AU BRI'SOT
Pourquoi Paryn et ceux qui, comme lui, lors du procès de Ghôlon, s'étaient intéressés au sort de Galfe, avaient-ils complètement perdu de vue l'amante du condamné ?
C'est que celle-ci, dès son retour à Mersey, s'était trouvée chassée par la brutalité de Thouvenin, puis aussitôt après, entraînée par sa malheureuse destinée, vers une nouvelle série de misères. . Après s'être enfuie de la ferme de Mayré, Céleste avait, dans la nuit, couru comme une folle, tout droit devant elle, jusqu'à ce qu'elle perdît haleine.
Très heureusement, elle ne s'était pas dévêtue cette nuitrlà, sa scène avec le fermier l'ayant frappée de crainte et peut-être d'un pressentiment de danger. Elle avait tout simplement dégrafé son corsage et retiré ses chaussures. En se jetant à bas de sa couchette pour fuir Jean, elle étendit la xuam ^ \»^\^^ ^N^
rlBilcDrîtraiit ses souliers, iristinctivemiBht les ààisit.
Ayant ëëcàladé le mur de la ferrge, Céleste se chaussa irapidemeAt et prit aussitôt sa côiirâë:
du alllit-elle ? Elle he se le deinarida même pas. L'iricotinù, le hasard, la fatalité avaient dominé sa vie et la resâaisissaieiit irlainteiiant comme une pi-oié iirl instant échappée. Enfaht dil mdlheur, sans doute, elle resterait jusqu'à la flri.
Lorsqu'elle se sentit h bout de souflle lelle s'arrêta. La riiiit noire h'ëtdit éclairée que pât* dés myriades d'étoiles : cela stifllt pouHâiit à Céleste pour lui inorltrer, à gauche de la grande route qui se continuait au nord vers Ghôion, une bifurcatibn, la routé menant dli fifisoi par iGfêhàc.
LacJUelle dès deux suivrait-elle ?
Céleste n'hésita pas un instant ; elle prit celle du Brisot.
A ses anciennes rancunes qui lui revenaient contre Chôlon, la ville où son amant avait été condamné et elle emprisonnée, où tous ses espoirs de recevoir des nouvelles de Galfe avaient été déçus, se joignait un sentiment instinctif de préservation.
Elle se disait que si les Mayré la polirsiiivaiént, ils la supposeraient plutôt réfugiée dans liile ville. Or, Chôlon n'était pas assez grand poiir qu'elle pût 5^ échapper à liiie fecherëhe sérieuse,
Le Érisot, au bdtltrdirê, pliis éloigné, était un asilb plus sûr avec sa popuiatioh dense de miséreux, esclaves de l'usine piarmi lesttuels la fugitive pourrait se fohdre eh quelque sorte.
Là poursuivre i Certes, ils n'àvaieht aucun droit sur elle et hiêttie ils eussent dû trenibler qu'elle hê déposât une pkirite contre eux poiir l'attentat dont elle avcltt failli être viciihie. Mais,^ ils étaient propriétaires, bélest^e était sans toit,, sans argent, celte différence dé situation bon seùléhiént eilleVait à celte çiëPhi kPe ï'owi recours, mais même pouvait la mettre â M merci de ses maîtres. Qui s^il ^\ ceux-ci, pdiir
expliquer le brusque départ de leur servante, ne l'eussent pas accusée de vol ou d'autre méfait ?
Céleste, cependant, avait un avantage qu'elle ne possédait pas lors de sa fuite de Mersey. Dans le mouchoir de poche noué, (lui lui servait de portemonnaie, était contenue la sonnne de deux francs quarante-cinq.
Somme dérisoire, certes ! Muis est-il (|uelque chose do plus terrible (lue de se trouver sur la grande rp.ute, httéralemcnt sans un sou pour acheter le morceau de pain (|ui pourra prolonger d'un jour une misérable, exisliuice et permollre peut-être de rencontrer te salut.
Ces deux francs quarante-cinq, économisés en trois mois de travail accablant et réalisés par la privation de nourriture chaque fois que Céleste était allée à Cbôlon, pourraient lui permettre d'atteindre le Brisot. Elle ne mangerait en route que juste l'indispensable, un peu de pain et quelques fruits sauvages glanés au passage. Elle dormirait la nuit prochaine à. la belle étoile.
Autour d'elle, la campngne s'étendait dans l'ombre. La fugitive se sentait comme perdue sur une mer d(î ténèbres, au miheu de laquelle, d'instinct plus que par la vue, elle suivait la route du Brisot. De, temps à autre, elle levait les yeux vers les étoiles qui semblaient, du liant du ciel, la regarder. Etait-il vrai, comme elle se rappelait l'avoir entendu dire par un vieux chemineau. que les destinées humaines étaient attachées à ces lumières de l'espace ? Ah ! quelle était donc celh» qui présidait à son existence de malheur ?
Elle continua de marcher jusqu'à l'aube! Parfois des aboieiiK^nts éclalaient de la pj'oximité d'habitations. Alors instincliv(»menL elle pressait le pas pour éviter toute surprise dangereuse, on n'a pas le droit d'être sans logis dans notre société démocratique.
Lorsqu'il fit jour, elle osa enfin s'atTèV^i . ^Wvi ^jnw^.-
i-"" rT'TÇ
vaiL voir sur la route qu'elle avait parcourue, et qui se déroulait en un long ruban au milieu de la campagne, si on venait à sa recherche du côté de Véran. Devant elle, c'était la ligne verte et molle de collines boisées, se succédant jusqu'à Gênac ; à droite et à gauche, des fossés longés de haies.
Céleste se reposa deux heures sans oser dormir, rajusta ses vêtements pour n'avoir pas l'air d'une fugitive ou^ d'une folle. Puis elle reprit sa marche, traversant rapidement les villages, s'efforçant d'être vue le moins possible.
Vers trois heures de l'après-midi seulement, ello fit halte, but à un ruisseau et croqua deux poires ramassées au pied d'un arbre. Puis, de nouveau, elle repartit.
A la brune, elle arriva à Gênac et, exténuée de fatigue autant que de faim, se laissa aller à acheter un pain d'un sou chez le boulanger.
— Y a-t-il encore loin d'ici au Brisot ? demandât-elle en payant.
— Encore une dizaine de kilomètres, répondit le marchand. Vous feriez bien de coucher à Gênac : il y a la Belle Aventure, à dix minutes d'ici, où on loge à la nuit pour pas cher.
— Merci, fit Céleste en se retirant.
Payer une chambre si bon marché que ce fût, c'était encore trop cher. D'autre par!, elle se sentait trop lasse pour faire encore dix kilomètres : les jambes lui rentraient dans le corps. Puis que feraitelle au Brisot en y arrivant la nuit, s'exposant, en outre, à être ramassée par la police municipale ? Au moins, à Gênac, c'était encore la campagne : elle pourrait trouver un coin sous bois pour y dormir.
Céleste passa donc cette nuit encore à la belle
étoile, sous un hallier où elle dormit d'un sommeil
pesant jusqu'au lendemain matin. En se réveillant,
eJIo aperçut, proche d'elle, l'enseigne d'une masure
rustique : Lait à dix centimes la tasse. Celait ]iî repas le plus économique qu'elle pût faire ; la jeune fille alla demander une tasse de lait, la but lentement, paya et se remit on route.
Dix heures sonnaient aux horloges de Brisot lorsque Céleste entra dans la ville.
C'était la preniièrc» fois qu'elle mettait le pied dans le fief industriel de Schickler. Tout de suite, elle ressentit une impression étrange d'écrasement. Les grands bâtiments qui s'allongeaient dans les rues tirées au cordeau, les cheminées géantes des hauts fourneaux, des forges et des aciéries envoyant au ciel d'ininterrompues volutes de fumée noire, grise ou bleuâtre ; puis, en face de la ligne du chemin de fer, la cilé ouvrière, amoncellement de maisons sombres et hautes semblables à des casernes ; derrière la cité, le cimetière, le champ de repos éternel pour les ouvriers tués de fatigue au service du maître ; puis encore des ateliers et des usines se prolongeant sur une étendue de plusieurs kilomètres jusqu'à la ligne des collines basses, tout cela attestait la puissance d'un seul homme pour lequel travaillaient jour et nuit des légions disciphnées de misérables.
Au centre, cependant, s'entr'ouvrait mystérieusement comme un nid de verdure : la Farnère, dont les hauts arbres s'élevaient derrière les maisons du boulevard du Midi et se prolongeaient en une ligne de frais ombrages vers le village des Pinsons. C'était le parc immense ou plutôt le bois auquel s'adossait la demeure princièrc de. Schickler.
Céleste hésita un instant. Cette échappée de fraîcheur ombreuse l'attirait. x\h î si elle eût pu s'éloigner de ces maisons noires qui la terrifiaient et des trépidations formidables des machines et marteauxpilons qui retentissaient en écho jusque dans son cœur, comme elle se fût hâtée de \e I^yc^ \ ^^\^ \^^
créatures humaiaes ne peuvent vivre d'air et de verdure. Elle tourna ses pas vers la vilte ouvrière.
