APRÈS LE GUET-APENS
L'agression sauvage de la bande à Moschin contre les orateurs et organisateurs du meeting avait produit à Merscy une profonde impression. Impression d'indignation qui n'osait se manifester et surtout de terreur intense.
Paryn, Vallon, Renouard, Brossel et deux ou trois
autres avaient pu gagner le Fier Lapin^ grâce au dévouement de Bernard et de sa poignée de camarades qui avaient concentré sur eux tous les coups.
Devant Tauberge, ils trouvèrent une foule assez houleuse, mais formée d'éléments très divers. Une vingtaine de mineurs, de ceux qui avaient promis à Bernard de défendre les orateurs, s'y étaient portés directement, afin d'empêcher la police de des Gourdes d'envahir et occuper exclusivement la salle. Ils s'y étaient rencontrés avec l'arrière-bande de cette police, une trentaine d'hommes environ, tous les autres étant disposés sur le parcours de la gare au Fier Lapin. Le reste de la foule se composait de curieux très mélangés, les uns affectant une dévotion moins réelle qu'apparente envers des Gourdes, les autres, au contraire, intérieurement sympathiques aux organisateurs de la réunion.
La lutte s'était déroulée, acharnée sur la côte des Mésanges sans que cette multitude expectante y prît part et même pût s'en rendre compte. Mais lorsque la demi-douzaine d'hommes échappés au guet-apens apparut courant et laissant . derrière elle la dernière mêlée confuse, il y eut un grand mouvement de la foule. Des cris violents de : « A bas les rouges! » s'élevèrent, poussés par les hommes de Moschin, cris auxquels répondirent aussitôt ceux de : « Vive la République ! Vivent les travailleurs ! » Et comme les gens de la bande voulaient s'élancer, gourdins levés, contre les arrivants, les mineurs aussitôt se précipitèrent pour les protéger. Il y eut une confusion, un commencement de mêlée.
Cependant Paryn s'écriait, haranguant la foule :
— Citoyens, je vous prends à témoin du guet-apens infâme qui nous a été tendu. Vous laisserez-vous terroriser et ravir le droit de réunion par une bande d'assassins ?
— Non I s'écrièrent quelques voix.
— Avant tout, continua-l-il, allons àù secours' de vos camarades qu'on assomme ! Silivez-md î
Il voulait retourner sur ses pas, n'ayant quitté Bernard qu'à contre-cœur et jpour ne pas abandonner ses compagnons de voyage Renouard, Vallon et son collaborateur Brossel. •
Mais ce dernier, lui montrant le plateau, dit :
— C'est inutile, voyez.
En effet, toute lutte avait cessé. Une soixantaine d'hommes, les bandes victorieust^s de Moschin, s'avançaient vers le Fier Lapin, Le reste redesceridait dans la ville, emmenant blessés et prisonniers.
— Nous allons être attaqués une ifutre fois, dit Vallon.
— B]h bien, répondit Paryn, entrons daris la salle : nous nous y défendrons mieux que dehors, et puis nous sommes venus ici poUr tenir un meeting ; nous le tiendrons quand même.
Comme il venait de prononcer ces mots, un gros homme, la figure placide encadrée de favoris bruns, s'avança vers lui. C'était l'aubergiste.
— Monsieur, lui dit-jl, j'avais consenti à louer ma salle, mais, étant donné ce qui se passe, vous comprendrez que la réunion est impossible. D'ailleurs, la police vient de l'interdire.
— La police ! s'écria avec une véhémente indignalion le maire de Glimy, où donc est-elle ? que faitelle ? Elle nous a laissé attaquer par des bandes de malfaiteurs avec lesquels elle pactise ouvertement !
Ces paroles produisirent un mouvement dans la foule. Des acclamations s'T^levèrent, mêlées aux cris de : « A bas Moschin ! à bas les traîtres ! » Les hommes de la bande grondaient, mais, se sentant tenus en respect, n'osaient bouger.
Cependant les autres arrivaient et la bataille allait
recommencer, lorsqu'un remous se produisit dans la
foiile (|ui s'ouvrit. Des uniformes de gendarmes et
crcigcnls de police apparurent, escortant un petit
homme grisonnant, à la ligure rouge, à Ja démarche importante- Une écharpe tricolore lui serrait les reins : c'était le commissaire Pidurier.
— Messieurs, au nom de la loi I prononça-t-il, SQlennel, s'adressant au groupe des orateurs.
