‹ La grande grèveChapitre 17 sur 45 · UN REVENANT · texte numérisé non relu

UN REVENANT

Sur la route de Ranjy à Marsey, ut\ Uovevm^ v\^ stature assez haute et vigoureuse àoTv\. \\ ^^N» ^^-^ ^"^^^

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ficile de préciser Tâge, cheminait le bâton à la main.

D'allure droite et solide, on lui eût donné trentecinq ans en le voyant simplement de dos. De face, sa figure basanée et ridée, couronnée de cheveux blancs et barrée d'une moutache de neige, lui eût fait donner vingt ans de plus. Pourtant, dans cette figure ridée, brillaient deux yeux restés jeunes.

Il était vêtu d'un complet bleu sombre, d'étoffe simple, dessinant sa taille bien musclée. A la boutonnière de la jaquette hermétiquement boutonnée s'étalait le ruban de la médaille militaire ; un chapeau melon de feutre brun posé droit sur la tête, complétait son costume.

Somme toute, le voyageur avait la mine d'un sousofficier d'Afrique, retraité, mais ayant gardé le pli militaire et l'empreinte physique du séjour colonial.

Sans doute était-il descendu à la station précédente, car il ne paraissait point fatigué, et la poussière de la route ne ternissait que très peu le brillant de ses solides chaussures.

En tout cas, Mersey semblait lui être une localité familière, car il se dirigeait droit devant lui, sans hésitation, s'arrêtait à peine un instant de-ci de-là pour contempler quelque maison neuve ou quelque voie récemment percée.

Il se dirigea vers le faubourg de Vertbois, s'engagea sur la route de Saint-Phallier et la suivit jusqu'à, la hauteur du passage des Lianes.

Alors il s'arrêta court et une expression de surprise douloureuse se peignit sur sa physionomie comme s'il eût été déçu dans quelque attente.

Sur la porte d'une maison basse aux tuiles rouges, un vieux, en bras de chemise, fumait sa pipe. Le voyageur s'approcha. •

— Pardon, fit-il, en soulevant son chapeau, estrce qu'il n'y avait pas ici un menuisier ?

Le vieillard hocha la tête.

— Oh 1 773urii3ura-t-il, vous n'avez pas besoin d'al-

1er bien loin pour trouver le père Jouby, celui qui a succédé à Panuel. Il s'était d'abord installé ici, mais la mauvaise réputation de son devancier lui faisait du tort. Alors, il est allé s'établir un peu plus haut, sur la côte, à main droite.

— Ce devancier, comment l'appelez-vous ? Panuol était donc un malhonnête homme ?

— Ah pour ça, oui, il a filé de Mersey en enlevant la femme d'un de ses anciens amis.

— La femme d'un ami ! nmrnmra le voyageur d'une voix altérée.

— Oui, d'un individu qui était au bagne pour les affaires de la bande noire, un nommé Détras. Panuel a enlevé la Détras, ainsi qu'une enfant qu'il avait eue d'elle et ils sont partis.

L'étranger eut un regard étmnge. Pourtant ce fut d'une voix parfaitement calme qu'il demanda :

— Et partis sans dire où ils allaient ?

— Naturellement, répliqua le vieux en riant. Ils sont allés cacher leur bonheur comme deux jeunes amoureux.

— Merci, fit le voyageur.

Il partit de son pas régulier, gravissant la côte, sans que rien dans sa physionomie indiquât la torture intérieure qu'il devait ressentir.

Nos lecteurs ont reconnu Albert Détras.

Nous dirons tout à l'heure quelle suite de péripéties il avait traversée, quelles aventures l'avaient empêché, pendant des années, de revenir on France où, à peine de retour, il accourait à la recherche de Geneviève et de sa fille.

Il se disait qu'au bout de dix ans, personne ne le reconnaîtrait à Mersey. Malgré les épreuves cruelles qu'il avait subies, il n'était pas extrêmement vieilli. Ses cheveux châtains commençaient à peine à grisonner aux tempes ; mais, pour plus de sécurité, il §e les blanchit, ainsi que la moustache.

Comme dans ce prétendu .payn» OLfemoç,^^\A»;s^^

qu'est la France, rien n'en impose encore autant à la niasse badaude qu'un chiffon de couleur quelconque à la boutonnière, il arbora le ruban de la médaille militaire, cette croix d'honneur des sousofficiers modernes.

Sous cet aspect de vieux sergent, qui donc eût reconnu le forçat n** 8205 ? Quel sans patrie se fût permis de manquer de respect a un vétéran dont le seul aspect devait faire jaillir ce cri cher à M. Déroulède : « Vive l'armée I »

Prudemment, il ne s'était pas informé de Geneviève Détras, mais de Panuel, bien sûr que, par celuici, il retrouverait celle-là. Il ne voulait pas, d'ailleurs, aller directement h sa maison et désirait, pour éviter à sa femme une émotion dangereuse, la fafrc prévenir par son ami.

On peut juger du choc terrible qu'il ressentit lorsque le vieil habitant de Mcrsey, se faisant l'écho de la calomnie lancée par l'abbé Firot, lui annonça que sa femme, le trahissant pour Panuel, était disparue avec celui-ci, emmenant sa fille.

Il se tint cl quatre pour ne pas sauter à la gorge de l'inconscient calomniateur ou lui rompre son bâton sur le crâne.

Non pas qu'il se crût « déshonoré », comme tant de niais qui attribuent à l'honneur conjugal une singulièrc position topographique. Absent depuis dix ans, disparu, cru mort, de quel droit monstrueusement propriétaire se fût-il permis de condamner Geneviève, si celle-ci, resiée seule, sans appui, ayant à nourrir sa fille, et encore au printemps de sa vie, s'était, légalement ou nort, unie à un autre, unie à l'ami dévoué des Détras, qui veillerait sur la mère et l'enfant?

