TA RENTE JOI
de ces exemples, il n'est pas possible de douter que les Tarentins n'aient eu un goût particulier pour les chats, n'en aient fait venir d'Egypte, comme ailleurs on faisait venir des petits chiens de Mélitè, et n'en aient élevé habituellement dans leurs maisons à un état de familiarité complète.
Mais ce qui est tout à fait singulier, c'est qu'avec l'exemple des Étrusques et des Tarentins, les Romains aient attendu fort tard pour adopter le chat comme animal domestique, même comme preneur de rats et de souris. Dans les textes littéraires, jusqu'à la fin du i" siècle de notre ère, c'est la mustela, identique à la gale des Grecs, que l'on voit élevée dans les maisons romaines pour le même objet, comme le prouvent les témoignages de Plaute et de Pline. Le mot fêles ou felis a d'abord désigné cet animal. Varron ne lui donne pas d'autre sens, et Columelle et Phèdre emploient également ce mot pour désigner la fouine. Dès la fin de la Piépublique, cependant, il fut aussi appliqué au chat, que les Romains commençaient alors à connaître, par suite de l'analogie de l'emploi qu'on en faisait, Cicéron se sert du mot felis en parlant des chats divinisés de l'Egypte. Chez Pline, felis désigne aussi le chat ; mais il ne mentionne cet animal que parmi les espèces sauvages, bien qu'il ait eu l'occasion de le voir déjà chasser les rats dans les maisons, et qu'il décrive très exactement sa manière de procéder en pareil cas. On en avait, en effet, quelques-uns comme des animaux rares, qu'on faisait venir d'Orient. Une mosaïque de Pompéi représente un chat qui a saisi un pigeon et va le dévorer. C'est- un beau chat de Perse ou d'Angora, variété qui ne se rattache pas à l'espèce d'Egypte, mais à celle que les Aryo-Indiens naturalisèrent de bonne heure, quoique cependant aprèsleurétablissement surlesbordsde rindus et du Gange. A la même variété appartient le chat dont nous voyons l'éducation retracée dans un bas-relief romain du Musée du Capitole. Pour lui apprendre à danser
en mesure, en se tenant debout sur ses pattes de derrière, on tient deux volailles suspendues à une corde au-dessus de lui; il se dresse pour s'efforcer de les atteindre, et une femme règle ses mouvements en jouant de la lyre.
Dans les environs de l'époque d'Auguste, Babrios fait intervenir le chat domestique parmi ses Fables ; mais la critique y a reconnu de nombreux indices d'origine syrienne. Au II® siècle de notre ère, Élien remarque que le chat est susceptible de s'attacher aux personnes qui le soignent et aux maisons où on le traite bien ; seulement il ne parait le connaître encore dans cette condition de domesticité qu'en Egypte. Fabretti, dans son recueil d'inscriptions, cite une pierre funéraire de Rome, de la fin du n® siècle ou du ni% où était sculptée la figure d'un chat marchant, par allusion au nom de la défunte Calpurnia Felicula. Le cognomen de Felicula, « la petite chatte », fait seulement son apparition dans l'épigraphie vers la même époque. Enfin c'est au iv® siècle que le chat parait devenir d'un usage général et habituel dans le monderomain, comme animal domestique, en même temps que se montre le véritable nom qui a toujours désigné spécialement et exclusivement cette espèce, catus. On le rencontre pour la première fois chez l'agronome Palladius et dans une épigramme de l'Anthologie latine.
Le savant Pictet a établi, avec son érudition et son autorité habituelles, que les noms du chat dans toutesles langues européennes n'appartiennent pas au vieux fonds du langage aryen, qu'ils sont de date récente et qu'ils tirent tous leur origine du latin catus, passé aussi sous la forme /iToç dans le grec byzantin. C'est donc par les Romains que le chat domestique futrépandu en Occident, quand eux-mêmes l'eurent adopté à l'époque où les usages orientaux s'implantaient de plus en plus dans l'Empire. Mais l'éminent philologue de Genève a été encore plus loin, et a fait voir que le mot catus portait en lui-même le certificat d'origine
de la contrée d'où les Romains avaient alors tiré l'emploi du chat à l'état de domesticité, comme tant d'autres habitudes syriennes. Catus dérive en effet du syriaque qatô, arabe qitt.
