strabon, en nommant par erreur les Messapiens au lieu des Lucaniens comme les antagonistes des Grecs. Tarente la termina à sa gloire et à son avantage, grâce au concours des Dauniens et des Peucétiens del'Apulie, qui prirent la Lucanie à revers tandis qu'elle l'attaquait de front.
A ce moment éclatait en Grèce la guerre duPéloponnèse. Toutes les sympathies des Tarentins étaient avec les Doriens et Sparte leur métropole. Mais jusqu'à l'expédition des Athéniens en Sicile, ils se maintinrent dans la neutralité, comme les autres cités helléniques de l'Italie méridiorale. Us refusèrent alors l'entrée de leur port à la flotte d'Alcibiade et de Nicias, qui trouva, au contraire, un accueil fraternel de la part de Thurioi ; mais ils ne purent pas empêcher leurs vassaux les Messapiens d'envoyer, comme les gens de Thurioi et de Métaponte, des mercenaires au camp athénien devant Syracuse. Lorsque le Lacédémonien Gylippe marcha au secours de cette dernière ville, Tarente lui fournit les moyens de réparer ses navires endommagés par la tempête, tout en refusant encore de prendre part à la lutte. C'est seulement après le désastre définitif des Athéniens devant Syracuse qu'elle se laissa entraîner dans le mouvement général des Doriens et
que l'on vit des galères de Tarente dans les flottes de Sparte.
Au commencement du quatrième siècle, la situation des villes du midi de la Grande-Grèce, jadis si florissante, devint singulièrement critique. D'un côléDenys de Syracuse, enfin vamqueur des Carthaginois, profitant de la haine des Locriens contre les lihégiens et les Crotoniates, menaçait leur indépendance et s'efforçait de les soumettre à sa cruelle tyrannie; de l'autre, la poussée toujours croissante des Lucaniens mettait en question leur existence môme. S'avançant vers le sud par les montagnes, les Lucaniens venaient, en s'emparant de Pétélia, d'atteindre le rivage de la mer Ionienne, et de couper la chaîne de colonisation grecque qui jusqu'alors s'était étendue d"une manière non interrompue sur ce littoral. De là ils serraient de près Thurioi, qui semblait au moment de succomber sous leurs attaques, et ils lançaient dans la chaîne de la Sila et de l'Aspromonte actuels ces bandes d'aventuriers pillards qui, en se mêlant aux débris des anciens habitants, OEnotriens et Sicules, devaient bientôt former le noyau d'un peuple nouveau. Aces deux ennemis, les villes grecques, depuis MétaponteetThurioijusqu'àRliègion,tentèrent de faire face, en nouant une confédération défensive, à laquelle seule Locres refusa d'accéder. Les cités de la ligue se promettaient un appui réciproque, et les intérêts communs étaient administrés par un conseil fédéral qui siégeait à Crotone. Denys attaqua Rhêgion. Repoussé par la flotte des confédérés, il fit un traité d'alliance avec les Lucaniens et les appela à se jeter sur les villes grecques. Ce fut Tlmrioi qui supporta l'effort de la lutte ; ses alliés vinrent à son secours et, quoique vaincus, imposèrent assez aux Lucaniens par leur fière résistance pour les amener à signer un traité qui maintenait l'indépendance de la ville, au prix de quelques concessions de territoire. Furieux de ce résultat, Denys rassembla la flotte syracusaine avec une grande
armée et déclara la guerre aux Grecs d'Italie. La marine de ceux-ci fut entièrement défaite et ils se virent à la merci du tyran de Sicile. Denys parut d'abord les traiter avec ménagement ; il leur garantit leur entière autonomie, à la condition que la confédération fût dissoute, lui se chargeant de les protéger contre leurs ennemis. C'était un moyen de rompre leur faisceau et de venir plus facilement à bout de chacune d'elles, en les prenant isolément à partie. Bientôt Rhègion, dénué de secours, sentit tout le poids de la colère du tyran ; Gaulonia et llipponion furent rasées, Grotone prise d'assaut après avoir tenté de résister ; Locres ellemême fut récompensée par la plus dure oppression du concours qu'elle avait prêté à Denys.
Tarente se tint à l'abri de ces événements. Tandis qu'il attaquait les villes grecques plus voisines de la Sicile, Denys soignait l'amitié des Tarentins, auxquels il se gardait même d'adresser de trop vives remontrances au sujet du droit d'asile qu'ils exerçaient à l'égard de ses proscrits. A sa mort, son fils Denys le Jeune succéda à son autorité sur Syracuse. Vers le même temps, le philosophe Archytas parvint au pouvoir à Tarente.
Disciple de l'école pythagoricienne, qui se perpétuait en Italie, Archytas fut un de ces hommes qui suffisent à la gloire d'une ville. L'antiquité cite toujours son nom au premier rang parmi ceux des rares philosophes qui parvinrent àappliquer leurs idées dans le gouvernement des peuples, et dont la vertu ne se démentit pas dans l'épreuve du souverain pouvoir. Mathématicien, astronome, créateur en mécanique, ami de Platon et écrivain brillant lui-même, Archytas sut être aussi un homme d'Etat et un habile capitaine Six fois investi de la charge de stratège, ce fut lui qui, pendant une bonne partie de sa vie, mena, comme Périclês à Athènes, sans titre ofticielbien défini, par le seul ascendant de son éloquence, de son patriotisme et de sa supériorité intellectuelle, les affaires intérieures et extérieu-
res de sa cité. Au dedans, il améliora les lois et les fit respecter. Ala tête des armées, il ne fut, dit-on, jamais vaincu, contint avec une grande activité les entreprises des Lucaniens et réprima les mouvements qu'ils avaient fomentés chez les Messapiens. Il lia Tarente d'une étroite amitié avec Denys le Jeune, des mains de qui il parvint à tirer Platon après sa rupture avec le tyran de Syracuse. Profitant des dispositions plus bienveillantes que celui-ci montrait pour les villes grecques de l'Italie, si cruellement ravagées par son père, Archytas le décida à rendre à la plupart d'entre elles une liberté au moins nominale, et reforma leur confédération. Denys entra même dans la ligue pour celles qu'il détenait encore, comme Locres ; mais il dut accepter que Tarente en prît la présidence et fixât le siège du conseil fédéral à Héraclée, sur le territoire tarentin, hors de la portée des forces de Syracuse. Comme gage d'amitié, il envoya aux Tarentins, pour placer dans le lieu des séances de leur sénat, un énorme candélabre de bronze portant 365 lampes, autant que de jours dans l'année. Plus tard, en retour, quand Denys, après une première expulsion, se rétablit momentanément à Syracuse, Archytas fit, pour sauver sa famille de la vengeance des Locriens révoltés, des efforts énergiques qui demeurèrent inutiles devant l'exaspération d'un peuple longtemps tyrannisé.
Le gouvernement d'Archytas marqua le point culminant de la puissance et de la prospérité de Tarente. Maîtresse exclusive de la péninsule Japygienne, qui lui fournissait d'abondants produits agricoles et des éléments précieux de population pour le recrutement de ses armées, la cité fondée par les Parthéniens de Sparte étendait au loin son action sur les mers et sur le continent italien. Sa vaste marine militaire dominait dans la mer Ionienne et dans tout le bassin de l'Adriatique, où elle maintenait une stricte pohce. Son industrie était active; ses vaisseaux marchands parcouraient toutes les mers et s'étaient fait surtout un
monopole du cabotage de la côte italienne de l'Adriatique, ainsi que de l'intercourse entre la péninsule, d'une part, l'Épire et l'Ulyrie, de l'autre. Sur terre, d'un côté, son hégémonie était désormais reconnue par toutes les cités de la Grande-Grèce jusqu'au détroit de Messine, de l'autre elle n'était pas moins effective sur les villes des Peucétiens et des Dauniens de l'Apulie, que son influence gagnait aux mœurs helléniques. Tous les peuples Apuhens étaient alors pour Tarente des fédérés, qui acceptaient volontiers sa suprématie. Chez les Samnites, elle avait fondé une colonie désignée par le nom d'une tribu de Sparte, les Pitanates. Nous en possédons quelques rares monnaies grecques. Au delà de leurs limites, chez les populations encore barbares du Picenum, l'influence pohtique et commerciale des Tarentins était profonde. Nous en avons la preuve par ce fait que, lorsque les Picentins, dans le cours du quatrième siècle, commencèrent à monnayerleur ses grave, comme avaient déjà fait les Romains et les Étrusques, c'est sur le pied de la livre tarentine qu'ils le taillèrent. Plus loin encore, en approchant du fond de l'Adriatique, les colonies grecques d'Ancônela Dorienne, récemment fondée par des émigrés de Syracuse fuyant la tyrannie du premier Den;;^s, et d'Hadria aux embouchures du Pô, jadis protégée d'Athènes, invoquaient le patronage de Tarente. Un moment on put croire alors que l'Italie avait trouvé ses maîtres, et que ce ne seraient pas les Romains, qui se relevaient à peine du désastre que leur avaient infligé les Gaulois, et dont la puissance n'avait pas encore pu franchir l'étroit rayon où elle croissait péniblement,
Mais Tarente ne sut pas supporter l'influence dissolvante d'une aussi grande prospérité. Les richesses inouïes que le commerce faisait affluer dans ses mains devinrent sa perte. Elles développèrent chez les Tarentins un goût effréné pour le luxe et la mollesse. La passion du théâtre et des courses de chevaux, les banquets somptueux, en quoi
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avaient dégénéré les antiques syssities doriennes, la mode des riches vêtements, des étoffes brochées d'or et d'argent, toutes les élégances les plus efféminées et surtout, la débauche, à laquelle un riche marché d'esclaves fournissait incessamment des éléments, devinrent les seules préoccupations de ce peuple, oublieux des traditions Spartiates. Les vertus militaires, qui l'avaient jusque-là soutenu, se perdirent rapidement dans la corruption et l'amolhssement des mœurs.
Aussitôt après la mort d'Archytas, la décadence commence rapide et irrémédiable pour Tarente. Elle garde encore une tutelle sur les autres villes grecques ; son commerce est toujours aussi grand, ses richesses ne diminuent pas encore ; son empire continental ne s'écoule pas en un jour. Mais elle ne sait plus le défendre. Ses citoyens aiment mieux payer des mercenaires que revêtir eux-mêmes la cuirasse et s'imposer les fatigues du métier de soldat. Comme frappée de stérilité, Tarente ne produit plus un capitaine capable de tenir tète aux bandes rudes et aguerries des Lucaniens. Elle doit désormais, pour sauvegarder son existence, recourir au secours funeste des condottieri princiers de Lacédémone ou de l'Épire.
En 353 avant l'ère chrétienne, le ramassis de populations diverses qui tenait les montagnes des Calabres actuelles, s'organisant sous des chefs entreprenants, se déclara indépendant à la fois des Grecs et des Lucaniens, en prenant fièrement pour appellation nationale le nom de Bruttiens, c'est-à-dire de gueux, que leurs voisins leur avaient donné comme outrage. Les Lucaniens perdirent k cet événement quelques-uns des districts les plus méridionaux qu'ils oc-
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cupassent, du côté de Pétélia. Mais leur puissance n'en subit pas une diminution sensible ; car les Bruttiens, dont les tribus dominantes étaient sorties de leur sein, devinrent bientôt pour eux de précieux alliés. Pour les villes grecques, au contraire, la formation de ce nouveau peuple fut un coup des plus graves, etbientôt toutes celles qui étaient limitrophes des Bruttiens se virent attaquées par eux avec fureur. Ils avaient, en effet, déclaré une guerre sans trêve à rélémenthelléniqueetenpoursuivaient l'anéantissement, Tarente eût dû porter secours à ses confédérés, mais elle-même était pressée par les Lucaniens, qui, descendus de leurs montagnes, ravageaient incessamment son territoire et poussaient leurs incursions jusque sous les murs de la ville. Incapable désormais de l'effort énergique qui l'eût délivrée, elle implora le secours de son ancienne métropole. Sparte se résolut à sauver sa colonie, et avec elle les autres Grecs d'Italie. A cet effet, elle envoya à Tarente une flotte et une armée sous la conduite d'un de ses deux rois, Archidamos, à qui le séjour de la Grèce était devenu presque impossible, par suite de sa complicité avec les Phocidiens dans les événements de la Guerre Sacrée. Le petit corps Spartiate s'occupa tout d'abord de dégager le territoire tarentin des barbares et montra dans cette tâche une grande vaillance. Mais Arcliidamos fut tué à Manduria dans un combat contre des Messapiens révoltés, le jour même où la liberté d'Athènes succombait à Chéronée sous les coups de Phihppe de Macédoine, et bientôt après ses soldats, privés de leur chef, furent écrasés dans une embuscade par les Lucaniens. L'expédition du roi de Sparte avait pourtant un peu dégagé Tarente, qui commençait à respirer, malgré la perte d'IIéraclée et de son territoire. Elle put rassembler une armée fédérale, à laquelle elle joignit ses propres troupes, pour essayer de porter secours aux villes grecques de la rive orientale de la mer Tyrrhénienne, menacées par les Lucaniens. La bataille se livra
près de Laos et le désastre y fut complet. A la suite de cette bataille, les Lucaniens s'emparèrent de Laos et de Poseidonia, à laquelle ils donnèrent le nom de P3estum,et y réduisirent la population hellénique à un état d'ilotisme. Les Bruttiens se jetèrent sur Crotoneet Caulonia, les Lucaniens vainqueurs pressèrent plus que jamais Tarente, enfin les Apuliens abandonnèrent l'alliance des Tarentins.
Dans ce suprême péril de tous les établissements de la race grecque dans l'Italie mériQionale, aussi bien que d'ellemême, Tarente ne vit de ressource qu'un appel aux secours de l'extérieur. Elle s'adressa au roi d'Épire Alexandre le Molosse, fils de Néoptolème. Celui-ci, amoureux de la guerre et impatient d'aventures lointaines comme un véritable capitaine d'Arnautes albanais, répondit avec empressement à l'appel des Grecs italiotes, d'autant plus qu'il y vit l'occasion de se créer un empire en Occident et de rivaliser avec la gloire de son neveu et homonyme, Alexandre de Macédoine, qui à ce moment même frappait ses premiers coups contre la monarchie des Achéménides. Avant même que le roi d'Épire ne fût arrivé dans leur ville, les Tarentins furent à même de s'apercevoir que ce n'était pas un allié désintéressé, mais un maître dont ils avaient invoqué les armes. En touchant les côtes d'itahe, les ambassadeurs de Tarente, embarqués sur sa flotte, eurent toutes les peines du monde à l'empêcherde prendre de vive force Brentésion, leur vassale fidèle, et d'y installer une garnison épirote. Il en résulta que l'accueil que les Tarentins lui firent fut de la nature de celui que les chefs de la première croisade trouvèrent à la cour de Byzance. On se prodigua de part et d'autres les marques d'amitié, mais en se préparant en dessous à se déjouer réciproquement. Un des premiers actes du roi d'Epire, en arrivant à Tarente, fut celui d'un véritable souverain. Il mit la main sur l'hôtel des monnaies et y battit à son nom des espèces d'or et d'argent, qui sont parvenues jusqu'à nous.
