‹ La Grande-Grèce: paysages et histoireChapitre 5 sur 21 · I. T. Il, p · texte numérisé non relu

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nation, ils vous répondenten vous conduisant k la petite église de la Pietà, où ils vous montrent encaslrée dans le mur une grosse pierre qui passe depuis 300 ans pour avoir servi demarchepied au Pape quand il montait à cheval. Les paysans la baiseat dévotement comme sanctifiée par ce souvenir.

Qui positivement a séjourné à Nicaslro est l'Empereur et roi Henri VI ; on a de, lui un diplôme daté de celle ville en faveur du monastère. de San- Giovanni in Fiore dans la Sila. Saveuve Constance fit réparer le château de îVicastro pendunt la minorilé de Frédéric II, C'est sous ce «Jemierprince que la ville atteignit le point culminant de sa prospérité ; elle était alors une des principales de la partie la plus méridionale du royaume de terre ferme. L'Empereur y avait, dans la contrée appelée Carra, une maison de plaisance avec un parc où il tenait un équipage de chasse à l'oiseau. C'est lui qui pour ses déduits de chasse y introduisit le faisan, lequel s'y naturalisa si bien qu'au xvu* siècle on trouvait encore cet oiseau en grande abondance à l'état sauvage dans les bois voisins. Frédéric reprit en 1239 pour le domaine royal la partie de la ville de Nicastro que les moines de Santa-Eufemia possédaient en fief, en leur donnant en échange la petite ville voisine de Nocera. La cité avait son haile spécial et ne dépendait pas du justicier de Calabre, privilège que dans la région Cotrone, Reggio et Cosenza possédaient seules avec elle ; on lui

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adressait donc directement les lettres royales qui l'invitaient à nommer ses députés aux .parlements solennels. Le château, que Frédéric II avait fait renforcer par de nouveaux travaux e,t qui passait pour presque imprenable, renfermait le trésor où l'on déposait l'argent des revenus fiscaux de la moitié de la Sicile et de toute la Calabre, Lorsqu'il voulut, au bout d'un certain nombre d'années, adoucir la captivité de son fils aîné, Henri, d'abord institué par lui roi des Romains, puis devenu rebelle à l'instigation du Pape et des Guelfes d'Allemagne, c'est à Nicastro qu'il fit conduire ce prince, détenu depuis 1233 au chftteau de San-Felice dans la Fouille, sous i.i garde de Galvano Lancia. Mais une fois arrivé dans la forteresse calabraise, Henri profila bientôt pour s'évader de ce que la surveillance dont il était l'objet était devenue moins étroite. Il alla se cacher dans les bois de Martirano; là, suivant les uns,, il se noya dans le Savuto en cherchant à fuir ceux qui le poursuivaient; suivant les autres, on le reprit et on l'enferma dans le petit château de Martirapo, oii il mourut au bout de quelquesjoifl's dans dos circonstances mylérieuses. Ici, comme pour presque tous les événements de famille qui touchent à Frédéric, il est impossible d'arriver à la vérité au milieu des contradictions des chroniqueurs, entraînés par des passions implacables de partis. Le seul fait positif est que le prince Henri trouva la mort dans son évasion

du château de Nieaslro, et que son corps fut porté à Cosenza pour y recevoir la sépulture .

En 1254, lorsque l'Empereur Conrad mourut, le Calabrais Pietro Ruffo, vicaire impérial de la Sicile . et de la Calabrc, qui pourtant devaittoutesaforlune à la maison de Souabe, car Frédéric II l'avait pris dans les ran^s inférieurs de la noblesse pour l'élever aux plus hautes dignités, se déclara avec une ardeur sans égale pour l'établissement de la souveraineté directe du Pape sur le royaume. Manfred, aussitôt qu'il se fut installé à Lucera et eut commencé à reconquérir la Pouille, envoya vers Ruffo son confident Riccardo da Fortina, gentilhomme de Nicastro, espérant encore le ramènera sa cause. En arrivant dans sa ville natale, dont lapopulation était passionnément gibeline, l'envoyé de Mantred fut mis au courant de toutes les .trames du comte de Catanzaro et put se convaincre que le fils naturel de Frédéric rencontrerait en lui un ennemi que rien ne pourrait désarmer. Riccardo comprit donc qu'il fallait faire la guerre au lieu de négocier, et pour assurer à son maître une base d'opération en Calabre il s'empara du château de Nicastro, dont il chassa le gouverneur, l'Allemand Fulcon, comme suspect de trahison. Survint Giordano Ruffo, envoyé de Calanzaro par son frère à la tète de forces supérieures à la première nouvelle de ces événements; il prit sans beaucoup de peine la ville et le château, où Riccardo da Fortina n'avait pas ou

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suffisamment le temps de se mettre en défense, et il emmena celui-ci prisonnier à Tropea avec son père et son oncle, doyen de la cathédrale. Maîtres exclusifs du pays par ce succès, les frères RufTo bannirent des Galabres tous les partisans de Maofred, lesquels se réfugièrent auprès de ce prince diins la Fouille, qu'il avait réussi à réduire toute entière à sou autorité. Pouvant désormais disposer librement de la majeure partie de ses troupes, Manfred joignit aux exilés calabrais une armée placée sous les ordres de Gervasio di Martina et Corrado Troicchio, Ses deux généraux battirent à plate couture Giordano RufTo dans le Val di Crati, emportèrent Cosenza et, avec l'aide des habitants de Nicastro, soulevés à leur approche, contraignirent à capituler Gesuè Mêle, de Catanzai'o, le gouverneur papal de la forteresse. Par suite, Nicastro devint le pivot des opérations qui rétablirent dans la Calabre et dans la Sicile l'autorité de la maison de Souabe.

