‹ La grande-Grèce, paysages et histoire (volume 5)Chapitre 20 sur 40 · G LA GRANDE-GRÈCE · texte numérisé non relu

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civilisation autant que par le nombre, c'était Télément chez lequel on pouvait craindre le plus de regrets du régime tombé ; c'était donc celui qui, pour se l'attacher, réclamait le plus de soins. En outre, l'Italie méridionale et la Sicile une fois conquises, les princes normands aspiraient ouvertement à s'emparer de l'empire d'Orient, à s'asseoir comme une nouvelle dynastie sur le trùne de Constanlinople. C'est ce qu'à la fin de sa carrière tenta Robert Guiscard, d'abord en prenant pour prétexte de soutenir les prétentions de Michel Parapinacês, puis, après la mort de celui-ci, en agissant sans voiles pour lui-même. 11 se pare même du titre impérial dans l'inscription dédicatoire qu'il fit graver en lettres énormes sur la façade de la cathédrale de Salerne : Maete evangeliste patrono urbis Bobbertus dux r[ex) imp{erator) maxim{us) triumphator ex erario peculiari. En 1097, quand les croisés furent réunis à Constantinople, Bohémond leur proposa de s'emparer de la ville et d'y proclamer un empereur, comptant bien l'être lui-même. Il est probable que si on l'eût écouté, il eut mieux su comprendre les conditions de ce nouveau rôle que Baudouin de Flandres en 1^04. De même qu'il se fit à moitié arabe et à moitié grec dans sa principauté d'Antioche, il aurait eu la souplesse et l'habileté de se faire, à Constantinople, assez byzantin pour asseoir son pouvoir et installer, d'une façon durable, une maison normande sur le trône des Basileis, ce qui n'eut pas été plus extraordinaire que l'avènement de tant de familles étrangères à l'hellénisme, qui ceignirent la même couronne, sans se mettre aussi maladroitement en lutte avec le sentiment national du peuple grec que les Latins de la iv"" Croisade. C'est encore ce projet favori de sa famille que reprit le roi Roger de Sicile, dans la grande guerre contre Manuel Gomnène, qui le rendit, en 1146, maitre pour un moment de toute la Grèce propre. Et il avait certainement une part à la tentative que Guillaume le Bon fit encore, quarante ans après, contre l'em-

pire groc, sous prétexte de restaurer le jeune Alexis Comnène.

Au reste, Roger, le grand conito de Calabrc et de Sicile, témoigna encore plus de propension et de bienveillance que son frère Uobert Guiscard pour Thellénisine du midi de l'Italie. C'était dans la logique des choses. La population grecque de langue et de religion formait la presque totalité de ses sujets de Calabre et une part considérable de ceux de Sicile, précisément la part chrétienne sur laquelle il devait s'appuyer pour tenir en échec l'élément musulman, tout en le traitant, lui aussi, avec ménagement. Roger admit de nombreux Grecs à sa cour, dans sa maison, parmi les capitaines de ses armées, comme le Sergios qui le trahit au siège de Gapoue. En matière ecclésiastique, il partagea d'une manière égale ses libéralités et ses faveurs entre le clergé du rite latin, qu'il suivait lui-même et qui était celui de ses compagnons de conquête, et le clergé grec indigène. D'un côté, il appela en Calabre saint Bruno et ses disciples, et il fonda dans ses États les premières abbayes cisterciennes, qui y devinrent des foyers de latinisation. De l'autre, en Sicile et en Calabre, il fonda autant de monastères basiliens du rite grec que de monastères latins, les dotant magnifiquement et accordant aux hégoumènes de quelques-uns d'entre eux la quahté de barons au temporel. Il multipha les donations à ceux qui existaient antérieurement. Sur le seul territoire de Squillace, il agrandit, réorganisa et enrichit le monastère grec de Saint-Grégoire le Thaumaturge de Stalletti, etenfonda un nouveau, celui de Saint-Nicolas de Mariota.

Ce fut même à tel point que, pendant près de vingt ans, les évèques gréco-italiens se bercèrent de l'espoir d'attirer entièrement le comte Roger à l'Église orientale. Mais en 109G et dans les années suivantes, pour obtenir en échange du Pape Urbain II la bulle qui lui accordait, à lui et à ses successeurs, le privilège exorbitant de jouir de l'autorité II 27

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ecclésiastique de légats a latere, il enleva les évèchés de ses États à la juridiction du Patriarche de Gonstantinople pour les remettre, comme avant Léon l'Isaurien, sous celle du siège de Rome. Il ordonna en même temps qu'au fur et à mesure de l'extinction de leurs titulaires grecs, ces évêcliés passeraient au rite latin, comblant de faveurs toutes spéciales ceux des évèques qui consentirent à changer euxmêmes immédiatement de rite. Les fidèles, les prêtres et les moines qui voulaient rester au rite grec étaient soumis à rautorité spirituelle de l'évêque, désormais latin; mais ils ne devaient pas être directement administrés par ce lui-ci ; on instituait un protopapas pour les diriger sous la surveillance de l'évêque; enfin les garanties les plus sérieuses leur étaient données du maintien de leur rite, de leurs usages et de leurs droits. Cette série de mesures, dont Urbain II vint lui-même assurer l'exécution dans les Etats de Roger, donnait au latinisme la supériorité et la prépondérance en matière religieuse, comme le fait de la conquête les lui avaient assurées dans Tordre politique ; mais elles ne détruisaient pas l'hellénisme, dont elles assuraient, au contraire, les conditions et l'existence. La nouvelle organisation ecclésiastique s'opéra, du reste, sans violence et à l'amiable. La soumission au Souverain Pontife, en consacrant le rite grec intact, comptait dans le clergé italo-grec des partisans ardents tels que l'archimandrite sicihen Neilos Doxopatrios, qui écrivit en grec son célèbre traité Des sièges patnw'caux pour glorifier l'œuvre de Roger et la justifier aux yeux de ses corehgionnaires. Les conditions de l'union de l'Éghse grecque d'Italie méridionale et de Sicile à rÉghse de Rome furent, d'ailleurs, solennellement débattues, en 101)9, au concile de Bari, où l'éloquence et la science théologique de saint Anselme amena les députés du clergé grec à confesser la même doctrine que les Latins sur la procession du Saint-Esprit, et oii, en môme temps, l'énergique revendication par les moines ba-

siliens du droit de suivre leurs anciens usag-es, fil mainlenir aux Gréco- Italiens le privilège, reconnu depuis à tous les Grecs Unis par le concile de Florence, de continuer à réciter le Symbole sans l'addition du Filioque. Enfin h; clergé et les fidèles du rite grec voyaient une garantie contre les tendances que pourrait avoir la Papauté à les latiniser par l'interposition, entre eux et l'autorité du pape, de la suprématie de la couronne en matière ecclésiastique, établie dans une certaine mesure par la bulle d'Urbain II en faveur du comte Roger et de ses successeurs. Cette suprématie religieuse du souverain est une chose vers laquelle l'Église grecque a toujours eu une propension très marquée. Neilos Doxopatrios la proclame formellement dans son traité; il soutient que la primauté papale dérive de ce que Rome était le siège de l'Empire. Aussi son livre, écrit pour justifier l'union et le retour à la juridiction romaine, n'en fut pas moins vu d'un fort mauvais œil parle Pape.

