‹ La grande grèveChapitre 16 sur 45 · RÉVEIL DES MINEURS · texte numérisé non relu

RÉVEIL DES MINEURS

C'était un après-midi de dimanche.

M'ersey dormait sous la tiédeur de juin. Seul, l(i cabaret du Fier Lapin, sis au haut de la côte de Vertbois, semblait vivre, animé par les conversations d'une quarantaine de mineurs.

11 est vrai que de cet établissement long et largt% ;. aux murs blancs festonnés de lierre, aux larges volets verts et à l'enseigne glorieuse — un gigan- : tesque lapin coiffé du bonnet blanc de cuisinier, brandissant une casserole — se dégageait un double • parfum de fraîcheur et de gibelotte, tout à fait irrésistible.

Dans la vaste salle du fond, donnant sur une assez grande cour garnie de tonnelles, les mineurs étaient «stables autour de quelques bouteilles. Ils buvaient ïïiodérément et discutaient avec sang-froid.

Les moralistes reprochent volontiers au peuple travailleur une tendance à l'ivrognerie et lui déclarent que, s'il buvait vertueusement de l'eau, son sort se trouverait complètement changé.

Il est incontestable que l'ivrognerie est une plaie terrible et que mieux vaut s'abstenir de vin que de rouler dans le ruisseau. Reste à savoir si cette plaie est une conséquence ou une cause et si elle ne résulte pas d'un régime économique que les vertueux moralistes se gardent bien de vouloir cYvaxvgoT .

Si les prolétaires se condamnent aux plaisirs abrutissants du cabaret, n'est-ce point parce que leur situation sociale leur interdit les plaisirs plus élevés.?

N'est-ce point parce que la fatigue de travaux qui, selon une énergique expression, font couler le cerveau dans les bras, le manque de temps et d'éducation première leur enlèvent toute possibilité de s'initier aux jouissances de l'art et de la science ?

Et c'est l'oubli momentané de sa condition de bête de somme que le déshérité cherche au fond de la bouteille.

Mais que disparaisse le salariat, restant de l'esclavage antique et du servage médiéval, et l'ivrognerie disparaîtra, elle aussi. Deux générations pourront suffire pour éliminer de la société transformée les éléments morbides, tristes fruits de l'exploitation économique et de l'atavisme.

En outre, les Palais du peuple, où se trouveront réunis tous les plaisirs et délassements intellectuels ou physiques, n'existant jusqu'à ce jour qu'à l'état de rêve prophétique ; les Universités populaires demeurant le plus souvent -inaccessibles au prolétaire inculte et les Bourses du travail commençant seulement à surgir dans les grandes villes, où donc mieux qu'au Fier Lapin eussent pu se réunir les mineurs de Mersey par ce chaud après-midi de juin 1893?

Du reste, nous l'avons dit, ils buvaient modérément et seulement parce qu'il est impossible de s'installer chez un débitant sans consommer.

On pouvait voir, à l'attention avec laquelle le plus grand nombre suivaient une conversation soutenue par une demi-douzaine d'entre eux, qu'ils s'étaient réunis pour discuter une question sérieuse et non pour boire bouteille.

— En résumé, disait un mineur d'environ trente

ans, à la physionomie sagace et décidée, on nous

reprend d'une main ce qu'on est forcé de nous

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octroyer de Tautre. Il faut bien nous payer, si pou que ce soit, pour notre travail, les machines ne pouvant nous remplacer entièrement...

— Oh I les machines, interrompit un Iravailleur plus âgé, il faudrait les briser !

— Non : il faudrait les prendre. Donc on (?st forcé de nous payer, juste assez pour que nous puissions vivre et reproduire une race de malheureux comuKî nous, travaillant à perpétuité pour les maîtres.. Mais, en même temps, nous sommes tenus de nous fournir du nécessaire, aliments et vêtements, dans les cantines installées par la Compagnie.

— Où Ton ne vend que de la camelote, déclara un troisième.

— Et défense de nous fournir ailleurs. De sorte que l'argent qui nous a été versé le samedi revient presque tout entier le dimanche à nos patrons.

— Si la concurrence des commerçants était permise, on serait forcé de nous vendre meilleur et moins cher.

— Oui, mais elle n'est pas permise, voilà le Jiic. La municipalité est aux ordres de la direclion.

C'est en petit l'histoire de la société, mes amis. Le gouvernement nous paraît quelque chose de bien . grand, de bien redoutable : eh bien, on se trompe. Ceux qui le mènent et qui tiennent les fils, ce sont les capitalistes. Le gouvernement est comme un gent darme chargé de défendre un coffre-fort.