Sous les Angevins, Nicastro resta ville de domaine royal, comme sous les Normands et les Hohenstauf en . Ceci constituait pour elle une situation très privilégiée par comparaison avec les autres villes de la Calabre, qui, saut Reggio, appartenaient k des barons et subissaient le régime féodal dans toute £a rigueur. En 1419 Jeanne II donna cette cité en fief à son amant Ottinio Caracciolo ; mais la ville lui ferma ses portes et parvint à l'é-

carter assez pour donner le temps à la reine, aussi volage que dissolue, de se dégoûter de lui et de les en débarrasser en le faisant mettre à mort. En 1468, et dans les années sliivantes, après la mort de Skanderbeg et la conquête de sa principauté par les Turcs, Alphonse I" établit en Calabre, où les attirait la présence d'Hélène Castriotc, la fille de leur héros national, mariée au prince de Bisignano,trente-quatre colonies de i-éfugiés Albanais. Deux furent installées dans les environs'iimmédiats de ' Nicastro, à Zagarone et à Gizzeria. Quelques années pi us lard, Ferdinand I", ayant vaincu, en 1485, la grande révolte des barons conjuiés, forma un vaste comté de Nicastro, Feroleto, Maida et Acconia et le donna à son fris Frédéric, marié à Isabelle de Baux, qui venait d'hériler des fiefs immenses de son beau-père décapité entre les principaux rebelles, duché d'Andria, principauté d'Altamura, etc. Devenu plus tard roi par la mort de son neveu Ferdinand II, ce même Frédéric gratifia Marcantonio Caracciolo du comté de Nicastro. Le fief ainsi constitué resta dans la famille Caracciolo jusqu'au commencement du xvii° siècle et passa ensuite par héritage à la maison d'Aquino, qui le garda jusqu'en 1799.

Nicastro et son château jouèrent quelque rôle dans les guerres entre Français et Espagnols pour la possession du royaume de Naptcs à la fin du xv" siècle et au commencement du svi". En 1495,

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lors de l'expédition de Charles VIII, elle sp soumit sans résistance à Stuart d'Aubigny, lieutenant du roi de France en Calabre ; mais à la fin de la même année, Charles étant retourné de l'autre côté des Alpes et le soulèvement de Naples ayant rétabli les affaires de Ferdinand II, d'Aubigny dut envoyer une pai'tie de ses troupes au secours du duc de Montpensicr. Gonsalve de Cordoue, qu'il avait d'abord battu complÈtement à Seminara, profita de ce que la Calabre était dégarnie de Français pour reprendre l'offensive avec avantage, Nicas- Iro fut alors une des villes qu'il assiégea et dont il força la petite garnison française à capituler, tandis que le vaillant général qui avait su conquérir les sympathies, de la noblesse calabraise était cloué sur son lit par la maladie. Sis ans après, quand Louis XII et Ferdinand le Catholique se disputèrent le royaume napolitain, enlevé déloyalemeat au roi Frédéric, les Français se rendirent encore pour quelque temps maîtres de la forteresse, et il fallut un nouveau siège pour la leur enlever.

Depuis lors jusqli'en 1799, l'histoire de Nicastro n'offre plus en fait d'événements dignes d'être signalés que la visite qu'y lit Charles-Quint en 1335, au retour de sa victorieuse expédition de Tunis, l'élection successive de deux de ses évêques au trône pontifical, en 1535 Marcello Corvino, qui prit le nom de Marcel II, et en 1591 Giovanni Antonio

Facchineltî, qui devint Innocent IX, enfin le tremblement de terre du 27 mars 1638. Cette catastrophe s'étendit sur toute la c6le occidentale de la Calabre et y ruina complètement cinquante villes I et villages, en faisant 12,000 victimes. Mais nulle part ses ravages ne furent plus aiïreux qu'à Nicastro. La ville s'écroula presque toute entière; il n'y eut que bien peu d'édifices qui y restèrent debout, et ceux-là même furent gravement endommagés.

Il péril 1,190 personnes ensevelies sous les décombres, plus du cinquième de ce qu'était alors la population de la ville. C'était la veille du dimanche des Rameaux. Les gens du peuple, sortisdans les champs pour leurs travaux, furent généralement épargnés; au contraire, la grande majorité de la noblesse fut anéantie d'un seul coup. Elle était, en effet, réunie pour une cérémonie religieuse dans l'église San-Francesco, dont l'écroulement subit sous la première secousse écrasa tous ceux qui s'y trouvaient, àun petit nombre d'exceptions près. Les quelques grandes rues larges qui se voient actuellement dans la partie inférieure de la ville ont été bâties lorsqu'elle se releva de ses ruines, après le tremblement de terre.

A l'époque de nos guerres de la République et de l'Empire, Nicastro et ses environs furent de

nouveau le théâtre d'événements qui intéressent rhislûire générale.

En 1799 la noblesse de cette ville, comme en général la majeure partie de celle de la Galabre et de la Basilicate, constituant la classe éclairée et instruite de la population, inclinait fortement vers le libéralisme et les idées nouvelles. Le bas peuple, au contraire, maintenu dans un état de complète ignorance, ne concevait même pas autre chose que ce qui existait, et s'il avait entendu parler de la Révolution française, c'était uniquement par l'organe du clergé qui exerçait sur lui une influence toute-puissante et qui naturellement, en présence des persécutions religieuses de la Terreur et du Directoire, ne voyait dans tout ce qui se passait au delà des Alpes qu'une œuvre satanique, à laquelle le devoir de tout chrétien était do s'opposer. Ajoutez à cela qu'avec les souffrances du régime féodal, encore maintenu dans le pays, et la misère agricole résultant du développement exagéré de la grande propriété, un sentiment démocratique encore inconscient et qui n'avait pas trouvé sa voie fermentait sourdement dans les masses populaires. Il leur faisait voir l'ennemi dans la noblesse etparconséquent les disposait k embrasser aveuglément le parti opposé à celui qu'elle adopterait, en même temps qu'à chercher dans la royauté un appui contre les seigneurs. Entre les deux classes de la population il y avait ainsi des ferments de haine

profonde et une impossibilité de se comprendre, car elles paraissaient appartenir à deux âges différents de la civilisation: la noblesse, et avec elle une grande partie du haut clergé, formé à l'école de Tanucci, était du xviii" siècle par son esprit, ses idées et ses aspirations ; le peuple et le bas clergé en étaient restés au moyen âge.

