LE PRÊTRE ET LA FEMME
Geneviève Détras, la femme du mineur, était seule à la maison. Dans la matinée, elle avait lavé et étendu le linge dans la cour, puis cousu des chemises qu'elle devait porter en ville le lendemain. Tout en piquant l'aiguille, assise près de la fenêtre ouverte du rez-dechaussée, sous la caresse chaude du soleil, elle songeait. Les frais d'enterrement du père Détras, les trente francs versés à la collecte pour les renvoyés de la mine, l'agape du 14 juillet, sans compter la cotisation à la société de secours mutuels, tout cela avait absorbé les économies du ménage. Pour aller jusqu'à la prochaine paie du samedi, il restait trois francs à la maison et Ton était le mardi I
Jamais encore depuis leur mariage, les Détras n'avaient été aussi à court. N'ayant pas d'enfants, ils eussent pu mettre de côt^ quelques sous sans les soins à donner au vieillard. Albert Détras était sobre, ne buvait pas, fumait peu ; elle, Geneviève, ouvrière affinée, avait bon goût, sans néanmoins être coquette, et ne dépensait presque rien pour elle-mèm^. Çx'yi^\\.
donc une gêne accidentelle et qui, il fallait l'espérer, serait de courte durée. Une ou deux paies rétabliraient réquilibre.
Gomme Geneviève était dans ses pensées, elle vit par la fenêtre se profiler une ombre ; elle leva la tête et reconnut l'abbé Pirot, vicaire de Mersey, ambitieux jésuite de robe longue, joli cœur et coureur de cotil- Jons, par-dessus le marché, qui déjà avait essayé — mais vainement, — de lui faire la cour.
— Madame Détras, je vous salue bien, fit doucement l'abbé Pirot.
Geneviève avait éprouvé une sensation d'agacement en le reconnaissant. Elle lui répondit cependant d'un : « Monsieur l'abbé... », accompagné d'une inclinaison de tête. La route est à tout le monde et elle ne pouvait empêcher le vicaire de passer devant sa maison.
— Voulez-vous me permettre d'entrer vous dire un mot ? demander l'abbé Pirot.
Cette prière indiscrète, mais formulée d'un ton discret, remplit de malaise la femme du mineur. Elle eût voulu éviter une guerre en règle avec les prêtres, sachant bien que dans semblable guerre on ne pouvait être que broyé.
Aussi, à l'astuce ecclésiastique, opposa-t-elle sa finesse féminine.
— Dites, monsieur l'abbé, fit-elle.
Elle avait répondu « dites » et non « entrez », éludant une acceptation ou un refus.
L'abbé Pirot sentit l'habileté et sourit. Un instant, il eut l'idée d'insister ; mais il se retint, pensant qu'il risquait d'amener chez la jeune femme une démonstration plus caractérisée d'hostilité. Avant tout, il fallait gagner sa confiance.
— Soit, fit-il, en simulant la franche gaîté, puisqui vous ne voulez pas me recevoir...
JJ s'interrompit une seconde, le temps de permet-
Ire à Geneviève de protester ou de revenir sur sa décision.
La jeune femme n'ayant pas ouvert la bouche, il reprit :
— Je vous parlerai du dehors. Si même, je vous demandais la permission d'entrer, c'était pour qu'on ne me vît pas vous causant ; les opinions de votre mari...
— Qui sont les miennes, interrompit Geneviève d'un ton très net, car elle voulait abréger ce colloque.
L'abbé Firot la regarda fixement. Il sentait en elle une trempe, une volonté. Combien d'autres femm-os de mineurs, dans ce pays de misère livré i\ la tyrannie du prêtre, se fussent défendues timidement en arguant de la volonté de leur mari !
— Eh bien, madame, dit le vicaire, j'aime votre franchise et vous pouvez voir que moi aussi, je suis franc avec vous.
— Où désirez-vous en venir, monsieur l'abbé ?
— A vous mettre en garde contre vous-même et ceux qui vous perdent- Notre religion ordonne de rendre le bien pour le mal, l'affection pour l'injure, d'aimer — et il appuya sur ce mot — qui nous hait.
— Mais nous ne haïssons personne, riposta Geneviève.
Le prêtre eut un sourire indéfinissable.
— Allons, tant mieux, murmura-t-il, vous avez encore de bons sentiments ; Dieu vous en tiendra compte. Mais, croyez-moi, ma chère enfant, arrêtezvous sur les bords de l'abîme pendant qu'il en est temps encore. Vous ne savez pas quels malheurs vous vous préparez.
Cette prophétie menaçante fit froid au cœur à Geneviève. N'était-ce pas une menace déguisée ? L'incertitude étant la pire des souffrances, elle résolut d'en avoir le cœur net.
— Monsieur Fabbé, dit-elle bravemeuV, \ç.^ x^'îî^r
heurs ne viennent pas tout seuls. Qui donc peut chercher à nous faire du mal ?
Le vicaire allait répondre que l'irréligion provoque toujours des punitions du ciel, mais il se retint et trouva plus sensé de lui dire :
— Vous savez que M. Ghamot est profondément religieux.
— Je le sais, riposta Geneviève, puisqu'il a renvoyé quinze malheureux pères de famille, coupables d'avoir accompagné le cercueil de mon beau-père, enterré civilement.
La réponse était nette et cassante dans sa simplicité. L'abbé Firot pâlit un peu.
— Madame, murmura-t-il, croyez bien que M. le curé et moi ne sommes pour rien dans cette décision.
Et hypocritement, il ajouta :
— Que de fois, au contraire, nous avons supplié la Direction de garder des ouvriers que leur inconduite avait fait mettre à la porte !
— Leur inconduite, c'est possible, riposta la jeune femme, mais pas leurs opinions.
L'abbé Firot sentait que cette femme, tout à l'heure hésitante, prenait l'offensive. Elle disait le droit pour chacun d'avoir ses idées et de vivre comme il l'entendait, sans faire de mal à personne. Pourquoi voulait-on forcer les gens à affecter des sentiments qu'ils n'avaient pas ?
— Voyons, madame Détras, fit le vicaire, ne vous excitez pas : ce n'est pas la première fois que nous causons.
