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LA GRANDE-GRÈGE

les monuments qui nous permettent de saisir la transition du grec littéraire et officiel byzantin au romaïque. Mais loin d'offrir un dialecte à part, c'est le langage populaire oriental, sans même une particularité provinciale, sauf l'adoption de quelques mots italiens. L'idiome est un entre Constantinople et la Grèce propre, d'une part, la Grèce italienne, de l'autre, à cette époque du moyen âge; preuve incontestable que la vie morale et intellectuelle était une entre les deux contrées, que l'Italie méridionale était alors, non seulement hellénisée, mais profondément byzantinisée, que c'était de l'empire de Constantinople qu'était venue sa culture grecque.

Historiquement, l'accord unanime de tous les textes et de toutes les inscriptions établit, à n'en pouvoir douter, que, dans ce qui avait été jadis la Grande-Grèce, la tradition de l'hellénisme avait été absolument interrompue dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Déjà Strabon, qui avait parcouru cette contrée, atteste que de son temps Néapolis, Rhêgion et Tarente résistaient seules encore à la latinisation ou, pour parler son langage, à la barbarisation ; partout ailleurs le grec avait fait place au latin, comme les mœurs romaines s'étaient substituées aux mœurs helléniques. Les trois seuls foyers d'hellénisme qu'il signalait encore s'éteignirent pendant la durée de l'Empire; pour chacun d'eux on peut fixer la date où il fut définitivement latinisé. Quand l'Église chrétienne se constitua dans l'Italie méridionale, ce fut sous l'action directe et la suprématie du siège de Rome, et comme lui elle fut latine. Pour s'y implanter de nouveau, il fallut que la langue et la culture grecques en fissent une seconde fois la conquête, comme elles l'avaient déjà faite sept siècles avant notre ère, et cela après un hiatus de cinq cents ans au moins, pendant lequel le pays avait été entièrement et exclusivement latin.

Il suffit d'ailleurs de mettre en parallèle le tableau du

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Bruttium lalin du vi" siècle après J.-C, tel que nous venons de l'extraire des œuvres de Gassiodore, et le tableau do la Calabre grecque du x^ siècle, tel que nous l'avons tiré de la vie de saint Nil de Rossano,pour être assuré qu'entre ces deux états si absolument divers de la même contrée, à 400 ans de distance, il n'y a pas une tradition qui se continue, mais au contraire un des changements les plus radicaux dont l'histoire nous offre l'exemple.

C'était là le résultat naturel et presque inévitable que devaient produire quatre siècles de domination byzantine, avec la supériorité de civilisation qu'avait alors l'Orient grec sur l'Occident latin, surtout dans un pays où l'antique origine d'une partie des habitants, même après une longue latinisation, avait laissé chez eux des affinités géniales avec riiellénisme, qui ne pouvaient manquer de se réveiller. C'est ce qu'avait admirablement compris Cassiodore. Bélisaire avait beau se présenter comme un restaurateur de la romanité, qui venait la faire revivre en l'arrachant aux barbares, le grand homme d'État ne s'était pas laissé prendre à ce masque, qui, dans le premier moment, inspirait aux populations italiennes des illusions bientôt dissipées. Il avait reconnu derrière ce masque la puissance absorbante de l'élément grec, tendant de plus en plus à étouffer les dernières traces de latinisme dans le gouvernement de l'empire qui, en Orient, continuait pourtant à s'intituler romain, et qui allait travailler énergiquement à s'assimiler l'Italie. Il avait senti le danger, plus grand que tout autre, que le génie latin de cette contrée, que sa glorieuse tradition nationale romaine, allaient courir par suite de la conquête grecque. Et comme il voulait avant tout que l'Italie restât ellemême, au lieu de devenir une annexe de l'empire byzantin, absorbée graduellement dans la sphère de l'influence de cet empire en perdant sa propre conscience, que Rome continuât sa grande mission historique au lieu de devenir une dépendance de Constantinople, il s'était tourné vers

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les barbares germains, cherchant en eux une sauvegarde de la latinité.

Ce qu'il avait redouté s'accomplit après l'écroulement de l'œuvre à laquelle il avait consacré ses efforts, après la destruction de la monarchie des Goths. Mais, par une véritable ironie du sort, ce fut son pays natal que la grécité byzantine parvint seul à enlever au latinisme pour le conquérir à sa langue, à sa religion, à sa vie nationale, en le séparant moralement du reste de l'Italie. Sauf les provinces de son extrémité méridionale, de l'ancienne Grande- Grèce, la péninsule resta latine et itahenne, parce que la domination grecque y fut toujours précaire et disputée. Deux forces, en arrêtant le progrès de la conquête grecque et l'extension de l'hellénisme, sauvèrent alors le génie latin de l'Italie et son individualité nationale, la force matérielle et brutale de la monarchie des Lombards, les derniers venus des envahisseurs germaniques, la force morale et religieuse du siège pontifical, qui devint le centre et le foyer de vie d'une nouvelle romanité, celle qui a enfanté la civilisation de l'Occident moderne.

Mais nous ne sommes pas réduits à constater seulement le fait de la transformation qui, entre levi^ etlex^ siècle, de latine fit de nouveau l'Italie méridionale entièrement grecque. Nous pouvons en suivre les principales étapes et leur attribuer des dates précises.

Pendant les deux premiers siècles de la domination byzantine, aucun changement appréciable ne se produit. L'Italie impériale, pressée, ravagée et chaque jour restreinte par les Lombards, s'enfonce dans la barbarie, mais reste latine, aussi bien dans le midi qu'autour de Ra-

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venne, dans la Penlapnle et à Home. Pondant tout ce temps, TExarchat (l3 Rivonna subsiste, tel qu'il a été organisé par Justinien, et assure aux provinces italiennes une existence à part dans l'Empire. Le latin y demeure la langue officielle. D'ailleurs, à Constantinople même, si la seule langue vivante, parlée dans toutes les classes de la population, usitée dans la liturgie, employée par les écrivains, est le grec, pendant une notable partie de ce temps le latin demeurait encore l'idiome de la diplomatie et de certains actes officiels ; jusque sous Constantin Copronyme il fut seul employé dans les légendes monétaires, et même n'acheva de disparaître complètement, dans cet usage spécial, que sous Michel Uhangabé. L'organisation administrative donnée à l'Italie par la Pragmatique de Justinien faisait encore une large part à l'élément indigène et lui constituait des garanties de conservation de sa nationalité. Sous l'autorité supérieure de l'Exarque, grec et envoyé de Constantinople, chaque ville importante avait son duc, son comte, ou son consul, choisi parmi les nationaux, et qui, dans bien des endroits, devint rapidement héréditaire ou électif. Sans doute, ces magistrats indigènes étaient surveillés, tenus en bride, battus en brèche dans leur autorité par les chefs militaires, maîtres des mihces et patrons , qui étaient Grecs comme l'Exarque et envoyés comme lui de la capitale, et qui, avec lui, représentaient la centrahsation impériale. Sans doute aussi, toute la part d' administration civile indépendante et nationale, laissée aux indigènes, avait été savamment combinée de manière à produire un profond morcellement local, à ne paslaisser subsister une nation italienne fortement constituée, comme Cassiodore avait voulu la faire sous le sceptre des Ostrogoths, mais une infinité de petites républiques à magistrats temporaires ou de petites principautés viagères, divisées entre elles par des rivalités et des jalousies que l'on avait soin d'entretenir, et sur lesquelles s'é^

tendait la suprématie du représentant direct de l'empereur. Mais tant que Rome appartint à l'empire, tant que le Pape demeurale sujet de l'Auguste de Gonstantinople, son autorité spirituelle et sa juridiction patriarcale restèrent incontestées sur toute l'Italie, impériale aussi bien que lombarde. Des Alpes au détroit de Messine, l'Eglise d'Italie était une et latine, et de cette façon la religion, à défaut de la politique et d3 l'administration, maintint entre les Italiens, si cruellement morcelés et divisés, un lien national, qui conservait partout leur latinité, sous les Lombards et sous les Grecs. Les empereurs du vi'' et du vn'= siècle s'étudièrent avec persistance à asservir la Papauté à leurs caprices, à restreindre son indépendance spirituelle, à la placer dans leur main et à s'en faire un instrument docile. Ils poursuivirent l'élévation du patriarche de Gonstantinople à un rang d'égalité complète avec le pontife de Rome ; ils auraient même voulu donner au patriarche de la nouvelle Rome d'Orient, décoré du titre de patriarche œcuménique, une primauté et une suprématie sur celui de l'ancienne Rome. Mais aucun d'eux ne parait avoir eu la pensée de porter atteinte à l'autorité du pape et de restreindre, en lui enlevant les églises de certaines provinces, rétendue de sa juridiction comme patriarche de l'Occident. Remarquons encore, pour ce qui touche spécialement aux provinces méridionales, à ce qui avait jadis formé la Grande-Grèce, que pendant le vn^ siècle tout entier la possession de ces provinces par les impériaux fut infiniment plus précaire et plus disputée que celle de l'Exarchat proprement dit, de la Pentapole et de Rome. Impatients de repos, les ducs lombards de Bénéventen poursuivaient avec acharnement la conquête et n'y laissaient pas un seul moment de paix. Il y eut là, durant tout ce siècle, une série de vicissitudes guerrières, dont il nous est impossible aujourd'hui de suivre les phases, mais qui bien des fois, même dans la Calabre, réduisirent les Byzantins à ne plus