La noblesse de Nîcaslro accueillit donc avec enthousiasme la nouvelle de l'entrée des Français à Naples et de la proclamation de la République Parthénopéenne. Le nouveau gouvernement fut aussitôt reconnu; l'évèque, Mgr Pellegrino, en salua l'avènement par un Te Deum et bénit l'arbre de la liberté, à la plantation duquel il assista. Mais un mois s'était à peine écoulé que la scène cbangeait. On apprenait le débarquement du cardinal Ruffo à Bagnara et la constitution de la régence royale qu'il venait d'organiser à Mileto. Aussitôt le bas peuple s'insurgea, renversa le drapeau de la République et l'arbre de laliberté aux cris de : « Vive le roi ! Meure la^u^^tion ! » Ils se figuraient naïvement que la nation était le personnage principal du gouvernement révolutionnaire. Plusieurs des gentilshommes qui s'étaient signalés comme républicains furent massacrés dans les rues ou dans leurs maisons. Puis la foule se rua sur l'évêché, en brisa les portes et en arracha l'évoque, qu'elle chargea de mauvais traitements. Les uns voulaient le tuer, et certains prêtres se montraient des plus enragés

pour ce parti sanglant ; un homme do cœur, Clémente Maruca (son nom mérite d'être conservé), parvint h sauver le prélat en exposant sa vie au milieu des furieux; on se contenta donc de le traîner plus mort que vif à sa cathédrale et de l'y forcer, le pistolet sur la gorg:e, à chanter immédiatement le Te Detim en l'honneurdu roi. Ces scènes s'expliquent par le degré de violence qu'avaient alors les mœurs calabraises. Ën-1736 on avait vu les cha- noines de Nîcastro, à l'occasion de l'élection d'un vicaire capitulaire, venir à la cathédrale armés et suivis de partisans également armés, et en pleine église se charger de telle façon qu'un des chanoines d'une faction fut tué sur place et un de ceux de l'autre resta mortellement blessé.

Bientôt le cardinal Ruffo passa par Uaid4 en marchant sur Cotrone. Beaucoup de volontaires de Nicastro, sortis des rangs populaires, allèrent rejoindre son armée, sous la conduite des frères Gualtieri, dont nous retrouverons le principal en évidence sur la Scène des événements à l'époque de l'Empire. Quant au commandement des bandes qui restaient dans le pays pour le garder et qui avaient la mission de propager le mouvement de réaction royaliste le long du littoral de la mer Tyrrhénienne , il fut coaSé à Felice Antonio Falvo Pulverino, C'était un ancien colporteur qui allait dans sa première jeunesse do localité en localité vendre les fromages mousetles délicieuses recuites de laSila.

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Depuis il vunail d'être sergent dans l'armée à la lête de laquelle Mack s'était si bien fait battre par Champion net. Il étendit l'insurrection à toute la côte j usqu'à Policasl.ro , prit le titre de général , que lui reconnurent les commandants de la marine anglaise, entrés en relations avec lui, et comme tel se couvrit de broderies et de panaches. Après la prise de Naples par les royaux, il demanda que son grade fût régularisé. La ceur le manda à Palerme, et là on le fit seulement capitaine. Comme il continuait à porter dans sa ville natale de Nicastro l'uniforme de général^ il eut maille à partir avec la police. Ceci ne l'émpècha pas, du reste, de se remettre un peu plus tard à la tête d'une petite bande de partisans contre Joseph Bonaparte ; maisil n'eut alors qu'un rôle tout à fait obscur et effacé. Après la restauration, il devait être un moment, en 1820, le Masaniello de Palerme. Lorsque les intrigues ultra-royalistes firent éclater dans la capitale de la Sicile contre le gouvernement cojistitutionnel de NaplKS l'insurrection qui, sous la bannière d'un radicalisme plus avancé, favorisa tant le rétablissement du despotisme, Pulverino, qui se trouvait là à point nommé, se jeta dans le mouvement, revêtit de nouveau son fameux habit de général et prit le commandement du peuple soulevé de la ville. Il déploya un grand courage et une certaine habileté dans la guerre des rues contre les troupes napolitaines. Mais au bout de peu de jours, la

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populace, qui l'avait acclamé, le soupçonna de trahison ; elle le massacra, puis le lendemain, saisie d'un accès de repentir, elle lui fit en pleurant de magnifiques funérailles.

Au commencement de 1806, Napoléon, vainqueur à Auslerlilz, entreprit, au lendemain de la paix de Presbourg, de détrôner les Bourbons de Naples, qui avaient eu l'imprudence de se déclarer en faveur de l'Autriche. Le royaume fut occupé militairement sans résistance sérieuse; le roi, la reine et la cour se retirèrent en Sicile sous la protection de la Qotte britannique. L'armée napolitaine, sous le commandement du comte de Damas auquel s'étaient joints les deux princes royaux François (qui fut roi plus tard) et Léopold, ne tenta de disputer le terrain que dans les Calabres. C'est le général Reynier qui fut chargé des opérations contre elle; il espérait bien en rapporter le hâton de maréchal. Le 6 mars il culbutait les Napolitains à Lagonegro ; le 9 il les disperï>ait comme un troupeau de moutons sur le plateau du Gampo Tenese. A dater ce moment rien n'arrêta plus la déroute. L'armée débandée courut tout d'une traite jusqu'au détroit, où elle se hâta de passer en Sicile, sans qu'on eût même pu essayer de la reformer sur les positions des montagnes si faciles à défendre qui s'élèveftt en arrière de Cosenza. Le 13 mars les princes traversaient Nicastro avec le flot des fuyards et le 15 le général Reynier yfaisait son entrée. Le

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20 il était à Reggio sans plus avoir eu à tirer un seul coup de fusil. Sur cette nouvelle, Joseph Bonaparte, qui avait le commandement supérieur de toutes les troupes envoyées contre Naples, quitta cette capitale, le 3 avril, pour aller visiter les Calabres et la Fouille. II arriva le 12 à Cosenza et reçut le 13, à Bagnara, l'ordre de son frère d'avoir k prendre le titre de Roi des Deux-Siciles ; il fut reçu en cette qualité à Reggio, d'où il partit le 20 pour achever sa tournée en passant par Tarenle.