— Non, riposta Geneviève, et je ne sais pas pourquoi, monsieur l'abbé, vous revenez à la charge. Mon mari vous a pourtant dit...
^ — Votre mari, s'écria impétueusement l'abbé Firot, c'est lui qui vous perd. Mais je vous sauverai, moi ! je vous sauverai malgré vous, parce que... Le g-alanï prèiie avait un peu baissé la voix en
prononçant « parce que », comme s'il eût voulu terminer sa tirade lyrique dans le murmure d'une confidence. Qu'allait-il ajouter ? Peut-être : « Je vous aime », phrase naturelle pour tout homme normal, mais criminelle pour un prêtre, si criminelle qu'il est obligé de la corriger par ce complément indirect « en Jésus-Christ ».
Avec ou sans complément, c'était peut-être l'aveu redoutable que l'abbé Pirot allait se décider à faire. Mais Geneviève ne l'entendit point : décidée à terminer cette conversation irritante et à éviter le mot irréparable qu'elle lisait dans les yeux du prêtre, elle ferma brusquement sa fenêtre.
Le doucereux vicaire devint pâle de rage. Toute sa meilleure astuce de jésuite allait-elle sans cesse échouer contre l'énergique droiture de cette jeune femme ?
— Elle ferme au curé sa porte et à moi sa fenêtre, <pensa-t-il. Oh ! mais patience I Elle n'aura pas le dernier mot.
NUAGES Noms
Geneviève n'avait point parlé à son mari de la visite du prêtre. A quoi bon le tourmenter, l'exaspérer, le porter peut-être à un coup de violence, car elle comprenait qu'Albert, justement parce qu'il ne se livrait pas à des emportements inutiles, était, une fois exaspéré, homme à ne reculer devant rien.
A ce prêtre qui rôdait autour de sa maison, s'efforçant de suborner sa femme, de la lui prendre moralement et physiquement, sans doute eûtril infligé une correction sévère. Qui sait même s'il ne l'eût pas assommé purement et simplement, comme . on écrase une bête nuisible I
Or, la jeune femme se sentait assez sûre d'elle pour ne point se réfugier sous la protection de son mari. Il n'y a que les créatures faibles qui appellent au secours en renonçant à se défendre elles-mêmes.
Aussi, lorsque le mineur rentra, lassé, noir de poussière de charbon et qu'il lui demanda, comme d'habitude, avant de se débarbouiller et de l'embrasser : « Rien de nouveau ? » elle répondit tranquillement : « Rien. »
Albert s'en fut dans l'autre pièce se laver au baquet empli d'eali tiède qu'il trouvait toujours prêt en rentrant ; puis il changea de vêtement : dix minutes après il reparut un autre homme, frais et blanc, dans une chemise et un pantalon propres, les pieds à l'aise dans des chaussons.
— La soupe est prête, dit Geneviève. Mais il faudra nous passer de vin jusqu'à samedi.
— Oh ! fit Albert, l'eau claire vaut bien la piquette et coûte moins cher.
Le frugal dîner fut bientôt expédié. Une soupe aux légumes, épaisse et odorante, en faisait tous les frais ; du moins y en avait-il à discrétion.
Albert finissait sa troisième assiette lorsqu'on frappa à la porte trois coups régulièrement espacés.
— Panuel ! fit-il, tandis que Geneviève courait ouvrir.
C'était, en effet, le menuisier. Geneviève offrit un verre de vin à leur ami, et ils causèrent des mineurs, de Ghamot, de la question sociale.
Puis ils parlèrent de la Société de secours mutuels. Elle allait bien, comptant maintenant près de cinq cents adhérents ; une seconde réunion s'était tenue au bois des Brasses, Ronnot jugeant utile de changer chaque fois le lieu de rassemblement, et les affiliés avaient prêté le serment de ne révéler à personne les noms des sociétaires. Aussi Panuel, encore qu'on oui en lui toute confiance et qu'on l'eût même
invité à assister aux réunions, s'était-il cliscrètomont tenu à récart.
— Non, avait-il dit, il est prudent que la société \5onserve son caractère corporatif. Dans un trou comme Mersey, où Chaniot et la calotte^ sont les maîtres, il faut jouer serré.
Cependant, il regrettait presque, maintenant, de n'avoir pas accepté l'invitation de se.^ amis les mineurs. Habitué à juger les individus sur mille détails, insignifiants au premier abord, le regard, la voix, les gestes, les allures, il eût été bien aise d'analyser le discours de Baladier et Baladier lui-même.
— Tu te défies toujours de lui? demanda Albert.
— Je ne puis pas dire. Pourtant ce que tu m'as conté de son discours ne m'a guère plu. J'aime l(^s solutions pratiques, pas les grandes phrases.
L'impression que ressentait Panuel, Ronnot l'avait éprouvée en entendant parler Baladier. Lui aussi préférait les idées claires aux adjectifs et aux métaphores. Toutefois, les manières cordiales du conférencier tendaient à le lui rendre sympathique et il s'expliquait sa véhémence imagée en se disant' : (( C'est un homme qui a souffert. »
Pour la plupart des mineurs, Baladier était le type même du militant révolutionnaire, courageux et désintéressé. Sans doute, il tapait rudement sur les capitalistes ; eh bien, faudrait-il donc prendre des gants pour touchera ces vampires qui s'engraissaient du sang et de la vie des ouvriers ?
Le mouchard avait eu soin d'écrire à Ronnot au lendemain de sa conférence, lui envoyant en outre des journaux et brochures révolutionnaires avec prière de faire circuler. La lettre contenait aussi un mandat de 22 fr. 50, montant, disait Baladier, d'une collecte faite par lui dès son retour à Lyon, en faveur des quinze mineurs renvoyés par Ghamot.
Naturellement Ronnot avait répondu, accusant réception et remerciant. Dès ce moment^ \v\. ç.w\^^-
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pondanco était nouée, prête à fournir un prétexte d'accusation contre les mineurs selon les besoins de Chamot, du curé Brenier et de l'abbé Firot. Baladier eut mênie l'habileté de se tromper dans la suscription d'une lettre, de façon à la faire ouvrir à la poste pour rechercher le destinataire. Le contenu de cette lettre était tel qu'à la poste, elle fut immédiatement envoyée au procureur de la République.