Mais non, il connaissait le cœur de Geneviève et, encore qu'il lui reconnût le droit de disposer d'ellewôme, il avait i 'inébranlable intuition qu*elle l'attendaJt toujours-

Ce qui l'indignait, c'était donc non la conduite attribuée à Geneviève, mais le ton sur lequel on parlait d'elle. Peu s'en fallut qu'il n'éclatai.

Heureusement, il était fort ; il se dompta et partit sans laisser soupçonner au vieillard quelle, tempête se déchaînait en lui.

Geneviève, Berthe et Panuel avaient disparu, Où les retrouver ?

Comment s'informer sans donner l'éveil ?

Tout en songeant, angoissé, il marchait. Il était arrivé maintenant au haut de la côte, dominant le faubourg. Devant lui, était une masure qu'il reconnut, bien que dix ans eussent passé sur son toit crevassé : celle habitée jadis par la mère Bichu ; sans doute, la vieille chiffonnière était-elle morte. Et à cent pas, sur sa droite, s'élevait une autre maison, dont la vue fit battre son cœur, une maison basse aux volets verts, la sienne !

C'était là qu'il avait vécu avec son père ; c'était là qu'était mort le vieux Détras ; c'était là qu'il avait amené Geneviève Boulay, sa femme, qu'ils avaient passé leurs années de jeunesse, heureux l'un près de l'autre, s'aimant ! Là était née son enfant, sa fille, qu'il ne connaissait pas.

Détras sentit la tempête qui convulsait son cœur monter à sa gorge en un furieux sanglot. Il voyait, par la fenêtre ouverte, une femme, qui n'était pas la sienne, assise, cousant. Jamais il n'avait été à la fois si près et si loin de son foyer, maintenant perdu ; il se sentait mille fois plus malheureux que lorsqu'il était en Nouvelle-Calédonie, sous le gourdin de Carmellini.

La femme leva la tête et, l'ayant aperçu, le regarda. Lui aussi la considéra : c'était une femme quelconque, sans âge, peut-être moins de trente-cinq ans, peut-être plus de quarante.

Elle lui fit un salut de la tête, ec ç\vâ \^ W« Vt^^saillir de surprise.

— Est-ce qu'on me reconnaîtrait ? pensa-t-il, l'idée de préservation lui revenant au milieu de son désespoir.

Un instant après, il pensa :

— Que je suis bête ! Gc n'est pas moi, c'est mon ruban qu'elle salue.

Machinalement il porta la main à son chapeau.

— Il fait chaud voyager à pied, dit familièrement la femme.

— Oui, il fait chaud, répéta Détras sans trop savoir ce qu'il disait.

Cependant l'idée lui vint de profiter de cette conversation commencée.

— Vous vivez bien éloignée du faubourg, fit-il pour dire quelque chose.

— Oh ! répondit-elle avec un sourire qui découvrit des dents passables. Il y a bien toujours quelques voyageurs qui s'arrêtent ici.

— Y a-t-il longtemps que vous y vivez ?

— Pas plus de deux ans et demi. Avant moi la maison appartenait à un paysan qui ne l'habitait pas, parce qu'il avait une terre à Saint-Phallier.

— Et avant le paysan ?

— Elle était à une pauvre femme qui avait eu des malheurs. Son mari était au bagne pour des affaires politiques ; elle, un beau jour, a vendu tout ce qu'elle possédait, la maison aussi, et a disparu avec un vieux. Tout le monde ici lui jette la pierre, mais je dis qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer : il faut bien vivre, n'est-ce pas ?

Quelle torture pour Détras ! Et pourtant, il y avait dans ces paroles un sentiment de commisération pour Geneviève qui contrastait avec la dureté ricanante du vieillard. Il eut l'explication de cette humanité, lorsque la femme, le regardant avec de singuliers yeux, lui dit :

— SJ vous êtes fatigué, vous pouvez entrer : je ne vous prendrai pas cher.

Il reçut un choc et demeura stupide. Ainsi, cette femme racolait les hommes ; cette maison, dans laquelle il avait vécu, honnête, travailleur, entre un père martyr d'une idée, et une compagne modèle, était devenue un lieu de prostitution.

îl eut un gémissement étouffé, sa main serra convulsivement le bâton et, brusquement, il partit.

Où allait-il ? Il ne savait. La loi avait fait de lui un être en dehors de Thumanité, quelque chose comme un mort vivant. A quel habitant de Mersey eût-il pu se confier ?

Tout d'un coup, reprenant conscience, il se trouva dans le bois de Varne. C'était là que se réunissaient autrefois clandestinement les mineurs pour fonder une société de secours mutuels : c'était là que Baladier, le mouchard, prêchait la révolution sociale ; c'était là que, dans la nuit de l'attentat, il avait été arrêté par la police.

Les grands arbres, témoins muets de ces événements, étaient toujours là. Il retrouvait, courant entre les buissons, la route de la chapelle et, par une association d'idées, la figure de l'abbé Firot surgit dans sa pensée.

Cette évocation lui rendit tout son sang-froid. Il avait, quoi qu'il pût arriver, un terrible compte à régler avec le misérable, cause initiale de sa catastrophe ; le désespoir est le refuge des âmes faibles, il ne devait pas s'y abandonner.

Calme, résolu, il envisagea. la situation.

Il ne pouvait, malgré son déguisement, continuer à fouiller Mersey, s'enquérant au hasard, sous peine d'éveiller des soupçons. Sûrement, il existait encore d'anciens camarades de la mine ; mais était-il prudent d'aller les trouver ? Qui sait quels changements d'idées avaient pu produire dix années !

Un nom, cependant, lui venait -à l'esprit : Ronnot. Celui-là était un camarade sérieux et sagace, \slw^ mêïne qu'un camarade : après Païvu^\^ ç; fe^-^iK. mw ^^^^

Il pourrait le voir, lui parler, et, s'il le jugeait à propos, se faire reconnaître.

Pour cela il fallait attendre la fm du travail quotidien et aller au-devant du mineur, à quelque distance de sa maison, afm d'éviter les curiosités de la famille et des voisins.