Une chose était remarquable, la modération de langage de ces. durs travailleurs. Certes, ils exprimaient des idées nussi catégoriques que possible sur le régime capitaliste ; mais cela était dit simplement, sans aucun de ces grands mots et de ces épithètes terribles qui souvent recouvrent le vide absolu de la pensée.

Les mineurs de Mersey savaient qu'ils étaient exploités ; ils ressentaient profondément celte exploitation et cherchaient les moyens de ValVfeivw^t, ^xv

atlendant Taide des événements pour y mettre entièrement fin, mais ils ne s'attardaient pas aux déclamations stériles.

Ce que, si on se reportait à dix ans en arrière, ils semblaient avoir perdu en élan impulsif, ils l'avaient gagné en solidité consciente.

Ronnot était mort : Vilaud, attiédi par l'âge, se tenait très calme ; Jaillot, après son retour du régiment, ne trouvant plus à s'employer aux mines de Morsey, était parti pour Rive-de-Giers. Gomme eux, d'autres anciens étaient morts, assagis ou partis. C'est la loi naturelle ! Mais d'autres avaient surgi qui, sans bruit, sans éclat, se faisaient éducateurs de leurs camarades. Si une période de lutte, comme en 1882, revenait, la direction trouverait cette fois devant elle, non plus seulement de naïfs enthousiastes, mais des réfléchis tenaces qui sauraient disputer la victoire sans se laisser griser ni abattre.

Pour le moment, la circonspection des militants, refusant de tomber dans les pièges que leur tendait Moschin, avait sauvegardé l'existence du syndicat. C'était beaucoup, nul autre groupement de travailleurs n'ayant pu jusqu'alors se fonder dans la région.

Los mineurs réunis au Fier-Lapin se connaissaient tous les uns les autres. Ils savaient qu'ils pouvaient parler entre eux sans que leurs paroles fussent rapportées aux mouchards de la direction. D'ailleurs, ils ne conspiraient point et n'avaient même pas l'air de conspirer comme leurs devanciers de 1882.

— Oui, reprit celui qui avait, pittoresquement comparé le gouvernement à un gendarme veillant sur un coffre-fort, il faudrait faire la révolution dans la commune en chassant la municipalité réactionnaire. Ce serait, du moins, un commencement.

Sur ces paroles, la conversation devint confuse, plusieurs mineurs parlant fi la fois.

— Ce que tu nous dis là, Bernard, dit un vieux,

n'est pas facile à faire. On nous chante bien que le bulletin de vote nous rend souverains : cola n'empêche pas, depuis un demi-siècle, tous les mystillcateurs de se foutre de nous et les maîtres de rester les maîtres.

— Si on s'adressait à, VUnion populaire, suggéra un jeune. Pour sûr elle nous aiderait à lutter ici contre la calotte et les gros bonnets. Ça les ferait peut-être réfléchir.

— Ou ça les exaspérerait. N'importe, ton idée a du bon.

— Autrefois, fit un ancien, on s'est aussi adressé à un individu de Lyon pour venir nous faire des conférences, un nommé Baladier, soi-disant un type épatant. Ah ! le cochon ! ce qu'il nous a mis dedans ! Il était de la police.

— C'était du temps de la batide noire, ajouta un autre. Plusieurs de nos camarades sont allés au bagne ; quant à Baladier, on n'a jamais su ce qu'il était devenu.

— Pardon I J'ai entendu dire que les anarchistes de Genève l'avaient flanqué dans le lac. Malheureusement il savait nager.

— Pour en revenir à ce que nous disions, reprit Bernard, je crois que le concours des radicaux en vue du département et de VUnion populaire pourrait nous aider à créer dans Mersev un mouvement sérieux. Non pas une révolution comme l'espéraient nos camarades de 1882 — les révolutions ne se décrètent pas et celle qui jettera bas la bastille du Capital peut venir soit demain, soit dans quinze ans — mais une forte agitation des esprits. La population tout entière nous est au fond sympathique ; préparons le terrain, non par des déclarations furibondes, mais par des discours sensés, des manifestations pacifiques en dehors de notre travail ; intéressons à notre cause des personnages qui comptent par leur situation et leur nom, comme V^ ^ç»^-

teur Paryn, et puis après nous formulerons tranquillement nos revendications. Si on les méconnaît, alors... la grève 1

La grève I Ce mot, lancé comme une bombe, produisit une 'Singulière impression sur les mineurs.

