‹ La grande grèveChapitre 12 sur 45 · COUTURE ET TRAVAUX DE MENUISERIE DÉBIT-RESTAURANT · texte numérisé non relu

COUTURE ET TRAVAUX DE MENUISERIE DÉBIT-RESTAURANT

AVIS : On ne loge pas.

La première fois qu'un voyageur aperçut cette singulière pancarte, il éclata de rire :

— « On ne loge pas » I fit-il. Drôle d'auberge I Sans doute la patronne est un vieux trumeau qui refuse vertueusement les hôtes pour cause de laideur. Mais alors, on prend une servante î

Cette pensée, assurément peu délicate et qui assimilait la généralité des auberges à des lupanars, était celle qui éclosait à première vue chez les individus que le hasard ou leurs affaires conduisaient devant V Etoile solitaire. Et nombre d'entre eux, haussant les épaules, murmuraient :

' — En voilà .une auberge ! Ma foi, mieux vaut faire encore un kilomètre et s'arrêter à la Belle-Aventure, où le vin est buvable et la patronne engageante.

Ceux qui parlaient ainsi n'avaient évidemment pas vu les propriétaires de VEtoile solitaire.

En effet, le bruit se répandit bientôt dans les environs — c'était vers 1886 — que la patronne était jeune et de figure agréable, tandis que le patron paraissait bien la cinquantaine.

— Alors, tout s'explique, faisaient quelques-uns, c'est le vieux qui est jaloux !

Le vieux était Panuel ; la jeune femme, Geneviève Détras.

Celle-ci, après la terrible condamnation de son mari, fût morte à la fois de désespoir et de misère sans le menuisier.

Non que les mineurs, compagnons et amis de Détras, de Janteau et de Galfe, eussent oublié les infortunés qui partaient au bagne ou en pnsoxv ç^\)\^'^

familles qu'ils laissaient derrière eux. Au lendemain de l'infâme verdict, îlS àvaierit ouvert entre eux une souscription destinée à assurer une bouchée de pain à ceux qui restaient sans appui.

Mais eux-mêmes avaient leurs familles, leurs besoins, leurs misères. Cet effort de solidarité pouvait-il se prolonger?

En iii6mé temps, Timplacabilité de Chamat se montrait. Avec une férocité toute cléricale, rautocrate faisait défendre à ses serfs; sous peine de renvoi^ de secourir les femmes ou enfants de ceux que la justice avait frappés.

Les bonnes âme5 s'empressaient de faire connaître cet ordre et d'en assurer l'exécution. Les patronnes et petites bourgeoises pour lesquelles travaillait Geneviève, fermèrent peu à peu leur porte à la jeune férrirne, dànà là crainte de se compromettre. L'abbé Brenier fulmina en chaire contre les ennetriis dé Dieu et de l'Eglise, condamnés à expier avec leurs feiiimeà et leur descendance jusqu'à la troisième génération. Et taiidis que le cliré soufflait ainsi la haine et la répression sans pitié, l'abbé Pirot, de temps à autre, doucereux par habitude, et plus souvent aigre, car, étant défmitivoment vainqueur, il était inutile de ménager lés vaincus, entretenait dans les âmes la hâin(3 contre la « race de Satan >).

La race die Satan ! cette appellation faisait bien, encore qu'elle ne voulût rien dire. Geneviève Détras étant née Bouley et non Satan, les registres dé l'état civil en faisaient foi.

Satan, personnification de l'esprit dfe révolte, a toujours été honoré de la haine de ceux qui prêchent avant tout la soumission-. Et pourtant, il n'existe pas, n'a point existé, on n'a jamais relevé la trace de sa naissance. Que serait-ce s'il existait !

L'abbé Pirot n'était plus épris de Geneviève; Ou, du

moins, s'il lui arrivait de désirer la posséder, c'était

bien plus pour affirmer sa victoire que par désir char-

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npl. Les souffrances morales, rapproche de la niatrrnité, avaient tracé leur empreinte sur le visage de la jeune feinnie, tandis q|ie sa taille s'était épaissie. Au contraire, lui toqjours coquet, soignant sa personne; conirne une courtisane, avait vu s'offrir ù lui des créatures belles et élégantes qu'il n'eût jamais osé rêver posséder.

Le procès de Ghôlon l'avais mis en vedette. L'ouction toute séraphique avec laquelle il avait laissé condç^n^ner Albert Elétras aux travaux forcés avait subjugué des coeurs de mondaines. La comtesse de Fargeuil l'avait pris, popr confesseur pt directeur de conscienoe. pirecteur de conscience ! Gela voulait dil'e {beaucoup. Huit ou dix mois plus tard, la belle cp0Gtle dispc^rut, eh convalescence, disait-on. Et de fait, son visage portait l'empreinte d'une certaine fatigue ; §^ démarchp était devenue mojns légère. A son tour, l'abbé Pirot ne devait pas tarder à quitter Mersey.

iflc^is c^ ne fut pas £^yant d'avoir fait tout le mal possible à la fpmme du transporté.

Celle-ci n'avait plys d'appui que Panuel, car sa famille était pauvre et, élevée dans cette' soumission dps misérables à un ordre social qui les écrase, ne lui pardonnait guère les idées de son mari.

î^^i^ pas un instant Panuel ne l'avait abandonnée. Jarnais il ^l'av^it été dépensier, préférant de beaucoup la lepture ou la conversation sérieuse avec des amis à ce qu'il est convenu d'appeler « amusomepts »; il réduisit encore ses frais, mettant de côté la moitié de ce qu'il gagnait pour la femme de son ami.

Môme avec Ivii, (îeneviève demeurait fière, n'acceptant d[*apgent qu'à la dernière extrémité, lorsqu'elle avait frappé inutilement à toutes les portes pour se procurer à\x tfay^il. Aussi était-ce plus souvent des pfovisjqns ùw (les effets que le braye honime lui aj)BOP^it, af}n de iu| ôter toqt prétexte d^ \e?> \çSis^'5>^^

Et lorsqu'elle eut accouché d'une fille, qu'elle nomma Berthe, parce que ce nom se rapprochait de celui d'Albert, Panuel vint la voir tous les jours, tant pour la consoler et l'assister que pour la défendre contre de nouvelles tentatives de l'abbé Firot. Celuici, qui réunissait dans la même haine Geneviève, Détras et Panuel, fit répandre le bruit que le menuisier éLait l'amant de la jeune femme.