Gomme il allait revenir sur ses pas, se dirigeant vers le faubourg des Vert-bois, il vit surgir de l'épaisseur des taillis un jeune homme en costume débraillé dont le visage le frappa.

De son côté, le nouveau venu eut un mouvement de recul et appuya sur sa blouse pour y dissimuler quelque chose de mystérieux : un lapin indûment pris au collet.

Avec sa figure maigre et blafarde, trouée par deux yeux gris très vifs et ombragée par trois poils de; moustache, le jeune homme offrait le plus pur type du voyou.

Mais ce qui préoccupait Détras, c'est qu'il croyait reconnaître cette physionmie.

Il ne se trompait pas : c'était Justin Bichu, petit-fils de la vieille et bigote chiffonnière, sa voisine, qui apparaissait, revenant de braconner. Une faiblesse de constitution et plus encore la protection des prêtres l'avaient fait exempter du service militaire. Aussi n'avait-il pas quitté Mersey.

De son côté, le jeune chasseur considérait Détras.

Bien qu'il fût à mille lieues de le reconnaître, cette

figure basanée et énergique lui inspira une confiance

mêlée de respect. Le respect était sans doute dû au

' ruban jaune.

Justin réprima donc sa velléité de fuir et s'avança vers l'étranger qu'il salua mihtairement.

— Bonjour, mon ancien, fit-il.

— Bonjour, répondit Détras.

— C'est-y votre chemin que vous cherchez ? Vrai çûjnwe je m'appelle Bichu, vous tournez le doç à Mer*

■yrry:':-

sey et à Saint-Phallier pour vous enfoncer dans les bois.

Bichu ! Ce nom rappelait tout un monde de souvenirs au mineur. C'était bien le gamin maraudeur, adonné à mille petits métiers, son voisin d'autrefois, qu'il avait devant les yeux. Allons 1 puisque Justin ne le reconnaissait pas, les autres ne le reconnaîtraient point non plus.

Qui sait? Celte rencontre était peut-être heureuse. Ce jeune homme, qui l'avait abordé, pourrait de luimême lui apprendre quelque chose, le mettre sur une piste.

Il sentit en même temps la nécessité d'inventer une histoire.

— En effet, dit-il, je crois que je me suis égaré. C'est la première fois que je viens à Merscy depuis vingt-cinq ans et j'en ai aujourd'hui cinquante-cinq bien sonnés.

— Ah I vous étiez déjà venu dans le pays ?

— • Une fois et j'y suis resté vingt-quatre heures, mais je me rappelle. Il y avait à cette époque un digne curé que je connaissais un peu, l'abbé Prémont... j'ai eu le chagrin d'apprendre qu'il était mort.

Justin, tout à fait respectueux devant cet ancien militaire décoré, qui connaissait des prêtres, répondit :

— Oui, monsieur... oh I il y a longtemps de cela... j'étais tout à fait un môme. Il a eu pour remplaçant M. l'abbé Brenicr qui est parti après les affaires de la bande noire.

— Quelle bande noire 7 demanda Détras du ton le plus naturel.

— Comment ! vous ne connaissez pas ? En 82.

— En 82, mon jeune ami, j'étais encore au service de l'Etat dans les colonies, après être sorti de l'infanterie coloniale adjudant médaillé.

Cela était dit du ton digne d'Utl \\e\V7. ^o>i^-^Vîv^'^^"^

blanchi sous le soleil des tropiques. Justin, ébloui, salua derechef.

— Continuez, fit Détras, ce que vous dites m'intéresse et même, s'il y avait une auberge sur notre route, je vous inviterais à y boire une chopine avec moi, car la marche m'a donné soif.

— J'en connais une, s'écria vivement Justin, à dix minutes d'ici, le restaurant Chenet, au bois de Varne. Vous pourrez y trouver à boire, manger et coucher-.

— Allons-y, fit Détras qui, dans l'effondrement de ses espérances, se raccrochait instinctivement à Justin.

Le restaurant Chenet ! Que de choses — toute une vie passée ! — lui remémorait ce nom ! C'était là que, bien des fois, avec Geneviève, il était venu s'asseoir le dimanche, sous les bosquets, en écoutant gazouiller les oiseaux. C'était là que, le 14 juillet, un mois avant la catastrophe, tous deux, accompagnés de leurs amis, Panuel, Ronnot, Vilaud, Janteau, Jaillot et leurs familles, étaient venus célébrer la fête de la République et boire à l'avenir.

Et m.aintenant Geneviève et Panuel étaient disparus, Jaillot mort au bagne ; Ronnot, Vilaud, Janteau, il ne savait ce que le temps avait fait d'eux et craignait presque de l'apprendre. La République avait fait de lui un forçat, de sa femme et de sa fille deux malheureuses; l'avenir avait été le bagne, la misère, le désespoir !

Chemin faisant, Justin, sans nul besoin d'y être incité, contait l'histoire de la bande noire, avec force détails terrifiants et imaginaires, car dans le pays cette histoire avait fini par devenir une légende. Mais au milieu de toutes les exagérations et inventions, Détras pouvait reconstituer la vérité.

Ainsi il apprit ce qui s'était passé au lendemain de

son départ pour la Nouvelle-Calédonie : Ronnot était

mort — et il en éprouva un proloivd ç^errement de

cœur ; — Jaillot avait quitté le pays ; Vilaud était devenu un « ouvrier modèle », déclarait Justin, c(i que Détras traduisit par un résigné aui[Uol il ne serait pas prudent de se confier.

Une à une ses dernières espérances s'envolaient. Absorbé dans ramortume de ses pensées, à peine se rendit-il compte qu'ils étaient arrivés au restaurant Chenet et s'attablaient dans la cour sous un bosqu(*t, tandis que Justin s'empressait de commander « un litre, et du bon !»

