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CHAPITRE PREMIER

NICASTRO

Par une belle matinée du commencement d'octobre, dès six heures, nous montons en voiture sur la place principale de Catanzaro. Notre véhicule, qui est demeuré le même pendant tout le voyage et nous a fidèlement portés jusqu'à Reggio, est assez original, assez rempli de couleur locale pour mériter tout d'abord une description. Je pourrais cependant m'en dispenser si tous mes lecteurs avaient vu le délicieux petit tableau de De Nîttis, La diligence de Barletta; car notre voiture ressemble singulièrement à celle que le peintre a représentée, cheminant

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au milieu de ta poussière blanche d'une route crayeuse, sousnn soleil dont il a merveilleusement rendu l'éclat aveuglant. Ge tableau est revenu bien des fois à mon esprit au cours de mes voyages dans l'Italie méridionale ; jamais on n'a mieux reproduit la noie vraie de l'aspect de ces contrées. Et je me suis toujours demandé comment l'artiste, fils des pays ensoleillés, qui avait montré à un si haut degré le sentiment de la lumière de sa terre natale, s'était ensuite attaché de préférence h reproduire les aspects de pluie et de brouillard des climats de Paris et de Londres,

Quoi qu'il en soit, si l'on veut se faire une idée de la voiture à laquelle nous avons confié pendant plusieurs jours nos quatre personnes et qui nous a conduits au travers des plus beaux paysages du monde, qu'on se figure une vaste guimbarde à la caisse arrondie en bateau et suspendue à plus d'un mètre de haut par des ressorts à l'antique, au-dessus de roues énormes. Les fenêtres s'ouvrent largement sur les côtés, comme celles d'une américaine, mais si le vent froid ou la pluie obligent à les fermer, on s'aperçoit avec désappointement que les voiels en sont de bois et n'ont en haut qu'un tout petit carreau, suffisant seulement à donner du jour à l'intérieur, de telle façon qu'on y est clos comme dans une boîte, sans plus rien voir du pays. Il est vrai que le carreau est presque toujours cassé et que le volet joint si mai que l'on a autant de vent et

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presque autant d'eau quand on fenne que quand on laisse ouvert; aussi renonce-t-on bien vite à fermer. Sur le devant du véhicule est un cabriolet ouvert, où le cocher prend place et où chacun de nous monte à tour de rôle pour jouir du paysage. Notre voiture est peinte en bleu perruquier (d'autres le sont en jaune), d'un ton à faire frissonner d'horreur tout homme un peti artiste, avec des bouquets de roses sur la caisse et sur les portières. En haut, une impériale couverte d'une bâche reçoit une partie de notre bagage; la malle la plus grosse de la bande est attachée par derrière, et dessus s'installe assis un gamin déguenillé de dis-scpt à dis-huit ans qui nous accompagnera pendant toute la route, servant d'aide au cocher dans le soin de ses chevaux aux arrêts et aux couchées. Par-dessous la caisse de la voiture, entre les roues, est suspendu un filet de cordes, où l'on fourre encore quelques paquets, avec le sac d'orge elles bottes d'herbe frîUche arrachée dans les champs (c'est ce qui remplace ici le foin de nos pays) qui serviront à la nourriture de l'attelage. Le tout, à demi disloqué, produit en marchant un bruit de ferraille indescriptible.

Quatre jolis chevaux noirs à tous crins, de pure race calabraise, aux formes élégantes dans leur petite taille, indociles k la bride, mais pleins de feu, traînent ce véhicule monumental qui semble d'une autre époque. Ils sont attelés à la mode du pays, tous quatre de front, avec des harnais do couleur

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noir,e consleilés de clous en cuivre jaune, abondamment garnis de grelots et de glands de laine. Leur sellette est un véritable monument; une sorte de flèche de cathédrale en cuivre jaune tout découpé se dresse au-dessus et se termine par un petit drapeau, toujours de cuivre, qui tourne à chaque mouvement de l'animal. Les brancards, beaucoup trop haut placés, s'aUacbcnt aux côtés de la sellette et funt perdre par cette position une part considérable de la force de traction du cheval. C'est ainsi, du reste, qu'on attelle dans toute l'Italie méridionale; on le voit déjà à Naples. Reste à parler du cocher. Il est, comme les gens du peuple dans le pays, entièrement vêtu de noir : veste à revers, gilet à deux rangs de boutons d'argent, culotte courte fendue au-dessus du genou. Mais comme il est de Monteleone, il ne porte pas le chapeau conique posé à plat sur la tête et penché crânement vers la gauche, sans lequel chez nous on rie se figure pas un Calabrais. C'est, en cU'el, la coilfure universelle des paysans dans toute la région de la Sila, aussi bien du côté de Catanzuio que du côlA de Cosenza; mais l'usag-e en cossj d'une manicve absolue à partir de l'Ang!tolasuriamer'ryiTlk'';iicni)e et de l'Ancinaie sur la mer Ionienne. Au sud de laJimite déterminée par ces deux rivières, le chapeau conique est remplacé pai'un grand bonnet de tricot en laine bleue, si long qu'un enfant de cinq ans pourrait y entrer tout entier. Ce bonnet mou et démesuré de longueur

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se porte à volonté de diverses manières suivant les circonstances : tantôt tombunt derrière la tète et parvenant jusqu'au milieu du dos, tantôt descendant sur le côté gauche, devant l'épaule, tantôt enfin formant d'abord couvrernuque, puis replié et ramené en avant, de manière à faire sur le sommet de la tète, où il est appliqué et attaché parle moyen d'une épingle, une sorte de visière en saillie, qui protège le visage contre les fortes ardeurs du soleil. C'est la coiffure de notre automédon, comme celle de tous les hommes de son pays. Je remarque qu'il ne se sert que fort peu du fouet et qu'il fait généralement marcher ses chevaux en les excitant par des cris bizarres et gutturaux; un autre cri les fait arrêter tout net, quelle que soit l'ardeur avec laquelle ils sont lancés.