Enfin le mot qatô est lui-même en syriaque un mot tiré d'une source étrangère, qui ne se rattache pas à une racine sémitique. Ici encore Pictet, en reconstituant l'histoire du mot, donne un précieux fil conducteur pour suivre la transmission de l'animal de peuple en peuple. Il prouve, en effet, qu'il provient primitivement des langues africaines et dérive du type qui a fourni l'aftadeh (du Bornou) gâda, le nouba kadiska et le barabra kaddiska. On doit remarquer ici que l'égyptien semble former une interruption dans cette chaîne de transmission de noms. Car les mots qui désignent le chat dans l'idiome antique, mau, et dans le copte, schaïc, n'ont aucune parenté avec ceux que nous venons de citer. Mais en voyant que c'est avec les langues des populations au sud de l'Egypte qu'est apparenté le nom arabe du chat, déjà universellement répandu dans la péninsule arabique avant l'islamisme, n'est-on pas induit à supposer que le nom et l'animal durent s'introduire à la fois chez les Arabes par les contrées méridionales, par le Yémen, dont les relations ont toujours été si intimes et si fréquentes avec la côte africaine voisine ? Le chat domestique, que les Sémites des temps bibliques n'avaient pas emprunté à l'Egypte, aurait été ainsi porté plus tard des pays du Haut-Nil el de l'Abyssinie en Arabie, et de là en Syrie, d'où il passa ensuite à Rome et dans l'Europe occidentale.
Cette digression incidentelle, qui a eu pour point de départ l'intention de signaler un trait particulier des mœurs tarentines à l'époque hellénique, sur lequel l'attention n'avait pas élé appelée jusqu'ici, m'a entraîné un peu loin. J'espère pourtant que le lecteur consentira à mêla pardonner, etj'aihàte de rentrerplus strictement dans mon sujet-
Pour ce qui est de la topographie de l'ancienne Tarente, on ne peut plus en reconstituer que les traits généraux et essentiels, sans entrer bien avant dans les détails. La cité proprement dite s'étendait d'une mer à l'autre le long de la route actuelle de Lecce, sur la pointe au sud-est de la citadelle. Elle formait un triangle d'un périmètre d'environ 11 kilomètres. Sa base était formée par la muraille fortifiée qui couvrait la ville du côte de terre. La ligne de cette muraille peut encore se suivre, marquée qu'elle est par les fragments importants, d'une construction hellénique, en grands blocs bien taillés, qui eu subsistent aux points dits Gollepazzo sur le Mare Piccolo, Montegranaro sur le golfe extérieur et Murivetere entre deux. C'est à Collepazzo qu'était située la porte Téménide, la principale de la ville, celle par oii entra Hannibal et en avant de laquelle était un tombeau d'Hyacinthe, en imitation de celui qu'on montrait à Amycles, près de Sparte. De cette porte partaient deux grandes rues divergentes, la rue Basse {Batheia) qui longeait le port ou le rivage du Mare Piccolo, au pied des falaises, et la rue Large {Plateia) qui menait droit à l'agora. A l'autre extrémité du front des murailles, vers Montegranaro, était la porte Rhinopyle, d'où la rue Salutaire {Soteira) gagnait l'agora, suivant en corniche le bord de la grande mer ; c'était pour la Tarente antique ce qu'est le corso Vittorio-Emmanuele pour l'actuelle. L'agora, je l'ai déjà dit, était où se construit maintenant le Borgo Nuovo. Au centre s'élevait le Zeus de bronze de Lysippe, qui ne le cédait pour la grandeur qu'au Colosse de Rhodes. Sur l'agora donnaient le Pœcile, portique décoré de grandes peintures murales retraçant les principales scènes de la vie dePhalanthe et de la