L'union de l'Église grecque de l'Italie méridionale et de la Sicile avec Rome, et sa soumission à la juridiction papale, ne rompirent pas, du reste, tout d'abord ses liens de relations fraternelles et intimes avec l'Église grecque d'Orient. Bien que l'entreprise de Michel Cerulaire eût dès lors succédé à celle de Photius, la rupture entre les deux moitiés de la chrétienté n'était pas encore consommée d'une manière définitive à la fin du xi*' siècle et dans le x^^ La tunique du Christ, malgré les efforts de l'esprit de division et de haine réciproque, n'était pas décliirée en deux parts. L'hostihté permanente et profonde, mais tantôt plus sourde et tantôt plus ouverte, entre les deux sièges de Rome et de Constantinople , n'avait pas encore creusé un fossé infranchissable entre les fidèles qui relevaient de l'un et de l'autre. Leurs rapports variaient suivant les lieux et les temps. Malgré la façon dont les malentendus et les préjugés réciproques allaient toujours en s'accentuant, la commu-

nion entre les deux Églises se maintenait encore sur bien des points. Les Croisades, où trop d'incidents contribuèrent à aggraver les malentendus et à soulever de part et d'autre de déplorables rancunes, virent aussi des manifestations bien significatives d'union entre Grecs et Latins sur le terrain religieux. Telles furent les alliances matrimoniales contractées entre les princes Francs de la Syrie et la maison impériale de Byzance. Telle fut surtout la construction à frais communs de l'église de la Nativité à Bethléem par Amaury V\ roi de Jérusalem, et Manuel Comnène, empereur de Gonstantinople, qui y firent représenter dans les mosaïques de la nèfles églises où s'étaient tenus les huit premiers conciles œcuméniques, représentations accompagnées de l'inscription, en latin et en grec, des décisions de ces conciles servant de base à la foi commune de l'Occident et de rOrient. 11 pouvait donc y avoir alors intercours, communion fraternelle, relations religieuses et intellectuelles entre les couvents de la famille de saint Basile dans l'Italie et dans la Grèce, bien que les premiers fussent soumis au Pape et les seconds au patriarche de Gonstantinople. Le schisme ne devint formel et irrémédiable qu'à la suite de la fatale, et, disons le mot, de la criminelle entreprise dans laquelle les Vénitiens entraînèrent la iv® croisade, la détournant de la- Palestine sur Byzance et dirigeant contre un empire chrétien les armes qui avaient été prises pour repousser les musulmans. C'est de 1204, de la prise de Gonstantinople par les Latins que date la séparation définitive du christianisme oriental d'avec le christianisme occidental. G'est alors que dans le cœur des Grecs, traités par les Latins comme des infidèles, germèrent les haines que la politique habile de Mohammed II sut raviver encore en 1453, haines contre le cathohcisme et la papauté, que l'Occident catholique eut pu éteindre au xv" siècle s'il avait eu la générosité de porter secours, sans arrière-pensée, à Gonstantinople prête à succomber sous l'eflort des Osmanlis.

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Après la mort du grand comte Roger, son fils et successeur le roi Roger continua sa politique de bienveillance pour les Grecs de terre ferme et de Sicile. Cet élément de la population reçut même sous son règne de nouvelles recrues par la transplantation en Galabre et en Sicile des milliers de pris onniers ramenés de la Morée et de la Livadie, et choisis avec soin parmi les ouvriers de métiers. On sait que ce furent ceux d'Athènes et de Thèbes qui introduisirent dans les États des Normands la culture du mûrier, l'élève des vers et la fabrication dos étoffes de soie.

Aussi sous les deux Roger, c'est-à-dire pendant loutprès d'un siècle, la littérature grecque, encouragée par la protection de ces princes, eut-elle dans l'ILalie méridionale et dans la Sicile une floraison magnifique. La cour des princes normands rivahsait alors sous ce point de vue avec celle des empereurs de Constantinople. C'est, en effet, le temps où la poésie helléno-byzantine y était représentée par Eugène de Palerme, Constantin de Sicile, Roger d'Otrante et le Calabrais Jean Grasos. C'est le temps oîi brillent dans la littérature ecclésiastique Neilos Doxopatrios, dont nous venons de parler ; Prosper, évéque de Reggio, surnommé le Philosophe, théologien et historien renommé; Théophanios Cérameus, archevêque de Taormine, dont on possède soixante-deux homélies grecques; le diacre Amandos ou Adelphirios d'Atrani, historien, poète et auteur de la vie de saint Nicolas le Pèlerin; Jean, archidiacre de Bari, qui a écrit la vie et les miracles de saint Nicolas de Myre, ainsi que l'histoire de la découverte des reliques de saint Sabin de Canosa. A la même époque la Sicile donne à Byzance Constantin Manassès, qui va se fixer à la cour des Comnènes et y compose une histoire byzantine en vers politiques.

Cependant, malgré la faveur des Roger, malgré ce développement httéraire qui atteste sa vitalité et sa culture, l'hellénisme italien, dépouillé de la suprématie par la con-

quête normande, perdait rapidement du terrain. De même que la vie de Cassiodore nous a fourni le tableau du Bruttium latin du vi^ siècle et celle de saint Nil de Rossano le tableau de la Calabre grecque du x« siècle, c'est dans la vie du bienheureux Jean Joacliim de Flore, également rapportée pas nous plus haut, que l'on peut saisir sur le fait la marche progressive de la latinisation dans la région de la Sila, pendant le cours du xn^ siècle. 11 est vrai que, dans la région de l'Aspromonte, l'hellénisme se maintenait compacte à la même époque et résistait victorieusement aux influences qui cherchaient à l'entamer. Les établissements monastiques latins, fondés dans cette région, restaient isolés au milieu d'une population d'autre langue et d'autre religion. En 1217, la charte latine d'une donation faite au célèbre couvent de San-Stefano del Bosco, charte rédigée dans la ville de Stilo, se termine par ces mots bien curieux : Et quia latinum non pctuimus habere scriptorem, Fr. Guilelmiis, monacus S. Stephani, precepto D. Pétri, venerahilis Abbatis predicti cenobii, et 7'ogato noslro, paginam istam diclavit et scripsit. Ainsi, au commencement du xni* siècle, il ne se trouvait pas dans cette ville un seul notaire sachant écrire le latin. On possède aussi une sentence rendue en 1224, à Stilo, par le camerariiis ou administrateur des finances de Calabre contre le baiuJo de la ville, qui avait molesté les moines de San-Stefano del Bosco ; elle est rédigée en latin, mais toutes les signatures des témoins sont grecques.

Avec la mort du roi Roger finirent les jours heureux de la grécité de l'Italie méridionale. Sous Guillaume le Mauvais, l'effroyable répression de la révolte de la Fouille, cette desolatio Apiilie, comme l'ont appelée les contemporains» dirigée par l'odieux favori du roi, Majone de Bari, fut marquée par une véritable persécution contre l'élément grec, et en particulier contre les moines de Saint-Basile. C'était la vengeance de l'appui que Manuel Comnène avait fourni aux

insurgés et de l'accueil enthousiaste que la flotte impériale avait reçu dans les villes maritimes. Les moines grecs furent par centaines suppliciés ou transportés comme esclaves en Sicile. Beaucoup de leurs monastères furent détruits ; d'autres transférés à des ordres latins. C'est ainsi, par exemple, que le couvent basiliende Saint-Jacques, sur le territoire de Bari, fondé en 892 par l'arclievêque Jean d'Otrante, sous l'empereur Léon de Philosophe, fut donné aux Olivétains, qui l'ont possédé jusqu'à nos jours.