Nous sortons par le côté de Catanzaro que défendait jadis le château-fort, aujourd'hui détruit, que Bobert Guiscard avait élev é eu iO oO. De ce côté un isthme étroit, sorte d'arèie entre deuxabimes, rattache le rocher en promon^oire qui porte la ville, bordé de prccipices sur toutes ses autres faces, aux collines, montant graduellement par étages jusqu'aux plus hautes montagnes, dont elle est dominée vers le nord-ouest. Dans la pittoresque Calabre, il n'est pas de ville qui offre de toutes parts de plus magnifiques points de vue que Catanzaro, mais celui-lk est le plus beau de tous à mon avis. Il y a quelque chose qui parle avec une étrange

puissance à l'imagination dans le contraste entre la grandeur sauvage et je dirais volontiers tragique, dos précipices protonds qui s'ouvrent de chaque côté de l'isthme et où descendent en corniche les deux routes menant d'une part à Tiriolo et de l'autre à Cotrone, entre la grandeur sauvage de ces précipices et la gaieté d'aspect des maisons blanches, groupées ou éparses au milieu de bouquets de grands arbres et devergers, sur les premières pentes qui s'élfevent au-dessus de la ville, tandis que la note sévère reparaît dominante avec les grandes montagnes, les crêtes grisâtres et les sombres forêts de sapins du monte Caliistro, qui dans le lointain forment le fond du tableau. Nulle part mieux qu'en cet endroit on n'a l'impression de ce qui se mêle de grâce souriante à l'accent imposant et presque farouche des montagnes calabraises.

Une descente rapide, qui se prolonge sur le flâne des escarpements, nous conduit au fond de la vallée du torrent qui va déboucher à la Marina de ■ Catanzaro. Au commencement de cette pente un groupe de platanes séculaires, an tronc marbré, offrirait aux paysagistes de magnifiques modèles pour des études d'arbres. Fait aux mœurs du pays, je ne m'étonne ni ne m'effraie de voir notre cocher pousser ses bêtes à fond de train pour la descente. Je sais déjà par expérience que les chevaux calabrais ont le pied d'une remarquable sûreté et qu'ils sont accoutumés à dévaler au triple galop

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les pentes les plus raides, tournant avec une précision merveilleuse aux plus brusques lacets de la route, quand on s'imaginerait que leur élan va les emporter jusque dans le gouffre. Au fond de la . vallée nous laissons sur la droite, à une centaine de mètres de distance, un vaste clos d'orangers et d'aulresarbres fruitiers, parfaitement arrosé, d'une . végétation miraculeuse, encaissé de tous les côtés par des rochers à pic, brûlés du soleil et couverts de cactus, d'agaves et d'aloès. Ce clos passe pour une des merveilles des environs de Catanzaro ; c'est un des endroits où l'on conduit les étrangers. On l'appelle // Paradiso, etce nom est bien donné; ' car c'est un vrai paradis de fr^cbeur et de riante verdure, une solitude délicieuse où l'on se croit isolé du reste du monde.

N0I1S remontons ensuite par une pente en longue corniche, exactement parallèle à celle que nous avons descendue, de telle façon qu'elle atteint juste en face de la sortie de Catanzaro, et environ h la même hauteur, le sommet de la croupe qui sépare la vallée que nous venons de franchir de celle du Coraco, le Carcinês des anciens. Il faut ensuite redescendre à une profondeur pareille jusqu'à la traversée du Corace, puis remonter encore par des lacets qui semblent n'avoir pas de fin pour atteindre Tiriolo. A vol d'oiseau il n'y a guères plus de huit kilomètres de Catanzaro à cette petite ville ; mais le développement de la route en compte

dix-huit et l'on met bien près de cinq heures h les franchir. La route, du reste, est des plus animées; nous y croisons de très nombreux paysans, qui se rendent au marché du chef-lieu de la province. Tous sont vêtus de leur pittoresque costume : les femmes avec leur voile d'épaisse toile blanche qui fait un carré sur la tête et dont les pans retombent assez bas sjir les épaules, leur corsage de drap rouge, sans manches, bordé de bleu et de noir, d*où sort la chemise blanche à manches larges et longues, enfin leur jupe rouge étroite par-dessus laquelle elles en portent une autre, d'étoffe bleue, relevée devant et attachée derrière de manière à ne faire qu'un pan étroit ; les hommes avec les vêtements noirs dont je parlais tout à l'heure, de grandes guêtres, le chapeau pointu classique et assez généralement le fusil en bandoulière. La plupart vont à pied, portant des poulets attachés par les pattes et suspendus à leur épaule; ou bien sur leur tète (les femmes du moins) des corbeilles de fruits, conduisant des cochons noirs ou des agneaux, bu bien encore poussant devant eux de petits ânes alertes, chargés de légumes. D'autres sont à cheval, avec des volailles ou des agneaux pendus à l'airçon de leur selle, en travers de laquelle ils tiennent généralement un grand parapluie vert, tandis que l'éternel fusil, sans lequel un campagnard calabrais ne croirait pas pouvoir décemment voyager, est passé derrière leur dos. Il

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en est enfin quelques-uns qui vont dans une sorte de petit tombereau juché sur deux énormes roues et peint en couleurs éclatantes, en bleu ou en rouge, avec sur chaque panneau l'image d'un saint protecteur environnée d^ roses. Des enfants conduisent des mulets chargés de ces énormes jarres à conserver le grain ou l'huile, que l'on fabrique d'aprës une tradition antique dans certmnes localilés del'Âspromonte. Chaque bète en porte quatre, deux de chaque côté du bât, se faisant contrepoids. Des voitures pareilles h la nôtre et bondées de voyageurs, qui s'entassent sis dans l'inléricur, un ou deux dans le cabriolet à côté du cocher, et quelquefois trois ou quatre étendus en haut de l'impériale, par-dessu? les bagages, amènent à Catanzaro la poste des villes du littoral de la mer Tyrriiénienne, Ce sont les diligences et les courriers du pays. Des carabinieri ou gendarmes escortent une charrette où sont quatre malfaiteurs enchalnés.que l'on conduit aux assises du chef-lieu. Nous sommes dans la 'partie la plus resserrée de l'isthme compris .entre les deux golfes de Squillace . et de SantarEufemia, lequel donne entrée dans la dernière portion de la péninsule italienne vers le midi, dans celle qui primitivement portait seule le nom d'Italie, celle où les Sicules se maintinrent un certain temps après avoir été chassés du reste du continent et où ils continuaient jt habiter Ions de l'arrivée des premiers colons grecs. Ici Unissait

