TRAQUENARD POLICIER
L'attentat avait été machiné de main de maître. Autrement intelligents que le curé, bon pour ruminer de grosses ruses, et que Michet, simple agent d'exécution, Tabbé Firot d'une part, Baladier de l'autre, avaient tracé en détail le plan, soigneusement revu par Drieux.
En faisant renvoyer trois ouvriers, on permettait de présenter l'acte qui allait être attribué aux mineurs, comme une vengeance d'anticléricaux frappés. En agissant le jour même de ce renvoi et au moment où les mineurs se trouvaient secrètement rassemblés dans le bois de Varne, on démontrait péremptoirement la culpabilité de ceux-ci, d'autant plus qu'un certain nombre s'étaient, après coup, mêlés aux faux frères qu'ils ne soupçonnaient point.
L'arrestation pour rire de l'abbé Firot par Michet devenait un fait grave. Enfin, en faisant éclater une cartouche de dynamite à la chapelle après le départ de la bande qui l'avait déjà saccagée, on établissait l'arrivée sur les lieux d'une nouvelle troupe de mineurs, venus pour tout saccager. Il ne pouvait, dans ces conditions, être question d'une échauffourée : il s'agissait bel et bien d'un complot en règle.
Après avoir poussé son cri de : « Camarades, où vous savez ! » Michet avait disparu. Jusque-là, il avait prudemment marché à distance des vrais ouvriers, en avant ou au milieu de ses acolytes. Son déguisement, la demi-obscurité de la forêt, où glissait à peine la clarté blafarde de la lune, n'avaient pas permis de le reconnaître. Mais maintenant le jeu devenait dangereux : il s'engouffra soudain dans l'épaisseur d'un fourré et laissa passer la bande.
CeJle-ci n'avait pas remarqué cette disparition et con-
tinuait à marcher. Où ? elle ne savait I C4'élait le troupeau qui passe, suivant son guide ou l'impulsion qui lui a été donnée, jusqu'à ce que ce guide soit perdu ou la force acquise épuisée.
Les acolytes de Michel, ceux du moins qui se sentaient le plus soupçonnés, s'éclipsaient peu à peu ; mais il en demeurait encore quelques-uns, qui marchaient d'un pas ferme, en hommes qui savent où ils vont, et cela suffisait pour que les mineurs, emballés, suivissent.
Cependant Albert Détras, plus soupçonneux, avait demandé à un mineur, un vrai, de la première bande :
— Où allons-nous, .camarade ?
— Je ne sais pas, répondit l'homme tout en continuant à marcher.
Un peu décontenancé par cette réponse, Albert s'adressa à un autre, un agent provocateur, cette fois. L'individu, embarrassé, se contenta de lui montrer l'horizon.
— Je le demande où Ton va, insista Détras avec un commencement d'irritation.
— Je vais où vous allez tous.
Et sur cette phrase ambiguë, le faux travailleur s'éloigna pour se perdre, l'instant d'après, dans la profondeur du bois.
— Halte I s'écria Albert, l'esprit éclairé d'une lueur terrible.
Ronnot avait eu raison : c'était bien à un piège que l'on allait.
Maintenant tous ceux de la bande à Michel avaient disparu. Les mineurs, abandonnés à eux-mêmes, s'arrêtaient indécis devant le carrefour Sainte-Marie.
Une clairière de cent pas de circuit, ce carrefour où s'embranchaient les routes de Mersey à Saceny, Paillan et au bois des Brasses. Au croisement des trois chemins s'élevait une colonnette portant, dans une niche, une petite statue en plaire de \^ N\^^?,^
avec Tônfant Jësus en ses bras, statue toute moisié et noircie par le temps. Plus loin, sur chacune des trois routes, s'élevait une croix de bois, au jpied de laquelle les dévotes quelquefois venaient déposer une gerbe de fleurs.
— Mes amis, cria Albert, le tout n'est pas de se mettre en mouvement : il faut savoir où l'on va.
— C'est vrai I clamèrent des voix.
Les mineurs l'entouraient, l'écoutaient, c'était lui maintenant qu'ils considéraient comme leur chef.
— Que ceux qui vous ont entraînés se montrent, qu'ils marchent en avant, qu'on les connaisse au moins, et s'il s'agit de quelque chose de sérieux, de sensé, j'en suis avec vous tous.
— Bravo ! C'est bien ! Oui I oui !
Les acclamations des .ouvriers s'élevaient unanimes dans un brouhaha confus. Mais aucun ne sortait des rangs.
— