A travers l'Apulie et la Lucante. t
Mileto le plus gracieux accueil. MgTDomenicoTaccone-Gallucci, chanoine pénitencier de la cathédrale, veut bien nous servir de guide. aux rares curiosités de sa ville natale, dont il a écrit une monographie historique parveaue à sa deuxième édition, ce qui prouve qu'on lit dans le pays et qu'on s'y intéresse à l'histoire locale.
Sur le bord de la rue sont en face de l'entrée de la cathédrale et du palais épîscopal les fûts énormes de monolithes, mutités depuis 1783 etrapporlés dans la ville nouvelle au temps des Français, des dixhuit fameuses colonnes qui gamissaieullanefdela cathédrale du xi' siècle dans l'ancienne ville. Depuis Barrioj qui Timprima le premier au xvi" siècle, on répète invariablement qu'eues oiit été arrachées parle grand comte Roger au temple de Perséphonè près d'Hippônion, demeuré presque entièrement debout jusqu'à son temps. C'est devenu une tradition. Mais elle ne remonte pas au delà de la Renaissance et ne repose sur absolument rien d'authentique. Car le prétendu fragment des Annales du roi Roger de Sicile, que cite à cette occasion Marafîoti, sont manifestement de la même fabrique que ses extraits du traité de Proclus sur les oracles.
Les colonnes sont incontestablement antiques, de l'époque impériale romaine, et ont dû être arrachées aux ruines de Vibo-Valetitia, la plus grande ville antique de la région, bien que celles de Medma, qui ne sont pas plus éloignées, aient pu en fournir aussi.
Mais à les bien examiner on reconnaît, d'après la variété de leurs matières et de leurs proportions, qu'elles ont été empruntées à quatre édifices différents. Car il n'était pas dans les habitudes des architectes de l'antiquité de placer côte à côte des colonoes de hauteurs et de diamètres variés, ainsi que de pierres différentes, conune le firent les constructeurs des temps barbares et comme le faisaient encore ceux du xi° siècle, prenant de toutes les paroisses les' colonnes antiques qu'ils pouvaient se procurer dans les ruines, quittes h employer des artifices plus ou moins heureux pour racheter leurs différences de hauteurs. L'idée qu'elles provenaient toutes du temple de Proserpine me parait une conception des humanistes de la Renaissance, inspirée par la lecture de la grande inscription latine, actuellement au Musée de Naples, qui formait le seuil de l'ancienne cathédrale, et qui, cellelà, était bien apportée du dit temple, puisqu'elle est relative à la réfection de la statue de la déesse et de ses autels.
Quoi qu'il en soit, du reste, des fûts de colonne dont je parle , les uns sont en granit, les autres en marbres cipollin, d'autres en vert de Calahre, d'autres enfin en brèche africaine. Ceux-là sont ceux de la dimension le plus forte, et je ne crois pas qu'il existe nulle part des morceaux aussi extraordinaires de cette splendide et rarissime matière. La valeur vénale en serait énorme. On
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souffre de les voir gisant dans l'abaDdon, exposés à toutes les intempéries. II serait grand temps de les voir mettre à l'abri.
La cathédrale neuve est précédée d'un atrium, sur le cdté duquel on a construit un campanile. A la base de cette tour on a encastré quelques fragments de bas-reliefs, antiques et du moyen âge, tirés des ruines de l'ancienne ville. Ici encore je me vois obligé de faire justice d'une légende dénuée de tout fondement, que les historiens locaux, les rares voyageurs qui ont décrit le pays et les Guides publiés dans toutes les langues de l'Europe répètent à l'envi, mais qui ne soutient pas un moment l'examen d'un archéologue.
