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CHAPITRE VII

C'est de Papaglionti, où j'ai raconté plus haut notre visite, que nous nous sommes rendus à Mi- Içto. La distance n'est pas longue, et bien peu après avoir quitté les ruines du prétondu temple de Cybèle, nous apercevions devant nous, au delà d'un ravin, les maisons de Mileto, basses et comme écrasées, s'étendant sur un petit plateau, et un affreux dôme en zinc, celui de la cathédrale, qui les domine et présente de loin le gracieux aspect d'une gigantesque cloche à. melons. Il était midi et à cette heure, bien que nous fussions déjà dans le mois d'octobre, la lumière avait une intensité tellement africaine qu'à distance la ville nous paraissait absolument noire ; car les rayons du soleil, tombant d'aplomb, n'y dessinaient aucune ombre. Cet effet d'une Ipmière tellement violente qu'elle

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en devient sombre est bien connu de tous ceux qui ont voyagé en Orient. Fromentin l'a noté au désert avec sa précision de peintre, et il a frappé M. Maxime Du Camp dans les lieux mêmes où nous sommes.

Nous traversons le ravin, rejoignons la grande route, passons le long du hameau de Naô entre les deux villages plus considérables d'Ionadi et de San-Constantino, puis quelques tours de roue de plus nous amènent dans le Mileto actuel. Nous y retrouvâmes notre ami M. Curcio, venu pour y tenir une réunion électorale, et, je dois confesser ce détail prosaïque, notre premier soin, avant de nous mettre à rien visiter, fut de déjeuner dans une sorte de locanda point trop sale, sur la place principale.

Si je parle de ce déjeuner, c'est parce qu'on nous y servit quelques bouteilles d'uti cidre mousseux, dont la fraîcheur aigrelette paraîisaît exquise sous ce climat de feu et reposait agréablement des

ivins trop chauds de la Calabre. Du cidre à Mileto!

' il y avait de quoi surprendre. Je savâîsTen effet, que cette boisson est absolument étrangère àritalie, que la plupart des Italiens en ignorent même l'existence et que ceux qui la connaissent ont pour elle une sainte horreur.

Beva il sidro d'Inghillerra Chi vuol gir preslo soUcrra,

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a dit Redi dans son dithyrambe intitulé Bacco in Tascana, et il s'est cm obligé d'expliquer dans une longue note à ses lecteurs ce qu'était ce breuvage barbare. Ma curiosité piquée, |'allai)bien vite aux ' informations ; car j'aime à m'informer un peu de tout en voyage. Et j'appris à mon grand éton-, nement, qu'on faisait du cidre dans toute la partiel . de l'Apennin calabrais qui avoisine Monteleone et Mileto. A une certaine altitude, grâce à la tempé-j rature plus fraîche, le pommier y réussit admirablement, comme aussi dans certaines parties des environs de Catanzaro. On le cultive donc sur une assez grande échelle et on en utilise les fruits pour faire du cidre. C'est même, d'après une très vieille coutume, dans tous les villages de la montagne la boisson consacrée pour le souper de Noël, après la messe de minuit.

Il est tout à fait remarquable que cette fabrication du cidre soit exclusivement renfermée dans les alentours de la ville qui fut le centre des débuts de la domination normande en Calabre, de la capitale du grand comte Roger, C'est évidemment par les Normands qu'elle y fut introduite, en souvenir de leur pays d'origine ; et elle s'y perpétue comme un monument toujours vivant de leur conquête. C'est même le seul qu'ils aient laissé dans la contrée, puisque les tremblements de terre ont renvereé leurs monuments de pierre.