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posséder qu'un petit noiiibro de places fortes. L'étendue des conquêtes et de l'inllueiKu; des ducs de Bénévent, à cette époque, est du moins attestée par un fait incontestable et d'une importance capitale, l'adoption de la loi lombarde comme loi civile par toute rilalie méridionale, jusqu'au fond de la Calabre. Car nous nous trouvons ici en présence de ce phénomène singulier de contrées qui ont été rattachées à l'Empire sous le règne de l'empereur législateur par excellence, du compilateur des Institutes, des Pandectes et du Code, qui plus tard sont devenues entièrement grecques, et oîi pourtant, après cette hellénisation, ce n'était ni le droit romain de Justinien, ni le droit byzantin des Basiliques, qui régnait dans la vie civile et dans l'organisation des tribunaux, mais bien le droit lombard. Aussi, dans le X® siècle, quand on n'y parlait plus que grec, fallut-il faire pour elles une traduction dans cet idiome des lois rédigées pour les Lombards par ordre du roi Rotharis. Dans les diplômes grecs des x^ et xi*^ siècles, rédigés en Apulie et en Calabre, les uns sous les empereurs byzantins, les autres sous les premiers Normands, toutes les formules légales, toutes les juridictions mentionnées, toutes les pratiquas de procédure et de jugements appartiennent au droit lombard.

Et les observations que nous venons de faire sont encore confirmées par l'étude des diplômes officiels du duché de Naples, si passionnément attaché, dans l'ordre pohtique et jusqu'à la conquête normande, à la cause de l'empire grec, mais en même temps, dans l'ordre rehgieux, toujours resté soumis à la juridiction papale, comme faisant partie de la Gampanie, province suburbicaire. Au vm'' siècle ils sont encore rédigés en latin ; mais ceux du x" siècle y sont grecs.

L'état de choses que je viens de décrire, qui s'était maintenu deux siècles, changea brusquement avec l'explosion de l'hérésie des iconoclastes et l'avènement de la dynastie isaurienne à Constantinople.

La tentative d'une sorte de calvinisme anticipé, dans laquelle Léon l'Isaurien se jeta avec toute la fougue de son tempérament violent et à demi barbare, souleva en Orient des luttes acharnées, qui se prolongèrent pendant près d'un siècle. La doctrine nouvelle y rencontra, delà part de l'orthodoxie, des résistances héroïques, qui finirent, après bien des vicissitudes, par avoir le dernier mot. Mais elle y eut aussi, jusque dans les rangs du clergé, des partisans fanatiques et nombreux. Pendant un certain temps, à Constantinople, dans l'Asie Mineure et dans la majeure partie des provinces orientales de l'empire, il y eut en faveur des idées iconoclastes un véritable mouv ement national, qui entraînait toutes les classes de la socié té, mouvement sincère et profond, analogue à celui du protestantisme dans une portion de lEurope au xvi'' siècle, et répondant de même à un besoin réel et sérieux de réforme dans l'Église.

Dans l'Italie, au^ contraire, les doctrines nouvelles, que venait d'embrasser la cour impériale, soulevèrent une réprobation unanime. Quand Léon l'Isaurien y promulgua ses édits contre le culte des images et voulut les y faire exécuter, cette tentative fut le signal d'insurrections qui firent perdre à l'empire la plus grande partie de ses possessions italiennes et qui devinrent le premier pas vers la séparation religieuse de l'Orient et de l'Occident. Rome chassa le duc impérial Basile, se déclara indépendante et remit aux mains du pape Grégoire 11 l'autorité temporelle, que les ducs avaient jusqu'alors exercée au nom de l'empereur. Kavenne s'insurgea, massacra l'exarque Paul et se donna àLuitprand, roi des Lombards; et si l'exarque Eutychios la reconquit l'année suivante, avec l'aide des Vénitiens, ce ne fut que pour peu de temps ; tout le gouvernement d'Eutychios fut occupé par le soin de contenir une population frémissante, prête à tout moment à se soulever de nouveau.

La suppression du culte des images n'était qu'une partie

du programme des iconoclastes ; il comprenait aussi une reconstitution de la société sur des bases exclusivement laïques, où l'Église était réduite à un rôle dépendant et subordonné, et l'abolition de l'ordre monastique. Ce fut donc dans la société civile et dans le clergé séculier que la doctrine hétérodoxe recruta des partisans ; les moines furent unanimes à lui résister, et dans ces circonstances cruelles l'ordre de Saint -Basile acquit une gloire éclatante par son indomptable fidébté à l'orthodoxie. Aussi lorsqu'on 730, Léon déposa le patriarch e Germain, qui résistait à ses innovations, et entra dans les voies de la persécution violente contre les orthodoxes ou iconophiles, ce fut surtout contre les moines que cette persécution fut dirigée. Il s'ensuivit un véritable exode monastique dans la direction de l'Occident. Non seulement un certain nombre de prêtres et de moines fuyant les bourreaux se réfugièrent à Rome, qui leur offrit un asile empressé, mais un bien plus grand nombre, quittant l'Orient, vinrent s'établir dans les provinces de l'Italie méridionale qui rest aient soumises à TEmpire. Dès l'année 733, on comptait mille moines grecs d'Orient réfugiés dans la seule province de Bari. D'après les données des écrivains byzantins et des chroniqueurs itahens, on peut évaluer à 50,000 le nombre des orthodoxes, prêtres, moines et laïques, qui s'étaient transplantés de la Grèce dans la Calabre et dans la terre d'Otrante pour échapper à la persécution, sous les deux règnes de Léon l'Isaurien et de Constantin Copronyme. Ce fut dans ces provinces une véritable colonisation grecq ue, et une colonisation en grande partie monastique. Dans la Calabre seule, on connaît les noms de quatre-vin gt-dix-sept couvents de l'ordre de Saint-Basile, qui se fondèrent à cette époque. Et un plus grand nombre ont disparu ensuite sans laisser même la trace de leur nom, car il y en avait plus de deux cents. Sur le territoire de Ilossano l'on en comptait dix, renfermant en tout plus de six cents moines.

Otrante, Barletta, Amalfi, Salerne et beaucoup d'autres localités du Napolitain, de même que Messine et Palerme, se vantent de posséder d'antiques images byzantines, autrefois objets d'un grand culte en Orient, qui auraient été sauvées de la fureur des iconoclastes et apportées par les réfugiés du viii° siècle. La plus intéressante de toutes par sa légende est, sans contredit, celle de Bari.

Tous ceux qui ont étudié l'histoire byzantine connaissent la renommée de la Vierge Hodîgitria. C'était une image qui passait pour peinte par saint Luc, que l'on avait envoyée de Jérusalem à Pulchérie, la sœur de Théodose II, après le concile d'Éphèse, et qui était conservée à Byzance dans l'église de l'Hodigos. Considérée comme le palladium delà ville de Gonstantinople, on la faisait sortir pour la porter à la tête des armées dans les occasions de danger suprême ; et bien des fois elle fut ramenée en triomphe par la Porte Dorée, au chant de l'hymne Tri ûi^spixâ/w ax^%xrc(Co et des cantiques d'actions de grâces, pour avoir sauvé le siège de l'empire des attaques des Avares, des Persans, des Sarrasins et des Bulgares. Léon l'Isaurien condamna au feu VHodîgitria, comme les autres images. Alors, raconte le Synaxarion de l'église grecque de Bari, rédigé sous la domination byzantine, vers le x*^ ou le y.f siècle, par le papas Glêgoris (sans doute une corruption de Grîgorios), alors deux moines résolurent de sauver ce précieux trésor. Ils enlevèrent secrètement l'image et la cachèrent dans une caisse, mise à bord d'une des galères de la flotte qui portait l'armée destinée à châtier la rébelhon du pape Grégoire II. La flotte mit à la voile en janvier 733, mais, à l'entrée de l'Adriatique, une tempête terrible la dispersa et en fit périr une partie. « Alors, au-dessus du vaisseau dans lequel était cachée cette image miraculeuse, un ange descendit du ciel sous la figure d'un jeune homme de la plus grande beauté, qui rendit confiance à l'équipage épouvanté, et, se saisissant du gouvernail, conduisit le bâtiment sain et sauf

dans le port de Bari, le premier mardi du mois de mars. » On vénère encore, dans la cathédrale de Bari, une vieille Vierge grecque, peinte sur panneau, tout enfumée et à demi rongée des vers, et on la donne pour être ïl/odîgîlria de Constantinople, ainsi conduite miraculeusement dans la ville (1). Je laisse aux habitants de Bari le soin de défendre l'authenticité de leur image miraculeuse contre les dévots grecs de Constantinople, qui, de leur côté, prétendent aussi vénérer à Blachernes la véritable Ilodigîtria, sauvée non moins miraculeusement, mais d'une manière différente, à Constantinople même. Sans me mêler de cette querelle de clocher, je me borne à retenir leur légende comme un poétique symbole de la transplantation de l'hellénisme en Italie par les fugitifs orthodoxes.