En même temps, circulait, lancé on ne sait d'où, le nom de bande noire. Ce nom, de Mirlont, comme beaucoup d'autres, l'avait recueilli au passage-.
Coïncidence étrange, bien faite pour donner à penser, h peu près au même moment où, en France, la réaction policière et cléricale répandait le bruit de l'existence d'une bande' noire dans le département de Seine-et-Loir, en Espagne, la même réaction policière et cléricale inventait de toutes pièces — on l'a su depuis — une mystérieuse association de malfaiteurs, la Mano-Negrû (la Main-Noire), invention qui permettait d'envoyer des anarchistes au bagne ou à la mort.
Qu'en conclure, sinon que la police et l'Eglise, internationales pour le malheur des peuples maintenus, eux, dans les stupides rivalités patriotiques, se communiquent fraternellement leurs stratagèmes, ou même ourdissent de gigantesques plans d'ensemble ? L'année 1882 était menaçante en Europe pour le vieil ordre social; les pays latins surtout s'agitaient. Pour l'état-major du Gésu, ces pays-là n'étaient qu'un seul champ de bataille.
Pendant que Ronnot, malgré son bon sens, se laissait envelopper d'un invisible i^seau et que Panuel formulait avec hésitation devant ses amis de simples impressions, Baladier, lui, ne perdait pas de temps. Deux fois, il était revenu aux environs de Mersey, si clandestinement que Ronnot même n'en avait rien su, et, chaque fois, il avait vu quelques individus Jugés par lui propres à exécuter le plan policier.
C'avait été d'abord Michel. Le moiiclinrd do la mine était allé, sur l'ordre du curé, se promener à Jagy et y attendre, devant l'auberge des Trois Chemins^ un individu dont le signalement ne laissa pas de l'étonner. Cet étonnoment arriva au comble quand il reconnut bel et bien le conférencier Baladier.
— Eh bien, oui, fit celui-ci en s'approchanl goguenard, c'est moi, ça vous étonne ?
— Vous qui parliez si bien de tuer les mouchards !•
— Vous m'avez entendu ?
— Je crois bien ! J'étais caché dans les branches d'un arbre.
— Tous mes compliments, mon cher confrère, fit Baladier de plus en plus ironique. Je vois que vous êtes un malin.
Et il lui tendit la main.
— Dame ! on fait ce qu'on peut, répondit modestement Michet, flatté à la fois du compliment et de la poignée de main de cet homme qui parlait si bien.
— Vous savez pourquoi vous êtes ici ? lui demanda Baladier.
— Monsieur le curé m'a dit que je recevrai des instructions.
— Très bien. Vous n'aurez qu'à vous y conformer rigoureusement, sans chercher à comprendre.
Michet eut un mouvement d'épaules.
— Oh ! comprendre,, à quoi bon, murmura-t-il ? je vois bien que vous êtes une tête, je ne suis que le bras.
A son tour, Baladier sentit son amour-propre agréablement chatouillé. Cet aveu naïf le grandissait : subalterne de M. Drieux, il se trouvait à son tour le supérieur de quelqu'un.
— Mon brave Michet, fit-il d'un ton moins narquois, êtes-vous connu dans cette auberge ?
— Non.
— Très bien. Je vous invite ci dîner et entre deux bouteilles de bon vin, je vous dirai ce qu'il faut taire «
Si vous exécutoz proprement mes ordres, vous pou- * vez compter sur une belle gratification.
— Ça n'est pas de refus.
— Et puis vous aurez la gloire d'avoir contribué à sauver la société.
— Ob ! ça m'esl égal, répondit Michet d'un ton de ■ parfait détachement.
Après le mouchard de la mine, Baladier avait vu un individu tout différent.
A l'entrée du bois de Faillan, en venant du liameau de Saint-Jules, vivait un solitaire, dans une misérable cabane, un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Oalfe, travaillant comme piqueur au puits Saint- Pierre.
L'habitat exerce une influence indéniable sur la mentalité. Tandis que les mineurs, vivant agglomérés dans les cités ouvrières de Mersey, y conservaient, une fois leur travail terminé, des allures de bétail humain, étouffant dans la promiscuité des [ commérages ^et des disputes, n'ayant pour dérivatif que le plaisir grossier de boire, entre les quatre murs du cabaret, ceux qui, eomme Albert Détras, avaient pu échapper à cet encasernement, reconquéraient un peu de leur individualité.
Il en était de même pour Galfe. Celui-ci, par exemple, vivait tout à fait seul, son père, ancien mineur ûgé de cinquante-cinq ans ayant eu sa retraite dans l'hospice de Jancy après trente années seulement de travail au service d(^ la Compagnie, grâce à un éboulement qui lui avait broyé la jambe gauche. La mère était morte d'une maladie que le médecin n'avait su ni guérir ni baptiser et à laquelle on eût pu sans se tromper donner ce nom : « Mal de misère. » Et le flls, de caractère méditatif, un peu sauvage, demeurait volontairement un isolé. Ses rares voisins l'apercevaient, le soir, revenant de la mine et, silencieux comme une ombre, se glissant dans sa demeure. Il mangeait une bouchée de
n'importe quoi, s'occupant lui-même de sa cuisine ; puis, malgré la fatigue de ses dix heures de travail et d'une heure de marche, aller et retour, il prenait un livre et lisait. Machine dans la journée, il redevenait ù, ce moment une créature humaine.
Sa bibliothèque, c'étaient des brochures et des journaux dont le seul titre eût bouleversé Ghamot : le Révolté, hebdomadaire anarchiste que Kropotkino avait fondé à Genève l'année précédente, et dont le jeune homme s'était, on ne sait comment, procuré quelques numéros ; des exemplaires de Ni Dieu ni Maître et du Socialiste, des Manifestes aux Conscrits, imprimés clandestinement h Lyon, des pages dépareillées de livres qui avaient servi de cornets chez l'épicier ou le charcutier et que Galfc mettait soigneusement de côté lorsqu'il rencontrait quelque passage intéressant.