La foule, habituée au . respect craintif, superstitieux, de Tautorité, s'était déjà écartée, quelques-uns des assistants connnençant à s'éclipser par peur d'être compn)mis. Seuls restaient face ù, face deux groupes : celui de la force publi(îue et celui des orateurs.
— La réunion est interdite et je vous invite, messieurs, à me suivre, continua le connnissaire.
Cette fois, un murmure courut parmi les assistants, tandis que Renouard ironiijue s'écriait :
— Gomment donc, n'est-ce pas juste que ce soient les battus qui paient ?
Paryn jugea d'un coup d'œil la situation. La foule apparaissait sympathique, mais les hommes de Moschin se trouvaient maintenant réunis, groupés autour de leur chef, ironique vainqueur de la journée. Un dernier conflit eût été d'autant plus à l'avantage de la bande que la police officielle eut fait cause commune avec elle. Les victimes eussent été les mineurs, dénonpés aux vengqances de l'autorité et de leur patron.
— Mes amis, cria-t-il, demeurez calmes I Vous avez pour vous le droit, vos maîtres ne sauraient vous l'arracher : nous nous organiserons pour le faire valoir.
Et, se tournant vers le commissaire, devenu de rouge blême de rage, il ajouta tranquillement :
— Nous vous suivrons, mais j'espère bien que ce monsieur, préparateur du guet-apens d'aujourd'hui, va être également invité à vous suivre.
Et il désignait Moschin, qui affectait un calme souriant.
— Je sais ce que j'ai à faire, répondit superbe-
ment le commissaire. Allons, vous autres, dispersez-vous !
Cette dernière phrase était à l'adresse de la foule. Celle-ci, d'ailleurs, avait devancé l'injonction. Il ne restait plus, à distance respectueuse, que quelques curieux, regardant descendre dans la ville, se dirigeant vers le commissariat le groupe des orateurs marchant à côté du commissaire entre les agents et gendarmes, suivi de tous les mouchards dé la mine. Moschin en tête.
Mais déjà circulait parmi les mineurs un mot d'ordre dont l'idée première avait été lancée par Bernard, lors de la première réunion au Fier Lapin : la grève !
Non point une grève passive, suppliante, résignée, mais une grève à allures énergiques au cours de laquelle se multiplieraient les réunions, les manifestations de toute sorte, chaque jour sur plusieurs points à la fois, qui mettrait sur les dents toutes les polices, celle de Moschin et celle de Pidurier, ferait réfléchir la municipalité et terroriserait les exploiteurs.
Une grève qui serait la réponse à l'agression de ce jour, qui montrerait l'existence d'une force ouvrière et marquerait à Mersey le commencement d'un nouvel ordre de choses.
Et cette nuit-là, on entendit dans la petite ville, retentir un peu partout, autour des bâtiments, de la direction, devant la mairie, le commissariat, l'égHso, ce cri qui jamais n'avait retenti à Mersey :
— Vive la grève !... La grande grève !
Les orateurs avaient pu reprendre le train de Chôlon.
Certes s'ils eussent été d'obscurs travailleurs, Pidurier se fût offert le plaisir de les emprisonner. Mais il n'osa tout de même pas, quel qu'en fût son désir, en user de façon aussi dictatoriale à l'égard du docteur Paryn, maire d'une commune importante, et de
ses deux compagnons, l'un avocat, l'autre représentant de commerce.
Après l'avoir pris de haut, il baissa même le ton lorsque Paryn lui eut froidement déclaré :
— Aujourd'hui, un guet-apens ignoble s'attaquant à la sûreté individuelle et à la liberté de réunion, a été commis à Mersey. La police ne pouvait l'ignorer; en le laissant s'accomplir, elle s'y est associée ; elle a de la sorte violé la loi qu'elle a pour mission de faire respecter. Les conséquences en seront graves, monsieur le commissaire.
Pidurier était très brave avec les gens qui tremblaient devant son litre et son écharpe. En face de - Paryn et ses compagnons, tout aussi calmes, il se - trouvait beaucoup moins à l'aise. Il se disait que ces hommes étaient peut-être de futurs députés avec lesquels il ne convenait pas de se brouiller entièrement, tout en continuant à servir le baron des Gourdes. Aussi, commença-t-il à ne plus les traiter tout à fait en accusés.
— Asseyez-vous et causons, messieurs, dit-il en désignant à ses prisonniers restés debout le banc qui faisait face à son bureau.
• Ce « causons », prononcé à la suite d'événements aussi violents, avait une saveur intraduisible.