Tout en buvant, le petit-fils de la mère Bichu continuait à conter et Détras, un moment perdu dans sa douloureuse rêverie, revint au sentiment de la réalité lorsqu'il l'entendit parler avec un rire trivial du départ de Geneviève et de Panuel.

— Ils ont filé sans tambour ni trompette, fit-il, sVsclaffant, pendant que le pauvre bougre de mari fait le Jacques à Tile Nou. Ah ! les salauds ! Kt on les croit bien loin, mais moi...

Détras se retint pour ne pas pousser un rugissement de joie. Ce vaurien allait-il donc le mettre sur la piste si passionnément désirée ?

■r— Vous savez où ils sont ? demanda-t-il, en s'efforçant de cacher l'émotion qui l'étouiïait.

— Penh I pas précisément:., d'autant plus que je m'en fous, mais, si j'y avais le moindre intérêt, je vous réponds que je saurais bien les dénicher. J'ai rencontré, il n'y a pas huit mois, sur la route de Gênac, un bonhomme ressemblant bougrement à Panuel et qui accompagnait une petite écolière de l'âge de Berthe. Vous comprenez que si l'amant et la gosse sont là, la mère doit y être aussi. Pas vrai ?

Détras fit un geste affirmatif. Il lui eût été impossible de parler, partagé entre la velléité d'étrangler Justin qui se faisait, lui aussi, l'écho de la calomnie, - et l'envie de l'embrasser pour l'inappréciable information qu'il lui donnait.

-■ ■■■ vr^yr^f^ç

Gônac I C'était là ou aux environs que se trouvaient ceux qu'il cherchait I — - En route pour Gênac 1 se dit-il aussitôt.

l'odyssée D'ALBERT DÉTRAS

Il est temps d«e dire quelles aventures, traversées par Albert Détras, l'avaient empêché pendant de longues années de se mettre h la recherche des siens.

Nous l'avons laisse enfermé dans une vallée du Ouitchambo comme au fond d'un entonnoir. Un tremblement do terre, phénomène assez fréquent en Nouvelle-Calédonie, avait obstrué la galerie souterraine par laquelle il était venu. De chaque côté, les flancs des montagnes s'élevaient sous des angles de soixante-cinq et soixante-dix degrés, c'est-à-dire presque perpendiculairenient, à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres.

Il était donc prisonnier, condamné inexorablement à mourir de faim avant d'avoir pu escalader ces hauteurs inaccessibles.

Détras se rendit compte du sort qui l'attendait. Pour gravir ces flancs abrupts, il ne fallait pas attendre que la faim eût affaibli ses forces et son agihté.

Il mesura de l'œil la pente des montagnes : il lui sembla que la moins raide s'élevait au nord-est. Le sol, rougealre et nu jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, apparaissait, à (luelque cent mètres du sommet, coupé par une ligne sombre et droite de buissons auxquels il pouvait s'accrocher pour terminer son escalade. Puis ces buissons lui faisaient présager la proximilé de l'eau.

L'évadé commença par garnir le filet de pêche de

ses dernières provisions — un restant de viande

scellée et quelques fruits — auxc^uelles il joignit la

calebasse, remplie d'eau et hermétiquement bouchée. Il y ajouta les doux sagaïes et le tamioc trouvés auprès des cadavres canaques et, faisant du tout un seul fardeau, l'attacha solidement sur ses épaules avec une forte et souple liane, cueillie au bord du lac. Puis, ayant au côté le revolver de Carmellini et au poing son gourdin « Joseph », il commença Tascension.

Mais, après avoir péniblement gravi quinze ou vingt mètres en rampant et s'agrippant aux moindres aspérités, Détras aperçut au-dessus de sa tête la muraille rocheuse implacablement droite et se continuant telle pendant au moins cinquante mètres, ce dont il n'avait pu, de loin, se rendre compte. Il dut redescendre.

Après s'être reposé et rafraîchi par un bain dans le lac, il renouvela sa tentative sur la même montagne, mais en partant d'un autre point et s'orientant plus au nord.

Au bout de quatre heures, épuisé, rôti par le soleil qui plombait sur lui, il était arrivé à proximité de la ligne de buissons que, du fond de la vallée, il avait aperçue.

Mais alors une exclamation de désespoir s'échappa de ses lèvres.

Ces buissons bordaient sur toute la longueur de la montagne une crevasse profonde d'au moins vingt mètres, large de dix, dont les parois, découpées à angle droit, rendaient impossibles la descente et la montée.

Que faire ?

Epuisé, découragé, l'évadé s'était laissé tomber à terre au bord du ^précipice.

Et, tout à coup, le sol s'effondra sous lui. Il roula dans la crevasse, étendant vainement les bras pour se retenir.

Comment ne se- tua-t-il pas dans cette chute ?

Sans doute parce qu*il tomba sut \^ âi^^ feX» ^s^v^

le filet chargé de provisions, formant matelas, amortit la violence du choc.

Détras n'en perdit pas moins connaissance.

Lorsque, au bout de plusieurs minutes, il rouvrit les yeux et revint à lui, ce fut pour comprendre toute l'horreur de sa situation, mille fois plus terrible que celle où il se trouvait quelques heures auparavant.

Il était prisonnier maintenant, non plus dans un vallon où Teau et les fruits, à défaut de gibier, ne manquaient pas, mais dans un précipice nu et désolé, où la soif et la faim ne tarderaient pas à avoir raison de lui lorsqu'il aurait vidé sa calebasse et épuisé les provisions de son filet.

De plus, il se sentait incapable de se lever, ayant le pied droit luxé, peut-être cassé.

C'était la mort inévitable, sans espoir, qui l'attendait en ce lieu perdu. Peut-être son agonie se prolongerait-elle quelques jours, une semaine, mais elle n'en serait que plus atroce.

— Cette fois, c'est bien la fin, se dit-il, évoquant l'image de sa femme et de sa fille.

Geneviève saurait-elle jamais en quel heu désert et de quelle mort affreuse il allait périr ?