La mère Bichu, cette vieille chiffonnière, curieuse, bavarde et méchante, mais pénétrée du respect de l'Eglise, fut le principal agent de cette infamie toute cléricale. Elle avait rapporté à l'abbé Firot les visites de Panuel chez Geneviève^, et bien que le vicaire comprît quel sentiment de pure amitié poussée jusqu'au dévouement en était la cause, il leva les bras au ciel, s'écriant hypocritement :

— Seigneur ! Seigneur ! Jusqu'où peuvent aller vos créatures une fois qu'elles vous ont méconnu et que vous vous êtes détourné d'elles? Quoi, cet homme, qui affectait d'être Tami de ce malheureux Détras, profite de son absence pour suborner sa femme I Que dis-je ? Gela devait exister déjà auparavant, car ces ménages immondes à trois, à quatre, à dix, c'est ce que les libres-penseurs glorifient et pratiquent sous le nom d'amour libre !

Qu'on juge si la mère Miohu se priva d'aller colporter partout la calomnie du prêtre : la lubricité adultérine de Geneviève Détras et de Panuel, pour parler le langage de l'abbé Firot.

Le menuisier, qui, déjà, avait corrigé si rudement le galant tonsuré, n'était pas homme à se laisser intimider par ces bruits dont il ne tarda pas à avoir vent. Pour lui-même, il en eût haussé les épaules ou se fût borné à allonger quelques gifles. Mais il connaissait assez le cœur humain et l'esprit des petites villes pour se rendre compte que toute esclandre serait pré-' yudjciable à la réputation de Geneviève.. Que faire cependant ? Cesser d'aller chez la jeune femme,

c'était l'abandonner à la solitude, au désespoir; c'était laisser le terrain libre à quelque nouvelle tentative perfide ou brutale, de l'abbé Firot.

La calotte demeurait maîtresse à Mersoy. S'attaquer à elle, c'était se faire broyer ; le sort d'Albert Détrus, coupable seulement d'avoir défendu son foyer et ses idées, le" démontrait surabondamment. Panuel lui-même, malgré la sympathie et l'estime qui s'attachaient à lui dans cette ville où il demeurait depuis son enfance, voyait peu à peu sa clientèle l'abandonner par peur de la colère cléricale.

C'était, pour lui comme pour Geneviève, la misère et la famine qui se préparaient.

Il fallait aviser, prendre une décision avant qu'il fût trop tard.

Panuel connaissait à merveille la région et ses ressources. Que de fois, vers la fln de l'Empire ou sous le gouvernement du Seize-Mai, n'avait^il pas parcouru le département pour porter çà et là les instructions des comités républicains, stimuler le zèle des adhérents, raffermir les courages ! Il savait qu'en dehors des centres industriels comme Mersey et le Brisot, tyrannisés par les rois de l'or unis aux prêtres, il pourrait trouver des petits pays où il vivrait tranquille et peu à peu oubhé de ses persécuteurs.

S'il eût été plus jeune et seul, peut-être fût-il resté à Mersey pour lutter. Mais il voyait s'approcher l'époque où sa puissance de travail diminuerait peu à peu, rendant l'avenir plus incertain encore et il avait pris la responsabilité d'assurer l'existence de Geneviève et de son enfant, qu'il aimait comme si «lie eût été la sienne.

En conséquence, il proposa à la jeune femme de quitter Mersey. Il vendrait le peu qu'il possédait, n'emportant que son établi et ses outils ; elle vendrait ou louerait si possible sa maisonnette, et tous deux, réunissant ce mince avoir, iraient en ami^ ^\» en associés, s'établir ailleurs. Justemenl, ^\ir \^ ttoa^X^

du iîrispt à Çrênac, Panuel connaissait une bicoque qy il3 pqurraient s'installer pour y exercer côte à côte leur profession, elle de lingère, lui de menuisier, et y adjoindre celle d'aubergiste, la route n'étant pas absolument déserte et le déi3it le plus rapproché se trouvant à un kilomètre. En réunissant ces trois industries, en élevant presque sans frais quelques poules et lapins, on pouvait espérer vivre.

Geneviève accepta : elle connaissait le bon sens (Iroit et la loyauté de Panuel. Elle était, en autre, assez fière, assez sûre d'elle-même pour s'élever audessus du qu'en dira-t-pn, au-dessus des rumeurs de cette <( opinion publique », stupide et malfaisap'te qui, à Mersey, l'éçlaboussait malgré l'irréprochabilité de sa- vie. Elle savait très bien que le digne homme, encore que vivant sous le i^^êiue toit qu'elle, ne serait que son an^j dévoué, comme il l'avait toujours été.

Et, un JQur, Panuel, Geneviève et la petite Berthe, ^lors G^gée de deux ans et demi, dispc^rurent de Mersey. Ûq pe^it juger si les bonnes âmes exultèrent, il n'y avait plus de doute : P-anuel était l'aiTiant de la Détra^ puisqu'ils partaient ensemble î AHait-on laisser pareil scandale impuni ? Car le priari avait beau être devenu forçat, il n'en existait pas moins, il n'en était pas moins toujours le mari. Où les coupables se cachaient-ils maintenant ?

Où^? L'abbé Pirot, dont la haine ne pardonnait pas, eût bien trouvé leur piste. Mais le jeune et beau prêtre venait, par la protection de l'évêché et par celle de M"® Hachenin, non encore veuve mai§ déjà puissante, d'être appelé aux fonctiqns de vicaire à l'église SaintrPiprre de Môcon. Sta^ge qui ne serait pas long, muririurait-on, car il était en passe de devenir curé.

M^* Hachenin, femme dominatrice, avide mais capricieuso, n'avait pas oublié le séraphique abbé çu'eUê ay^it vu au procès de Ch^lpn. Elle eut le

désir de le rapprocher d'elle, et comme ce désir s'accordait avec la bienveillance de Monseigneur, le jeune prêtre passa sur le dos à d'aucuns de ses confrères, plus âgés que lui, mais qui, pour leur malheur, n'étaient pas affiliés aux jésuites.

A MôcOïi, où ses aptitudes intellectuollcs et le • chnrm^B dfe son physiqhe pouvaient favoriser son ambition, l'abbé Pirot oublia Geriieviève et Panuel.

Ce fut heuretix pour ceux-ci qui, ayant fait d'une mastiré qûàsi abandonnée et acquise par eux à bas prix, ratlberge de YEtoil'e st)litairc, y vivaient mainteriatlt tratiquilléS.

Heur'euâe, certes, Gonevièvie ne pouvait l'être : trop profonde était la plaie qui lui saignait au cœur. Cette plaie était toujours ouverte, plus avivée même qile jamais, car tin an après la lettre d'Albert lui annonçant son arHvée dans la colonie et l'exhortant au courage, elle aVâit cessé dé i^ecevoir de ses nouvelles.

Qu'était devenu son rhari ? Etait-il mort ?