Bientôt commencent, pour ces moines de Saint-Basile, qui avaient été les propagateurs de l'hellénisme en Italie et qui restaient les soutiens de sa vie et de sa culture, une séri(^ de tracasseries religieuses continuelles de la part du Pape et des prélats latins. La rupture des deux Églises étant devenue complète, à la suite de la prise de Constantinople par les Latins, le clergé grec du royaume de Sicile devint, parle fait même de son rite particulier, suspect de tendance au schisme. On résolut donc d'interdire ses relations avec le clergé d'Orient, de surveiller de près son enseignement pour y réprimer tout ce qui semblerait malsonnant, d'expurger ses bibhothèques des livres dangereux, de reviser sa liturgie pour la rapprocher du latinisme, enfin d'organiser une grande enquête sur les opinions de ses membres. C'est la mission dont le Pape Honorius III chargea, en 1221, l'évèque de Cotrone cl l'abbé de Grotta-Ferrata dans la Terre de Labour, la Pouille et la Calabre, et que Frédéric II leur laissa accomplir librement, parce qu'à ce moment il tenait encore à ménager le Saint-Siège. Plus tard, quand il fut entré en lutte ouverte avec la papauté, il témoigna beaucoup de faveur aux Grecs de ses États, comme en général à tous les éléments qui pouvaient sympathiser avec son hostilité pour le pontife de Rome. Sous son règne nous rencontrons encore deux poètes grecs d'un certain mérite dans l'Itahe méridionale. Jean d'Otrante et George de Gallipoli, qui dédient leurs œuvres

à Frédéric. Liii-mcmo avait appris le grec ancien et le grec vulgaire, comme l'arabe; il écrivait ces idiomes avec élégance et facilité, et il aimait à se servir du grec. Ainsi c'est dans cette langue qu'il rédigea l'inscription de l'anneau d'or passé aux ouïes du fameux brochet qu'il fit lâcher dans un lac voisin de Manheim : « Je suis ce poisson que l'empereur Frédéric a fait jeter le premier dans ce lac, le 5 octobre 1230. » Les constitutions de Frédéric II, promulguées à Melfi en 1231, furent publiées en grec en même temps qu'en latin, tant était alors considérable le nombre de ceux de ses sujets qui, sur le continent et dans l'île, ne parlaient et necooiprenaient que le grec.

Cependant, malgré cette faveur personnelle du prince, l'avènement de la maison de Souabe et surtout le règne de Frédéric II marquèrent la date où la décadence définitive de l'élément grec, submergé par l'élément italien, se précipita dans le royaume de Sicile. Ce royaume fut dès lors trop mêlé aux affaires et à la vie du reste de l'Italie pour cju'une nationalité distincte pût s'y maintenir. Dans l'acharnement que la Papauté mettait à abattre la dynastie de Souabe, elle avait outrepassé le but si bien défini de ses premières luttes contre l'Empire, et, après avoir éveillé la vie nationale de l'Italie, en l'armant contre les Allemands, elle combattait ses véritables intérêts. Aussi, par une révolution qu'il importe de ne pas oublier lorsqu'on veut juger les événements de l'histoire d'Italie au xui'^ siècle, ce n'étaient plus alors les Guelfes, comme dans les deux siècles précédents, c'étaient les Gibelins, au contraire, qui portaient le drapeau de la cause nationale. Frédéric II, une fois que ses affaires eurent été ruinées en Allemagne, devint le promoteur et le précurseur de l'unité italienne, et ce rôle fut encore plus celui de Manfred, avec qui l'indépendance de l'Italie succomba pour six siècles sur le champ de bataille de Bénévent. Devenu ainsi la tète et le cœur de la vie nationale de l'Italie, le royaume sicilien commença

par se transformer lui-même, et, de la mosaïque de nationalités diverses qu'il avait été jusqu'alors, se fit franchement et complètement italien.

C'est à ce moment que, signe éclatant de; cette transformation, la poésie italienne prit naissance dans le royaume de Sicile, en même temps qu'y déclinait la poésie grecque, florissante au temps des Roger.

I Siciliani

Che già fur prirai, e quivi eran da sezzo,

a dit Pétrarque. Ciullo d'Alcamo, le poète lauréat de la cour de Frédéric II, rivalisait par ses vers italiens avec le talent des poètes provençaux, quand rien ne présageait encore en Toscane l'approche d'un semblable éveil. Manfred lui-même fut poète en italien, et poète d'un véritable talent. Pendant ses séjours à Barletta, il aimait à parcourir les rues de la ville en chantant des strombuotti, strophes rimées de huit vers, chacun de onze syllabes, qu'il se plaisait à composer. Sa cour, que les Guelfes appelaient un foyer de corruption, était le rendez-vous de tous les poètes que comptait alors l'Italie, et des plus hab iles musiciens de France et d'Allemagne, aussi bien que de la péninsule. Souvent, dans ses promenades nocturnes, il se faisait suivre par deux Siciliens qui excellaient à chanter des romances. La poésie en langue vulgaire, telle qu'elle était alors dans ses premiers balbutiements, célébrait exclusivement l'amour, et restait étrangère à la politique, aux événements qui mettaient toute l'Italie en feu. Pendant que le chef de l'Église appelait des étrangers à la conquête du royaume sicilien, qu'il lançait l'excommunication sur le fils de l'empereur et poussait les peuples à la révolte; que, dans le nord, Ezzehno da Romano trouvait à peine assez de bourreaux pour tuer ses victimes, les poètes de la cour de Manfred et Manfred lui-même chantaient, avec une exagération toute méridionale, les désirs des amants, les rigueurs

des belles, et ces théories de l'amour chevaleresque qui nous paraissent bien peu en rapport avec l'état de violence de la société italienne au moyen âge.

Dans les conditions où se trouvait ainsi l'hellénisme de l'Italie méridionale, de la Calabre et de la Terre d'Otrante, suivant une voie progressive de décadence et d'extinction, la conquête brutale de Charles d'Anjou ne pouvait manquer de lui porter le dernier coup. Les Grecs de ces contrées avaient été chauds partisans de Frédéric II et de Manfred ; ils furent traités en conséquence. Le clergé de rite grec fut livré sans protection aux effets des malveillances romaines. Les monastères de l'ordre de Saint-Basile qui étaient ses foyers de vie et de lumières, se virent en butte à des vexations de tout genre, soumis à une inquisition constante et tracassière, dont l'étroilesse d'esprit n'était égalée que par sa minutie. Les études, entravées de toute façon, y devinrent impossibles, et bientôt l'ignorance la plus complète y régna. C'était le but que l'on poursuivait comme pouvant mieux que tout autre faciliter la latinisation ecclésiastique du pays, à laquelle le Pape et les évoques travaillaient activement. Et pourtant, ce clergé monastique grec, que l'on s'étudiait systématiquement à abaisser, à contrecarrer, à réduire à la misère et à l'ignorance, donnait d'admirables exemples de vertu et de piété; on n'avait aucun reproche grave à lui adresser. Au contraire, tous les historiens ecclésiastiques du royaume de Naples proclament qu'alors, dans leur état d'abaissement, comme dans l'âge de fer des is." et x"^ siècles, les Basiliens demeurèrent absolument irréprochablesdansleursmœurs, dansleurdoctrine, dans l'observance fidèle de leur règle, et qu'aucun de

leurs monastères ne tomba dans cette corruption qui n'était que trop fréquente chez les couvents latins, plus riches et plus favorisés.

Au XIV'' siècle, beaucoup des localités où se conserve encore l'usage du rite grec ont abandonné le parler hellénique pour l'italien et ne comprennent plus leur langue liturgique. Dans la Calabre, au nord de l'isthme de Squillace, les bourgs et les villages où l'on parle encore grec ne forment plus que des îlots isolés au milieu de populations de langue italienne. Dans les actes privés qui y sont alors rédigés, la langue est profondément corrompue, envahie par une multitude de mots italiens. Ce qui se présentait, au contraire, dans les diplômes de la fin du xi» siècle et du commencement du xiio, c'étaient des mots français introduits par les conquérants sortis de la Normandie, et grécisés. Tels sont jj/iion pour dire <- fief» (l'italien a aussi emprunté fio au français, comme doublet de feudo, pris du latin), aiicoumandepsis tiré du verbe « encomander. » Il y aurait même à ce point de vue toute une étude intéressante à faire des chartes grecques de la période normande, pour les philologues qui s'occupent de l'histoire de notre ancienne langue française.

