UNE GRACE
Le docteur Paryn préparait consciencieusement
son discours pour la réunion publique qui devait
avoir lieu à Mersey dans quatre jours, Brossel ayant
certifié que l'organisateur de cette réunion n'était
pas un mythe.
Orateur de tête, cherchant à exposer des idées plutôt qu'à jongler avec des mots, Paryn avait la parole facile, disant de façon toute simple les choses telles qu'il les pensait. Il n'en estimait pas moins indispensable, sous peine de n'être qu'un phraseur plus ou moins brillant, de préparer ses discours avec des arguments et une documentation impeccables qu'on ne rencontre point dans les improvisations hâtives. S'adrcssant à des travailleurs simplistes, il devait se faire plus clair que jamais tout en évitant la phraséologie déclamatoire qui lui répugnait, remplacer par des images saisissantes les raisorinemeîits trop compliqués pour des esprits abrupts.
L'ordre du jour proposé par Bernard et accepté par les orateurs portait : « La république et la féodalité capitaliste. — La lutte politique et sociale. — L'affranchissement des travailleurs. »
Paryn avait réuni tous ses matériaux de façon à les relier en un ensemble qui frappât l'idée de ses auditeurs. Il leur montrerait la révolution du siècle précédent commençant la libération des esprits, transformant les sujets en citoyens vivant sous un régime de garanties qui s'épanouissait dans la république, basée sur la souveraineté populaire. Puis, il montrait aussi, d'autre part, une féodalité d'argent, plus âpre et plus dure que l'ancienne noblesse, se créant avec l'essor de la grande industrie et venant soumettre à l'esclavage économique la classe immense des prolétaires pour lesquels les conquêtes de la révolution devenaient une illusion. Ensuite c'était l'effort des penseurs, Saint-Simon, Fourier, Pierre Leroux, Proudhon, cherchant le remède à ce mal de misère et, en même temps, les révoltes désespérées, aveugles, de ce prolétariat condamné à la misère et aux travaux forcés à perpétuité : les drames sanglants de la Croix-Rousse et de juin 48. Enfv^^ vV montrait l'union des travailleuT^ coxv^^\^t^\'s. i\ ^w^^-
nJLSés avec ^ petite bourgepisie radicalç, com.iïi.e le seul moyen' de lutter çoAtre la tyrannie capitaliste et de préparer réclpsion d'une société inçilleure.
Quel effet allaient produire ces paroles à Mer&ey où jaj:nais encore n'avait eu lieu de réunion publique, toutes les idées sociales y ayant, depoiis dix années, couvé sous la cendre dans le syndicat des mineurs ou l'esprit do quelques-uns ? Des Gourdes, maître de toutes les autorités locales, n allait-il pas faire interdire la réunion ?
D'après les renseignements de Brossel, il n'était question de rien de pareil à Mersey. Le maire Bobignon et le commissaire de police Pidurier avaient reçu l'avis de réunion, signé par Bernard et Brossel lui-même, sans donner signe de vie.
Pourtant il était impossible que le baron, dont le maire et le connnissâire étaient les créatures, se désintéressât de pareil événement.
Préparait-il un piège, un guet-apens facilement exécutable avec la police de Moscliin ? C'était chose, possible, présumabje m.êmc, car il ne pouvait sans perdre son prestige d'autocrate, laisser l'ennemi radical-socialiéte venir impunément l'attaquer dans son fief même.
Pas un inslaat, Paryi.i ne s'était dissimulé les périls de semblable entreprise, car, à Mersey, la police comme toutes les autorités locales étaient à la dévotion du baron des Gourdes et vraisemblablement les mineurs, maintenus par la crainte de perdre leur pain, n'oseraient défendre les orateurs. Ce serait même beaucoup, si, rnêlés au reste de la population, ils se hasardaient à venir à la réunion.
Néanmoins, le sort en ét<iit jeté : le docteur avait donné sa paroje. Quel-s» que fussent les dangers, quel que fût ri,mprévu, il irait.
Gomme il écrivait, prenait des notes, Brigitte apporta le courrier. Elle voulut profiter de l'occasion
pour le sermonner, car elle h'igrlorait pas la r'éiinion projetée, toute la contrée ne parlait que de cela.
— Voyez-vous, monsieur, dit-elle ex-ahrupto, vous allez vous faire casset* lés os avec votre politique.
— C'est bon, Brigitte, je sais, ce qlie j'ai à faire. Laissez-moi.