•rŒnotrie. Orographiquement la presqu'île montagneuse dont nous allons suivre la côte occidentale jusqu'au détroit de Messine, constitue ce qu'on peut appeler le système de l'Aspromonle d'après sa plus haute montagne. C'est dans la période géologique actuelle la continuation de la longue chaîne des Apennins, qui, étendue d'une extrémité à l'autre de l'Italie, forme comme l'échiné de son ossature. Après s'être abaissée un moment vers le milieu de l'isthme Scylacien, la chaîne se relève et poursuit son tracé par le monte Cappari cl le monte Astorc, puis se termine avec l'Aspromonte proprement dit, dont le point culminant, le monte Alto, a une hauteur de 1974 mètres, un peu plus élevée que celle de la Sila, mais inférieure à celle du monte Pollino (2233 m.) et bien plus à celle de l'Etna (3313 m.), v Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rouge&tres où de furieux torrents roulent jusqu'à la mer, — a très bien dit M. Elisée Reclus, — l'àpre montagne, encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer ses promontoires panachés de palmiers et disparaît enfin sous les flots à la pointe désignée par les marias sous le nom de Partage des vents, Spartivenlo. »

Comme la Sila, à laquelle il fait suite au sud, l'Aspromonf e est un massif granitique de formation primitive, émergé du milicudes flots hienlongtemps

avant le soulèvement de' la chaîne de l'Apennin. Jusqu'à la période tertiaire il formait une tlo au milieu de la mer, lie à laquelle se rattachait auspi probablement la Sila et la pointe delà Sicile au nord de l'Etna. Mais les montagnes de cette île étaient moins élevées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui. Une partie de leur base, actuellement à découvert, plongeait sous les eaux, etc'est dans ces conditions que s'y sont paisiblement déposés, pendant une longue série de siècles, les terrains de sédiment qui forment comme une ceinture autour du massif de granit. Lorsqn'éclata la formidable convulsion naturelle qui produisit le soulèvement de l'Apennin, la poussée des forces souterraines, se prolongeant jusque-là, releva fortement au-dessus de son niveau premier la vieille île granitique, en même temps que, par suite des dislocations que produisait nécessairement un tel mouvement du sol, une rupture, suivie d'affaissement, se produisait au sud de l'Aspromoûte et créait le détroit de Messine. C'est alors que les terrains strati&és qui s'étaient formés sur les pentes sous-marines de la montagne, de granit, soulevés avec elles, émergèrent en même temps que ses parties jusque-là submergées et furent fortement redressées sur les côtés de sa base par la même poussée. C'est h cette constitution géologique du sol que tiennent les changements si notables de sa surface qui se produisent dans certains cantons de la Calabre lors des grands tremblements de ferre,

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tels que celui de ]783. Les terrains de sédiment, aux roches stratifiées, s.urtout guand un relèvement leur a donné une direction hors de l'horizontale, sont bien plus fortement agités, bien plus éprouvés par tes secousses que les terrains granitiques, qui forment une masse cristalline compacte. D y a donc, h la jonction des deux sortes de terrains, une différence notable dans le degré d'ébranlement qu'ils subissent, et cette différence amène inévita* blement des disjonctions, des dislocations, des glissements du terrain supérieur le long de l'inférieur, qui changent profondément la superficie du sol et ^e traduisent en effroyables désastres pour ses habitants.

. Le Corace franchi, nous nous engageons dans fa longue montée qui nons conduira à Tiriolo. Cette petite ville se montre presque droit au-dessus do nous, sur la crête d'un escarpement, où elle estjuchéc comn^e un aire d'aigle aune hauteur énorme. Le nuage qui repose sur la cime des montagnes l'enveloppe entièrement, mais le vent qui déchire ce nuage en fait apercevoir par échappées les maisons grisâtres.

Nous laissons dans le fond de la vallée Les orangers et les cactus, et toute la végétation d'un aspect africain qui donne une physionomie si origi-

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nale aux lieux bas de la Calabre. Au bout de quelque temps nous dépassons aussi la limite d'altitude où croit l'olivier et nous entrons dans la région des chênes, des hêtres, et des châtaigniers. Les lacets de la route se multiplient et prennent un plus grand développement; tantôt ils nous font perdre de vue Tiriolo, tantôt ils nous montrent de nouveau la ville, dont il semble que nous n'approchons guères. La route est devenue déserte; les cultures sont plus rares. Noua ne rencontrons plus dans les champs que de loin en loin des pâtres qui surveillent un troupeau de moutons ou de chèvres noires, ou bien quelques bœufs au pelage gris. De quelque côté que nous regardions, nous apercevons des plans de montagnes successifs et parallèles, comme les vagues gigantesques et régulières d'une mer subitement pétrifiée. Ces montagnes interceptent la vue des deux mers rapprochées entre lesquelles nous sommes placés ; nous ne sommes pas encore parvenus assez haut pour les dominer. L'aspect, d'ailleurs, en est très varié; les unes sont couvertes de bois; sur d'autres les bruyères en fleurs étendent un manteau violet ; d'autres enfin sont dénudées et n'offrent aux regards que des roches d'un brun doré qui semblent grillées et comme calcinées, ou des landes de pierres grisâtres que des buissons clairsemés persîltent d'une verdure maigre et rabougrie, véritables garrigues pareilles à celles de la Provence. £n avant, à la naissance des vallées

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profondes qui descendent du nord, par derrière Triolo, se dresse au milieu des nuages la cimo altiferc des parties culminantes du massif de la Sila, enveloppé de noires forêts de sapins. A notre gauche nous apercevons dans un repli de terrain déji^ élevé, mais que nous dominons, le gros village de Settingiano, environné des plantations de mûriers qui font sa richesse ; plus loin et plus haut, sur une croupe, ie petit village de Caraffa, colonie de Grecs épirotes qui vinrent en Calabre fuir la domination ottomane. A droite, au sud-est, Gatanzaro est déjà beaucoup plus bas que nous et l'ouverture de la vallée du Corace sur la mer forme comme une percée étroite découvrant un coin des tlots brillants du golfe de SquiUace. Plus au nord et plus près de nous, k une assez grande hauteur, la crête pierreuse qui se dresse immédiatement au delà du Corace porte le village de Gagliano. Gîmigliano, renommé par ses vergers de pommes, et Cicala sont cachés à nos yeux dans les profondeurs de la gorge.