Cette lit4érature révolutionnaire, collectionnée peu à peu avec une patience infatigable, disait le caractère du jeune homme, caractère sérieux, tenace, énergique. Il ne «e répandait pas en cris de colère contre les exploiteurs, ne faisait pas de phrases, . sentant, plus il étudiait, combien peu il savait, mais •il était capable d'un acte de froide énergie, et l'en- Ihousiasme de ses dix-neuf ans, pour être chez lui coricentré, n'en avait que plus de puissance.
Galfe n'était pas beaucoup plus causeur à la mine. Les disputes^ les tournées chez le marchand de vins, les parties de quilles ne le voyaient non plus jamais et ses camarades, un peu étonnes d'abord de cette sauvagerie, qu'ils ne comprenaient pas, avaient fini par n'y plus faire attention.
Ce n'était certes point par mépris ou hostilité que Galfe s'abstenait de vivre avec eux, mais parce qu'il ne pouvait; D'un affinemcnt de nerfs plus grand, et que ses lectures avaient encore développé, il lui était impossible de s'intéresser une seconde à des questions qui remuaient les autres mineurs.
Galfe était anarchiste et se disait qu'aucun homme n'a le droit de commander à un autre.
Il voyait bien de profondes différences d'intelligence, de goûts et de tempéram^eni entre les individus ; mais il pensait que, une fois le milieu social transformé, ces différences s'atténueraient' et s'harmoniseraient. Quant à cette transformation du milieu, évidemnient elle ne pourrait s'accomplir que par des moyens terribles, les seuls efficaces. On prêchait au peuple la patience : parbleu ! c'est bien facile, quand on a le dos au feu, le ventre à table. Et le peuple était toujours assez bête pour écouter ce boniment, accompagné de temps à autre d'une petite bribe de réforme qui ne réformait rien du tout ! Gomme si espérer le Paradis après la mort ou la transformation sociale dans mille ans ne revenait pas au même !
Personne ne soupçonnait les opinions- de Galfe, quand Ronnot lança l'idée de sa société de secours mutuels. Au puits Saint-Pierre, où travaillait le jeune homme, tous les camarades furent prévenus à l'exception de quatre ou cinq qui passaient pour trop bien avec Michet. Quant à Galfe, sa sauvagerie, n'était pas un motif pour qu'on se défiât de lui, bien au contraire : on l'informa et il donna son adhésion.
Et il arriva, ce que n'avait pas prévu Galfe, que ce fut lui qui se signala aux yeux scrutateurs de Michet. Jusqu'à ce jour, le mouchard de la mine n'avait pas pris garde au jeune homme, le voyant taciturne et en dehors de toutes les coteries. Epais d'intelligence, il s'attachait plutôt à la surveillance des bruyants, tout en gueule, dont la révolte s'épanchait en discours.
En apercevant Galfe dans la forêt, il eut une surprise : il le prenait pour un ouvrier modèle, c'est-à-. dire sans pensée, acceptant sa sujétion de salarié comme une fatalité toute naturelle. Es^ce que, par
hasard, cet enfant de dix-neuf ans saurait dissimuler ? Ou bien venait-il là machinalement, sans se rendre compte de ce qu'est une association ouvrière ? Il voulut savoir et, un jour, pendant que Galfe travaillait à la mine, il se rendit à sa cabane, muni d'un trousseau de fausses clefs, d'un passe-partout et d'une pince-monseigneur, eiïgins également propres aux cambrioleurs et aux policiers. Il entra, vit la bibliothèque et demeura fixé.
Averti par Michet de la découverte d'un anarchiste parmi les mineurs, Baladier exulta. Il savait que les partis d'avant-garde comptent les meilleurs et parfois les pires éléments, les désintéressés enthousiastes et sloïques, prêts à tout donner pour le triomphe d'une idée, comme aussi les dévoyés se réclamant de celte idée pour en vivre ou. couvrir leurs méfaits. Dupe ou complice, Galfe pouvait lui être précieux.
Baladier eut l'adresse non pas d'aller à Galfe, mais d'amener Galfe à lui. Un dimanche, jour où il était sûr que le jeune homme était chez lui, il s'embusqua près de sa cabane muni d'un petit paquet de brochures et tenant un volume à la main. Dès qu'il vit paraître le mineur, il fit un détour et débou- . cha devant lui, le nez dans son livre ouvert. A six pas, il leva la tête, feignit de l'apercevoir et lui demïinda :
— C'est bien la route de Nouton ?
— Oui, répondit Galfe ahuri en reconnaissant le conférencier du bois de Varne.
— Merci, répondit Baladier.
Et ircontinua son chemin ; mais à ce moment son paquet de brochures mal attaché se défit et les imprimés s'éparpillèrent. Deux ou trois arrivèrent jusqu'à Galfe, qui lut : Dieu et VElat, par Michel Bakounine ; Les Incendiaires, poésie de Vermesch ; il les ramassa avec un frémissement et les tendit non sans un soupir de regret à leur propriétaire, disatvl \
— Tenez, citoyen Bàladier.
— Vous me connaissez donc ? exclama le mouchard.
— J'étais à votre conférence.
— Eh bien, puisque vous êtes des nôtres, gardez ces brochures et choisissez-en d'autres.
Ces paroles furent naturellement accompagnées d'une poignée de main. Offrir des brochures à Galfe, c'était le prendre par son point vulnérable : on causa très longuement, Bàladier s'efforça de prêcher l'anarchie avec une telle apparence de sincérité que le jeune homme lui dit au bout de deux minutes :
— Je suis anarchiste.
— Enfin I s'écria Pagent de Drieux, je trouve donc un homme I
Il cassa la croûte avec Galfe tout en lui racontant^ frénétique d'enthousiasme, comment Carlo Gafiero, jeune et millionnaire, avait exposé sa vie et sacrifié sa fortune pour la révolution sociale. En partant, il laissa au jeune homn^e le livre qu'il lisait lorsqu'il le rencontra, VEternité par les astres, de Blanqui.
— Je suis pour quelque temps dans la région, dit- ' il avec un sourire mystérieux, je reviendrai le prendre quand vous l'aurez lu.