La pensée des êtres chers lui rendit son énergie habituelle et, quelque désespérée que fût sa situation, il se prépara à lutter jusqu'au bout contre la destinée.

La soif et la douleur qu'il ressentait à la jambe le torturaient également. Sa calebasse ne s'était ni brisée ni vidée dans sa chute et c'était un bonheur relatif. Détras la déboucha et but, mais il eut la force de volonté de n'avaler qu'une très faible gorgée, juste de quoi humecter sa gorge et, ses lèvres brûlantes.

Puis il se déchaussa, déchira un lambeau de sa chemise et, l'imbibant d'un peu de l'eau qui lui restait, en enveloppa sa jambe gonflée au-dessus de la cheville. Il serra fortement cette bande. C'était tout ce qu'il pouvait faire, et il se rendait

compte combien cette thérapeutique était dérisoire. Pourtant, il résolut de se priver de boire pour entretenir humide cette compresse. Avant tout^ il fallait qu'il retrouvât Texercice de sa jambe. T^ salut, s'il y avait un salut possible, était à ce prix.

Ses provisions, viande de chien et fruits, éparpillées et écrasées dans sa chute, formaient une sorte de hachis des moins appétissants. Détras mit cependant de côté tout ce qu'il put ramasser de ces débris : c'était toujours de la nourriture, de la vie.

Du reste, il ne se sentait aucune faim et s'en réjouissait, se disant que ces bribes de provisions durej, raient plus longtemps.

La nuit fut atroce. Détras, après avoir rôti pendant le jour, se sentit glacé par la rosée et comme cloué à terre. Ce fut seulement lorsque le soleil se fut élevé au-dessus de l'horizon qu'il commença à pouvoir remuer les membres.

Il passa ainsi trois, jours, buvant à peine, mangeant quelques bouchées et se traînant sur les poignets afin d'éviter de fatiguer sa jambe. De tous côtés s'étendait le précipice avec ses parois à pic et au-dessus du précipice reprenait la déclivité presque verticale de la montagne.

Pourrait-il jamais sortir de là ?

Cependant, sa jambe, quoique toujours enflée et engourdie, le faisait moins souffrir. Décidément, il n'avait rien de cassé, seulement une luxation, et par des frictions énergiques, il s'efforçait de rétablir le jeu des muscles.

Encore deux jours et il pourrait recommencer à niarcher bien que boitant. ^

Mais ses provisions étaient épuisées, sa calebasse presque tarie. Pourrait-il attendre encore deux jours ? Avec son tamioc, il avait ébauché quelques marches d^ns la muraille rocheuse de quoi poser le pied et ^?e main, s'aidant ainsi pour l'ascension. Mais l'état ^e sa jambe, qu'il ti-ainait comme uiv \>ou\^\.^ \y^ X"^^

avait pas permis de creuser à plus de deux mètres de hauteur et la paroi en avait bien vingt.

Le quatrième jour, Tévadé, se sentant plus solide et seulement à demi mort d'inanition, se déclara :

— Aujourd'hui, je sortirai de ce tombeau ou j'y resterai à jamais.

Pieds nus, il s'éleva à la force du poignet jusqu'à la dernière anfractuositè (lu'il avait creusée péniblement dans la roche dure et reprit la tâche commencée la veille. Ainsi creusant et se hissant, il arriva en trois heures d'efforts surhumains à quinze pieds au-dessous des buissons qui couronnaient, au-dessus de la faille, le liane rougedtre de la montagne.

Encore une heure ou deux et il était hors de ce gouffre, sauvé peut-être !

Mais il était épuisé et se sentait près de dégringoler dans l'abîme qu'il venait de quitter.

Tout à coup, une idée traversa son cerveau endolori.

Il portait toujours, attaché sur son dos par une liane qui faisait plusieurs fois le tour de sa .poUrinej son filet à provisions. . * " -/• ".''

Ce filet déroulé avait bien une longueur de deux mètres et la liancî à peu près autant.

En outre, Détras avait, dans la poche de son pân-: talon, quelque chose qui pouvait également servir de corde : les boyaux séchés des chiens.

Juste, en attachant le tout bout à bout, de quoi atteindre les buissons et, en s'y accrochant, fournir pour l'escalade un point d'appui.

L'évadé se sentit ranimé subitement. D'une main, et avec l'aide (le ses dents, il défit la liane, attacha à son extrémité les boyaux de chien et en noua le bout au filet déplié. Puis, tandis que de l'autre main il se cramponnait désespérément au roc, il fit tournoyer au-dess-us de sa tôte, comme un lasso le filet qui alla s'accrocher aux buissons.

II lira sur la liane : elle ne céda pas.

■ — Le tout pour le tout I s'écria-t-il. Et, avec une force de tmction décuplée, il so liissa. Si la liane ou le boyau se rompait, si le fllet se détachait des buissons, il était perdu : il allait s'abîmer, fracassé, au fond du précipice.

Mais les mailles du filet étaient solides ; en outre, Textrémité inférieure en était, selon l'habitude canaque, garnie de petites pierres servant h assurer gon immersion, car les filets des indigènes néo-calédoniens ne forment pas poche. Tressés tout d'une pièce, ils servent fi barrer la largeur des cours d'eau et à arrêter la fuite du poisson, nu'on capture fi la main ou à là sagaïe, beaucoup plus qu'à envelopper en tous sens, ce poisson.

Le filet, auquel ses pierres avaient, dans-sa rotation,

communiqué une /orce centrifuge suffisante, s'était

agrippé et emmêlé solidement aux branches des

l buissons. Très heureusement, ces branches étaient

robustes.

Un instant après, Détras, s'élevant jusqu'au rebord

, du gouffre, arrivait aux buissons, s'y accrochait et

/tdïtÂèit enfin sur le lit de verdure épuisé, inanimé,

..mais sauvé.