Les faits que nous avons groupés suffisent, d'ailleurs, à indiquer que les empereurs iconoclastes suivaient dans ritalie méridionale une autre politique religieuse qu'en Orient. Puisque les orthodoxes fuyaient vers ces provinces, c'est qu'ils étaient assurés d'y trouver une paix au moins relative. Le zèle iconoclaste du duc de Naples, Exhilaratus, y fut une exception. Le peuple de sa ville le massacra, et ses successeurs, Pierre d'abord, et surtout Théodore I", tout en restant énergiquement fidèles à l'empire, se mon-

(1) C'était encore à la \ierge Hodîgiti-ia qu'était consacrée l'église du monastère basilien de Santa-Maria del Patir, auprès de Rossano. La légende de ce monastère, dont le texte grec est malheureusement aujourd'hui perdUj et qu'on ne connaît que par l'analyse latine qu'en a donnée Ughelli, racontait nue apparition delà Vierge eu cet endroit, en 1080, à un ermite nommé Nil, qu'il ne faut pas confondre avec le grand saint Nil de Rossauo, lequel est d'un siècle antérieur. Se manifestant à ce pieux solitaire, la Vierge aurait tracé elle-même sur le sol le plan de l'église qu'elle voulait qui lui fût constrnile en cet endroit, et que le duc Roger fit, en effet, bâtir dix ans après, en 1090. Ce ne put être, du reste, qu'une reconstruction, peut-être après une ruine par les Sarrasins et un certain temps d'abandon, car la vie de saint Nil de Rossano montre le monastère existant déjà dans le x* siècle.

trèrent de zélés orthodoxes, qui accueillaient avec empressement et respect les réfugiés iconophiles venant d'Orient. Léon risaurien avait les ardeurs d'un sectaire, mais quand cette passion ne l'aveuglait pas, c'était un grand homme de guerre et un habile politique. L'exemple de ce qui s'était passé à Rome, à Ravenne et à Naples l'avertit de la nécessité de suspendre l'exécution de ses édits rehgieux dans ses provinces italiennes. C'était l'unique moyen de conserver ce qui lui en restait encore.

Rome perdue, Ravenne à la veille de l'être, Léon résolut de consolider du moins sa domination dans les provinces méridionales les plus voisines de la Grèce et les plus faciles à conserver pour lui, en les rattachant par un lien plus étroit à l'empire, en les arrachant au latinisme et en rompant leur lien religieux avec Rome. Tandis que de Ravenne l'exarque Eutychios continuait en son nom la lutte à la fois théologique et politique avec les Papes, et s'efforçait d'armer des assassins contre Grégoire II, protégé par le dévouement enthousiaste des Romains, l'empereur, par sa fameuse Novelle qui a été longtemps attribuée par erreur à Léon le Philosophe, sépara du patriarcat d'Occident, pour les donner au patriarcat de Gonstantinople, les Églises d'Illyrie et de Sicile, et en Italie tous les diocèses dépendant des métropolitains de Reggio, de Severiana ou Santa-Severina et d'Otrante. C'était les faire sortir de la latinité, les conquérir au rite grec et par suite les rattacher à l'Orient par le lien puissant de la religion, qui garantirait leur fidéhté. C'était en même temps répondre à la révolte du Pape contre l'empire en mutilant sa juridiction et en lui enlevant une vaste étendue de territoire.

L'intérêt pohtique de cette entreprise pour l'empire grec était évident. Mais elle était déjà par elle-même quelque chose d'assez grave et d'assez délicat pour ne pas la compliquer de la question iconoclaste. Au lieu de heurter de ^ront, par la poursuite ardente de nouveautés théologiques

que réprouvaient les Italiens, les évoques que Ton enlevait ainsi à la juridiction de Konie pour les donner à celle de Constantinople, il était nécessaire do les amadouer, de les flatter, de les combler de privilèges et surtout de ne pas inquiéter leur orthodoxie. Aussi Léon l'Isaurien adopta-t-il, à l'égard de l'Italie méridionale, la même ligne de conduite qu'à l'égard des iles de l'Archipel, quand la question religieuse y eut provoqué une formidable insurrection. Ses courtisans furent étonnés de la mansuétude avec laquelle il les traita après les avoir vaincues, de la façon dont il laissa la plupart d'entre elles conserver leurs images et offrir un asile aux moines persécutés. C'est qu'il avait la sagesse de s'arrêter quand il rencontrait un obstacle trop difficile à vaincre, et qu'il ne poussait à outrance ses entreprises religieuses que là où il les sentait soutenues par un courant considérable dans l'opinion publique. Les magistrats impériaux, dans l'Italie méridionale, eurent pour instructions, tout en se conformant dans leur conduite personnelle et dans leur pratique religieuse à l'exemple de l'empereur, de laisser liberté entière aux orthodoxes, de ne pas inquiéter les fugitifs, et de leur faire trouver dans ces provinces un asile paisible. En effet, du moment qu'il voulait les acquérir à la juridiction de l'Église grecque et les enlever au Pape, l'exode monastique d'Orient vers l'Italie était un fait qui servait puissamment la politique impériale, qu'elle avait tout intérêt à favoriser, au lieu de l'entraver. Adversaires indomptables des projets de Léon l'Isaurien dans l'Orient, les moines de Saint-Basile, transplantés en Occident, y devenaient les agents, inconscients peut-être mais singulièrement actifs, des plans du même empereur. Ils couvraient la Calabre et la Terre d'Otrante d'une véritable colonisation monastique, hostile aux nouveautés hétérodoxes, mais non moins passionnément attachée au rite grec, aux prêt entions du siège patriarcal de Constantinople, imbue des préjugés orientaux contre les

Latins et professant ce respect quasi-religieux que l'église bj'zantine a toujours montré pour les successeurs du grand Constantin. Cette colonisation devait nécessairement, en peu d'années, noyer sous sa masse l'ancien clergé indigène, en même temps que les moines qui la composaient ne pouvaient manquer d'exercer sur ce clergé l'ascendant auquel leur donnait droit leur qualité de confesseurs de l'orthodoxie. Elle était donc appelée à devenir le plus puissant instrument de l'hellénisation religieuse et politique du pays.

C'est là ce qu'avait compris la haute intelligence de Léon risaurien, et d'après quoi il régla sa pohtique à l'égard du midi de l'Italie. Après lui, même sous son fîls Constantin Copronyme, qui avait hérité de ses passions de sectaire, mais non de son génie, et qui poursuivit avec bien plus de fureur sanguinaire et d'aveuglement l'entreprise iconoclaste, les gouverneurs de ces provinces persistèrent dans la tradition qu'il avait inaugurée. Sous les empereurs qui se montrèrent en Orient lespersécuteurs les plus acharnés de l'orthodoxie, la Calabre et la Terre d'Otrante jouirent d'une paix religieuse presque absolue. Tout au plus fallaitil de temps à autre garder quelques ménagements extérieurs à l'égard des passions impériales, employer certaines précautions pour ne pas les contrecarrer ouvertement et tourner habilement leurs volontés trop formellement exprimées. C'est ainsi que Naples, qui tenait à rester à la fois impériale en politique et soumise ecclésiastiquement à la juridiction de Rome, sut à plusieurs reprises éluder, sans la violer en face, l'interdiction que l'empereur lui faisait de laisser instituer et consacrer son évêque par le Pape.

Sous Constantin Copronyme, la chute de l'exarchat de Ravenne, en réduisant définitivement les possessions impériales d'Italie à l'ancienne Grande-Grèce, vint resserrer ses Uens politiques avec le reste de l'empire, comme la No-

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velle de Léon l'Isaurien avait resserré ses liens religieux. Toute trace de latinité disparut alors de l'administration de la Calabre et delà Terre d'Otrantc. Elles cessèrent d'avoir un régime particulier, et, comme nous l'avons déjà dit, furent englobées dans le système de l'organisation des Thèmes militaires, qui les faisait dépendre directement de Gonstantinopleet les rattachait à la centralisation générale de l'empire. Ce fut un nouveau pas dans la voie de leur assimilation à l'hellénisme byzantin. Nous avons eu l'occasion de le remarquer plus haut, le vin» siècle tout entier fut pour ces provinces constituées en annexe de l'Empire grec de l'autre côté de la mer Ionienne, une période de paix et de prospérité singuhère, qui contrastait avec les agitations rehgieuses de l'Orient, et avec les maux que le réveil de l'activité militaire des Lombards, et leurs querelles avec les Francs, déchaînaient sur le reste de l'Italie. C'est à l'abri de cette paix que la transformation de ces contrées de latines en grecques, préparée par la grande immigration des orthodoxes orientaux fuyant la persécution iconoclaste, jeta ses premières racines.