Bernard* avait parlé posément, .en homme' qui mesure ses phrases et ne se laisse point emporter plus loin qu'il ne veut aller. D'une instruction supérieure à celle de ses compagnons, il puisait dans les brocliures socialistes des matériaux, mais non point des idées toutes faites, estimant que tout être doit penser avec son cerveau. Avant d'admettre une opinion, il Tavait analysée, retournée sous toutes ses faces et, une fois qu'il l'avait admise, il cherchait les moyens pratiques de la réaliser.

Il no se réclamait d'aucune école et ne se disait même pas indépendant, car ce titre, qui devrait être le plus beau, sert trop souvent à masquer le vide de convictions ou d'idées, Tabsence de droiture, les compromissions honteuses avec tous les partis.

Bernard eût été de préférence collectiviste, mais il se disait qu'aucun système ne peut prétendre à rinfaillibilité, de même qu'aucun cerveau ne peut déterminer autrement que dans ses grandes lignes révolution h venir des sociétés humaines. Il y avait, en outre, ti la fois dans la doctrine collectiviste et dans les allures du parti une rigidité dogmatique qui lui déplaisait ou, du moins, qui ne s'accordait pas avec son caractère, car, somme toute, il trouvait utile qu'à côté des opportunistes il y eût des sectaires. Celait iine compensation.

Artiste ou poète au lieu d'être ouvrier, il eût été vraisemblablement anarchiste, car l'anarchie, vision d'une humanité future, est plutôt considérée comme la sublimation de l'individu dans une société évoluée que comme la révolte spontanée et anonyme des masses. Elle tend à méconnaître parfois les ncccssiïùs économiques immédiates pour planer en

iwçt' - '

plein rêve philosophique : un rêve qui aura sans doute sa réalisation.

Mais Bernard était un travailleur manuel : il voyait de trop près ou plutôt il ressentait trop luimême les conséquences du servage économique pour ne pas vouloir avant tout hriser ce servage et, s*il ne pouvait le briser d'un coup, l'amortir, Téliminer progressivement, s'arrôlant peu aux moyens, légaux ou révolutionnaires, pourvu qu'ils aboutissent.

Il possédait, chose rare parmi les ouvriers et les révolutionnaires, cette plasticité, ce doigté qui sont des armes puissantes à condition d(' s'allier à l'intégrité de caractère.

Sa conception d'une société dans laquelle les travailleurs, groupés professionnellement, seraient copropriétaires des sources de production, sol, mines et outillages, qu'ils exploiteraient à leur profit, organisant eux-mêmes la production, la consommation et réchange, différait certainement de la conception républicaine bourgeoise qui, môme sous l'étiquette radicale, maintient le salariat comme institution indispensable à laquelle il ne faut pas toucher sinon dans quelques siècles. Mais, puisqu'on vivait enserré dans la société capitaliste, il fallait bien en tirer le peu qu'elle pouvait donner et régler son action en conséquence, se servant de toutes armes, bonnes ou médiocres, au lieu de s'envelopper dans les majestueuses intransigeances théoriques.

Aussi l'idée de faire venir h Mersey des personnalités influentes du chef-lieu ne lui déplaisait-elle pas. C'était un appui moral pour les mineurs, un encouragement pour la population, un réveil succédant au recueillement de dix ans. Certes il faudrait éviter les incohérences qui pouvaient, dès le début, isoler et perdre le mouvement, mais, une fois ce mouvement lancé et bien orienté, on en tirerait tout ce qu'il pourrait donner.

Après avoir battu en brèche la municipalité aux ordres de des Gourdes par une campagne de réunion? dont les organisateurs ostensibles ne seraient pas les mineurs, Bernard entrevoyait la grève comme un moyen efficace pour forcer les édiles à se retirer. Avec eux disparaîtraient une foule de règlements et arrc^tés vexatoires qui faisaient des salariés de la CoRipagnie de véritables serfs. La police de Moschin mille fois plus redoutable que la police municipale, ne viendrait plus moucharder les mineurs jusque chez eux et terroriser les familles des travailleurs.

Certes il n'appartenait pas à Bernard ni à une minorité de ses camarades de faire décider une mesure aussi grave que la grève, car tous ces travailleurs savaient ce que ce mot signifiait. Ce n'était pas seulement la cessation de travail pour la bête de somm»^. humaine, lasse de produire sans trêve, c'étaient aussi les minces ressources s'épuisant chaque jour, le manque de pain pour la famille tout entière, les angoisses, la faim.