Il est vrai que mon illuslrc ami, M. Léopold

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Delisle, a établi que ce ^n'est qu'à partir du xiv* sikcie que le cidre devint la boisson nationale exclusive de la Normandie. Jusqu'alors la bière •lui faisait une concurrence redoutable, était aussi appréciée, ne se fabriquait pas sur une moins grande échelle pour la consommation populaire. Quand Baudri de Bourgueil, dans le xi" siècle, consacra une pièce de vers k expliquer ce qui à Lisieux tenait la place du vin, c'est de ta bière d'avoine seule qu'il parle. Mais des textes non moins positifs constatent que dès le xi° siècle une bonne portion de la Normandie s'abreuvait de cidre. Raoul Tortaire parle de celui qu'on lui servit à Bayeux avec une indignation k laquelle Redi se fût associé :

IngredioT noti medtocriatecta sophiste; TentfUus quoniam, vina peto, fueram.

Et succus pomis datus est extoHus acerbis; Ori proposui dum reor esse merum

Aspentor q/alhttm, dum sentio non fore einum;

Pingo bibisse lamen, labraque sicco mea.

Beddo seyphum, pttero, cni pronus ore susurra :

11 Cur pr^inasti, serve, venena mihi? »

Je l'ai dit plus haut, Robert de Grentemesnîl, le beau-frère du comte Roger, premier abbé de la Trinità de Mileto comme de Santa-Eufemia, avait été abbé de Saiul-Evroult en Ouche avant de quitter la Normandie. Or, précisément cette der- .nière abbaye se montre à nous comme ayant déjà,

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vers 1100, ladime du cidre daus un certain nombre de localités du pays d'Auge. Le cidre du pays d'Auge, on le sait, passe actuellement pour le premier de toute la Normandie; il en était de même au moyen hge. Guillaume le Breton a chanté les pommiers de ce canton et la boisson qu'ils donnaient dans des vers qu'un ancien n'aurait pas désavoués :

Non lot in Autumni rubetAlgia temporispomU, Vnde tiquare solet siceram sibi Neustria gratam.

Ce n'est pas seulement du cidre que l'on fabrique dans les parties de l'Apennin de la Calabre Ultérieure trop élevées pour- que la vigne y réussisse. On y tire aussi des sorbes une boisson fermentée. Celle-ci est bien d'origine locale et je ne sais passi l'on en confectionne ailleurs. Je n'en parle, du reste, que par ouï-dire, et je n'ai jamais eu l'occasion d'en goûter.

Pour celui qui arrive l'esprit tout rempli des souvenirs chevaleresques du grand comte Roger et des splendeurs de sa cour, la déception est complète quand il se trouve à Mîleto. Ce n'est pas que j'ai remarqué à la ville cet « aspect sinistre n que lui prête M. Maxime Du Camp. Évidemment il y a vu trop de prêtres dans un temps où il en mangeait

avec appétit en compagnie àes garibaldiens, p se plaisait alors, et c'est précisément à propos de Milelo qu'ille dit, à voir la guerre s'engager entre '< les deux frères ennemis, les deux lutteurs irréconciliables, les robes noires et les casaques rouges, » et il était tout entier du côté des dernières. Quantum mutatus ab illo ! Il est vrai qu'on peut le féliciter de ses idées d'aujourd'hui plus que de celles d'alors.

Pour moi, ce qui m'a frappé dans le Mileto présent, c'est la platitude absolue, la vulgarité prosaïque. C'est une méchante villasse sans physionomie, qui compte àpeine 2,500 &mes (4,654 pour toute la commune, y compris les villages). Elle a ■ été commencée sur un plan dix fois trop vaste pour sa population possible, avec des places d'une telle éten(jue et des rues d'une telle largeur qu'on ne peut s'y aventurer pendant la moitié de la journée, dans les mois d'été sans courir le risque d'une insolation foudroyante. Sur ces places et ces rues trop grandes les maisons prennent l'apparence de cahutes. Elles sont d'ailleurs clairsemées, éparses de distance en distance, laissant entre elles de larges espaces vides. Il est rare d'en trouver deux ou trois qui se touchent. Beaucoup d'ailleurs n'ont jamais été achevées ; on les avait entreprises, elles aussi, dans des proportions trop vastes et l'on a dû renoncer h les terminer de la même manière. D'autres sont de simples chaumières de paysans. Mettez