Dès ce moment quelques troupes de partisans avaient commencé à se montrer dans les montagnes, attaquant les petits détachements français isosolés: Mais c'était peu de chose «ton espérait bientôt en venir à bout, complétant ainsi la pacification du pays, lorsque tout à coup une escadre anglaise ' vint, le 1" juillet, jeter l'ancre dans le golfe de Santa-Eufemia. Elle débarqua sur la plage, entre l'embouchure du Lamato et celle de l'Angitola, un petit corps de six mille soldats britanniques, commandés par sir JohnStuart, et quelques hommes qui pouvaient servir de chefs à une insurrection populaire dans le pays. Il y avait alors à Nicastro une compagnie de Polonais sous le commandement du capitaine Laskowsky. Elle se porta sur le rivage avec un corps de volontaires à cheval composé de la jeune noblesse de la ville, qui, comme en 1799, avait embrassé le parti des Français. Mais après un court engagement la petite troupe dut se

replier sur, Maida, où le général Reynier rassemblait en toute bâte les forcesfrançaises les plus voisines. Aussitôt le bas peuple de Nicastro prît les armes et releva la bauDière des Bourbons, mita sac les maisons des nobles partisans du roi Josejji ' et égorgea les soldats français malades qui remplissaient l'hôpital civil. « Dans la viUe^e Nicastro, écrivait quelques jours après Joseph à Napoléon, le commandant des gardes d'honneur a été crucifié après avoir eu les yeux crevés ; c'était un prince qui m'avait reçu chez lui. » Le 3 au soir, le général Reynier, apercevant Nicastro illuminé du balcon de la maison qu'il occupait à Maida, dit' aux officiers de son état-mâjor: « Demain nous battrons les Anglais et après-demain nous brûlerons Nicastro. » Le propos fut entendu par des volontaires de la ville, dont il refroidit singulièrement l'ardeur,

Reynier ne disposait que de 4,000 hommes. Tout lui' commandait d'attendre les Anglais dans la position singulièrement forte de Maida, d'où ceux-ci auraient été bien embarrassés de le déloger. Mais il se figura qu'il en viendrait à bout aussi facilement que des Napolitains. Il commit donc la faute insigne de descendre en plaine pour attaquer dans leur camp les forces supérieures de sir John Stuart, appuyées par l'artillerie de la flotte. La bataille se livra le 4 juillet ; elle fut courte et se termina par la défaite des nôtres. En cette occasion comme dans

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presque tous les eng'agements qui eurent ]ieu à la même époque entre les deux nations, le sang-froid et la précision de tir des Anglais arrêtèrent net l'élan des Français et leur firent subir des pertes ' éhonneô pour le nombre des gens engagés. C'était lapremifere fois, depuis bien longtemps, que les Français subissaient une défaite sur terre. Sir Jobn Stuart en eut tant d'orgueil qu'il descendit à insulter les vaincus. ((Jamais, dit-il dans son rapport, la vanité de notre présomptueux ennemi n'a été plus sévèrement abaissée, jamais la supériorité des troupes britanniques plus glorieusement prouvée que dans les événements de cette mémorable journée. » Bien que de part et d'autre il n'y eût que bien peu de monde en ligue, la bataille eut des résultats considérables. Les Français y perdirent pour quelque temps toute la Calabre. Le général Reynier se vit obligé de se retirer en désordre par la vallée du Lamato sur Catanzaro, qu'il atteignit à grand'peine le lendemain.

Heureusement pour lui les Anglais ne songeaient pas à le poursuivre. Se contentant de son succès, sir John Stuart fit rembarquer ses soldats au bout de quelques jours, après avoir mis à terre le matériel nécessaire pour armer une insurrection calabraise, à la tête de laquelle fut placé le major Gualtieri, surnommé Pane-di-Grano. C'était un paysan du hameau forestier de Conflenti dans le voisinage de Marlirano; il avait débuté par être

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brigand, puis s'était engagé et avait été sous-offîcier dans l'armée de Mack. Au licenciement àe cette armée, il était entré dans celle que levait le cardinal RufTo, s'y était distingué et à la rentrée du roi dans sa capitale avait reçu le titre de major avec une dotation de quarante mille ducats. Dans la campagne malheureuse du mois de ihars il était aide de camp des princes royaux, et c'est sur lui que comptait la cour de Palerrae pour soulever de' nouveau les campagnes de son pays. Son nom y était éminemment populaire, et la défaite des Français exaltant les imaginations, en moins de quinze jours il eut assemblé dix mille hommes, avec lesquels il alla chercher le général Reynier à Catanzaro. Celui-ci, ne se sentant pas la possibilité de s'y maintenir au milieu de l'insurrection qui se généralisait dans toute la Sila, venait, d'évacuer la ville et continuait sa retraite vers le nord. Gualtieri imposa une rançon de dix mille ducats à Catanzaro, moyennant quoi il sut maintenir dans ses bandes une exacte discipline, que le cardinal Ruffo n'avait jamais cherché à obtenir, et traversant la ville il se mit à la poursuite des Français. Ceux-ci clierchaient à gagner Cassano le plus rapidement possible, pour aller au devant d'un corps de six mille hommes que le maréchal Masséna conduisait lui-même k leur secours. Reynier avait quitté Catanzaro le 26 juillet; il saccagea, pour répandre la terreur dans le pays, les villes