— Ce n'est pas ici que nous devions causer, murmura Vallon avec une pointe d'ironie, c'était au Fier Lapin,
— J'avais autorisé la réunion, répliqua le commissaire, mais je ne pouvais prévoir que votre arrivée donnerait lieu à des manifestations aussi violentes.
— A des manifestations! dites à une tentative d'assassinat !
C'était Paryn qui rétablissait ainsi les choses. Renouard ajouta :
— Commise et préparée par la police particulière du baron des Gourdes avec la tolérance de l'autorité.
— Messieurs, vous allez un peu loin ! exclama Pidurier, plus inquiet que furieux.
— Oui ou non, y a-t-il cjeux poUces à Mersey : la vôtre et celle de la mine ? demanda Paryn.
— Pui, il y a deux pplic^s. C'est tout naturel.
— Vraiment ?
— Certes ! vous imaginez-vous que c'est ^vec quelc[ues agents et une demj-dou^c^inp de gendarmes que je puis maintenir Tordre parmi dix mille mineure?
— Maintenir Tordre ! Dites les espionner, les provoquer, les pousser à bout ! Dites organiser des tueries comme celle d'aujourd'hyi ! 4^ ^^^^ préviens que l'affaire n'en restera pas là ; elle jra loii].
— Elle peut aller loin. Monsieur le Préfet- m'a confié une mission : le maintien de Tordre...
— De Tordre !
— Je Ici remplis.
— D'une jolie façon ! grommela Brpssel.
— Le préfet saura ce qui s'est passé ; il le saura complètement, déclara Paryn. Je ne doute pas de son esprit de justice.
— Et puis, monsieiir le commissaire, ajouta narquoisement Vallon, il y a les ministres, le Parlement qui comptent aussi pour quelque chose. Je sais bien que le baron des Gourdes considère Mersey comme son fief, mais vous n'ignorez sans doute pas que la féodalité est supprimée en France depuis le 4 août 1789. /
— Comment se fait-il, ajouta Paryn, que Torganisateur connu du guet-apens d'aujourd'hui n'ait pas été interrogé par vous comme nous venons de Têti'c?
■ — Il le sera, répondit le fonctionnaire perdant la tête.
Les orateurs éclatèrent de rire.
— Ah ! fit le maire de Climy, vous constatez, monsieur le commissaire, qu'il y a eu guet-apens .organisé et que vous (^n connaissez l'organisateur. Je suis Jieureux de vous Tentendre dire devant témoins.
Et il désignaft Brossel, Rènouard ël Vallon.
Pour le coup, Pidurier se sentit affolé, il n'eut plus qu'un désir : se. débarrasser au plus tôt de prisonniers ciussi gênants :
— Messieui's, dil-il, je regrette que vous ayez complètement méconnu mes ititentions. Vous êtes libres... Si je vous ai fait conduire^ au cornrriissarlat, c'était polir vous prolég(M' contre une foule exaspérée... Vous me devez la vie...
Il y eut, malgré la gravité de \^ situation, un quadruple éclat de rire.
— Vous riez, messieili^s. Vous avoz t'ort. Vous êtes venus, apipelés ici pnr des éléments de désordre ; vous êtes vetius imprudemment provoquer une population qiii, en grande majorité, est attachée à ceux qui la font vivre.
— À ceux ({u'elle Mit vivri?, re(?.tifla Brossel.
— Si je ne vous avais amenés ici eittre mes agents et les g'eildartile.s vous ne seriez pas soHis vivants dé Mersey. Maintenant, reffer\'escence est dissipée, le chemin de la gare est libre, vous pouvez vous retirer. Je vous féi'ai même suivre par deux de mes hommes pour vous protéger.
— Merci, répondit Paryn, nous préférons nous protéger nous-mêmes. Mais, avant de irjuitter Mersey, nous avons un devoir à remplir.
— Lequel ? demanda Pidurier dont l'inquiétude s'accriit et qui eût voulu voir les qiiatre honimes bien loin.
— Nous assurer de la situation des honnêtes travailleurs qui sont tombés sous les coups des bandits.
— Messieurs, messieurs, cela ne vous regarde pas.
— Paillon, cela nous regarde beaucoup, aii contraire. Venus sur l'invitation de ces bravies gens, noiis avons épouse leiii* causé. C'est en rioiis défendant contre les agresseurs qu'ils ont été frappés : nous voulons savoir ce qii'ils'sônt devenus.