Les rues apparaissaient presque désertes, le bétail ouvrier étan'l au travail. Seules allaient et venaient quelques ménagères, tandis que des boutiquiers, au seuil de leur porte, regardaient d'un air indifférent. Dc-ci de-là aussi de petits groupes de soldats, flâuant en suivant de Tœil les bonnes de bourgeois.
Sans sa,ypir cominent, Céleste se trouva tout à coup sur une grande place. Devant elle, s'élevait une statue çn bronze, çel^te de Schickler P'', le grand ancêtre, jiojçida.teur de la dyaastie, et, à ses pieds, une femme (ju peuple cl demi agenouillée soulevant son enfant vers le niaître. Au bas cette inscription : « Voilà celui qui nous a faits. » ^
La jeune fille regardait machinalement le groupe des trois personnage^. Oui, c'était bien cela, symbolisé pour l'édilication du peuple ouvrier : l'agenouillement perpétuel du travail esclave devant le capital triomphant, les générations naissantes se succédant, élevées dans le môme culte d'adoration au dieu humain, maître et exploiteur.
Tout cela, Gélesle le sentait d'instinct ; les causeries de Galfe avaient développé en elle le sens droit et l'aspiration vers la justice, fortifiés par son apprentissage pénible de la vie.
Et pourtant c'était à Schickler, représenté par ses agents, qu'elle allait demander le pain de l'esclavage. Il le faudrait bien !
— Céleste Narin i
A cette exclamation, elle sursauta. Devant elle se tenait un homme, jeune encore, vêtu d'un complet de drap bleu et coiffé d'un large chapeau mou. Sous un binocle brillaient deux yeux bleus, intelligents et hons.
Et comme Céleste demeurail mw^W,^ ^^ ^^vbvti"^^nient^ îgnorani comment cel màiviàM^ ^u'^W^ ^^ ^^
rap^lelâlt t)aâ avoir vu, pouvait êdVioip soh hbm, Tinconnu ajouta :
— Je ne me trompe pas. J'ai pris votre instantané, il y a quelque chose comme trois mois pour le Réveil de Seine-et'Loir.-
Cette phrase fil frissonner Céleste, elle lui rappelait le moment le plus poignant de sa vie.
— Je vous demande pardon d'évoquer un tel souvenir, fit l'homme. J'ai suivi avec beaucoup de peine cette affaire et croyez qîie si je pouvais vous être de quelque utilité j'en serais sincèrement heureux.
— Ah! monsieur ! s'écria Céleste en saisissant la ihairi que lui tendait Tinconhu, comme le noyé prêt à disparaître saisit la corde de salut, vous me sauvez !
L'accent de la malheureuse était si poignant que son interlocuteur en fut remiié jusqu'au coeur.
— Où donc àlliez-vous, pauvi^e enfant ? dethahdat-il avec une grande douceur.
— Oîi... je né sais pas I
Et Céleste liii narra sa longue série de misères depuis son retour h Merôey : sa fuite devant l'apparition brutale du coinmissaire Touveriin, son entrée au service de Pierre Mayi'é, la tentative de ieah, sa nouvelle fuite éperdiie, au rriilieu dé la niiit, àti hastard et, âii milieu dé tôiis ces màlheui's ihinterrômpus, l'absence de hoiivéllés dé Galfe, resté l'être aimé poiir lequel mille fois elle eût donné sa misérable vie.
L'homme l'ëcoutait avec une émotion indicible. Mais quand déleste Un eut ràcohté qu'elle avait fiasse là huit datls un halliér et ll'àvait t)t^is depuis la veille qu'lih petit pain et un bol dé lait il l'iiiterroinplt poiir lui dire :
— Avarit tout, il faut vous répdèer et reprehdre des foi'ces. Venez cheÉ moi, vous y trouverez à mdnger ei poiirrez f ddrmir qUelqUies \\'è\itfe'&, ^^wèvaxvV ^v^^> "^v vous chercherai cfiielque cl\o$>e Aaïv^ Va. n\^^ .
Céleste sentit au ton et à\i Teg^TÀ èie, ^^^ wv^^^"^
cuteur qu'elle pouvait se fier à lui. Sans hésitation, elle le suivit.
Une fois de plus elle rencontrait un sauveur. Encouragée par cette aide inattendue, elle se redresserait pour lutter contre la destinée : elle voulait vivre non pour la vie même, mais pour revoir un jour Galfe.
Edgar Pontet, ainsi s'appelait Thomme, était un artiste manqué, c'est-à-dire que ce qui lui avait fait défaut c'était non les aptitudes, mais la poss-ibilité de les faire valoir.
Après d'assez bonnes études, resté seul sur le pavé de Paris, il avait vainement cherché à placer ses dessins dans les journaux illustrés et des manuscrits chez les éditeurs, ses démarches ne lui avaient rapporté que désillusions et misère. Une place à cent vingt francs par mois dans un magasin le sortit momentanément de la noire misère ; puis deux ou trois de ses compositions furent publiées dans im journal de jeunes : Pontet put se croire un moment sur le chemin du succès. Mais ce ne devait être qu'une éclaircie dans sa vie. Ses premières publications ne furent pas suivies d'autres parce qu'il n'était d'aucun cénacle, et son patron, estimant qu'on ne peut servir à la fois deux maîtres aussi opposés que Fart et le commerce, Apollon et Mercure, le mit pohment à la porte.
Pontet se demandait dans quel abîme de misère il allait sombrer, lorsqu'un parent éloigné lui écrivit pour lui proposer une gérance d'atelier photographique au Brisot. Cela valait mieux que de mourir de faim à Paris, et puis la photographie côtoyait le dessin, c'était encore de Tari, à cela près que l'artiste était le soleil. Pontet vint donc au Brisot et, au bout de quelques années, se trouva non plus gérant, mais établi à son propre compte, ayant un noyau de clientèle et gagnant sa vie.
Il y joignit dos correspondances de journaux départementaux et ce fut ainsi que, se trouvant à Ghôlon au moment -du procès de Galfe, il envoya au Réveil de Seine-et'Loir-des instantanés, des croquis et des articles.
L'atelier et le logement de Pontet étaient situés dans la rue de la Fidélité, au troisième et dernier étage d'une petite maison d'apparence modeste. Ce fut là que le photographe conduisit Céleste. Le logement, meublé avec une simplicité primitive, comprenait deux pièces, une cuisine et un grand cabinet de débarras.
— Voici votre chambre, dit Pontet en lui montrant le cabinet. Ce n'est pas magnifique, mais vous y serez toujours à l'abri.
Un ht pliant, une chaise et une table garnirent ce réduit où il resta à Céleste tout juste la place pour se retourner.
La jeune fille laissait faire, ne rencontrant pas de mots qui pussent exprimer sa reconnaissance. Elle se trouvait dans l'état d'esprit d'un naufragé qui atteint le rivage et, épuisé, s'y laisse tomber après avoir failli couler dans l'abîme.
Pendant que Céleste, s'étant rassasiée des reliefs du dîner de la veille, s'endormait d'un sommeil réparateur. Pontet se mettait en quête d'un emploi pour elle. La chance le favorisa relativement : il apprit qu'un atelier de fleuristes allait se fonder dans quelques jours et que la patronne. M""® Padoux, cherchait une apprentie gagnant au bout de deux mois, couchée et nourrie en attendant.
Présentée par lui, Céleste fut acceptée ; elle gardait le nom de Lucette Rénois, pris à Véran, car il était douteux que les "Mayré vinssent la relancer jusque-là. Et puis, appuyée sur Pontet, elle se sentait assez forte pour leur résister.
Il y eut alors un répit de la destinée. Pendant cinq ans, Céleste fut une ouvrière, matériellement
pas plus nialhpurevis^ que les autres, c'est-à-çiire, gagnant quatre-vingts francs par mais pour douze heures de travc^il quotidien.
Mais, alors que ses compagnes d'atelier avaient une famille, un amant ou un mari, partageant leurs peines et leurs joies, elle sentait l'affreuse solitude du cœur.
Malgré l-aide de Pontet, qui fit des démarches réitérées, elle ne put se mettre en communications écrites avec Galfe. L'administration piénitentiaire continuait à intercepter impitoyablement ses lettres. Toutefois, elle apprit que Galfe vivait encore : ce fut un moment d'inexprimable bonheur au milieu du deuil de sa vie.
Puis, de nouveau, la destinée se flt cruelle, Pontet, son unique ami, quitta le Brisot. Peu après, ]\|me Padoux partit pour un autre monde et Céleste se trouva sans occupation.
Toutefois, elle avait réussi, sur son plus que maigre salaire, à aniasser en cinq ans une centaine de francs d'économie. Sans attendre que cette petite somme eût élc dissipée par les nécessités de la vie, elle s'installa fleuriste, travaillant seule, à sou coiupte pour quelques grandes maisons de la ville.
Ainsi elle vivait depuis des années, si c'est vivre que subsister avec une plaie ouverte au cœur.
l'évadé |iT LE MOUCHARD
Nous avons laissé Détras dans, l'établissement tenu à Véran par la ci-devant Martine, servante, devenue ^me Mayré, fermière et cabaretière.
L'évadé, après s'être fait servir une chopine, une croûte de pain et du fromage, commença à poser quchjues guettions à Thôlesse.
— Gonnaissaitrélle dans la région un homme do cinquante-cinq à ^soixante ans ayant auprès de lui un enfant d'environ dix ans ?