fondation de la ville, et le Musée, édifice magnifique consacré aux concours de musique et aux banquets publics, où les Tarentins aimaient à apporter tant de recherches. Le gymnase et les thermes d'Héraclès, quiy étaient adjacents, se trouvaient à gauche en allant vers la porte Téménide, c'està-dire au sommet de la falaise qui domine le Mare Piccolo, vers l'emplacement du jardin de M. Troilo et de la villa Beaumont-Bonneîli. Près de là le couvent de Sant' Antonio, bâti sur un massif antique, marque le site d'un temple important, mais dont on ne saurait déterminer l'attribution; et au lieu dit Le Carceri, on voit des vestiges d'un cirque romain. La forme de l'hémicycle du théâtre est encore nettement dessinée dans le sol, auprès de l'église de San-Francesco di Paola. C'en est assez pour éveiller puissamment dans l'esprit le souvenir de la scène si dramatique que ce lieu vit s'accomplir et qui décida du sort de Tarente. Malheureusement les quelques arasements qui sortent du sol sont d'un appareil réticulé qui n'a rien de grec ; le théâtre de Tarente avait été reconstruit sous les Romains, et il ne reste aucun débris de celui du temps des Grecs.
L'église de San-Francesco di Paola elle-même occupe le site d'un temple antique ; car c'est autour de cette église que l'on trouve habituellement les terres cuites dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui sont sûrement votives. Il n'y a pas moins d'ex-voto dédiés par la dévotion des Tarentins le long des parois intérieures de l'église actuelle, qu'il ne devait y en avoir dans le temple antique. Si le peuple de ces contrées adresse maintenant ses hommages aux saints du paradis au lieu de les présenter aux dieux de l'Olympe, il n'en est pas moins resté foncièrement païen. Ses usages rehgieux sont encore ceux de l'antiquité. Dans toutes les églises de la (lalabre nous retrouverons, comme dans le reste de l'ancien royaume de Naples, cette profusion d'exvoto bizarres : tètes, bras, jambes et autres parties du corps grossièremeut exécutées en cire, de grandeur natu-
relie, plaçant matériellement sous les yeux du saint la représentation du membre dont on lui demande guérison ; petits tableaux sur bois, d'une barbarie naïve, retraçant l'accident où l'on a pensé devoir le salut à l'intercession du même saint. Parmi ceux qui se trouvent dans l'église de San-Francesco di Paola, il en est un qui frappa mon attention par la singularité inattendue de son sujet. Au pied du quai du corso Vittorio-Emmanuele, sur lequel s'est rassemblée une grande foule levant les bras en l'air pour exprimer l'étonnement, une énorme baleine est échouée ; le cétacé se débat dans les convulsions de l'agonie, environné de nombreuses barques où des pêcheurs viennent le harponner ou tirer sur lui des coups de fusil; une de ces barques, montée par deux hommes, est lancée en l'air d'un coup de queue de l'animal, c'est celle des auteurs du vœu. En effet, le 9 février 1877, une baleine de l'espèce appelée nord-caper [Balœna glacialis), spéciale à l'Océan Glacial Arctique, après s'être égarée bien loin des régions qu'habitent ses congénères et être entrée dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar, venait se faire capturer sous les murs de la ville par les pêcheurs de Tarente, stupéfaits de pareille aubaine. C'était une femelle, âgée seulement de trois ou quatre ans, mais déjà longue de dix mètres et pesant cent quatre-vingts quintaux métriques. Le squelette en est conservé au musée zoologique de l'université de Naples. Semblable fait était déjà arrivé en 1762.