A mesure que nous nous élevons la végétation devient plus maigre et prend un aspect souffreteux ; les arbres, mal venus, se tordent tous dans une même direction, 11 est facile de voir qu'ils ont subi l'action de la bise qui soufûe presque constamment de la haute Sila et nous donne l'onglée, à nous partis d'en bas quelques heures auparavant par une chaleur déjà ardente au lever du soleil. Mais celte bise, sous laquelle nous grelottons, a du bon, car elle a

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dissipé tous les nuages quand nous arrivons à Tirioio, sur la lisière de la zone où se développe une nouvelle végétation, celle des sapins, qui ne craint rien de la froidure et du vent. C'est là que la route royale venant de Cosenza au travers des montagnes se bifurque pour conduire d'un côté à Catanzaro, de l'autre au Pizzo et de là continuer sur Reggio. Nous sommes montés par la première branche et nous allons maintenant descendre par la seconde.

Tiriolo est, de toute la Galabre, une des villes dont la situation est la plus élevée. Aussi la vue qu'on a de là, simultanément sur les deux mers Tyrrhénienne et Ionienne, offre-t-elle un des plus splcndides panoramas qui se présentent dans cette contrée si riche en merveilleux aspects de nature. Droit devant soi, au sud, ou voit l'arête des montagnes, qui se sont prolongées sans interruption jusqu'ici depuis la Ligurie, s'abaisser rapidement sur l'isthme Scylacien et s'interrompre presque du côte de Cortale et de Borgia, où elle n'est plus qu'une chaîne de fortes collines, pour se relever ensuite fièrement par les étages successifs des monts Cappari, Astore et du haut massif de l'Aspromonte, dont la cime à l'aspect sauvage et désolé vient fermer dans cette direction l'extrême limite de l'horizon. Il y a là, en même temps qu'un étranglement du continent entre les deux mers, comme une sorte do large vallée transversale qui se creuse

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dans l'ossature des monlagues et fait un pays distinct de la petite péninsule qui termine l'Italie et où s'élevaient dans l'antiquité Locres et Rhêgion. C'est par là que Bcnys de Syracuse entreprit de fermer par une muraille continue l'isthme Scylacien, de l'embouchure duLamatoàcelledu Corace, (1 soi-disant, comme s'exprime Strabon, pour protéger contre les barbares de l'extériGur les populations comprises en dedans de l'isthme, mais en réalité pour roaipre l'espèce de ligue qui unissait les villes grecques les unes aus autres, et pour affermir ainsi sa propre domination sur l'intérieur de l'isthme. » Slrabon ajoute, du reste, que les travaux de Denys pour la construction de cette muraille ne purent rias être menés à un. Il serait intéressant de rechercher, en parcourant le pays à pied, s'il en subsiste quelques vestiges. C'est uue exploration que je me permets de recommander aux archéologues du cru. Par une circonstance curieuse et peu connue, ce que Denys voulait faire fui entrepris do nouveau et exécuté en 1743, lors de la grande peste de Messine et de Reggio, par les ordres d'O'Mahony, vicaire-général des Calabres pour le roi Charles III. On conduisit alors d'une mer à l'autre, par la coupure que je viens d'indiquer, un fossé continu garni de palissades, le long duquel furent échelonnées les troupes du cordon sanitaire qu'il était défendu de franchir sous peine de mort.

Je viens de dire ce que montrait au sud le vaste panorama dont on jouit de Tirîolo. A l'est, de l'autre côté de la profonde et sombre coupure du Corace, on voit comme à ses pieds Catanzaro posée sur son rocher tout entouré de ravins abrupts, puis par delà les ondulations violentes du terrain la mer Ionienne s'étend à perte devue jusqu'aux dernières limites de l'horizon. A l'ouest, au bout de la vallée du Lamato, dont le cours se termine au milieu des marais qui bordent le rivage de la mer TjTrhé. nienne, lé golfe de Santa-Eufemia déploie sa courbe régulièrement arrondie, à l'une des extrémités de laquelle le groupe des maisons blanches du Pizzo apparaît, porté au-dessus des flots sur son piédestal cubique de rochers au flanc vertical. De ce côté il semble que l'on soit placé sur le gradin supérieur d'un théâtre de forme anlique, ouvert sur la mer et disposé tout exprès pour jouir de la perspective du Stromboli, dont le cône volcanique fume constamment à l'horizon, accompagné du groupe des autres iles Lipari, dont les cimes s'élèvent en arrière. La nature offre ici un aspect sév^œ, presque solennel, et les teintes grises des rochers, adoucies au loin sous une vapeur azurée, servent de premier degré h. cette échelle monochrome qui, passant par le bleu plus accentué du ciel, se termine dans une mer de lapis.

Les trouvailles d'antiquités sont fréquentes à Tiriolo. La plus importante et la plus fameuse est

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celle de la table de broDze, aujourd'hui conservée jBu Cabinet Impérial et Royal de Vienne, qui porto gravé le texte du sénatus-consulte rendu en 186 , av. J.-C, à la suite d'un procès fameux et dont toutes les circonstances sont racontées par Titc- Lîve,pour interdire la célébration des Bacchanales secrètes. La lame de métal qui a transmis jusqu'à nos jours une expédition ofliciclle' de cet acte de l'autorité romaine, lequel marque une date importante dans l'histoire de l'Italie méridionale, fut exhumée en 1640. La formule finale ordonne la publication du sénatus-consulte dans tager Teuranus, évidemment le même que le canton de Taurianê que Strabon placedans les montagnes au-dessus dcïhurioi. Nous apprenons ainsi quel était le nom du district dont cette localité était le chef-lieu, nom dont le vestige s'est conservé dans celui de Tiriolo. Dans les dernières années la Commission des antiquités de la province de Catanzaro a fait exécuter des fouilles en cet endroit. Elles ont donné un fort grand nombre de terres-cuites de la der- ' nièrc époque hellénique, en partie d'une véritable valeur au point de vue de l'art, qui sont conservées actuellement dans le musée du chef-lieu de la province, où je viens de les étudier. Elles déterminent nettement une fabrication locale fort bien caractérisée. La ville des Teurani, admise par suite de la conquête du Brutlium à cet élal de vassciage politique concilié avec une grande liberté