Torturée d'angoisses, et ne sachant que penser, cài' elle c'ôhtihuait â écrire tous les mois et ses lettres né lui étaient pôïhl retournées avec une mention éxpii'câtive, elle s'adressa au ministère de la -Justice, lëqiiel; après les lenteurs inhérentes à la bureaucratie dé l'Etat, la renvoya au ministère des Colbtiiés, lequel s'informa auprès de l'administration pénitentiaire. Et, au bout d'environ une autre ahriéé, Geneviève reçût la cohiniunication officielle "suivante, transmisé de l'adriiinislration pénitentiaire aux Colonies et des Colonies fl la Justice : « On ignore ce qu'est devenu le transporté Délràs (Albert), h* 3205, coiidamné à sept ans de travaux forcés par la cour d'aéèises de Ghôlon, érl 1883. »

Qu'àViait-on fait d'Albert ? Quelque garde-chiourme l'avait-il assassiné par ordre ou de par ^ow \i^w ^\9Lv sir? SéhîbiabJès ehoséë. arriverVl, u"^ H^xv ^'^\sv\V^

évadé ? Mais, dans ce cas, pourquoi ne le disait-on pas ? La note laissait tout craindre.

— Courage ! Il s'est peut-être échappé. Qui sait s'il ne vous reviendra pas un de ces jours ? disait Panuel, sans cependant se montrer trop affirmatif, car, s'il voulait rendre l'espoir et la force à Geneviève, il voulait aussi éviter la crise, mortelle peutêtre, d'une désillusion.

L'administration pénitentiaire avait gardé les lettres de Geneviève et se refusait à lui annoncer l'évasion de son mari, justement parce qu'elle supposait que celui-ci chercherait à se mettre en. communication avec la jeune femme, à lui écrire ou, s'il pouvait revenir en France, à la voir. Il fallait donc la laisser dans l'ignorance de cette évasion et la surveiller habilement, tendre une souricière invisible.

Gela demandait d'autres gens que les policiers vulgaires de Mersey. L'agent chargé par la Sûreté de cet espionnage fut un nommé Martine, qui avait ^ autrefois « travaillé » sous les ordres de Drieux, concurremment avec Baladier.

Ce dernier était trop brûlé à Mersey poift» revenir y opérer, et puis ses honorables états de service lui permettaient d'aspirer à des besognes plus élevées, c'est-à-dire d'un caractère plus politique que la surveillance d'une femme, Baladier mit simplement Martine au courant des individus et des lieux et partit pour Genève, remplir une mission de haute importance, en collaboration avec des" mouchards russes et allemands. Car la police est internationale comme l'Eglise ! Seuls, les déshérités s'entrehaïssent patriotiquement !

D'instinct, Panuel sentait peser sur Geneviève, ù. Mersey, la surveillance de la police. Il n'en avait point parlé à son amie : à quoi bon l'inquiéter inutilement ? Et puis, il pouvait se tromper. A VEtoile solitaire^ loin des caquets et des intri-

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gués féroces, ils vécurent d'une vie calme. Panuel occupait une chambre à droite, au premier étage de la maison, Geneviève et sa fille une chambre à gauche ; au rez-de-chaussée était le débit : une large salle carrée avec un comptoir et quelques casiers, trois tables et dos bancs.

Dans cette salle, qui donnait sur la route, Geneviève cousait lorsqu'elle n'était pas occujiée à servir. Quand, par aventure, les clients étaient nombreux, Panuel l'aidait, mais ces moments-là étaient rares et, la plupart du temps, le brave homme travaillait à son établi, installé dans la cour sous un hangar pendant la belle saison, et dans un appentis, derrière la salle de débit et la cuisine, lorsque l'hiver venait interdire les travaux en plein air.

Cette auberge isolée, aux murs blanchis a la chaux et aux volets verts, avait un aspect honnête et engageant. Une assez grande cour s'étendait derrière le bâtiment, une cour où picoraient des poules et cabriolaient des lapins.

Dans cette retraite, demi-sohtude où vivaient Geneviève et Panuel, la joie innocente d'une enfant de trois ans mettait parfois de la lumière et un sourire.

Berthe était un vivant rayon de soleil. Sa mère, au milieu de sa douleur inconsolable, avait reporté sur elle toute son affection ; Panuel l'adorait et tous deux eussent considéré comme un crime de l'emprisonner dans une atmosphère de deuil, la privant de cette rieuse expansion qui est la santé de l'enfance.

Pouvaitrelle savoir? Pouvait-elle comprendre?

Plus tard, quand l'enfant aimée serait devenue une fillette courageuse et réfléchie, on lui apprendrait ce que l'iniquité des hommes avait fait de son père : on lui apprendrait à aimer ce père et les idées pour lesquelles il avait été frappé. On ne la bercerait pas du récit d'histoires menteuses. F\\\^ ^V ^^bNXVa-

fllle de transportas, elle saurait ce qu'est la vie, ce qu'elle pourrait et deyr^it être : elle seraif digne de porter le noni plébéien des Détras.

AGITATION ÉLEGTORAI.E

Il y avait ce jour-là à Clin^y une grande effervescence.

La foire aux hiestiaux s'était terminée trois jours auparavant et, bien que quelque^ vendeurs heureux, au gousset bien garni, traînassent encore dans les cabarets, il était impossible d'attrijDuer cette effervescence aux transactions effectuées sur les représen-. tants des espèces ovine, bovine et porçinp.

Non. Des débits emplis par la clientèle dominicale s'élevaient des éclats de yôi:ç disputeuses, aigres ou colères, lançant ces lambeaux de phrase :

— Lui I il en aura plus que you^ ne croyez... Tout Chmy.

— Vous êtes un imbécile I Topt le mon^e sait bien...

— Je vous dis qu'il en aura plus de douze cents.

— Huit cent cinquante...

— Cfétin ! Ivrogne l...

— Vendu !

A ces aménités, on pouvait comprendre tout de suite qu'on se trouvait en période électorale. Les épithètes malsonnantes étaient échangées par des personnes qui UP se trouvaient pas du même avi^ ; les chiffres se rapportaient non aux prix de bestiaux à vendre, mais ^.n iiombre d'électeurs qu'on supputait en faveur de^ cjandidats.

Glimy était ^t est encore une excellente petite ville, parée de verdur^g^ et de fraîcheur. Les fqits rouges do SUS inai^onB émargeant (Je rép!^i§?êur (^3. massifs

d'ârbres, sous l'étendue d'iin beiaa ciel bleU, lui donnaient un aspect général d'idyllique repos. C'est là qu'on eût voulu vivre dans la paix de là nalUre et Ton comprenait que des religieux y eussent foridé autrefois une abbaye devenue célèbre, dont il ne restait.plus qiie le souvenir.

Poiiftarit, aux approches d'élections, la petite ville calrtle s'eiiflévrait comme les autres ; comme les autres elle connaissait les ûpres compétitiotis, les racolages^ les intimidations, les prômcsf^es et le coup dés « manœuvres de la dernière heure )>;

Deiix partis y étaient eh ililtè depuis des années : celui des conservateurs et celui des rouges.