Le long de toute la ligne des murailles de terre s'étendait la nécropole, dont les traces sont surtout manifestes auprès de Murivetere, mais où l'on n'a jamais poursuivi de fouilles régulières. Le nom de la ferme del Tesoro, située sur ce point, semble conserver le souvenir d'importantes trouvailles d'objets précieux, qui y auraient eu lieu jadis. On y a récemment constaté l'existence de sépultures anciennement violées, disposées en chambres souterraines et assez vastes, auxquelles des degrés donnent accès. Les
tombeaux plus vulgaires consistent en sarcophages faits de dalles plates de tuf ou de grandes tuiles. Ils se rencontrent aussi bien en dedans qu'en dehors de l'enceinte, conformément à ce que disent les écrivains anciens, que les Tarentins suivaient l'usage Spartiate, tout à fait exceptionnel dans les mœurs grecques, d'admettre la sépulture des morts à l'intérieur de leur ville. Un autre groupe de tombeaux a été rencontré dans le voisinage de Tagora, touchant à l'isthme qui reliait à la cité le rocher de la forteresse.
Un peu au delà de Collepazzo, en dehors de la muraille d'enceinte hellénique, au lieu nommé Fontanella, sur le Mare Piccolo, on observe d'énormes amas des coquillages qui servaient à la fabrication de la pourpre. Des amas semblables marquent l'emplacement des anciennes teintureries de pourpre auprès de Tyr de Phénicie et de Gythion de Laconie. J'ai visité les uns et les autres, je les ai examinés avec soin et j'ai pu constater qu'à Tyr on employait exclusivement le Murex Irunculus des naturalistes ; en Laconie, Murex brandaris. Dans les amoncellements de Tarente, on rencontre en proportion égale les deuxespèces, lune et l'autre indigène du Mare Piccolo, et toujours la coquille, comme à Tyr et à Gythion, présente au même endroit, sur une de ses circonvolutions, une coupure produite par un coup de meule donné pour mettre à découvert la poche à couleur de l'animal. 11 est donc manifeste que les Tarentins combinaient celles que donnaient les deux espèces, employées isolément en Phénicie et en Laconie ; c'est à cela probablement qu'était dû le ton particulier de leur pourpre. Quelques restes des bâtiments oi^i étaient installées les teintureries subsistent auprès des amas de coquilles, et le visiteur peut encore y observer des fragments d'enduits portant les traces indélébiles de la couleur qu'on y mettait en œuvre.
Mais c'est une idée tout à fait erronée que celle qui
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a généralement cours, et qui réduit l'ancienne Tarente à la portion principale située au sud-est de la citadelle. Ceci peut être vrai pour la ville romaine qui, même de ce côté, n'occupait plus qu'une partie du sue de la ville grecque, car Strabon observe que, de son temps, il y avait un vaste espace désert entre les quartiers habités et la ligne des anciens remparts. Mais, à l'époque de la splendeur delà Tarente hellénique, il y avait sur l'autre pointe, au nordouest, au delà de l'entrée du Mare Piccolo, là où passe la route de Naples, au moins un faubourg, un proasteion, presque aussi étendu que la cité elle-même et protégé par une muraille fortifiée. Un fragment de ces murs, appartenant au meilleur âge delà construction hellénique, reste debout à une distance d'environ deux kilomètres au nord de la station du chemin de fer. Sans atteindre aux dimensions de Syracuse, Tarente, ainsi divisée en trois parties, était dans son beau temps une des plus grandes parmi les villes grecques. Elle dépassait l'étendue d'Athènes.
Comment quitter Tarente, sans parler de la tarentule ?
C'est une grosse araignée du genre Lycosa, longue de 3 à 4 centimètres, qui a des analogues dans tous les pays méridionaux, mais dont l'espèce ainsi spécialement désignée est propre à l'Italie et à l'Espagne. En Italie, on la renconti'e depuis l'extrémité sud jusqu'à Rome sur une mer et jusqu'à Bologne sur l'autre; mais elle est surtout multipliée dans les provinces de la Fouille et de la Terre d'Otrante. Tout son corps est fortement velu, la partie postérieure d'un noir bleu, marquetée de dessins réguliers ; les pattes très longues tachées de noir et de blanc. Comme toutes les araignées du même genre, la tarentule a huit
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yeux de grandeurs inégales ; les deux plus petites pairos sont placées sur le même rang, tout au bord de la ligne frontale, tandis que les deux plus grandes sont placées derrière celles-là. De leurs quatre paires de jambes, la troisième est la plus courte.