— C'est impossible. Moi-même.^ d'a\\l^\yc^^ V
l'ignore présentement, sauf en ce qui concerne le nommé Bernard.
— Où est-il ? demanda vivement Paryn.
— Blessé à la tête, il a été transporté à l'hôpital. Vous ne pouvez le voir.
— Pourquoi ? Je suis médecin.
Le commissaire hésita un instant. Il n'eût point voulu paraître céder. D'autre" part, il se disait qu'en satisfaisant le désir de Paryn, il amadouerait peutêtre celui-ci et lui ferait abandonner toute idée de compliquer les choses.
Ce fut ce dernier sentiment qui l'emporta.
— Soit, dit-il, je comprends le sentiment d'humanité qui vous fait agir. Je vous accompagnerai à l'hôpital, mais vous seul. Ces messieurs peuvent attendre ici votre retour.
— Pourquoi pas chez moi ? demanda Brossel. J'habite à deux ])as de l'hôpital. '^
— Soit, chez vous si vous voulez, répondit le commissaire qui, maintenant, ne souhaitait rien tant que de voir ses prisomiicrs s'éloigner.
Et tandis que Brossel, accompagné de Vallon et Renouard, quittait le commissariat, Pidurier, guidant le docteur vers l'hôpital, s'efforçait le plus habilement possible, d'établir sa parfaite rectitude de conduite.
Deux minutes après, ils étaient arrivés devant l'hôpital, situé entre le commissariat et la direction. Bernard, le corps couvert de contusions, y avait été transporté depuis une heure, il n'avait pas encore repris connaissance.
Deux ou trois autres blessés se trouvaient dans la môme salle, abandonnés aux soins d'une religieuse ot d'un infirmier.
C'était tout. L'hôpital, qu'on appelait ainsi, bien que ce ne fût en réalité qu'une infirmerie de vingtdeux lits, était nominalement dirigé par le docteur Ghaudet, médecin de la compagnie qui ne s'y mon-
trait que le-matin et parfois un moment dans la soirée, laissant le reste du temps la diretion à la sœur Angélique.
Cette religieuse, que les malades appelaient respectueusement « ma mère w, ne possédait en matière de thérapeutique, que des notions très ordinaires, mais elle^ était à cheval sur les principes religieux et veillait inexorablement à ce que les malades se missent en règle avec le Créateur. La confession, qu'elle appelait avec une dévotion médicale, la « purgation de l'âme », représentait à ses yeux le remède par excellence.
Qu'étaient-ce, auprès de ce remède spirituel, que les sinapismes et les clystères ? • - Paryn s'approcha du lit de Bernard et commença à défaire les bandes qui enveloppaient le front du blessé. Le commissaire le regardait sans dire mot, ne songeant qu'aux suites que pourrait avoir la journée, ■mais la sœur bondit.
— Pardon, messieurs, dit-elle résolument. Je ne puis laisser faire.
— Ma sœur, expliqua le commissaire, monsieur est médecin..., monsieur le docteur Paryn.
En entendant ce nom d'un radical-socialiste venu à Mersey, pour y provoquer les horreurs de l'anarchie, la sœur se recula instinctivement lançant au docteur un regard qui démentait absolument son nom d'Angélique.
— Le coup a été porté avec une violence sauvage, murmura Paryn. Deux centimètres plus bas, c'était à la tempe ; la mort eût été soudaine. Ils vont bien, les hommes de la bande à Moschin î
Le commissaire ne répondit pas, pour la bonne raison que, gêné, honteux, il n'eût su quoi répondre.
— Il faudra un pansement plus complet : d'abord, donnez-moi de l'eau...
Machinalement le commissaire alla chercher une cuvette que lui-même il remplit d'eau. La sœur, reti-
rée dans un coin de la salle, ne bougeait pas, se contentant de darder sur Paryn un regard vipérin.
Le docteur lava soigneusement une plaie que couvrait un sang noir coagulé et, comme il portait toujours une petite trousse dans la poche intérieure de sa redingote, il en tira une paire de petits ciseaux. Avec beaucoup de soins il coupa ras les cheveux autour de la plaie.
Puis il confectionna une large compresse d'eau sédative et l'appliqua en forme de casque sur le haut' du crâne ; après quoi il refit les bandes.
— Gela ne sera rien si la fièvre ne vient pas compliquer les choses, déclara-t-il satisfait. Maintenant, voyons ailleurs.
Il rejeta entièrement la couverture, inspecta^ tâta le corps de Bernard.