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as LA GRANDE-GHËCE

qu^ reneontnut sur son passage, StrongoU le 30 juillet, Corigliano le 2 aoùlj et le 4 il s'arrêtait h Cassano. Jusque-là Gualtieri l'avait suivi pas à pas» enlevant tous ses traînards; les paysans descendaient en foule des montagnes pour se joindre à lui; comme nombre, il avait une véritable armée sous ses ordres, et un moment il put se bercer de l'espoir de recommencer la marche triomphale des , légions improvisées du cardinal BulTo en 1799. Mais s'il eut celle illusion, elle fui de courte durée. Los renforts envoyés de Naples avaient rejoint les débris du petit corps do Reynier, et dès le 10 août toutes les troupes, montant à treize mille honunes, se trouvaient réunies sous les ordres de Masséna, entre Cassano et Castrovillari. Quelques jours après elles reprenaient leur mouvement en avant, procédant avec une méthodique lenteur à la conquête du pays, qu'elles fouillaient avec soin, el refoulant devant elles les levées irrégulières de Gualtieri, qui nulle part ne se montraient capables de tenir devant les régiments français. Les villes étaient occupées les unes après les autres et Masséna, qui savait la possibilité d'y faire des partisans au nouveai^ régime, après avoir terrifié les velléités de résistance par l'effroyable exemple du traitement infligé à Lauria', les Iraitait géné-

■) Le roi Joseph écrivait à Napoléon le 15 août 1806 : • La ville de Lauria, de sept miJ)« habitants, n'est plus qu'un mon-

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ralement avec assez de douceur. Aiasi, malgré le souvenir du massacre des malades de l'hâpital, Nicasiro fut reçue à merci sur la prière de ses principaux citoyens, qui se rendirent à Scigliano pour implorer la clémence du vainqueur. Masséna, ayant remis les alTaires en bon train, quitir. bientôt l'armée, en laissant à Reynier le soin d'achever l'œuvro de ia soumission définitive de la Calabre. Elle demanda encore plusieurs mois, et c'est seulement dans l'été de 1807 que les deux batailles de Mileto et de Seminara mirent fin k la guerre proprement dite. Les troupes régulières de l'armée royale, que les vaisseaux anglais avaient transportées à Reggio pour soutenir leà insurgés, durent repasser en désordre dans la Sicile, où elles furent suivies par tous les chefs importants de l'insurrection, parmi lesquels Guallieri.

Mais la paciBcation du pays n'était pas pour cela réalisée. L'insurrection royaliste de 1806, en se dispersant, avait laissé derrière elle une multitude de petites bandes de partisans qui se cachaient dans les montagnes, attaquant les détachements de l'armée française, interceptant ses convois, massacrant ses courriers, incendiant les propriétés de ses partisans et, quand elles pouvaient, les enlevant eux-mêmes pour les assassiner ou les

de ruineE ; hommes, Temmes, enfants, tout a péri dans

soumettre à une grosse rançon. Ce furent d'abord de véritables guérillas d'un caractère avant tout politique, comme celle de l'Espagne. Mais au bout de quelque temps les chefs de bandes qu'animait réellement la passion de la cause 4es Bourbons se lassèrent d'une lutte qui n'amenait pas de résultat, et les uns nprës les autres gagnèrent la Sicile* où ils trouvaient un asile sûr sous la protection des Anglais. La guerre de partisans dégénéra en pur brigandage. Parmi les chefs qui pendant quelques années infestèrent les environs de Nicastro, un seul, Giacomo d'Urso, combattit toujours en soldat et, s'il se montra cruel envers l'ennemi, ne souilla pourtant ses mains d'aucun acte qui portât atteinte à l'honneur. Il avait commencé par être un des plus ardents en faveur du nouveau régime et était revêtu d'un grade dans la garde nationale joséphiste. Mais ayant été outragé par un officier français avec lequel il était en rivalité d'amour, il le tua et se vil alors obligé de gagner la montagne, et poursuivit cqnlre les compatriotes de son offenseur une vengeance que le sang de celui-ci n'avait pas encore assouvie. Les denx autres, Benincasa, de San-Biase, et Parafante, de Scigliano, étaient des malfaiteurs de la plus abominable espèce qui commirent tous les crimes.

Paul-Louis Courierdécrit dans ses lettres les épisodes journaliers de cette guerre de partisans, quiavait fini par prendre des deux côtés un caractère atroce.

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Figurez-voim, Uit-il, sur le penchant de quelque colline, le long de ces rochers décorés comme je viens de vous le dire, un délachemenl d'une centaine de nos gens, en désordre. On marche à l'ayenture, on n'a souci de rien. Prendre des précautions, se garder, à quoi bon ? Depuis plus de huit jours, il n'y a point eu de troupes massacrées dans ee canton. Au pied de la colline coule un torrent rapide qu'il faut passer poiir arriver sur l'autre montée : partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de différents cOlé^.(nil]e tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs, commandes par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus; les officiers tombent les premiers ; les plus heureux meurent sur la place; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux,

' Cependant le général, colonel ou chef,' de n'importe quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir, la plupart du temps, si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aui villages joisins, il y envoie un aide-de-camp avec 500 hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.