C'était un ancien camarade de rarniée coloniale qui devait exercer la profession de charpentier ; l'enfant qui vivait avec lui était à un parent mort commis-magasinier à Saigon.
Cette histoire était habiiem'ent imaginée : elle iie se rapportait pas assez exactement à celle de Panuel pour compromettre Détras ; mais en même temps, elle devait amener la cabaretière à parler du menuisier si elle connaissait son existence, l'idée de charpentier évoquant naturellement celle de tout ouvrier qui travaille le bois.
— Non, je connais pas ça, fit la Martine.
— Conmient s'appelle-t-il votre homme ?
— Banvel.
D'instinct, Détras comprenait encore que cette consonance amènerait celle de Panuel. M'ais la Mayré ne devait rien savoir, car elle secoua la tête, disant du lx)n d'une concierge parièienne :
— Non, il n'y a pas ça dans le pays. Toutefois elle ajouta naïvement :
— Peut-être bien que mon frère pourrait vous renseigner. Il connaît tant de choses, lui !
Elle ne cédait pas seulement à la gloriole d'exalter les mérites fraternels. Femme pratique, elle se disait que toute peine ou même tout renseignement méritant salaire, l'ex-agent pourrait bien soutirer au voyageur quelque pièce blanche.
— Ah ! ht Détras singulièrement intéressé, il connaît dOhc très bien le pays, votre frère ?
— Je vous crois ! Le pays et bien d'autres choses encore! Il a servi dans l'administration... Mais, juste, le voilà I
Le niioucliàVd retraité venait d'entrer.
Détras éprouva im brusque. cVvoe.. ^c^tv ^^SsX^:^^^^'^ // réprouva en apercevant une IfeVft tCs\i^^^'^^^ ^"^ ^"^^^
lée portant une empreinte ignoble de ruse, mais aussi en entendant au même moment ces paroles : « Il a servi dans l'administration. »
Dans quelle sorte d'administration ? La seule vue de cette tête au masque de policier Teût clairement annoncé, mêftie à un homme moins sur ses gardes qu'Albert Détras.
Martine venait tous les jours, à des heures irrégulières, s'asseoir au comptoir, non seulement, pour permettre à sa sœur de vaquer aux travaux de la ferme, mais aussi pour voir des visages et deviner ce que pouvaient dire ou faire ses cUents, car il avait la nostalgie de son ancien métier.
— Jérôme, lui dit sa sœur, voici Monsieur qui demande des renseignements sur un vieux menuisier avec un enfant.
Martine couva Détras d'un regard scrutateur.
— Pardon, interrompit l'évadé qui, en présence d'un policier même retraité, sentait la nécessité de jouer serré, j'ai dit un charpentier. Du moins, c'est le métier qu'exerçait Banfel à la compagnie d'ouvriers militaires.
— Gomment l'appelez-vous ?
— Banfel.
Détras avait d'abord dit à la Martine Banvel, pour la mettre sur la voie de Panuel. Maintenant, il sentait le jeu trop dangereux avec l'ancien mouchard et insensiblement modifiait le premier nom donné. * — Ah ! fit Martine qui, malgré les années écoulées, eut une réminiscence, d'abord vague, puis plus précise de Panuel et, d'intuition, prit la position du chasseur à l'affût. Et cet homme a un enfant avec lui, une fille, dites-vous ?
Détras, qui n'avait pas précisé le sexe, sentit la ruse et le danger. D'un air innocent, il répondit :
— Mais non. Pas une fille, un garçon qui doit avoir maintenant de dix à douze ans... Oh oui I tout
pr^s de douze ans.
Il continuait à entraîner Martine sur une autre piste, modifiant l'âge de l'enfant après l'avoir masculinisé et altéré le nom de l'homme. Car il se rendait compte que les soupçons de Martine étaient éveillés et, s'il devait retrouver les siens, il devait pour cela, avant tout, éviter les griffes de la police.
Cependant, le mouchard songeait. Il se rappelait ces gens de Mersey qu'on l'avait chargé de surveiller après l'évasion de Détras. Se pouvait-il que ce même individu fût le forçat venant, au bout de tant d'années écoulées, rechercher ceux qu'il avait laissés dernière lui ?
-Non, c'était une idée folle I D'ailleurs, cet étranger, outre les différences de nom et de métier, donnait ce détail précis : un garçon.
Martine, chargé jadis de surveiller Geneviève, l'avait perdue de vue au départ de Mersey, tant ce départ fut rapide. Seulement au bout de seize mois, il retrouva sa trace par la rencontre fortuite de Panuel. Cette trace le mena à ïEtoile solitaire.
La chose peut paraître bizarre. Pourtant, rien ne dépiste mieux les recherches de la police que la grande simplicité d'allures. Panuel avait acquis en son nom la bicoque qui, agrandie et aménagée, devint l'auberge ; Geneviève n'eut à signer pour aucun acte. Lorsque, quelques années plus tard, Berthe alla à l'école, son nom n'éveilla aucun souvenir du drame de Mersey.
Après avoir cherché inutilement très loin la piste de Geneviève et de Panuel, Martine, pour masquer son défaut de vigilance, servit à ses chefs une histoire. Le couple, leur rapporta-t-il, était parti pour Paris — le bruit, d'ailleurs, en courait à Mersey — afm de s'y soustraire à toutes recherches, Paris étant l'Océan où tout se perd.
Six mois plus tard, ce fut la mort de Geneviève qu'il annonça et, cette fois encore, \\ \\: ^m\, ^^'^ \^ mérite de: Vinveniion : le p^re el \^ m^^^ ^<^\nSs>^^
déè'espérés de là, condamnation d'Albert IJétrâè qui, croyâieAl-ils, les flétrissait, avaiertt Cessé toutes T*éîatiolis avec leur fille, restée fière de porter le note 'd'à folrçat.
Après avoir inutilement cherché la trace de G.etteviève, Martine alïa, cauteleux, les interroger. « Elle bst morte », répondit gravement le père Bo'uley. Sans doute, entendait-il que sa flllc était morte pour lui ; mais Martine n'eh demanda pas davantage. Ûàm àè ce dénoilment, qui 'arrangeait tout, il annonça à la préfecture la mort de M™* liétras dans une mansardé miséreuse et y ajouta le départ de Panuel pour ûtié destinatîon inconnue. Sans doute fût-ce pouï* cette raison que les hôtes àe VEtoile solitaïré n'énreiit à se plaindre d'aucune tracasserie.
Martine avait même cessé de songer à ces dernieTs, lorsqu'un jour, près de Gênac, il croisa Panuel. Il eut un brusque choc, puis, tandis que le menuisiorg sans déQance, ne l'ayant pas remarqué, continuait sa route, il le suivit de loin. Il arriva ainsi à l'auberge et se mit en embuscade. Un quart d'heure plus tard, il vit Geneviève sortir de la maison pour dis- Iribuer des graines aux poules, tandis que la petite Berthe se traînait sur le seuil de la porte.
Il était fixé. Toutefois il demeura perplexe : après avoir donné h ses chefs la fausse nouvelle de la rtiort de Geneviève, il ne pouvait leur annoncer sa résurrection : l'aveu n'eût pas fait pardonner senTiblable erreur ou mensonge. Seule la découverte d'Albert Détras, évadé du b$gne, lui eût valu ihdulgenc-e et faveurs. Or, Martine ne tarda pas à s'assurer que Geneviève demeurait non seuletnent sans relations av(T. le fugitif, mais encore ignorante de son sort..
En conséquence le mouchard, tout en continuant î\ surveiller discrètement Geneviève et Panuel h intervri/Irs éloignés s'abstint de le?» tracasser el plus encore de s/gnaler leur préseiveç^. "ft^^^ ^^^^ ç.<:^\sî(\^\\v^..
il souhaitait de toutes ses forces que leiir trace demeurât perdue.
Puis des annéps s'écoulèrent ; d'autres missions tput aussi honorables, lui firent çiublier cplle-là. Enfin, le mouchard prit sa retraitai à Vérçin.
Maintenant l'arrivée de ce voyageur, ses- questions, rappelant à Martine la fainillc I^étrus, l'avaient mis en éveil. Si réellement pet homn^p ét<iit le forçat évcidé, cqmine l'idée lui en avait traversé le cerveau, quel magnifique coup de fllet I Retraité, il n'avait plus à craindre d'avouer qu'il s'éte^it trompé en annonçant la mort de Gei^pviève et, par contre, quelle superbe gratificatiou ne lui vaudrait pas la capture d'un condamné en rupture de ban depuis neuf ans !
Certes, il fallait éviter toute inéprise, l'arrestation d'un vétéran médaillé confondu avec un forçat étant une de ces gaffes que ne doit pas commettre un bon nioi^chard, même iQrsqu'il a (juitlé le service. Mais avec de l'habileté, et il se flattait d'en posséder, il verrait bien de quoi il retournait.
Détras, cependant, l'air placide, demeurait en garde, lisant dans l'esprit de Martine de vagues soupçons. Il importail avant tout de le dérouler complèten^ent, après il reprendrait sa recherche. Peut-être même l'ex-policier pourraiUl se faire son auxiliaire inconscient.