Le principal de ces bas-reliefs, d'un travail très médiocre et très grossier, présente une série d'arcatures en tiers-point, d'un gothique déjà fort surchargé, sous lesquelles sont placés, au centre la Vierge tenant l'enfant Jésus, à droite età gauche une série de saints. Un de ces saints, l'un des plus rapprochés de la Vierge dans la série de droite, porte le costume monastique et appuie l'une de ses mains sur l'épaule d'un chevalier armé de toutes pièces, agenouillé et ayant près de lui l'écu marqué de son blason. Je ne sais qui, je ne sais à quelle époque, sans doute quelque dotto du cru de date assez récente, s'est avisé que ce devait être l'image de saint Bruno ayant près de lui son filleul ie comte Roger ; et de là est découlée la croyance,
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dont vous ne Feriez pas démordre un habitant de Mileto, que le bas-reliet est un monument de l'intronisation de Roger II, soit comme comte de Sicile et de Calabre, soit comme duc de Fouille, soit comme roi de Sicile. Sur ce dernier point on n'ose pas se, prononcer ; mais on vous affirme que la tradition a désigné de tout temps le bas-relief comme un monument du second Roger. La chose est si bien établie que c'est d'après ce bas-relief que le comte Litta, dans son grand ouvrage sur les familles italiennes, a fait dessiner ce blason qu'il attribue aux tils de Tancrède de Hauteville et à leurs descendants. Pour M. Maxime Du Camp, le fragment encastré dans le campanile de Mileto, « représente des princes normands, des Ilumfroy, des Robert Guiscard, vêtus de la chemise de mailles, agenouillés et les mains jointes. »
Dans la réalité, le bas-relief est des dernières années du siv* siècle ou du commencement du xy*, d'une très mauvaise sculpture, et suffit à montrer, avec un autre fort analogue que nous verrons à la cathédrale de Nicotera, combien l'art à cette époque était tombé bas dans la Calabre. Le guerrier agenouillé n'a aucun insigne qui puisse en faire un prince ; c'est un simple chevalier, un donataire qui a fait exécuter le travail et que son saint patron présente à la Vierge, suivant la donnée constante de ces sortes de représentations. La forme des pièces caractéristiques de son armure ne permet
pas de le considérer comme plus imcien que le règne de Ladislas. Les armoiries de famille qui décorent son écu sont inconnues et d'après la simplicité de leur composition paraissent d'origine française plutdt qu'italienne. Ce doivent être celles de quelque famille venue d'Italie avec les Angevins. Mais ce qu'on peut affirmer d'une manière positive, c'est que ce ne sont pas celles de la maison de Hauteville, car celle-ci n'en avait point. Les fils de Tancr^de n'apportèrent pas avec eux de blason de famille en venant de Normandie; c'était chose inctonnue au xi° siècle. Quand ils furent devenus princes, ils adoptèrent, non pas des armoiries héraldiques — elles ne commencèrent à apparaître qu'après 1160 — mais un symbole, et celui-là ils l'ont répété à satiété sur leurs monuments : c'est le lion, représenté le plus souvent dans l'acte de déchirer sa proie, emblème bien choisi pour des conquérants, de même que l'aigle impériale a été le symbole adopté par les Hohenstaufen.
Nous visitons en détaille trésor de la cathédrale. Il n'offre rien de remarquable, pas une pièce d'orfèvrerie ancienne. Tous les vases sacrés, tous les reliquaires sont modernes. Il y a seulement un assez beau Christ d'ivoire, donné par le: roi Ferdinand l" h son confesseur et acheté de celui-ci par Mgr Mincione. Comme de juste, on le dit de Michel- Ange. Si le grand Buonarotti avait fait tout ce
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qu'on lui attribue de crucifix d'ivoire dans les églises d'Italie, et do crucifix en général postérieurs à lui d'une centaine d'années au moins, il eut consumé, esclusivemcnt occupé à ce seul travail, une vie deux fois plus longue que la sienne. Dans mon seul voyage de 1882, tant en Calabre qu'en Basilicato, on m'en a montré sept.
La légende prétend aussi qu'une statue de marbre de saint Nicolas, le patron delà cathédrale, retirée des ruines de l'ancienne pai' les Français et placée dans la sacristie de la nouvelle, a été exécutée sous la direction de Michel-Ange. On fait bien de ne pas dire du moins qu'elle est de lui, car elle est étrangement mauvaise, d'une lourdeur et d'une ■vulgarité telles que le. premier coup d'œil suffit à démentir la légende. Elle porte une inscription qui la dit donnée en 1544 par l'évêque Quinzio De Rusticis, natif de Rome. Il fallait qu'il eât bien peu de goût pour ne pas savoir faire venir de Rome, à cette date, quelque chose de meilleur pour l'ornement de sa cathédrale. S'il est vrai que cette statue lui coûta cher, comme on le prétend, ■ il fut -bien volé par ceux qu'il avait chargés de la lui acheter.
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