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parmi ces maisons quelques hangars, un séminaire immense, une grande cathédrale toute neuve, dont l'architecture est un outrage aux lois les plus élémentaires du goût et semble le produit de la collaboration d'un ingéaieur des ponts et chaussées avec un sacristain à l'imagination en délire, enfin, h câté de cette église un palais épiscopal entrepris dans les proportions d'un Louvre, puis dont les ' travaux ont dû être abandonnés faute d'argent avant qu'une baie eut reçu sa fenêtre, qu'une salle &it munie de ses planchers et qui est dès k présent en décret avant d'avoir été achevé — vous aurez Mileto. On dirait une ville qui devait être grande et dont la construction, h peine commencée, a été brusquement interrompue par quelque cause ignorée, sans qu'elle se continue, ni puisse se continuer jamais. Le tout fait un ensemble fort laid, qui n'a rien de sinistre, mais qui manque de gaieté autant que de pittoresque.

Ajoutez qu'il n'y a dans tout cela rien qui remonté au delà des dernières années du svm' siècle ou du commencement de celui-ci ; rien non plus qui ait une forme d'art seulement acceptable.

C'est qu'en effet le Mileto que nous voyons aujourd'hui est une ville ou plutôt une bourgade de fondation toute récente. Elle n'occupe pas même l'emplacement de la ville du grand comte Roger. Quand celle-ei eut été renversée par le tremblement de terre, on décida de la rebâ.tir à deux kilomètres

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/ environ à l'ouest de son ancien site, sur des terrains appartenant k l'évèque et au duc de l'Infantado, en plaine cette Fois et non plus sur un promontoire entre des ravios. Les travaux commencèrent en 1784 et furent poussés activement dans les années qui suivirent.

Le Mileto moderne compte donc à peine un siècle d'existence et déjà son histoire offre plus d'une page sanglante. C'est ici qu'en février 1799 le cardinal Ruffo, débarqué à Bagnara et assisté du colonel Winspeare, de l'auditeur AngeloFiore, du chanoine Spasiani et du prêtre Rinaldi, s'établit avec les premières bandes qu'il avait 'rencontrées en mettant pied à terre et Qxa son quartier général avant d'entrer définitivement en campagne. A Mileto il tint la sorte de parlement tumultueux d'évêques, d'officiers de l'ancienne armée royale, d'administrateurs destitués par la République, de propriétaires et de chefs improvisés des paysans armés, devant lesquels il produisit ses pouvoirs officiels, délivrés à Palerme par le roi, et formula, au nom de l'autorité suprême, )a promesse à tous ceux qui se réuniraient sous sa bannière d'une exemption d'impôts pendant six ans, du partage des biens des rebelles, confisqués dores etdéjàparlacouronne, enfin de l'abandon du butin qui serait fait et des contributions de guerre à lever sur les villes où l'on entrerait. Là il organisa le premier noyau de son armée de la Sainte-Foi,

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en nomma les principaux officiers et distribua aux solduts leurs insignes, la cocarde rouge au chapeau et la crois: blanche attachée au bras. Là aussi il fit procéder aux premières exécutions qu'il ait ordonnées, il inaugura ces fusillades des suspects de jacobinisme qui devaient marquer d'une trace de sang toute la route suivie par lui à travers le royaume. Là enfin il célébra, devant la cathédrale^ la cérémonie religieuse solennelle et la grande procession qui précéda le départ de l'armée.