municipale qu'où appelait l'alliance de Ronii!, la ville des Teurani doil être comptée désormais au nombre de celles de la région où travaillaient des coroplasles vers le me et le ii" siècle avant l'ère chrélienne, peul-ètre même déjà dans le iv°, que ces artistes fussent des Grecs venus des villes de la côte ou des indigènes formés à leur école. Les fouilles de Tiriolo ont également amené la découverte d'un casque de bronze de travail grec qui eat un des joyaux du musée de Catanzaro et l'un des plus remarquables monuments de son espèce que j'aie eu l'occasion de voir. La bombe en est ronde et porte en avant des traces de l'attache du cimier; le couvre-nuque est orné d'enroulements mêlés de palmettes, exécutés en relief avec une grande finesse. La partie qui protégeait le front est garnie de boucles de cheveux de la ciselure la plus délicate et la plus précieuse, au milieu desquelles des feuilles de lierre se montrent à des intervalles réguliers et symétriques. C'est d'un tombeau qu'a été tiré ce merveilleux casque. D'une autre sépulture est sorti un bandeau de front, formé d'une mince lame d'argent qui devait être cousue sur une étoffe. Elle est décorée au repoussé d'élégautes rosaces, avec lesquelles alternent des figures de cavaliers, manifestement estampées sur le type d'un des beaux nomes ou didrachmcs d'argent de ïarente de la grande époque de l'art. L'ouverture d'une troisième tombe antique à Tiriolo a encore enrichi

le musée de Catanzaro d'une petite plaque de plomb portant gravée à la pointe une inscription do deux lignes en langue osque, tracée avec des caractères grecs.

On ne sait rien de l'histoire de Tiriolo dans le moyen ûge. Sous les rois aragonaîs, la seigneurie de cette ville fut érigée en principauté pour la famille Cicala, d'origine sicilienne. C'est là que naquit dans cette famille, au milieu du xvi« siècle, le fameux renégat Scipione Cicala, devenu successivement, kapitan-pacha et grand-vizir du sultan Mahomet III, sous le nom de Sinan-Pacha Djighalizadé. Sa vie est un vrai roman d'aventures; j'ai eu l'occasion de la raconter dans la première partie de cet ouvrage, à propos de sa ville natale, et je ■ne recommencerai pas ici de le faire.

C'est sur le territoire de Tiriolo que sont situées les ruines, presque nulles aujourd'hui, de la forteresse qu'en fondant Catanzaro dans le x° siècle les Byzantins, sous l'empereur NîcéphorePhocas, construisirent pour défendre les approches de cette ville contre uue attaque venant soit du côté de Cosenza, soit du côté de la mer Tyrrhénienne. On prétend qu'elle fut établie sur l'emplacement d'une localité antique appelée Araca; mais ceci n'est qu'une tradition sans preuves. Ce qui est positif, c'est que la forteresse en question est désignée dans les documents latins par le nom de Rocca Nicephori, dans ceux en langue grecque, Rôka Nikifhorou. A la fin

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da siècle suivant Rocca Nieeforo devenait Rocca Fatluca, du nom de son nouveau seigneur, le normand Hugon Faloch, institué comte de Catanzaro par Robert Guiscard en 1077. La famille de ce personnage se rattachait auxpremiers aventuriers qui vinrent de Normandie chercher fortune en Italie, car on trouve déjà un Hugon Faloch, probablement son grand-përe, parmi ceux qui, des 1019 répondant à l'appel de Melo, guerroyferent dans la Fouille sous la conduite de d'Osmond Drengot, Gilbert Buatfere et Raoul de Toëni.

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Nous commençons à descendre avec une rapidité vertigineuse de la hauteur o£l nous avons mis tant de temps à monter, sur le versant de la mer Tyrrhénienne. En une demi-heure nous sommes à Marccllinara, gros village environné de bois d'oliviers avec un palais appartenant au baron San-Saverino, de Catanzaro, dont la famille a possédé pendant plusieurs siècles la seigneurie de l'endroit, et qui reste encore aujourd'hui propriétaire de la majeure partie du territoire de la commune. Nous le traversons rapidement, en remar- ^uand le grand nombre dé beaux types de femmes que nous rencontrons dans les rues ou sur la porte des maisons. Marcellinara est renommée sous ce rapport à une assez grande distance à la ronde.

C'est dans son voisinage que se trouvent les carrières du beau marbre que l'on appelle vert de Calabre et qui est une des variétés du vert antique. Elles ne sontpas exploitées d'une façon irégulifere, de façon à fournir à l'exportation, qui ne manquerait pas de se développer si les architectes savaîeut où se procurer facilement celte magnifique matiferc. Mais dans le pays on s'en sert comme d'une pierre un peu plus recherchée que les autres. Les escaliers du palais du baron de San-Saverinoensontentièrement faits, ce qui serait ailleurs un luxe plus que royal. Au delà de Marcellinara nous continuons à descendre au milieu des oliviers et des figuiers, jusqu'à ce que nous arrivions dans la vallée du Lamalo, le fleuve Lamêlos de l'antiquité, à l'endroit où, précipité d'abord des montagnes de Soveriadans la direction du nord au sud, il tourne du cAté de l'ouest en se dirigeant vers la mer. Là se trouve une espèce de maison de poste où l'on peut relayer au besoin et trouver les mêmes ressources que dans un khan oriental. Nous nous y arrêtons pour laisser reposer les chevaux, et nous y déjeunons sur la terrasse de la maison. Le paysage me frappe par son accent aussi absolument grec que l'est la qualité de la lumière qui le baigne; sur les bords de Lamato je me sens reporté dans mes souvenirs à vingt ans en arrière, et je crois me retrouver dans la vallée de l'Alphée aux approches d'Olympîe. C'est ce fleuve qui vaut de la part d'Aristotc le nom de La-

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mètin au goife dans lequel il 3e décharge, Tacluel golfe de Banta-Eufemia, plus souvent appelé Hipponiate et Térinéen par les écrivains antiques.