Il était revenu, en effet, tout en recommandant à Galfe de ne pas parler de ces visites. Il avait des raisons très sérieuses, disait-il, pour laisser ignorer sa présence ; les mineurs se trompaient en croyant qu'on peut toujours dire tout haut ce qu'on pense, et ce qu'on fait.
Justement parce qu'il avait vécu isolé, sans un ami à qui confier le trop-plein des idées qui le tourmentetient, Galfe éprouva un irrésistible besoin d'ouvrir son cœur à Bàladier, à «la discrétion duquel il fut bientôt complètement.
Indépendamment de Michet, brûlé, et de Galfe, sincère, bon pour un acte isolé mais resté jusqu'ici
trop en dehors de ses camarades pour pouvoir les entraîner, il fallait à Baladier un complice h la mine même, quelque bon garçon, beau parleur, sachant se rendre populaire aux autres et, nu besoin, capable de les mener. La police a lojiijours sous la main de faux ouvriers, admirables pour remplir ce rôle d'agents provocateurs. Baladier en référa h son chef Drieux qui approuva Tidée de son subordonné et lui expédia de Saint-Etienne l'homme néc^f^saire.
C'était un nommé Bernin, qui, mineur authentique à Anzin, y avait joué le rôle de mouton avec tant de perfection que la police se l'était attaché.
Ce mouchard ambulant fut envoyé à Baladier qui écrivit à la fois à Michet pour le faire entrer au puits Saint-Pierre et à Ronnot pour le recommander comme un bon militant socialiste, victime des rancunes patronales. En effet, Bernin était soi-disant renvoyé pour idées subversives de chaque mine où il travaillait ; au bout de quinze jours ou un mois la police, qui le subventionnait le faisait rentrer autre part.
Bernin reçut l'ordre de se lier particulièrement avec Ronnot, Détras et Galfe.
l'attentat
Un mois s'était écoulé. Dans les champs voisins de Mersey les moissons jaunes ondulaient comme une mer sous le Souffle orageux de thermidor.
La journée du mercredi avait été lourde, traversée par moments de courtes rafales qui semblaient présager la tempête.
Etait-ce à cet élat de l'atmosphère qu'il fallait attribuer la surexcitation qui perçait dans l'attitude d'un certain nombre de mineurs travaillaixl au loxv^ A^."^
puits ? On eût pu le croire si, dans certaines gale-
■ ^ ries, des chuchotements mystérieux ne se fussent échangés de ci de là pendant Téloignement des sur-
\. ' veillants.
A sept heures, des coups de sifflet retentirent, se
:" croisant, aigus, sous la voûte des galeries.' Les
-.. hommes se rassemblèrent par équipes, quelques-uns avec une fébrilité inusuelle, au débouché des puits, s'engouffrant dans la cage de Tascenseur où, à chaque
' étage, les attendaient des bennes vides et, à un coup . de cloche, la remonte commença. L'abîme rendait à
: la vie extérieure son misérable contingent de chair à
i. travail.
:\ Un observateur eût pu s'étonner d'une chose, c'est que, une fois remontés, les mineurs, au lieu de se diriger de leur habituel pas lourd vers les estaminets se laver la gorge de la poussière de charbon, pre- .' naient rapidement le chemin de leur demeure ; d'aucuns, et même assez nombreux, celui en ligne directe du bois de Varne.
Détras et Vilaud, ce dernier habitant lui aussi sur
: la route de SaintrValHer, cheminaient ensemble.
— Nous, serons plus nombreux que jamais à la réunion de ce soir, disait le premier. Les camarades de Montjeny ont l'intention de fonder eux aussi une société.
— Pourquoi n'adhèrent-ils pas simplement à la nôtre ? Plus on serait nombreux, mieux ça vaudrait.
: — Je ne sais pas ; en tout cas, il en viendra de là-bas.
Albert Détras développa son idég. Il préférait un réseau de petites sociétés, bien compactes, bien unies entre elles à ces associations énormes, qui justement parce qu'elles comptent une foule de membres finissent par se déscigréger, tiraillées entre toutes les tendances et tous les tempéraments, ou alors deviennent un troupeau sans initiative, conduit par quelque3 hommes.
— Tu as raison pour les sociétés politiques, lui répondit Vilaud, mais nous sommes simplement une société de secours mutuels ; nous n'avons qu'une seule chose à faire : payer notre cotisation.
— C'est vrai, murmura Détras. J'oubliais I Depuis quelques semaines, sans que son caractère
eût changé, ses idées subissaient une évolution. Auparavant, sous l'influence de son père, il considérait la République avec une sorte de ferveur mystique. Ce mot, que les habiles de la politique exploitaient, n'était pas pour lui un mot ; c'était une entité vivante qui, par sa propre vertu, finirait, triomphant des embûches de la réaction — une autre entité — par affranchir le prolétariat et faire fraterniser les peuples. Le vieux républicain de 48 avait déteint sur lui. Vers la fin, cependant, Albert en arrivait à se demander si cette foi républicaine n'était pas de la religiosité pure et simple. Après la mort de son père, cette tendance, n'ayant plus de contrepoids, s'accentua. Il comprit que cette révolution sociale, dont Panuel, le premier, lui avait parlé, ne tomberait pas du ciel, mais serait l'œuvre du peuple, entraîné par une élite consciente. Pas les profiteurs de la politique, les parlotteurs des Congrès, nqn ! d'anonymes convaincus, modestes et résolus comme lui-même.
Déjà, sans se l'avouer, il trouvait Ronnot trop modéré. Pourquoi se donner tant de mal, tant de précautions pour créer une simple sociétévde secours mutuels que l'omnipotence de Chamot pouvait briser d'un coup en renvoyant de la mine tous ses membres connus ? Pendant qu'.on y était, autant eût valu créer un syndicat qui eût commencé la lutte économique en attendant la lutte révolutionnaire.
Arrivés au faubourg de Vertbois, les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent sur ce mot :
— A ce soir !
Albert, resté seul, doubla le pas. Geneviève l'attendait au seuil de sa porte.
— Bonsoir, fit-il, si absorbé dans ses pensées qu'il embrassa tout de suite sa femme, ce qui la irans* forma en négresse.