Alexandre attaqua d'abord les Apuliens, à la demande des Tarentins, et leur pritSiponte. Mais après quelques succès, il conclut vite, sous prétexte d'obéir à un oracle, une paix qui ne rétablit pas l'ancienne suprématie de Tarenle sur ce pays. Le roi d'Épire marcha ensuite contre les Lucaniens, enjoignant à ses troupescelles des Grecs d'Italie. Une sanglante bataille fut livrée sur le territoire de Tliurioi ; les Tarentins s'y comportèrent mollement, et leur conduite ambiguë amena la défaite d^s Grecs. Dès lors la rupture fut complète entre eux et l'Épirote. Ayant repris Iléraclée, Alexandre la déclara indépendante au lieu de la rendre à son ancienne métropole. Il transporta sur le territoire de Tliurioi le siège du conseil de la ligue gréco-italique, qui se tenait à Tarente depuis la chute d'Héraclée, et en prit lui-même la présidence pour l'enlever aux Tarentins. Bientôt, ayant remporté une grande victoire sur les Lucaniens renforcés du concours des Brutliens, il signa des traités d'alliance étroite, en dehors desquels il laissait Tarente, avec les Achéens de Métaponte, qu'il chargeait d'observer les Tarentins tandis que lui-même allait s'enfoncer dans le pays, avec les Pédicules ou Peucétiens de rApuhe, enfin avec les Romains, qui désormais maîtres de Capoue, entamaient à ce moment la seconde guerre Samnite et venaient de leur côté de s'acquérir la coopération des Apuliens. Ayant assuré de cette façon la liberté de ses opérations, Alexandre transporta ses troupes par mer jusque dans le golfe de Salerne, en contournant l'extrémité méridionale de l'Italie. Débarquant à l'embouchure du Silaros, il écrasa sous les murs de Pœstum l'armée conbinée des Lucaniens et des Samnites. Après ce premier succès, il s'enfonça dans les montagnes de la Lucanie, en enleva les principales places fortes et obligea les Lucaniens klui remettre comme otages trois cents de leurs premières familles, qu'il envoya en Épire. Descendant ensuite dans la vallée du Crathis, le monarque épirote y prit de vive
force Consentia, Tactuelle Cosenza. Il se tourna alors contre les Bruttiens, qu'il alla chercher dans Tàpre chaîne de la Sila. C'est à eux qu'il enleva la forteresse d'Acerina (1), aujourd'hui Acri. Mais la fortune cessa de lui sourire et il fut tué non loin de là, dans un combat auprès dePandosia; l'oracle qui lui avait annoncé jadis que l'Achéron lui serait funeste se trouva ainsi réalisé, car un ruisseau de ce nom coulait sous la ville. Son corps fut coupé en deux morceaux, dont l'un porté à Consentia en trophée, devint le signal du soulèvement de cette cité contre la garnison épirote. L'autre partie du cadavre resta dans le camp des Bruttiens, en butte aux plus indignes outrages. Enfin les Grecs de Thurioi, d'autres disent de Métaponte, le rachetèrent à prix d'argent et lui firent des funérailles honorables. Les cendres du roi furent ensuite portées en Épire à sa femme Cléopàtre, sœur d'Alexandre le Grand, qui était par conséquent en même temps sa nièce. Son armée se débanda et fut en grande partie exterminée par les Bruttiens dans les gorges de la montagne. Alexandre le Molosse passa en Italie comme un météore bientôt éteint; pourtant il avait porté aux Lucaniens des coups dont ils ne se relevèrent pas. Ce furent les Tarenlins qui héritèrent du fruit de ses victoires. Ils y gagnèrent plusieurs années de paix et la reconstitution d'une partie de leur ancienne influence. Mais ce ne fut que pour fort peu de temps. Un nouvel ennemi s'élevait contre eux, plus redoutable que tous ceux auxquels ils avaient eu affaire. La puissance de Rome grandissait rapidement au milieu de ses guerres implacables contre les Samnites ; elle devenait graduellement maîtresse de l'Itahe centrale, dont la possession la conduirait bientôt à entreprendre la conquête du midi de la péninsule. Déjà les es-
(1) Telle e?t la leçon que portent tous les manuscrits de Tite Live (VIII, 2i, 4). C'est tout à fait à tort que les éditeurs moderues ont voulu la corriger eu Terlna.
42 LA GRANDE-GBÈCE
prits perspicaces pouvaient prévoir dans l'avenir la dernière lutte où Tarente finirait par succomber.
Afin de prendre les Samnites à revers, les Romains avaient pénétré dans TApulie et profité de la chute de l'influence des Tarentins pour y faire prédominer la leur. En 320, les Tarentins crurent pouvoir reprendre leur ancien patronat sur les Apuliens en intervenant dans la guerre. Le consul Papirius assiégait les Samnites dans Luceria, qui avait fait défection. Tarente envoya des ambassadeurs à son quartier général pour offrir sa médiation, menaçant de prendre immédiatementparti contre ceuxqui la rejetteraient. Le consul accueillit cette sommation avec hauteur et n'y répondit qu'en prenant sous les yeux des envoyés tarentins la ville de Luceria, où Rome étabht une colonie militaire, qui menaçait Tarente en même temps que le Samnium et assurait la domination romaine en Apulie. Tarente dévora l'affront et ne déclara pas la guerre, pas plus qu'elle n'intervint dans le secours que Sosistrate de Syracuse apporta à Crotone contre les Bruttiens. C'est à la suite de ce dernier événement qu'Agathocle, déjà connu comme un chef militaire expérimenté, lorsqu'il fut forcé de quitter Syracuse pour fuir l'inimitié de Sosistrate, vint à Tarente à titre de capitaine de mercenaires. Il y laissa de si mauvais souvenirs, qu'un peu plus tard, quand, retourné en Sicile, il se fut emparé du souverain pouvoir à Syracuse, les Tarentins montrèrent un grand empressement à joindre vingt de leurs vaisseaux à l'escadrille Spartiate qui portait Acrotatos, fils du roi Gléomène, au secours d'Agrigente contre lui. L'expédition échoua par l'incapacité de son chef, et elle parait avoir dégoûté Tarente des entreprises lointaines, car elle se tint entièrement étrangère aux événements qui marquèrent la tentative d'Agathocle, devenu roi et vainqueur des Carthaginois, pour reprendre les anciens projets de domination de Denys sur l'extrémité méridionale de l'Itahe, Les luttes malheureuses du Syracusain avec les Bruttiens,
la prise de Crotone par trahison, laissèrent les Tarentins indifférents. Ils se désintéressaient de tout ce qui, dans le sud, dépassait riiorizon de Métaponteetde Thurioi.
Cependant les Romains avançaient à grands pas. Encore une fois, en 308, les Tarentins avaient essayé d'intervenir dans leurs interminables querelles avec les Samnites, qui chaque jour approchaient d'un dénouement fatal à ces derniers, et ils n'y avaient récolté qu'une humiliation pareille à celle qui leur avait été infligée dans l'affaire de Luceria. Gomme Papirius douze ans auparavant, Fabius avait fait assister à la reddition d'une armée samnite les ambassadeurs venus de Tarente pour imposer leur médiation. Tandis que Rome achevait, dans une dernière guerre, d'anéantir le Samnium, des incidents surgissaient dans le midi de l'Italie qui allaient enfin lui fournir l'occasion d'y intervenir à son tour, mais en armes.
Les Lucaniens , encouragés sous main par Rome , avaient rep"ris, dans les dernières années du troisième siècle, la guerre contre Tarente. Battus dans plusieurs rencontres, les Tarentins, que les expériences précédentes" auraient dû dégoûter de cette pratique funeste, ne virent rien de mieux à faire que d'appeler un capitaine étranger. Archidamos ayant été celui dont ils avaient eu dans le passé le moins à se plaindre, ils voulurent un Lacédémonien comme lui. Ils envoyèrent donc une ambassade à Sparte. Travaillée par des dissensions intestines, cette ville avait alors, prêt à toute occasion, un stock de princes de ses maisons royales en disponibilité, compromis dans des conspirations plus ou moins flagrantes, avides de chercher aventure au dehors et que leurs concitoyens étaient empressés d'éloigner. Ce fut cette fois Cléonyme, frère d'Acrolatos, exclu du trône par son neveu Areos, qui s'offrit aux Tarentins, avec le consentement des éphores. Il forma un corps de 5,000 hophtes lacédémoniens, avec lesquels il s'embarqua pour l'Italie au cap Ténare, sur des vaisseaux de Tarente. La
ville avait fait un grand effort : elle avait levé parmi ses citoyens 20,000 hommes de pied et 2,000 chevaux ; la cavalerie de Tarenle était célèbre ; ses exercices et les courses dans lesquelles elle entraînait ses montures, tirées pour la plupart deTApulie, tiennent une large place dans les types monétaires de la ville. Le trait essentiel qui la distinguait des autres cavaleries grecques consistait en ceci : que chaque homme y menait deux chevaux, et pouvait ainsi changer de monture dans le cours de la chevauchée, quand celle qui le portait était fatiguée. C'est sur le modèle de ces troupes fameuses qu'Alexandre le Grand avait organisé les chevaulégers qui lui rendirent tant de services dans les plaines de l'Asie sous le nom d' « escadrons tarentins. » D'autres suivirent l'exemple du conquérant macédonien, et par exemple, quand il est question des charges des tarentins, grâce auxquelles Philopoimen remporta la victoire sur Nabis et sur Machanidas, il ne s'agit pas de gens de Tarente, mais de cavaliers montés à la mode tarentine.
A l'armée de citoyens que Tarente mettait sous le commandement de Cléonyme, elle joignit des contingents auxihaires des autres villes grecques voisines et de nombreuses levées de Messapiens. Le prince Spartiate mena vigoureusement la guerre, et au bout de peu de temps les Lucaniens vaincus implorèrent la paix. Cléonyme alors jeta le masque de la gravité Spartiate et du zèle pour la liberté hellénique ; comme son frère à Agrigente, il se montra un franc ribaud. Ayant fait entrer ses hoplites lacédémoniens dans la citadelle de Tarente, il suspendit les magistrats répubhcains de la ville et y exerça la tyrannie. Métaponte ayant voulu garder ses droits de cité autonome, Cléonyme excita les Lucaniens à se jeter sur son territoire et marcha soi-disant au secours des Métapontins. Ceux -ci, trompés, lui ouvrirent leurs portes. Alors Cléonyme déclara Métaponte ville conquise, et, non content de lui enlever sa liberté, lui imposa, pour se racheter de la destruction, un tribut de
600 talents d'argent et 200 jeunes filles, dont il garda les plus belles pour se faire un harem, et donna les autres en jouet à ses mercenaires. Quelque temps après il passa à Corcyre, dont il s'empara, désireux d'avoir une base d'opérations pour intervenir dans les affaires delà Grèce. Démètrios Poliorcète et Cassandre, qui l'avaient soutenu jusquelà, rompirent avec lui quand ils le virent maître de Corcyre. Tarente et les Italiotes profilèrent de son absence pour secouer le joug qu'il leur avait imposé. Furieux de cette défection, Cléonyme repartit de Corcyre pour l'Italie à la tète d'une armée de mercenaires, avec l'intention de châtier les rebelles et de conquérir tout le pays. Au lieu d'aller droit sur Tarente, il vint d'abord débarquer dans le Bruttium, sur la mer Tyrrhénienne, à Tropaia, qu'il mit à sac et dont il vendit les habitants comme esclaves. Son objectif était, semble-t-il, de gagner Talhance des Bruttiens et de les entraîner avec lui au pillage des villes grecques. Mais il commit de tels excès, que les Bruttiens, au lieu de se montrer disposés en sa faveur, le forcèrent de se rembarquer. Repassant dans la mer Ionienne, sa flotte, en partiedétruiteparunetempète,finitparaborderdevantThurioi, dont il s'empara par surprise. La guerre était partout dans le pays et le désordre complet. Lucaniens et Tarentins avaient repris la lutte et se battaient confusément. Cléonyme, embastillé dans Thurioi avec sa grande compagnie, poussait des incursions continuelles sur le territoire des uns et des autres et les pillait également avec une complète impartialité.
Rome, qui avait eu secrètement la main dans tous ces événements pour attiser le désordre, jugea que le moment était venu d'entrer en hgne. Une de ses armées vint jusqu'à Thurioi, dentelle chassa Cléonyme. Celui-ciretourna à Corcyre, qu'il dut abandonner bientôt après pour traîner misérablement une vie d'aventurier sans patrie, où il finit par trouver la mort. En intervenant contre Cléonyme, les
Romains avait pris Tattitude qu'ils aimaient à se donner, de protecteurs des villes grecques. En 286 et 282, nouvelle intervention de leur part pour secourir Thurioi contre les Lucaniens. La seconde fois, le consul C. Fabricius Luscinus vint avec une nombreuse armée légionnaire attaquer les lignes du siège que le chef Lucanien Stenius Statilius avait établies devant la place. Une grande bataille fut livrée, où les Romains, dit-on, tuèrent 20,000 hommes aux Lucaniens et leur firent 5,000 prisonniers, chiffres qui paraissent empreints d'une certaine exagération. Quoiqu'il en soit, à la suite de cette journée, la Lucanie fut abattue aux pieds de Rome et le consul put se tourner contre les Bruttiens, qu'il vainquit à leur tour. Aussitôt les villes helléniques des côtes du Bruttiumse jetèrent dans les bras des Romains, qu'elles saluèrent comme leurs sauveurs. Locres, Crotone et Rhêgion sollicitèrent et obtinrent de recevoir dans leurs murs des détachements des soldats de la République. Surtout une forte garnison fut établie par Fabricius à Thurioi même. Les Quirites prenaient pied sur la mer Ionienne; c'était la première étape de la conquête de la Grande-Grèce.
Les anciens traités de commerce et de navigation, plusieurs fois renouvelés, entre Rome et Tarent e, interdisaient aux Romains de faire dépasser à leurs vaisseaux de guerre le promontoire Lacinien, près de Crotone. L'accès du golfe de Tarente leur était fermé. D'après le droit public des anciens, les navires chargés de la police des eaux territoriales d'un État avaient le droit de couler sans sommation tout bâtiment de guerre étranger rencontré en dedans des limites fixées par des conventions de ce genre, hormis le cas où une tempête le forçait à y chercher un refuge temporaire.
Mais si les Romains forçaient impitoyablement les autres à observer envers eux les traités, ils avaient l'iiabitude de les enfreindre sans scrupule quand ils y trouvaient leur intérêt. Après quelque temps d'occupation deThurioi,le sénat décida d'en appuyer la garnison par une division navale de dix galères. Les Tarentins firent à Rome de vaines remontrances; on n'en tint compte. Bien plus, les navires stationnés àl'embouchure du Grathis reçurent l'ordre de croiser incessamment dans le golfe et d'en usurper la police. C'en était trop, et une rupture devait être bientôt la conséquence de cette outrecuidante violation du droit international.
Un jour il y avait fête à Tarante. Le peuple était au théâtre, assistant à quelqu'une de ces pièces bouffonnes dont il faisait ses délices. Des gradins supérieurs, par-dessus l'architecture de la scène, on voyait librement l'admirable perspective de la mer. Tout d'un coup apparurent les dix galères romaines, en appareil de guerre, venant défiler avec affectation jusque sous les murs de la ville, comme pour la défier. Les Tarentins, à cette vue, sont saisis d'un transport de colère patriotique. Ils sortent du théâtre et courent aux armes. On se précipite vers le port, on met à la mer quelques trirèmes : de hardis volontaires s'y embarquent en toute hâte sous le commandement des premiers capitaines qu'ils rencontrent. Une escadrille tarentine, équipée imparfaitement dans cet élan d'enthousiasme populaire, se met à la poursuite des vaisseaux romains, les rejoint à force de rames, les attaque et leur fait payer chèrement leur insolente provocation. Quatre des galères romaines sont coulées avec le décemvir naval L. Valerius, commandant de l'escadrille, une capturée et menée en triomphe à Tarente, après que son équipage a été passé par les armes; les cinq autres n'échappent que par une prompte fuite. Le lendemain, sur la proposition de l'orateur Philocharis, un corps d'hoplites tarentins est transporté à Thurioi et force la garnison légionnaire à évacuer la place.
C'était la guerre, et une guerre qui devait être sans merci. Mais, n'en déplaise à la plupart des historiens qui copient ici les déclarations intéressées des Romains, transformant en trahison un acte de légitime défense, le bon droit était du côté des Tarentins, et la façon dont ils avaient bondi sous l'outrage prouvait que toute vertu n'était pas encore morte chez eux. Le sénat de Rome envoya des ambassadeurs à Tarente pour exiger avec hauteur des excuses, des indemnités et l'extradition des auteurs de l'explosion nationale. Le sénat de Tarente répondit avec calme et dignité qu'il ne cherchait pas la lutte, mais qu'il se maintiendrait sur le terrain des traités. La décision en dernier ressort ne lui appartenait pas, du reste, mais devait être à l'assemblée populaire, que l'on convoqua, suivant l'usage, dans le théâtre. C'était le lieu que beaucoup de villes grecques avaient adopté pour les assemblées de ce genre. Les historiens prétendent qu'à l'assemblée, quand ils firent connaître les propositions dont ils étaient chargés, les ambassadeurs furent hués par la foule et que le principal d'entre eux, L. Postumius, s'écria devant ces outrages: « Riez maintenant, votre sang lavera cette offense! » La chose est possible de la part d'une population surexitée, et si elle est vraie, les Tarentins auraient commis un acte blâmable en manquant de respect au caractère sacré des ambassadeurs. Mais il est bon de remarquer que nous n'avons ici que la version romaine des faits, qui cherche à noircir le peuple de Tarente, et qu'elle n'est pas toujours d'accord avec ellemême sur les circonstances de l'insulte. Et l'on sait combien il est facile de s'arranger de façon à avoir des griefs de ce genre à invoquer pour se dire l'offensé dans une guerre longuement préméditée. J'avoue que cet ivrogne, qui se trouve à point nommé dans un corridor obscur du théâtre pour souiller le vêtement de L. Postumius, m'a toujours paru suspect. Et en dehors de ce fait dégoûtant, tout ce que l'on reproche au peuple tarentin se réduit à
avoir ri sur quelques fautes de langage trop grossières que l'orateur romain avait faites en parlant grec. Quoiqu'il en soit, après Téchec de son ambassade, le sénat de Rome déclara solennellement la guerre auxTarentins.