Ce qui est remarquable, c'est que la papa uté, satisfaite d'avoir soustrait le centre du catholicisme à la sujétion byzantine et d'avoir préservé la latinité de la contagion de l'hérésie orientale, ne paraît avoir tenté d'opposer alors aucun obstacle à l'hellénisation du midi de l'Italie, et même ne souleva pas de sérieux conflit au sujet de la mesure, qui avait pourtant dû lui être fort sensible, par laquelle les Églises de cette contrée, de la Sicile et de l'IUyrie lui avaient été ravies en faveur du patriarcat de Con stantinople. Sans doute son attitude, singulièrement p acifique et modérée à cet égard, fut en grande partie l'œuvre de saint Zacharîe, né à Severiana en Calabre d'une famille grecque établie dans le pays, et homme de deux langues. En effet, tout en maintenant, par une politique à la fois sage et énergique, l'indépendance récemment acquise de Rome, ce grand Pape

se montra très favorable à l'autorité impériale sur les autres points de l'Italie où elle subsistait encore. Ainsi ce fut lui qui, sans se laisser détourner de cette résolution, qu'il considérait comme juste, par les fureurs iconoclastes de Constantin Copronyme, négocia avec Luitprand la restitution à l'exarque Eutychios des villes de la Pentapole, que le roi des Lombards avait prises sur les Grecs. Il semble d'ailleurs que les Papes du vin« siècle aient compris que les évèchés de ritalie méridionale, sauvegardés de l'hérésie par l'esprit que leur avaient insufflé les réfugiés iconophiles, avaient dans l'Église grecque un rôle à jouer en faveur de l'orthodoxie et du maintien de l'unité catholique, plus considérable et plus utile que celui qu'elles eussent pu tenir dans l'Église latine, si elles y étaient restées. Et ceci fut justifié par la part que les évèques de l'Italie grecque eurent dans le second concile de Nicée à la condamnation des doctrines iconoclastes et à la pacification de l'Église d'Orient, comme dans le concile de Constantinople de 869 à la déposition de Photios et à la réintégration d'Ignace au trône patriarcal. C'est unemode aujourd'hui, parmiles historiens hellènes, que d'exalter les empereurs iconoclastes et leur entreprise religieuse, de les dépeindre comme les représentants du véritable esprit de l'hellénisme et les précurseurs de son avenir ; et chez nous une certaine école s'est avidement emparée de cette thèse. Nous avons vu récemment un érudit, connu par son ardeur radicale, en venir jusqu'à soutenir sérieusement que l'œuvre de Léon l'Isaurien et de Constantin Copronyme n'était pas autre chose que celle de la révolution de 1789, tentée mille ans trop tôt et étouffée alors par le cléricalisme, cet éternel ennemi de tout progrès. Ceux qui soutiennent de semblables théories savent surtout aux iconoclastes un gré infini d'avoir fait la chasse aux moines. Sans doute, il y avait quelque chose à reviser dans les jugements courants et stéréotypés au sujet de ces empereurs. Dans la figure de Léon l'Isaurien,

malgré les excès du fanatique, il y avait de grands côtés à remettre en lumière; il fallait accorder la justice qu'elles méritent à ses lois civiles et politiques; et surtout il était bon de montrer que les iconoclastes avaient rendu à TÉglise grecque, au viii' siècle, le môme service que les protestants à l'Église latine, au xvi% en la forçant à opérer sur elle-même une réforme devenue absolument nécessaire. Mais si ces rectifications historiques étaient justes, aller au delà est tomber dans l'absurde. 11 n'y a rien à changer d'essentiel à la manière dont la conscience de la postérité a jugé la doctrine des iconoclastes, leurs violences sauvages et le mal que leur triomphe eût fait à la civilisation. La meilleure et la plus décisive réponse à des théories fantaisistes, qui introduisent à tort des préoccupations et des passions contemporaines dans une histoire d'il y a onze siècles, c'est le fait que nous constatons ici. Sur un seul point l'hellénisme byzantin est parvenu à faire une conquête durable sur le monde latin; il y a montré une puissance d'activé vitalité, de propagande et d'assimilation, égale à celle de l'hellénisme classique des grands siècles. Et cette conquête, si merveilleuse qu'elle a été longtemps méconnue comme impossible e t qui était en même temps une conquête de la civilisation sur la barbarie, elle a été l'œuvre de l'orthodoxie au moment même où les iconoclastes cherchaient à l'exterminer. Ses agents ont été ces moines qu'ils persécutaient. On a fait avec une incomparable éloquence l'histoire des moines d'Occident; celle des moines d'Orient reste à écrire et n'est pas moins glorieuse. Un de ses plus beaux chapitres, sans contredit, serait l'exode du viiie siècle vers la Calabre et la conquête de ce pays, redevenu presque barbare, à la culture grecque, conquête faite par des proscrits que leur patrie égarée rejetait de son sein comme indignes. Les enfants de saint Basile ont été là les dignes émules du rôle civilisateur des enfants de saint Benoît.

En effet, ces couvents basiliens de la Calabre, fondés par les moines qui fuyaient la persécution d'une dynastie militaire, peu soucieuse des lettres, devinrent bien vite d'admirables foyers de culture théologique, philosophique et littéraire, des asiles pour la tradition des sciences et des lettres helléniques. Ils semblèrent avoir repris, en faveur du dépôt d'une autre civilisation, la suite de l'œuvre que Cassiodore avait tentée dans son monastère de Vivaria. Leur influence sur les pays où ils s'étaient établis devint par là toute naturelle ; ils les firent grecs parce qu'ils y portèrent le suc même de l'hellénisme dans ce qu'il avait de plus élevé. De l'état florissant des hautes études intellectuelles dans ces pieuses demeures, iln'estpasbesoind'autre preuve que la belle grécité des vies de saints qui y furent composées au ix^ et au x^ siècle, alors que tout était barbarie dansrOccidentlatin,etque lafaçon dont leurs auteurs se montrent nourris de l'Écriture, des Pères et même des grands Guteurs profanes. On ne faisait pas mieux à Constantinople même. Dans une de ces vies, celle de saint Nil de Rossano, par son disciple le bienheureux Barthélémy, l'auteur vante parmi les mérites du saint, son habileté comme copiste, le soin qu'il apportait à ce travail de la reproduction des manuscrits, auquel il consacrait régulièrement trois heures par jour, et la beauté de son écriture. Le disciple suivait sous ce rapport les traditions de son maître ; car la vie du bienheureux Barthélémy raconte, à son tour, que celui-ci excellait dans le métier de copiste autant que dans la composition littéraire, et que nul de son temps ne savait transcrire un livre avec une correction plus parfaite. Les manuscrits grecs, exécutés en Calabre, sont nombreux dans les grandes bibliothèques de l'Europe, car dans les trois derniers siècles, profitant de la décadence et de l'abandon des monastères grecs de cette contrée, on suivit largement l'exemple que le cardinal Sirlet avait donné le premier, en les dépouillant de leurs trésors litté-

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raires, dont presque rien n'est i-osté dans le pays. Montfauoon vante rélégance et la correction habituelles de ces manuscrits calabrais.

Je n'ai jamais pu lire sans émotion un passage de la vie de saint Fantin, l'un des plus grands liôgoumènes grecs de la Calabre, dans la première moitié du x" siècle. Éclairé d'une vue prophétique sur ce que devait être un jour la destinée de celte Église grecque de l'Itahe méridionale, alors si florissante et si lettrée malgré les maux sans nombre que faisaient peser sur elle les incursions des Sarrasins, il allait dans sa vieillesse de monastère en monastère, raconte son biographe, et partout versait d'abondantes larmes en pensant au temps où ces asiles de prière et de civihsation deviendraient des écuries d'ânes et de mulets, où toute tradition d'études serait interrompue , où les livres de leurs belles bibliothèques seraient dispersés, déchirés et jetés au feu.