Cependant, au commencement du siècle, sur le versant de l'Aspromonte, du côté de la mer Tyrrhénienne, autour de Tropea et de Nicotera, et surtout de Palmi, de Seminara et de Sinopoli, dans un canton où le grec resta d'usage gérai jusqu'à l'entrée du xvu'' siècle, il y avait un noyau de population hellénique resté intact. Les monastères y étaient florissants et la tradition des fortes études s'y maintenait. C'est de là que sortit Léontios Pilatos, le maître de grec de Boccace, fondateur de l'enseignement de cette langue à Florence et auteur de la première traduction latine des poèmes homériques. C'est là aussi que fut élevé le moine Barlaam, natif de Seminara, qui joua un si grand rôle dans les querelles théologiques de l'empire grec et

enseigna son idiome natal à Pétrarque. Écrivain d'un atticisme très remarquable pour son époque, mathématicien, théologien de la science la plus vaste, métaphysicien profond et d'une singulière hardiesse (c'est toujours le trait propre des Calabrais), Barlaam estunedespluspuissantes et des plus originales figures de l'hellénisme duxiv^ siècle. Mais c'était un caractère inquietetpeuhonorable,etsurtout un esprit extraordinairement versatile : tantôt, àConstantinople, défenseur attitré de l'orthodoxie orientale contrôles erreurs des Latins, tantôt, à la cour papale d'Avignon, dénonçant au Souverain Pontife les hérésies des Grecs; tantôt novateur téméraire autant qu'on pouvait l'être dans son siècle, tantôt ultra-conservateur comme le plus scolastique des moines de Byzance. Après avoir quitté la patrie italienne pour aller en Étolie se perfectionner dans les sciences ecclésiastiques grecques, après s'être fixé à Constantinople en 1327, y avoir été le protégé de Jean Cantacuzène, avoir obtenu l'hégouménat d'un des principaux monastères de la ville et avoir été chargé d'une grande mission diplomatique en Occident, Barlaam quitta cette ville en 1341, outré de colère de l'issue, peu flatteuse pour son amour-propre, que venait d'avoir sa fameuse querelle avec Georges Palamas et les moines du mont Athos, au sujet de la lumière incréée du Thabor. Rompant avec éclat avec les Orientaux, le moine calabrais de l'ordre de Saint-Basile vint se fixer à Naples, où le roi Robert le Sage le combla d'honneurs et le mit à la tête de sa bibliothèque. Il écrivit alors des pamphlets théologiques contre l'Église de Constantinople, comme auparavant il en avait écrit contre rÉghse de Rome; il y prouvait la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils, après avoir prouvé dans ses traités antérieurs qu'il procédait du Père seulement. Le Pape Clément VI récompensa la palinodie de Barlaam en le nommant, en 1342, évêque de Gerace. C'est là qu'il mourut, encore dans la force de l'àge^ en 1348, et eut pour successeur, dans son évêché,

un autre moine basilien, de naissance orientale cette fois, qui n'avait pas donné moins de gages à la cause romaine, Siméon de Conslantinople, L'évèclié de Gerace, comme nous le montrerons au chapitre de cette ville, resta de rite grec jusqu'en 1472. Vers le temps où florissaît Barlaam, Jean Couropalatis faisait venir à grands frais, à Gonstantinople, le moine calabrais Aspasios, pour servir de précepteur, dans les lettres latines, à son fils Constantin Ilarménopoulos, ce qui suppose que ce moine était célèbre par son érudition égale dans les deux langues grecque et latine.

Les noms que je viens de rappeler sont les derniers dont la grécité calabraise puisse se parer. Le foyer qui les avait produits s'éteignit lui-même bientôt. L'ignorance envahit tout, et la nationalité gréco-italienne marcha de plus en plus vers une fin obscure. En 1370, le Pape Urbain V se préoccupa de l'état de décadence intellectuelle où étaient tombés les moines basiliens de l'Italie et de la Sicile et de l'altération de leurs livres liturgiques. Il confia à l'archevêque d'Otrante la mission de réveiller chez eux quelques études et de rechercher le texte authentique de la règle de saint Basile. La Papauté entrait à leur égard dans une voie plus libérale et plus généreuse, en même temps qu'elle se préoccupait de ramener à l'union l'Eglise d'Orient. Elle comprenait, mais trop tard, de quelle utilité eût pu lui être pour celte œuvre un clergé grec instruit, versé dans les traditions de son rite et en même temps attaché à l'unité cathohque, tel qu'elle eût pu l'avoir en Calabre et en Sicile, si l'on s'était conduit autrement à l'égard de celui de ces contrées. Mais c'était dès lors un cadavre que l'on cherchait à galvaniser. Urbain V échoua dans sa tentative et après lui Martin V. Au lendemain du Concile de Florence, le grand cardinal Be.ssarion décrivait ainsi l'état où en étaient venus ses frères en saint Basile, dans l'Italie méridionale : « La plupart des moines des couvents basiliens de l'Italie, ignorants de la langue grecque, en tant qu'I ta-

liens, et fils de pères qui parlent un idiome latin, ne savent pas même lire l'alphabet de Saint-Basile. D'autres, qui ont appris à lire le grec, font des fautes à chaque mot à la lecture et ne comprennent pas le sens de ce qu'ils lisent. Enfin il n'y en a qu'un très petit nombre qui, un peu mieux instruits, entendent que bien que mal les leçons. Mais aucun Je ces moines ne comprend complètement le grec, d'où suit qu'aucun d'eux ne sait bien et ne peut vérifier sur le texte les canons et les règles auxquels ils sont soumis, règles portées par leur grand instituteur et qui doivent diriger le gouvernement de leur sainte vie. >y On croirait lire une description des moines actuels de Grotta-Ferrata et de ce qui reste de clergé grec-uni dans l'ancien royaume de Naples, pauvres gens aussi ignorants que respectables, qui, par manque de connaissances, commettent à chaque instant les plus étranges fautes de liturgie, prennent des cérémonies latines d'introduction récente chez eux pour de vieux usages grecs qu'ils auraient mieux conservés que les Orientaux, et dont la plupart lisent péniblement, sur un imprimé en caractères latins, les prières grecques qu'ils ne comprennent plus.

Cependant Bessarion, demeuré passionnément grec malgré son adhésion au catholicisme, s'efforça, par le plus noble sentiment de patriotisme national et rehgieux, de faire revivre, en le relevant intellectuellement, l'hellénisme calabro-sicilien. Et, certainement, si quelqu'un avait été capable de réussir dans cette tâche, c'eût été lui. Grâce à ses persévérants efforts, le Pape Calliste 111 et le roiAlphonse s'entendirent pour fonder à Messine des écoles et une académie grecques, destinées à l'instruction du clergé, et même des laïques de rite grec de la Terre d'Otrante et de la Sicile. Il voulait en faire à la fois un instrument de relèvement pour les derniers débris d'une Église qui avait eu ses gloires et dont la fondation était liée au souvenir de l'héroïque résistance de l'orthodoxie aux iconoclastes, un centre d'en-

seignement de la langue et de la littérature des Hellènes pourl'ltalieet l'Espagne, et un foyer où se conservât, presque aux portes de la Grèce, asservie à ce moment par les musulmans, la tradition des grandes études, d'où elle pût rayonner de nouveau sur l'Orient, en y reveillant la nationalité hellénique, Bessarion lui-môme, venu à Messine comme abbé commendataire du monastère basilien du Sauveur, ne dédaigna pas de professer en personne dans l'école dont il avait été le fondateur. Le célèbre Constantin Lascaris, fugitif de Constantinople prise par Mohammed II, devint son successeur dans la chaire de Messine, après avoir passé quelques années à Milan et à Kome. 11 y professa le grec avec le plus grand éclat, de i462 à Î493, année où il mourut. Ses leçons, du reste, ne paraissent pas avoir beaucoup profité aux Grecs de la Galabre et de la Sicile ; car le seul Basilien calabrais dont le nom soit connu dans la littérature grecque du xv" siècle, le moine Angeles ou Ange de Galabre, ayant été élevé en 1463 à l'évêché de Martorano, doit nécessairement avoir été l'élève de Bessarion, et non de Lascaris. Mais les leçons de celui-ci eurent une influence considérable sur la Renaissance italienne, en groupant autour de lui de nombreux élèves de toutes les parties de l'Italie, entre autres Bembo, qui dans ses lettres et dans son dialogue sur l'Etna, vante l'éloquence de Lascaris, son goût exquis pour les arts et sa philosophie sublime, disant de lui : Nihil illo sene hwmanius, nihil sanctius.