El pourtant toute victoire est le résultat d'une bataille. Combien plus poignantes et héroïques sont ces batailles économiques que celles livrées à coups de canon par des héros stupides qui s'entre-égorgent sans savoir pourquoi !

Du moins si la grève devait être décidée par l'enseniblc des mineurs eux-mêmes, pouvait-on la préparer.

— Alors, c'est décidé ? demanda Bernard, vous m'engagez à demander le concours d'orateurs républicains de Môcon et d'ailleurs ?

— Oui.

— Lesquels ?

— - Paryn I

Ce nom fut proféré par toutes les voix avec une spontanéité remarquable.

— Après ?

— Renou'drà ! Vallon I

— Maïs, fit un des mineur?, il faudrait tout do même, au moins, un orateur do Mersey.

— Naturellement, répondit Bernard. N'ayez pas pour : on en aura.

Gomme il achevait ces mots, la porto de la salle s'ouvrit et s'avança sur le seuil un homme dont l'apparition fut saluée de ce cri de haine ou de peur :

— Moschin I

MOSCIIIN

Trente-cinq ans, une soHde carrure, dos cheveux noirs coupés en brosse, une forte moustache rejoignant vers l'oreille d'épais favoris, tel était au pliysique Moschin, chef de la police particulière du baron des Gourdes.

Au moral, c'était un homme intelligent, énergique et sans scrupules.

Après avoir reçu une assez bonne instruction, il s'était engagé, non par amour du métier militaire, mais pour en avoir plus lot fini, disait-il. Et après ses cinq ans de service au T chasseurs à pied, il était rentré dans la vie civile.

Le grade de caporal, qu'il avait recherché uniquement pour se débarrasser sur les hommes des plus lourdes corvées, ne lui inspirait aucun désir de rengager. Il se sentait assez intelligent pour se faire une situation ailleurs qu'à la caserne.

Malheureusement, la société est encombrée d'une foule d'individus intelligents et même munis de toutes sortes de diplômes, qui passent leur vie à se chercher inutilement des situations.

L'impossibilité où il se voyait d'employer ses facultés d'une façon sérieusement rémunératrice, alors que tant d'oisifs à l'intelligence médiocre n'ont ci^ue l^ peine de se laisser vivre, le rendil Tè\o\vvX\^\vçv^vt^

Non pas anarchiste, car il était ambitieux et Tanarchie ne réserve à ses adeptes ni places, ni honneurs, tout au plus les vanités creuses de la célébrité ; mais blanquiste — ce parti d'agitation populaire semblait alors avoir des chances.

Le révolutionnarisme, pour Moschin comme malheureusement pour beaucoup d'autres, consistait surtout à supplanter les mômes dirigeants que Ton vouait aux gémonies. Il tenait tout entier dans cette fornmle simple et réaliste : « Ote-toi de là, que je m'y mette ! »

Plusieurs années s'écoulèrent et le parti blanquiste, que ne dirigeait plus son vieux chef, héroïque et sagace, eut sa décadence ; ses chances d'arriver au pouvoir par un coup de main devinrent de plus en plus rares, puis disparurent tout à fait. De ses éléments quelque peu disparates, les uns — les mauvais, batailleurs brutaux, sans idées — se fondirent dans le boulangisme naissant ; les autres allèrent au collectivisme, à l'anarchie ou disparurent.

Moschin n'avait pas attendu cette désagrégation pour aviser. Se disant que, sous tous les régimes, il était deux forces qui dominaient la société : lé clergé et la police, il s'en fut sans la moindre hésitation offrir ses sepices à un homme mystérieux qui travaillait pour l'un et pour l'autre.

Cet homme, c'était Drieux que nous avons entrevu lors des événements de la Bande noire et que nous reverrons encore.