— Voulez-vous accepter un verre de vin ? demanda-t-il.
— Volontiers, réponcUt Martine qui réfléchissait, so demandant quel piège il allait tendre à son interlocuteur.
Il apporta son verre sur la table et vint s'asseoir en fe^çe de Détras. Celui-ci remplit le verre : les deux hommes trinquèrent.
— Cpnime cela, reprit Martine, vous cherchez un homme d'une cinquantaine d'années...
— Tout près de soixante, inletrovaçW, X^^N.^^'s. ^'^^- S^^mni à dQ§sein J'âge du mcu\x\s>\e^ .
— Bien, répondant au nom de... comment .ditesvous... Banuel ?
En lâchant ce nom si proche du véritable, Martine avait observé en dessous le voyageur. Pas un tressaillement ne vint révéler Témotion ressentie par Détras.
— Je vous ai dit Bonfel, répondit d'un ton parfaitement calme le voyageur.
— Ah I pardon. C'est qu'il y a eu dans la région un individu qui s'appelait à peu près comme cela, Banuel ou Panuel et qui a une drôle d'histoire.
Martine venait d'improviser un plan de guerre : lâcher Détras, si c'était lui, sur la véritable piste de ceux qu'il cherchait et le surveiller : VEtoile solitaire serait une souricière.
Albert Détras sentait son cœur battre à se rompre dans sa poitrine. Un instant, il demeura silencieux,^ craignant que l'altération de sa voix ne décelât son émotion indicible. Gela ne dura qu'une seconde ; redevenu maître de lui par un effort suprême, il répondit du ton le plus ordinaire :
— Non, celui que je cherche s'appelle Bonfel... Jean-Paul Bonfel (Panuel se prénommait Nicolas). C'était un homme régulier, honnête, suivant toujours la ligne droite ; sa vie était très simple : ça m'étonnerait qu'il ait eu des histoires.
Et, avec un talent d'improvisation qu'il ne se connaissait pas, il dit qui était ce Bonfel : un camarade du régiment, qui avait reng;agé, puis pris son congé à Saigon où il s'était établi comme charpentier, avec l'espoir de devenir entrepreneur de travaux. Mais les affaires n'avaient pas bien marché et, au bout de quelques années, il était retourné en France, cnmienant avec lui le petit Edouard, fils d'un cousin commis-magasinier, marié, devenu veuf et mort à Saigon.
— N'eus étions de bons amis, termina Détras, et quand Bonfel est parti, il m'a ia\\, ç\:om^V\x^ ^^\\^^\^
voir à mon retour au pays. Il est de Seine-ct-Loir, moi ' du Rhône ; aussi nous nous considérions comme pays. Mais les années se sont écoulées et je suis resté sans nouvelles de lui. D'ailleurs je voyageais de mx)n côté.
Tout cela fut dit si naturellement que Martine sentit ses soupçons vaciller. Pourtant le plan qu'il avait imaginé lui semblait meilleur, n'entraînant aucun risque si, comme il inclinait maintenant à le croire, ce voyageur appartenait à l'espèce de gens reconnus honnêtes par la société.
— Je ne connais personne dans le pays qui réponde au signalement de votre ami, fit le mouchard. Peutr être s'est-il établi ailleurs.
— Peut-être, répondit Détras.
. — Celui dont je voulais parler tient aujourd'hui un cabaret du côté du Brisot, pas loin de Gênac, avec une femme encore jeune, la veuve d'un individu mort à la Nouvelle. Ils ont avec eux une petite fille.
Mort à la Nouvelle ! Ceci était une ruse de Martine polir endormir, toute défiance de Détras en lui faisant croire qu'on ne le recherchait plus.
Chacune de ces paroles entrait dans le cœur de l'évadé. C'étaient bien ceux qu'il cherchait. . Il eut cependant la force de conserver jusqu'à la finson impassibilité et de répondre :
— Certainement non, ce n'est pas celui dont je vous parle. Tant pis, je le regrette... Combien vous dois-je ?
— Douze sous, fit machinalement Martine qui ajouta : !
— Est-ce que vous allez du côté du Brisot ?
— Non, je vais sur Chôlon. Merci et adieu. Détras paya et sortit, laissant le cabaretier mouchard fort perplexe.
Il était temps pour l'évadé de quitter le débit : il se sentait sur le point d'éclater. Dix lo\^ ^o\v ^\çv^^l^5^^ avait failli se trahir.
Il tenait maititcnanl la trace sûrfe, autant dire l'adresse de ceux qu'il cherchait. Le rensei^n'eipent du mouchard, complétant celui de Jtistin, âiiait lui perineitre de retrouver Panuel, Geneviève et Berlhe.
Berthe ! Cette enfant qu'il n^avait pas connue remplissait son ccfeur d'une tendresse profonde, infinie.
fierthe sàvail-eîle seulement qu'elle avait un père ? Sa mèi'e avait-elle conservé le nom de Détras ?
Cela, l'évadé n'avait osé le demander ali mouchard.
Cependant, ce dernier s'était avancé sur le seuil de la porte et regardait le voyageur s'éloigner.
— Va-t-il tourner sur Ghôlon ? se demandait-il. Il faudrait le suivre.
Et Détras étant déjà assez éloigné pour ne pas entendre, Martine appela :
— Joséphine ! Joséphine ! Allons, vite ! Essoufllée, suante, la sœur du mouchard appariit.
Depuis qu'elles était devenue M""® May ré, elle avelil repris son prénom de Joséphine, abandonné, pendant qu'elle était en service, pour celui, plus dôrçestique, de Marie.
— Installe-toi ici ou ferme la boutique, je pars, dil rapidement Martine.
— Hein ?
— Peut-être pour deux jours, peut-être pour pliis. Je vais pi'endre l'argent qui est en caisse.
Tout en parlant, Martine ouvrait le tiroir et comptait la monnaie.
— Douze francs cinquante, fit-il en empochant. Avec huit que j'ai sur moi, cela suffira.
Stupéfaite, subjuguée, Joséphine le regardait sans dire un mot.
D'un autre tiroir, Martine sortit un petit revolver
chargé et le mit dans la poche de sa jaquette. Il
ouvrit un placard, en tira un chapeau melon et s'eh
coiffa. Puis il s'arma d'un gourdin déposé derrière le
comptoir pour tenir eu re^çee^l ivirogaes ou malfai-
ieurs.
— Au ievQ|r, Josépliine, dit-il.
Et il partit, se dirigeant sur les traces do Détras.
Gclui-pi maintenant avait une avance de cent cin- (luante pas. Mais la route se maintenant droite, il n'y avait pas de danger que Martine le perdit tle vue.
Pas vme fois t)étras ne se retourna. Pei|t:^j.re parce qu'il était absorbé dans ses pensées, pei^t-êfre aussi par un sentiment instinctif de prudence.
— Si c'est lui, songea Martiiie, il est réellement fort.
Il avait d'abord maintenu la même distance entre lui pt celui qu'il suivait. Mais au bout d'une heure, il dqubla le pas, la route commençant, ù zigzaguer et UU détour ou (fuehjue accident de terrain pouvant lui faire perdre de vue le voyageur.
Même à un moment, il coupa à travers champs et courut pour arriver presque en niême temps que Détras à une bifurcation.
La rouie se partageait m deux branches. Tune allant à droite vers Ghôlon, l'autre à gauche vers le Brisot.
Détras, sans hésitation, prit celle de Ghôlon.
— Allons ! ce n'est pas lui, fit ]Vfarl|neiiui, dépité, revint sur ses pas.
Ge n'était point par distraction, ni sans motif, que l'évadé s'engageait sur la route qui l'éloignait de Gênac.
La figure et les paroles de l'ancien policier l'avaient trop mis en garde pour que, près de toucher au but, il ne se précertitionnat pas contre toute embûche possible.
En quittant le cabaret de Véran, il avait marché droit devant lui, d'un pas rapide, sans tourner la tête, se disant qu'il pouvait être suivi soit par Martine, soit par quelque autre que celui-ci enverrait pour le pister. Il ne fallait pas qu'il eût des allures inc^uiète*^ . ou hésitantes.
Pour la même raisqn, il s'engagea 'sax^; \^. \^^x^^ ^^
Ghôlon, pensant abuser le limier, si limier il y avait. Il en serait quitte pour couper quelques kilomètres plus loin, à travers champs et bois et se rabattre sur Gênac.
Nous avons dit que Martine avait rebroussé chemin. Mais le policier n'avait pas fait cent pas dans la direction de Véran qu'il s'arrêta court.
— Que j'e suis bête ! se dit-il. Et si c'était une ruse ?
Il réfléchit un instant. Que faire ? Suivre le voyageur jusque dans Ghôlon ou tendre une souricière à VEtoile solitaire ?
Martine se décida pour ce dernier parti : il était plus facile de surveiller trois personnes, dont une enfant, qu'un seul individu probablement sur ses gardes.
— Si c'est Détras, pensa-t-il, c'est là qu'il ira. Et il prit la route de Gênac.
LA BANDE A MOSCHIN
Ge jour-là une sourde agitation régnait dans Mersey.
G'était un dimanche : au seuil des portes et aux fenêtres ouvertes apparaissaient des figures curieuses ou inquiètes. Dans les rues avoisinant la gare, des groupes se promenaient, groupes d'ouvriers et de petits bourgeois.
