‹ La grande grèveChapitre 13 sur 45 · DEUX ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

DEUX ADVERSAIRES

Le docteur Paryn avait été élu maire de Glimy ; le baron des Gourdes avait été élu conseiller général du canton de Mersey. La situation entre les deux hommes demeurait la même sans qu'aucun eût l'avantage sur l'autre.

Jamais ils ne s'étaient parlé, jamais ils ne s'étaient vus et la lutte entre eux continuait, implacable. Les deux partis qui s'incarnaient en leurs personnes se heurtaient furieusement.

Des Gourdes, c'était l'aristocratie féroce, non pas cette aristocratie momifiée, qui, étrangère à l'universel mouvement des choses, râle et achève de s'éteindre dans ses châteaux délabrés, au milieu d'un monde qu'elle ne connaît pas et qui ne la connaît pas, mais l'aristocratie rajeunie, retrempée par son union avec la haute bourgeoisie, enrichie dans la finance, l'industrie, les spéculations et s'engraissant du formidable travail des masses.

Paiyji, c'était l^ faction intermédiaire entre Gpttp bourgeoisie démocratique, libérale en pqlitique, ponservatrice ^n écQï^pmie, pt le prplétaristt révolutionnaire dont rhpure 3>pprophe. C'était le parti destiné aux siffaires dans une période préparatoire d'évolution à gauche.

A Climy, la^lult^ ^Y^^it été chaud^. B}us d'une fois les paisibles habitants av^iient failli s'entre-dévorer, grâce surtout aux incitations de .la Gazeitç de l^f^incet'Loiv qui jetait flamme et venin sur le oandidat radical-socialiste, tie cabaret du PqU son-bleu, transformé en plaçiB forte des partisans de Balloche, avait vu'fles batailles homériques. hQ soir de la proojamation du scrutin, il avait été pris d'assaut pan les rouges, Poulet en tête, au cri de : « Vive Paryn I >>

La nouvelle de celte élection avait naturellement indigné des Gourdes et sa femme, celle-ci plus encore. Si le nouveau maire de Climy n'eût été qu'un arriviste, radical par hespin d'étiquette, elle ne se fût ^ pas émue outre mesure : ces sortes d'individus, qui commencent en révolutionnaires pour finir en conservateurs, calculant vingt ans à l'avance les phases do leur évolution rétrograde, ne lui inspiraient pas'la moindre crainte. Mais Paryn n'était pas du tout de cette trempe : il s'était attaqué à l'omnipotente direction des mines de Pranzy, encore que cette région ne fût pas appelée à lui fournir des électeurs, puisque sa commune et sa circonscription étaient essentiellement agricoles, preuve qu'il n'était point guidé par l'idée fixe d^un mandat à conquérir. Un tel homme était dangereux.

— Les articles de la Gazette ont fait long feu, dit la baronne à son mari.

— Long feu I II en restera toujours quelque chose, répondit des Gourdes qui avait lu Beaumarchais.

— C'est égal, il faut trouver mieux. D'autaht plus qu'il va avoir son journal.

— On le dit.

En effet, le docteur Parj^n âyait reconnu la nécessité d'avoir à sa disposition un quotidien dans lequel il pût riposter aux calomnies qui, il n'en doutait pas, continueraient a être déversées sur lui par la Gazette de Seine-et-Loir. Le journal, h notre époque d'Apre affairisme et de domination capitaliste, n'est plus que bien rarement le champion d'une idée ; la presse, qui aurait un rôle si grand et si pur dans une société d'affranchis, est asservie soûs la puissance de l'or : elle doit servir les appétits, les ambitions, les rancunes de ceux qui possèdent ce levier magique.

Pourtant, il est des feuilles où la conscience ne se vend pas à la ligne et VUnion populaire de Seine-et- Loir était de celles-là.

Fondée à Môcon quelques années auparavant avec un ptogramme de concentration républicaine, ce jouiTlal-, ail lieu de Se modérer peu à peu comme les républicains arrivés au t)ouvoir, avait, au contraire, plutôt accentué ses tendances. En même temps, des collaborateurs occasionnels, correspondants dé Mersey, de Pranzy, de Montjeny, du Brisot, de Ghôlon, lui donnaient maintenant une note populaire : la question Sociale y apparaissait, cette question sociale niée par Un éloquent tribun républicain qui ne vit jamais dans la masse travailleuse et souffrante qu'un marchepied.