Aussitôt après, il s'aperçut de sa distraction.
— Imbécile que je suis! murmura-t-il. Je te demande pardon.
Geneviève avait souri, mais sans rien dire, comme en proie, elle aussi, à une pensée secrète.
— Tu as quelque chose ? lui dit son mari.
— Oui, fitrelle d'un ton sérieux qui frappa Albert, il y a du nouveau.
— Du nouveau ? Quoi donc ?
Elle jeta un regard sur la route déserte et réi>ondit :
— Entre donc. Je vais te montrer ce que j'ai trouvé dans la chambre. On a dû déposer ça par la fenêtre ouverte, pendant que j'avais le dos tourné.
Et comme le mineur, étonné, inquiet, entrait dans la chambre où d'habitude l'attendait le baquet d'eau tiède, Geneviève allait, dans la cour, soulever un ^certain nombre de planches et vieilles caisses. Elle reparut avec un revolver, une petite boîte de cartouches et un paquet d'imprimés.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Albert stupéfait.
Geneviève hocha la tète.
— Le sais-je î nmrnmra-t-elle. Ma première idée avait été de jeter le tout dehors ; ce revolver surtout, ça m'est suspect ; mais pourtant j'ai cru bon de ne rien faire en attendant ton retour. Je me suis contentée de cacher le tout.
— Tu as bien fait. Un joujou comme celui-ci vaut toujours dans les dix à douze francs.
Il avait pris le revolver et l'examinait avec complaisance, faisant jouer la gâchette.
— Oui, répondit Geneviève, mais il peut nous amener pour plus de douze fi'ancs d'ennui. Qui sait dans quel but on Fa déposé chez nous ?
AJbert ne répondit rien. Il examinait maintenant
les imprimés. C'étaient des manifestes du caractère le plus révolutionnaire.
La façon mystérieuse dont avaient été déposés ces manifestes avec le revolver et les cartouches était inquiétante. D'où provenaient-ils ?
Existait-il dans Mersey un groupe révolutionnaire constitué pour faire de l'agitation ? C'était improbable ; lui, Détras, en eût eu connaissance. Les mani* festes, cela va sans dire, ne portaient aucune désignation de provenance, sauf quelques-uns, au bas desquels se Usait : « Imprimerie de la Révolte, route de la Liberté, »
G'étaitvl'un beau symbolisme, mais rien n'expliquait l'énigme. Le mineur demeurait partagé entre sa sympathie pour les idées contenues dans les imprimés qu'il lisait Tun après l'autre, et une certaine défiance sur l'origine de l'envoi. Qui sait ! C'était peut-être de vrais révolutionnaires, mais ce pouvait être tout aussi bien la police, celle de l'Etat ou celle de Chamot. A plusieurs reprises, Albert s'était demandé pour quel motif on le gardait k la mine lundis que les camarades signalés par leur manifestation irréligieuse aux obsèques de son père, en avaient été chassés. Peutrêtre n'avait-on attendu que pour mieux le frapper ! -^
Et, pendant qu'il réfléchissait ainsi, tout à coup la pensée de Baladier traversa son esprit. Il lui semblait retrouver dans les manifestes des expressions et même des tours de phrase du conférencier.
— Je suis foU I- se dit^il. Tous ceux qui parlent ou écrivent sur un même sujet finissent par exprimer leurs idées d'une façon analogue.
C'était vrai ; pourtant, il demeurait soucieux. Geneviève, qui ne l'avait pas interrompu dans sa méditation, lui dit alors :
— Ecoute, ne va pas ce soir au bois de Varne. Reste ici.
Albert eut un haut-le-corps.
— Ça, jamais,- par exemple ! exclama-t-il. Gomment, tu me conseilles de lâcher les camarades I
— Pourquoi a-t-on mis cela chez nous, le même jour où il y a réunion ? Pour moi il y a un piège.
— Tout est possible, mais je ne crois pas.
En répondant ainsi, Albert ne traduisait pas exactement sa pensée, mais il ne voulait point accroître les alarmes de sa femme.
— J'emporterai toutes ces bricoles, dit-il, et si je vois qu'il y ait lieu de se méfier, je ferai un troii dans certain endroit de la forêt pour les.y cacher.
Cette réponse" rassura quelque peu Geneviève. Cependant lorsque le mineur voulut se débarbouiller comme il le faisait chaque soir, elle l'arrêta.
— Non, fit-elle, mieux vaut que tu y ailles comme cela. S'il .arrive quelque chose, on ne te reconnaîtra peut-être pas.
— Comme tu veux, répondit Albert désireux de la calmer tout à fait.
Le dîner fut rapide et presque silencieux, chacun étant absorbé dans ses pensées, tout en cherchant à dissimuler à l'autre son angoisse. La dernière bouchée avalée, Albert se leva pour partir.
— Il est temps, fit-il en regardant le coucou* qui marquait huit heures vingtrcinq.
Il ht un seul paquet des imprimés, du revolver et de la boîte de cartouches, les enveloppant d'abord d'un journal, puis d'un bout de vieux torchon pour les garantir de l'humidité s'il se décidait à les enfouir dans la terre. Peut-être, le 'mystère s'éclaircissant, irait-il les rechercher.
— Au lavoir, dit-il à Geneviève.
— Au revoir, fit celle-ci en se jetant dans ses bras et l'embrassant les larmes aux yeux comme s'il n'eût jamais dû revenir.
Le cœur a de ces pressentiments.
Albert s'était gardé de parler à sa femme, déjà suf-
fisamment angoissée, d'un fait grave dont la nouvelle avait couru dans la soirée au puits Saint-Jules.
Trois ouvriers appartenant à la fosse D(»nis, ayant rencontré Tabbé Brenier qui portciit le saint-sacrement à un mourant et ne s'étant pas découverts devant le fétiche, venaient d'être renvoyés.
C'était la tyrannie cléricale s'appesantissant de plus en plus sur Mersey. Rares étaient les femmes de mineurs qui osaient, comme Geneviève, s'abstenir de paraître aux offices religieux. Quant aux hommes, si on ne pouvait, sous peine d'interrompre les travaux d'exploitation, congédier tous ceux qui n'allaient pas, le dimanche, remercier le bon Dieu de les avoir créés esclaves à perpétuité, tout au moins, exigeait-on d'eux une attitude respectueuse vis-à-vis du clergé.