Drieux savait juger les hommes : Moschin, qu'il utilisa heureusement dans deux ou trois affaires, lui plut beaucoup ; il s'occupa de lui faire un sort. A ce monîent, des Gourdes, successeur de Chamot, donnait une extension énorme à l'exploitation des mines de Pranzy ; il lui fallait une police. Grâce à la recommandation de Drieux, Moschin devint le chef de cette police qu'il recruta et organisa supérieurement. Moschin et Je comptable Troubon étaient, après

des Gourdes, les deux autocrates de la mine. Par le premier, les ouvriers y entraient et en sortaient ; par le second, ils étaient soumis aux règlements les plus tyianniques. Pour entrer, il fallait d'abord posséder un casier judiciaire blanc et un livret vierge de ces annotations en apparence anodines qui signalent les travailleurs irrespectueux de l'autorité patronale ; il fallait, ensuite et surtout répondre aux questions que posait Moscliin et par lesquelles il s'assurait si l'homme était un raisonneur ou une simple brute. Dans le dernier cas, Tembaucliage se faisait sans difficulté ; dans l'autre, l'individu était refusé, ou, si le besoin de bras se faisait sentir, accepté, mais mis en observation. Un homme de l'équipe jouait le rôle de mouton et aux premières paroles imprudentes, le signalait à Moscliin qui lui faisait donner son congé.

Troubon, lui, s'assurait, en centralisant les écritures, que les serfs de la mine, dépensaient la plus grande partie de leurs salaires en se fournissant dans les cantines et magasins installés par la Compagnie de Pranzy. Si l'homme faisait des économies, la police de Moschin cherchait à s'assurer qu'elles ne passaient point en achats de brochures et livres subversifs ou en .souscriptions pour des grévistes, ce qui Teùt fait renvoyer immédiatement.

Bernard avait, comme les autres, subi l'interrogatoire de Moschin. A la question : « Que pensez-vous des grèves ? » il s'était laissé aller h hausser les épaules sans rien dire. Ce geste lui avait valu une bonne note, en même temps que son mutisme avait satisfait l'examinateur : « Il ne sait pas pai'ler, avait-il pensé. Ah ! si tous les ouvriers avait la langue coupée I »

^ernard, en effet, considérait la grève comme une arme insuffisante pour amener l'émancipation du prolétariat. Il savait très bien que le plus souvent elle se termine par l'écrasement des \ra\Ti\\\çAVC'5i ^\

n'ont que des gros sous à opposer aux millions du Capital. Lors même que celui-ci est momentanément vaincu, se disait-il avec les théoriciens révolutionnaires, il prépare sa revanche et commence peu à peu à reprendre d'une main ce qu'il a concédé de l'autre. La loi des salaires est une loi d'airain : les déshérités en vertu de la concurrence qu'ils se font par leur nombre illimité, demeurent à la merci du patronat qui leur concède juste l'indispensable pour vivEe en continuant à travailler et pour se reproduire. D'autre part, si les salaires augmentent, par un jeu de bascule, les vivres, vêtements, loyers, toutes les nécessités de la vie augmentent aussi. Que peuvent les grèves contre cela ? Ah ! une bonne grève générale qui arrêterait la production dans toutes ses branches et coïncidant avec une grève de soldats, obligerait la bourgeoisie, désarmée et atterrée auprès de ses millions stériles à abdiquer comme jadis la noblesse, oui, ce serait la solution ! Mais une telle grève est-elle possible ?

Si Moschin eût pu se douter des idées qui s'agitaient dans le cerveau de Bernard, il ne l'eût certainement pas déclaré « bon pour l'embauchage ».

A la mine, Bernard observa et, reconnaissant à quel point la police de des Gourdes enveloppait les travailleurs, il s'abstint de toute parole imprudente. Mais il avait reconnu les camarades sérieux, ceux qui avaient ou étaient susceptibles d'avoir une idée dans la tête, et un groupe d'affinité s'était peu h peu formé qui, en dehors du travail, en dehors même de la chambre syndicale, se réunissait pour discuter sérieusement.

L'apparition inattendue de Moschin dans la salle du Fier Lapin causa une stupeur générale. Gomment avait-il eu vent de ce rendez-vous, que les mineurs s'étaient donné individuellement entre camarades sûrs ? Y avait-il donc un traître parmi eux ? . Certes, ils ne faisaient rien d'illégal en projetant

une campagne de réunions publiques ci Mcrsoy. Mais la loi, sinon dans la lettre, du moins dans son esprit et son application, est faite pour les puissants contre les déshérités.

Et ces hommes, qui ne semblaient pourtant pas des lâches, eurent pour la plupart, à la vue de Moschin, le frémissement du troupeau fouaillé devant le maître.

— Eh bien ! mes gaillards, fit le nouveau venu, on se réunit donc en cachette pour conspirer ?

— Pardon, fit Bernard qui, bien que surpris, avait conservé son sang-froid, si nous voulions conspirer, nous ne viendrions certainement pas dans un établissement public.

— Oui-dà ! vous iriez vous promener la nuit dans les bois comme vos prédécesseurs de la bande iioire et, comme eux, pour vous faire la main en attendant la sociale, vous dynamiteriez quelques croix ?