La première restauration des Bourbons trcûla Mileto avec grande faveur à cause de ces faits. Les agitations des années qui suivirent n'y avaient pas été ressenties. La ville tendait à prospérer soua l'épiscopat de cet admirable Enrico Capece-Minutolo, préconisé en 1791, que son zèle pour le salut des âmes, ses labeurs infatigables d'évangélisation du peuple, sa charité sans bornes et toutes les grandes œuvres de bienfaisance qu'il créa dans son diocèse sur sa fortune personnelle ont fait surnommer l'ApAtre delà Calabre.MaisIe2Saoût 1606, un peu plus d'un mois après la bataille de M^da, on vit entrer h Mileto une bande de partisans bourboniens originaires du village de Pedace dans les environs de Cosenza. Ds étaient envoyés par les chefs de l'insurrection populaire pour rechercher les partisans des Français et les ch&tier. Sept des principaux notables do lavillefurentpar eux saisis, massacrés et leurs maisons pillées ; après quoi ils

levèrent sur la commune une contribution de guerre. Parmi les victimes de cette irruption imprévue se trouva Domenico Sbaglia, homme instruit et respecté pour ses vertus, qui jamais ne s'était mêlé de politique, et dont la science, le caractère et le dévouement dans la catasti'ophe de 1783 ont été hautement loués par Dolomieu.

J'ai raconté plus haut comment, après la retraite précipitée à laquelle le général Reynier avait été condamné par sa défaite et qui avait fait perdre aux Français toute laCalabre, il avait pu opérer à Castrovillari sa jonction avec le maréchal Masséna qui arrivait en toute hâte k son secours, et comment, à la suite de cette jonction, l'armée française avait pu reprendre son mouvement en avant sous le commandement du maréchal. Mais après avoir ramené le quartier général à Monteteone et les avant-postes à Mîleto, Masséna quitta l'armée, laissant de nouveau le commandement k Reynier. Pendant ce temps, en arrière des bandes insurgées, l'armée réguUère do roi Ferdinand, sérieusement réorganisée en Sicile, bien encadrée d'ofSciers anglais, renforcée par des régiments de mercenaires allemands et par quelques bataillons britanniques, était débarquée k Reggio et avait occupé l'extrémité méridionale de la Calahre. Elle était commandée par le prince de Hesse-Philipstadt, qui .venait de s'illustrer par sa magnifique défense de Gaëte, la place dont les résistances ont

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toujours sauvé l'hoiiiieur de la cause des Bourbons de Naples dans leurs désastres.

Plusieurs mois durant les deux armées restèrent en présence h s'observer. La situation de la Piana incessamment parcourue par les coureurs de l'une et de l'autre, pillée, surchargée-de réquisition, était intolérable. Ëndn, dans le mois de juin 1807, les Ânglo-Siciliens, débouchant en masse de Seminara, culbutèrant les postes français établis à Rosarno, à Nicotera et k Mileto, les rejetant sur Monteleone, et installèrent leurs campements h Mileto pour attaquer la ville où était ]e quartier général de Reynier.

Celui-ci rassembla toutes ses forces en b&te, et ' tandis qu'on ne le croyait pas encore prêt, surprit à Mileto, le 28 ^lùn, l'armée du prince de Hesse-Philipstadt. Le bombât fut long et acbarné ; les Ânglo-Siciliens se battirent très bien; la ville fut prise et reprise plusieurs fois, et en partie incendiée. A la fin les Françfùs l'emportèrent. Reynier, vainqueur, poussa ses adversaires l'épée dans les reins vers le sud ; quelques jours après, il les battait encore à Seminara et les enfermait dans Reggio. Il espérait que cette double victoire, dont l'importance politique et militaire était considérable, lui vaudrait le maréchalat. Mais Napoléon ne pouvait lui pardonner de s'être fait battre l'année précédente à Mfuda. Aussi attendit-il vainement le bâton qu'il convoitait.

Lors des grandes concentrations de tronpes que Murat fit autour de Montcleone dans les années suivantes, Mîloto fut le quartier général d'une division. Ce fut l'époque la plus animée et la plus brillante de cette petite ville. Les généraux français ou napolitains muratistes de l'occupation y ont laissé, Jannelli, Montigny, Ditvemois, un souvenir vivant et très sympathique. Nos soldats y étaient aimés ; on les trouvait bons enfants. Leurs officiers, d'ailleurs, les occupaient à des travaux utiles et dont le pays a profité. Ils ont fait des routes, b&ti des casernes et un petit théAtre ; surtout ce sont eux qui ont construit l'aqueduc par lequel la ville est alimentée d'eau et la fontaine de la grande place. Les officiers français ■ s'étaient épris d'archéologie. Ils firent des rechei^ ches dans les ruines de l'ancien Mileto pour en retirer les monuments d'art qui y étaient resté sous les décombres. C'est par leurs soins que la fameuse inscription du temple de Proserpine à Vibo Valentia et le sarcophage antique qui avait contenu les ossements d'Eremburge furent Iransportés de la cathédrale et de la Santa-Trinità au Musée de Naples. D'autres morceaux furent amenés au nouveau Milelo, où ils existent encore.