Aux coins de mur s'étalaient de grandes affiches écarlales portant cette annonce extraordinaire :
Salle du Fier Lapin, à 3 heures de Vaprès-midi,
Ordre du jour :
La Bépublique et la Féodalité capitaliste ; Za lutte politique et sociale ; L' affranchis semeni des tra-oailleuTS.
Orateurs, les citoyens :
Paryn, maire de Climy, • Renouard^ Vallon,
Brossel, rédacteur à TUnion populaire.
Bernard, ouvrier mineur.
Prix d'entrée : 0 fr, W centimes, au bénéfice des mineurs renvoyés.
Semblable affiche avait causé dans Mersey une émotion profonde. C'était la première fois, depuis les conférences incendiaires de Baladier — et encore celles-ci avaient-elles été clandestines ! — qu'on osait y formuler l'idée d'un problème social. Le 14 juillet môme, que la municipalité réactionnaire • se trouvait obligée de fêter, n'était qu'un prétexte à beuverie et à pétards.
'Une chose stupéfiait les habitants : comment le maire Bobignon permettait-il la réunion ? Gomment le commissaire Pidurier n'avait-il pas fait arracher les affiches ? L'un et l'autre, cependant, étaient connus pour n'avoir de volonté que celle du baron des Gourdes !
\ Beaucoup se disaient que ce dernier devait préparer une surprise et ils attendaient avec un mélange d'épouvante et de curiosité, comme à l'approche de quelque grand cataclysme.
On se demandait aussi comment le patron du Fier Lapin avait eu l'audace de louer sa salle à des énergumènes qui n'allaient pas manquer d'attaquer ce qu'il y a de plus rcspectacle : la religion, l'armée, la patrie et les bons capitalistes qui font vivre le? ouvriers en les payant jusqu'à 4 francs pour un simple travail de douze heures par jour I
En réalité, le patron du Fier Lapin n'avait pas été le héros qu'on supposait.
Ayant reçu la visite de Bernarà ^\, àfc ^^lçs's>'^^^ ^"^
venaient lui demander de louer sa salle, il répondit : '
— Ecoutez, je ne demanderais pas mieux, car je ne désire que gagner de l'argent. Mais je ne veux pas me brouiller avec les autorités. Etes-vous sûrs qu'on vous permette de tenir la réunion ?
— Nous n'avons aucune permissioii à çlemander, répondit Brossel qui connaissait la loi. Simplepnent une notification à donner.
— Soit, mais si le maire pu le commissaire fait fermer la salle ?
— Allez voir l'un et l'autre pour leur dpmar^der si telle est leur intention. Sans quoi, nous nous arrangerons autrement.
— Je veux bien, répondit l'aubergiste, désireux de contenter, si possible, deux maîtres à la fois et surtout d'éviter que l'argent des mineurs allât à quelque concurrent.
Lorsque, respectueux et timide, le patron du Fier Lapin se fut présenté chez le maire pour lui communiquer le projet de réunion, il crut que le magistrat de la commune allait succomber à une attaque de rage.
— Un mélingue à Merscy I s'exclama Bobignon devenu pourpre. Vous osez me parler d'un métinque! Vous mériteriez que je fasse fermer votre établissement.
L'aubergiste n'en demanda pas davantage. Il s'excusa comme il put et s'enfuit.
Grande fut donc sa stupéfaction en recevant le lendemain avis de la mairie que le meeting était autorisé.
N'osant ni en croire le papier qu'il avait sous les
yeux ni aller de nouveau interroger l'irascible BpjDi-
gnon, il s'en fut, tremblant, trouver le commissaire
de police.
— Mais oui, certainemeul, îvV (i^\m-ç,\,\^wxçvQt^^-^\.
quo les choses se. passent en règle, je iie vois pas pourquoi nous empêcherions le meeting.
— Ne croyez-vous pas, monsieu^ le commissaire, hasarda le débitant de phis en plus interloqué, que je ferais bien de prévenir la direction de la mine, car eiiflh je ne voudrais pas me brouiller avec elle ?
Piduiier haussa les épaules.
— Que diable voulez-vous que cela fasse à la direction cîo la mine ! déclara-Wl d'un ton péremptoiri?.. Faites votre réuiiion.
L'aubiergiste se relira au comble de rahurissenioni, se demandant si les mots liberté, égalité, fraternité, étaient devenus autre chose qu'une plaisanterie.
Brossel s'en fut donc, ci son tour, au nom de Bernard et au sien, donner l'avis de réunion et en retirer le récépissé. Les affiches furent commandées fi Un imprimeur de la ville qui ne put en croire ses .yeux et commença par refuser de se charger d'un travail aussi compromettant. Il flnit, cependant, par accepter lorsque Hrossel, qu'il connaissait comme un homme des plus sérieux, lui eut donné sa parole que le meeting était autorisé et, à l'appui de son dire, inohtré le récépissé.
Et maintenant tout Mersey attendait le grand événement. On en parlait à voix basse dans les établissements publics et dans les familles courbées sous la terreur patronale. On deiiieurait confondu de cette tolérance des autorités et plus surpris encore que
' la bande a Moschin n'eût pas arraclié les affiches. Que devait penser le baron des Gourdes ? Que devait-on dire à la cure, au cercle catholique, à l'ouvrbir die la Merci ? Déjà le briiit courait que les cléricaux allaient se barricader en prévision d'actes rappelant les faits de la bande noire, passés h l'état de. légende.
Bernard s'était multiplié pour ptfe\s^t^A: ^NVi^"^^^^-
sel les mille détnils de la révm\ot\. 3vvï^^\\Vv\V>^^'^^'^'^
vait parlé que dans les réunions, syndicales pour discuter sur des questions terre à terre. Maintenant, il allait s'adresser à la foule, s'élever à des considéra- ^ tions d'ordre général. Il ne se sentait ni effrayé, ni grisé à la pensée de paraître sur les planches devant tout ce monde ; il craignait plutôt de ne pas trouver assez facilement des termes pour se faire bien comprendre d'esprits simplistes, étrangers à toute théorie socialiste.
Calme, du moins dans ses allures, Bernard sentait . que ce jour-là allait être décisif dans sa vie. Il avait soif et hâte de se laver par une grande manifestation publique des soupçons qui avaient pesé, qui pesaient encore sur lui. Ce meeting, organisé au bénéfice des ouvriers surpris par Moschin au Fier Lapin et renvoyés, lui permettrait de crier tout haut la vérité, de dévoiler les méfaits de la Compagnie, les. vols de Troubon, les brutales vexations des chefs de mine et de montrer comment toute l'organisation capitaliste est faite pour l'écrasement dii travail. Après, on le renverrait certainement. Tant pis, son innocence serait ainsi prouvée de façon éclatante aux yeux des camarades, qui rougiraient de leurs déflances.
Dès une heure et demie, des groupes grossissant à vue d'œil, stationnaient h la porte du Fier Lapin, D'autres occupaient les alentours de la gare. Nulle part, cependant, on ne voyait les uniformes de la police ou de la gendarmerie.
Le train amenant les orateurs devait arriver à deux lieures quinze, juste trois quarts d'heure avant l'ouverture de la réunion.
Bernard et Brossel se promenaient devant. la gare pour recevoir les arrivants. Un peu plus loin, une délégation de tailleurs et de cordonniers. Ces deux corps de métier ont toujours été très avancés : menacés à Mersey par la concurrence de l'ouvroir et n'étant pas directement sous la coupe du baron des Gourdes, ils osaient manifester par leur présence
leurs aspirations sociales. Leur vue amena .un sourire de satisfaction sur les lèvres de Bernard.
— Ils ne sont pas nombreux, une dizaine seulement, dit-il à Brossel, mais c'est une affirmation courageuse et de bon augure.
— Certainement, répondit Brossel en caressant la barbiche brune qui terminait sa figure maigre et énergique. Seulement, ils ne sont qu'une poignée et s'il prend fantaisie à la bande de Moschin de faire quelque chose...
Il n'acheva pas : Bernard comprit sa pensée. LuimOme avait ou l'idée qu'il fallait s'attendre à riuelquo coup de violence de la police particulière du baron des Gourdes.
Et, par moments, il se demandait s'il n'avait pas eu tort d'organiser cette réunion. S'il arrivait malheur aiix orateurs venant apporter aux opprimés de Mersey l'appui et le réconfort de leur parole ?
Mais il chassait cette idée. Si on s'arrôfSit aux difficultés, on ne ferait jamais rien.
- D'ailleurs, il était décidé à se faire tuer plutôt que de laisser toucher un cheveu de la tête de ceux qui répondaient à son appel.
Un coup de sifflet déchira l'air : c'était le train qui arrivait. Tout aussitôt un mouvement de houle porta les groupes vers la gare.
Brossel et Bernard pénétrèrent dans la salle d'attente, suivis des délégués cordonniers et tailleurs. Dans la rue, la foule grossissait, s'élevant maintenant à deux ou trois cents personnes.
Le train venait de stopper. Paryn, Vallon et Renouard descendirent du môme wagon ; le premier, grand et mince, avec une allure de force nerveuse, se distinguait des deux autres, trapus et de taille moyenne. Tous trois apparaissaient calmes et même souriants.