— Des contusions sans gravité : une affaire de peu de jours.
— Y a-t-il d'autres blessés de la journée ? demanda Paryn.
— Non, aucun, répondit le commissaire qui, ayant donné à son incommode compagnon ce qu'il considérait comme une preuve indéniable de conciliation, n'avait plus qu'un désir : le voir quitter Mersey au plus tôt avec Bernard et Vallon.
Vingt minutes plus tard, ce souhait était accompli : les trois orateurs, montés dans un wagon du train de Chôlon, s'éloignaient, à raison de soixante kilomètres à l'heure, au nez des séides de Moschin, postés devant la gare et qui, cette fois, se bornèrent à vociférer :
— A bas les rouges /
— Criez tant que vous voudrez I leur lança Paryn par la portière. Nous reviendrons.
l'explosion
Bernard, une fois guéri et sorti de riiôpiial, avait regagné sa maison du faubdurg des Mouettes, préparé son djtner maigre et solitaire, puis, quelque peu faligué, s'était couché afln d'être dispos le lendemain. Ce jour-là, il verrait les camarades du syndicat et, après avoir arrêté une ligne de conduite en cas de poursuites, il commencerait à chercher du travail, un travail quelconque, car il n'était pas on mesure de rester longtemps sans rien gagner.
Il dormait, lorsqu'une clameur, clameur immense, désespérée, qui, cette nuit-là, terrifia tout Mersey, le tira brusquement du sommeil.
Le mineur se jeta aussitôt à bas de son lit, alluma sa lampe, et, en un clin d'œil, se vêtit. Alors il courut sur la roiite.
La nuit était demi-noire, éclairée par' un mince quartier de lune. Des ombres, ombres d'hommes et de femmes, couraient vers la ville. Au milieu des cris confus, cris d'horreur et de désespoir, qui semblaient comme un immense sanglot de la population ouvrière, ceux-ci parvinrent distinctement à ses oreilles :
— Le feu ! au puits Saint-Eugène !
Bernard se précipita. Il oubliait qu'il n'était plus mineur, que Moschin lui avait signifié son renvoi par la Compagnie. Se rappelait-il encore en pareil moment s'il existait une Compagnie ! Ce qu'il voyait, c'étaient les malheureux, ses camarades ensevelis à cinq cents mètres sous terre, dans une situation effroyable, ayant devant eux l'incendie et derrière eux le grisou.
On travaillait jour et nuit dans les différents puits de Mersey. Chaque soir, une équipe de nuit desc.e.xN.-
dait pouf remplacer l'équipe de jour qui. venait de remonter. Pareil à l'antique Moloch, le dieu noir, au fond de ses abîmes, ne cessait de dévorer de la chair humaine.
De tous les points de Mersey, où s'était répercutée la clameur d'épouvante, on se précipitait vers la mine. Bernard se trouva tout à coup au milieu d'une foule compacte qui battait de son flot vivant les chantiers extérieurs, gardés par un barrage d'agents de police et de gendarmes.
Le puits Saint-Eugène ! Bernard "le connaissait pour y avoir travaillé pendant trois semaines au cours desquelles l'exploitation du puits Saint-Pierre avait été interrompue par un éboulement. Il avait noté l'insuffisance d'aérage, l'étroitesse des galeries latérales, à partir du deuxième plan, le, mauvais état des boisages. Le syndicat avait d'ailleurs adressé à ce sujet un mémoire respectueux à la direction. Mais celle-ci n'en avait pas pris note : elle avait horreur des travaux inutiles, c'est-à-dire coûtant de l'argent et interrompant l'extraction. Que pouvaient, au surplus, lui importer quelques vies ouvrières ? Ne trouve-t-on pas toujours des meurt-de-faim avides d'offrir leurs bras pour remplacer les salariés disparus ?
D'ailleurs, les ingénieurs, à diverses reprises, avaient déclaré que tout était pour le mieux. Devant les affirmations catégoriques de ces techniciens hautement appointés, que pouvaient peser les timides réclamations des mineurs ?
Et maintenant, c'était la catastrophe I Avait-elle été totale ou partielle, ensevelissant l'équipe entière ou seulement quelques malheureux ? Voilà ce que se demandait avec angoisse Bernard, ce qu'il cherchait en vain à savoir au milieu du concert confus des hurlements, des imprécations et des pleurs, au-dessus desquels perçaient, aigus, les cris des femmes réclamant leurs maris.