Engourdie pendant la plus grande partie de l'année, la tarentule ne se montre que dans les fortes chaleurs de l'été. Elle fait alors une chasse active aux sauterelles et aux autres insectes, qu'elle attrape facilement, grâce à la rapidité de sa course. Elle se bâtit un abri dans la terre, quelquefois à un pied de profondeur. L'entrée en est en zigzag, puis se redresse pour reprendre de nouveaux crochets ; les parois intérieures de la petite chambre à laquelle donne accès ce couloir sinueux, sont tapissées d'une toile que tisse l'animal. C'est là qu'il garde ses provisions, dépose ses œufs et élève ses petits une fois éclos. La femelle, plus forte que le mâle, montre une grande énergie dans la défense de sa progéniture, qu'elle porte sur son dos quand elle sort de son habitation.
Les mœurs curieuses de la tarentule, soigneusement décrites par Valetta et Baglivi, n'auraient pas suffi à répandre le nom de cet animal en dehors du cercle restreint des entomologistes de profession. Les fables propagées à une certaine époque sur la morsure de la tarentule lui ont valu, au contraire, une célébrité universelle. On attribua, en effet, à cette morsure une épidémie nerveuse des plus singulières, qui sévit pendant 300 ans dans l'Italie méridionale et particulièrement dans la Fouille et dans la Terre d'Otrante. La tarentule appartient donc nécessairement à l'histoire de Tarente.
Il est certain que la morsure des grosses araignées est venimeuse, qu'elle détermine une enflure assez forte et douloureuse, qui peut quelquefois amener la fièvre. C'est, en particulier, le cas pour la morsure de lamalmignatte [Lalrodectes malmignatus), très répandue en Corse et en Espagne.
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Mais précisément l'expérience a aujourd'hui démontré que, parmi les araignées de même taille, les diverses tarentules sont au nombre des plus inoffensives pour l'homme, que leur morsure ne saurait déterminer un accès de fièvre. Aussi dans les différents pays où l'on en rencontre des variétés, dans le midi de la France, en Grèce, en Syrie et en Egypte, dans le Turkestan, elles ne sont aucunement redoutées des habitants ; les enfants s'amusent à les pourchasser dans leurs trous, sans qu'il n'en résulte jamais d'accident. lien a été pendant très longtemps de même pour celle de l'Italie méridionale ; ni dans l'antiquité, ni dans le premier moyen âge, personne n'eut l'idée d'en parler comme d'un animal dangereux. Il commence bien à être question vers le xi® et le xn*' siècle de tarantole, dont la morsure est mortelle, celles par exemple que les chroniqueurs occidentaux, postérieurs d'une centaine d'années aux événements, prétendent avoir décimé les Lorrains de la première armée amenée par l'empereur Louis II contre le sultan de Bari. Seulement, à cette époque, le motne désigne pas une espèce d'araignée, mais le gecko, très multiphé dans la Fouille, la Terre d'Otrante et la Calabre, le lézard en qui les poètes grecs voyaient le jeune Ascabalos métamorphosé par la colère de Dêmêtèr, et à qui la superstition populaire a de tout temps attribuée des propriétés venimeuses singulièrement exagérées. C'est exclusivement au gecko que s'est appliqué d'abord le nom de tarantola, par lequel il est encore qualifié dans une partie de l'Italie.