Déjà Brossel s'était avancé vers PavxjW ^\:, ^l^^^^^n^^
avoir serré H main aiiisi qu'à ses compagnons, leur présenta Bernard.
— Je vous remercie d'être venus, citoyens fit le mineur. Vous ne sauriez croire le bien que fera votre présence dans une malheureuse ville comme Mersey.
Puis, ce fut à son tour de présenter les délégués. Il y eut échange rapide de paroles cordiales et de poignées de main.
Déjà le train était reparti lorsque le groupe formé par les orateurs et les organisateurs de la réunion apparut hors de la gare.
Quelques cris de :, « Vive la République ! » les saluèrent. Il y en eut même un — hardiesse qui impressionna la foule — de : « Vive la sociale ! »
Les arrivants répondirent au même cri de : « Vive la République ! » en levant leurs chapeaux. Puis le cortège s' étant formé se dirigea aussitôt vers le cabaret du Fier Lapin.
Cependant Paryn causait avec Bernard, s'informait de la; situafion et s'étonnait infêrieurement de la justesse avec laquelle le mineur répondait à ses questions. Cet ouvrier au sens droit et lucide lui parais*sait autrement intéressant que nombre de politiciens.
— Au nom de qui est organisée la réunion ? lui demanda-t-il.
— Tout simplement au nom d'un groupe de républicains, répondit Bernard. Il était* impossible de mettre en avant les mineurs qui sont ici ^traités en ilotes. Le citoyen Brossel et moi wons seuls paru pour donner nos noms comme organisateurs.
— Brossel a une profession qui le rend indépendant, mais vous?
— Ah I moi... tant pis !
Et Bernard dit ses amertumes, sa rage de se sentir soupçonné, son désir d'éclaircir la situation même par un coup d'éclat qui lui enlèverait son pain. — J'aurais bien pu quitter le service de la Compagnie, ajoulmt-i\^ mais cela aurait-il mis fin aux
bruits ? Tandis qiië iiiaintetlant jb vais m'cxpliqiier publiquement.
— Vous serez renvoyé. •
— Je m'y attends. Tant pis I je tàchei^ài de trouver autre chose. Et si mes anciens camarades me ^ voient crever de misère, ils ne pourront, certes, pas dire que je suis un vendu.
Paryii admirait cette éaergie plébéienne. tJne clameur immeUse éclata soudain :
— A bas les rouges ! A mort !
Le cortège qui gravisait la côte des Mésanges oscilla sous une poussée inattendue. Des groupes de mineurs, surgis de ruelles latérales, l'attaquaient en flanc.
— La bande à Môschin 1 s'écria Bernard.
Lès délégués cordonniers et tailleurs, qui mar^ chàient en avant-garde, avaient reflué, surpris. L'instant d'après, ils fureiit assaillis par* une trentaine d'hommes qui les avaient laissés venir à portée, embusqués derrière des liàiès et des tas de pierres.
Maintenant, c'était une mêlée générale. Les agresseurs, armés de bâtons, frappaient en furieux. Plusieurs délégués, sans armes poui* se défendre, reculaient, les vêtements déchirés, la figure ensanglantée ; d'autres ramassaient des pierres pour se défendre ; la plus grande partie de la foule s'était dispersée, plus encore par cî'ainte des conséquences ultérieures que par crainte dés coups. ,
Le cortège qiii gravissait la côte des Mésanges était attaqué de presque tous lés côtés. Bernard,. d'Url mouvement spontané, s'était jeté eh avant pour pi*ôtéger les orateurs. Il reçut sur la tête un violent coup de gourdin qui le fit chanceler. Son étôUi^dissement ne dura qu'une seconde : se lançant siir son agresseur' comme celui-ci allait revenir à la charge, il liii arracha le bâton des mains.
— Les bandits ! Il fallait s'y âlteYvàî^\ ^-ç^w^^^^ BrossoJ tout eh joiiànt des poiugs.
Les orateurs étaient demeurés calmes. Reconnaissablés à leurs vêten>ents de ville, ils eussent pu être écharpés si la mêlée eût été moins confuse. Ils paraient les coups, Renouard et Vallon avec leurs poings, Paryn avec une assez forte canne à pommeau d'argent, que, par une précaution instinctive, il avait apportée de Glimy.
Cette canne et le bâton conquis par Bernard étaient les seules armes que possédait le groupe pour sa défense.
Les seules... non ! Vallon se rappela tout à coup qu'il avait un revolver dans la poche de côté de sa redingote. Il saisit cette arme et la braquant sur les agresseurs, il s'écria d'une voix forte :
— Place, canailles, ou je tire I
Il y eut un recul des plus acharnés ; un moulinet terrible exécuté par Bernard blessa deux hommes qui laissèrent échapper, leurs bâtons dont Brossel et un cordonnier s'emparèrent aussitôt.
C'était un répit relatif ; les assaillis purent reprendre haleine et se reconnaître : ils n'étaient maintenant guère plus d'une vingtaine, tandis que les assaillants, arrêtés dans leur victoire, malgré la supériorité de leur nombre et de leurs gourdins, préparaient une nouvelle attaque.
-^ Mais que fait donc la police et la gendarmerie de Mersey ? s'écria Paryn.
— La police et la gendarmerie, répondit amèrement Bernard, qui avait entendu l'exclamation, elles pactisent avec ces hommes ! Est-ce que toutes les /orce^ de l'Etat n'ont pas pour but la défense du Capital ?
— Je comprends pourquoi le maire et le commissaire ont autorisé la réunion, fit à son tour Brossel. Ils étaient d'accord avec des Gourdes qui a préparé ce guet-apons.
— Attention I cria Renouard. Ils reviennent.
De tous côtés, en tête, eu flanc et en queue, appa-
raissaient à nouveau les hommes de Moschin. En tête, c'estrà-dire dans la direction du Fier Lapin ; en flanc, c'estrà-dire du faubourg des Mésanges ; en queue, c'est-à-dire du côté de la gare.
— Il faut prendre un parti, dit rapidement Paryn. Nous ne pouvons demeurer sur place. Gagnons d'un élan le Fier Lapin, Peut-être pourrions-nous mieux nous Y défendre.
— Oui, dit Bernard, nous y trouverons peut-être du secours.
Malgré sa connaissance profonde de Mersey et des mineurs, il s'étonnait que ceux-ci n'apparussent point pour défendre les orateurs. Il avait compté au moins sur un noyau d'hommes déterminés. Etait-il possible que les soupçons circulant sur lui l'eussent isolé à ce point ? Non, la veille encore il avait reçu l'assurance de plusieurs camarades qu'ils viendraient, chacun amenant un petit groupe de trois ou quatre autres. Sans doute, attendaient-ils à la porte du Fier Lapin.
— Serrons les rangs et en avant, au pas de course ! cria-t-il, se précipitant lui-même le premier.
La petite troupe s'élança sur la bande qu'elle avait en tête et qui, moins nombreuse que les autres, surprise par cette offensive, céda le terrain, se dispersant à droite et à gauche. Le revolver de Vallon, d'ailleurs, produisait son effet, bien que son possesseur se contentât de le pointer, résolu à ne s'en servir qu'en désespoir de cause.
Quelques-uns des malandrins avaient jeté leurs bâtons. Les compagnons de Bernard les ramassèrent ; d'autres s'emparèrent des pierres derrière lesquelles leurs agresseurs s'étaient tenus cachés pour s'en faire des projectiles.
Un nouveau choc eut lieu : la seconde bande, celle du faubourg des Mésanges, arrivait sur le flanc de la colonne. Elle arrivait nombreuse et renforcée de quelques-uns des fuyards de la premlèv^ \i'^xv^^.
Le cbrhbat commença par uH échange de projectiles dans lequel Ta bande à Mbschin n'eut {iliis ravàhtage. Gela, permit à ses adversaireé de gagner du terrain : le Fier Lapin n'était plue qii'ci citiq cents mètres.
On voyait l'auberge se dessiner* siir là côte dominant Mersey. Une foule noire grouillait autour du" bâtiment.
Bernard eut uîi cri de joie :
— Encore un effort et nous sommes sauvés !
Et, donnant à sa voix toute, la force possible- il clama :
— A nous, les camarades mineurs ! ^
Mais maiiitenatit c'étaient les deux bandes, cfellë de flanc et celle de qiieue qui avaient fait jonctibri. Avec des cris furieux de : a A bas les rcmgtis ! )> ëllë^ se ruaient sui; le malheureux groupe, qiii, tout à fait écrasé, se disloquait:
— Vite ! gagnez le Fiei' Lapin, dit Bernard à Paryn et aux deux autres oratetli^s.
Lui-même aVïBc ùrie demi-douzaine d'ouvrie^s s'arrêta pour protéger la retraite de ceux qU'il avait fait venir et exposés au péril.
Cette lutte d'une poignée d'hortiiiics, attaqués et JDiëntôt entourés, en terrain plat par une centaine de brutes, ne pouvait êti*e longue, mais elle fUl désespérément furieuse. Des deux côtés le sang ruisselait : notre vieille connaissance, Micliet, qui Opérait coihme chef d'une des baiidés, venait de se rétirer de la riiêlée crachant plusieurs dents, trois tailleur^ étaient tombés inanimés, le crâne fendu. Maintenant trois autres, seuls, résistaient avec iBernard. L'un tomba ; les deux derniers, à bout dé forces, se rendirent.