Sauvé I Pas encore : il lui restait une centaine de flBMres è gravir avant d'arriver au sommet de la mon- ^tagùe et maintenant ses muscles surmenés lui refusaîent tout service.

Détras se reposa pendant plusieurs heures avant de reprendre son ascension.

r II goûtait un soulagement immense "à s'étendre ^ur cette mince couche de végétation qui bordait la ravine traîtresse dans laquelle il avait failli rester. Il ne pouvait s'empêcher de frémir en mesurant du regard l'abîme au fond duquel se trouvait, peu visible maintenant, la petite vallée.

Avant le coucher du soleil, il atteignit le sommet de la montagne.

Et alors quelle vue s'offrit a ses reg^td^ \

Presque partout autour de lui, s'élançaient, à des altitudes variables, des pics, quelques-uns arides, d'autres couverts d'une végétation sombre. Au sud se profilait, violacée sous les rayons solaires, la masse du Ouitchambo.

Vers l'est apparaissait la silhouette d'un autre géant, le mont Humboldt.

Et au nord, séparé de lui par un abîme insondable de forêts d'où émergeaient les pins colonnaires et les panaches des cocotiers, s'étendait, bornant la vallée de Thio et la côte de Bourendrv, l'azur sans limite de l'océan.

Cette vue fit battre fortement le cœur de Détras qui oublia toutes ses souffrances, la fatigue, la faim, la soif. Gett^ mer, qui le séparait des êtres chéris, c'était la barrière, mais c'était aussi la route. Un jour, il l'espérait maintenant, il voguerait sur ces îlots bleus pour retourner dans la vieille Europe.

Et il demeurait immobile, hypnotisé par son rêve, buvant des yeux cet océan.

Bonheur inespéré, une averse torrentielle éclata, ((ui trempa Détras jusqu'aux os, mais lui permit d'apaiser la plus intolérable de ses souffrances : la soif ! Il recueillit l'eau dans ses mains, dans son chapeau, dans ses souliers, dans sa calebasse tarie. ('e fut une douche bienfaisante qui dura trois heures et guérit miraculeusement son pied malade.

Certes, ses épreuves n'étaient pas finies, elles commençaient à peine. Pendant quatre jours, l'évadé, n'ayant pour se guider vers la mer que la position du soleil, erra dans des déserts de montagnes et de forêts, se nourrissant de fruits lorsqu'il en rencontrait, de plantes plus souvent, dormant caché sous les broussailles, souvent ne dormant pas du tout.

Il était maigre comme un squelette lorsqu'il arriva sur la côte de Bourendy, à quelques kilomètres de Thio, localité minière pourvue d'un poste de gendarnicrie.

Ses . vêtements étaient lacérés, presque en lambeaux. Son seul aspect devait exciter les suspicions de Tautorité, si peu intelligente fùt-elle, et lui faire demander ses papiers.

Or des papiers, Détras n'en avait pas.

Par contre, il avait conservé soigneusement, au milieu de toutes les péripéties, les cinquante-trois francs, la montre et le revolver chargé de Garmellini.

Quant à « Joseph », il l'avait abandonne sans hésitation dans la ravine.

Très heureusement pour lui, il débouchait sur un point du littoral où le seul habitant européen — habitant occasionnel — était le missionnaire marisle de Thio.

Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, cet ecclésiastique, le père Morris, se rendait à Bourendy pour y confesser les Canaques et leur vendre, après célébration du saint sacrifice de la messe, dos marchandises de plus ou moins bonne qualité.

Ceci n'est nullement une exagération » en Nouvelle-Calédonie comme dans la plupart des colonies, les représentants du Père éternel se livrent fructueusement au commerce.

Et comme ils ne paient point patente, ils peuvent écouler la marchandise meilleur marché que leurs concurrents profanes.

Seulement, par un distinguo subtil, ils ne vend(»nt pas, ce qui les classerait commerçants; ils cèdent, ayant, comme le père de M. Jourdain, la délicateî^se d'accepter de l'argent pour ne pas humilier les acheteurs.

Le père Morris ne se trouvait pas à Bourendy ce jour-là, et le Canaque Nundo, soii factotum laissé à la garde de la case qui servait à la fois de chapelle et de comptoir, était, bien que fervent chrétien, sous l'influence d'une trop copieuse absorption de tafla.

Cette double circonstance fut heureuse pour le fugitif.

Détras, ayant traversé le village canaque sans rencontrer d'autres êtres vivants qu'une vieille popù née (1), deux ou trois enfants et un poca (2) apprivoisé, arriva devant la ca»e consacrée à Jéhovah et à Mercure.

Nundo, béat comme le patriarche Noé et presque aussi pou vêtu, fumait sa pipe, accroupi sur le seuil.

— Bonjour, dit-il à Détras, toi viens de loin ?

— Oui, fit sans hésitation l'évadé.

— Pantalon h toi déchiré, toi marché dans la brousse ?

— Oui.

— Pourquoi toî pas suivre la route ?

— Moi mineur, aller prospect (3), répondit l'évadé en petit nègre.

— Où sont ooitils à toi ?

— Moi laissé outils dans la montagne, venu ach<> ter caïcaï (4).

— Ferais bien acheter aussi un pantalon. Si tu veux, moi vendre.

— Toi as un store (5).

— Oui, moi tenir store père Morris, quand lui pas à Bourondy.

Bourendy, ce nom orientait et rassurait Détras. Il se trouvait en pays canaque et, h condition de bien jouer son rôle, pourrait se tirer d'affaire. Toutefois, il fallait éviter d'éveiller la suspicion des indigènes, car ceux-ci, alléchés par la prime de vingt-cinq francs

(1) Femme canaque.

(1) Cochon (corruption de porc).

(3) Prospeclt mot anglais entré dan» le langage néo-calédonien, recherche des filons miniers.

(4) Caïcaï, mot d'origine océanienne, manger» l'^) MâgasÎD,

payée pour la capture de tout évadé, Teusscnt infailliblement vendu.