La cause de Tarente était celle de toute l'Italie méridionale, dont le sort allait se jouer dans la guerre. Aussi la cité Spartiate devint-elle l'âme d'une coalition qui réunit Grecs et Italiotes, oublieux de leurs anciennes querelles, dans un effort commun contre l'ambition de Rome. Toutes les villes helléniques de la Grande-Grèce y entrèrent avec les Bruttiens, les Lucaniens etles derniers débris des vieilles bandes Samnites. Les confédérés se portèrent au-devant des Romains jusque sur les bords du Liris, le Garigliano de nos jours. Avant la bataille, le sénat, voulant se donner les apparences de la modération, les fit sommer une dernière fois de déposer les armes et de lui donner satisfaction. La sommation ne pouvait être écoutée, et sur le champ de bataille la fortune de Rome l'emporta. Malgré leur énergique résistance, les coalisés essuyèrent une sanglante défaite qui les rejeta sur la Lucanie, où les Romains entrèrent à leur suite.
A cette nouvelle, les Tarentins, avec la mobihté d'impressionç qui est le défaut trop ordinaire de la démocratie, passèrent brusquement d'une ardeur confiante à un lâche découragement. Le peuple affolé demanda à grands cris le recours à un appui étranger, à celui de Pyrrhos, roi des Épirotes, ancien allié de Tarente, qui avait la renommée du plus habile général de son temps. En vain tous les hommes de bon sens essayèrent de le détourner d'une semblable résolution, rappelant combien Tarente avait toujours pâti de ces appels aux aventuriers de l'extérieur, et montrant les dangers que le roi d'Épire ferait courir à la liberté en échange d'un appui que son caractère versatile rendrait toujours précaire. On raconte que, lors de l'assemblée où le peuple délibéra sur l'ambassade à envoyer au monarque
épirote, un des hommes les plus considérés de la ville, nommé Méton, entra dans rorcliestre du théâtre, couronné de fleurs et accompagné d'unejoueuse de flûte. Cette apparition inattendue excita un rire général ; plus Méton était honoré, plus on trouva le fait bizarre, et de toutes parts on lui criait de danser au son de la flûte. « C'est bien, Tarentins, réphqua-t-il, amusons-nous maintenant, dansons ; quand Pyrrhos sera venu cela ne nous sera plus possible. » Rien n'y fit ; on ne voulut pas écouter les conseils de ceux qui disaient qu'il valait mieux traiter avec Rome, quand on le pouvait encore honorablement, que se donner un tyran étranger. Force fut de céder à l'entrainement populaire, imposé par un vote de majorité. Une ambassade partit pour aller trouver Pyrrhos, en lui promettant que toute l'Italie méridionale, se levant à son approche, placerait sous ses ordres une armée de 350,000 fantassins et de 20,000 chevaux. Malgré les avertissements du Thessalien Cinéas, son ami et son ministre, qui réduisait ces promesses imprudentes à leur juste valeur et faisait ressortir tous les dangers de l'entreprise, le monarque Éacide accepta avec empressement des propositions qui lui semblaient offrir un champ sans limite à son inquiète ambition.
Pendant l'absence des députés envoyés en Épire, le consul L.iEmiliusBarbula avait débouché avec son armée sur le territoire deTarente, en ravageait le territoire et en forçait les mihces à se tenir étroitement enfermées dans les remparts. 11 renvoyait, d'ailleurs, sans rançon les principaux des prisonniers qu'il faisait, saisissait chaque occasion d'étaler des sentiments de modération et de générosité , enfin s'arrangeait pour nouer des relations avec les chefs du parti aristocratique, sur lequel Rome, comme antérieurement Sparte, avait pour principe de chercher un point d'appui dans les cités grecques, trouvant les aristocrates moins chatouilleux sur les questions d'indépendance nationale que les démocrates. Le sacrifice des personnes de quelques orateurs
populaires, leurs adversaires politiques, suffirait, leur faisait-il dire, à désarmer la colère du Sénat, et Tarente obtiendrait la paix à peu de frais. Ces suggestions trouvèrent des oreilles favorables; une portion du peuple, effrayée de ne pas voir arriver les secours d'Épire aussi vite qu'on avait espéré d'abord, y inclina bientôt. Quand vint le moment de renouveler les magistrats annuels, Agis, le chef du parti favorable aux Romains, fut élu stratège. On allait traiter, quand l'ambassade revint d'Épire apportant le traité conclu avec Pyrrhas et accompagnée de Ginéas. Ce fut le signal d'une révolution populaire, qui annula l'élection d'Agis et lui substitua un stratège de la faction démocratique, partisan de la guerre à outrance.
Ceci se passait dans l'automne de 281 av. J. G. Quelques jours après, un des généraux du roi d'Épire, Milon, débarquait à Tarente avec une avant-garde de 3,000 hommes et prenait son logement dans l'Acropole. A la nouvelle de ces faits, le consul L. iEmilius jugea prudent de se replier sur la Lucanie pour y prendre ses quartiers d'hiver et voir venir les événements. Il s'en alla chargé de butin, mais suivi de près par Milon, avec ses Épirotes et les milices tarentines. La route que le général romain avait prise offrait un défilé resserré entre la mer et des montagnes de très difficile accès, et ses adversaires comptaient bien l'y écraser. La flotte de Tarente était venue s'embosser tout auprès du rivage^ garnie de batistes et de catapultes mises en batterie sur le pont des trirèmes, de manière à couvrir de projectiles la longue colonne qui défilerait à portée de ses coups, tandis que Milon devait l'assaillir en queue. A tout le moins on comptait que l'armée romaine serait obligée de se jeter en désordre dans les montagnes, en abandonnant ses bagages et son butin. Mais quand elle se présenta sous leurs yeux, les capitaines des vaisseaux tarentins s'aperçurent avec effroi que L.^milius avait entremêlé à ses troupes les nombreux citoyens emmenés des campagnes
de la ville, comme prisonniers ou comme olaij;es, de tcUo façon qu'il n'y avait moyen de lancer des projectiles sur aucune des divisions romaines sans faire un carnage de Tarentins désarmés. Dans ces conditions, les triêrarques n'osèrent faire jouer leurs machines, et grâce au stratagème de son chef, l'armée romaine parvint à se tirer de ce mauvais pas. Ceci n'a pu se passer qu'entre les localités actuelles de Rocca Impériale et Trebisacce, et conséquemment nous apprenons par là que le consul de 281, en vertu de raisons stratégiques que nous ne connaissons pas, avait pris sa ligne de retraite par Iléraclée ( Policoro ), Cossa ( Cassano ), Muranum (Murano ) et le col du Gampo Tenese. 11 ne s'arrêta que de l'autre côté des montagnes, et là son commandement lui fut prorogé avec le titre de proconsul. C'est seulement au mois de quintilis ou juillet de Fan 280 qu'il rentra à Rome, pour recevoir les honneurs du triomphe sur les Salentins, à cause du ravage des campagnes de Tarente, et sur les Samnites, qu'il tenait en respect pendantque P. Lsevinus sefaisaitbattre à Iléraclée par Pyrrhos. Au commencement de cette année 280, le roi d'Épire avait pris la mer en personne et avait opéré sa descente en Italie. La saison avait rendu sa traversée très pénible; la tempête lui avait causé des pertes considérables d'hommes et de matériel. Pourtant il amenait encore à Tarente une armée nombreuse pour les habitudes de l'époque, mais composée d'éléments très mêlés et d'inégale valeur. On y voyait à la fois ses propres phalanges d'Épirotes, avec des fantassins de Macédoine et des cavahers de Thessalie, que le roi macédonien Ptolémée Céraunos lui avait cédés par un traité ; puis des bandes de mercenaires Etoliens, Acarnaniens et Athamanes. L'armée comptait en tout 20,000 phalangites, 2,000 archers, 500 frondeurs, 3,000 hommes de cavalerie et 20 éléphants. En mettant de côté cette dernière force, c'est avec le même nombre de soldats, à peu de chose près, qu'un demi-siècle auparavant Alexandre avait franchi
rilellespont et détruit Tempire des Perses. Tarente devint la place d'armes et la base d'opérations du roi d'Épire.
Je ne raconterai pas la guerre de Pyrrhos ; elle est trop connue et le récit s'en trouve dans toutes les histoires romaines. Si je me suis appesanti sur les annales de Tarente aux temps antérieurs, c'est qu'elles ne se trouvent racontées d'une manière complète et suivie dans aucun ouvrage écrit en français. Ici, au contraire, nous nous trouvons en présence d'événements que savent par cœur tous ceux qui ont fait leurs études classiques. D'ailleurs, en continuant notre voyage dans la Grande-Grèce, nous rencontrerons sur la route les lieux qni ont vu s'accomplir plusieurs des principaux épisodes de cette guerre. Remarquons seulement qu'ici encore les récits habituels de l'histoire se montrent proi'ondément injustes pour les vaincus. On s'est plu à travestir la conduite des Tarentins, les Romains pour les déshonorer après leur avoir enlevé leur liberté, Pyrrhos pour rejeter sur ses alliés la responsabilité de ses propres fautes. Dans la r-éalité, cette conduite fut parfaitement honorable.
A peine ayant fait entrer ses troupes dans Tarente, le roi d'Épire s'était mis à y agir en souverain. Il avait commencé par confisquer la liberté de ceux qu'il était censé venir défendre. Sous prétexte d'organiser les citoyens, il avait supprimé l'autorité de leurs magistrats civils, auxquels il avait substitué ses propres officiers. Sous prétexte de régénérer les Tarentins en les arrachant à leur mollesse, il avait fermé le théâtre, supprimant ainsi les assemblées populaires en même temps que les spectacles. Au lieu de se borner à réformer le luxe des banquets publics, il avait interdit les syssities, cette institution fondamentale de toutes les répubhques doriennes, parce qu'elles fournissaient aux citoyens une occasion quotidienne de se concerter et d'échanger leurs idées sur les affaires publiques. En même temps il n'osait pas tenir en bride l'insolence et
la brutalité de ses mercenaires logés chez l'habitant, de peur d'ébranler une fidélité dont il ne se sentait pas assuré. Semblable conduite devait naturellement éveiller une vive Opposition. Les mécontents traqués furent contraints de s'exiler pour échapper à la tyrannie, et le parti de la paix avec les Romains reprit dans l'ombre de nouvelles forces, à la faveur de l'irritation populaire.
Qu'en disent les historiens? Sous quelle couleur ont-ils pris, depuis l'antiquité, l'habitude de représenter ces faits si naturels ? Ils racontent que les Tarentii.s comptaient que Pyrrhos se battrait pour eux et sans eux, et qu'ils furent déçus dans leurs espérances. La meilleure réponse à une accusation aussi injurieuse, qui se perpétue de siècle en siècle, est dans la manière dont ils :se battirent. S'ils ne figurèrent pas à la bataille d'Héraclée, où Pyrrhos n'avait voulu employer que sesÉpirotes et ses mercenaires, à celle d'Ausculum, ce fut la phalange tarentine, distinguée au milieu du champ de bataille par ses boucliers blancs, qui remporta le prix de la valeur après les Macédoniens, étonnant les deux armées par sa solidité. Et quand Pyrrhos quitta brusquement l'Italie pour aller chercher fortune en Sicile, ce furent les milices de Tarente qui soutinrent le principal poids de la continuation de la lutte dans le pays des Samnites; caries garnisons épirotes laissées à Tarente et à Locres, sous le commandement de Milon et d'Alexandre, fils du roi, se bornaient à tenir ces villes sans en sortir, sauf une seule fois pour couvrir Crotone. Bientôt dégoûté des affaires siciliennes, où il avait pourtant remporté de brillants succès, Pyrrhos revint en Italie se faire battre à Bénéventpar Curius Dentatus. Le roi d'Épire rentra à Tarente, n'ayant plus avec lui que 8,000 hommes de l'armée de 80,000 qu'il avait fait écraser par les Romains. Après avoir leurré les Tarentins de belles promesses, il partit de nuit pour retourner en Épire, où son inconstance lui fit bientôt chercher de nouvelles aventures dans la Macédoine et le
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Péloponnèse, tandis que Rome achevait d'abattre ses alliés d'Italie, dont il ne se souciait plus.
Il les laissait, en effet, épuisés dliommes et d'argent par plusieurs années d'une guerre qui n'avait produit aucun résultat, au lendemain d'un désastre inouï, qu'il avait amené lui-même par un mauvais emploi de ses éléphants. En une campagne, Papirius Cursor et Spurius Carvilius achevèrent d'anéantir ce qui résistait encore dans le Sannium et soumirent les Lucaniens. En 272, dix ans après l'occupa'iion de Thurioi par les Romains, les légions, conduites par Papirius, vinrentcamper devant les murs deTarente. La ville était résolue à se défendre à outrance. Ses murailles étaient solides; elle y avait donné asile aux débris des troupes confédérées; la mer libre assurait un ravitaillement indéfini. Tarente pouvait donc nourrir l'espoir d'un retour de fortune en soutenant un siège prolongé, et une armée de secours se formait en Messapie. Mais les intrigues se croisaient dans tous les sens autour de la malheureuse cité, paralysaient la résistance et devaient forcément entrainer sa chute. D'une part, ceux que Pyrrhos avait exilés étaient rentrés en armes sur le territoire tarentin, en prenant le nom de Philoromains, s'étaient saisis d'un châteaufort de la campagne et de là entretenaient des correspondances en ville. D'un autre côté, une flotte carthaginoise était venue mouiller dans le port extérieur. Elle affirmait aux Romains qu'elle venait leur prêter le concours stipulé parle traité entre Rome et Carthage, conclu en 279, en établissant un blocus maritime devant la ville; mais en même temps l'amiral qui la commandait engageait les habitants à se donner à lui, en invoquant la protection et la suzeraineté des Kenânéens occidentaux. Enfin Pyrrhos, en partant, avait laissé Milon occupant la citadelle avec un corps d'Épirotes. Ce fut sa trahison qui trancha cette situation prodigieusement embrouillée. Il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son roi, qui avait péri dans une misérable échauf-
fourée de rue à Argos. Se sentant ainsi livré à lui-même, il ne se préoccupa que de ses intérêts personnels, en véritable condottiere. Gagné par Tor du consul, une nuit il introduisit les Romains dans la forteresse, qu'il leur livra avec l'arsenal , tandis que lui-même s'embarquait avec ses soldats pour TÉpire. Tarante vaincue n'avait plus qu'à se soumettre. Rome lui laissa ses lois avec une liberté nominale, sous le titre de cité fédérée. Mais elle dut payer une énorme contribution de guerre , livrer ses armes et ses vaisseaux, raser elle-même ses remparts et recevoir une légion en garnison permanente dans son acropole.
« Tarente vaincue, que ne pouvait-on pas oser? » Cette ])hrase des historiens latins est pour l'indépendance tarentine la plus belle oraison funèbre ; elle la lave de toutes les accusations de faiblesse et montre ce que c'était dans l'opinion romaine que d'avoir abattu une telle rivale. L'abondance du butin fait à Tarente fut telle que le cours des métaux précieux changea brusquement à Rome. C'est à la suite de cet événement que le Sénat se décida à faire pour la première fois frapper une monnaie d'argent, chose à laquelle il s'était jusqu'alors refusé. Une limitation des droits de souveraineté intérieure, qu'avaient jusqu'alors gardé les cités fédérées, fut la première conséquence d'une semblable décision, qui impliquait toute une révolution politique et économique. En adoptant le monnayage de l'argent, Rome se le réserva pour toute l'Italie comme un privilège exclusif, et interdit à ses soi-disant confédérés la fabrication des espèces de ce métal, qu'ils avaient jusqu'alors émises librement. Les villes revêtues de ce titre n'eurent plus la faculté de faire que de la petite monnaie d'appoint en cuivre. Tarente dut donc renoncer à la frappe de ces beaux nomes ou didrachmes d'argent, de si excellente qualité, qui chaque année sortaient en grande quantité de sonhôteldes monnaies, et auxquels le commerce ac-
cordait un cours de faveur sur tous les marchés de l'Italie et des côtes de l'Adriatique.
Léonidas de Tarente, un des plus charmants poètes de l'Anthologie, émigré en Grèce à la suite des événements que je viens de raconter, faisait écrire sur son tombeau : « Je gis bien loin de la terre italienne et de Tarente, ma patrie, et cela m'est plus dur que la mort. » Parmi les captifs emmenés de la ville se trouvait un enfant avec sa mère. Il grandit dans l'esclavage, adopta l'usage de la langue latine, en gardant le génie naturel de la race grecque. Quand il eut l'âge d'homme, son maitre l'affranchit, en voyant ses rares facultés. Ce fut Livius Andronicus, qui dota Rome de la poésie dramatique, jusqu'ici inconnue à sa rudesse dédaigneuse des arts. Peu après, le créateur de l'épopée latine, Ennius, naquit sur l'ancien territoire tarentin, à Rudise dans la Messapie, aujourd'hui Rugge, près de Lecce. Les vaincus civilisaient leurs vainqueurs.