Sbiis tbiis les régimes p'olitiqiles, monarchie, érilpirë bu république, les conservateurs de Climy s'ëtaiéiil nidHlréà îeS mêmes ennemis des intérêts de la plèbe. Ènneihis tantôt hypocrites, tantôt hau- ,cliris, Seld'ii que le Vent mollissait ou soufflait à 'brà^e, tnais toujours féroces. Sous Louis-Philippé, ils s'appelaient royalistes ; sous Napoléon lit, irhpé- Hàlistës ; sous la République irlac-mahdriiènnè; conservateurs tout bburt ; et depuis qUë, malgré lés résistances, l'éVblUtibh s'était accentuée à gauche, ils s'étàièht affublés dé l'étiquette dé républicaine modérés ; séUlsi qUelqueS-Uhs, trop classés à droite pour feindre, aussi modérément que ce fût, le républicanisme, contitiuaient à s'appeler conservateurs. Et aux élections, communales ou législatives, conservateur^ et modérés faisaient généralement bloc.

Ceux qu'on appelait les rôugè^ se râttachaiéht par la tradition et leà lehdattcës, mais aveb Uft prtigrdmtne plus précisé, aux républicains du vietix têiUps. Lorsque la bourgeoisie soi-disant démocratique, en réaUté oligarchique, fut arrivée aux affaires et eiit riiontrê un parfait mépris dés revendications populaires, ils ajoutèrent pour se différencier d'elle à rêtiqiiette de républicains celle de ^ y^ôà-^^w?- hv.

Mais en une société où les mots ne veulent plus rien dire, les étiquettes sont devenues une illusion : au moment où le parti qui se réclamait d'elles semble devoir triompher à force de luttes persévérantes, déjà ce parti n'est plus lui-même. De nouveaux venus, calculateurs avides, des habiles, des profiteurs, se 5ont glissés dans ses rangs, en feignant d'adopter son appellation et l'ont déjà écarté de la voie qu'il poursuivait.

Libéraux, républicains, socialistes, anarchistes ont été, sont ou seront soumis à cette loi sociale qui domine les efforts des individus, des plus courageux et des meilleurs.

Ce qui subsiste sous des étiquettes et des formules incessamment changeantes, c'est la lutte éternelle, incessante des lendances rivales : la force de réaction qui tend à ramener l'humanité au passé, celle d'inertie qui veiit la river au présent, ce qui est également la mort ; celle de révolution, qui l'emporte vers Tavenir.

Les rouges de Climy, qui s'étaient qualifiés d'abord de républicains, puis de républicains radicaux, se proclamaient maintenant républicains radicauxsocialistes pour se différencier des radicaux pour rire qu'aucune démarcation ne séparait des opportunistes.

Dans cette commune agricole de petits propriétaires, ignorant la hideuse misère des centres industriels qui quelquefois mate, mais quelquefois aussi exaspère les revendications, ils constituaient indéniablement le parti le plus avancé.

Le collectivisme, le communisme leur étaient choses peu connues : une transformation économique par voie révolutionnaire leur apparaissait comme peu réalisable et pleine de périls. Seul, un vieux cultivateur. César Raulin, qui autrefois marin, pujs photographe, avait couru le monde et finale-

ment pris sa retraite à Clirny, se déclarait hardiment partisan du communisme libertaire et de la société harmonique. On Testimait, on l'aimait et par déférence pour son âge, soixante-cinq ans, comme pour son caractère, on Técoutait. Mais c'était tout : il restait seul de son avis, ce qui n'entamait point son optimisme souriant.

Et comme, si vigoureusemeait convaincu que soit un homme, il lui est difficile sinon impossible de se mouvoir toujours seul, le père Raulin, encore que partisan irréductible des « grands moyens » qui avaient réussi à la bourgeoisie contre la noblesse, marchait d'accord en maintes occasions avec les radicaux-socialistes de Glimy. Il s'en séparait seulement aux périodes d'élections législatives se renft.Tmant alors dans un inébranlable abstentionnisme.

— Mais pour la commune, citoyens, déclarait-il en redressant sa tête léonine couronnée de cheveux blancs et surmontant un corps herculéen, pour la commune c'est différent : c'est la base, le point d'appui, c'est nous tous.

• Il n'avait pas fait partie de la délégation qui s'était rendue chez le docteur Paryn pour lui proposer la candidature. Mais il approuvait cette démarche.

— Vous avez mis la main sur un honnête homme, déclara-t-il à Poulet. C'est bien : personne ne sera aussi entendu que lui pour gérer les affaires de la commune. Seulement ne l'envoyez jamais à la Chambre.

— Tiens I Et pourquoi donc citoyen ? demanda le forgeron surpris.

— Parce que la Chambre, il faudra la traiter un jour comme au 24 février 48, comme au 4 septembre 70. Et franchement, ça me ferait de la peine d'y voir un digne homme, devenu le collègue de Millevoye et de Georges Berry.

Poulet, de plus en plus ahuri, n'avait rtetv \:^\)Çiw^M^

se dlsaht que le soleil des tropiques avait satts dôûtè dérangé l'esprit de l'aiicieri iriaHh.

Pour le mbirlétlt, d'dilletirs, Raùlîii, F^oiilèt, Petit, i3ussy, Pétadin, Pérctnd, Boîvet, unissaient leurs efforts contre leé réactionnaires. Au cabaret et dans les rencontres occasionnelles où cherchées, ils montraient l'alliance tacite des opportunistes et des conservateurs, la persistance aVeb làqtielle, rrîattres jusqu'alors dé la corhmune, ils avaient affecté ses ressources à des œuvres d'abrutis.semeht religieux, plutôt qu'à des œuvres d'utilité publique, ririgérérice cléricale dans Ifes établissertiehts scolaires, \A préssibri honteuse qui s'éxërçait sur les habikhts aux périodes d'élection.

— il faut un cdîip de balai, citoyens ! déclarait Poulet qui terminait par un éloge enthousiaste de Paryn.

Jusqu'alors ce dernier n'avait rëhco'ritré que, des défenseurs oii dés adversaires, mais pas un détracteur. On rendait hommage à la droiture dé sa vie. Tout au plus ceux qui cdmbattaiëilt èa càhdidatùré se bornaient-ils à répondre : « Il ne représente pas nos idées » — ce qui indiquait qu'ils se croyaiéiit des idées — ou : « Il va trop à gauché. »

Mais ce jour-là il y avait quelque chose de changé à Glimy et les vitres- des cabarets tremblaient sous les éclats de voix tandis que, au nlilieu de là tempête déchaîrlée, quelques paysans essayaient de lire ôii de commenter tout haut un article de la Gazette de Seiri'eet-Loir.