— t'inissez-moi ce gaillard ! cria une voix ironique qtie le mineur, au milieu de cette mêlée désëspéi*éé,
reconnut pour celle de Moschin, qui côriiiHahdail en
chef les opérations et qui venait de surgir au milieu de sa bande. i
Bernard n'eut pas le temps d'en entendre et d'en voir dcÈvantage. Un terrible coup de gourilin sur la nuque l'étendit à terre.
LA Fn.LE ÙU TRANSPORTÉ
Berthe, qui n'était plus une toute petite fille, rêve-, nait seule de l'école à VEtoile solitaire.
Dans les premiers temps, Panuel ou quelquefois sa mère l'accompagnait le matin et allait la chercher le soir, à quatre heures.
Mais maintenant, devenue presque grande et raisonnable, elle parcourait toute seule les deux kilomètres qui séparaient l'établissement scolaire de l'auberge.
Depuis le soir où elle avait vu pleurer sa mère et appris en môme temps l'histoire de son père, elle n'avait cessé de songer à ce père.
Jamais à l'école la moindre allusion n'avait été faite aux événements de Mersey. La maîtresse était une jeune femme venue de Paris depuis deux ans, aussi peu- curieuse que possible et même d'idées relativement avancées qu'elle devait cacher avec soin, l'inlluence cléricale étant toifte-puissante dans le pays où régnait Schickler. Quant aux petites camarades, elles ne savaient rien de l'histoire des Détras.
Berthe avait été d'abord tout joie et rire. Puis, au bout de quelques années, son caractère s'était insensiblement modifié. Les premières choses qu'on lui avait apprises sur son père l'avaient étonnée et son petit esprit s'était efforcé de comprendre bien des points restés mystérieux. Peu à peu, sans cesser d'être franche et affectueuse, elle était devenue réflé* chie, étonnant parfois Panuel de ses r4.(^çt^\5>î:?\^v;->
Un nom était gravé dans sa tête, celui du pays lointain où des méchants avaient envoyé son père : la Nouvelle-Calédonie.
Elle eût voulu savoir quelle distance séparait cette terre de la localité où elle vivait entre sa mère et son grand ami. Combien de temps fallaitril marcher pour accomplir le voyage ? Des jours ? Des semaines ? Des mois ? Son père s'était évadé, il y avait déjà longtemps, plusieurs années, comment se faisait-il qu'il ne fût pas encore de retour ? Sans doute, avait-il été retenu en route, car il ne pouvait lui venir à Tidée qu'il fût mort.
Une idée germait en elle : quand elle serait plus grande, si son père n'était pas -revenu, elle partirait en Nouvelle-Calédonie pour avoir de ses nouvelles et le chercher là où il était.
Comme elle était arrivée à mi-chemin de Gènac à YEtoile solitaire, elle vit, des bouquets d'arbres qui longeaient la route, surgir un individu.
Cet homme,, vêtu d'un complet bleu mi-citadin, mi-campagnard et coiffé d'un chapeau melon, avait une physionomie des moins avenantes : une figure, rousse et grêlée, trouée d'yeux vifs exprimant la ruse. Il portait à la main un solide gourdin.
Berthe n'était pas peureuse. Sa mère et Panuel lui avaient appris à ne rien redouter des périls chimériques que se forge l'imagination, surtout au milieu des ténèbres ; ils lui avaient dit d'être douce et bonne avec ses camarades, mais de ne jamais se laisser molester sans se défendre.
Toutefois, cet individu avait si fâcheuse apparence que Berthe s'écarta instinctivement pour le laisser passer comme il se dirigeait, lui aussi, vers YEtoile solitaire.
En apercevant l'enfant, l'homme avait eu un sourire railleur et cruel, sourire fugitif, mais que Berthe aperçut et qui augmenta sa répulsion.
. Et comme l'homme pressait le pas, elle, sans savoir pourquoi, ralentit le sien.
Cet individu, c'était Martine.
On se rappelle qu'après avoir vu disparaître Détras sur la route de Ghôlon, l'ex-policier avait eu une hésitation, puis, après quelques pas pour retourner à Véran, s'était dirigé vers Gônac.
Il y était rrrivé la nuit précédente et avait couché à la Belle Aventure, d'où il pouvait surveiller les allées et venues des hôtes de YEtoile solitaire, un kilomètre à peine séparant les deux auberges.
En outre, à la Belle Aventure, Martine pouvait obtenir des renseignements précieux ; la patronne, belle femme de trente ans, peu farouche avec ses clients et dont le mari s'effaçait discrètement, devait peu aimer ses concurrents. Bavarde par nature et par profession, elle le serait, sans doute, bien davantage si elle avait la pensée que ses paroles pussent nuire tant soit peu à ses voisins de YEtoile solitaire.
Ainsi, et avec beaucoup de raison, avait conjecturé Martine.
Toutefois, Rose Maurin, ainsi s'appelait l'hôtesse de la Belle Aventure, n'avait pu lui apprendre rien de très sérieux pour l'excellente raison qu'elle ne savait rien. Tous les matins, à sept heures, la petite Bertlie allait à l'école de Gônac ; tous les soirs, vers quatre heureè et demie, on la voyait revenir ; parfois sa mère allait au-devant d'elle. Deux fois par semaine à peu près, Panuel se rendait au Brisot pour y faire des commandes. C'était tout.
Martine avait payé d'avance pour deux nuits une chambre qu'un petit escalier faisait communiquer directement avec la route de Gênac sans passer par la salle de l'auberge. Il s'était fait donner, en même temps que la clef de la chambre, un passe-partout, ce qui lui permettait de sortir et de rentrer à n'importe quelle heure, sans être remarqué.
Peut-être la belle hôtesse flaira-t-eUe (j^vi<ilv\>^vi\^\i5^Vvi.
mission policière, mais si elle eut un soupçon, quoique bavarde, elle le garda pou]:' elle. D'ailleurs, les tenanciers d'hôtellerie ont, en général, le respect de Tautorité, même lorsqu'elle se manifeste sous sa forme la plus répugnante.
Martine avait passé la plus grande partie de la nuit à se piomener autour de VEtoUe soUiaire,
Il se disait que si l'individu qui s'était arrêté au cabaret de Véran était réellement Détras, il ne man- ([uerait pas, après s'être engagé sur la route de Ghôlon pour dépiôtcr toute poursuite, do se rabattre sur celle de Gênac. Sans doute, choisirait-il la nuit pour se présenter à VEtoilc solitaire.
Son gourdin à la main, son revolver chargé dans la poche, Martine s'était ainsi tenu en embuscade de dix heures du soir à troisi heures du matin, inspectant la route et les halliers qui la bordaient, guettant l'apparition d'une lumière à ime des fenêtres de Tauberge. Mais rien : harassé, il avait fmi par aller se coucher.
Certes, il eût pu prévenir la police du Brisot et se décharger sur elle du plus ardu de la tâche. Mais alors tout l'honneur et le proilt lui eussent été enlevés. Et puis, il n'était nullement sûr que l'individu fût Albert Détras. Pour ces diverses raisons, il lui convenait d'opérer seul.
Il ne s'était éveillé qu'un peu avant dix heures du matin et avait eu cette exclamation en regardant la pendule :
— Sapristi ! Je me rouille.
l\apidement, il s'était habillé et avait, sans tarder, pris la direction de VEtoile solitaire.
Rien d'anormal n'y apparaissait : Panuel travaillait Il son établi, Geneviève cousait, assise au comptoir.
Alartine vit tout cela d'un coup d'œil et continua son chemin. Puis, à cent pas plus loin il tourna court à travers des taillis 'et alla s'asseoir dans un fouri'é d'où }] pouvait surveiller l'auberge.
Au bout de trois heures de faction pendant lesqtielles lin l'oulier, rte ressemblant aubunement à Albert Détras, fut le seul hôte qui s'arrêta devant VEioiie solitaire, Martine alla prosaïquement déjeuner à la Belle Aventure. Il mangea modérément p.our denieurer alerte et se lit servir* consécutivement deux tasses de café.
Puis il reprit son guet, s'éloignant cependant un peu plus de l'auberge afm de ne pas se faire remarquer, allant s'asseoir sous bois, lorsqu'il était las d'avoir marché.
Et toujours rien !
— Décidément, je ne suis plus qu'un imbécile ! mur*miirait-il, dépité. Mon imagination m'a fait prendre des vessies pour des lanternes et un vieux médaillé pour un forçat.
Ce fut à ce moment, s'étant éloigné de YEtoite sotitaire d>.nviron Un kilomètre, qu'il croisa la petite Berthe.
— Ah ! mais, pensa-t-il, s'il est arHvé pendant mon sdmmeil, s'il se lient caché, je m'apercevrai biëii de quelque chose, quand la petite sera là.
Èi, rapidemeiit, il reprit le chettlin de YEtoile solitaire,
G'ependailt, Berthe avait raleilli le pas ; puis, s'étant i^etournée, elle s'arrêta.
Derrière elle, à trente pas, marchait, dans la même direction qu'elle, uh homme très différent de celui qu'elle avait rencontré.