Les couleurs ne sont pas chargées, et les histoires des cruautés sans nom des partisans armés ou des excfes de sévérité de la répression, frappant à. chaque instant des innocents comme responsahles des faits de leurs parents ou de leurs amis, sont encore vivantes dans toutes les mémoires. Pourtant il ne faudrait pas croire que ces souvenirs de sang aient laissé en Calabre, contre les Français, des rancunes populaires pareilles à celles qui subsistent encore si vivaces chez le paysan espagnol . On

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y tient peu de compte de la vie humaine, et le meurtre n'y tire pas h conséquence. Ces massacres qui nous paraissent hideux^ c'était chez une population encore livrée à sa férocité native, la manière naturelle de faire ia guerre. Chacun l'employait contre ses adversaires, sans ressentir d'indignation de se la voir appliquer à son tour. D'ailleurs il n'y avait pas dans les Calabres, sous Napoléon, un mouvement de passion nationale entraînant tout, comme celui qui s'empara de l'Espagne. Il n'existait pas à proprement parler de nationalité napolitaine ; des deux côtés on se battait pour des princes étrangers, et le sentiment abstruil de la patrie n'était pas chose que comprissent les sauvages montagnards qu'un clergé aussi ignorant qu'eux fanatisait, non pour la cause d'un roi dont ils se souciaient bien peu, mais pour celle d'un état social auquel ils étaient habitués et dont on leur représentait la religion comme inséparable. Aussi pour les Français et pour le roi Joseph, plus tard pour Murât, y avait-il dans ces provinces, comme . dans tout le royaume de Naples, un parti aussi Dombreui, aussi acharné, aussi féroce que l'autre, et qui comprenait en général les classes éclairées de la nation. Il ne s'agissait donc pas en réalité d'une guerre d'indépendance nationale, mais d'une vérilable guerre sociale et civile, avec toutes les fureurs qui sont propres à ce genre de guerres. Celait la lutte de l'ancienne et de la nouvelle

société qui prenait ici le cachet de la férocité calabraise. C'était aussi celle des campagnes contre les villes et du prolétariat agraire contre la propriété. L'administration du roi Joseph avait organisé dans tout le pays une nombreuse garde nationale, recrutée dans la noblesse et la bourgeoisie , C'est elle que l'on employait, préférablemenl aux troupes françaises, à la poursuite et à l'esécution des brigands; et la plupart des cruautés inutiles de la répression doivent être portées au compte de ses propres passions. Les lettres de Courrier nous font encore assister à des scènes de ce genre. Il raconte, par exemple, comment les habitants de Cassano, voyant arriver en tête des Français un bataillon suisse de l'armée de Joseph, prirent ceux-ci pour des Anglais à leurs habits rouges et coururent audevant d'eux en brandissant comme des trophées les dépouilles des soldats qu'ils avaient assassinés isolément.

On en tua beaucoup. On en prit cinquante -deux, et Je soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un Irait à no[«r de la rage de parti, c'est qu'ils furent exp4diÉs par leurs compa- / triâtes, par les Calabrais nos amis, les bons Calabrais de Joseph, qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir; car nouj étions las du massacre de CorigLano.

Cetétatdechoseseffroyables dura jusqu'en 1810, en s'aggravant plutôt qu'il ne diminuait. Les atrocités de la répression augmentaient celles du bri-

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gaudage, sans le décourager. Ënfia Murât, dans la deuxième année de san règne, se décida à faire passer en Calabre le terrible général Manhès, dont l'énergie sans défaillance», mais aussi sans merci, venait de purger entièrement les Âbruzzes du lléau de la guerre deparlisans et du brigandage. Il déploya les mêmes qualités militaires, avec la même cruauté, sur ce nouveau terrain, et peu de moisluisufnrentpour exterminer toutes les bandes. On sait quelle était sa méthode de répression. Peine de mort était portée contre quiconque donnait asile aux brigands ou entretenait des correspondances avec eux, et pour empêcher plus sûrement ces correspondances, leurs parents étaient emprisonnés jusqu'à ce qu'ils fussent pris ou eussent fait leiu' soumission ; peine de mort contre quiconque sortait des villages avec des provisions, fût-ce un simple morceau de pain ; peine de mort contre le cultivateur qui ne rentrait pas de son travail à la nuit; peine de mort contre le berger qui conduisait son troupeau en dehors d'une certaine zone gardée par les troupes et qui ne le ramenait pas le soir à î'étable. On faisait ainsi le vide dansles campagnes,, et l'on affamait les partisans qui se cachaient dans les bois. Puis, une fois qu'on pensait qu'un certain temps de ce régime avait dû les réduire à l'extrémité, le commandant militaire du district dirigeait sur son territoire une battue générale à laquelle tous les habitants, à l'exception des malades et des

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vieillards de plus de soixante-dix aas , étaient obligés de prendre part sous la surveillance des soldats. On y faisait marcher en armes jusqu'aux chanoines. C'étaient des mesures singulièrement draconiennes, mais que la nécessité expliquait et' qui n'avaient rien que d'avouable. Mais dans l'applicalion les militaires , endurcis par toutes les horreurs dont ils se voyaient entourés, affamés , de vengeance au spectacle de leurs camarades crucifiés, écartelés, brûlés vifs quand les brigands parvenaient à s'en emparer, ajoutaient au code de mort du commandant en chef des cruautés que rien ' ne pouvait justifier. Le général CoUetta, un des plus dévoués partisans de Murât, affirme avoir vu à Lagonegro un homme empalé par les ordres d'un colonel français qui revenait de Turquie. On connaît l'horrible histoire de la tour de Castrovillan, que M. Maxime Ducamp a racontée d'une manière

Bien des gens se signent en passant près de ses murs. On y avait enfenné un si grand nombre de prisonniers qu'à peine ils pouvaient remuer. On ne les nourrissait guère. Ils moufurent de faim, d'asphyxie. Les geOlîers, reculant devant l'effroyable infection, n'osaient plus entrer. Les vivants dévopfrenl les morts; la peate s'y mît. Tous périrent rongés, décomposés par l'horrible pourriture qui montait autour d'eux. La tour entière n'était plus qu'un charnier d'où les corbeaux sortaient ivres et repus. A plus de trois lieues à la ronde on le sentait, et pendant longtemps l'air en fut empoisonné.