En se soumettant à Rome, Tarente avait été rangée dans la classe des fédérés maritimes, qui étaient dispensés de contribuer au recrutement des légions, mais devaient fournir à larépubhque suzeraine des vaisseaux et des matelots. Mais on l'avait dépouillée de sa belle flotte, et il résulte d'un passage de Polybe qu'on ne lui avait permis de reconstruire, pour les tenir à la disposition de Rome, que des bâtiments de guerre d'un très faible échantillon. La première Guerre Punique, qui survint bientôt après , apporta quelque soulagement dans sa condition. Obhgée d'improviser de grandes flottes pour tenir tète aux Carthaginois sur mer, la cité reine eut besoin des habiles marins des villes de la Grande-Grèce. Elle invita donc Tarente à armer
de nouveau des trirèmes et des quinquérèmes, et les galères tarentines combattirent avec honneur dans plusieurs circonstances de ce o-enre. La lutte contre Carthage avait été acceptée comme nationale par tous les Grecs de l'Italie, et les Tarentins n'avaient pas oublié qu'au moment le plus critique de la guerre de Pyrrlios, les Phéniciens d'Afrique, toujours prêts à la destruction des cités maritimes des Hellènes, avaient fait contre eux un traité d'alliance offensive et défensive avec Rome, ni qu'une flotte carthaginoise avait joué un rôle plus que louche dans les derniers moments d'agonie de leur indépendance.
Il en fut autrement dans la deuxième Guerre Punique. Les intérêts commerciaux de la ville avaient reçu un coup des plus sensibles par le développement que les Romains s'étudiaient à donner au port de Brundisium, terme de la Voie Appienne, depuis qu'une colonie de droit latin y avait été établie en 244, avant même que la première guerre contre Carthage ne fût terminée. D'ailleurs, une fois que Rome n'avait plus eu besoin des services des Tarentins, elle avait recommencé à les traiter durement et surtout avec insolence, et ceux-ci dévoraient les affronts en silence, frémissant au souvenir de leur liberté perdue. Après la bataille de Cannes, il se trouva beaucoup de Tarentins parmi les prisonniers de l'armée romaine. Hannibal les mit tous en hberté et les renvoya chez eux comblés de dons, en les chargeant de dire qu'il rendrait l'indépendance à Tarente si elle voulait se déclarer pour lui. L'année suivante, après avoir échoué dans ses tentatives pour prendre par surprise Néapolis et Cumes, Hannibal, qui avait absolument besoin d'un""port pour communiquer avec Carthage et en recevoir des secours, se présenta devant Tarente, dont les remparts avaient été relevés pendant la première guerre punique. Il campa plusieurs jours au Galèse, espérant que la ville lui ouvrirait ses portes. Mais l'alliance avec les Carthaginois était pour des Grecs quelque chose de tellement contre
nature, que les Tarentins ne purent encore s'y résoudre. Il fallut pour les jeter dans les bras d'Hannibal un acte d'odieuse cruauté des Romains.
Ceux-ci, depuis le commencement de la guerre, s'étaient fait donner des otages qui leur répondissent de la fidélité des villes grecques ; on les gardait à Rome dans l'Atrium Libertatis. Dans le nombre étaient treize jeunes gens des premières familles de Tarente. Ceux-ci, en 212, à l'instigation d'un de leur compatriote, nommé Philéas, parvinrent un jour à s'évader ; mais on les reprit à Tarracina, on les ramena à Rome, et après les avoir battus de verges sur le Comitium on les précipita de la Roche Tarpéienne. Ce fut un cri d'horreur chez les Tarentins quand ils apprirent cette féroce exécution. Résolus à en tirer vengeance, ils appelèrent, à Tinsu des Romains, le grand capitaine carthaginois. A un jour convenu, quand ïlannibal eut rétabli son camp sur le Galèse. les gens de Tarente se jetèrent sur la garde romaine des portes et introduisirent dans la ville les troupes de Carthage. Tout ce que l'on put rencontrer de Romains dans la cité fut mis à mort. Mais le préteur M. Livius eut le temps de se jeter dans la citadelle avec la plus grande partie des soldats légionnaires.
L'occupation de Tarente relevait la situation d'IIannibal au moment où elle paraissait désespérée. Thurioi et Métaponte suivirent immédiatement l'exemple de leur grande voisine et se déclarèrent aussi pour les Carthaginois. C'était un renouvellement de la guerre, qui menaçait de s'éterniser quand on avait pu croire qu'elle allait finir. Hannibal, du reste, tint fidèlement sa parole aux Tarentins et leur rendit tous les droits de la plus complète autonomie. Pour marquer la reprise de son indépendance, la ville se hâta de frapper de la monnaie d'argent et même d'or, comme elle l'avait fait à une époque antérieure. C'était là, dans les idées du droit public des anciens, la plus haute affirmation d'une souveraineté pleinement indépendante ; Rome inter-
disait à tous ses alliés la fabrication des espèces d'or, même hors de l'Italie, et voyait dans l'exercice de ce droit le défi le plus ouvert à sa suprématie. Que le monnayage d'or de Tarente ait recommencé momentanément lors de l'occupation de la ville par les Carthaginois, c'est ce qu'étabht un fait curieux des antiquités de notre pays, qui a été constaté dernièrement par un numismatiste aussi savant que modeste, M. Ernest Muret. Un des peuples du nordouest de la Gaule, les Ambiani, c'est-à-dire les gens d'Amiens, se mit, dans les. environs de l'an 200 avant notre ère, à frapper des espèces d'or, et il le fit en copiant, très exactement au début, des monnaies de Tarente de même métal. Comment les statères tarentins ont-ils pu parvenir jusque sur les bords de la Somme vers ce moment, et cela en quantité assez abondante pour y servir de prototype à la fabrication monétaire indigène ? C'est ce qui ne peut absolument s'expliquer que par le retour dans ses foyers d'une troupe de ces mercenaires gaulois, qui formaient une grande partie de l'armée d'IIannibal, troupe qui aura reçu le payement de ses services à Tarente, en monnaies nouvellement frappées de la ville. On sait que les mercenaires de l'antiquité stipulaient toujours le payement de leur solde en espèces d'or. Et l'abondance des recrues fournies par la Gaule à l'armée carthaginoise, dans la seconde Guerre Punique, a exercé à ce moment une action considérable sur le monnayage gaulois. Ainsi, c'est alors que les Arvernes se mirent à copier l'or de Carthage, au lieu des statères de Phihppe de Macédoine, qu'ils avaient imités jusque-là.
Cependant la citadelle de Tarente n'avait pas suivi le sort de la ville. Elle était tellement forte qu'il eût fallu un siège long et difficile pour s'en emparer. Ilannibal ne voulut pas y immobihser son armée, lise contenta delà masquer et de la bloquer, espérant l'amener à composition quand elle se verrait dans l'impossibilité de recevoir aucun secours. A cet effet, il fit construire, malgré les sorties con-
tinuelles par lesquelles M. Livius cherchait à troubler les travailleurs, une puissante hgne de fortifications qui couvraient la ville contre la forteresse; et c'est alors que, voulant utihser les vaisseaux des Tarentins que la garnison romaine de l'acropole empêchait de sortir du port intérieur, il eut l'idée hardie de les faire transporter dans le grand golfe, en passant par-dessus l'isthme peu élevé qui rehait la roche de la citadelle au continent. L'opération réussit, et la flotte tarentine, désormais mouillée dans le port extérieur, prit part au blocus de la forteresse, en même temps qu'elle détachait des navires pour le service des convois de l'armée punique. Si le sénat de Carthage avait voulu, il pouvait faire passer hbrement àllannibal tous les renforts dont il avait besoin et le mettre en mesure de menacer de nouveau Rome elle-même. Mais rien ne fut fait ; la faction ennemie des Barcides continua à faire passer ses haines avant les intérêts nationaux les plus urgents.
Les choses restèrent en cet état à Tarente pendant près de trois ans. La ville était le point principal de ravitaillement d'Hannibal, et, pendant ce temps, M. Livius se maintenait dans l'acropole. Une espèce de trêve tacite avait fini par s'établir sur ce point entre les belligérants; elle n'était interrompue que lorsqu'une flotte romaine se présentait dans le golfe pour tenter d'introduire un convoi de vivres dans la citadelle. Une fois, P. Aquihus et M. Ogulnius, saisissant habilement le moment propice, parvinrent à déjouer la surveillance des Tarentins et à faire entrer par mer un renfort de mille hommes avec des approvisionnements abondants. Une autre fois, l'amiral de Tarente, Damocrate, détruisit la flotte commandée par Décius Quinctius, qui périt dans le combat. Enfin, en 209, après que la reprise de Gapoue eut définitivement rejeté Ilannibal et les Carthaginois loin de Rome, le vieux Fabius entreprit, pour couronner sa glorieuse carrière, de recouvrer Tatente.
Le fameux temporisateur, dont la prudence calculée avait
sauvé la République au moment de son suprême danger, se montra dans cette occasion aussi rapide de mouvements que son adversaire, aussi audacieux qu'un jeune homme. Il fallait d'abord éloigner de la ville le général carthaginois. Le corps d'armée stationné à Rhêgion reçut Tordre de l'attirer de son côté en ravageant le Bruttium. A peine Ilannibal était-il parti pour courir au secours de ses alliés, Fa. bius débarquait au sud de Saturium, emportait Manduria où il faisait quatre mille prisonniers, et se présentait devant Tarente, endormie dans une confiance trompeuse et presque dégarnie de troupes. Des intelligences avaient été pratiquées à l'avance avec un corps de Bruttiens qui faisait partie de la garnison. Ceux-ci se firent confier la garde d'une des portes extérieures du côté du continent, et, de nuit, l'ouvrirent à Fabius, pendant que Damocrate, avec les troupes tarentines, se portait vers la citadelle pour repousser une grande sortie de M. Livius. Les Romains étaient déjà dans la place avec des forces immensément supérieures, quand on s'aperçut de la trahison. Un combat de rues s'engagea, dans lequel une grande partie de la ville fut incendiée, et où les trois capitaines des Tarentins, Nicon, Damocrate et Philémène, périrent vaillamment, les armes à la main, avec le Carthaginois Carthalon. Les citoyens de Tarente se défendaient avec l'énergie du désespoir, et il fallut emporter quartier à quartier, maison à maison. Dans cette suprême bataille, où Tarente se montra à la hauteur de Sagonte, le carnage fut horrible de part et d'autre, car on se battait sans merci. Enfin, quand les derniers défenseurs armés de la liberté tarentine eurent succombé, Fabius, implacable, hvra la malheureuse cité à la fureur de sa soldatesque. Rien n'échappa au sac et aux outrages ; les vierges sacrées du temple d'Athênê, électrisées par l'exemple de la vaillante Lysée, se précipitèrent du sommet de l'édifice, préférant la mort au déshonneur. La part du butin mise en réserve pour le trésor public monta à 3,000 talents
d'argent, en poids près de 14 millions de notre monnaie, et comme valeur réelle au moins cinq ou six fois davantage. Pendant ce temps, Hannibal, averti devant Caulonia du débarquement de Fabius, faisait force de marche pour secourir Tarente. 11 n'en était plus qu'à quarante stades ou dix kilomètres environ, quand il apprit par des fugitifs échappés au désastre que la ville avait été prise dans la nuit. Rien n'était plus à tenter de ce côté, et il se replia sur Métaponte.
Après le pillage vinrent les châtiments réguliers. Tarente fut traitée presque aussi cruellement que Capoue. Tous ceux de ses sénateurs qui n'avaient pas trouvé la mort dans le combat, et que leurs opinions désignaient à la haine des Romains, furent battus de verges et décapités. On vendit comme esclaves trente mille citoyens ; plusieurs milliers d'autres furent envoyés en exil après avoir eu leurs biens confiqués, ou transportés en Étrurie. On rasa les fortifications de la ville, dont une grande partie demeura déserte et en ruines. Les plus importantes statues des temples furent emportées à Rome, entre autres l'Hercule de Lysippe, et la Victoire, d'un auteur inconnu, dont César devait faire ensuite le plus bel ornement de la Guria Julia. Les objets des trésors de ces temples eurent aussi le même sort, avec les tableaux de prix qui y étaient dédiés. Cependant, on dut laisser en place, faute de moyens suffisants de transport, le Zeus colossal de Lysippe, haut de quarante coudées. En outre, Fabius, par un sentiment de superstition, ordonna à ses soldats de ne toucher à aucune des images sculpturales qui représentaient les Olympiens dans une attitude menaçante : « Laissons aux Tarentins, dit-il, les dieux irrités. »
Tarente était, à la suite de ces exécutions et du massacre qui les avait précédées, réduite au tiers de son ancienne population. Il n'y avait plus à craindre qu'elle se relevât. La rentrée des bannis du parti romain y fit succéder une terreur à une autre, les vengeances personnelles aux condamnations militaires. Enfin, après plusieurs mois de suspension de toutes les lois, Fabius jugea que l'expiation était suffisante pour le crime de s'être révolté contre Home. Sur sa proposition, le Sénat romain rendit à Tarente les conditions de cité fédérée, mais en y fixant la résidence d'un préteur, qui tenait la citadelle avec une forte garnison. Et pour surcroit de précaution, l'on s'arrangea pendant de longues années pour tenir loin de la ville tous les jeunes gens en état de porter les armes, sous prétexte de service militaire comme auxifiaires. En outre, tout droit monétaire était enlevé à Tarente, même celui de frapper du cuivre pour la circulation locale.
En 123 avant Jésus-Christ, parmiles colonies de citoj'cns décrétées sur la rogation de Caïus Gracchus, une fut envoyée à Tarente sous le nom de Colonia Neptunia. Elle ne se confondit pas avec la ville grecque, qui garda sa position de fédérée, et elle parait avoir occupé un quartier à part et fortifié, contigu au port ; car elle était rangée dans la classe des colonies maritimes. Tarente ne semble avoir pris aucune part à la Guerre Sociale, où la plupart des autres villes de l'Italie méridionale se laissèrent entraîner, et où Iléraclée, sa voisine, eut beaucoup à souffrir. En 90, ses habitants reçurent en masse, par suite de la loi Julia, le droit de cité romaine, et elle fut constituée en municipe. Elle n'en conserva pas moins ses mœurs et sa langue, et,
au temps d'Auguste, Strabon remarquait encore qu'elle, Néapolis et Rhègion étaient les trois seules villes de l'Italie qui fussent restées purement grecques.
Lors de la Guerre Servile, Tarente tint à distance les hordes de Sparlacus et échappa au sort de sa voisine Métaponte. Comme toutes les^villesqui avaient eu beaucoup à souffrir de l'oppression de la nobiUtas et du gouverfiement sénatorial, elle embrassa avec ardeur la parti de César contre Pompée, et le dictateur l'en récompensa en augmentant l'importance de la station navale dont elle était le siège. En 36, elle vit dans ses murs la dernière entrevue d'Octave et de Marc-Antoine, avant que le premier n'entrât en campagne contre Sextus Pompée, et le second contre les Parthes, leur réconciliation momentanée, ménagée parles soins d'Octavie, et le renouvellement du triumvirat pour cinq ans.
Sous l'Empire, Tarente n'a pas d'histoire. Néron y envoya une colonie de vétérans. Mais elle se dispersa presqueaussilôtjCeuxquienfaisaientpartieayantpréféré vendre les terres qu'onleuravait attribuées, plutôt que de se donner la peine de les cultiver. Tout ce que nous avons à constater, c'est que si Tarente était encore une ville grecque au temps d'Auguste, elle se latinisarapidement pendant l'ère impériale. Toute l'épigraphie de la ville est alors purement latine. Cette épigraphie, d'ailleurs, est jusqu'ici fort pauvre, si on la débarrasse des monuments forgés à plaisir; car l'industrie coupable des faussaires modernes s'est ici donné carrière avec un singulier développement. Tarente n'a donné jusqu'ici à la science qu'une seule inscription intéressante pour l'histoire. C'est un piédestal honorifique érigé à L. Junius Moderalus Columella, le célèbre écrivain agronome. 11 fournit quelques indications pour la biographie de ce personnage du F' siècle de l'ère chrétienne, que l'on ne connaît que par ses écrits. Sa naissance espagnole, soupçonnée des critiques, y est confirmée par ce fait qu'on
le donne comme appartenant à la tribu Galeria, celle dans laquelle étaient inscrits les citoyens des villes d'Espagne. Nous y voyons aussi que ce fut à titre de tribun de la VP légion Ferrata, qui tenait alors garnison dans cette province, qu'il fit le séjour en Syrie auquel se rapportent plusieurs passage de ses livres. La localité peu éloignée de Ginosa, qui dé])endait du territoire tarentin, a vu sortir, en revanche, de son sol un document assez intéressant pour la connaissance de la vie municipale sous le Bas-Empire, C'est une tablette de bronze qui se conserve au Musée National deNaples, et quiportel'extraitdeladélibérationpar laquelle, en 395 après J. -G., la municipalité du bourg de Genusia, sur la proposition de ses deux questeurs, adopta pour patron un personnage du nom de Flavius Successus Hornatus ( sic ). « Cette tablette, y est-il dit, lui sera présentée par les principaux notables et dédiée auprès des Pénates de sa maison. »
Lors des invasions barbares, Tarente suivit les fortunes du reste de l'Italie, et passa comme toute la Péninsule, après la déposition du dernier Empereur d'Occident, aux mains d'Odoacre, puis de Théodoric. Lorsque Bélisaire vint en Italie par l'ordre de Justinien, elle fut une des premières villes qui lui ouvrirent leurs portes. Elle était en pleine décadence et presque dépeuplée. Bélisaire chargea Jean, son lieutenant, de la fortifier et d'y établir de nouveaux colons. Mais Totila, quand il reprit l'offensive dans le midi de l'Italie, l'enleva par surprise, avant même le rappel de Bélisaire, et en fit sa principale place de sûreté. C'est là qu'il déposa son trésor et ses insignes royaux. Après la défaite de Totila par Narsès, Ragnaris, gouverneur goth delà ville, la vendit à prix d'argent aux Byzantins. Et à dater de ce moment, pendant plusieurs siècles, elle appartint à l'empire d'Orient, comme toute l'extrémité méridionale de l'Italie.