Cet article, signé Tartan, accusait le docteur Paryn d'être l'âme d'un complot ourdi par les Capitalistes juifs pour provoquer une grève dés niiheurs de Seine-et-Loir aU profit de î'ifidustrie allèihande.

(( Si au lieu de griser les travailleurs du sôus-sol avec de grands mots, déclarait le rédacteur àù journal réactionnaire, on les laissait à leur besogne, cette besogne demeurerait pour eux suffisahiiiient réinu-

y^iYi-..-.-. -

néralrice. Ils se ressentiraient de l'essor imprimé à la production minière ; mais non I on s'efforce d'éveiller leur avidité, leur haine des vaillants industriels dqnt les capitaux ont permis et assuré Texploitation des mines ; on prend à tâche de lairc naître en eux des besoins factices. On s'acharne à produire le désordre, l'anarchie, la misère. Et cola au profit des capitalistes» d'outre-Rhin. »

Cet article eût fait hausser les épaules aux mineurs de Mersey; tous, môme les moins conscients, s^'ivaicnt adûiirablement à quoi s'en tenir sur lt»s vaillants industriels qui s'emmillionnaipnt sans fatigue en faisant travailler à cinq cents mètres sous terre tout un p.euple (l'esclaves polir des salaires de famine. « Besoins factices »., le besoin de manger à sa faim, se vêtir, se loger et, après, ne pas vivre tout à fuit commp des brutes, ne connaissant que le travail, la pâtée et le sommeil \

Mais à Glimy, pays agricole, si de sentiment on était avancé, on ne connaissait pas grand'chose aux exploitations industrielles : le paysan et le mineur s'ignoraient. Aussi l'article de Tartan eût-il pu troubler bien des esprits, sans la grande popularité de Paryn.

Au cabaret du Poisson bleu, où s'était installe le comité républicain libéral, constitué par la fusion des conservateurs et des modérés, on faisait grand bruit de l'article de la Gazette de Seine-et-Loir. Pas un consommateur ne pouvait entrer sans que, immédiatement on s'efforçât de le racoler, lui offrant d'abord à boire, puis lui faisant deux ou trois fois la lecture de cet article. Après quoi, on lui fourrait le journal dans la poche. Tout un ballot d'exemplaires, arrivé le matin de Môcon, était là pour êtni

distribué.

Le Poisson-Bleu, à cause de la couleur politique (i§ ses hôt^s, beaucpup plus qu'à cause de celle de sfîii eftseigpe i^'ét^t guèr^ fréquenté p^Y \<i^ xo^Mi,^^-

iJjJ'1.]

Cependant deux ou trois qui s'y étaient aventurés avaient discuté chaudement avec les réacs.

Le rémouleur Pidassier s'était même colleté avec le charron Poidasse : le charpentier Brideau et l'épicier Trouquet avaient échangé des coups de poing. Et, à vingt pas du cabaret, on entendait retentir les apostrophes :

— Idiot !

— Salaud I

— Cochon I

LfCs défenseurs des grands principes de conservation sociale travaillaient le suffrage universel I

Dans l'après-midi, l'effervescence avait gagné toute la commune. Sur la place de la Mairie, des groupes se lançaient des injures et des projectiles aux cris de : « Vive Paryn !» — « Vive Balloche î »

Balloche, maire sortant et opporLuno-clérical, était plus que l'adversaire, l'ennemi du docteur.

Celui-ci, averti des, scènes qui dégénéraient en bagarres, s'était senti attristé. Quoi ! c'était cela, des pugilats mêlés de hoquets d'ivrognes, le suffrage universel, cette consultation pacifique et sereine, rêvée par des idéalistes qui avaient divinisé le Peuple et n'avaient pas vu l'Homme avec ses tares et ses corruptions I Par moments, il comprenait le sentiment que ressentaient des natures délicates et fières.

Pourtant, ses tendances batailleuses s'éveillaient : cette cause pouf laquelle on luttait, c'était la sienne." Lutte grossière, brutale, mais les poètes qui ont apothéose la bataille ne sont-ils pas des menteurs ? Estce que toute bataille n'est point hideuse ?

En tout cas, il se disait qu'il lui incombait d'aller au milieu de ces hommes tenter de substituer, à la force des coups, celle des arguments. Il prit son chapeau et descendit dans la rue.

Tout de suite il fut aperçu, entouré, acclamé par /e plus grand nombre. Seuls, cinq ou six opportu-

nistes lancèrent de loin le cri de : « A bas les rouges 1 Vive Balloche I » Un autre ajouta : « Vive la patrie ! » établissant ainsi une connexilé peu flatteuse entre la France et le sieur Balloche. Peut-être, après tout, entendait-ils parler du journal la Patrie, auquel la publication des faux documents Norton valait une célébrité de ridicule I

— Mes amis, fit Paryn, n'acclamez jamais un homme quel qu'il soit ; acclamez des idées lorsque vous les aurez reconnues justes et grandes.

— Bravo I appuya Raulin apparaissant dans la foule.

Une borne se trouvait là : Paryn, par une de ces impulsions dont on ne se rend pas compte, y monta et prononça un discours qui n'était certes pas préparé et qui fut peut-être son meilleur. Discours où les ardeurs généreuses et idéalistes de l'homme jeune encore, que n'avaient pas meurtri les désillusions et l'engrenage parlementaire, se mêlaient à une sagacité pratique.

De quoi parla-t-il ? De tout; excepté de sa candidature. Il dit la nécessité pour tous les hommes, et surtout pour les déshérités, de s'unir, pour augmenter par leur travail le bien-être de tous et de chacun, le lien naturel que constitue la commune rurale, ou, dans les grandes villes, la corporation professionnelle, la moquerie des formules et des déclamations qui présentent le paysan, l'ouvrier, le salarié comme un hon)me libre détenant une part de souveraineté populaire, alors que, de par l'ignorance et la faim, cette souveraineté n'existe pas. Il retraça avec chaleur l'histoire du département de Seine-et-Loir, les luttes soutenues courageusement par sa plèbe contre une âpre féodalité, féodalité terrienne d'abord, féodalité industj'ielle plus tard, tendant à tout envahir, tout accaparer, non seulement les richesses du sous-sol, propriété naturelle des habitants, mais encore les diverses branches d'industrie et de coxrvitv^i:^»^.

Il montra ces seigneurs du capital s*emparani de plus en plus de la région, dépossédant ici les producteurs agricoles, là les fabricants, les petits marchands, écrasés par la concurrence des ouvroirs, des cantines où les serfs étaient obligés de s^ fournir sous peine de renvoi.

— Gomment résister à la féodalité qui s-est reformée depuis 1789 ? s-écria-t-il. Féodalité du coffre-fort, plus rapace que celle du blason ! Gomment ? Par lé faisceau dé toutes les forces populaires ; par l'union des groupements ouvriers" et des communes, embryons de la future république sociale. La solution radicale interviendra plus tard, mais il faut la préparer : commençons donc par nous emparer des rouages communaux qui sont à notre portée.