Apres avoir franchi le Lamato sur un pont de pierre dont les piles reposent sur des fondations antiques, nous suivons quelque temps sa rive droite et à l'endroit où la route royale le coupe de ' nouveau pour se porter vers le sud, nous la quittons. Tournant k droite dans la direction du nord, nous nous enfonçons dans des collines peu élevées, tourmentées et garnies d'épais fourrés d'où émer- . gent de grands arbres, lesquelles séparent en cet endroit le fleuve de son principal affluent, leFiume di Saint' Ippolito, presque absolument à sec dans la saison de l'année où nous sommes. En débouchant de ces collines on entre dans une plaine dont le panorama est vrùment magnifique. Un hémicycle de montagnes, presque toutes boisées de la base à la cime, d'une courbe aussi régulière que celle d'un thé&tre antique, l'enferme à l'est et au nord. Dressées partout ailleurs comme une immense muraille qui va rejoindre le ciel, cesmontagnes s'abaissent doucement à l'extrémité nord-ouest du demicercle, pour former le cap Suvero, qui s'avance dans la mer et sépare le bassin de Santa-Eufemia et de Nicastro de la vallée du Savuto. En quelques points, dans leur partie la plusabrupte, leur flanc est comme fendu dii haut en bas par des gorges profondes et sauvages d'où se précipitent des torrents.

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30 LA (HIANDE-GRÉCE

furieux en hiver, desséchés en été, dont le passage dévaste les terrains inférieurs avoisinant la mer et y mine les cultures. Le plus considérable de ces torrents est le Fiume di San Biase, dont le cours est marqué par un chaos de roches et de galets étalé sur une énorme largeur, qui traverse comme une écharpe grise et sinistre d'aspect la verdure de la plaine. Celle-ci, qui a plusieurs Henes de développement dans tons les sens, est limitée d'un côté par les montagnes que je viens de décrire, de l'autre, vers l'ouest, par la mer, dont le rivage décrit une courbe gracieuse, parallèle à celle des montagnes. La plaine se divise en plusieurs zones, dont la condilion actuelle, et par suite l'aspect, résulte de leur plus ou moins de salubrité. Le loug du rivage, ce sont des marais pestilentiels, garnis de roseaus et de plantes aquatiques, formés par les eaux qui s'étalent stagnantes k cause de l'ensablement des torrents à leurs embouchures. En s'éloignant de la mer, le terrain se relevé un peu ot s'assèche ; mais ies exhalaisons des marais voisins le rendent encore mortel pour le cultivateur qui en fouillerait le sol. Ce ne sont donc que des landes parsemées d'épais buissons de lentisques, de pistachiers, de myrtes, de cytises, d'héliantbêmes, de bruyères ' frutescentes, de lauriers roses, d'agnus castus*en fleurs, 'qui par endroits y forment de véritables maquis où un homme se cacherait facilement. Quelques bergers y errent seuls avec leurs troupeaux.

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Plus loin encore, le sol se relevant un peu davantage, on voit apparaître des champs labourés que commencent à parsemer des oliviers plus ou moins espacés. Mais le pays ne devient salubre et habitable qu'au sommet du talus en pente douce, couvert de plantations serrées où les figuiers, les caroubiers, les amandiers et les orangers se mêlent aux oliviers, qui conduisent au pied des grands escarpements de l'Apennin de Martirano, Soveria et Tiriolo. C'est là que sont placés les villages où se groupe la population du canton et que l'on aperçoit, à quelques kilomètres Tune de l'autre, les deux villes de Nicastro et de San-Biase, étalant à Taise leurs maisons blanches. La première, que nous atteignons après avoir traversé la plaine, est une sous-préfecture de près de 8,000 habitants, bien bâtie, avec de belles maisons de familles riches; elle s'échelonne en gradins sur un terrain montant, que surmontent les ruines du vieux château, bâti sur un rocher escarpé entre deux torrents qui descendent de la montagne et dont les crues subites, en 1563, 1683 et 1782, ont à plusieurs reprises ruiné une partie de la ville, emportant les maisons ou les engloutissant sous la masse des pierres qu'ils roulaient. Nicastro est une petite ville animée, propre et prospère, qui a un commerce agricole considérable et un certain développement d'industrie dans sa fabrication de poteries d'une terre brune, vernissée seulement en partie, qui se ven-

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32 LA GRANDE-GHÉCE

dent en abondance dans la contrée environnanle pour l'usage populaire, et dont les formes conservées par tradition depuis l'antiquité, sont d'une réelle élégance. Quant à San-Biase, qui jusqu'à la fin du xvii° siëcle n'était qu'un village dépendant de Nicasiro, c'est actuellement une ville d'environ 4,000 âmes, qui doit sa fortune à son excellent vin, l'un des plus renommés des Calabres. Avec ceux de Cirô et de Siderno, ce vin est celui qu'on y vante le plus, et il mériterait d'être connu en dehors de ces provinces. Si la fabrication s'en perfectionnait, il floiraitpar être exporté au loin et par acquérir une réputation jusque dans nos pays.

Il est bien peu de villes de Galabre pour lesquelles, si l'on veut raconter leur histoire, on ne soit avant tout obligé, pour l'époque des origines, de déblayer le terrain de toute une végétation de fables accueillies avec une singulière crédulité ou même inventées de toutes pièces par les écrivains du pays au xvi" et au xvii° siècle, et depuis répétées comme parole d'évangile, sur la foi de ces écrivains, par les dolti qui s'occupent d'antiquités. Mais nulle part peut-être nous ne rencontrons plus de fables de ce genre et de falsifications qu'à Nicastro. Je ne parle pas seulement du système absolument erroné, bien qu'il ait été longtemps accepté

NICASTRO 33

sur la foi d'une aulorïté aussi considérable que celle de Cluvier, consistant à voir dans Nicastro, d'après une simple assonance de noms, le Numistro où le consul Marcellus et Hannibal se livrèrent une bataille à l'issue indécise en 210 av- J.-G. II suflit de tire duns Tite-Live le récit de cette bataille ainsi que de l'ensemble de la campagne où elle eut lieu, pour constater que Numistro était situé dans te nord de la Lucanie (où Pline le place encore), non loin de la frontière de l'Apnlie, et que sa position correspondait à peu de chose près à celle de l'actuel Mur(? Lucano '. Aussi tous les critiques sont-:ls maintenaùt d'accord pour admettre que c'est par une pure erreur que Ptolémée a enregistré cette ville parmi celles du Bruttium. La municipalité de Nicastro fera donc bien d'effacer le nom de Corso Numistrone dont elle a décoré la rue prin cipale de la ville ; ici la prétention locale ne saurait plus se défendre.