Lorsque, sous Justin II, l'exarque Flavius Longinus orga-
nisa le gourvernement de l'Italie byzantine, Tarente devint, comme Naples, Sorrente, Amalfi, Gaëte, le siège d'un duc relevant directement de l'exarchat deRavenne. Cette ville ne fut pas touchée dans l'expédition que bientôt après Autharis, roi des Lombards, poussa dans les provinces les plus méridionales, à la suite de la prise de Bénévent, et qui le conduisit jusqu'à Reggio. C'est à Tarente que débarqua, en 663, l'empereur Constant II, lors de son imprudente et malheureuse expédition contre les Lombards. Lorsqu'après avoir échoué devant Bénévent il se retira par Rome et Naples, Romuald, duc de Bénévent, fils du roi Grimoald, s'attacha à sa poursuite, et le battit une dernière fois auprès de Reggio, d'où l'empereur passa en Sicile et se fixa à Syracuse, n'osant pas retourner à Gonstantinople. Romuald se retourna alors contre la terre d'Otrante et la Fouille, prit sans grande résistance Tarente, Otranteet Bari, et les mit à sac. L'église de Saint-Pierre, à Bénévent, fut bâtie avec le butin de cette expédition. Mais la Fouille seule resta annexée au duché lombard de Bénévent ; le pays de Tarente et la Calabre, après le passage de l'armée d'invasion, retournèrent à l'obéissance des empereurs. Lorsqu'Astolphe, en 752, prit Ravenne et détruisit Texarchat, la Calabre adjointe au Thème militaire de Sicile, gouverné parle stratigos résidant à Syracuse ; et il est probable qu'à ce moment Tarente, et les quelques places fortes qui restaient au César d'Orient dans la péninsule japygienne, se virent également rattachées à^la même autorité.
Le VIll® siècle tout entier fut, d'ailleurs, une époque de paix complète et de grande prospérité'pour les provinces italiennes qui demeuraient comprises dans l'empire byzantin. On y parle seulement du poids de l'impôt de capitation, de la rigueur avec laquelle on le percevait et des agitations religieuses soulevées parla question du culte des images. Tout cela est bien peu de chose et n'empêche pas le contraste qui régnait alors entre l'état paisible des pos-
sessions byzantines et celui du reste derilalie. Le IX^et le X® siècle, au contraire, devinrent pour ces contrées un temps d'horribles souffrances et de dévastations, dont le littoral de la mer Ionienne ne s'est jamais relevé, par suite des incessantes incursions des Sarrazins.
C'est en 813 que les premiers corsaires musulmans, partis dos ports de l'Afrique, firent leur apparition sur les côtes de l'Italie méridionale. La date a été très heureusement déterminée par M. Amari. Mais le danger devint surtout formidable et permanent lorsqu'Euphêmios, gouverneur de la Sicile, eut appelé pour le soutenir dans sa révolte contre l'empereur leslroupes des Aghlabites de Kairoân, qui débarquèrent en Sil à Mazara et en 831, par la prise de Palerme, devinrent définitivement maîtres de toute la moitié occidentale de l'île, qu'ils devaient en moins d'un siècle conquérir intégralement par les soumissions successives d'Enna, en 8o8, de Syracuse en 870 et de Taormine en 900.
Jusqu'en 838, les ravages des musulmans sur le littoral itahen se bornèrent à des courses rapides et isolées de piraterie. Cette année eut lieu la première entreprise sérieuse. A l'instigation des Napolitains, qui entretenaient avec eux des relations d'amitié, les Arabes de Sicile s'emparèrent à l'improviste de Brîndisi, que détenait Sicard, duc lombard de Bénévent, le battirent lui-même à plate couture dans le voisinage et se retirèrent après avoir incendié la ville. L'année suivante ils revinrent, cette fois d'eux-mêmes, profitant des discordes intestines soulevées parmi les Lombards par la succession de Sicard et de la sécession de Gapoue et de Salerne, qui venaient de se séparer de la principauté de Bénévent. L'amiral de Sicile, dont les chroniqueurs chrétiens transforment le titi'e de sâhebel-îstoûl, « maître de la flotte », en un nom propre Saba, s'empara de Tarente, d'où il pouvait commander le débouché de l'Adriatique. Deux ans après, en 840, le patrice Théo-
dose, amiral de l'empereur Théophile, se présenta devant la ville avec une nombreuse flotte grecque et perdit dans le golfe une grande bataille navale contre la flotte musulmane. Les soixante galères vénitiennes, que le doge Pierre Tradonico avait envoyées sur l'appel de son suzerain l'empereur de Constantinople, y périrent avec leurs équipages. Aussi, profitant de ce succès, les vaisseaux arabes allèrentils porter le ravage dans les eaux de l'Adriatique, jusqu'aux embouchures du Pô. En 842, ce fut au tour des musulmans de Crète, encore plus intrépides corsaires que ceux de Sicile, de faire pendant toute une année de Tarente le quartier général d'une de leurs bandes, commandée par un cartain Abou-l-Fâr ou Abou-1-Fares, dont les chroniqueurs font Apolofar. Mais ils quittèrent bientôt la ville pour passer au service de Siconulfe, prince de Salerne, tandis que Radelgis, prince de Bénévent, appelait les musulmans de Sicile à titre d'auxiliaires à Bari, où ils s'établirent en maîtres et se maintinrent jusqu'en 870.
Louis II, roi d'Italie, ayant été appelé pour pacifier les affaires du midi deritahe, vint en 851 à Bénévent avec Gui, duc de Spolète, et établit un accord entre Siconulfa et Radelgis. Ce dernier livra à Louis les auxihaires arabes sur lesquels il s'était jusqu'alors appuyé, et qui avaient fini par devenir la terreur de la contrée; et quand on les eut désarmés, on les massacra en trahison. A cette nouvelle, Abbâs-ibn-Fadhl, émir de Sicile, jura de faire peser une terrible vengeance sur les chrétiens d'Italie. Ayant rassemblé un formidable armement, il s'empara de Tarente en 8o2 et renforça puissamment la colonie musulmane de Bari, qui devint le chef-lieu des possessions sarrazines en terre ferme. Son chef, Mofareg-ibn-Sàlem, était un capitaine aussi vaillant et aussi féroce que rusé. En quelques années il sut, aux dépens des Byzantins et des Lombards, se tailler une vaste principauté, qui comprenait vingt-quatre villes fortes, dont Tarente, c'est-à-dire la presque totalité de la
Fouille, toute la Terre d'Otrante et une partie de la Calabre. Alors, exalté d'orgueil, il prit le titre de Sultan, rompit avec les Aglilabites d'Afrique et de Sicile, et déclara ne plus vouloir obéir qu'au Khalife Abbasside de Bagdad, ce qui équivalait à une déclaration de pleine indépendance.
Ce fut là ce qui le perdit, car ni le Khalife d'Afrique, ni l'émir de Sicile ne voulurent plus lui donner de secours quand éclata sur sa tète l'orage attiré par ses dévastations. Appelé parles cris de la Gampanie mise à sac parles musulmans de la Fouille, Louis H, qui depuis quelques années était devenu empereur d'Occident, vint avec une nombreuse armée allemande, que renforcèrent les contigents de tous ses vassaux italiens, puis, étabhssant son quartier général d'abord à Bénévent et ensuite à Venosa, entreprit en 866 contre le sultan de Bari une guerre qui dura cinq ans. Basile le Macédonien, monté sur le trône de Gonstantinople en 867, conclut aussitôt après son avènement une alliance avec l'empereur d'Occident pour la libération de l'Italie, et coopéra à sonentreprise en envoyant une flottede cent galères grecques, sous le commandement de Nicètas Oryphas, et en mettant en mouvement la marine de Venise. En 867, les Vénitiens, sous la conduite du doge Orso Partecipazio, décoré du titre de protospathaire, reprenaient Tarente et y restauraient l'autorité de l'empereur grec. Mais, dès l'année suivante, la ville redevenait musulmane; l'empereur Louisll la faisait assiéger en vain, après être parvenu, en 871, à s'emparer de Bari, qu'il réunit à son empire malgré les réclamations de Basile.
A peine l'empereur Louis avait-il pris la route du nord que, sur l'appel des colonies musulmanes de Calabre, qui ne s'étaient pas associées à l'orgueilleuse sécession du sultan de Bari, une armée de 30,000 hommes, envoyée directement par le Khalife de Kairoân, débarquait à Tarente sous le commandement d'un certain Abd-Allah, nommé wàli d'Italie. Après quelques succès, cette armée vint mettre,
dans l'automne de 871, le siège devant Salerne. Mais elle y fut exterminée par les milices italiennes des duchés de Spolète, Capoue, Salerne et Bénévent, sans coopération des Allemands. Malgré ce grave échec, la puissance musulmane, qui avait désormais son foyer principal sur le continent italien à Tarente, était redevenue en 875 aussi menaçante que jamais pour l'état de Bénévent et pour tous ses voisins. Le nouvel empereur d'Occident, Charles le Chauve, n'était pas en mesure de secourir le midi de la péninsule ; ce fut Basile, restaurateur de la puissance militaire de Byzance, qui assuma la tâche de cette protection, dans laquelle il trouvait l'occasion de reconstituer l'ancienne autorité de ses prédécesseurs.
En 876, le stratigos Grégoire débarquait à Otrante avec une armée grecque. Bari se donnait spontanément à lui et bientôt il avait recouvré une grande partie de la Fouille. Les désastres essuyés par les armes chrétiennes en Sicile, dans l'année 878, compromirent un moment ses conquêtes et en arrêtèrent les progrès. Mais en 880 la double destruction de la flotte musulmane de Crète dans le golfe de Corinthe parNicêtas Oryphas et de celle d'Afrique et de Sicile à l'entrée du golfe de Lépante par l'intrépide amiral Mardaïte ou Maronite Nasar, changea la face des choses, en enlevant aux Arabes l'empire de la mer. Dans l'automne de cette année même, Nasar mit à la voile vers la Calabre, en emportant sur ses vaisseaux une armée dont les généraux étaient le protovestiaire Procope et Léon Apostypès. Au cap de Stilo, il détruisit une nouvelle flotte musulmane et acheva d'anéantir la marine sicilienne en en brûlant une dernière division en vue de Reggio. Après ces exploits, il débarqua les troupes qu'il amenait et alla faire, avant de rentrer en Grèce, une démonstration devant Palerme même.
Nasar parti, la division se mit entre les deux généraux de l'armée byzantine. Léon laissa volontairement écraser en Calabre Procope, qui périt dans le combat. Pour lui, il
7â LA GRANDE-GRÈCE
prit Tarente au commencement de 881 et en emmena tous les habitants en esclavage, sans faire de distinction entre musulmans et chrétiens. Ce succès ne le mit pas à couvert de l'indignation de Basile contre la^manière dont il avait abandonné son collègue. Léon fut rappelé et remplacé par StéphanosMaxentios, qui arriva avec de nombreux renforts de l'armée de Cappadoce. Mais le nouveau général se montra tout à fait incapable, et en 885 l'empereur dut lui substituer dans son commandement le meilleur de ses capitaines, Nicéphore Phocas, le grand-père du personnage de même nom qui ceignit un peu plus tard la couronne impériale. Nicéphore amenait avec lui en Italie les légions du Thème d'Anatolie et les débris des Pauliciens de Téphrique, incorporés dans les armées impériales. En quelques mois, il enleva toutes les places où les musulmans avaient établi des colonies en Calabre. La libération du pays achevée, on en réorganisa l'administration et on fit des provinces réunies de nouveau à l'empire deux Thèmes militaires. La Fouille et tout le pays au nord de la Sila formèrent celui de Longobardie, la contrée au sud de la Sila, jusqu'au détroit de Messine, celui de Calabre, auquel fut adjointe Taormine, la dernière place forte que les Grecs possédassent encore en Sicile. Enfin l'empereur Basile, dans la dernière année de sa vie, envoya comme colons à Tarente 3,000 des esclaves que Daniélis lui avait légués avec ses vastes propriétés du Péloponnèse, et auxquels il avait rendu la liberté.
A un kilomètre au sud de la ville actuelle de Tarente, sur le bord de la mer extérieure, un emplacement jadis compris dans la cité grecque et dépourvu de toute ruine apparente au-dessus du sol, porte encore aujourd'hui le nom de Castel-Saraceno. Les écrivains tarentins des derniers siècles prétendent que là était dans l'antiquité le temple de Poséidon, que l'empereur Romain Lécapène y fît succéder une forteresse, et qu'elle devînt un château des
Sarrazins. Mais tout ceci n'est qu'un pur roman, sans aucun fondement sérieux. Le seul fait réel c'est que, quelques années après l'usurpation de Romain, les musulmans, qui avaient repris sous le règne de Léon le Philosophe leur ascendant militaire, perdu sous Basile, se jetèrent avec une fureur inouïe sur toute l'Italie méridionale, et en particulier sur la péninsule japygienne, et parurent vouloir y exterminer la population chrétienne. En 925, l'armée guidée par Abou-Ahmed Djafar ibnObéid, après avoir dévasté toute la Calabre depuis les environs de Reggio, terminait sa campagne à Oria, qu'elle détruisait de fond en comble; deux ans après, en 927, ce fut le tour de Tarente. Les habitants en furent passés au fil de Tépée ou transportés comme esclaves en Afrique. La ville resta pendant quarante ans un monceau de ruines désertes.
C'est seulement en 967 ou 968 que l'empereur Nicéphore Phocas résolut de rebâtir Tarente, ne voulant pas qu'un emplacement aussi favorable demeurât abandonné et que les musulmans s'en fissent une place forte, ni qu'il tombât aux mains d'Othon 1", l'empereur d'Allemagne, qui meniçait alors les possessions grecques d'Italie. Un des plus hauts personnages de la cour impériale, le magistros Nicéphore, envoyé dans le pays, choisit pour l'emplacement de la nouvelle ville la roche de l'ancienne acropole, dont il élargit l'assiette par de vastes remblais. Le terrain nouveau, artificiellement créé à cette époque, se reconnaît facilement encore aujourd'hui ; il comprend tout le quartier entre la rue centrale et le Mare Piccolo, avec la place du marché près de la porte de Naples. Le remblai est presque complètement composé de débris arrachés aux ruines de la ville antique, qui servirent alors de carrière; on s'explique ainsi leur entière destruction. C'est aussi Nicéphore qui fit construire pour la première fois le pont à sept arches sur le goulet du Mare Piccolo et l'aqueduc de près de 40 kilomètres qui amène des montagnes dans la ville les
belles eaux de la source de Vallenza, Le pont a été depuis bien des fois remanié ; mais la partie inférieure de ses piles présente encore tous les caractères de la construction byzantine. La nouvelle cité fut peuplée d'habitants des campagnes voisines et de colons amenés de Grèce.
Au printemps de 982, Tarente fut encore assiégée etprise par Othon II, quand il tenta sa grande expédition de Galabre. Mais l'effroyable défaite que l'empereur éprouva bientôt après dans le voisinage de Stilo eut pour résultat immédiat le rétablissement de Tautorité byzantine dans toutes les provinces qu'il avait occupées. C'est alors qu'on réorganisa l'administration de l'Italie grecque, substituant aux deux Thèmes de Longobardie un seul gouvernement, dirige par un Catapan dont la résidence fut ûxée à Bari.
Tarente, à la suite de sa^reconstruction par Nicéphore Phocas, était de 'nouveau une ville entièrement grecque, où le grec était le langage prédominant. Aussi fut-elle une des dernières à demeurer fidèle aux empereurs de Gonstantinople, lors de la conquête du pays par les Normands. En 1040, Drogon, ayant battu les impériaux à Montepeloso sur l'Ofanto, marcha contre cette ville, mais il fut repoussé à Mottola dans un combat où périt le général grec Michel Gheirophatès. L'année suivante, le protospathaire Georges Maniacês, envoyé en Italie par Gonslantin Monomaque, fit de Tarente sa base d'opérations et bientôt battit ses adversaires entre Monopoli et Matera. Puis, lorsqu'on 1042 il se fut révolté contre son maître et eut assumé le titre d'empereur, les Normands vinrent l'assiéger dans Tarente; mais ce fut avec succès qu'il repoussa toutes les attaques des fils de Tancrède de Hauteville. Après quoi il s'embarqua pour aller se faire tuer misérablement en Orient. En 1063 seulement, Robert Guiscard parvint à s'emparer de Tarente.