Survint la Restauration bourbonienne de 1815. L'évêque Capece-Minutolo, qui en éttùt bien vu, profita de cet événement pour rétablir quelquesuns des couvents supprimés à la Un du siècle pré-

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cèdent, en obtenant la restitution de leurs biens, confisqués depuis 1783 au profit de la Cassa Sacra. Il était encore sur le siège épiscopal lors de la révolution constitutionnelle de 1820, où il déploya beaucoup de prudence et de modération dans sa conduite. Dans la réaction qui suivit, aprèsl'entrée des Autrichiens à Naples, le vénérable et saint prélat s'interposa très activement pour empêcher les poursuites contre ceux de ses diocésains qui s'étaient compromis.

Aussi noble et aussi louable fut la conduite de son second successeur, Mgr Mincione, dans les événements de 1848. Battues sur l'Angitola, comme je l'ai dit plus haut, les troupes royales avaient été contraintes de se concentrer k Monteleone et dans le voisinage. Les soldats furieux et mal disciplinés voulaient mettre Mileto à sac ; déjà leurs officiers, sentant qu'ils ne pouvaient pas les retenir, y avaient consenti. L'évèque, revêtu de ses ornements pontificaux, se présenta, au péril de sa vie, devant les soldats mutinés. Il leur parla si bien et d'un ton si terme qu'ils rentrèrent dans l'ordre et que la ville fut sauvée du pillage. Dans les années suivantes, lorsque le royaume tout entier fut livré aux excès de la plus aveugle réaction, aux persécutions dirigées par Gaëtano Pechenada, le digne disciple de Del Carretto, qui voyait partout des libéraux à punir, aux jugements des commissions extraordinaires présidées par D. A. Navarro, aux

baatonuades, aux exils et aux emprisonnements par simple mesure administrative, aux acconplements de prisonniers politiques dans les bagnes avec les assassins et les voleurs, Mgr Mincione se fit dans son diocèse le protecteur des persécutés et des proscrits. Il réussit ^ en arracher un grand nombre aux griffes de la police. Le parti libéral natioual aurait dû l'entourer de vénération et de reconnaissance pour cette noble et vraiment pastorale conduite, bien qu'il ne partageât pas ses idées. Il n'en fut rien cependant, il faut le dire à la honte de ceux qui profitèrent des événements politiques pour le molester indignement. En 1860, les Garibaldiens le chassèrent de sa ville épiscopale. Et le gouvernement italien, écoutant des dénonciations inspirées par un esprit de basse vengeance, eut le tort grave de persécuter ce prélat pendant les premières années de son établissement, ajoutons cependant qu'au bout de quelque temps on cessa cette conduite, dont on avait fini par rougir, et que Mgr Mincione put rentrer à Mileto, oii il finit paisiblement ses jours. Il était mort depuis quelques mois et déjà remplacé quand j'ai visité sa ville épiscppate. J'ai profondément regretté de ne pas y être venu à temps pour saluer encore ce noble évêque si digne de tous les respects, dont le pontificat restera l'une des plus belles' pages de l'histoire de l'église de Mileto.