Notre civilisation a fait de ces anthropophages, belliqueux mais hospitaliers et communistes, des ivrognes, des bigots et des policiers, adorant la pièce de cent sous I

Détras avait eu de la chance de tomber sur un ivrogne en état d'ébriété. Malgré sa résolution de ménager son argent, il n'hésita pas à dépenser six francs, moyennant lesquels Nundo lui livra une sorte de caleçon tombant juste au ^cnou et qualifié superbement de pantalon, du fil, des aiguilles et une boîte d'allumettes. Après quoi, le marchand à peau bronzée, satisfait de cette transaction, offrit à Détras la mo'itié d'une igname bouillie et un morceau de poisson fumé.

Depuis longtemps l'évadé n'avait pas fait* pareil repas. Treize jours s'étaient écoulés depuis sa fuite de Bouraké et, si l'on en excepte la viande do chien et quelques koulas ou poissons, sa nourriture avait surtout consisté en végétaux crus.

S'étant ainsi à demi restauré, Détras se retira, emportant sa marchandise. Nundo lui avait indiqué une case inhabitée : il y passa la nuit, cousant les lambeaux de son pantalon au caleçon qu'il avait acheté et se confectionnant de la sorte un vêtement sinon élégant — il s'en fallait ! — du moins acceptable dans cette brousse néo-calédonienne où circulent colons, Hbérés, mineurs et stockmen (1), qui n'ont aucune prétention à la coquetterie.

•Détras demeura quarante-huit heures à Bourendy, se reposant et vivant de coquillages qu'il ramassait a la marée basse. Puis il partit, car un plus long séjour eût pu donner l'éveil. Ostensiblement, il se dirigeait

(i) Cavaliers g^ardeurs de bétail.

vers les montagnes pour y reprendre ses outils et poursuivre ses recherches de prospecter.

Mais à un kilomcMre du village, il tourna court sur la gauche, se dirigeant h travers bois et fourrés dans la direction d'Yaté, sur le littoral sud-est de l'île.

Là, avait autrefois vécu la puissante tribu des Touarous, dont il ne subsistait plus que les débris, une centaine de Canaques des deux sexes et de tout âge. Un missionnaire sauvait généreusement les âmes de ces indigènes, élevés par lui de la condition de sauvages à celle de serfs, car ils cultivaient sans la moindre rétribution les terres de la mission. ^

A un kilomètre, vivait avec une femme canaque un jeune Européen, Pierre Delmot.

Arri\é en Nouvelle-Calédonie à Tàgc de quatre ans, avec ses parents, pauvres colons, Delmot s'était développé au milieu des naturels, dont il parlait admirablement la langue, et était devenu un sauvage blanc. Alors que la plupart des malheureux indigènes, assassinés par une civilisation dont on leur inoculait seulement les vices, s'éteignaient dégénérés, alcooliques et poitrinaires, lui, fils de la vieille Europe, s'était retrempé dans la large vie de nature ! Désireux poui'tant de savoir, il' avait forcé le missionnaire à lui apprendre à lire et écrire. Dans un séjour à Thio, il s'était fait enseigner un peu de calcul par le gérant du télégraphe, jeune homme conquis par sa vigoureuse droiture. Et cela lui suffisait : cultivant ses ignames, ses caféiers, péchant, élevant quelques poules, Delmot s'estimait l'homme le plus heureux du monde.

Le hasard conduisit devant sa paillotte Détras, et ce fut le plus grand bonlicur pour celui-ci.

Le jeune», honmie, en vrai Canaque, lui offrit Thos-

pitalilé sans lui demander s'il avait des papiers. Puis,

attirés l'un vers l'autre, par une réelle affinité, Delmot,

las de sa solitude prolongée, Détras désireux de s6

poser quelque part pour achever d'y faire peau

neuve, ils décidèrent de ne pas se quitter tout de suite.

Détras demeura quatre mois, travaillant avec Delmot, mangeant avec lui et couchant dans sa case. Toutefois, le jeune homme ne pouvait rémunérer sérieusement ses services pour Texceliente raison qu'il ne possédait pa« d'argent. Il lui mit dans la main, au moment de la séparation, deux pièces de cinq francs : c'était tout ce qu'il pouvait faire.

Mais il donnait h Déiras quelque chose de plus précieux que de l'argent : un papier. Sur une feuille blanche, il avait, non sans effort et de sa plus lisible écriture, tracé les lignes suivantes, dont nous rectifions l'orthographe :

« Je soussigné, Pierre Delmot, colon libre ù. Yaté, certifie avoir employé pendant quatre mois le nommé Paul Rège, travailleur libre, et n'avoir eu qu'à me louer de ses services et de sa conduite. En foi de quoi, je lui ai délivré le présent certificat.

(( Pierre Delmot. »

C'était une pièce d'identité. Sous le nom de Paul Rège et avec la mention « travailleur libre », qui donc reconnaîtrait le forçat n'* 320 ?

Puis Détras, véritable trait de génie, s'en fut porter ce certificat au missionnaire en le priant de le contresigner. L'homme de Dieu, intérieurement flatté d'être reconnu comme autorité temporelle, alors que le pape lui-même a perdu ce caractère, apposa à la fois sa signature et le cachet de la mission. .

Deux signatures, un cachet ! c'est plus qu'il n'en faut dans un pays français pour se créer une personnalité insoupçonnable. •

Alors, Détras eut l'audace de remonter vers le nord suivant à pied le littoral. Ses cheveux et sa barbe^ qu'il n'avait point taillés depuis le jour de son é,\^sîon, quelques vêtements vieux ma\?> àfeç^^^vX.^ Q;v\^\Ni^

avait abandonnés Delmot, éloignaient toute idée qu'il pût être un forçat évadé.