Elle était donc encore aux impériaux lorsque, vers 1050, l'archevêque Drogon, successeur de l'Etienne qui avait été tué dans les rangs des Grecs, à la bataille de Montepeloso,
bâtit la cathédrale sur son emplacement actuel, après la découverte du corps de saint Gataldus. On voit encore, dans la nef de l'édifice qui a succédé à celui de Drogon, quelques beaux chapiteaux de colonnes en marbre blanc, d'un travail purement byzantin, qui proviennent de la construction primitive et sont décorés de l'aigle impériale. Saint Gataldus est le patron de Tarente, et un patron des plus vénérés ; il est bien peu d'habitants de la ville qui ne comptent parmi leurs noms de baptême celui de Gataldo. Mais de ce saint on ne sait qu'une chose positive, c'est qu'il était natif d'Irlande. Sa date même est tellement douteuse qu'elle flotte incertaine dans un espace de 600 ans. La tradition dominante dans l'église de Tarente le met au quatrième siècle, et les Bollandistes, au contraire, le reportent au dixième, supposant que ^son apostolat eut lieu dans le pays déchristianisé par les Sarrasins. D'après sa légende, qui est malheureusement toute fabuleuse, Gataldus aurait été dans son pays natal disciple de saint Patrice ; venu en Italie sur un ordre d'en haut, il aurait converti Tarente, encore en majorité païenne, et aurait ouvert la série régulière de ses archevêques. En tout cas, son origine irlandaise bien établie ne permet pas de le placer avant la seconde moitié du cinquième siècle, et il est remarquable que ce soit précisément en 493 que nous trouvions la première trace de l'existence d'une église tarentine complètement organisée ; c'est une lettre du pape saint Gélase à l'archevêque et au clergé de la ville. Tarente paraît avoir été une terre longtemps rebelle à la prédication du christianisme. Les prétentions de son église à une évangéhsation par saint Pierre lui-même, assisté de saint Marc, lesquels auraient consacré Amasien archevêque en l'an 45, doivent être reléguées dans le domaine des fables. Pourtant Tarente eut déjà ses chrétiens et ses martyrs, Matthseus et Primus, au temps des persécutions ; mais on ne sait ni leur date, ni les circonstances de leur passion. Dans les dernières an-
nées du quatrième siècle, elle fut le berceau de la vierge Sophrc»nie, dont saint Jérôme cite le nom comme exemple d'une vie passée dans la solitude et dans la prière.
A la mort de Robert Guiscard, la compétition entre ses deux fils, Roger et Boliémond, mit en péril l'existence de la domination nouvellement fondée des Normands. Ce fut le pape Urbain II qui fut choisi comme médiateur entre les frères ennemis ; il maintint Roger, quoique le cadet, en possession du duché de Fouille et de Calabre, et constitua la Terre d'Otrante en principauté séparée pour Bohémond, avec Tarente pour capitale. L'accord n'aurait probablement pas subsisté longtemps, si la première croisade n'était pas venue ouvrir une carrière nouvelle à l'inquiète et ambi" tieuse activité de Bohémond. Les exploits en Orient, qui le firent prince d'Antioche, n'appartiennent pas à l'histoire de sa principauté italienne, où il ne revint qu'en passant après ses deux captivités, pour lever des hommes et de l'argent. La seconde fois, en 1110, il mourut et fut enterré hors de ses États personnels, à Canosa, dans la Fouille, où son mausolée subsiste encore. C'est un véritable turbeh funéraire, d'une donnée tout orientale, attenant à la cathédrale. La forme en est celle d'un cube surmonté d'une pyramide dont la pointe se dérobe sous une étroite coupole, portée par un tambour élevé et octogonal. La construction est tout entière en marbre, dont l'éclatante blancheur fait ressortir la sombre paline de deux portes de bronze, aux compartiments encadrés d'imitations d'inscriptions coufiques. Ces portes très remarquables, dont le style est un mélange d'arabe et de byzantin, sont l'œuvre d'un artiste amalfitain du commencement du douzième siècle, nommé
Roger, qui y a mis sa signature. Elles portent une longue inscription latine d'une tournure singulièrement flère et pompeuse, au milieu des antithèses où se plaisait le goût du temps. En voici la traduction. Elle commence par des distiques élégiaques et se termine en vers léonins.
« Pourquoi le monde retentit de ce qu'a été la grandeur de Bohémond, la Grèce l'atteste et la Syrie le raconte. 11 a vaincu celle-là; il a protégé celle-ci contre l'ennemi. Aussi les Grecs rient maintenant et la Syrie se désespère. Que cette joie de la Grèce et ces larmes de la Syrie soient pour toi, Bohémond, de justes motifs de salut!
« Bohémond a vaincu les richesses des rois et les forces des puissants, et il a justement mérité son nom(l). Car ce nom a retenti comme un tonnerre quand le monde succombait devant lui. Je ne puis l'appeler homme et je ne veux pas le dire dieu.
« Celui qui toute sa vie a cherché la mort pour le Christ, a mérité par là que la vie éternelle lui fût donnée après son trépas. Que la clémence du Christ lui accorde donc la grâce, après avoir été sur la terre son athlète fidèle, de continuer à le servir comme chevalier dans le ciel !
« Toi qui entres, regarde ces portes, lis ce qui y est écrit et prie pour que Bohémond reçoive une place dans les cieux. »
En visitant Canosa, j'ai été révolté du délabrement du mausolée du prince d'Antioche et de la scandaleuse exhibition qu'on y fait de ses restes. Pour quelques sous, le sacristain de la cathédrale soulève une dalle brisée du pavement et vous montre dans un trou humide, sous une sorte
(1) Pour faire comprendre ici le jeu de mots du poète, il est nécessaire de rapporter dans leur texte original les deux premiers vers de l'iuscriptiou :
Uude hoat munclus quanti fuerit Boamundus, Grecia testatnr, Syria deuumerat.
de treillage en fer, cinq ou six ossements, parmi lesquels deux tibias de taille gigantesque. C'est tout ce qui subsiste du héros de la croisade.
Expende Hannibalem. Quot libras in duce summo Invenies?
Bohémond I" eut pour successeur, dans ses domaines d'Italie et de Syrie, son fils Bohémond II. Celui-ci ayant été tué en 1131 près d'Antioche, Roger, premier roi de Sicile, s'empara de la principauté de Tarente au préjudice de Constance, fille du prince mort et fiancée à Raimond d'Aquitaine; il la donna à son fils, Guillaume le Mauvais.
A l'avènement de celui-ci à la couronne, en 1154, Tarente fut un moment saisie par Tancrède, fils de Roger, duc de Fouille, qui se posait en compétiteur de Guillaume, avec l'appui de l'empereur Manuel Paléologue. Mais le roi de Sicile s'étant présenté devant la ville avec une armée, les habitants lui ouvrirent leurs portes en chassant les barons révoltés. Il donna alors l'investiture de la principauté à son fils Guillaume II, lequel plus tard, devenu roi à son tour, la céda, en 1177, à son frère cadet Henri. Celui-ci étant mort avant Guillaume, le roi, dans la dernière année de sa vie, donna la principauté à Tancrède, rappelé de la Grèce où il s'était réfugié à la suite de sa révolte. Celui-ci, un an après, usurpa la couronne sur Constance et son mari Henri V* de Souabe. Guillaume, fils de Tancrède, fut prince de Tarente pendant le règne de son père, et l'empereur Henri VI lui reconnut ce titre quand il prit possession du royaume de Sicile. Mais bientôt, l'ayant appelé à Palerme pour y recevoir son hommage, il le fit saisir par trahison, aveugler et mutiler de la façon la plus cruelle, et il réunit la principauté à la couronne. Les choses restèrent en 'cet état sous le règne de Frédéric II, qui séjourna quelque temps à Tarente, quand il revint de Jérusalem, et s'y fit construire un
palais au point culminant de la ville, nommé Rocca Impériale, où est aujourd'hui l'église des Dominicains. Par son testament^ il reconstituait la principauté de Tarente en faveur de son fils naturel Manfred ; mais celui-ci préféra se faire roi, en usurpant la couronne sur Conrad.
C'est seulement en 1301 que la principauté fut rétablie comme apanage de Philippe, second fils de Charles II d'Anjou, et elle resta à sa descendance directe jusqu'en 1364. Le tombeau deThilippe, prince de Tarente et d'Achaïe, n'est pas à Tarente, dans la cathédrale de San-Cataldo, comme le disent les Guides de Murray et de Baedeker, qui induisent ici le voyageur à une recherche infructueuse ; c'est àNaples qu'il se trouve, dans l'éghse de San-Domenico Maggiore. Lorsque Louis, roi de Hongrie, tenta la conquêtedu royaume napolitain pour venger la mort de son frère André, assassiné à Aversa par ordre de sa femme, la reine Jeanne P% Tarente fut une des rares villes qui résistèrent au premier élan des envahisseurs. Vaillamment défendue par Matteo Boccarello et Geoffroi Larcher, elle repoussa toutes les attaques des Hongrois et donna le temps à jla reine de ramener à Naples les troupes qu'elle] avait été chercher en Provence. Jeanne avait alors épousé Louis de Tarente, frère cadet du prince Robert, qui prétendait à la couronne de Constantinople.
Le dernier des princes de Tarente de la maison d'Anjou, Philippe II, étant mort en 1364, sa souveraineté passa par héritage à son neveu, Jacques de Baux, fils de François, duc d'Andria. Mais l'année suivante, la reine Jeanne l'en dépouilla par les armes pour donner [la principauté à son quatrième mari, Othon de Brunswick. Jacques revint avec Charles de Duras, désigné comme roi par le pape Urbain VI, et les Tarentins l'accueillirent avec empressement. Mais quand il mourut, en 1383, peu après avoir pris le titre nominal d'empereur de Constantinople et despote de Remanie, le roi Charles refusa l'investiture à son neveu et héritier
naturel, Raimond de Baux des Ursins, fils du comte de Nola, et remit Othon de Brunswick en possession de la principauté. 11 en fut bientôt puni, car Othon appela à Tarente Louis d'Anjou, son compétiteur et l'y proclama roi. En 1399, Ladislas, fils de Charles de Duras, aidé de Raimond de Baux, termina la guerre par une bataille contre Louis II d'Anjou, livrée sous les murs de Tarente, auprès du Galèse. La ville se souleva aussitôt contre la garnison angevine et proclama prince Raimond, ce que l'ingrat Ladislas vit d'un fort mauvais œil. Aussi à peine Raimond était-il mort, en 1406, qu'il vint assiéger Tarente pour l'enlever à l'enfant encore en bas âge, Jean-Antoine, qui succédait à son père sous la tutelle de sa mère la princesse Marie d'Anguien, fille du comte de Lecce. Les Tarenlins se défendirent avec acharnement, et après que le siège eut traîné en longueur, il se termina par un accommodement. Ladislas épousa la princesse douairière et celle-ci fit reconnaître la possession de la principauté à son fils. Parvenu à l'âge d'homme, Jean-Antoine de Baux des Ursins, dernier prince de Tarente, eut une part prépondérante dans les événements qui suivirent l'extinction de la dynastie des Angevins, Il contribua plus que .personne à l'expulsion de René d'Anjou et à l'avènement d'Alphonse d'Aragon. Jean- Antoine poursuivait contre les Angevins la vengeance de l'attaque sans provocation qu'en 1434 la reine Jeanne avait fait diriger contre luî par Louis d'Anjou , pour le dépouiller de ses États. Mais ensuite, persécuté par la haine de Ferdinand I", il passa dans le parti de la maison d'Anjou et soutint l'entreprise du duc Jean, fils aîné du roi René, auquel il fit gagner la bataille du Sarno. Après la retraite de Jean, en 1463, il fut assassiné par ses domestiques à Altamura. La principauté fit retour à la couronne ; elle comprenait alors, outre la terre d'Otrante, le pays de Bari jusqu'à Ruvo, Minervino, une grande partie de laBasihcate et le territoire de Rossano.
Dix-sept ans après, en 1480, Tarente trembla un moment de voir recommencer les épreuves qu'elle avait subies au ix" et aux'^ siècle. Le !28 juillet, cent vaisseaux turcs apparaissaient à l'improviste devant Otrante. Une armée d'Osmanlis, commandée par le grand-vizir en personne, débarqua sans opposition et emporta la ville d'assaut, après quatorze jours de siège. La flotte vénitienne avait suivi de loin celle des Turcs. Elle vit prendre Otrante, puis retourna cà Corfou, sans avoir donné secours aux assiégés. Les Musulmans couronnèrent leur victoire par d'horribles cruautés. Le commandant de la garnison napolitaine fut scié entre deux planches ; l'archevêque et son clergé périrent dans des supplices raffinés. La population de la ville était de 2^,000 habitants; 12,000 furent massacrés, puis les vainqueurs choisirent dans le reste, pour être mis à la chaîne, ceux qu'on pouvait vendre à bon prix. Après ce premier succès, le sultan fit annoncer qu'en étendant ses conquêtes en Ilahe, il accorderait aux peuples la liberté de conscience, une exception d'impôts pendant dix années, et que les massacres commis à Otrante seraient punis. Quinze cents soldats chrétiens passèrent dans les rangs des Turcs. Ces événements désastreux jetèrent l'épouvante dans toute l'Italie. Tarente, qui se sentait la première menacée, mit à la hâte ses fortifications en état de défense et coupa par un fossé l'isthme qui la reliait au continent. Heureusement, une attaque du schah de Perse obhgea Mohammed II à rappeler la plus grande partie de ses troupes pour les opposer aux Persans, ce qui sauva l'Italie.
Cependant le pape Sixte IV, plus effrayé que personne et croyant déjà voir le croissant sur les clochers de Rome, avait réclamé partout de prompts secours et parlé même de se retirer en France, si les puissances chrétiennes ne le sortaient de péril. Seul, Mathias Corvin, roi de Hongrie, ré})ondit à cet appel. Il envoya à Rome 1,700 fantassins et {)hisieurs escadrons de cavalerie. Mais le royaume de Nai)les
se défendit lui-même et sut se débarrasser des envahisseurs. Alphonse, duc de Calabre, fils du roi Ferdinand, rappelé de Sienne, marcha contre les Turcs. Une garnison de 7,000 hommes, laissée à Olrante sous les ordres d'un pacha, promenait la dévastation dans tout le pays environnant. Alphonse la renferma dans la ville et en commença le siège. Au printemps de 1481, le grand-vizir, deretour à Avlona en Épire, y rassemblait une force de Î25,000 hommes qu'il se disposait à conduire en Itahe, quand la mort de Mohammed II, et la guerre qui éclata' entre ses deux fils, détournèrent ce nouvel orage. Otrante, n'étant pas secourue, capitula le 10 août 1481, après être restée un an au pouvoir des infidèles. Plusieurs escadrons turcs passèrent au service du roi de Naples ; les autres sortirent delà ville avec les honneurs de la guerre et la promesse d'être renvoyés en Orient. Les milices tarentines avaient pris une part honorable à cette rescousse d'Otrante.
Lors de l'expédition de Charles VIII à Naples, la noblesse de Tarente voulut rester fidèle au roi Ferdinand, mais le peuple se souleva à l'approcha du corps français envoyé pour prendre possession de la ville, et lui en ouvrit les portes. Après la retraite du roi de France, l'abandon des garnisons qu'il avait laissées derrière lui, la perte des châteaux de Naples, la capitulation d'Atella et la mort de Montpensier, elle fut la dernière à tenir pour Charles. Georges de Silly y soutint un long siège, encouragé parla population, qui ne voulait à aucun prix retourner sous la domination de la dynastie aragonnaise. Comme chacun prévoyait que les Français, laissés sans secours, seraient àla fin obligés de capituler, le vœu presque unanime des habitants était de se donner aux Vénitiens, afin de trouver à l'abri du drapeau de Saint-Marc la paix, la sécurité et de grands avantages pour leur connnerce. Le i2 octobre 1496, l'étendard vénitien fut arboré sur les murs de Tarente. Dès le même jour, les magistrats offrirent la ville à la
République, en déclarant, qu'en cas de refus, plutôt que de se rattacher au royaume, les Tarentins ouvriraient leurs portes aux Turcs. Le Sénat de Venise hésita d'abord. Refuser un port de cette importance, c'était perdre une occasion qui ne se représenterait plus : l'accepter, c'était manquer à des engagements solennels et s'attirer les plus justes reproches de la part des autres membres de la ligue formée contre la France. Pour accorder ses scrupules avec ses désirs d'ambition, la Seigneurie envoya à Tarente un secrétaire chargé d'offrir, très secrètement, une grosse somme au commandant français, au moyen de quoi cet officier livrerait la citadelle aux troupes vénitiennes. Cet agent devait en même temps engager , par quelques paroles de conciliation, le peuple à se soumettre au roi Ferdinand, qui promettait une amnistie générale et même quelque réduction des charges publiques. Mais si les Tarentins persistaient dans leur résolution, l'envoyé duSénat était autorité à prendre possession de la ville au nom de son gouvernement. Le 9 décembre, le commandant français consentait à rendre la forteresse aux Vénitiens, moyennant 1^,000 ducats et un sauf-conduit qui lui permettait de rentrer en France avec sa garnison.