Mais il s'agit seulement dans ce cas d'une erreur scientifique, qu'ont parta§:ée des bommes très considérables des autres pays de l'Europe, cbez t{ui, par conséquent, la vanité patriotique n'y avait aucune part. Ce qui est plus grave, c'est qu'au siècle du-nier Nicastro a possédé un ou plusieurs éruditsqui ont profité de ce que le tremblement de terre de 1638 avait détruit de fond en comble la catbé-

\. Voy, A travers l'Apulie et la Lucanie, l. Il, p. 33 et suiv.

drale et l'évêché, avec leurs archives, pour supposer toute une série de documents lapidaires ou manuscrits qui auraient soi-disant existé avaut ce désastre et y auraient péri, mais dont des copies auraientété lîeurcusement conservées. Scaramuzzino, ayant trouvé ces documents dans les manuscrits des antiquaires locaux du xviii* siècle, Antonino Colelti et le marquis Francesco di Sauf Ippolito, les inséra de confiance dans ses Memorie storiche délia città di Nicastro, et M. Pasquale Giuliani les a reproduits dans le livre que, sous le même titre, il a fait imprimer à Nicastro eu 1876. ,

C'est ainsi qu'aété forgée une prétendue inscription de l'année ii22, qui aurait, dit-on, été gravée sur la porte de l'ancienne oathédrale et aurait raconté : que la ville s'appelait autrefois Lyssaîiiiz; que la foi chrétienne y avait été prèohée par saint Pierre et saint Paul en personnes, et une première cathédrale bâtie vingt-cinq ans après la mort du Christ; qu'en 306, ayant été détruite avec la ville par un tremblement de terre, celte cathédrale fut rebâtie et consacrée par le pape saint Sylvestre lui-même, en présence de l'empereur Constantin, venu exprès dans le pays avec lui ; qu'en 839 les Sarriizins la renversèrent; qu'enfin, ayanl'été une dernière fois relevée sur le conseil personnel d'Urbain II, parla princesse normande Emburge, elle fut inaugurée en 1122 parle pape CaUistell. Il suffit de lire celte inscription poiw voir que" non seulement elle est

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fauaae, mais de plus qu'elle a été imaginée par un homme qui n'avait aucune idée de l'épigraphie du moyen âge. Le curieux c'est qu'en 1642, quatre ans seulement après le tremblement de terre dans lequel aurait disparu cette inscription si précieuse, si pleine de renseignements, placée à l'endroit le plus visible de la cathédrale, personne n'avait encore la moindre idée des faits historiques dont elle aurait été destinée à conserver le souvenir. Er effet, après avoir reconstruit son église, l'évèque d'alors, Tommaso Perrone, fit placer au-dessus de la porte une longue inscription qu'on y voit encore, et où il a résumé de la manière la plus exacte l'his-^ loire vraie de Péglise, laquelle est absolument différente et ne connaît rien de tout cela.

Le faux de l'inscription ne suffisantpas, on le corrobora d'autres falsifications. Peu avant le fameux tremblement de terre le bruit s'était répandu qu'on avait retrouvé dans le trésor de la cathédrale, où jusqu'alors il avait été ignoré, l'original autographe de la trente-huitième lettre du IP livre du recueil de la correspondance de saint Grégoire le Grand. Cette lettre, écrite en 591, est adressée à Jean, évèque de Scylacium (Squîllace), qui avait été transféré à ce siège de celui de Vecclesia Lissitana, c'est- ; à-dire do Lissus en Iliyrie, que venaient de ruiner lesbarbares. Au moment même de la prétendue découverte, les gens les moins soupçonneux, comme le P. Marafioti, n'y ajoutèrent pas foi. Quand on

put, en disant qu'elle avait péri dans la catastrophe, ae dispenser de produire la pièce invoquée, on devint plus affirmalif pourla citercomme preuve que la Lissitana ecclesia était l'église de cette ville, c'est- . à-dire de la Lyssania ou Lissanîa ainsi imaginée. Enfin les inventeurs de celte prétendue ville, dont lafécondilé était vraiment prodigieuse, produisirent un grotesque catalogue de soixante évèques s'étant succédés sur le siège de Lyssania ou Nicastro de 33 de l'ère chrétienne à 840. On y trouve un Guillaume de 35 à 44, un Landulfe de 30 à 6S, un Jean Antoine de 65 à 70 ! C'en est assez pour la faire juger. J'ai cité ces faits, qui autrement n'auraient mél'ité qu'une prétention dédaigneuse, sans même être mentionnés, pour donner une idée du nuage de falsilicalions éhontées contre lequel on est contraint de se débattre quand on s'occupe de l'histoire et des antiquités de l'Italie méridionale, falsifications de monuments et falsifications de textes, suppositions d'inscriptions ou de diplômes qui n'ont jamais existé, fabrication matérielle de marbres inscrits ou d'objets d'art où l'on déploie quelquefois une si merveilleuse habileté de main que les plus fins connaisseurs s'y laissent prendre. Cette production coupable a duré trois siècles. Elle est aujourd'hui bien diminuée, quoi qu'elle n'ait pas encore complètement cessé. Mais elle a laissé sur le terrain de toutes les questions relatives à ce pays un tel amoncellement de choses fausses dont la

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critique est condamnée à s'occuper pour lesbalayer, qu'on tremble à chaque instant de ne pas se mbn^ trer assez sévère en scrutant la valeur des documents, de quelque nature qu'ils soient, ni-assez indulgent pour les hommes qui s'y sont laissé prendre de bonne foi ; car on ne peut pas répondre que soi-même on ne finira pas par commettre quelque faute de ce genre, par être dupe à son tour après avoir su très bien montrer comment les autres avaient été dupés. Il faut être très net et très résolu pour déclarer hautement qu'un texte ou qu'un mo- ' nument est faux ; mais en revanche il faut être réservé pour qualifier tel ou tel écrivain de faussaire parce qu'il a publié des monuments faux, même en grand nombre. Caries faussaires ont été légion, et plus d'un érudit qui a rempli ses recueils d'inscriptions supposées n'a commis en réalitéd'autre faute que d'être trop confiant, et d'accepter aveuglément ce qui lui venait de toute main.