Ce nouveau renvoi était un défi. Ghamot voulait-il pousser à bout son bétail humain, l'obliger à se révolter ?
Gette fois, c'était la carrière qui avait été choisie pour lieu de rassemblement. En y arrivant, Albert trouva quelques groupes déjà réunis : on s'entretenait du renvoi, confirmé, des ouvriers de la fosse Denis. Leurs noms couraient : Boitard, Négrin, Bancel.
A chaque instant, dçs mineu-rs arrivaient. Il en sortait de chaque buisson et de toutes les excavations du roc, creusé de galeries en tous sens. Bientôt, la carrière présenta l'aspect d'un cirque naturel, empli de spectateurs.
Albert, tenant toujours son paquet à la main, chercha du regard Ronnot. Il l'aperçut, causant très animé, avec Vilaud et Janteau. Aussitôt, il se dirigea de son côté et lui fit signe à la dérobée.
Ronnot quitta ses deux compagnons et s'avança au-devant de son ami.
— Ecoute, dit celui-ci, je veux te parler à, ça\rl. Tw ne (Jevinera/5 pas ce que j'ai reçu 1
— Un revolver et des imprimés, fit sans hésitation le président de la Mutuelle.
Albert recula d'un pas.
— Gemment sais-tu cela ? exclama-t-il.
— Parce que j'en ai reçu autant. Vilaud et Janteau . également.
— Diable I que penses-tu de cela ?
— Que c'est un piège de la police. Chamot aura eu vent de notre association et cherche à en dénaturer le caractère. C'est lui-môme qui aura fait envoyer les armes et les manifestes-.
— Lui !... Après tout, il en est bien capable I...
— Oui, mais nous déjouerons son plan. Sans attendre une perquisition, nous irons déposer le tout entre les mains du commissaire de police.
Albert eut un geste de répulsion.
— La police, dit-il, je ne...
Il n'eut pas le temps d'achever. Janteau s'était approché, suivi de Vilaud et, impétueusement, s'écriait :
— Toi aussi, tu as reçu quelque chose ! Eh bien ! je ne suis pas du tout de l'avis de Ronnot. D'abord, rien ne nous prouve que ça vienne des mouchards.
— D'où veux-tu que ça vienne ? demanda Ronnot.
— D'où ! Peut-être d'un groupe révolutionnaire. Allez-vous dire qu'il- n'en existe pas ? Vous êtes pour la révolution.
— Pas moi 1 fit nettement Ronnot, je suis pour le progrès sage et les choses sensées.
— Ah oui ! fit avec amertume le jeune mineur. Tu glorifies les révolutionnaires d'autrefois, ceux qui ont pris la Bastille, mais tu te défies de ceux qui veulent les imiter I
La discussion menaçait de s'aigrir. Vilaud s'inter* posa :
— Evidemment, fit-il, on peut avoir l'opinion ^u'on veut, mais il ne faut pas traiter de mouchards
tous ceux qui parlent de révolution. Qui sait si cette
révobtion ne viendra pas un jour ! Soulement, nous sommes déjà assez malheureux comme eela sans aller nous faire coffrer bêlement.
— Pour moi, dit Albert, mon parti est pris. Je n'irai pas trouver les policiers parce que ce serait peut-être leur dénoncer de vrais révolutionnaires, mais je cacherai...
il ne teriTï4na pas : la lumière d'une fusée s'élançant de derrière les arbres raya soudain le clairobsGlir du soir. En même temps, une détonation sourde retentissait.
La surprise arracha un même cri à tous les mineurs. Que voulait dire cela 1 Etait-ce un signal 7 Mais déjà ^montait vers le ciel un chant lointain, chant de menace et de guerre sociale, la Carinagnoîe!
— C'est la révolution qui commence I cria Janleau, ivre d'enthousiasme et tirant de dessous sa cote un revolver.
Déjà un murmure d'orage grondait parmi les mineurs. Ronnot s'écria, le dominant :
— Mes amis, il faut nous délier. Nous sommes plusieifrs qui avons reçu des armes sans savoir d'où elles viennent^ Ne tombons pas dans un piège de la police : ajournons notre réunion pour ne pas nous trouver mêlés à des complications. Je vous engage tous à aller vous coucher comme moi.
Et, disant à Détras, Vilaud, Janteau : « Venezvous ? » il prit le chemin de Mersey, suivi par nombre de mineurs.
Déiras et Janteau ne furent pas de ceux-là.
Ronnot pouvait avoir raison au point de vue de la prudence ;. il leur semblait honteux de se retirer ainsi, tandis que, près d'eux, des camarades exposaient peut-être leur vie. Avant tout, il fallait savoir ce qu'il en était.
Vilaud et une foule d'autres se retiraient, ^\x\Nâ.w\* Ronnot. Sur leur passage, ils rencontraieivl 4^ uqi>v
veaux mineurs qui se rendaient à la réunion et ris leur criaient :
— Rentrez à Mersey !
— r Les capons ! gronda Janteau, les poings crispés.
Autour de lui et de son compagnon, demeuraient une soixantaine de mineurs, indécis sur ce qu'ils avaient à faire.
— Et toi, dit le jeune homme à Albert, vas-tu leur conseiller de foutre le camp ?
— Non, répondit le fils du déporté, qui sentait courir qn lui les anciennes ardeurs paternelles. Allons voir ce qui se passe.
Mais déjà débouchait vers eux des taillis, une bande étrange, de trente à quarante hommes, armés de fusils et de haches : des mineurs comme eux, à en juger du moins par le costume, car il était impossible de reconnaître les figures barbouillées de suie.
Et soudain, une grande clameur de : « Vive la sociale I » emplit la forêt.
— Que se passe-t-il, camarades ? cria Albert aux nouveaux venus.
Mais déjà ceux-ci et les autres s'étaient mêlés, ne formant plus qu'une bande et, à ce moment, ifhe voix lança cet ordre étrange :
— Camarades, où vous savez !