Avec le ix'' siècle s'ouvre, pour les provinces byzantines du midi de l'Italie, l'ère des invasions musulmanes, c'est-àdire une période d'effroyables souffrances, sur lesquelles nous avons eu plusieurs fois déjà l'occasion d'insister, dans les chapitres précédents de ce livre. Ces souffrances se prolongeront encore dans le siècle suivant, mais le ix^ est surtout horrible. 11 semble par moments que la conquête arabe va s'implanter sur le continent comme en Sicile. Bari, Tarente, Severiana en Calabre deviennent des places musulmanes, autour desquelles se groupent bien d'autres colonies moins importantes. Au milieu de ces dévastations ceux des couvents basihens fondés au siècle précédent, qui échappent au ravage, demeurent des foyers de civili-

sation et de culture intellectuelle. Mais combien sont détruits par la fureur des infidèles !

Sur la population chrétienne des provinces ainsi soumises à des épreuves pareilles a celles que les Normands infligent aux parties occidentales du royaume des Francs, l'influence latine et l'influence grecque s'exercent alternativement, suivant les vicissitudes diverses de la lutte contre les musulmans. Tantôt ce sont les armées de l'empire de Constantinople qui débarquent à Otrante, à Rossano ou à Crotone et qui viennent pour un temps délivrer le pays des pilleries et du joug des Arabes. Tantôt ce sont les princes lombards de Bénévent, de Salerne, de Capoue, qui refoulent devant eux les hordes musulmanes et leur enlèvent une portion de TApulie ou de la Calabre, pour la reperdre bientôt après. D'autres fois, les empereurs germains eux-mêmes entrent en lice, comme Louis II, et conduisent de grandes armées dans le midi de l'Italie pour l'enlever à la fois aux Arabes et aux Byzantins. Dans l'ordre religieux, les moines bénédictins du Mont-Cassin, favorisés activement des princes lombards et bien vus des. impériaux, étendent leurs possessions jusqu'en Calabre et y répandent, à côté des établissements basiliens, des essaims sortis de leur grande ruche. Malgré la différence des rites, il règne, du reste, une remarquable fraternité entre les deux familles de saint Benoît et de saint Basile. Tant que la domination byzantine a subsisté dans une portion de l'Italie, l'abbaye du Mont-Cassin ne lui a témoigné aucune hostilité ; elle s'est soigneusement maintenue en bons rapports avec l'administration impériale grecque; plus d'une fois même elle lui a rendu des services signalés et s'est attiré ainsi des marques éclatantes de la gratitude et de la faveur du Basileus de Constantinople. Dans plusieurs des couvents bénédictins, établis dans la Calabre au temps des Byzantins, comme celui de Sancta Maria de Turre, auprès de Squillace, la liturgie se fai-

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sait parallèlement dans les deux langues latine et grecque. Vers la fin du siècle, c'est l'influence lielléno-byzanline qui prend définitivement le dessus, quand les généraux de Basile I""" reconquièrent entièrement l'Apulie, la Terre d'Otrante, la Basilicate et la Calabre. A dater de ce moment, ce sont les Grecs, remis en possession d'un ascendant militaire qui se maintiendra dans le siècle suivant, malgré quelques éclipses, ce sont les Grecs qui deviennent les protecteurs en qui les populations de cette partie de la péninsule italienne mettent leur espérance pour être défendus contre les Arabes. Ce sont eux qu'elles invoquent, à qui elles ont recours dans le besoin. Et cette confiance n'est pas trompée, en ceci que les musulmans pourront recommencer encore des invasions accompagnées d'affreux désastres, mais qu'ils ne parviendront plus à créer des établissements permanents comme ceux qu'ils avaient faits à Bari, à Tarente et à Severiana. Certains des généraux de Basile, comme le premier Nicéphore Phocas, assurent à l'empire oriental la reconnaissance des habitants du midi de l'Italie par la façon généreuse dont ils les traitent. En même temps l'élément grec est renforcé dans le pays par des colonies amenées du Péloponnèse ou d'autres parties de la Grèce pour y remplir les vides de la population, comme celle que nous savons avoir été envoyée personnellement par Basile et composée d'une partie des esclaves qui lui avaient été légués par Daniêlis. Le grec devint dès lors la langue prédominante dans ces provinces ; cependant le latin s'y maintenait encore à côté de lui, jusque dans la Calabre même, comme langue officielle. Ainsi les deux diplômes rendus en Calabre, en 982, par le protospathaire Georgios et par Sympathicios, protospathaire et stratigos de Macédoine, Thrace et Longobardie, étaient rédigés en double exemplaire, en grec et en latin ; et nous n'en possédons plus que le texte de cette dernière langue. C'est en latin que le protospathaire Lupus a fait graver à Brindisi,

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sur le piédestal d'une des colonnes monumentales antiques qui marquaient la terminaison de la Voie Appienne, l'inscription commémorative de la reconstruction de la ville par ses soins, après une des destructions de Brindisi par les Musulmans, à une date que l'on ne saurait préciser dans la fin du ix" siècle ou le commencement du x^

En 9'2l, la Calabre, poussée à bout par le mauvais gouvernement du straligos Jean Muzalon, se révolta et se donna à Landolfj, prince de Capoue, qui, du reste, lui-même était compté comme vassal de l'empire et en avait reçu les titres honorifiques d'anthypatos patricios. Cette insurrection, comme nous l'avons raconté au chapitre de Rossano, devint pour le pays la source d'effroyables désastres, qui dégoûtèrent les habitants de toute velléité de chercher un autre protecteur que l'empereur et ses officiers. Aussi futelle la dernière tentative de cette province pour sortir de la sphère de l'action byzantine directe. Lorsqu'à l'avènement de Romain Lécapène, l'habile éloquence du patrice Gosmas de Thessalonique eut décidé Landolfe à évacuer de bonne grâce les parties du territoire de la Calabre qu'il détenait encore, les Calabrais prouvèrent leur fidélité à l'empire en lui rendant un service des plus signalés. Ils arrêtèrent à la fois les ambassadeurs bulgares qui revenaient de la cour du khalile fatimite de Kairoàn, et les ambassadeurs arabes qui allaient avec eux coaclure un traité d'alliance offensive et défensive avec Siméon, roi de Bulgarie. Ils fournirent ainsi à Romain les moyens de dissoudre, avant qu'elle n'eût été formée, la coahtion des Bulgares et des Musulmans d'Afrique, qui eût pu devenir fatale à l'empire. Le Basileus paya ce service en accordant de nomb reusesfaveurs à leur pays. La Calabre du x*' siècle, à partir de ce moment, devint telle que nous l'avons vu dans la vie de saint Nil, complètement grecque de cœur comme de langue et de mœurs.

Survint, après de nouveaux désastres encore, la grande

mission de restauration, de relèvement et de réorganisation des provinces italiennes de la monarchie, confiée par l'empereur Nicéphore Phocas au magistros Nicépliore. Elle ouvre réellement une ère nouvelle pour l'Italie byzantine, pour la Galabre et la Terre d'Otrante, qui à dater de ce moment, sans avoir complètement repris la sécurité, commencent à respirer, guérissent leurs plaies, et qui souffriront encore à diverses reprises des incursions musulmanes, mais ne reverront plus des maux pareils à ceux qu'elles ont souffert pendant près d'un siècle et demi. C'est alors que Tarente est rebâtie, Catanzaro fondé, avec la localité voisine de Rocca Niceforo et peut-être Taverna. Ces rétablissements et ces fondations de villes sont accompagnées d'une colonisation nouvelle, amenée de l'autre côté de la mer Ionienne, qui vient encore renforcer l'élément grec et assurer sa prépondérance exclusive.

Aussi, quelques années après, la grande expédition d'Othon II ne rencontre-t-elle aucune sympathie dans la population de la Calabre et de la Terre d'Otrante. Les Allemands et les Italiens qui servent sous leur bannière emportent Tarente, Rossano, Gotrone, et s'avancent jusqu'à Stilo. Tout plie sur le passage du torrent; mais il suffit d'une grande bataille perdue pour faire évanouir tout l'édifice de cette conquête étrangère, qui n'a pas su se faire un ami. L'empereur d'Occident parvient avec peine à s'enfuir presque seul jusqu'à Rome, et l'échec de sa tentative pour se rendre maître du midi de l'Italie fournit à Basile II l'occasion de donner à la domination grecque, sur ces contrées, plus de cohésion et d'étendue, en la portant sur l'Adriatique jusqu'au Tronto. C'est alors que le gouvernement byzantin des provinces italiennes s'organise d'une manière plus forte et plus centralisée sous l'autorité du catapan qui réside à Bari. L'origine du titre bizarre donné à ce vice-roi, dont les pouvoirs offrent la plus grande analogie avec ce qu'avait été celui des exarques, demeure fort doun 26

iÙ-2 LA GhANDE-GRÊCË

teuse. Beaucoup de pliilologues voient dans catapanos nne corruption de capetanos. Mais \es contemporains, peut-être par un calembourg plutôt que par une véritable étymologie, trouvaient dans cette expression cata et pan et la regardaient comme impliquant la réunion de la plénitude de l'autorité civile et militaire dans les mêmes mains. C'est ainsi que l'explique Guillaume de la Pouille :

Quod Catapan Greci, no?, juxta dicimus omne ; Quisquis apud Danaos vice fungitur hujus honoris, Dispositor populi parât omne quod expedit illi, El juxta quod cuique dari decet, omne ministral.