Le zèle des agents indigènes du gouvernement de

Morat enchétissaiL encore quelquefois sur les ordres qu'ils recevaient et croyait en compléter l'effet par des actes d'un caractère odieux. Le savant historien de la lutte des Papes et des Empereurs de la maison de Souabe, M. de Cherrier, m'a plusieurs fois conté avec quelle indignation, alors qu'il était officier dans l'armée d'occupation des Calabres, il avait entendu le commissaire de police napolitain de la petite ville où il commandait lui demander de faire fabriquer par les boulangers de sa troupe des pains mêlés d'arsenic, que l'on aurait déposés dans un endroit déterminé où les gens de la bande la plus voisine les auraient trouvés et mangés. Ce commissaire, qui avait passé du service de l'ancien roi à celui du nouveau, trouvait tout simple de proposer à un soldat de se faire empoisonneur.

Les moyens mis en œuvre par Manhës eurent un plein succès en Calabre comme dans l'Abruzze. Depuis 1811 jusqu'en 181S, les employés français eux-mêmes purent circuler dans tout le pays sans escorte et avec la plus entière sécurité.

C'est en 18H que la société secrète des Carbonari, destinée à jouer quelques années plus taM un rôle considérable' dans plusieurs pays de 'l'Europe, prit naissance ou du moins se développa dans le royaume de Naples. Le gouvernement de Murât la vit d'abord avec faveur, comme offrant un moyen de groupement et de propagande pour les partisans des idées nouvelles. Il laissa donc la plupart de

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ses fonctionnaires civils et des officiers de son arnaée entrer dans les rangs de la Charbonnerie, et. il leur donna sous main l'espérance devoir bientôt promulguer la constitution libérale et démocrali(]ue dont l'obteiition était le but final de la société. Mais plusieurs années se passèrent sans que cette «spérance se réalisât. Le gouvernement, au lieu de relâcher les liens de son autorité, semblait chercbcrà les resserrer à mesure que les circonstances devenaient plus critiques. Il était contraint, pour les guerres sans fin auxquelles l'entraînaient sa position de vasselage à l'égard de Napoléon, de demander au pays des sacrifices toujours plus grands, qui l'épuisaient. Une armée napolitaine toute entière avait été engloutie dans les neiges de la Russie; les villes maritimes se voyaient ruinées par le blocus étroit qu'entretenaitla flotte anglaise. Le mécontentement grandissait et gagnait ceux qui s'étaient le plus compromis en faveur du nouveau régime. L'édifice napoléonien, auquel était liée la royauté de Murât, croulait de toutes parts, La cour de Palerme profita des circonstances pour se mettre en rapports avec laCbarbonnerie. Elle prit l'engagement, qu'elle devait répudier après le succès, d'établir dans le royaume de la terre ferme, si Ferdinand remontait sur le trône, la constitution parlementaire dontsïr William Bentinck avait exigé que la Sicile fût dotée en 1812. On était au commencement de 1814. Napoléon

livrait ses dernières batailles en essayant de défendre contre l'invasion le sol même de la France. Mural, qui s'était détaché de la cause de son beaufrère et s'efforçait d'obtenir la conservation de sa couronne de l'Europe coalisée, était campé en observation sur les bords du Pô avec son armée. Le royaume se trouvait donc presque entièrement dégarni de troupes, et l'absence du roi paralysait dans une certaine mesure l'action du gouvernement. Des mouvements bourboniens éclatèrent dans les Abi'uzzes, et en Calabre les Carbonari préparèrent presque ouvertement une insurrection sous le drapeau du roi Ferdinand et de la Constitution. Manhès fut aussitôt renvoyé à Coscoza, et il y signala son arrivée par des exécutions militaires qui terrifièrent les conspirateurs. Mais en mars 1815, au moment de la rupture de Murât avec l'Autriche, les ventes de Nicastro tentèrent de soulever la ville au nom du roi légitime. La tentative avorta et n'eut d'autre résultat que le meurtre de l'abbé Mileti, vicaire général du diocèse, accusé d'avoir dénoncé les membres de -la société au général Manhès. Les Bourboniens purs se défièrent et ne voulurent pas s'associer à des hommes qui les avaient combattus avec acharnement pendant toute la période précédente. D'autre part on vit, chose absolument nouvelle, les habitants des campagnes, au bruit du mouvement, se lever en armes et marcher sur la ville pour y rétablir l'aulorilé du roi Joachim.

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Les choses avaient bien changé depuis 1806. Les atrocités du brigandage, masqué du prétexte de légitimisme, avaient aliéné les paysans à la cause de l'ancienne dynastie. Leur condition s'était sensiblement améliorée sous un régime imbu des principes sociaux de la Révolution française. Aux cruelles années de la répression du banditisme avaient succédé des années calmes et prospères. L'esprit du campagnard calabrais s'était ouvert à d'autres idées que celles dont il s'était d'abord laissé aveuglémcntdominer. Ilétaitdésormais conquis au libéralisme moderne.

Aussi depuis que les actes de la Restauration crurent prouvé qu'il élait impossible d'attendre des Bourbons de Naples un gouvernement de progrès et de liberté, la Cakbre, où le cardinal RufTo n'avait eu qu'à paraître pour entraîner les populations à s'armer eu faveur du rétablissement de l'ancien régime, devint, jusqu'au fond de ses villages les plus arriérés, un foyer d'opposition à l'absolutisme bourbonien. Nicastro, en particulier, eut son rôle dans les agitations révolutionnaires qui finirent par amener l'indépendance et l'unité de l'Italie. Le baron Stocco, le plus ardent et le plus militant des patriotes italien^ de la Calabre, celui qui s'y mit toujours à la tète des mouvements nationaux, était un des principaux de la noblesse de cette ville. On y montre le palais où il habitait quand il n'était pas en prison ou en exil, et où il mourut il y a

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quelques années, revêtu, en récompense de Bes services, du grade de général dans l'armée italieone. C'est donc de Nicastro que partit à deux fois le signal de l'insurreclioD contre les Bourbons, en 1848, à la nouvelle des événements du 15 mai k NapleR, et en 1860, quelques jours avant le débarquement à Melito de Garibaldi, auquel les insurgés préparaient les voies.