Le 2S août 1860, deux jours avant que Gari-

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baldi n'y entrât, Mileto avait été le théâtre d'une scène hideuse, le massacre du g:énéral napolitain Briganti par ses soldats soulevés. Le 22, Briganti avait capitulé avec le général Melendez à Puntadel-Pizzo, près de Rcggio, et obtenu de ramener sa brigade à Naples avec armes et bagages ; il la con- , duisiût en vertu des conventions quand l'événement arriva. Ici j'emprunterai le récit dramatique de M. Maxime Du Camp, qui en recueillit les détails des témoins oculaires deux jours après qu'il s'était passé.

I^ 15" régiment de ligne napolitain, reveoant de Villa-Sao- ' Giovanni, avait campé sur la place et dans ies rues ; ses officiers le conduisaient, mais les troupes indisciplinées murmuraient, voyant avec terreur s'allonger devant elles les fatigantes étapes, dont la dernière ne devait Mre que Naples, et, répudiant le métier de soldat, demandaient sourdement à être renvoyés libres, en congé illimité. Les officiers découragés ne répondaient rien ou répondaient qu'ils étaient eux-mêmes obligés d'obéir à, des ordres supérieurs.

Le général Brïganti arriva sur ces entrefaites, à cheval, suivi d'un seul domestique. Les soldats, en le reconnaissant, crièrent : « A mort I à mort ! chez nous I ohei nous I » Briganti passa outre, sans s'arrêter à ces clameurs. Il avait déjà franchi le village et se trouvait sur la route de Monteleone, quand il tourna bride et revint sur ses pas. Qui le ramenait? La volonté de faire tête à l'orage et de calmer une sédition ~ militaire qui pouvait, en éclatant, amener le pillage de la ville? ou plutôt cette invisible et invincible main qui pousse les hommes vers les destinées qu'ils doivent accomplir? Je ne sais, mais il revint.

Dès qu'il parut, les cris recommencèrent, et les menaces

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aussi, plus violentes encore. Il était sur la place, devant us grand hangar qui sert d'écurie à la poste. 11 s'arrêta et voulut parler ; deux coups de feu abattirent son cheval, qui roula dans la poussière. Le domestique épouvanté prit la fuite. Les officiers impassibles n'essayaient même pas de calmer leurs hommes.

Le général Brjgantî se releva et alla droit aux mutins, avec courage et une grande sérénité. Il leur parla de son Sge, leur rappela les soins paternels qu'il avait toujours eu pour eux; il invoqua la discipline, sans laquelle les soldats ne sont plus que des bandits armés. La révolte semblait près de . s'apwser, lorsqu'un sous-ofQcier, s'approchant du général, lui dit : « Mes souliers sont usés et je vais presque pieds nus ; toi, tu as de trop belles bottes I » et il lui tira un coup de fusil à bout portant. Plus de cinquantes balles lui furent encore envoyées. Le sousoIBcier Tavait déchaussé, et toute la troupe enivrée du meurtre se jeta à coups de baïonnette sur son ancien général et le mit en pièces. On ne put qu'à grand'peine arracher à ces sauvages le corps mutilé pour le cacher dans l'église.

Ils défoncèrent alors quatre ou cinq boutiques, où l'on vendait des cigaresi du vin et du café, et les pillèrent. Je ne sais quel cannibalisme les avait saisis et affolés. Ils retournérent vers l'église, en forcèrent la porte, et, tirant par ses pieds nus le pauvre cadavre, ils l'accablèrent d'ou^ages sans nom, lui arrachant les cheveux et les moustaches, enfonçant dans les orbites des capsules auxquelles ils mettaient le feu, lui traversant le nez avec des épinglettes. Ce fut un cauchemar. Quand ils furent las, ils se réunirent de nouveau sur la place, et, laissant leurs armes, ils partirent débandés, chacun tirant vers son propre pays. Les otSciers muets les laissèrenV faire et burent leur honle jusqu'à la lie.