Après avoir aius.i exposé la situation d'ensemble, il analysa ce qu'avait été l'administration municipale à Glimy, ce qu'elle devait et pouvait être, car s'il est bon d'embrasser du regard un vaste horrzon, il faut aussi voir à ses pieds et autour de soi. Il dit le surcroît de ressources et de bien-être que pouvait développer dans la commune une administration intelligente.

Ge discours, commencé devant une trentaine de personnes, flnit devant deux cents, au milieu des acclamations enthousiastes.

Lorsque Paryn, après avoir ainsi parlé d'imp^rovisation peridarit uue demi-heure, redescendit de Ig. borne qui lui ayait servi de tribune, Raulin s'approcha de lui et, riant, lui dit :

— C'est très bien, citoyen, très bien, d'autant plus que vous q'ayez même pas prononcé ïe ï^om de y^tre adversotirë.

— 4 qvi^i bon ? répondit le docteur. Geci est une lutte d'idées et non de personnes. On votera pour pioi si l'on y§ut : j'ai dit tout simplement ce que je p^n-

CÈi QÛ'ÉtAIT DEVENUE CÉLESTE

La mullit)llcité des événements et des personnages nous oblige à abandonner tels de nos héros pour aller aux autres. Aussi avons-iious dû, depuis longtemps, perdre de vue Céleste Narin.

Nous etvons quitté là jeune fille au moment où, accablée par la condamnation de son amant, pourchassée par le misérable eomrnissaire de Mei'soy, brute autoritaire doublée d'un satyre alcoolique, elle s'était enfuie dans les bois.

Où allait-elle ? Au hasard, devant elle, sans savoir.

Ce ne fut que lorsqu'elle eut marché ou plutôt couru pendant plus d'un quart d'heure qu'elle s'arrêta pour reprendre ses esprits.

Céleste se trouvait arrivée à un carrefour de la forêt où se croisaient trois routes. Au centre; un poteau indicateur à double plaque, orientant ses flèches dans les trois directions, portait :

Route de Véran (c'était au nord) : Bois de Saint- Ambre et Les Bergiers (c'était à l'ouest) ; Mersey et Jagey (c'était au sud).

Céleste se détourna de cette dernière direction : c'était Mersey qu'elle voulait fuir, Mersey où elle avait été si heureuse et si malheureuse, Mersey où eile avail voulu se suicider, où elle avait aimé et où iiiaihtenarit, seule au monde, elle n'avait plus une piei'rë polir reposer sa tête î

Qu'dllâit-elle devenir ? Qu'allait-elle faire ?

Si poignantes què- soient lés douleurs morales, le besoin de conservation, le plus impérieux que connaisse la nature hùinaihe, finit par reprendre ses droits. CéîéSté, qui n'avait pas mangé depuis là veille, fut élionnèë de séfatir les jprotd stations de ^ow ^^^xy îââc, -

Machinalement, elle cueillit quelques baies et, se penchant au bord d'un ruisselet, but dans le creux de sa main. Ainsi elle apaisa momentanément sa faim et sa soif, mais ce repas d'anachorète n'élail pas une solution pour l'avenir.

Céleste se disait que, quoi qu'il advînt, elle ne serait jamais qu'à Galfe, l'homme auquel de tout son être elle s'était donnée. Dût-elle mourir de misère, jamais elje ne connaîtrait de mari ou d'amant, jamais elle n'aimerait que le forçat condamné au bagne à perpétuité.

Rien ne ferait fléchir cette renonciation dictée par le cœur.

Mais, par moments, il lui semblait impossible que Galfe demeurât au bagne. Gomment pourrait-on laisser sous le nom de justice semblable crime s'accomplir : la torture sans autre fln que la mort de cet être jeune et bon qui n'avait tué personne ? L'attentat pour lequel on l'avait condamné était indéniablement d'ordre révolutionnaire et non de droit commun ; se pouvait-il qu'il ne dût jamais y avoir d'amnistie ?

Sans doute l'épreuve serait longue. Eh bien, Céleste l'attendrait : elle était bien sûre que Galfe ne l'oublierait pas ; elle, de son côté, vivrait pour le revoir un jour.

Vivre !

C'était le grand problème. Gomment le résoudre ?

Céleste était seule, sans un sou dans sa poche, ne possédant que les pauvres vêtements qu'elle portait ,sur elle. Après quelques mois de repos et de bonheur passés dans l'habitation de son sauveur, ello se retrouvait dans la situation désespérée qui Pavait amenée à se jeter dans le Moulinée.

Mais cette fois, nous l'avons dit, elle voulait vivre pour revoir Galfe. Elle se reprenait de plus en plus à l'existence. Seule la mort de celui qu'elle aimait

serait capable de lui faire chercher à nouveau un refuge dans le suicide.

Dès l'enfance, elle avait connu cette vie erranle de fatigues et de faim. Avec sa malheureuse mère, elle avait parcouru les chemins, couché à la belle étoile dans les fossés et les hallicrs, travaillé çà et là, quelquefois imploré la pitié des paysans, jusqu'au jour où les religieuses de Tondou la recueillirent, orpheline, pour en faire chrétiennement leur esclave. Puis était venue cette servitude pesante, accompagnée « d'oremus » et d'eau bénite, au couvent de la Merci, servitude implacable, affolante, qui, plus d'une fois, lui avait fait regretter la grande route. avec la faim mais la liberté. Ensuite, l'entrera chez M""* Hachenin...

M°*® Hachenin I L'image de cette femme se représentait à sa pensée avec une singulière persistance. Comment cela se faisait-il?

Entre l'heureuse créature, trônant dans le luxe des millions et n'ayant qu'à vouloir pour que ses désirs les plus dispendieux fussent réalisés, et elle, fille de douleur, que la destinée avait condamnée à souffrir dès le berceau, quel lien, si faible fût-il, pouvait exister?

Certes, Céleste avait été, dans la maison de la femme du banquier, moins malheureuse qu'au couvent. Mais la façon dont elle avait dû quitter cette maison l'en éloignait à tout jamais, en même temps qu'elle réveillait ses souvenirs de dignité cruellement blessée.

Ne l'avait-on pas traitée comme une voleuse, obligée de s'enfuir pour un délit qu'elle n'avait jamais commis : le vol d'une bague subtilisée par la femme de chambre ?