On possède quelques lettres de Constantin Lascaris, écrites pendant son professorat à Messine. Elles respirent toutes les amertumes de l'exil et le plus poignant regret de la patrie perdue. «L'avarice des princes, écrit -il à Giovanni Pardo, a relégué dans la Calabre Théodoros (1), élevé si haut dans l'étude de la philosophie. Elle a fait fuir Andronicos, fils de GaUistos, jusque dans les Iles Brilanni-

(1) Probablement le célèbre Théodoros Gazés.

ques (1), où il est mort sans amis. Elle a forcé Dèmêtrios (2) de retourner dans sa patrie, pour vivre esclave des Barbares. Je ne parle pas de mon maitre Argyropoulos, qui souffre la pauvreté dans Rome et vend successivement ses livres. Home n'est plus. Ils n'existent plus ces grands citoyens de Kome qui aimaient également les lettres latines etles lettres grecques. Elle n'est plus cette Naples, colonie de Glialcis et d'Atliènes, gymnase de l'éloquence grecque, où les Romains accouraient pour s'instruire. Tout est changé. Préoccupé de ces pensées et d'autres semblables, je demeure ici, les yeux attachés sur la mer, sur Charybde et Scylla, et sur ce périlleux détroit. Je m'afflige de rester en ce lieu ; je gémis de ne pouvoir m'embarquer; je ne sais que faire ni dans quelle terre aller. »

Lascaris mort, son œuvre et celle de Bessarionfut abandonnée. On ne fit plus rien de sérieux pour réveiller et pour maintenir l'esprit de l'hellénisme chez les Grecs de Calabre et de Sicile, chez qui, dans le cours duxvi^siècle, achevèrent de périr les derniers vestiges de leur langue. Même la belle bibhothèque de Constantin Lascaris, qui lui avait servi dans son enseignement et qu'il avait léguée à la ville de Messine, en fut enlevée par les Espagnols. Elle est aujourd'hui presque entière à Madrid, et nous la connaissons par le savant catalogue d'Yriarte. Plusieurs ouvrages, transcrits de la main même de Lascaris, y portent des épigraphes qui rappellent quelques détails curieux ou témoignent de quelque noble sentiment. Sur une belle copie delà Politique d\\.risioie, on htcesmots : « Louange à Dieu, auteur de tout bien ! Ce livre est le travail et la propriété de Constantin Lascaris, de Byzance, et après lui de quicon-

(1) Ceci est une erreur; c'est à Paris qu'il s'était fixé.

(2) Quel est ce personnage? S'il s'agit de Dèmêtrios Chalcondylas, un des plus illustres des Grecs réfugiés en Occident, Lascaris était mal informé de son sort.

que saura le comprendre. » Les manuscrits d'Hérodole, dn Thucydide, d'Euripide, de Sopliocle, de Platon, etc., portent diverses notes relatives au séjour de Lascaris en Italie et en Sicile. Un abrégé d'histoire universelle, demeuré inédit, que Lascaris avait conduit jusqu'à la prise de Constantinople, se termine par le récit de la mort de l'Empereur et par ces paroles touchantes : c Avec lui périt la royauté des Romains, et la liberté, et la civilisation, et les sciences, et tout ce qu'il y a de bon. »

Aujourd'hui l'on parle encore grec dans quelques localités de la Galabre et de la terre d'Otrante. Mais ce ne sont pas les descendants de ceux dont cette langue était l'idiome national au temps des Byzantins et des Normands ; ce sont les petits -fils de colonies de réfugiés de la Grèce, venus chercher un asile en Itahe après la conquête turque. Nous les retrouverons àBovaetnous les étudierons à propos de ce bourg, qui est leur chef-lieu dans la Galabre.

Nous nous sommes laissé entraînera jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'origine, le développement et les vicissitudes de l'hellénisme calabrais. Ceci nous a mené fort loin de Squillace. Il faut maintenant y revenir, pour achever de résumer ce que l'on sait de l'histoire de cette ville.

Comme Crotone, Squillace paraît être parvenue, grâce à sa forte position, à l'énergie de ses habitants, et sans doute aussi à sa situation un peu éloignée de la mer, à se mettre à l'abri des ravages des Sarrazins au ix" et au x^ siècle. Du moins, dans aucune chronique authentique, ni itahenne, ni byzantine, ni arabe, il n'est question d'une prise ni d'un pillage de cette ville. Les histoires au sujet d'un établissement des musulmans à Squillace, persistant pendant un demi- II 28

io4 La GRANDE-GRÈCE

siècle, ainsi que des exploits de son chef Olcbec ou IJsbec, histoires accueillies par quelques écrivains italiens, n'ont pas d'autre source que les fausses chroniques forgées par Pratilli, et l'on ne doit pas en tenir compte. En réalité, les habitants de Squillace, à l'abri de leurs remparts, virent passer à leurs pieds, sans en être atteints autrement que parla dévastation de leurs campagnes, le flot des principales invasions musulmanes, les armées qui, débarquées à Reggio, marchaient vers le nord et s'avançaient jusque du côté de Tarente, toutes les fois du moins que ces armées prenaient, comme celle d'Othon II en sens inverse, la route du httoral de la mer Ionienne, au lieu de se diriger par Seminara, Nicotera, Monteleone et Cosenza.

Nous lisons dans la chronique de Lupus Protospath arius qu'en 1044 Guillaume Bras-de-Fer fit une pointe en Calabre avec Guaymar, prince de Salerne, que les Normands, à ce moment, avaient reconnu pour leur suzerain féodal. Us s'emparèrent de Squillace et y construisirent au-dessus de la ville, sur le sommet de la hauteur, le chàteau-fort qui fut nommé Stridula. La ville revint au bout de peu de temps aux mains des Grecs, et ce fut seulement en 1060 que Roger parvint à s'en rendre définitivement maitre, quelques mois après la reddition de Reggio à Robert Guiscard. Au partage de la Calabre entre les deux frères, qui eut Heu en 1062, Squillace fut mise dans le lot du comte Roger, lequel vint fréquemment y résider.

L'évêché de cette ville fut au nombre de ceux que Roger fit les premiers passer au rite latin, L'évêque Theodoros Mesimerios, qui assista en 1093 à la consécration de l'église de Sancta Maria de Turre, érigée tout auprès de l'ermitage de saint Bruno à San-Stefano del Bosco, lieu compris dans le diocèse de Squillace ; qui en 1095 accorda au même saint Bruno de nombreux privilèges temporels et spirituels par un acte en double texte, grec et latin ; cet évêque était grec de rite et de nation. Mais il mou-

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rut en 1090, et le comte Roger profita de cette occasion pour opérer sans difficulté et sans secousse le changement de rite. Le premier évoque latin de Squillace fut Jean, fils de Nicépliore, doyen de l'église de Mileto. Le grand comte accorda des richesses considérables et des privilèges étendus à l'évôché ainsi transformé, lesquels privilèges furent confirmés en 1145 par son fils, le roi Roger, lors de la revision générale qu'il fit faire de tous les diplômes de concessions princières octroyés avant lui. En même temps, pour atténuerle mauvais effet de cette mesure sur la population toute grecque de la ville, le comte Roger enrichissait et développait le monastère grec de Saint-Grégoirç de Stalletti et fondait celui de Saint-Nicolas de Mariota. De l'année 1096 est encore un diplôme latin, conservé aux archives de Naples, diplôme par lequel Roger gratifie le normand Armenfroi, son chapelain, abbé du monastère latin de Saint-Mathieu, récemment fondé, de la concession de cent quarante-neuf vilains du domaine royal, dont les noms, tous grecs, sont énumérés dans l'acte, avec leurs familles, ils sont divisés en quatre groupes : trente-neuf familles du district de Squillace ; soixante des districts de Stilo et de Gastelvetere (alors appelé en grec Castro)i Alarov) ; trente-six du district de Squillace, dont les chefs, cette fois, sont presque tous prêtres ou fils de prêtres ; quatorze enfin, du district de Squillace encore, qui doivent, à la mort d' Armenfroi, passer en la possession de l'évêque de la ville.