De ces collaborateurs, le docteUrParvn était devenu lé t)rincipal. D'abord il avait envoyé des chroniques scientifiques, conçues hori pas dans ce jargon hérissé à plaisir de termes ultra techniques, inintelligible t)Our le plus grand nombre, mais en claire langue française. Ces articles, œuvre d'excellente vulgarisation, d'enseignement simple et de conseils pratiques, extrêmement goûtés, avaient contribué à rendre populaire le liom du docteur. Puis, des questions scientiflQulBs il s'était élevé aux questions philosophiques-, sociales, politiques, s'occupant Ir^^ ^^x\v

culièrement de renseignement dont il faisait valoir l'importance primordiale daiîs un pays démocratique.

De la sorte le journal s'identifiait peu à peu à lui. Depuis un an, il en était même devenu actionnaire. Il se trouvait tout naturellement sur le chemin de la direction.

Des Gourdes savait tout cela, sa femme aussi. Leur police, habilement dirigée par Moschin, ne se contentait pas de moucharder les mineurs de Mersey et du Pranzy, elle opérait en dehors de ce fief et enveloppait Paryn, à Glimy môme, d'un savant réseau d'espionnage.

— Savez-vous ce que vous devriez faire, Raoul ? demanda la baronne des Gourdes.

— Non. Quelle est votre idée ?

— Puisque la campagne de la Gazette et tous vos efforts ont été impuissants à empêcher l'élection de •Paryn, eh bien, laissez-le s'élever encore un peu : sa chute n'en sera que plus mortelle.

— S'élever ! Pas jusqu'à la députation, j'imagine !

— Non, mais jusqu'à la direction de VUnion populaire. Seul, il était invulnérable ; une fois son existence et sa fortune liées à la fortune et à l'existence d'un quotidien, il sera à votre merci. Un journal, mon cher, c'est une arme, mais quelquefois aussi c'est un gouffre.

— JJUnion populaire est un journal exécrable ; néanmoins, ou à cause.de cela, il a une réputation bien assise et une bonne clientèle.

— On peut lui faire perdre l'une et l'autre, le tuer sous les procès. La rédaction d'un journal ne peut toujours être sur ses gardes comme un individu. Quoi de plus facile que de faire glisser un article diffamatoire, une information calomnieuse, de s'entendre avec le marchand de papier, de suborner les dépositaires, de terroriser les vendeurs ? Tout cela nous est facile puisque nous avons de l'argent et que

nous pourrons nous mouvoir non plus seulement sur le terrain politique, mais sur tous les terrains.

Des Gourdes regardait sa femme avec admiration. La baronne continua :

— Bref, si nous savons vouloir, Paryn se ruinera, s'endettera dans la possession du journal. Il rôve maintenant la députation ; prccipitez-le dans la faillite et vous en serez débarrassé ù, tout jamais.

Tout cela avait été dit du ton décidé d'un général en chef exposant son plan de bataille à ses lieutenants.

Le baron des Gourdes prit la main de sa femme et la porta galamment à ses lèvres.

— Vous êtes adorable, lui dit-il.

Un mois plus tard, par un vote unanime des actionnaires, la direction de VUnion popiilaire passait aux mains du docteur Paryn.

Ce fut un événement sensationnel dans le département et plus d'un politicien en chambre prophétisa que l'hostilité, jusqu^alors intermittente entre la Gazette de Seine-et-Loir, feuille à la dévotion de des Gourdes, et VUnion populaire allait se transformer en une lutte à mort.

Peu de temps après, eurent lieu les élections pour le conseil général. Des Gourdes fut élu à Mersey presque cl l'unanimité. A peine une centaine d'électeurs, sur plus de trois mille, osèrent-ils se prononcer contre lui. Et encore ceux-là n'étaient-ils pas des mineurs.

Quant au troupeau ouvrier du baron, il s'abstint en très grande partie d'aller voter. On savait qu'à l'entrée de la salle de vote, derrière les distributeurs se tenaient les agents de Moschin, notant ceux qui déposeraient dans l'urne un bulletin au nom de Pougin, le candidat républicain modéré, l'unique concurrent qui eût osé se présenter, d'ailleurs sans nulle chance, contre des Gourdes.

Et la fortune politique de Pougin n'intéressait pas suffisamment ces déshérités pour qu'ils risquassent en sa faveur leur pain quotidien. Des Gourdes, Pougin ou un autre, que leur importait ? Qu'y aurait-il de changé dans leur situation, d'enclaves !

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