Mais dans le courant du quatorzième siècle, en même temps que la danse de Saint-Guy, qui a tant d'analogie avec ce que l'on a raconté du tarentisme, se manifestait à l'état d'épidémie dans d'autres parties de l'Europe, on commença à observer, dans la Fouille et dans la Terre d'Otrante, des accidents étranges, qui se produisaient surtout à l'époque des jours caniculaires et devenaient de plus en plus fréquents. Les malades étaient presque toujours des femmes
et des jeunes filles à l'âge critique; car on n'eût d'exemple que dans la seule localité de Mesagne, de l'épidémie sévissantautant sur les hommes que sur les femmes. Le mal s'annonçait par un état d'assoupissement invincible, qui ne s'interrompait que pour faire place à des accès de frénésie bondissante et dansante. Dans ces accès, les ^are;ito^a^i, comme on les appela, étaient réjouis, attirés et comme calmés par la vue d'objets brillants, l'éclat des armes nues et la vivacité de certaines couleurs. On en voyait se jeter avec transport sur les étoffes rouges et vertes, les embrasser avec passion, pleurer d'attendrissement en les serrant contre leur poitrine. Au contraire, le noir et le bleu leur inspiraient une aversion extrême, leur donnaient des paroxysmes de rage; ils se précipitaient sur les gens habillés d'étoffes de ces couleurs et cherchaient à les mettre en pièces. Tous marquaient aussi l'attraitleplus vif pour l'eau ; ils cherchaient à s'en arroser, à s'y plonger ; la vue de la mer ou des lacs exerçait surtout sur eux une attraction irrésistible. Après la frénésie, le malade retombait dans son assoupissement d^où il ne sortait que pour un nouvel accès. La mort, disait-on, terminait fréquemment ces crises ; lorsqu'elles n'avaient pas une issue funeste, elles allaient en s'atténuant et finissaient par disparaître après la fin de la canicule, mais pour reprendre chaque année à la même époque. En d'autres temps, avec une médecine plus avancée et plus scientifique, on ne se fût pas mépris sur la nature hystérique de cette maladie bizarre, qui, restreinte d'abord à un petit nombre d'individus, allait en se multipliant et prenait les proportions d'une véritable épidémie. C'était la choréomanie, affection bizarre mais aujourd'hui bien connue des médecins et facilement contagieuse par sympathie, Dans le xiv° siècle, sous différents noms, elle s'étendit à presque toute l'Europe. En 1785 on la vit reparaître à l'état épidémique chez iQ^jumpers du Monmouthshire, qui croyaient par leurs danses furieuses honorer
Dieu, à rimitation de David devant Tarche. Encore aujourd'hui elle est au fond des exercices insensés des derviches tourneurs et hurleurs, dans les pays musulmans. Mais au quatorzième siècle, on n'avait aucune idée des maladies nerveuses et de la singularité multiforme de leurs manifestations. On chercha une cause à ces accidents, qui devenaient plus fréquents à mesure qu'on en parlait et qu'on s'en effrayait davantage ; et on crut trouver cette cause dans la morsure de la tarentule, sans doute parce que les accès du mal se produisaient à la saison où cette grosse araignée se rencontre courant dans les champs.
On s'imagina que la musique procurait un soulagement aux tarantolati, que surtout, en les provoquant à la danse, elle finissait par faire évaporer en sueur la plus grande raahgnité du prétendu venin de la tarentule, de telle façon qu'elle abrégeait les crises et amenait une issue favorable. Seulement cette médication ne produisait jamais un effet définitif, et il fallait en recommencer l'emploi chaque année. Sur ces principes, on organisa tout un système de traitement qui fut désormais consacré. La patiente, vêtue de blanc, couronnée de fleurs et de rubans, une épée nue à la main, était conduite dans un jardin ou sur une terrasse par ses parents et ses amis. Un orchestre de musiciens, composé principalement de flûtes et de tambourins, l'y attendait. On essayait de différents airs pour l'appeler à la danse : le savant P. Athanase Kircher, dans son livre De arte magnetica, pubhé à Rome en 4654, a noté les plus habituellement en usage pour cet objet. Il y en avait toujours quelqu'un qui finissait parmettre la malade en danse. Les musiciens alors accéléraient graduellement la mesure, de façon à amener habilement l'air de la Tarentelle, dont le rythme entraînant était considéré comme d'un effet souverain et qui y a dû son nom. Aussi longtemps que sa respiration et ses forces le lui permettaient, la larantolata suivait l'orchestre avec frénésie, ne quittant un danseur que
pour en prendre un autre, et s'interrompant par intervalles pour baigner son visage dans l'eau froide. Enfin lorsque, épuisée, elle voulait indiquer la remise de la fête au lendemain, elle versait sur elle un seau d'eau tout entier et s'inondait de la tète aux pieds. Incontinent ses compagnes s'empressaient de la déshabiller et de la porter dans un lit, où elle tombait dans un sommeil de plomb.