Le feu avait éclaté dans la galerie 405, à trois heures du matin, pour une cause qui demeura toujours inconnue. Les boisages du boyau s'enflammèrent et, avant même que l'alarme pût être donnée à tout l'étage, communiquèrent l'incendie aux galeries latérales. Une série d'explosions partielles balayèrent ces galeries et, terribles comme des décharges de mitraille, couchèrent sur le sol des groupés de mineurs.
Mais ce n'était pas tout, l'incendie maintenant s'avançait avec une rapidité terrifiante dans la galerie principale, léchant les parois, rampant sur le sol comme un gigantesque serpent de flamme.
La rencontre du feu et du grisou dans cette galerie devenait inévitable. Déjà, elle s'était produite de façon partielle dans les boyaux adjacents, où filtraient sous la roche, comme soufflées par d'invisibles bouches empoisonnées, les exhalaisons du terrible gaz.
Aucun ingénieur n'était là, et le maître mineur Faubert, atterré, ne savait que faire. Le conduit des échelles menant à la galerie supérieure demeurait obstrué depuis des mois, la descente et la remonte se faisant uniquement par les cages. Le déblayer eût été chose facile et même rapide, mais les ingénieurs ne voulaient s'occuper que de l'extraction.
Le maître mineur avait ordonné de rassembler, pour en faire une barrière, tout le matériel possible pour retarder la marche de l'incendie.
C'était, tout en l'alimentant, gagner du répit, le temps que mettrait le feu à ronger l'obstacle éphémère élevé entre lui et le grisou. Le signal d'alarme avait été communiqué aux étages supérieurs : la cage n'allait pas tarder à descendre.
— Courage, les enfants ! attendons I dit Faubert, affectant, pour tranquilliser ses compagnons, une assurance qu'il était loin de posséder.
— Il n'y a pas un instant à perdra Vqxwï ^^\^^^
. le goyot des échelles et y faire monter les hommes, avait dit à Paubert le chef de mine Boudot. Sonnez aussi la descente immédiate de la cage. D'une façon ou de l'autre tout l'étage doit être évacué sans attendre. Dans un quart d'heure, il serait trop tard.
— Taisez-vous 1 répondit tout bas le maître mineur. Vous allez démorahser les hommes. Les ingénieurs vont descendre : je ne puis rien prendre sur moi.
Faubert, habitué à obéir, n'osait, même en un tel péril, agir d'initiative. Ne seraitrce point pour lui une mauvaise note que d'avoir ordonné la retraite si le fléau pouvait être conjuré ? D'ailleurs le feu, quoi qu'en pût dire Boudot, leur laisserait bien une demi-heure de répit et, dans quelques minutes, les ingénieurs seraient arrivés, jugeant eux-mêmes la situation et donnant les ordres nécessaires.
Boudot eut un geste do désespoir. Mineur expérimenté, qui avait assisté à plus d'une catastrophe, il jugeait la situation nettement. Mais il était le subordonné de Faubert et, le désespoir au coeur, sentant venir la mort pour lui et ses compagnons, il se tut !
Pendant que ce drame poignant se déroulait à cinq cents mètres sous terre, Mersey, brusquement réveillé, était en révolution. Une révolution d'angoisse et de douleur, plus terrible peut-être qu'une insurrection. Car il n'était pas de famille qui ne comptât un mari, un père, un frère, un fils travaillant aux mines, et on ignorait encore dans quel puits avait eu lieu la catastrophe.
L'alarme, transmise de la galerie 465 aux étages supérieurs et aux chantiers, y avait jeté la consternation, et tout d'un coup s'était répercutée dans la ville en un cri terrible : « Le feu à la mine ! »
Tandis que, réveillés en sursaut par la sonnerie téléphonique, le baron des Gourdes, les ingénieurs, Je docteur Ghaudet, Moschin, accouraient et don-
naient des ordres, au milieu de la confusion, que le commissaij'e de police arrivait avec tous ses agents, bientôt renforcés de la brigade de gendarmerie, la population aflluait,*en proie à un délire de douleur furieuse. Les femmes ne se connaissaient plus et, à maintes reprises, enfoncèrent le barrage vivant que Pidurier et Moschin avaient fait établir pour permettre l'organisation des travaux de sauvetage.
Cette fois les autorités sentirent qu'elles pesaient bien peu de chose devant la force du peuple. Ah I quand ce peuple voudrait !