C'avait même été un miracle que cette accusation ne fût point venue peser sur elle au cours de sa prévention à Chôlon. Gomment le juge d'instruction qui la tenait sous les verrous avait-il omis âi^ YvclV^-ç-

f ôgér ëii détail sur les phases dé sa vlfe ôfitérifeiit^ë& à sa rencontre avec Galfe, sur son entrée aii service de M"*^ Hachehin et lès circonstances qtii le lui avaient fait quitter? Saiis doute, parce que tout réffort du inàgistrat tendait à établit' la complicité de Céleste dans les attentats cointnis par soti amant : il s'hypnotisait devant les explosions sans voir le restis; Mais Tinhocence de lA prisonnière était si évidehte que le juge, d'ailleurs très malmené par la pressé^ avait dû signer Tordre d'élargissement, se réservant d'être d'autant plus rigoureux à l'égard de Galfe.

Si Céleste eût été moins indifférente à son propre sort, elle eût pu craindre, à ce inbhient-là du mêttie lorsqu'elle avait été citée comme térnoih, dé Se voir accusée par son ancienne maîtresse. Maihtenant elle y sohgeait et se démandait pourquoi M"*® Hacheriih^ rayant crue une voleuse, n'était pas vieniié lia charger.

Sans dblite, là jeune femme avait-elle oublié la disparition de sa bague, la disparitiôh môme dfe Céleste ou jusqu'à l'existence de cette derhièré ? Ûfi bijou de valeur rhoyenne ou une domestique, qti'était-ce pour la créature riche et heureuse qiii passait dans la vie comme emportée dans un tourbillon de fêle !

Les heures s'étaient écoulées : le soleil baissait sur l'horizon, empourpré d'une liieûr d'ihceridie, et Céleste demeurait irrésolue, au milieu dé la fôrôt; devant Je poteau qui lui indiquait les trois rbutés.

Chercherait-elle à vivre dans les villes ou dans les campagnes ?

Les villes ! Quelles ressources pourraient lui offrit* des villes comme le Brisot, Tondou ou Chôlori 1 Car c'était dans cette direction que s'aîldrigeait iSl rout-e de Méran, l'éloignant de plus en plus dé Mertëy et de Môcon.

^^^^ bes petites Villes, 8. r activité régulière et iitftl-

— ISi —

tée, pourrait-elle jamais, arrivant sans ressources, sans papiers même, trouver le moindre travail ? On n'attendait, certes, pas après elle.

Et Tune de ces villes, Ghôlon, lui causait une indicible impression d'épouvante. C'était là qu'on l'avait menée prispunière, ainsi que son an^ant, faisant de çelui:Ci un forçat ^t d'ellp presque une veuve.

R^staiept les campagnes.

Là peut-être pourrait-elle, on s'offrant pour les pénjbles besognes, trouver des nialtres qui l'accepteraient sans }ui demander de papiers et môme satisfç^its de sa situation qui le^r permettrait de l'exploiter davantage. Céleste connaissait l'àprcté du paysan qui entend avoir dans tout salarié un esclave ; elle se souvenait des brutes qui prétondaient abuser d'elle çomm-e (le leur chose et qu'elle avait dû fuir, fréniissq,nle de dégoût.

Pourtant, il lui fallait opter : vifles ou campagnes. La vie dans les forêts, permise aux sauvages, est interdite par ce qu'il est convenu d'appeler notre civilisation.

Céleste, à tout hasard, prit la route de Véran, celle qui menait aux villes : mais elle pouvait s'arrêter aux fermes isolées ou aux villages.

Les arbres de la forêt §'éclaircissaient dégageant l'horizon tout à l'heure pourpre et maintenant violacé par le récent coucher du soleil. Peu à peu ce violet tournerait au bleu sombre, puis au noir : la nuit se ferait. Avant la nuit. Céleste aurait gagné le premier village dont elle entrevoyait les toits éloignés : peut-être y trouverait-elle un gîte.

Ce village, Véran, comptait à peu près cent cinquante habitants, cultivateurs ou bûcherons, dont les demeures, assez disséminées, couvraient une large étendue de collines boisées, escaladées de vignes. A l'entrée du village s'41év-ait, flanqué d'un mur à droite et à gauche, un bâtiment plus vaste que les autres. Devant la porte coçhère stationnait une yo\l\3iX^ ç.\v^^-

gée de foin : non loin picoraient des poules et, en approchant, on eût pu entendre tinter les grelots des vaches.

C'était la ferme de Pierre Mayré, le plus notable habitant de la localité.

Trapu, rœil vif, brillant dans une figure rougeaude que couronnait une rude chevelure poivre et sel, court taillé, ce villageois offrait le type du paysan robuste et madré.

En ce moment, armé d'une fourche, il enlevait les bottes de foin de la voiture pour les lancer dans la cour où elles formaient un monceau déjà respectable.

Au fond de la cour, une grosse et laide fille de ferme, assise sur un banc, plumait un coq récemment égorgé.

Céleste arriva devant cette ferme où tout annonçait le confort rustique et, bien qu'elle fût lasse d'avoir marché pendant de longues heures, restomac vide, car les baies de la forêt ne pouvaient compter pour un repas, elle se redressa, s'efforça de prendre un air sinon gai, du moins assuré. Elle savait que les satisfaits n'aiment aii les figures tristes ni les corps languissants.

— Pardon, monsieur, lit-elle en s'approchant du paysan, est-ce vous le maître de cette ferme ?

Mayré dévisagea l'arrivante d'un regard soupçonneux.

— Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il, sans répondre lui-même à la question.

— Je voudrais du travail. Si l'on a besoin de quelqu'un...

— Du travail ? interrompit le fermier. Non, nous n'avons besoin de personne.

Céleste s'fittondait à cette réponse. Elle n'en ressentit pas moins un serrement de cœur.

— Je ferai n'importe quel travail, insista-t-elle. La servante qui plumait le coq avait interrompu

sa besogne et s'était rapprochée pour écouter. Elle considérait en dessous cette arrivante avec la jalousie sourde et haineuse des salariés pour les misérables comme eux, en lesquels ils devinent des concurrents possibles.

Mayré s'en aperçut.

— La Martine, cria-t-il d'un ton cjui n'admettait pas de réplique, allez donc voir h la cuisine si j'y suis.

Puis se tournant vers Céleste :

— N'importe quel travail, ricana-t-il, c'est facile à dire. Reste à savoir si vous en seriez capable. Vous m'avez l'air d'une demoiselle de la ville plutôt que d'une fille de ferme.

C'était absolument vrai. La jeune fille eût pu servir de modèle à un sculpteur ; elle apparaissait d'une tout autre espèce que le .vigoureux laideron au service de Pierre Mayré.

Toutefois, Céleste se rendit bien compte que cette phrase, dans la bouche du terrien, n'était pas un compliment. Elle s'empressa de protester :

— On peut être forte sans êtro grosse, répondit-elle.

— Oui-dà. Eh bien, nous allons voir. Prenez-moi ça.

Il tendit sa fourche à. Céleste qui la saisit, commençant à espérer.

— Là, maintenant, enfourchez-moi une brassée de ce foin et lancez-la dans la cour, sur le tas.