Les Cheveux et la moustache d'Un blanc de neige, il paraissait néanmoins vigoureux. Sur là boutohnlët^e de son veston bleu marine était piqué le rubart jaune de la médaillé militaire. ^ ,
Lorsque ce voyageur fut arrivé près d'elle, l'érifaut put voir qu'il avait des yeux brillants , restés jeunes et que sa flgure portait l'ehipreinte du sérieux joint à la résolution. Néanmoins, l'expriession n'en était point rébarbative.
L'homme regarda Berthe et une mélancolie profonde apparut un instant dans ses yeux. Il eut un instant d'hésitation, puis doucement lui demanda :
— Tu viens de l'école, ma petite ?
— Oui, monsieur, répondit l'enfant attirée vers cet inconnu par une secrète sympathie égale à Ta répulsion qu'elle avait ressentie pour Martine.
— Et t;u vas loin comme cela ?
— Pas bien loin, à VEtoile solitaire.
— VEtoile solitaire ? C'est un village ?
— Non, c'est une auberge que tiennent maman et papa Nuel.
Le voyageur eut un choc. Il demeura muet, les bras étendus.
— Gomment t'appelles-tu ? demanda-Ml d'une voix étranglée, lorsqu'il put parler.
— Berthe, répondit l'enfant, un instant effrayée de cette émotion.
— Berthe ! mon enfant !
Albert Détras, car c'était lui, avait saisi la petite fille dans ses bras et l'embrassait convulsivement, arrosant ses fraîches joues de larmes depuis longtemps contenues. Et Berthe, qu'il étreignait contre sa poitrine, demeurait stupéfiée, ravie de voir s'accomplir ce rêve du retour d'un père qu'elle aimait de tout son cœur sans le connaître.
— Ah ! papa, murmura-trclle, je savais bien que tu reviendrais de Nouvelle-Calédonie.
Détras eut un tressaillement. Ce nom maudit du pays qu'il avait quitté lui rappelait sa situation : il était le forçat évadé n** 3205 et devait veiller, dans une tension de chaque instant, à n'être point repris par la police.
Il ne fallait pas naufrager au port même. Geneviève avait dû être soumise à une surveillance occulte. Etait-il possible que cette surs^eillance durAf encore, au bout d'un si long temps ?
— Dis-moi, ma chérie, fît-il, demeure-t-il avec vous quelque autre personne que ta mère et Panuel ?
— Non, papa, répondit Tenfant.
— Bien, alors va à la maison et préviens d'abord Panuel que je suis là.
— Pourquoi pas maman ?
Cette question s'était échappée comme un reproche des lèvres de l'enfant. Détras se sentit profondément ému ; il répondit :
— Parce que ta mère, mon enfant, ne m'attend pas et que la surprise pourrait lui faire mal.
— C'est vrai, répondit Berthe, je me rappelle le soir où Panuel avait reçu une lettre qui lui parlait de toi : maman s'est mise à pleurer.
Détras se sentit étreint à la fois d'une émotion profonde et d'une vague inquiétude. Il songeait à tout ce qu'avait souffert sa chère Geneviève ; comment pourrait jamais s'effacer le souvenir de ces années de torture ? Mais cette lettre, dont parlait l'enfant, . de qui pouvait-elle émaner ? La police n'avait-efle pas retrouvé sa trace et ne préparait-elle pas un piège ?
— Ecoute-moi bien, dit-il, sais-tu s'il est venu à la maison quelque personne s'informer de moi ? Ta mère et Panuel t'ont-ils, dans ces derniers temps, paru inquiets ?
— Non, papa, répondit Berthe.
Mais, cédant à un besoin de confidence, elle ajouta :
— Papa, j'ai vu tout à l'heure un vilain homme qui m'a fait peur.
— Peur ! exclama Détras. Est-ce qu'il a osé te menacer ?
Et il serrait les poings, oubliant sa situation, prêt à se jeter sur celui qui aurait osé chagriner sa fille.
— Non, il ne m'a rien dit, mais il m'a regardée d'un drôle d'air. Et puis, il était s>\ n\\"^\w.
Et elle dépeignit Martine : un liortlrtie 1"DU^, grêlé, à la moustache tnaigre et rude.
Détras eut un frémissement : il lui semblait que ce signalemeiit répondait exactement à celui du cabaretier de Véran, qui lui avait inspiré urle si profonde défiance.
Etait-il possible qu'il se trbiivclt guetté à là porte de VEioile solitaire, que la police rattendît âii rnoment où il allait revoir les siens, prête à Itii mettre la main au collet ?
C'était utl bonheur providentiel, bien qu'il ne crût pas à la Providence, qlië l'enfant lui eût fait part de sa rencontre.
— Dé quel côté s'est dirigé cet homme ? demandàt-il.
' — Vers la maison. Il doit être tout près maintenant. Si la route iie faisait pas un coude, tu pourrais l'apercevoir. Et levant ses yeux sur son père, Bcrthe ajouta :
— Mais tu n'as pas peur dé lui, ti'est-ce pas ? Peur ! S'il lie se fût agi que de risquer* sa vie,
Détras eût tenu tête à plusieurs hommes comme Mai*tine. Mais ce n'était pas seulement sa vie qui était en jeu : c'était, avec sa liberté, le repos, la sûi'eté des seuls êtres qui lui fussent chërs.
— Berthe, dit-il, je vois que tu es une grande fille qui comprend : écoute bien ce que je vais te dire.
— Oui, papa, fit l'enfant im pou éniue par ce préambule et encore par le ton grave de son père.
— Tu vas rentrer toute seule à la maison. Ne crains rien : il ne peut rien t'arriver, et puis je ne te perdrai pas de vue jusqu'à ce que tu sois arrivée. Tu m'entends bien ?
— Oui.
— Tu prendras Pariiiel à part et tu lui diras que je t'ai rencontrée. C'est liii qui avertira ta mère, de façon h ne pas l'ihqUiéter. Tu feras cela.
— Je le ferai.
— Ce n'est pas tout : lu lui diras que je serai ce spir, à onze heures, derrière la maison. « Derrière... » tu te rappelleras.
— Oui, du côté des taillis.
— Va. Et si le vilain homme roux ou tout autre te demande si tu sais* où est ton père, tu répondras que tu n'en sais rien.
— Papa, tu peux être tranquille : je ne le dirai qu'à notre bon ami Panuel.
Depuis qu'elle avait retrouvé son père, instinctivement Berthe disait Panuel et non plus papa Nuel. bien que soA affection pour l'excellent homme demeurât la même. $i
Détras pressa sur son cœur et embrassa longuement son enfant, et celle-ci partit aussitôt d'un pas rapide.
Lui, se jetant sur le côté droit de la route, derrière un rideau de buissons, se dirigea en courant ' vers VEtoile solilaire, de façon à surveiller, invisible, l'arrivée de Berthe et reconnaître, si possible, l'identité de l'inquiétant homme roux.
Il aperçut celui-ci, assis sur le côté opposé de la route, à cinquante pas environ de l'auberge et, tout aussitôt, son sang ne fit qu'un tour.
Grâce à sa vue excellente, il venait, malgré l'éloignement, de reconnaître Martine.
Ainsi, il ne s'était pas trompé dans ses soupçons : la police, prévenue de son retour, l'attendait ! Sans la rencontre de son enfant, il eût été perdu !
Deux minutes après, Berthe arriva à la hauteur de Martine sans le remarquer. Détras, pendant un instant, vit rouge. Si le mouchard eût arrêté Tenfant pour la questionner, il se fût, oubliant tout, précipité sur lui.
Très heureusement poifr l'un et l'autre, Martine laissa passer l'enfant sans l'interroger. Il voulait bien se garder d'éveiller les soupçons.
Berthe était entrée dans l'auberge. Détra^s <LQi<LM-
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lait que maintenant elle avait averti Panuel et que celui-ci communiquait à Geneviève la grande nouvelle. A la pensée de l'émotion que devait ressentir sa femme, l'évadé éprouvait lui-même une fièvre et une angoisse indicibles. Oh ! s'il ne s.'était agi que de lui, de sa misérable vie, comme il eût couru vers la maison, criant : w Me voilà I »
Deux heures s'écoulèrent. Martine surveillait toujours l'auberge et Détras surveillait toujours Martine.
A la fin, celui-ci se leva avec un geslp de lassitude. Il quitta sa -cachette et, s'avançant sur la route, passa à vingt pas de Détras sans le voir.
L'évadé le suivit du regard jusqu'à ce qu'il fût entré à la Belle Aventure. Détras conjectura que le mouchard, qui avait un estomac comme les autres hommes, désirait dîner.
Alors, incapable d'attendre plus longtemps si près de sa femme, de sa fille et de son ami, il se glissa jusqu'à l'auberge. Il en fit d'abolt le tour pour s'assurer qu'aucune embuscade n'était tendue pour le moment et que les environs étaient déserts. Puis, arrivé près de la porte et ayant embrassé d'un coup d'œil la salle vide, il s'élança d'un bond, éperdu et tout à coup, se trouva défaillant, transporté comme dans un rêve, Geneviève, sa fille, Panuel l'étreignant sur leur poitrine et mêlant leurs larmes aux siennes.