En 1113, nous voyons tenir à Messine, par la comtesse régente Adélaïde, un parlement féodal des barons du comté de Calabre et de Sicile. L'histoire n'en mentionne qu'un petit nombre d'autres, celui de Salerne, en 1129, où la couronne royale fut décernée au jeune Roger, et celui de Palerme, en 1130, où il fut couronné ; quant à celui que le grand comte Roger avait tenu à Mazara, pour régler la question des dîmes ecclésiastiques de la Sicile, on en ignore

la date. Le parlement de 1M3 eut entre autres objets les affaires de l'évèché de Squillace. Trois ans auparavant, Adélaïde avait donné à l'évéque Pierre et à ses successeurs, à titre de fief noble, La Roccelletta (appelée en grec hi Ronkella toû Skillakos), où se trouvait un monastère basilien administré par l'iiégoumène Gerasimos. Le diplôme latin original de cette donation est conservé aux archives épiscopales de Squillace , et a été publié par Uglielli, En outre, la même donation est mentionnée, avec une platea de l'état des vilains du fief, dans le visa grec ajouté en 114o au bas d'un des plus célèbres diplômes du grand comte Roger. C'est la charte latine, rédigée à Mileto en 1102, par laquelle le comte donne à saint Bruno, pour son monastère de San-Stefano del Bosco, comme esclaves et vilains, sery/ et villani, cent douze des soldats de racegrecquecomposantlacompagnie du capitaine Sergios, qui avait <:omplolé de le livrer à l'ennemi lors du siège de Capoue. C'est à la fois le châtiment de leur trahison et le paiement de la dette de reconnaissance dont Roger se considérait iomme lié envers Bruno, pour la vision miraculeuse dans laquelle le fondateur des Chartreux lui était apparu la nuit dans sa tente, lui révélant le complot qui le menaçait. La charte dit que tous ces hommes avaient été levés dans le district de Squillace et de Soverato.

L'année 1133 nous fournit encore un diplôme des archives de Naples, relatif à l'histoire de Squillace. C'est celui par lequel Donato, évèque de celte ville, confirme à Sicrio, abbé du couvent de Sancta Maria de Turre, les libertés qui avaient été accordées à son monastère par le comte Koger, d'accord avec le Pape Urbain II. Jonas, archimandrite du couvent basihen situé dans Squillace même, signe en grec parmi les témoins de ce diplôme latin.

Quand, en 1296, Roger de Loria vint en Calabre avec Frédéric d'Aragon, roi de Sicile, pour enlever le pays à Charles II d'Anjou, il s'empara de Squillace, succès qui fut

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considéré commo important au début de la campagno. Mais la retraite de l'armée sicilienne et aragonaise hors du continent italien suivit de près, rendue nécessaire par la rupture violente qui avait éclaté, au siège do Cotrone, entre l'amiral et le jeune roi.

A la fin duxni" siècle, la seigneurie de Squillace fut érigée en comté et concédée à Bertrand de Baux, auteur de la branche de cette illustre maison provençale qui s'établit au royaume de Naples. Bertrand de Baux était aussi comte de Montescaglioso et d'Andria ; il épousa Béatrix, fille du roi Charles II d'Anjou et veuve d'AzzoneVIlI, marquis d'Esté et de Ferrare. Le comté de Squillace, peu avant la fin du xiv" siècle, était venu en héritage à Marine Trancesco Ruffo de Martano, prince de Rossano. Les mesures de répression de la Conjuration des barons firent revenir ce comté à la couronne, en 1485, par voie de confiscation, et le roi Ferdinand, l'érigeant en principauté, la donna à son second fils Frédéric, avec plusieurs autres seigneuries confisquées surLuigi Caracciolo, comte de Nicastro, et Antonio Centigha, marquis de Cotrone.

Lors de la conquête éphémère du royaume de Naples par Charles VIII, Squillace se soumit d'abord sans résistance aux Français de Stuart d'Aubigny. Mais le cœur de ses habitants était resté attaché à la maison d'Aragon. Ils furent des premiers à se soulever à la nouvelle du débarquement du roi Ferdinand II à Reggio; et après la première bataille de Seminara, gagnée parle général français, dans les quelques mois où la situation de Gonzalve de Cordoue, qui commandait pour Ferdinand dans le midi de la Calabre, demeura extrêmement critique, Squillace fut, avec Reggio, l'une des rares places sur lesquels le grand capitaine s'appuya pour soutenir une guerre de postes contre Stuart d'Aubigny. En 1497, le roi Frédéric, devenu maître de tout son royaume, donna la principauté de Squillace, dont il avait porté le titre jusqu'à son avènement, à Gof-

438 LA grande-CtRkce

fredo Borgia, comte de Cariati, le quatrième des lils naturels du Pape Alexandre VI et de Vanozza, qui avait épousé, en 1494, Sancia, bâtarde du roi Alphonse 11. La possession de la principauté lui fut confirmée en 1502, au nom de Ferdinand le Catholique, par Gonzalve de Cordoue, quand il s'empara de la Calabre pour le monarque espagnol. Un village voisin de Squillace, et qui dépendait de sa seigneurie, porte encore aujourd'hui le nom de Borgia, monument du passage de la principauté entre les mains de cette famille. De la descendance de Goffredo Borgia, éteinte au commencement du xvn® siècle, la principauté de Squillace vint à celle de son frère aine, le duc de Gandia. C'est ainsi que Francisco de Borgia, fils du commandeur d'Azuaga et petit -fils de saint François de Borgia, lequel fut vice-roi du Pérou sous PhiHppe III, portait le titre de prince de Squillace, ou, comme on disait à la cour d'Espagne, iwincipe de Esquilanche. Il a imprimé diverses poésies espagnoles, entre autres un poème héroïque assez étendu sur l'établissement de la maison d'Aragon à Naples, intitulé Xapoles recuperada porelreiD. Alonso (Saragosse, 16ol).Sansètreun poète de premier ordre ce grand seigneur, qui était arrièrepetit-fils d'un Pape, et du plus criminel qui ait jamais souillé la chaire de Saint-Pierre, et petit-fils d'un général des Jésuites qui fut un grand saint, a su, mieux que la plupart de ses contemporains, se préserver des ridicules boursouflures du gongorisme. Comme vice roi du Pérou, il se montra un administrateur fort habile. C'est lui qui fonda, sur les bords du Maragnon, une ville de Borja, comme ses prédécesseurs de la même famille dans la principauté de Squillace avaient fondé la localité calabraise de Borgia. Le passage du titre de prince de Squillace, non dans la branche de la famille Borgia établie à Velletri, mais dans la maison de Sansevero, son extinction dans le xvm" siècle, enfin l'érection d'un marquisat de Squillace pour Leopoldo di Gregorio, faite en 1744 parle roi Charles III de Bour-

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bon, sonl d(3s faits qui inlùressoriL médioeremenl l'histoire.

Zavarroni eiiregisli-o les noms d'un certain nombre de lillératcurs nés à Squillace, cl presque tous gens d'église. Ils sonl, do la plus complète obscurité. Sous ce rapport, Squillace n'a pas été aussi féconde que Stilo, où nous rencontrerons les grands noms de Sirleto et de Campanella. Le premier, du reste, tient aussi à Squillace, puisque le fameux cardinal Guglielmo Sirleto en a été évêque, et après lui trois de ses neveux. Mais, parmi ses enfants, Squillace a dû une illustration toute moderne aux deux frères Pepe, dont le nom est resté profondément populaire en Calabre, où leur portrait se rencontre dans presque toutes les maisons.