— J'ignore ce qu'a été la bande noire, ce qu'elle a fait. Je sais seulement que nous avons le droit d'être ici pour consommer en payant.

— Et pour comploter contre ceux qui vous donnent du travail ?

— Qu'en savez-vous, monsieur Moschin ? Vous écoutiez donc à la porte ? répondit Bernard tranquille, mais ironique, tandis qu'un vieux mineur bougonnait près de lui :

— Du travail, eh ! certainement, ils nous en donnent, et plus que nous n'en voudrions. C'est de l'argent qu'ils ne nous donnent pas asssez.

Le sang-froid de Bernard avait rendu courage à ses compagnons qui, maintenant, soutenaient le regard du chef policier.

— Je ne suis pas venu ici pour discuter avec vous, fit ce dernier. Je constate que vous tenez ici une réunion publique sans déclaration préalable, ce qui est contraire à la loi.

— . Une réunion publique I s'écm 'Be.xxv^'î^ ^w

milieu des murmures de ses camarades. Par quoi donc est-elle constituée ? Y a-t-il des affiches, un ordre du jour ? Y a-t-il eu un appel aux habitants de Mersey ?

Moschin considérait le mineur avec attention, reconnaissant en lui Tétoffe, tempérament et sagacité, d'un véritable meneur d'hommes. Comment cette individualité avait-elle pu lui échapper, à lui qui scrutait soigneusement les ouvriers avant de les admettre à l'honneur de travailler pour la Compagnie ? Sa négligence ou sa distraction avait été impardonnable.

Et maintenant, il se demandait quel parti était préférable : le renvoyer brusquement de la mine ou le garder ? Le renvoyer avait le côté salutaire d'un exemple et serait excellent, mais à, condition que Bernard quittât le pays, car s'il s'y installait pour travailler soit à son compte, soit dans un emploi quelconque, ce serait un mal pour un bien.

En le gardant provisoirement et sous une surveillance qu'on lui ferait sentir, peutrêtre l'amènèrait-on cl s'assagir par peur de perdre son pain. Il serait alors une sorte d'otage, répondant de la conduite de ses camarades. Qui sait même si on ne pourrait l'amener à servir les intérêts de la compagnie ? Moschin savait par expérience quels hommes utiles peuvent être les renégats ; et il lui semblait entrevoir en Bernard une valeur réelle.

— Si ce n'est pas une réunion publique, lui dit-il, désireux d'éprouver jusqu'au bout sa dialectique, c'est donc une réunion privée. C'est plus grave encore ; en vous assemblant à plus de vingt et une personnes, sans avoir déposé préalablement de statuts, ni même informé les autorités, vous constituez une société secrète, vous conspirez. C'est ce que je disais tout à l'heure.

Et souriant, il attendit la réponse.

— Nous ne conspirons pas plus que les consora-

mateurs réunis dans un restaurant, que les spectateurs réunis dans un concert ou un (liéAtre, répondit délibérément Bernard. A la mine, nouH recevons des ordres et les exécutons ; mais, une fois notre travail terminé, nous allons où bon nous semble et ne connaissons pas de maître, monsieur Moi?cliin.

Un murmure d'assentiment de ses camarades souligna les paroles fermes et calmes du mineur.

Moschin savait que le dompleur ne doit pas reculer devant ses fauves, autrement il est perdu et dévoré, et lui-même se comparait volontiers à un dompteur, assimilant les mineurs à des bêtes féroces n'osant pas rugir, mais impatientes de mordre. D'ailleurs, il était énergique.

— Vous êtes partisan de la liberté, fit-il à Bernard d'un ton narquois. Tcès bien, vous viendrez demain matin dans mon bureau m'exposer vos théories. Quant à vous autres, j'ai vos noms et vos ligures dans la tête : il est inutile de revenir demain travailler. Sur ce, bonsoir mes enfants et réjouissezvous d'être des hommes libres : cela nourrit.

Il tourna les talons et s'en alla en sifflottant, tandis que, derrière lui, éclatait un murmure d'imprécations.

Moschin avait la décision prompte ; il venait de faire acte d'autorité : le renvoi des quarante mineurs (peut-être rcprcndrait-il les suppliants) serait un exemple admirable, tandis que le maintien de. Bernard exciterait contre celui-ci les suspicions des autres mineurs et détruirait du coup toute son influence.

Machiavel n'eût pas été plus habile.

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