Mais, pour le moment, il y avait plus di; douleur que de colère dans cette masse sans cesse grossissante, bien que cette douleur pût se transformer en rage formidable. A tout moment il arrivait des flots d'assistants qui, après s'être portés, au hasard, vers les autres puits, refluaient tumultueusement en apprenant que la catastrophe était au puits Saint- Eugène.
Une seule pensée dominait cette foule, lui faisait une âme commune : sauver ceux qui étaient en bas. On ne savait, du reste, rien de bien précis sur la nature et l'étendue de la catastrophe. La rumeur générale disait le feu ; mais, à côté de celaf, d'autres parlaient d'éboulement, d'inondation, d'asphyxie, car c'est au milieu de ces dangers multiples que se passe la vie du mineur, qui n'est qu'une lutte perpétuelle contre la mort.
La solidarité des travailleurs s'afflrmait, admirable, en ce moment. Les mineurs, exténués de leur travail de la veille qu'ils étaient condamnés à reprendre dans quelques heures, étaient accourus des premiers au cri d'alarme, oubliant tout pour ne songer qu'à sauver des camarades. Des vieux, retraités, qui, depuis dix et quinze ans, avaient quitté la mine^ étaient là, s'offrant à descendre.
Pour comble de malheur, la cage di.^ ^^'^.^^wV^ ^^^
fonctionnait pas : un câble s'était rompu et il fallait au moins dix minutes pour le réparer. Dix minutes, lorsque les secondes étaient des siècles et qu'on pressentait l'angoisse des tnisérables enfermés vivants dans les entrailles de la terre, attendant la mort affreuse, inévitable !
Enfin, l'ascenseur fut mis en mouvement. L'ingénieur Paquet et Moschin, vêtus l'un et l'autre en mineurs avec le chapeau de cuir et des bottes, y prirent place ; des volontaires s'y étaient précipités et, parmi eux, l'un des premiers, Bernard.
Le chef mouchard et le mineur se regardèrent sans rien dire. Une catastrophe épouvantable imposait trêve à leur haine réciproque et les réunissait — qui l'eût jamais pu croire ? — dans une action commune.
Paquet et Moschin emportaient chacun une lampe allumée qui brillait comme une étoile dans cette descente au milieu du gouffre noir. Mais cette lumière serait sans doute inutile devant l'aveuglante clarté de l'incendie empourprant les galeries d'une lueur infernale.
La cage s'était arrêtée au premier étage. Là, tout allait bien : il n'y avait qu'un danger, c'était que la fumée, en s'élevant de l'ouverture de la galerie 465, ne pénétrât dans les galeries supérieures et n'y amenât l'asphyxie. Mais c'était peu probable, vu la distance.
Après que l'ingénieur eut échangé quelques mots avec le maître-mineur, la cage repartit. A cent mètres plus bas, il y eut un nouvel arrêt : là tout était encore bien : les hommes qui travaillaient dans les tailles, à l'extrémité de la galerie, avaient été prévenus et, cessant leur besogne, s'étaient massés dans la grande artère pour être à même d'évacuer la mine en cas de besofn sans perdre de temps.
De nouveau, la cage redescendit. On commençait à sentir une chaleur incommodante ; des reflets fugi-
tifs empourprèrent l'abîme au-dessous de l'ascenseur.
— Il est temps ! murmura Paquet.
A peine avait-il achevé, une détonation sourde et prolongée retentit dans les profondeurs de la mine, une flamme pourpre se réverbéra sur les parois du puits, tandis qu'une colonne de vapeurs épaisses el invisibles montait, venant suffoquer ceux de la cage.
Un même sentiment d'angoisse étreignit tous les cœurs. Personne ne pouvait ignorer ce que signifiait cette détonation.
L'incendie et le grisou s'étaient rencontrés : l'explosion venait de se produire.
Instinctivement l'ingénieur avait étendu la main pour sonner la remonte de la cage : Bernard lui saisit le bras.
Le geste du premier était déterminé non par la terreur du grisou — maintenant la catastrophe avait eu lieu — mais par l'impossibilité de respirer. Le geste de Bernard était dû, non seulement à l'intropidité et à la hâte de porter secours aux survivants, s'il s'en trouvait, mais à la présence d'esprit : le mineur savait que l'acide carbonique dégagé allait, entraîné par son poids, retomber au fond du puits, permettant à l'air de redevenir respirable!.
En effet, cette montée des vapeurs échappées par Toriflce de la galerie ne dura qu'un instant.