Le tremblement de terre de 163S n'a laissé debout à Nicastro aucun édifice ancien. Pas une église qui remonte au delà de cette date fatale. Le château lui-même, jusque-là intact et augmenté, au commencement du xvi' siècle, de nouvelles fortifîcatioiis destinées à recevoir de l'artillerie, s'écroula partiellement. Les dommages qu'il subit furent tels qu'on ne put songer à le réparer et que depuis lors il est demeuré dans l'état de ruine où nous le voyons aujourd'hui. Cette ruine est, du reste, des plus pittoresques, perchée sur un mamelon abrupt, en avant duquel s'étagent les maisons du plus ancien quartier de la ville, entre les précipices oii coulent deux torrents qui en rongent incessamment la base. Le château était par derrière dominé de fort près par d'énormes escarpements de rochers presque à pic. Mais par rapport à ces escarpements il était placé de telle façon qu'il ne

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pouvait en résulter aucun inconvénient pour la défense, au temps où l'on ne connaissait pas encore le canon. Les ruines sont environnées d'un riche verger d'arbres fruitiers; on y monte par un sentier couvert de magnifiques treilles, qui tourne plusieurs fois en spirale autour du mamelon. Tous les rochers voisins sont hérissés de cactus, dont la feuille épineuse en raquette porte sur son bord les figues dinde, rouges, jaunes ou vertes, fort appréciées des gens du pays malgré ce qu'a de fade leur saveur douceâtre. Il est facile de reconnaître que la masse de la forteresse, encore au moment de sa destruction, datait d'une époque reculée, que c'était bien le ch&teau même qui avait reçu garnison de chevaliers normands et servi de prison à Henri de Hohenstaufen. V]ers 1500 ou l'avait seulement entouré d'unte chemise bastionnée, dq,ns les restes de laquelle s'ouvrent encore quelques embrasures. La vue que l'on a de là est splendide et d'une grande étendue. Elle embrasse tout l'ensemble du bassin, en demi-cercle régulier, du golfe de Santa-Eufemia, que les collines basses de la rive droite du Lamato partagent assez exactement par le milieu. L'hémicycle des grandes montagnes, au pied desquelles sont San-Biase et Nicastro, continue sa courbe normale par les montagnes que précède le plateau, légèrement relevé et couvert d'oliviers, au fond duquel Maida repose, étalée et comme aplatie sur une des premières crêtes projetées en

avant par le Monte Cappari, qui dresse plus en arrière ses escarpements. Le cirque se ferme au sud, immédiatement après l'embouchure de l'Ang;itoIa, où les montagnes rejoignentla mer et viennent baigner leur pied dans ses flots. C'est là que se trouve le Pizzo-, sur son rocher qui avance dans la mer. A dater de ce point, la côte tourne à l'ouest, bordée de montagnes qui s'abaissent graduellement jusqu'à Briatico, puis fuit au sud-ouest en devenant de moins en moins distincte, pour se terminer, par delà Tropea qui semble à peine un point blanc, au Capo Vaticano,toutà fait à l'extrémité du champ visuel, là où la terre arrive à se distinguer à peine de la mer. Au large, dans l'ouest de ce cap, le cône fumant du Stromboli émerge des eaux et découpe sa silhouette estompée par la brume sur l'azur lumineux de l'horizon.

Nicastro, malgré ses souvenirs hisloriques, n'oflre donc que bien peu d'aliment à la curiosité de l'archéologue. Mais la ville se recommande aux amateurs de pittoresque, et le touriste qui visite la Calabre fera bien de la choisir pour une de ses couchées. On y trouve, en effet, chose rare dans la contrée, une petite auberge propre classez bien tenue, qui rappelle nos auberges de campagne. Ses fenêtres donnent sur une vaste place au bas de la ville, sorte de champ de foire où se tient plusieurs fois par semaine un marché fréquenté denombreux paysans. On y a sous les yeux le tableau de mœurs

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populaires le plus animé, le plus varié, te plus marqué de couleur locale. Ce marché de Nicastro est le seul endroit où j'aie vu, servant encore à l'usage, la mensa ponderaria à la manière antique. Au milieu de la place, un massif carré de maçonnerie porte à hauteur d'appui une épaisse table de pierre, sur la tranche delaquelle est gravée la date de l'an 1200. La surface horizontale de cette table porte à son bord des traits espacés de manière à donner les différentes mesures linéaires usitées officiellement à l'époque où elle fut faite, et toute une série de cavités circulaires plus ou moins grandes, jaugées de manière à servir de types des mesures de capacité jusqu'au demi-boisseau. Chacune de ces cavités est percée au fond d'un trou oblique, qui débouche au-dessous de la table. Au lieu d'employer une mesuré à lui, qu'on pourrait le soupçonner d'avoir falsifié, le vendeur se rend avec son acheteur à la mensa ponderaria. Là il ferme avec un bouchon le trou inférieur de la cavité correspondant à la mesure qu'on lui demande de telle ou telle denrée. Il remplit cette cavité jusqu'au bord, puis soutire sa marchandise par en bas dans le récipient de l'acheteur, en enl-evant le bouchon, et recommence l'opération autant de fois qu'il est nécessaire pour fournir un certain nombre de mesures. C'est là une tradition des usages antiques, qu'il est fort curieux de trouver encore vivante et que je n'ai jamais rencontrée ni vu signa-

lée nulle autre part. Elle ne peut tarder à disparaître. L'emploi du système métrique est officiel et obligatoire dans le royaume d'Italie, et y a déjà remplacé presque partout les anciennes mesures locales. Quelqu'un de ces jours le sous-préfet de Nicastro s'entendra avec le syndic pour faire enlever la vieille mensa ponderaria du xm* siècle et contraindre à employer sur le marché des mesures conformes aux étalons légaux. Espérons du moins . que la pierre qui sert depuis toiit à l'heure sept siècles ne sera pas brutalement détruite et qu'on la transportera au Hunicipe, pour y être conservée avec soin, à titre de monument historique.

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