Déjà, les mineurs s'engageaient à travers bois, dans la direction du carrefour Sainte-Marie. Janteau, sans savoir où l'on allait, s'était joint à l'avant-garde. Albert Détras suivait, considérant qu'il eût été honteux de s'éclipser, mais il demandait des explications et s'étonnait, s'inquiétait que nul ne pût lui en donner.
Voici ce qui s'était passé :
Le renvoi des trois ouvriers coupables d'irrespect
vers Tabbé Brenier et le saint sacrement réunis,
avait été une provocation méditée. Sur l'avis de Bala-
dier, chargé par Drieux de la direction des opérations
policières en ce qui concernait Mersey, ce renvoi
avait lieu le jour même où les mineurs devaient se réunir dans le bois -de Varne. Le mouchard escomptait rindignàtion générale : tout étant ainsi préparé, la moindre étincelle suffirait pour mettre le feu aux poudres.
A nelf heures du soir, Michet et une quinzaine d'hommes, ses agents connus ou non, se trouvaient réunis dans le bois de Varne, tapis dans les fourrés bordant le sentier qui mène de la chapelle à la carrière. Tous étaient munis de fausses barbes et noircis de suie, complètement méconnaissables. Tous portaient une arme, hache ou fusil.
Michet, ayant compté son monde, leur adressa à voix basse une très courte allocution, tel un général avant la bataille :
— Suivez bien mes ordres et n'oubliez pas, 'quand le moment sera venu, de gueuler plus fort que les autres. Allons, en avant I
Et, suivi de ses hommes qui marchaient à la file indienne, il se dirigea vers la chapelle.
C'était un bâtiment large de dix mètres et long de vingt-cinq, dont la pierre grisâtre, mangée çà et là par la mousse, attestait la vétusté. L'abbé Firot venait y dire la messe le^jeudi, tandis que ses confrères def Saceny-le-Grand et de Nouton la desservaient alternativement le dimanche.
La porte était fermée. Michet s'avança, la hache à la main et, d'un coup qui retentit sourdement, brisa la serrure. Un autre coup jeta bas la porte.
— Donnez-vous la peine d'entrer, dil-il à ses compagnons qui, immobiles et silencieux, attendaient un ordra.
Ceux-ci se précipitèrent. '
— Chambardez-moi tout d'importance ! leur criat-il.
Puis, il tira de sa poche une fusée et l'alluma la lançant en l'air lorsque la mèche fut à demi consumée. Ce furent la lueur et la détonation 4e c.e\\.e iM'Sife^
que perçurent les mineurs en ce marnent rassemblés dans la carrière.
A rintérîeur de îa chapelle^ les agents de Michel déployaient leur zèle, brisant les cloisons de la saerfe* lie, le confessionnal, les bancs, les chaises.
A ce moment, les broussailles s'écartèr^t pour donner passage à un prêtre, l'abbé Pirot.
Le jeune vicaire contempla du dehors avec un sou* rire étrange la profanation dont le saint lieu était . Fobjet, en se murmurant à lui-même :
— Oui sait si la comédie d'aujourd'hui ne deviendra pas la tragédie de demain î Maintenant nos mou-
"chards, plus tard peut-être les vrais révolutionnaire^ ï
Cependant Michel sortait de l'église. Il aperçut soudain le vicaire.
— Eh bien ? fil des yeux celui-ci.
— Je n'oserai jamais, nmrmura Michel se parlant à lui-même.-
Cependant les mineurs qui se rendaient à la réunion de la carrière passaient, attirés par les cris révolutionnaires. Brusquement, Michel bondit sur l'abbé Pirot avec un grand cri do : « Mort aux jésuites ! » et le prit au collet sans trop de rudesse.
— A la bonne heure ! fit cette fois toujours du regard le prêtre ainsi malmené pour la forme.
Les nouveaux venus s'étaient joints aux mouchards sans les reconnaître. Est-ce que, d'ailleurs, les quinze cents esclaves de Chamot, travaillant à des puits différents, pouvaient tous se connaître ? Il n'y avait entre eux qu'un seul lien : le sentiment de leur commune misère et un vague esprit de révolte.
— Les enfants, à la carrière ! cria Michel qui prit la tête de la troupe.
Et, tenant toujours l'abbé Pirot au collet, il entonna à pleins poumons la Carmagnole, reprise en chœur par tous ses compagnons.
Cependant, étanl atrrivé devant un fourré très sohi-
bre, Michet, qui marchait à dix pa's des autres, lûcha son prisonnier ; celui-ci, qui n'avait pas ouvert la bouche, s'aplatit soudain au ras du sol et se faufila sous les buissons avec la souplesse d'un serpent.
— Il fout le camp ! Par ici I s'écria Michet se précipitant dans une direction tout opposée.
Tous le suivirent, moins, bien entendu, le prisonnier.
Celui-ci, resté seul, continua pendant quelques secondes à s'éloigner en rampant. Bas de Cuir et le dernier des Mohicans eussent admiré sa dextérité silencieuse.
Puis il se redressa et, d'un pas rapide, reprit le chemin de la chapelle.
La porte fracassée gisait à terre : à coups de talon, le vicaire acheva de disjoindre quelques planches. Puis il entra dans le sanctuaire, haussa les épaules devant ramonctllement des chaises et dos bancs en un seul tas, devant la nef.
Toutefois la dévastation n'apparaissait pas assez grande. L'abbé Firot s'en fut chercher dans la sacristie une vieille échelle reléguée dans un coin depuis un temps immémorial. Il l'appliqua contre la muraille, juste au-dessous de la rosace qui surmontait l'entrée de la chapelle ; puis tirant de dessous sa soutane une sorte de cylindre brun, long de quinze centimètres, il le déposa sur le rebord circulaire de la paroi.
Un homme aussi prévoyant que l'abbé Firot, qui se promenait avec des explosifs en poche, possédait naturellement une boîte d'allumettes. Il mit le feu à la mèche, redescendit et s'en alla, après avoir jeté près de la porte, comme pièce à conviction, sa boîte (i'allumettes.
Derrière lui, éclatait la détonation éparpillant la rosace en miBïies multicolores et lézaràau\,\^ ittwt*