Cependant les Tarentins, voyant la chose tourner en longueur, s'étaient dégoûtés de la domination vénitienne. Des pourparlers eurent lieu avec les Turcs et en même temps avec le nouveau roi, Frédéric, qui venait de succédera Ferdinand et qui conservait un parti peu nombreux dans la ville. Le prince fit si bien, que le 4 février 1497 il recouvra Tarente, le jour même où un officier turc se présentait pour en prendre possession au nom du sultan.
Quatre ans après, Frédéric était dépouillé de ses États par la coalition de Louis XII et de Ferdinand le Catholique ; lui-même était emmené prisonnier en France, où il mourut à Tours. Son fils Ferdinand, duc de Calabre, s'enferma dans Tarente, où Gonzalve de Cordoue vint l'assiéger et le
contraignit à se rendre, en renouvelant l'entreprise d'tlannibal et en faisant traîner par terre des galères dans le Mare Piccolo, de manière à attaquer les remparts de mer de la ville de l'un et de l'autre côté. Gonzalve avait accordé à Ferdinand, par une convention formelle, le droit de se retirer librement ; mais quand il le vit en son pouvoir, il viola sa parole et le fit conduire prisonnier en Espagne, pour éviter, disait-il, qu'il ne tombât aux mains des Français. C'est la nièce de ce Ferdinand, Charlotte d'Aragon, dont le mariage avec François de La Trémoille , vicomte de Thouars, mort en 1541, porta dans cette famille française le titre de prince de Tarente. Car, par une fortune bizarre, la ville fondée jadis par les Parthéniens de Sparte, a fourni à notre pays deux titres nobiliaires : l'un princier, appartenant à la maison de La Trémoille; l'autre ducal, créé par Napoléon pour le maréchal Macdonald.
Après la rupture entre Français et Espagnols, tandis que Gonzalve de Cordoue s'enfermait dans Barletta, en attendant de pouvoir prendre l'offensive, Louis d'Armagnac, duc de Nemours, se présenta devant Tarente, espérant qu'elle se déclarerait pour le parti français; mais cette tentative fut déçue. Celle que Lautrec dirigea en 15:27, de son camp devant Naples, contre la ville dont Charles-Quint venait de rebâtir la citadelle, fut également infructueuse. Sous Philippe II, Tarente fut le point de rassemblement d'une partie de la flotte avec laquelle Don Juan d'Autriche gagna la victoire de Lépante. Aussi, par représailles, les Turcs vinrent assiéger la ville en 1594 ; mais elle fut dégagée par Carlos d'Avalos, marquis de Pescara. Lors de la révolution de Naples de 1647, Tarente eut aussi son Masaniello. Ce fut un ancien soldat, nommé Giovan Donato Altamura, qui, acclamé capitaine dupeuple^ tint la ville en son pouvoir pendant plusieurs mois et finit par être pendu par les Espaii'nols.
A partir de cette date, l'histoire de Tarente n'offre plus rien de saillant. La ville suit les vicissitudes du reste du royaume napolitain. Sa vie est celle d'une petite cité de province, et les épisodes qu'elle peut offrir n'ont plus qu'un intérêt tout municipal.
En allant pour la seconde fois à Tarante, au mois d'oclobre de Tannée dernière, mon objet était naturellement d'étudier sur les lieux la topographie de la ville antique, et les rares vestiges qui en subsistent.
Il y a quatorze ans, au lieu appelé Le Fornaci, au sortir de la porte de Lecce, j'avais vu, sur une étendue de près d'une centaine de mètres, le long du rivage de la mer extérieure, des restes encore importants d'habitations privées de l'époque romaine, construites en appareil réticulé où se mêlaient quelques pans de mur de construction hellénique- Ces ruines méritaient d'être conservées ; on y voyait un certain nombre de salles basses, donnant sur l'a mer, dont la plupart avaient dû servir originairement de magasins, tandis que d'autres offraient les traces de décorations luxueuses, des revêtements de marbre à demi arrachés, des pavés de mosaïque ornementale subsistant en partie. Tout cela a été démoli pour fournir des matériaux à la construction du Borgo Nuovo. Les ouvriers y sont encore au travail et achèvent de faire disparaître les derniers pans de murailles.
Les fouilles que l'on creuse pour les fondations des maisons de ce Borgo Nuovo bouleversent complètement le sol de la région où se trouvait l'agora de la Tarente antique. Il est fort à regretter que le gouvernement itahen n'ait pas fait surveiller ces travaux depuis le commencement par un
ingénieur. Un relevé des arasements de constructions anciennes qui ont été successivement mises au jour et détruites, si on l'avait fait soigneusement à mesure qu'elles étaient rendues à la lumière, aurait donné un plan presque complet d'une des parties les plus intéressantes de la cité des Parthéniens, Tout au moins serait-il indispensable de ne plus continuer la même négligence ; beaucoup de choses qu'il eût été précieux de noter et de connaître ont disparu sans laisser de traces ; mais d'autres se découvrent encore chaque jour, que plus tard on ne pourra pas reconstituer. Les études qui sont possibles aujourd'hui ne le seront plus dans quelque temps, et l'on regrettera alors d'avoir laissé échapper l'occasion qui se présentait.
On trouve beaucoup d'antiquités dans ces travaux ; on en exhume encore plus dans la nécropole de Murivetere ; mais les trouvailles ne sont pas suivies d'une façon régulière et attentive. Les objets exhumés se dispersent, se détruisent, ou sont envoyés à Naples sans certificat authentique de provenance. Gomme la mode est actuellement parmi les amateurs auxantiquités données comme venant de la Grèce propre, le (;ommerce napolitain, peu scrupuleux de sa nature, tend à prendre l'habitude de présenter conmie de cette origine les belles pièces d'art hellénique qui lui arrivent de l'Italie méridionale, source aujourd'hui démodée. Les marchands athéniens, quand ils viennent maintenant à Paris ou à Londres , ont soin de passer par Naples et par Rome pour s'y approvisionner d'objets qu'ils céderont ensuite à grand prix aux collectionneurs, comme découverts à Athènes ou à Gorinthe. Je vois à Tarente une délicieuse figurine de bronze, du travail grec le plus fin du commencement du cinquième siècle, représentant un jeune héros cuirassé ; elle avait été trouvée depuis peu, et l'on me dit qu'elle était déjà vendue à un célèbre négociant romain d'antiquités et d'objets d'art. Quelques semaines après, en arrivant à Rome, un de mes premiers soins est d'aller voir ce négociant. Après
m'avoir montré différentes antiquités, il ouvre précieusement un étui et me dit : « Voyez la merveille que je viens de recevoir d'Athènes, trouvaille attique incontestable. » C'était la statuette de Tarente. Avis aux amateurs et surtout aux savants qui pourraient être tentés de raisonner sur des provenances de ce genre (1). Celles que l'on attribue à la Grèce doivent être désormais soumises à la plus sérieuse vérification, et n'être acceptées que sur des témoignages vraiment dignes de foi.
Il n'y a à Tarente ni musée ni collection particulière, excepté de médailles, à part les deuxpetites séries d'objets anciens formées par MM. F. Leuzzi et L. Lo lucco. Le seul cabinet d'antiquités un peu important qui existât autrefois dans la ville, celui du chanoine Ceci, qu'allaient visiter tous les étrangers de passage, est aujourd'hui dispersé par suite de la mort de son possesseur. Tout ce qui avait quelque valeur a été vendu pièce à pièce par les héritiers. Ce qui reste, et que j'ai examiné, consiste principalement en faux grotesques, que quelque industriel du crû fabriquait pour le bon chanoine. Il y a là certains vases à figures rouges, j^eints à V huile, avec des éléphants, en souvenir de Pyrrhos, qui sont vraiment bien amusants.
Cependant j'ai pu me procurer à Tarente quelques beaux fragments de terres cuites, qu'à mon retour j'ai fait entrer au Musée du Louvre, et qui ouvrent une série nouvelle dans cette classe d'antiquités. Ils consistent dans une anléfixe
(1) Un bas-relief archaïque de marbre, représentant Hercule qui décroche ses flèches, est conservé à Paris, dans la collection d'un savant amateur hellène, comme trouvé à Corinthe.On s'en est servi pour déterminer les caractères de Tancienne école corinthienne de sculpture. Or, ce bas-relief provient du cabinet de Moustapha-Fazyl-Pacha, qui l'avait acheté à Naples chez le marchand Barone. La prétendue provenance de Corinlhe est donc un pur roman, avec lequel on a surpris la bonne foi du possesseur actuel. Ceci n'empêche pas, du reste, le bas-relief d'être de travail crée et fort intéressant.
décorée d'un masque de Pan, dont le modelé est remarquable par sa fermeté et sa précision ; en têtes et en débris de statuettes de dimensions considérables, les unes et les autres profondément retouchées à l'ébauclioir après être sorties du moule. Ces fragments présentent tous les caractères de la plastique grecque du quatrième et du troisième siècle. Il y a surtout une tête qui rappelle de la façon la plus étroite le magnifique profil de Dionysos barbu placé sur les monnaies de Naxos de Sicile à l'époque culminante de l'art, et qui supporte sans désavantage ce périlleux parallèle. Les coroplastes tarentins, dans les fragments dont je parle, témoignent d'une manière propre, et, chose très rare en Itahe, au lieu de suivre avec une servihté plus ou moins adroite les types sortis des mains des modeleurs de l'Attique ou de la Béotie, ils savent créer des compositions et des types dont ils sont les inventeurs. C'est là ce qui distingue absolument les terres cuites de Tarente de celles de l'Apuhe et de la Campanie, lesquelles ne sont que trop souvent de simples surmoulés des terres cuites de la Grèce propre. La plupart des tètes que j'ai recueillies et d'autres analogues, aussi sûrement tarentines, que j'ai retrouvées depuis à Paris, dans les collections du Cabinet des médailles, où elles étaient parvenues sans qu'on en connût l'origine, ont été exécutées isolément, pour être suspendues comme offrandes votives. Il est une particularité qui leur est commune à toutes, c'est le développement singulièrement ample et quelque peu théâtral de la coiffure, les grandes couronnes ornées de grosses fleurs en rosace qui surmontent les cheveux des têtes viriles aussi bien que de celles des femmes. Nous reconnaissons ici l'empreinte de la recherche d'une magnificence quelque peu exagérée, de la profusion d'un luxe pompeux qui était un des caractères du goût tarentin, surtout après Archytas. C'est un goût de même nature que nous voyons déploj'é dans la couronne d'or grecque et votive du musée de
Munich, laquelle a été découverte à Armento, dans la Basilicate, et, d'après celte provenance, doit être considérée comme une œuvre tarentine.
Cette couronne de Munich et les admirables bijoux trouvés à Tarente, c|ue possède le Musée National de Naples, montrent suffisamment ce qu'étaient le style et l'habileté des orfèvres grecs de cette ville. Ses médailles sont depuis longtemps admirées comme offrant quelc{ues-uns des spécimens les plus parfaits de Fart monétaire chez les Grecs, art qui florissait avec un éclat tout particulier dans les cités helléniques de l'Italie méridionale et de la Sicile, qui y était même plus développé que dans la Grèce proprement dite. On n'a pas de semblables graveurs de monnaies sans être arrivé à un haut degré de perfection dansla sculpture. C'est à un Tarentin, Léonidas, qu'est due l'épigramme sur la fameuse Vache de Myron, la pièce la plus exquise dans sa brièveté qu'une œuvre de l'art ait inspiré à la poésie grecque :
« Non, Myron ne m'a pas sculptée, il meut; mais, tandis que j'étais à paître, m'ayant chassée du troupeau, il m"a aUacliée sur ce socle de pierre. »
Nombreux sont les chefs-d'œuvre que les écrivains antiques signalent comme ayant été commandés par les Tarentins aux plus grands maîtres des écoles doriennes de sculpture, soit pour orner leur ville, comme l'Europe sur le Taureau de Pythagoras de Rhégion, contemporain des Guerres Médiques, VHercule et le Jupiler de Lysippe, soit pour les dédier dans les grands sanctuaires de la Grèce, comme les groupes d'Agéladas d'Argosetd'Onatasd'Égine, à Delphes, r/Zercw/edeNicodamosTArcadien (fin du cinquième siècle), à Olympie Tout cela atteste combien le sentiment du grandartétait développé chez ce peuple. Pourtant l'histoire n'a conservé le nom d'aucun sculpteur de Tarente, tandis qu'elle nous a transmis ceux d'un grand nombre de musi-
ciens, de poètes dramatiques et de philosophes natifs de cette ville. Mais, dans le silence des sources littéraires, les monuments nous permettent dès à présent d'entrevoir l'existence d'une école tarentine dans les arts plastiques, école imbue d'esprit dorien et dont l'influence a été très considérable sur les peuples italiotes. A cette école je n'hésite pas à attribuer trois morceaux merveilleux de sculpture, qui représentent trois époques différentes de son développement (1).
C'est d'abord une jambe de bronze trouvée à Tarente même et possédée par un des amateurs les plus distingués de Paris, M. Eugène Piot ; elle a figuré à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains et dans les galeries historiques du Palais du Trocadéro en 1878. C'est une œuvre du premier quart du cinquième siècle, le fragment de la statue, de grandeur naturelle, d'un homme armé, peut-être d'un hoplitodrome. Le modelé en est fin, nerveux, bien enveloppé, tout à fait dans le sentiment des statues d'Égine, dont ce bronze supporterait parfaitement le voisinage. Le masque de Gorgone, dont le haut de la cnémide est orné, trahit le désir, curieux à cette époque, d'embelhr cette tête, représentée presque toujours alors comme hideuse et grimaçante,
Le second morceau représente l'art du milieu du cinquième siècle, parvenu à sa suprême perfection, empreint d'une grandeur qui plus tard ne sera plus égalée, l'art du temps où Polyclète florissait à Argos et Phidias à Athènes. C'est le prétendu buste de Platon du musée de Napîes, découvert à Herculanum, dans cette Villa des Papyrus que M. Comparetti, dans un ingénieux mémoire, vient de nous
(1) Je ne parle pas ici d'uue statuette d'Apollon en bronze, trouvée à Tarente, du style le plus archaïque, reaiontant certainement au va* siècle, que possède, à Paris; M. Constantin Carapanos. C'est un morceau très intéressant pour l'archéologie, mais d'un art singulièrement grossier encore et d'uue technique rudimentaire.
révéler comme celle de Calpurnius Piso Csesonianus, le beau-père de César. Quand on examine attentivement l'original, comme je l'ai fait encore tout récemment, il est facile de reconnaître que c'est le débris d'une statue de bronze mise en pièces, que l'on a ensuite coupé pour pouvoir le monter en buste, dans l'antiquité, comme un fragment précieux, une œuvre de maître. Il y a longtemps que l'on a reconnu que ce n'était en aucune façon un Platon, mais la tète d'un dieu. L'opinion la plus généralement admise parmi les archéologues y voit un Dacchus du type barbu ; mais je ne saurais la partager. Pour moi, c'est un Poséidon, exactement tel que nous le voyons dans un certain nombre depeintures de vases à figures rouges de style sévère ; l'agencement de la coiffure est ici tout à fait caractéristique. Maintenant la statue dont provient ce buste représentait certainement le dieu assis, tendant ses bras à un personnage de plus petite taille que lui, placé à la gauche de ses genoux, vers lequel il tournait la tète en la penchant avec une expression vraiment divine de tendresse grave et pénétrée. Or, c'est là précisément l'attitude de Poséidon dans un groupe reproduit sur le revers d'une admirable monnaie d'or de Tarente ; le personnage auquel le dieu y tend les bras est son fils Taras, encore enfant. Je ne crois pas possible de douter, quand on place l'un à côté de l'autre le buste et la monnaie, que celui-là ne soit le débris du groupe qu'a copié le graveur de celle-ci. Ce groupe devait être placé dans cfuelqu'un des édifices de la Tarente grecque, peut-être dans le temple de Poséidon, qui était le principal de la ville. Il aura été brisé par la soldatesque dans le sac ordonné par Fabius ou dans quelque accident de transporta Rome, mais on en aura recueilli et conservé la tète, d'abord comme un trophée, plus tard comme un objet d'art de la plus haute valeur.