La cage venait de s'arrêter à l'ouverture de la galehe, empourprée d'une lueur sinistre, car l'incendie continuait à ronger les boisages.
Revenu de son trouble, et honteux de l'avoir laissé paraître devant tous, l'ingénieur s'était élancé le premier dans la galerie ; tous les autres l'avaient suivi, appelant les mineurs.
Seul le silence leur répondit. Ça et là gisaient des débris carbonisés qu'on n'eût pu reconnaître pour avoir été des hommes.
Pas un n'avait échappé.
— Combien étaientrils ? demanda bas Moschin à ringénïeur.
— Trente-trois, répondit oelui-oi.
Cependant les mineurs descendus s'efforçaient de vaincre l'incendie, les uns en attaquant à coups de pic les boisages rongés par les flammes, les autres en jetant des blocs de minerai mêlés à de la terre et des pierres. L'ingénieur avait ordonné de noyer les travaux de la galerie en faisant jouer les pornpes. Pendant ce temps, on avait transporté les cadavres méconnaissables dans la cage. Et maintenant, celle-ci remontait, apportant à la foule éperdue la nouvelle et les lugubres preuves de la catastrophe complète.
A ce moment même, une poussée des assistants refoulait le barrage jusqu'à la bouche du puits, ot dans la nuit, éolaîrée par la lueur sinistre des torches, retentissait ce cri impérieux et poignant :
— Les noms ! les noms des victimes I
Des Gourdes allait et venait, pâle, frémissant devant cette exaspération populaire qu'il sentait monter. Jusqu'alors, profondément dédaigneux de cetfe plèbe, qui lui apparaissait un troupeau soumis, il comprenait que ce troupeau peut âVQir des réveils terribles et dévorer son berger. Effara 1© maire ne trouvait pas une parole, tandis que le ouré, au contraire, s'efforçait de calmer, en lui parlant d'espoir et de résignation, cette population qui ne l'éooutait pas.
Et, couvrant cette scène terrible d'un roulement de tempête, continuait à éclater le cri de la foule, des femmes, des sœurs, des mères :
— Les noms I les noms I
La cage n'avait cessé de descendre et remonter. Par sûreté et aussi pour calmer les angoisses de plus en plus furieuses de la foule, on venait de ramener les équipes qui travaijlaient aux étages supérieurs, et J] y eut de folles explosions de joie de celles qur
retrouvaient le fils, le père ou le frère qu'elles croyaient perdus. Mais bientôt cette joie s'éteignait par respect pour la douleur d'es auti^s.
On savait maintenant que le sinistre était survenu à la galerie 465 et, bien que des Gourdes lui-même eût crié à la foule qu'il ignorait les noms, ces noms commençaient à circuler :
Boudot... Paubert... Perlât... Lallemand... Dubard...
Les débris informes des victimes venaient d'être remontés et déposés sur une grande toile étendue à terre. D'un geste spontané, la foule se découvrit, et comme des Gourdes, préoccupé, restait coiffé, une voix anonyme lui cria, menaçante :
— Chapeau bas ! Ceux-là sont des victimes du travail.
Des Gourdes, pâle, enleva son chapeau. Il ne manquait pas de courage, mais ce courage ironique de gentilhomme se sentait glacé devant le grondement de cet être anonyme et multiple, le peuple, terrible, •insaisissable comme un élément.
La cage remonta une fois encore et ce fut la dernière. L'ingénieur Paquet, Moschiii, tous ceux qui étaient descendus ensemble, apparurent et, au même instant, une voix, ceUe de Bernard, tonna dans la nuit :
— Tous les hommes de la galerie 465 ont péri. Leur assassin n'est pas le grisou, c'est le capital !
.Le baron des Gourdes se sentit frappé au cœur, et avec lui Moschin malgré son audace, le maire, le commissaire, tout le haut personnel de la mine. Les paroles de Bernard étaient tombées, vengeresses, et sonnaient comme un clairon de guerre sociale. Et un frisson visible de révolte courait sur cette foule de miséreux, d'exploités, chair h travail et à grisou, esclaves, enfants et parents d'esclaves condamnés h laisser leur vie dans les abîmes, pour entretenir l^ splendeur des parasites. .
— Mes amis, cria des Gourdes, la Compagnie partage votre deuil. Elle assurera la subsistance aux familles des victimes.
Un instant de silence profond accueillit ces paroles, et une voix grave s'éleva pour répondre :
— Nous prenons acte de vos paroles I Si vous nous mentez, ce sera la guerre I