Pendant toute la première moitié du ix*" siècle, sous l'administration des catapans, un contraste absolu s'observe, dans ce qui est de la nationalité, de la langue, des rapports avec le gouvernement impérial de Constantinople et de la façon dont il est accepté, entre TApulie, d'une part, la Calabre et la Terre d'Otrante, de l'autre. Ces deux dernières provinces sont grecques de langue, d'esprit et de religion. Nicéphore Phocas, en y interdisant l'usage du rite latin et du pain azyme dans la célébration de la messe, n'a rencontré aucune résistance à cette destruction des derniers vestiges de latinité ecclésiastique. Mais ni lui, ni ses successeurs n'ont osé étendre l'application de semblables mesure à l'Apulie, qui est restée latine en religion. En dehors des villes de la côte, où l'élément grec, introduit par l'administration et le commerce, est nombreux et puissant, la population de l'Apulie reste en grande majorité italolombarde d'origine et de langage. Aussi ne se résignet-elle pas volontiers à l'administration des Byzantins. Les mouvements populaires qui s'y produisent à chaque instant, les grandes rébellions de Smagardo et de Melo, attestent la naissance d'un sentiment national propre, qui se développe avec une énergique vitalité. Il compte de nombreux partisans jusque dans les villes maritimes, où les

deux éléments, grec et italo-lombard, se balancent également. Bari même, In siège du gouvornomont, passe incessamment de la soumission à la révolte, suivant que l'un des deux partis y prend le dessus. Ce que réclamait alors le sentiment national de l'Apulie, ce n'était pas précisément la rupture de tout lien avec l'empire d'Orient ; Melo lui-même, quoique lombard d'origine, n'y a pensé et n'a été mendier des secours en Allemagne que dans le désespoir de l'échec de sa troisième tentative. Ce que voulaient les Apuliens du xi*' siècle, c'était échapp er à l'autorité de gouverneurs étrangers, qui ne venaient dans le pays que pour le pressurer, c'était acquérir, sous la suprématie de l'empire, la liberté de leur vie nationale, s'administrer euxmêmes, former une principauté vassale possédant son autonomie intérieure, aux mêmes conditions que les principautés de Capoue et de Salerne, qui reconnaissaient la suzeraineté de Constantinople, ou que le duché de Naples et la république d'Amalfi, bien plus attachées à l'empire, et dont la fidélité même tenait au respect que les Byzantins avaient toujours eu pour leurs libertés nationales. 11 eut été facile aux empereurs d'Orient de donner satisfaction à ces vœux de l'Apulie. Si leur pohtique avait eu la sagesse de le faire, tout en maintenant le système de l'administration directe par les fonctionnaires envoyés de Constantinople dans la Calabre et la Terre d'Otrante, qui n'y avaient aucune répugnance, il est probable que la domination byzantine aurait pu se prolonger encore dans le midi de l'Italie. Car l'entreprise des Normands n'aurait pas rencontré à ses débuts les facilités et l'appui que lui offrit le mécontentement de la population de l'Apulie. Là ils se présentèrent et furent accueilhs d'abord comme des libérateurs ; dans la Calabre, au contraire, ils furent toujours des conquérants, qui durent soumettre le pays péniblement et pied à pied.

Il faut le noter cependant, tout en résistant encore à une

hellénisation complète, l'Apulie commençait à entrer dans la voie de cette transformation quand les fils de Tancrède de Hauteville l'arraclièrent aux Byzantins. Sa soumission à l'autorité impériale devenait plus grande; il y avait près de trente ans qu'on n'y avait vu d'insurrection. Les mœurs gréco-byzantines prenaient chaque jour plus d'empire sur la population italo-lombarde de cette contrée. Déjà dans le début du xi^ siècle, Melo lui-même, le grand patriote apulien, l'indomptable adversaire de la domination grecque, est décrit par Guillaume de la Fouille comme portant, à la mode des nobles de son pays, le costume grec, quand il a sa première entrevue avec les chevaliers normands venus en pèlerinage à Monte-Sant'-Angelo :

Ibi quemdam conspicientes

More virum Greco vestitura nomine Melum, Exulis ignolam vestem, capitique ligato Insolilos mythre rnirantur adesse rotatus.

Son fils Argiro (Argyros, un nom grec), élevé à Constantinople dans les mœurs et dans les lettres byzantines, fut proclamé duc d'Apulie par le peuple de Bari à la suite des premiers succès des Normands à Melfî, sur l'Ofanto et à Montepeloso. Les Normands, mécontents d'Aténulfe, frère du prince de Bénévent, qu'ils avaient mis à leur tète après s'être débarrassés du Milanais Ardoino, lequel les avait le premier conduits à la conquête du pays, se donnèrent un moment, en 1042, à Argiro, et c'est avec lui qu'ils firent le siège de Trani. Mais bientôt le fils de Melo s'aperçut que ces nouveaux venus ne se contenteraient pas d'être des aventuriers bien payés, comme les Varanges, ces autres Normands venus de la Norvège, qui servaient dans les armées byzantines et que Basile Boiùannîs opposa victorieusement, en 1019, sur le champ de bataille de Cannes à Gilbert Drengot et à ses compagnons, Georges Maniacês, en 1042, entre Monopoli et Matera, à Guillaume Bras-de Fer

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et à ses frères. Les aventuriers venus de Normandie voulaient mieux, s'emparer du pays, « gaigncr terre » comme on disait alors; Argiro devina vite en eux, au lieu de simples auxiliaires, de nouveaux maîtres, dont le joug serait plus difficile à secouer que celui des Grecs. Il profita donc des circonstances particulières qu'avait produites la rébellion du calapan Georges Maniacês, assumant à Tarente la dignité impériale, pour se rapprocher de la cour de Constantinople et en faire reconnaître l'autorité que lui avait décernée par acclamation le peuple de Bari. L'empereur en fit son représentant dans la Fouille, avec les titres pompeux de protospathaire, de patrice, de catapan, de sebastos, de duc d'Italie et de Sicile. C'est alors que les chevaliers de Normandie renoncèrent à masquer le véritable but de leur entreprise en se donnant pour les subordonnés d'un chef indigène, et, réunis à Melfi en septembre i043, élurent Guillaume Bras-de-fer comte des Normands de la Fouille. Argiro devint à dater de ce moment leur adversaire le plus implacable. Réunissant dans une même pensée de résistance à ces nouveaux venus les deux partis des patriotes indigènes et des byzantinophiles, qui avaient jusqu'alors divisé Bari et les villes maritimes du voisinage, il en fit une principauté qui resta plus longtemps que la Calabre elle-même aux mains de l'empire de Constantinople, et ne fut réduite par les Normands qu'en 1069. Ainsi le fils de celui qui, au commencement du siècle, avait été le principal adversaire de la domination grecque, au nom du patriotisme apulien, était devenu, vingt-cinq ans plus tard et par le même sentimtuit, le dernier champion de cette domination.

Est-il besoin de rappeler ce que les Normands euxmêmes, après la conquête, dans la première période de leur domination sur le midi de l'Italie, empruntèrent à la civilisation gréco-byzantine ? Non seulement ils adoptèrent le grec comme une des langues officielles de leur chancel-

lerie, parce qu'elle était celle d'une partie de leurs sujets, mais leur architecture reste entièrement byzantine jusque vers ll^o. Les premières monnaies qu'ils frappent dans la Fouille et dans la terre d'Otrante sont imitées de celles de l'empire d'Orient. Le costume nouveau, caractérisé par la robe longue à Torienlale et par une sorte de bonnet phrygien, que rOccident tout entier adopte vers i090, un peu avant la première Croisade, à la place du costume court qui prévalait jusqu'alors, leur y a dû, comme l'a remarqué M. Quicherat, sa première introduction. Et il n'est pas autre chose que le costume grec que nous avons vu porté par Melo dans les vers de Guillaume de la Fouille.

La conquête normande eut pour résultat d'établir le régime féodal dans l'Italie méridionale, où, jusque-là, il n'avait pas été introduit , ou du moins constitué d'une manière complète et régulière. La plupart des villes importantes parvinrent cependant à échapper à ses rigueurs. Suivant l'exemple que Melfi avait donné, en faisant jurer aux Normands de respecter ses franchises avant de leur ouvrir ses portes et de se déclarer pour eux, elles ne se soumirent aux conquérants qu'en stipulant, par des capitulations en forme, le maintien durégime municipal qui, dans l'empire byzantin était resté comme une tradition romaine, et qui, chez elles, s'était puissamment renforcé dans les épreuves du ix® et du x'= siècle, alors que les villes n'avaient guère à compter que sur elles-mêmes pour leur défense contre les musulmans. Elles gardèrent donc le caractère de personnes franches de leurs bourgeois, et leurs magistrats propres, archontes , gérantes, magistri. Les communes urbaines (en latin commune ou communitas, en grec

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plemicon ou homas) avaient une existence de corps civils et politiques, quelquefois en possession de droits féodaux. Ainsi, un diplôme grec sans date, mais appartenant à la fin du xi" siècle, mentionne des vilains établis sur les terres d'un monastère et d'un feudataire, qui payaient le tribut du servage personnel à la commune de Gerace.