Ayant pronoiicé ces niots avec une Irtipatience ihàccoiituthée, le docteili^ commença le dépolilileniehl de son coiirHer pendaiit que la d'drhestiqué se retirait en levant les yeux au ciel.
Ràpideni'etît, il liil qUelqueè lettres : l'une était écrite par Bernard qui l'informait que tout étail déflriitiveihetit prêt pour la réuriidri ; il comptâil sur la piésencé d'dii moins trôlâ à quatre c'enlS' p'ersbhne.s : bourgeois, ex-lravaillleurs de tous les métibi^s. Le mineui^ ne s'étonnait que d'une chose, c'était de ne pas avoir encore reçti son cdrlgé. En tout cds, las des soupçons injustes qui se i^épcitl'dsLlerit siir sdii comjDte, propagés par ses ennemis, il n'hésiterait pas à prendre lé taUreaiî par Jes cornes et se livrerait à une charge à fond de train contre la compagnie de Prarizy.
D'auttes lettres, adressées pai^ les comités râdicaùxsôciaiistes de Môcon et de Ghôloh, se rstpportaient à la politique générale. Un électeur iriHuenl, abonné de Vtfîfiiori populaire, écrivait aussi, faisant Une allusion très signiflcatlvë aux prochaines élections législatives.
— Déjà I tnurmiird Paryri soucieux. Non, ce Serait
trop tôt.
Une dernière lettre lui . apparut, qu'il n'avait pas encore vue, cachée sous les autres, de format plus volunlineUx. L'enveloppe portait l'en-tête imprimé dé là préfectUt'e.
— Affaii^es administratives, sans doute, fit le docteur. Voyons.
Il déchira l'ienvieloptje et lut, Dès Ifes preitiiferes. lignes, il èiit uïi trèssaiilèmïitv\, dvi ^Ai\:^\\^^.
L'épître était ainsi conçue :
(c Monsieur le maire,
« Sachant quel intérêt vous avez bien voulu porter au nommé Galfe (Charles-Louis), condamné pjar la cour d'assises de Ghôlon, pour les événements de Mersey, et quelles démarches vous avez, depuis longtemps, faites en sa faveur, j'ai le plaisir de vous annoncer que la grâce de cet individu vient d'être signée ce matin même par le chef de l'Etat. Le décret paraîtra vraisemblablement demain même au Journal officieL
« L'autorité préfectorale espère que les personnes généreuses qui se sont intéressées au sort de ce malheureux égaré veilleront à ce que son retour ne soit pas exploité par des éléments de désordre.
« Recevez, monsieur le maire, l'assurance de mes sentiments distingués.
« Le préfet de Seine-et-Loir, « Blanchon. »
Paryn demeura songeur. Il y avait dix ans que Galfe, frappé par la vindicte bourgeoise, peinait dans l'enfer du bagne ayant perdu jeunesse, amour, tout ce qui rattache l'être à la vie.
Maintenant que tout ressort devait être brisé en lui, qu'il n'était plus, vraisemblablement, qu'un cadavre vivant, on le rendait à la liberté I
Que serait pour lui cette liberté ? Retrouverait-il jamais la compagne qui l'aimait si tendrement ? Pourrait-il se refaire une vie ?
Qu'était devenue Céleste Narin ? Paryn, qui avait dans les réunions publiques — son début oratoire — défendu le mineur et assisté à son jugement, se rappelait la jeune fille : une belle enfant qui ne semblait vivre que pour son amant.
Que pouvait peser le supplice de cette petite âme dans la marche majestueusement inexorable de la
société ? Sans doute, après avoir été broyée, Céleste, était-elle tombée pour jamais dans Tabîme, comme tant d'autres T
Malgré la tristesse qu'évoquait ce souvenir, c'était un triomphe que' cette grâce pour le docteur qui, depuis dix ans, avait multiplié les démarches en faveur de Galfe. Activité d'autant plus méritoire qu'il ne restait à ce dernier ni parents ni amis qui s'occupassent de lui et que, au milieu de ses préoccupations personnelles, Paryn eût fort bien pu l'oublier.
Oui, c'était un triomphe que cette grâce et un triomphe qui lui paraissait de bon augure dans la lutte qu'il livrait au baron des Gourdes.
De fait, que dirait celui-ci quand il apprendrait que le bagne avait rendu sa proie, l'ancien esclave révolté de la mine ?