Céleste se raidit dans un effort et exécuta l'ordre du fermier. Elle était, en effet, sinon très vigoureuse, . du moins plus forte qu'elle ne le paraissait. Son enfance de durs 1<ravaux dans les formes et au couvent de la Merci avait développé ses muscles. Pierre Mayré demeura étonné : néanmoins, il se garda bien de le laisser paraître.

— Penh I fit-il dans une moue dédaigneuse, tandis que Céleste continuait à piquer et enlever le plus rapidement possible les brassées de foin. Vous yv'^I^^^s^'s»

bieh solide : j'avais vu çâ tout de suite... Enfin, fcontiniiez ce travail et ce âoir vt>us mangerez id soupe avec nous.

— Et pourrai-jè coucher dans Un coin ? hasarda timidement la jeune fille.

— Coucher!... Qui êtes-vous ? D'où venez-vous? Je ne reçois pas comme ça sous mon toit les premiers venus.

— Monsieur, supplia Céleste, vous n'aurez pas à vous en repentir.

— C'est possible, mais je ne vous connais pas. Avez-vous des papiers ?

— Non, fit la jeune fille.

Elle comprenait bien l'impossibilité de lui raconter son histoire. Ce que le paysan y eût vu dé plus clair, c'est qu'elle était la maîtresse d'un dynamiteur, d'un forçat, et qu'elle-même avait été en prison. Loin. de se sentir apitoyé, il l'eût mise à la porte à coups de fourche en ameutant contre elle tout le village.

— A votre âge, reprit. Mayré, on ne se proniène pas comme ça toute seûîé sur la grande route. On reste dans sa famille.

— - je n'ai plus de famille, répoiîdit Céleste.

— Quoi ? plus de famille ? On a bien un père ?

— - Mon père est mort.

— Une mère ?

— Elle est morte.

— Des frères, des sœurs I - Je n'en ai pas.

— Sacrebleu ! s'écria Mayré impatienté. On a alors un mari ou un amant.

Un amant ! Céleste pâlit et- se sentit défaillir, évoquant l'image de Galfe, s'embarquant au milieu dli troupeau des forçats à destination de la Nouvelle- Calédonie.

— Je n'ai pas et n'aurai jamais d'amant, tnur- ;i?ura-t-ëUe comme èe parlant à elle-même;

Of> —

Mayré eut un gros rire narquois.

— Er^flîi, d'pù venez-vous ? lui demanda-t-il la regardant fixement ç^ans les yeux.

Bien que répugnant au mensonge, Céleste sentit la nécessité d'inventer une histoire.

Ce n^ fut pas, d'âijleurs, h vrai dire, iip mensonge. Soudant les ups aux autres quelques épisodes de sa vie, elle dit la mort de son père dans un accident de m|ne, la mort de sa pière, épuisée de privations, ses pérégrinations dans la région pour trouver du travail, son ^éyt^ri de diverses maispns où le maître voulait al3user d'elle.

Ce dernier détail, el}^ le donna avec une double intention : d'abord parce que c'était une explication plausible et véridique, puis pour avertir le fermier que si elle était prête à exécuter tous les travaux, si pénibles ou répugnants fussent-ils, elle était bien décidée à ne point liyrer son corps.

Cette histoire improvisée était, somme toute, admissible ; Céleste la racontait sans hésitation, n'ayant, hélas ! qu'à puiser dans ses douloureux souvenirs, quoique taisant les plus douloureux. Elle se bornait à éviter de citer les dates et les localités.

Pierre Mayré n'était ni un sentimental ni un monstre, mais simplement un paysan connaissant la valeur du temps, du travail et de l'argent. Il n'eût certes pas assassiné son prochain et même il réprouvait le vol dans les formes où le punit le Code ; mais il ne se demandait point si, en profitant du malheur ou de la faiblesse d'autrui pour lui imposer un contrat léonin, il ne commettait pas un acte pire que le

vol.

— Je vous prends à l'essai, dit-il brusquement à Céleste. Vousi mangerez avec nous et coucherez sur la paille dans le hangar. Vous ferez le travail de la maison avec la Martine. Si vous ne faites pas mon affaire, je vous congédierai quand je voudrai. C'est 8i ppendre ou à laisser.

— J'accepte, répondit Céleste.

C'était l'esclavage, mais c'était la vie la plus matérielle, mangef et coucher, assurée.

Quelle vie !

Tout de suite la jeune fille fut mise aux grosses besognes : traîner les brouettes, bêcher, laver Je plancher, lessiver. La Martine, traitée en animal domestique qu'on rudoie de la parole sinon du geste, fut satisfaite, sa première inquiétude passée, d'avoir auprès d'elle une aide à laquelle elle ^ût donner dos ordres, se déchargeant sans hésitation sur elle de tous les travaux pénibles. C'était une revanche de son abaissement, la revanche sur Têtre faible, habituelle aux lâches et aux brutes.

En entrant au service de Pierre Mayré, Céleste Narin avait prudemment changé de nom, prenant celui de Liicette Rénois. Lucette était son second prénom ; Rénois était le nom de sa mère.

— Allons, la Lucette, à l'étable, feignante ! crioit la Martine. Les vaches ne sont pas encore tirées.'

Ou bien :

— Qu'est-ce qu'elle fiche donc, cette couleuvre ? Les foins n'ont pas encore été rentrés et le temps. est à la pluie.

Céleste se hâtait sans répondre, espérant fmir par désarmer son bourreau. Mais celui-ci demeurait d'autant plus inlassable qu'il n'avait pas conscience de sa cruauté.

Pierre Mayré observait et laissait faire, la chose pour lui n'ayant pas d'importance. D'ailleurs, il s'abstenait de rudoyer lui-même sa nouvelle servante dont il constatait la bonne volonté. Peut-être était-ce cette circonstance qui irritait la Martine.

Jacqueline, la femme du fermier, était une créature silencieuse, ni bonne ni méchante, ne quittant son aiguille que pour surveiller la cuisine ou la basse-cour. C'était surtout à elle qu'on eût pu appli-

■^jT'T-.

quer le précepte chinois : « La femme doit être uno ombre et un écho. »

Les May ré n'avaient d'enfant qu'un fils, âgé de vingt-trois ans, qui, ayant devancé l'appel de sa classe, terminait actuellement son service militaire. Il allait être libéré dans quelques mois ; c'était en raison de son absence que son père s'était laissé aller à prendre uiie nouvelle servante qui, d'ailleurs, ne lui coûtait rien.

Céleste ne pouvait se défendre d'une vague inquiétude, un pressentiment peut-être, à l'idée de ce jeune homme qu'elle ne connaissait pas et que la caserne allait bientôt restituer à la vie des champs. Sans doute, n'aurait-on plus besoin d'elle et la rendrait-on aux hasards de la grande route.

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