Avec ce qui était en réalité une maladie nerveuse, susceptible de se communiquer par la force de l'imitation et par l'ébranlement de l'imagination, semblable cure ne pouvait que propager le mal. Tous les gens qui croyaient avoir été victimes d'une piqûre venimeuse, tous ceux qu'un insecte quelconque avait inquiétés, recouraient au traitement que nous venons de décrire, et quand la danse avait duré quelque temps, on voyait toujours une partie des assistants, saisie d'une espèce de vertige, prise de la frénésie de la malade, se livrer, avec une fureur inconsciente, au même exercice. Il s'ensuivit bientôt une contagion générale, une passion maladive, effrénée. L'épidémie de la Fouille et de la Terre d'Otrante, au lieu de s'arrêter, se répandit de proche en proche, gagna le reste de l'Italie méridionale et s'empara de tous : hommes et femmes, jeunes et vieux, personnages de tous les rangs, crurent avoir été piqués ou craignirent de l'être en voyant ceux qui s'imaginaient l'avoir été, et grossirent le nombre des tarantolati.
Cette rage nerveuse se répandit tellement que la cure des gens soi-disant mordus de la tarentule devint une fête réglée, un divertissement périodique, attendu avec impatience par le peuple. Des troupes de musiciens, aux mois de juillet et d'août, parcouraient les provinces napolitaines, s'arrêtaient dans chaque ville, dans chaque bourgade, et entreprenaient en grand la guérison des malades. Ces fêtes prétendues médicales, périodiquement renouvelées, avaient fini par recevoir le nom de Carnavaletto délie
donne, parce que les femmes s'y montraient les plus ardentes. Elles négligeaient les intérêts de leurs ménages, et dépensaient dans ces étranges divertissements toutes leurs économies. Souvent la danse furieuse dégénérait en véritable orgie, où toute pudeur était oubliée. D'autres fois l'excitation nerveuse, exaltée jusqu'à la folie, se tournait en rage sanglante, et le bal finissait par des meurtres ou des suicides. Beaucoup de malheureuses couraient, tout en dansant, se précipiter dans les fontaines, dans les puits, où elles se noyaient.
La frénésie du tarentisme dura trois siècles. Elle était encore dans toute sa violence en 1599, lorsque Ferrante Imperatore publia le curieux livre où il décrit en grands détails, avec une foi absolue à l'opinion populaire, les merveilleux effets du venin de la tarentule et les moyens employés pour les combattre. Au dix-septième siècle, elle était en pleine décroissance, et elle avait cessé de se manifester au commencement du dix-huitième, lorsque les naturalistes se mirent à étudier scientifiquement l'araignée tarentule. Leurs observations, en étabfissant sa parfaite innocuité, achevèrent de dissiper les préjugés populaires. Il n'y a plus aujourd'hui de tarantolati, et personne ne craint cet animal jadis si redouté, dans les endroits mêmes où il est le plus multiplié. Le tarentisme n'est actuellement, àTarente et dans ses environs, qu'une étrange légende du passé. Il a complètement disparu, en laissant seulement derrière lui un joyeux air de danse, cher au peuple napolitain, et un proverbe dans notre langue.