Jouant d'audace, il se présenta au poste de -gendarmerie de Tlîio et pria le brigadier de bien vou- ' loir légaliser son certificat. Le cachet de la mission inspira un saint respect au brigadier qui apposa à côté celui du poste et écrivit*au-dessous :

« Vu pour légalisation,

« Le brigadier de gendarmerie de Thio,

a Jean Bonfay. »

Désormais, Détras pouvait respirer : Garmellini luimême ne l'eût pas reconnu !

Avec un pareil certificat, il lui était facile d'aller loin. Il alla d'abord à Kuaua et, pendant deux mois, travailla dans une plantation de cafés. Gela lui fit quelque argent, mais le voyage de Nouméa en Europe coûtait cher. Après avoir obtenu de son employeur un certificat non moins excellent que celui donné par Delmot, il alla s'engager comme mineur au claim la Bonne Espérance^ de Poro.

C'était son ancien métier qu'il reprenait et cette fois librement, si tant est qu'un salarié puisse être libre !

Six mois et demi s'étaient écoulés depuis son évasion et, maîtrisant son cœur, pas une seule fois il n'avait écrit h sa femme ou à Pahuel. C'eût été trop imprudent ; il se rendait compte que, depuis son évasion, Geneviève devait être spécialement surveillée ; une lettre à son adresse venant de la Nouvelle-Calédonie serait forcément ouverte, même si on ne reconnaissait pas l'écriture de l'expéditeur. Non, mieux \alait attendre le retour en Franco, quelques tortures morales que dût éprouver la jeune femme.

Six ou sept mois encore et tout serait dit !

Pour économiser le prix de la trUversée, Déiras mangeaii à peine et ne bùVait que de l'eau. Sa clc^pense se trouvait ainsi réduite au minimum.

Enfin, le 15 décembre 1885, Détras, toujours sous le nom de Paul Règc, quittait la colonie à bord du vapeur anglais PûJyncsian, se rendant à Sydney. Son voyage payé, il lui restait cent francs.

Ce n'était pas assez pour retourner en Europe, mais c'était assez pour vivre sur le sol australien jusqu'à ce qu'il y eût rencontré un travail rémunérateur. Il se trouvait libre, maintenant, pour aller, venir d'autant plus qu'aux mines de Poro,il avait passablement appris l'anglais, très incorrect d'ailleurs, parlé par les émigrants des Gornouailles, ceux désignés dans la colonie sous le nom de Cornishmen.

Détras, bon ouvrier, rencontra le travail qu'il cherchait. Il comprenait bien quUl était indispensable pour lui de posséder en arrivant à Mersey une certaine somme. Autrement, comment pourrait-il voyager en dissimulant sa présence et emmener sa femme et sa fille ?

Gonséquemment, il demeura dix mois en Ausîrnlie, économisant sur son salaire avec le même archarnement qu'en Nouvelle-Calédonie. <i^eulement le 20 octobre 1886, Détras s'embarqua à Brisbane sur la goélette française ITel-Esjwir, en partance pour Marseille.

Avec quelle joie il mit le pied sur ce bâtiment délabré et infect ! Tout à bord, nourriture et couchette, était épouvantabrc ; les rations, réduites par les vols successifs des magasiniers et du maître-coq, eussent mécontenté un ascète. Détras, lui, tout à sa joie du retour, ne voyait rien, ne se plaignait pas, trouvait tout bien.

Pourtant , il fut brusquemi^it arraclié à son exultation. Ce fut lorsque le Bel-Espoir, s'etant engagé dans le périlleux détroit de Torrès, se trouva jeté contre un récif et, éventré, sombra avec tout son équipage.

Détras* savait nager : la côte méridvoiVcAii v\çi \v^.^^^^.velle-Guinée s'étendait à moins de ç\um^^ ç.çï.w\.^ ^«n^-

•Ik. . ""I^ i!."^

très. Une jolie distance pour un homme qui n'entend pas rivaliser avec le capitaine Boyton I Le naufragé réussit cependant à la franchir, grâce aux écueils à fleur d'eau sur lesquels il pouvait, de temps à autre, reprendre pied et souffler avant de recommencer à nager.

Sauvé des flots et des requins, Détras aborda donc dans la grande île papoue.

Ce fut pour tomber au pouvoir d'une tribu noire, heureusement plus farouche que cruelle; qui se contenta de l'emmener en captivité très avant dans l'intérieur.

Réduit à la condition d'animal domestique, obligé de labourer, pêcher et porter des fardeaux pour ses maîtres, le malheureux demeura captif pendant plusieurs années, guettant inutilement l'occasion de s'évader.

Détail curieux, les naturels ne lui avaient enlevé ni ses vêtements ni la ceinture dans la doublure de laquelle étaiU cousue en bank-notes toute sa fortune patiemment éionomisée : quarante livres sterling (mille francs).

Détras avait perdu la notion du temps lorsqu'il put enftn fausser compagnie aux Papous. Emportant un arc et des flèches, tant pour sa défense que pour s'approvisionner de gibier, il se dirigea vers la mer. ^

Sa fuite de Bouraké avait été une promenade, comparée à cette marche dans l'épaisseur des forêts et des marécages où, fréquemment, il s'enhsait jus- ' qu'aux genoux et se sentait sur le point de disparaître à tout jamais.

Cette fuite au hasard qui, parfois, le ramenait, après de longues fatigues, à son point de départ, dura six mois.

Un jour, des colons allemands du littoral virent

déboucher de la brousse un homme blanc^ maigre et

exténué, dont les vêtements torchaient en lambeaux.

II se traînait plutôt qu'il ne marcYiaiV ^l ses pieds nus,

déchirés par les pierres et les épines, ne formaient qu'une plaie.

C'était Détras.

Il fut recueilli et soigné avec toute l'humanité possible. Mais des mois encore se passèrent avant qu'il pût se rétablir entièrement.

Enfin, sa robuste constitution l'emporta et, un jour, un trois-mâts hollandais le prit à bord pour le déposer à Marseille après une longue traversée.

Neuf ans et demi s'étaient écoulés depuis qu'il cuvait quitté la France !

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