En revanche, la population rurale, celle de ce que l'on appelait en latin ruslici ou villani, en grec paroicoi ou vcllanoi, fut presque toute entière réduite en servage. Il y eut, en effet, deux ordres de vilains, ceux qui gardaient la franchise de leurs personnes et étaient tenus envers le seigneur féodal par un hen purement réel, consistant en redevances fixes d'argent et de denrées payées pour l'occupation de la terre, qui appartenait à ce seigneur. Les artisans des villes, qui n'étaient ni serfs, ni bourgeois, étaient compris dans cette classe. Quelques documents latins du midi de la Galabre semblent désigner les personnages qui y appartenaient par le nom deritstici, opposé k villani, les serfs proprement dits. Mais cette distinction est toute locale, et dans la majeure partie du pays les deux termes sont exactement synonymes. En général, et M. Amari a indiqué très ingénieusement les raisons de ce fait, ce ne sont que les diplômes grecs (ou arabes en Sicile) qui distinguent soigneusement les deux classes de vilains; nous ne connaissons donc qu'en grec la désignation officielle de la première, de celle qui n'était pas soumise au servage personnel. Ce sont les exographoi ou gens qui ne sont pas inscrits sur les rôles, par opposition aux serfs ou villani proprement dits, qui sont qualifiés en grec d'enapographoi et en latin d'adscriptilii, c'est-à-dire de portés aux rôles. En effet, une fois la conquête terminée, on procéda à un recensement général de la population rurale réduite en servage, travail qui parait avoir été terminé vers 1093. Toutes les familles furent inscrites nommément sur des rôles ou platée^ comprenant celles qui appartenaient à chaque

seigneur, ou celles qui restaient au domaine royal dans tel ou tel canton. Et tout possesseur féodal de terre, dans ■ la nouvelle organisation politique et sociale du pays, reçut là platea des serfs de son domaine, extraite des registres publics. Ces rôles étaient ensuite, quand cela devenait nécessaire, corrigés et tenus au courant des changements qui se produisaient dans la population des vilains, en y inscrivant les nouvelles familles auxquelles les mariages avaient donné naissance, ou en rayant celles qui s'étaient éteintes. Toutes les fois que le roi faisait à un baron ou à une église une concession de terres du domaine, on dressait une nouYelle platea, donnant la liste des serfs joints à la propriété ainsi constituée pour la cultiver.

Établi ainsi, non pas dans le désordre et la confusion des temps barbares, mais en pleine civilisation et avec une régularité administrative, le servage des paysans dans les Etats des Normands, en Italie et en Sicile, fut beaucoup moins dur qu'ailleurs ; car les villani ou adscriptilii y possédaient deux droits précieux : celui d'avoir une personnalité légale à laquelle étaient attachées certaines garanties ; celui de pouvoir posséder une propriété franche et libre, en dehors des terres qu'ils tenaient du seigneur. 11 est vrai que nous voyons, par les nombreux actes de concessions de terres et de serfs du domaine émanés des princes, qui sont parvenus jusqu'à nous, qu'en pareil cas les biens héréditaires des serfs, ainsi concédés, se trouvaient inféodés avec leurs personnes au nouveau seigneur. La condition de ceux qui appartenaient aux barons ou à l'Eglise était donc inférieure à la condition de ceux du domaine. D'un autre côté, la situation des serfs dans ces mêmes contrées, sous la domination normande, avait ceci de pénible qu'étant moins qu'ailleurs attachés à la glèbe, s'ils pouvaient, avec la permission du seigneur, s'établir hors de ses domaines, moyennant une redevance qu'ils continuaient à lui payer, on pouvait, en revanche, les dépayser et les

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transplanter avec une singulière facilité. Ainsi beaucoup de diplômes decetteépoquecontionnent-ilsdes concessions d'un certain nombre de familles de villani, pris quelquefois dans des districts différents, et destinés à former une cultura (dans les actes grecs coltoura), c'est-à-dire un nouveau village agricole. Par exemple, dans une charte grecque du grand comte Roger, datée de l'an 1099, une trentaine de serfs, portant tous des noms grecs, sont accordés au monastère de Sancta Maria de Turre près de Squillace, et pris, partie sur le territoire de Squillace, partie sur celui de Santa-Severina, partie sur celui deTropea, partie enfin sur celui de Rocca Niceforo, dans le voisinage immédiat de Catanzaro.

Il ne faut pas croire, du reste, que l'établissement de ce système de féodalité et de servage des paysans par les Normands ait été quelque chose d'aussi nouveau, ni, par suite, d'aussi violent que la plupart des historiens du royaume de Naples le représentent. Ce ne fut guère, dans le fait, que la régularisation et la généralisation d'un état de choses qui s'était établi sous la domination byzantine, sans avoir reçu de consécration légale. 11 est positif que tous les récits des historiens et tous les documents juridiques nous font assister, pendant le ix® et le x" siècle, dans les diverses provinces de l'empire grec, à la formation d'une riche et puissante aristocratie territoriale, qui tend de plus en plus à prendre les caractères d'une véritable féodahté, et dont le pouvoir arrive à son apogée du xi'= au xiii" siècle. C'est celle des archontes OMphylarchoi, des dynatoi ou plouswi, car on emploie indifféremment ces termes pour les désigner, et ils n'ont pas de qualification fixe, officielle et légale. Peu à peu ils absorbèrent toute la propriété du sol et l'amenèrent entre leurs mains, spoliant et supprimant la classe des petits propriétaires ruraux par des usurpations violentes ou par le moyen plus lent, mais encore plus sur, de l'usure, ou bien l'asservissant à la sorte de patro-

nat féodal que les édits impériaux, qui ne veulent pas en admettre la légitimité, appellent adicos prostasia. Dans ce dernier cas, l'inféodation de la terre et de son propriétaire était bien souvent le fruit naturel d'un temps de violences et de troubles, le résultat d'un contrat volontaire, par lequel le faible avait cherché la protection du fort contre les exactions des gouverneurs et du fisc, ou contre les ravages des hordes étrangères et barbares qui désolaient l'empire. Le petit propriétaire avait recommandé sa terre au grandpropriétaire, qui lui assurait l'appui de ses serviteurs, therapeuontes , et de ses hommes d'armes, doryphoroi. Il avait renoncé à la condition de propriétaire libre pour échapper à de pires malheurs que le servage. C'est en vain que les empereurs multiphent les lois et les novelles pour arrêter cette spohation et cet assujettissement des pauvres, penîtes, ou vilains, chôriatai, par les riches, plousioi, et les puissants, dynaloi. Elles restent lettre morte et ne peuvent opposer aucun obstacle efficace au développement d'un fait qui était alors dans la force des choses.

Ceci s'était produit dans le midi de l'Italie comme dans les autres provinces, et même peut-être plus que partout ailleurs. Car les nécessités de la défense locale, pendant près de deux siècles d'incursions continuelles des Sarrasins, avaient, dû nécessairement enfanter dans ces contrées une féodalité guerrière, entre les mains de laquelle les paysans abdiquaient leur franchise pour en acheter la protection, prostasia. Bien des districts de ces pays, d'ailleurs, surtout du côté de l'Apulie, avaient été pendant un certain temps en possession des princes lombards, qui n'avaient certainement pas manqué d'y étabhr, suivant leur usage constant, le régime des fiefs. Lorsque les territoires étaient revenus sous la domination byzantine directe, ce régime n'y avait pas été reconnu légalement ; mais il s'y était maintenu en fait, le feudataire restant un dynatos et continuant à exercer son autorité à titre d'adicos prostasia. Cette