En troisième lieu, comme type de la sculpture de Tarente et de la région voisine de la seconde moitié du quatrième
siècle, je place une figurine de bronze appartenant à M. Gréau, de Troyes, qui a été justement admirée au Palais du Trocadéro. Une simple statuette, dans ses petites dimensions, peut être quelquefois une grande œuvre d'art; et c'est ici le cas. Trouvé entre Tarente et Métaponte, le bronze de M. Gréau est expliqué par la numismatique de cette dernière ville ; il en représente le fondateur, Leucippos, tel que sa tète est figurée sur les monnaies métapontines. C'est un guerrierdebout, un capitaine qui commande à ses troupes. Sa poitrine large et bombée est recouverte d'une cuirasse de métal, dont les deux pièces, reliées par fies agrafes latérales et par deux bretelles placées sur les épaules, épousent le modelé du corps. Des bandelettes de cuir formant lambrequins protègent le haut des bras et les cuisses ; des cnémides recouvrent les jambes, et sur la tète est posé le casque percé de deux trous pour les yeux, aulopis, qu'au moment du combat on rabattait sur la figure et qu'en temps ordinaire on portait levé, de manière à laisser la face à découvert. La pose du personnage est naturelle en même temps que digne et noble. Le modelé est large et simple ; la tète surtout, levée et en mouvement, est d'un superbe caractère. L'ombre du casque et les épaisseurs sommairement massées de la barbe concentrent l'attention sur la partie expressive du visage, sur les yeux profonds et pleins de pensées, le nez ferme et droit, les joues comme martelées par les fatigues subies et la bouche entr'ouverte sous une moustache fièrement tordue. Quand on voit une photographie de ce bronze, il faut un certain effort pour se rappeler que c'est une statuette de moins de 25 centimètres, et non pas une statue.
Pour ce qui est de la peinture céramique, à laquelle appartient toujours une place importante dans l'art des cités grecques, Tarente se révèle à nous comme ayant été, dès le sixième siècle, un centre considérable de fabrication qui expédiait ses produits au loin dans l'Italie. Parmi les
vases à figures noires sur fond rouge qui ont été découverts dans les nécropoles de l'Étrurie, il est une classe particulière qui se distingue à son style et à la forme des lettres grecques dans les inscriptions explicatives qui y accompagnent les personnages ; c'est ce que Gustave Kramer a appelé les vases don'ens, sans chercher à déterminer avec plus de précision leur origine. Mais le type d'écriture des inscriptions de ces vases est celui qui était en usage à Sparte, que Tarente avait emprunté à sa métropole, et qui n'était employé dans aucune autre ville de L'itahe. Nous avons donc positivement des vases tarentins de vieux style constituant un type à part dans la céramique grecque d'ancienne époque, comme les vases corinthiens (si multipliés à Tarquinies et à Cseré), les vases de Cumes, ceux de Locres, et les vases des villes achéennes de la Grande- Grèce.
Je n'ai pu voir à Tarente même, ni dans les musées de l'Europe, avec une provenance tarentine certaine, rien qui représentât la fabrication céramographique de cette ville à la plus belle époque, au temps des peintures rouges de grand style sur fond noir. Les caractères propres à la poterie peinte de Tarente pendant cette période sont encore inconnus pour moi. Il me semble pourtant qu'on pourrait arriver à les retrouver en étudiant les vases de style grandiose qui se rencontrent dans les tombes des villes apuliennes, comme Canosa et Ruvo; car leur provenance tarentine est très probable. Tout ce que j'ai pu voir de vases peints authentiques dans différentes mains à Tarente, appartient à la classe bien connue des poteries apuliennes de l'âge des compositions comphquées et des décorations surchargées, ainsi que de celui de la pleine décadence. Ceci a confirmé pour moi ce que je soupçonnais depuis longtemps déjà, c'est que les vases de l'Apuhe et de la Basihcate sont en réaUté des vases tarentins. Je ne veux pas dire par là qu'il n'ait pas existé alors, dans la
seconde moitié du quatrième siècle et dans le troisième, des centres de fabrication locale en dehors de Tarente. Il est certain, dans tous les cas, qu'il y en avait un à Ruvo, où l'on a découvert des fours de potier, et près d'un de ces fours l'outillage d'un peintre de vases, le broyon à couleurs, le pot de noir et celui de rouge, le tout actuellement conservé dans la célèbre collection Jatta, à Ruvo même. Mais c'était Tarente qui donnait la mode aux Apuliens et aux Lucaniens; c'est de cette ville que sortaient les potiers grecs qui allaient s'établir au milieu des populations indigènes, soumises à son influence civilisatrice.
D'autres circonstances témoignent encore de l'exactitude de cette hypothèse. La paléographie des inscriptions des vases apuhens est purement tarentine, employant un caractère, un signe d'aspiration que les Tarentins avaient gardé et auquel les autres Grecs avaient renoncé depuis ■ qu'ils avaient adopté, à l'exemple des Athéniens, l'ii etl'o. Ce n'est pas un goût particulier aux Apuliens qui y a fait apphquer un style fastueux, d'une exubérante richesse, caries sujets dans lesquels il se déploie, empruntés pour la plupart aux poètes tragiques de la Grèce ou aux conceptions des mystères helléniques, n'ont pas été choisis par des Italiotes, mais par des Grecs, dans le sens de la mode littéraire et religieuse qui régnait alors chez eux; ce goût est celui du luxe pompeux des Tarentins, qui a frappé tous les anciens. Il faut encore reconnaître une coutume, signalée par les sources littéraires comme un héritage emprunté par Tarente à la mollesse luxueuse de Sybaris, dans ces vêtements couverts de broderies compliquées, constellés de bractées de métal estampé, dont nous y voyons tous les personnages importants revêtus. On a remarqué que les représentations de sujets comiques sont particuhères aux vases de î'Apulie et de la Basihcate. Mais ces représentations n'ont pas le même caractère que les scènes empruntées à la comédie athénienne ou sicilienne
sur d'autres classes de monuments. Elles ont un accent plus trivial et plus grotesque, qui correspond exactement à ce qu'on nous dit desp/dyarjnes de Tarente, farces d'un genre burlesque qui faisaient les délices des Tarentins et qu'avait inventées un d'entre eux, le poète Rliinlhon. Et parmi ces sujets comiques on peut en noter qui sont directement en rapport avec les traditions de la cité. Telle est la peinture bien connue du recueil de Tisclibein, qui représente un phlyaxcoiîié d'unbonnetépais et chevauchant sur un grand poisson. Ici le doute n'est pas possible, l'acteur brulesque joue le rôle de Phalanthe, porté sur le dauphin qui le sauve du naufrage et coiffé de son fameux bonnet de fourrure.
Les peintures de vases apuliens et tarentins appartenant à cette classe ont un véritable intérêt pour l'histoire littéraire, en ce qu'elles nous font connaître quels étaient les sujets habituels des" grosses farces qui constituaient le genre spécial du théâtre de Tarente, Ce sont généralement les histoires mythologiques des dieux et des héros qui s'y montrent travesties aussi irrévérencieusement qu'elles peuvent l'être dans les opérettes de Meilhac et Halévy. Ce qui n'empêchait pas, du reste, la comédie de faire partie du cuUe, à Tarente comme dans les autres cités grecques ; mais « les dieux aimaient la plaisanterie, » comme a dit Platon. Nous y voyons ainsi, transformés en scènes de bouffons et ridiculisés : le combat d'Arès-Enyalios contre Ilephaistos- Daidalos, quand le premier veut délivrer sa mère Hêra, que le second a enchaînée sur l'ordre de Zeus ; les amours du maître de l'Olympe avec Alcmène, servis par Hermès; ceux d'Althaia avec Dionysos, à qui son esclave Xanthias tient la chandelle; Apollon Pythien, transformé en charlatan qui vient d'établir ses tréteaux à Delphes et entreprend de guérir de sa cécité Cheiron, dont le corps de Centaure est l'ormé par deux hommes; Héraclès revenant auprès d'Eurysthée et lui apportant deux Cercopes enfermées dans des
cages; le brigand Proci'uste,trfinsformé'enZ)iasî/?'os, «celui qui étend en tirant, » et torturant avec Gynmdsos, son valet, un malheureux patient sur son fameux lit, tandis que Canchas, « le ricaneur, » assiste à la scène et s'esclaffe de rire. Beaucoup de ces farces mythologiques doivent avoir été des parodies des pièces sérieuses du théâtre d'Athènes, des tragédies des grands maîtres. Ainsi une peinture de vase offre en ce genre une parodie incontestable d'une des scènes de VAnligone de Sophocle. Parmi les farces de Rinthon dont on connaît les titres, il y avait un Amphitryon ; c'est bien évidemment la pièce où a été puisée la peinture des amours deZeus et d'Alcmène.
Les observations que nous venons de faire amènent à conclure que l'événement qui causa l'abandon de la fabrication des vases peints dans les régions de l'Apulie et de la Lucanie, fut la ruine de Tarente dans la seconde Guerre Punique. Nous avons vu de quelle façon cette grande cité avait été alors traitée parles Romains. Ce fut un de ces désastres dont on ne se relève pas et qui font époque dans l'histoire de la civilisation d'une contrée. Le centre lumineux, d'où les artistes grecs rayonnaient sur les provinces voisines, fut brusquement éteint, et le résultat naturel dut en être la chute des industries qui florissaient à Tarente, comme celle de la poterie peinte. Si un peu plus tard, ainsi que l'ont soupçonné Gerhard et M. le baron de Witte, le sénatus-consulte qui interdit, sous les peines les plus sévères, la célébration des Bacchanales grecques, exerça quelque influence sur l'extinction finale de cette industrie, qui ne traitait plus dans les derniers temps que des sujets relatifs aux Bacchanales, ce ne put être que pour achever ce qui était déjà aux trois quarts accompli.
Puisque nous en sommes venus à parler des vases peints jusqu'à présent qualifiés d'apuliens et de lucaniens, et de leur origine essentiellement tarentine, arrêtons-nous à relever un petit fait de mœurs assez curieux qu'ils révèlent, et sur lequel leur témoignage s'accorde avec celui des monuments numismatiques. C'est que les Tarentins ont été les seuls des Grecs à avoir habituellement dans leurs maisons le chat à l'état d'animal domestique.
Dès le temps de la XIP dynastie, c'est-à-dire près de 3,000 ans avant notre ère, les Égyptiens possédaient le chat, qu'ils paraissent avoir reçu vers cette époque tout domestiqué des pays du Nil supérieur. Ils l'adoptèrent à la fois comme animal sacré et comme compagnon familier de la maison, et depuis lors l'habitude d'élever des chats domestiques fut un des traits essentiels des usages égyptiens. Mais elle resta très longtemps exclusivement propre à ce pays. Le chat domestique n'est pas une seule fois mentionné dans la Bible, et l'on ignore s'il a jamais eu un nom en hébreu. Chez les Babyloniens et les Assyriens, nous ne trouvons ni dans les textes, ni sur les monuments figurés aucune trace de son existence. Ce n'est pas, non plus, un des animaux que les Aryas possédaient déjà dans l'état de domesticité , à la période primitive oi^i ils ne s'étaient pas encore séparés en plusieurs rameaux. L'adoption générale du chat dans la civilisation du monde classique et sa diffusion en Occident n'ont même eu lieu que fort tard, ainsi que nous allons le montrer.
Il faut d'ailleurs remarquer que le chat de l'antique Egypte, tel qu'on le connait par les représentations monumentales et par ses momies, diffère spécifiquement de notre chat le plus communément répandu, du chatdegout-
tières. Si ce dernier descend certainement du chat sauvage de nos forêts {Felis catus, L.), Rûppel a établi que la souche originaire du chat domestique des anciens Égyptiens était son Felis maniculata, espèce qui se rencontre encore à l'état sauvage dans la Ilaute-Nubie ou Soudan égyptien. Il est vrai que certaines de nos variétés de chats, entre autres le eliat d'Espagne, dont l'origine se rattache dans la péninsule ibérique aux invasions arabes, paraissent provenir d'une hybridation des deux espèces que nous venons de distinguer. Il y a donc eu dans les contrées de l'Europe, à la fois introduction de l'ancien chat égyptien et domestication du Felis catus, qui, à l'état sauvage, est indigène de nos bois, que les habitants des villages lacustres de la Suisse y chassaient déjà et mangeaient comme gibier. De là dérive, comme conséquence forcée, si le chat comme animal domestique est récent en Europe, que l'introduction de l'espèce étrangère a eu lieu d'abord, et que l'espèce indigène n'a commencé à être ensuite domestiquée qu'à son exemple. Il en fut de même chez les Sémites, et l'écrivain arabe Kazwini distingue encore, comme deux animaux tout à fait différents, le chat domestique, d'origine étrangère, et le chat sauvage de l'Asie occidentale, qui est le même que le nôtre.
A part les monuments d'origine tarentine^, que je vais signaler, l'image du chat ne se rencontre dans aucune œuvre de l'art hellénique. En effet, pour tous les écrivains grecs de la belle époque, le chat, aioluros (c'est-à-dire étymologiquement « l'animal qui dresse sa queue en panache, » aioluros , n'est dans leur pays qu'un animal sauvage habitant les forêts, tel que le décrit Aristote ; ils ne le connaissent à l'état domestique qu'en Egypte, où Hérodote signale son caractère sacré. Ils le regardaient, d'ailleurs, exclusivement comme une bête malfaisante, que l'on devait chercher à détruire et qui n'était bonne que pour sa peau. Un comique mettait en scène un Grec et un Égyptien ; le Grec,
comparant les mœurs des deux peuples, disait : « Si vous voyez souffrir un chat, votre cœur s'émeut ; pour moi, c'est un plaisir de le tuer et del'écorcher. » C'était la fouine que les Grecs élevaient dans leurs maisons pour détruire les rats et qui y demeurait toujours dans un état plus qu'à demi-indépendant. Les témoignages des écrivains helléniques sont formels à cet égard, et il suffît de renvoyer à ce qu'en ont dit Bureau de La Malle, dans les Annales des sciences naturelles de 1829, et M. le professeur RoUeston, dans le Journal of anatomij andphysiology de Cambridge, en 1868. La fouine à plastron blanc, ainsi domestiquée, était appelée gale, nom qu'elle a conversé chez les Grecs modernes, par qui elle est nommée galia ou kalia ; la martre à plastron jaune, que l'on considérait commen'étant pas susceptible d'éducation, en était distinguée sous lesnomsde^a/e agria ou iklis, ce dernier encore aujourd'hui conservé dans les Cyclades sous la forme iktidhi. Ce sont seulement les écrivains byzantins du moyen âge, comme Moschopoulos, qui, après que le chat eut complètement supplanté la fouine dans le rôle de protecteur des maisons contre les rats et les souris, appliquèrent au chat le nom de gale ; dans toute l'époque antique il n'y a pas de doute possible sur le sens réel de ce mot.
Tandis que la Grèce se refusait à adopter le chat et lui préférait la fouine, qu'elle avait commencé à élever avant de connaître l'animal égyptien, les Étrusques, par le commerce maritime qu'ils faisaient eux-mêmes et par celui que les Kénânéens occidentaux ou Carthaginois entretenaient avec leur pays, recevaient des chats en même temps que de nombreux produits manufacturés de l'industrie de l'Egypte. C'était pour eux une bête précieuse, dont la possession était recherchée comme un luxe distingué. Les peintures murales de plusieurs tombeaux de Cœré et de Tarquinies montrent des chats vivant dans les maisons des riches lucumons, courant sous les tables et les lits des salles de
festin avec d'autres animaux domestiques, quelquefois tenant une souris dans leur gueule. Cette dernière circonstance montre que les Étrusques avaient su apprécier les mérites du chat comme chasseur de rats. C'est, du reste, toujours le chat égyptien, parfaitement caractérisé, et non pas le chat indigène, que Ton voit chez eux.
Les Tarentins avaient fait comme les Étrusques, et même ils admettaient le chat dans leur familiarité encore plus intime. Il n'y aurait rien à conclure à cet égard de la monnaie de Tarente où la figure de cet animal est placée comme petit type accessoire, symbole personnel d'un magistrat responsable; ce pourrait être un chat sauvage aussi bien qu'un chat domestique. Mais d'autres monuments, qui n'ont pas été jusqu'à présent signalés et que j'ai eu l'occasion d'étudier dans mon voyage, sont tout à fait positifs. Dans une maison privée de Tarente, j'ai vu un petit vase d'assez bonne époque, de la forme de l'aryballos, où est peint an éphèbe enveloppé d'un ample manteau, appuyé sur un bâton et portant sous son bras un coq de combat. Un chat se dresse contre la jambe en levant la tète et en cherchant à atteindre le coq. Ceci se rapproche d'une façon frappante du type des beaux nomes d'argent, de l'époque la plus parfaite de l'art, où la figure d'un jeune homme assis, qui fait pendant sur l'autre face au Taras monté sur le dauphin, et dans lequel on voit généralement la personnification du démos de Tarente, tient de sa main droite un oiseau qu'un chat s'efforce d'attraper, en se dressant le long de sa jambe. Dans la merveilleuse collection de M. Jatta, à Ruvo, deux vases (ceux qui portent les n°' 1016 et 1555) montrent dans leurs peintures, parmi des scènes famihères, l'un unejeune femme jouant avec unchat qu'elle tient dans ses bras, l'autre également une femme qui s'amuse à présenter à un chat qu'elle tient un miroir, pour qu'il y voie sa propre image réfléchie et jouir des manœuvres que lui inspirera son étonnement. En présence