La famille Pepe, inscrite au Livre d'or de la noblesse de Messine, était fort ancienne. Établie à Squillace, son domaine patrimonial était celui de la Goscia di Stalletti, emplacement de l'antique Monaslerium Vivariense de Cassiodore. C'est laque naquit, en 1780, l'aîné des frères qui ont rendu ce nom célèbre, Florestano Pepe. Il sortait, en 1798, du collège militaire de l'Annunziatella, à Naples, avec le grade de sous-lieutenant au régiment de Bourbon, quand fut proclamée la République Partliénopéenne. Embrassant avec ardeur la cause libérale, il servit dans les troupes de la république et fut fait successivement lieutenant et capitaine sur le champ de bataille, dans les derniers combats soutenus par son gouvernement expirant. Après la défaite, il parvint à éviter les prisons royales et à gagner la France sain et sauf. 11 s'engagea dans la légion italienne formée parle premier Consul, et qui prit part à la campagne de Marengo, puis continua à servir avec distinction dans l'armée française jusqu'en 1806, qu'il rentra dans son pays à l'avènement du roi Joseph. Nommé adjudant-général en 1809, il fut fait chef d'élat-major de la division napolitaine envoyée à l'armée d'Espagne, et se distingua par sa

bravoure et ses talents dans les campagnes de Catalogne, en 1810 et 1811, sous les ordres des maréchaux Macdonald et Sucliet. Ils le recommandèrent d'une manière toute spéciale à Murât, qui le nomma général de brigade et l'emmena avec lui à l'expédition de Russie. Florestano Pepe y prit une part glorieuse aux combats de géants dans lesquels les Napolitains, transportés au milieu des neiges et des glaces, si loin de leur beau climat natal, montrèrent par leur héroïsme que le roi Joachim avait su faire d'eux, chose qu'on n'eut pas cru possible, de dignes émules des soldats français. Quand les débris désorganisés de la grande armée atteignirent, après d'épouvantables souffrances, la frontière de Prusse, Pepe prit le commandement d'une division de cavalerie napolitaine restée en réserve dans ce pays et couvrit avec elle la retraite des troupes qui gagnèrent Dantzig. Enfermé dans cette place en 18)3, il fut un de ceux qui, dans le dernier conseil de guerre tenu avant la capitulation, soutinrent le plus énergiquement, sans parvenir à le faire prévaloir, l'avis de tenter de se faire jour l'épée à la main au travers des ennemis, pour essayer de rejoindre à Hambourg le maréchal Davout. Dantzig rendu, Florestano Pepe allait être emmené prisonnier en Russie, lorsque les arrangements séparés de Murât avec l'empereur Alexandre lui rendirent la liberté et lui permirent de rentrer en Italie. 11 y fut employé à comprimer, en 1814, un commencement d'insurrection bourbonienne dans les Abruzzes, fomenté par les Autrichiens et les Anglais. L'année suivante. Murât, grisé par le spectacle du succès du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, déclarait imprudemment la guerre à l'Autriche pour l'affranchissement de l'Italie et lançait de Bologne la fameuse proclamation, rédigée par le généreux Rossi, où, pour la première fois, en appelant les Italiens aux armes, il leur était parlé de l'unité nationale de leur patrie. Mais bientôt après, forcé de se replier de la ligne du Pô sur les Marches, le beau-

frère de. Napoléon y perdait la bataille de Tolentino. Cette journée, aussi fatale à la France qu'à l'Italie, fut honorable pour les troupes napolitaines, qui y firent la plus belle résistance aux Autrichiens, supérieurs en nombre, bien qu'elles n'eussent plus leurs cadres français des précédentes campagnes. Floreslano Pepe y déploya une vigueur intrépide et Murât, bon connaisseur en fait de courage, le fit général de division sur le champ de bataille. Mais l'armée défaite, obligée de battre précipitamment en retraite, se débanda, et Murât, désespéré s'enfuit en France. Après son départ, Pepe resta seul commandant à Naples jusqu'à l'entrée des Autrichiens, qui restaurèrent les Bourbons.

Le roi Ferdinand reconnut son grade, mais ne lui donna aucun emploi. Bientôt même la police, le tenant pour suspect, l'invita à quitter Naples et lui interdit en même temps le séjour de Squillace, sa ville natale. C'est alors qu'il acheta la villa de l'archevêque Capece-Latro, à la porte de Tarente, et y fixa sa résidence. Lorsque survint la révolution constitutionnelle de 1820, dont son frère Guglielmo fut un des principaux chefs. Flore stano Pepe prévit quelle en serait l'issue et la désapprouva franchement comme imprudente et prématurée. C'était d'ailleurs un soldat, qui ne voulait pas s'occuper de politique. Mais quand le gouvernement libéral fit appel à son épée pour le service du pays, il n'hésita pas à la lui consacrer. On l'envoya pour soumettre Païenne insurgée ; mais la capitulation qu'il accorda à cette ville ne fut pas agréée sous le rapport politique par le Parlement napolitain, qui l'annula tout en décernant des éloges au général. Celui-ci, blessé d'un tel désaveu, renvoya au roi Ferdinand la croix de l'ordre de saint Ferdinand, qui venait de lui être décernée et le brevet de pension qui l'accompagnait. Cependant, les Autrichiens approchant pour envahir le pays, il accepta de servir de nouveau sous les ordres de son frère Gughelmo, comme chef

442 LA C.RANDE- GRÈCE

(l'état-major de l'armée qui allait tâcher de les arrèler. Après l'entrée des Autrichiens, Ferdinand, restauré dans son pouvoir absolu, le destitua de tous ses emplois et l'interna sous la surveillance de la haute police. Il vécut dès lors en particulier et ne voulut plus à aucun prix rentrer dans la vie publique. En 1848, il refusa la pairie et le rétablissement dans le service actif, que lui offrait le gouvernement constitutionnel. 11 demeura étranger à toutes les agitations de cette année, se tenant obstinément dans la retraite, où il mourut à Naples, en avril 1851.

Le second frère, Guglielmo Pepe, a fait plus parler de lui dans le monde que Florestano ; mais c'est une figure moins pure. Florestano avait tenu à rester un militaire, esclave de son devoir professionnel et ne connaissant pas autre chose, même quand il était injustement persécuté par la police d'un gouvernement aveugle et étroit. Guglielmo, général aussi, se fit homme pohtique et agitateur ; il crut servir la liberté par des insurrections militaires à l'espagnole, sans comprendre ce qu'elles ont de funeste et l'impossibilité d'en faire sortir le règne des lois. Les nombreux écrits qu'il a publiés pour justifier et glorifier sa conduite dans les révolutions auxquelles ils s'est trouvé mêlé, respirent un patriotisme sincère, ardent et convaincu, mais révèlent en même temps une vanité poussée à l'excès , qui éloigne la sympathie, et un caractère singulièrement brouillon.

Né trois ans après son frère, Guglielmo Pepe n'avait que seize ans et était simple cadet à l'école mihtaire quand éclata la révolution de 1799. Ayant reçu de la République Parthénopéenne l'épaulette de sous-heutenant, il combattit à Portici les troupes du cardinal Ruffo, et après la capitulation de Naples, passa six mois en prison avant d'être jugé par une commission mihtaire. Son extrême jeunesse le sauva de la potence et fut cause qu'on ne le condamna qu'à l'exil. 11 se rendit alors à Lyon, où il s'en-

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rôla avec son frère dans la légion ILalienno o\. lil ;tiiisi l;i campagne d'Italie sous lo premier Consul. Uenlrô à Naples on 1801, il LcnlaiL bienlôl après d'exciler un soulèvement dans les Abruzzes, soulèvement qui échoua et à la suite duquel il fut, à dix-neuf ans, condamné à la prison perpcluelle. L'entrée de Joseph Honaparto à Naplos, en ISOG, lo rendit à la liberté, et le fit revenir dans l'armée avec le grade de major. A la bataille de Maida il tomba aux mains des Anglais et fut envoyé de nouveau devant une connnission militaire, en tant que rebelle envers son roi légitime. Condanmécelte fois à mort, il parvint à corrompre ses gardiens, s'évada et après bien des péripéties qu'il a racontées dans ses Mémoires, rejoignit les troupes françaises dans les îles Ioniennes, d'où il revint ensuite dans le royaume de Naples. En 1809, Murât le nomma son officier d'ordonnance et lui donna lo grade de colonel, qui lui avait été promis par le maréchal Masséna. En 1810, Guglielmo Pepe commandait un régiment napolitain en Catalogne, où il reçut le titre de baron. Général de brigade en juin 1813 et de division en mai 1815, il fut au nombre des officiers qui se réunirent pour imposer une constitution à Murât , avant l'ouverture de sa dernière campagne. Son frère, à ce moment suprême, ne pensait qu'à se battre, sans soulever une question politique dont l'heure était bien mal choisie.