Les habitants de Mileto étaient .terriSés. On prit quelquesuns de ces misérables assassins et on les interrogea : « Pourquoi l'avei-VDUs massacré ?» — » Parce que c'était un bour-

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bonien, » dirent les uns. — à Parce que c'était un libér&l, « dirent les autres. Un seul approcha de U vérité. « Nous l'avons tué parce que c'était notre général ! »

Ce que c'est pourtant que l'aberration de sens moral où peut conduire la passion politique. J'ai eu parmi mes bons àmls un homme d'infiniment d'esprit, malheureusement mort aujourd'hui, quia vécu de longues années à Rome et était arrivé à la connaître mîeuz qu'aucun indigène. Correspondant du Joumaldes Débats, il avait commencé par être un des adversaires les plus acharnés du gouvernement pontifical, vn de ceux qui lui faisaient la guerre la plus dangereuse. C'était lui qui avait le premier soulevé Faffaire Mortara et l'avait fait connaître au public. Depuis lors, avec une mobilité et une sincérité toutes françaises, il était devenu le plus intransigeant et le plus convaincu des papalins. Auparavant, expulsé de Rome et retiré à Naples, il s'était associé avec la loyauté, qui faisait le fond de son caractère, k la tentative de royauté constitutionnelle que François II ébaucha trop tard et qui fut balayée au bout de quelques semaines par le toiurbiÛon garibaldien. Je l'ai entendu vanter ce membre du général Briganti par ses soldats comme une explosion de fidélité royaliste, châtiant justement untrdtre.

Trfùtre, le pauvre Briganti ! c'était le soldat le plus fidèle et le plus loyal, qui avait honorablement blanchi sous le harnais. Il n'était qu'incapable, et

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surtout, comme les autres généraux napolitains en 1860, devant l'explosion de la révolution nationale, il était attelé à une tâche impossible. S'ils ont presque tous capitulé sans combat jusqu'au jour où iU se sont sentis appuyés aux formidables remparts de Gaëte, que celui qui s'est trouvé en- -veloppé par l'insurrection de tout un peuple, en sentant au fond de sa conscience que cette insurrection représente vraiment la cause de la patrie, qui, en même temps voit ses propres soldats refuser de se battre, que le chef qui dans ces conditions a pu combattre et vaincre, que celui-là leur jette la première pierre. Des traîtres, il y en a eu à Naples en 1860, comme ce Liborio Komano qui acceptait ie litre de ministre du roi, lui prêtait serment comme tel et correspondait avec Garibaldi. Mais ce n'est point parmi les généraux qu'on les a trouvés.

Une ville de 2,500 Ames qui possède un évéque avec ses vicaires généraux et le chapitre de sa cathédrale, un second chapitre, un curé et cinq chapelains attachés à l'église de San-Michele, où ils continuent la succession de celui qui avait remplacé les moines à l'Abbaye de laTririità, un séminaire important et plusieurs congrégations religieuses, est nécessairement une ville empreinte

du cachet ecclésiastique. Le clergé y compte dans une proportion notable sur la population ; il y tient le haut du pavé et son influence est toute-puissante. C'est le cas deMileto. Les prêtres y forment une véritable élite intellectuelle dont les idées et les opinions prévalent. Les familles notables ont toutes une partie de leurs membres dans l'Église, et les laïques eux-mêmes y appartiennent pour la plupart au parti catholique militant. Parmi ceux-ci se distingue M. le baron H. Taccoer-Gallucci , auteur de nombreuses brochures politiques dans les idées de la Civiltà cattolica et de livres estimables de philosophie religieuse transcendante.

Entre Mileto et sa voisine Honteleone, autrement populeuse et vivante, l'une qui ne garde plus de son importance passée que la résidence des autorités spirituelles, l'autre siège des autorités civiles et militaires, ily a la même opposition , le même antagonisme que dans un autre livre (1) je signalais entre les deux: villes, également rapprochées, de Diano et de Sala, dans le Val di Tcgiano. Ce sont, en face l'une de l'autre, ce que l'on appellerait dans l'affreux jargon politique du jour la ville cléricale et la ville laïque, ce que je préfère nommer, conformément aux traditions de l'histoire de l'Italie, la ville guelfe et la ville gibeline.

Ce sont les membres du clergé qui nous font à

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