Venons à l'histoire authentique de Nicastro.

Le site de cette ville manque presque complètement d'antiquités, bien qu'elle se trouve dans un district qui, assaini dans les siècles anciens par des travaux de canalisation des rivières, était alors couvert d'une population fort dense. On y a trouvé et on y conserve des tuyaux de terre cuite ayant servi k un aqueduc el portant l'estampille de Q. Laronius, consul en 32 av. J.-C, la même qui se fit sur les tuyaux de l'aqueduc de Vibo Valentia.

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38 , LA GRANDE-ORECE

Mais celui de Nicastro en traversait seulement le territoire pour aller desservir quelque localité située plus bas dans la plaine; il ne prouve donc rien pour l'existence d'un centre habité sur l'emplacement même de la ville. Un fait pourrait avoir plus de valeur; c'est qu'en cultivant les paysans rencontrent souvent des lombes antiques, formant un petit groupe, sur un terrain assez restreint qui est attenant à la partie inférieure de Nicastro. Seulement, en l'examinant bien, il me semble prouver exactement le contraire des conclusions que prétendent en tirer les savants locaux. Car les lombes y sont toujours des plus pauvres et ce petit champ de sépulture offre tous les caractères de celui d'un simple village, fort peu imporiant. Il ne devait donc y avoir là rien d'autre qu'un village dépendant de la ville qui, quel que lût son vrai nom, s'élevait alors dans la plaine inférieure, tout auprès du rivage de la mer.

Nicastro est une corruption de Neocastntm, l'appellation de la ville dans tous les diplômes anciens el authentiques. Cette appellation, que l'on traduirait en français pai- M Châleauneuf ", appartient à la grécilé byzantine. Elle prouve- d'une manière . irréfragable que la ville est du nombre de celles qui ont été fondées sous la domination des empereurs grecs, et par les soins de leurs agents, pour recevoir de nouveaux colons amenés d'Orient ou pour offrir un asile aux populations expulsées de

leurs anciennes demeures par les ravages des invasions. Ce nom paraît en même temps impliquer une opposition entre la nouvelle ville que l'on construisait ef une ville plus ancienne ruinée, la veiiis civitas dont parle Robert Guiscard dans la charte de fondation du monastère de Sanla-Eufemia. Il est, du reste, certain que si Nicastro est une cité de fondation byzantine, elle est dans ce genre une des plus anciennes de la Calabre, de deux siècles au moins antérieure à Catanzaro, Elle existait déjà dans le vni' siècle, puisque la Novell» de Léon l'Isaurien, plaçant les évêchés de l'extrémité méridionale de l'Italie sous la juridiction du patriarche de Constautinople, range l'évêque de Néocastron parmi les suffragants de l'archevêque de Reggio. La succession des évêques de Nicastro n'est pourtant connue qu'à partie de 1094,

C'est seulement avec les Normands que Nicastro commence à jouer un rôle dans l'histoire générale. Sa forteresse était alors une des clefs de la Calabre méridionale; c'est par là que passait la route qui conduisait vers Reggio de Cosenza et de tout le ValdiCrati. Robert Guiscard la bloqua en allant' pour la première fois faire le siège de Reggio, en 1007, et à son retour, il en reçut la capitulation, avec celle de Maida. L'année suivante, lors de la première querelle entre Robert et son frère Roger, au sujet du partage du territoire de Calabre conquis en commun, tandis que Robert assiégeait Roger

dans Sca)ea, les Grecs de Nicastro se révoltèrent et massacrèrent la garnison de soixante hommes d'armes normands iqui avait été laissée dans le château. Ce fut même cet événement qui, en faisant crain- dre une insurrection générale de la Calabre, amena la réconciliation des deux frères. Nicastro resta déGuitivement dans la part de Robert, et c'est lui qui, en 1062, relevant un ancien monastère grec du nom de Pari'igiani (c'est ainsi que l'écrit son diplôme)' consacré à Ste-Euphémie, vierge martyre de Chalcédoine, et détruit par les Sarrasins, y fonda une somptueuse et célèbre abbaye de Bénédictins. On possède la charte de fondation de cette abbaye ; c'est un des plus beaux et dos plus authentiques diplômes émanant des premiers princes normands. Robert Guiscard y dotine au.nouveau monastère tout le territoire jusque là dépendant de Nicastro, qui s'étend le long de la mer entre le tamato et le Fiume di San-Biase [inter duo flumina) avec le port de l'embouchure du premier et l'emplacement de la vêtus civitas, plus des domaines dans les territoires de Scillanum (Scigliauo), Epis copia (Piscopi) et Yussaria (Gizzeria) ; il mentionne aussi les donations que font en même temps que lui sa nièce Emburge, fille de Drogon, et le Normand Théroulde sur le territoire de Nicastro. comme Antrasillo, seigneur de Maida, dans sa propre seigneurie.

La princesse Emburge mentionnée dans cet acte

lit construire à ses frais la cathédrale qui subsista, jusqu'en 1638 et où l'ou montrait son tombeau. Elle avait donné tous ses biens à celte église. En ' 1106, son frère Richard, grand sénéchal du duché de Fouille, fils comme elle du comte Drogon, par un diplôme dont le texte est parvenu jusqu'à nous, confirma cette donation et yjoignit celle des biens qu'il possédait personnellement sur le teiTÎloire de Nicastro:

J'ai expliqué dans la première partie du présent ouvrage' comment lafable d'un voyage du Pape CallistelIdanslaCalabre, en 1121-1122, pour réconcilier Guillaume de Fouille et Roger de Sicile, voyage impossible à placer parmi ce qu'on sait des diverses résidences de ce pontife à la même date, avait surgi vers la fin du xv« siècle à Catanzaro dans le cours des disputes entre l'église de celte ville et celle de Tavema, qui soutenaient à coups de documents forgés leurs prétentions rivales. Les falsifications calanzaraises donnèrent naissance k d'autres, à Nicastro et k Reggio; et celles-ci se sont transformées en traditions qui ont pris, avec le temps, une apparepce respectable et auxquelles on ajoute une foi implicite . Ainsi tous les gens de Nicastro sont persuadés que Callisle II séjourna quinze jours dans leur ville avec Roger de Sicile. El quand on leur dit que c'est li une pure imagi-

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