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influence de la féodalité lombarde sur l'Italie byzantine est attestée par le fait que, dès avant la conquête normande, les nobles grands propriétaires et exerçant une autorité réelle sur les paysans de leurs domaines, qui correspondaient aux archontes du Péloponnèse, aux phijlarchoi d'autres provinces, étaient désignés par les termes de gerôn ou stratiôtis, calqués sur les expressions latines senior et miles. Les Italiens, confondant stratiôtis avec stratîgos, en firent 5/rarf?V/o^to, terme j employé ensuite à l'époque normande dans certaines provinces, en particulier dans la Calabre,commesynonyme de baron. Dans d'autres endroits, la désignation était le mot hybride, moitié italien et moitié grec, capodechorio. A titre de chefs de villages, l'autorité de ces nobles terriens avait fini par être acceptée du gouvernement byzantin ; une fiction légale destinée à voiler l'irrégularité du fait, leur donnait le caractère d'officiers locaux de l'empereur, subordonnés à la puissance suprême du catapan, qui était toujours choisi parmi les protospathaires ou maréchaux ou bien les drongaires ou amiraux, et à celle des spatharocandidats, qui, sous ses ordres, avaient à la fois le commandement militaire et l'administration civile des principales divisions territoriales de son gouvernement. Dans l'Apulie, un Delfino Calochiri, marchant sur Bari, en 984, à la lète des paysans armés de ses domaines, un Melo et un Dato, son beau-frère ; en Calabre, le Pierre de Bisignano que Robert Guiscard rançonna si bien dans les premiers temps de sa carrière d'aventurier, ou bien le châtelain des environs de Seminara, que nous avons vu, dans la vie de saint Nil, courant les campagnes à la tête de ses hommes d'armes habillés à l'arabe, pour y recueilhr les fugitifs à la suite du passage des musulmans et leur donner un asile dans son château ; tous ces personnages ressemblent terriblement à des seigneurs féodaux de l'Occident. Ils sont surtout pareils à ces archontes du Péloponnèse que l'histoire byzantine nous montre, sous le

règne de Romain Lécapène et la stratégie de Bardas Platypode, exerçant en toute liberté le droit de guerre privée, comme des barons contemporains de nos contrées.

Lorsque les chevaliers français, à la suite de la iv*^ Croisade, firent la conquête de la Morée, ils y trouvèrent une véritable féodalité d'archontes grecs, qui défendirent énergiquement le pays contre eux, moins comme une province de l'empire que comme leur propre terre. Puis, une fois vaincus, ces archontes se soumirent, devinrent des gentilshommes, entrèrent sans difficulté dans la nouvelle organisation féodale que leur apportaient les Français et avec laquelle l'organisation sociale des provinces de l'empire présentait beaucoup d'analogie. « Les textes, dit à cette occasion M. Alfred Rambaud, nous montrent une scission radicale entre la classe dominante et les serfs ou les petits propriétaires, confondus sous le nom de paysans ou, comme disaient les Français, de vilains. Quand les archontes font leur soumission aux étrangers, ils ne stipulent que pour eux : les paysans resteront ce qu'ils étaient auparavant. En revanche, lorsque les archontes se révoltent contre les Francs pour le maintien de leurs privilèges, ils ne trouvent aucun appui dans les vilains, leurs compatriotes. » Les choses se passèrent exactement de même dans l'itahe byzantine au moment de la conquête normande. Italolombarde dans la Fouille, grecque en Calabre et dans la Terre d'Otrante, la noblesse territoriale, dont la condition était imparfaitement définie sous la domination constantinopolitaine, mais le pouvoir effectif, sut, ici en faisant cause commune avec les Normands, là en composant après une résistance honorable, sut se faire ouvrir les rangs de l'arislocratie conquérante, faire reconnaître, du moins en partie, ses possessions et avoir ainsi son lot dans le nouveau partage des terres conquises. Mais elle ne s'inquiéta pas du sort des paysans de même race qu'elle, elle ne stipula rien

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pour eux, et au lieu de s'opposer à leur réduction en servage, elle en profita.

Il n'y eut donc pas, comme on l'a cru quelquefois, dans la substitution de la domination des Normands à celle des Byzantins sur l'Italie méridionale, asservissement d'une race conquise à une race conquérante. 11 n'y eut même pas changement radical de l'organisation sociale. Le servage des paysans existait presque partout en fait ; il fut seulement généralisé, régularisé et défini par la loi. Et ce changement, en précisant mieux, en soumettant à des règles fixes la condition elles obligations des villaîiipar rapport à leurs seigneurs, en leur garantissant aussi certains droits, améliora peut-être leur sort plutô t q u'elle ne l'aggrava. Surtout aucune acception de race et de religion ne fut faite dans l'établissement dunouveau régime politique et social. La population rurale fut placée en état de servage dans toutes les provinces, sans distinction entre ceux qui étaient Italiens ou Grecs de race, latins ou grecs de religion. De même, parmi ceux des nobles indigènes qui se firent accepter sur le pied d'égalité dans les rangs des barons normands, il y eut autant de Grecs d'origine et de langue que d'Italo-Lombards ; et la question du rite qu'ils suivaient n'étabht aucune différence entre eux. Je ne trouve à relever qu'un seul fait qui étabhsse une infériorité pour la population grecque de race et de religion. C'est celui-ci, qui s'observe principalement dans les diplômes de la Galabre. Le papas, c'est-à-dire le membre du clergé inférieur et marié du rite grec, né dans les rangs des vilains, n'est pas affranchi par son ordination ; lui et sa famille restent en condition de servage, malgré son caractère sacré. L'exemple le plus frappant qu'on en puisse citer est un diplôme grec du grand comte Roger, rédigé en 1086, par lequel il attribue à l'évéché, récemment fondé, de Mileto, 95 familles de serfs du domaine royal dans le territoire de celte ville, sur lesquels 30 sont des prêtres grecs, avec leurs femmes et leurs enfants. Mais il

est évident, pour quiconque veut examiner à fond les faits, que ceci tenait au caractère de rusticité et d'infériorité dans lequel la société du rite grec a tenu son clergé séculier et marié, qui se confond avec les paysans dont il mène la vie, et aussi au mariage même de ce clergé, qui par là devenait souche de nouvelles familles, issues de la classe des vilains, sur la terre du seigneur, qui n'entendait pas être frustré du bénéfice de cet accroissement de la population de ses domaines. L'affranchissement du fils de paysan qui entrait dans l'Église latine ne pouvait avoir pour conséquence que d'émanciper sa seule personne ; celui du fils de paysan qui se faisait prêtre grec eut amené bientôt la naissance d'une classe à part de fils de papas, qui n'eût pas trouvé naturellement sa place dans les cadres de la société féodale, et qui y fût même devenue avec le temps une sérieuse cause de trouble. Et ce qui prouve bien que ce sont ces raisons sociales qui produisirent le fait, au premier abord assez étrange, dont je parle, et non pas une intention d'abaibser systématiquement le clergé grec, de porter atteinte à sa liberté religieuse, c'est qu'en revanche le clergé monastique et célibataire de ce rite, qui dans tous les pays grecs constitue une classe supérieure dans la hiérarchie ecclésiastique et d'où sortent l'épiscopat et le haut clergé, était mis exactement sur le même pied que le clergé latin et jouissait des mêmes privilèges.

C'est, du reste, un des faits les mieux connus, en même temps que les plus extraordinaires de l'histoire, que l'exemple merveilleux de tolérance et d'impartiahté religieuse que surent donner, en plein xi^ siècle, les princes normands de l'Italie méridionale et de la Sicile, et cela en se faisant en même temps les vassaux et les champions de la Papauté. On a peine à comprendre comment, de la même race et du même pays, purent sortir dans le même siècle des conquérants aussi opposés, dans leur système de conduite à l'égard des vaincus, que Guillaume de Normandie en An-

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glelerre, et Robert Guiscard et ses frères en Italie. On ne saurait avoir assez d'admiration pour le génie politique et l'esprit de modération grâce auxquels les fils de Tancrède de Hauteville surent faire vivre en paix sous la même autorité, et attacher également à leur domination, les éléments les plus hétérogènes et les plus hostiles partout ailleurs entre eux, Normands, Lombards, Italiens, Grecs, Arabes, des hommes do toute race et de toute langue, de toute rc;ligion et de tout rite, chrétiens grecs et latins, musulmans et israéhtes. Us se firent obéir et respecter de to us, tinrent entre eux une balance équitable, et leur inspirèrent à tous le même dévouement. Ces conquérants étrangers parvinrent à grouper et à fondre tant d'éléments divers dans une même nationahté. Ces rudes batailleurs, qui n'avaient pas rougi de faire un métier de véritables brigands de grand chemin à leurs débuts (ce fut en particulier le cas de Robert et de Roger) et qui certainement étaient tou t à fait illettrés , furent d'admirables promoteurs du progrès et des lumières. Ils favorisèrent avec amour, dans leurs États et à leur cour, les lettres, les arts et les sciences, sans faire de différence, dans leurs encouragements à ceux qui les cultivaient, entre cathohques, grecs et musulmans, se faisant eux-mêmes hommes de trois langues, excitant le talent, récompensant le mérite et la capacité dans quelque classe, dans quelque race et dans quelque religion qu'ils se manifestassent.

Les plus impérieuses raisons pohtiques imposaient aux premiers princes normands d'observer des ménagements tout particuliers à l'égard de l'élément grec et de lui témoigner une haute faveur. Il formait une très large part de la population de leurs États. Grand par l'intelligence et par la

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