Après la restauration des Bourbons, Guglielmo Pepe resta dans le service actif, mais surveillé par la police et soupçonné de muratisme, parce qu'il était de ceux qui voulaient conserver les institutions civiles de la société moderne, introduites par les Français. Ce fut lui cjui eut, en 1818, la mission d'extirper le brigandage dans les provinces d'Avelhno et de Foggia; il y réussit en peu de mois, grâce au déploiement d'une grande énergie dans la répression des bandes, que jusqu'alors les agents du gouvernement avaient trop ménagées. Deux ans après^ lorsque Morelliet

Menichini levèrent l'étendard de la révolte au nom du parti libéral, la police voulut faire arrêter Guglielmo Pepe. Mais il échappa aux poursuites, souleva un régiment et alla rejoindre les insurgés, qui le saluèrent leur commandant en clief. Devant l'imminence du danger que courait sa couronne, le roi Ferdinand céda. Le 7 juillet 1820, il consentit à promulguer la constitution des Cortès de Cadixet à y prêter serment. Appelant alors auprès de lui Guglielmo Pepe, il lui olïrit le rang de capitaine-général, correspondant à ce qu'est celui de maréchal en France, en le suppliant de lui conserver son trône. Le général, ne voulant pas être soupçonné d'avoir agi dans un but personnel, refusa le bâton, mais prit le commandement suprême de l'armée jusqu'à la réunion du Parlement, et réprima dans Naples même les tentatives républicaines de quelques carbonari exaltés. Cependant, au bout de trois mois, la révolte de Palerme, puis la confirmation de la Sainte- Alliance au congrès de Laybach, et la mission qui y fut donnée à l'Autriche d'étouffer la révolution de Naples, vinrent enlever tout espoir de succès à la cause constitutionnelle. Au lieu d'organiser sérieusement une armée, on avait passé le temps à parler et à se diviser. Les étrangers avançaient, et rien n'était prêt pour leur résister. Comme il arrive toujours à la suite d'une révolution militaire, les troupes étaient tombées en pleine dissolution. Le gouvernement libéral n'avait à opposer à deux armées autrichiennes, qui marchaient contre lui, que des régiments débandés et 20,000 miliciens non disciplinés, non exercés, réunis dans les Abruzzes. Guglielmo Pepe, qui doit porter dans l'histoire toute la responsabihté de l'inaction funeste dans laquelle il était resté depuis trois mois, sans rien faire pour organiser les soldats qu'on l'avait chargé de former, alla se mettre à la tête du ramas confus d'hohimes à peine armés qui existait seul, et prétendit, avec ces forces ridicules, barrer le chemin aux Autrichiens, qui ramenaient avec eux le roi Ferdinand. Car

le minisLèreconstitutionnel et le Parlement avaient commis l'inconcevable faute de le laisser se rendre au congrès de Laybacli. Le général de Tarméo libérale fut battu à plate couture dans les Abruzzes, le 7 mars 1821, et son armée se dispersa comme un troupeau de moutons. Rentré presque seul à Naples, il demanda à rassembler de nouvelles troupes entre Salerne et Avellino. Mais il était trop tard, et bientôt il n'eut plus qu'à s'embarquer pour échapper aux vengeances de la réaction. Il refusa la nomination illusoire de ministre auprès des États-Unis, que le ministère constitutionnel, resté à son poste à Naples en attendant l'entrée des Autrichiens, lui offrait pour rendre sa personne inviolable pendant qu'il traverserait l'Europe ; puis il gagna l'Espagne, à ce moment encore constitutionnelle, et de là passa en Angleterre. En arrivant il y apprit qu'à Naples une commission spéciale, après la rentrée du roi, l'avait condamné à mort par contumace.

Guglielmo Pepe resta vingt-sept ans exilé. Il passa ce temps à Londres et à Paris. En 1822 il publia, dans cette dernière ville, une Relation des éuénenients politiques et militaires sur la révolution de Naples, et en 1823 à Londres des Mémoires historiques, politiques et militaires sur la révolution de Naples. Il lit ensuite paraître en français et en italien, à Paris, en 1847, au milieu du mouvement des esprits qui annonçait la prochaine explosion de la révolution italienne, les Mémoires de sa vie.

Quelques mois après, le soulèvement de la Sicile ayant contraint Ferdinand II à donner une constitution à son royaume, l'amnistie politique qui accompagna cet acte rouvrit au général Pepe les portes de Naples. Il y fut reçu avec enthousiasme par la population, et la pression de l'opinion publique força le roi, bien malgré lui, à confier à ce vétéran du libéralisme révolutionnaire, le commandement du contingent napolitain qu'il envoyait au secours de l'insurrection lombarde. Pepe atteignait les bords du Pô

avec son corps d'armée, quand, à la suite des événemenls du 15 mai 1848 à Naples, Ferdinand, redevenu le maître de se laisser aller à ses penchants de monarque absolu, lui envoya Fordi-e de ramener les troupes en arrière, de ne pas prendre part à la guerre contre TAutriclie, et de marcher sur la Galabre pour y étouffer Tinsurrection libérale, qui avait éclaté à la nouvelle des scènes de la capitale, livrée au pillage des lazzaroni et de la soldatesque étrangère. C'est une cruelle épreuve pour un militaire que de se trouver ainsi placé dans la nécessité d'opter entre le devoir du patriotisme et celui de l'obéissance dusoldat. Guglielmo Pepe suivit les inspirations du premier. Il lut Italien avant d'être Napolitain. Se mettant en rébellion ouverte contre les ordres du roi, il franchit le Pu avec les deux divisions qu'il commandait, et dont pas un homme n'hésita à le suivre, même dans les régiments suisses. Il entra ainsi en ligne contre les Autrichiens dans la Vénétie. La défaite de Durandoà Yicence l'ayant séparé de l'armée de Lombardio, il serepha sur Venise pour la couvrir. L'année suivante, après ledésastre desPiémontaisà Novare, Haynau et Radetzky se retournèrent contre la cité des Doges, qui seule, dans toute ritahe, tenait encore le drapeau de l'indépendance. Ce fut Guglielmo Pepe qui dirigea l'héroïque défense de Venise, prolongée du mois de mai au mois d'août 1849, ayant ainsi la bonne fortune de couronner sa carrière par la plus belle page mihtaire qu'elle contienne. Quand la ville bombardée, décimée par le choléra, réduite à la famine et manquant de munitions, fut obligée de se rendre, il gagna Corfou sur un bâtiment français, et de là vint se fixer quelque temps à Paris. C'est dans cette ville qu'il publia encore, en 1850, une Histoire des révolutions et des guerres de l'Italie en 1847, 1848 et 1849. Mais il n'aimait pas le séjour de la France, il nourrissait des préjugés injustement hostiles contre le pays qui lui avait à deux fois donné le plus généreux asile. L'étabhssement du second Empire acheva de rendre Paris

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odieux à ce vieux soldat du libéralisme. Il alla se fixer à Turin, où Cavour jetait les premières bases de l'œuvre de raffraneliissement de l'Italie, et c'est là (juil mourut en

Par son teslamenL, le général Guglielmo l'ejje légua son domaine patrimonial de SLalleLli aux cinq ofliciers d'étatmajor napolitains qui s'étaient le plus distingués à ses côtés dans la défense de Venise. 1/ancienne propriété du grand Italien du \f siècle est ainsi devenue le salaire des services de vétérans des combats de l'Italie moderne pour son indépendance.

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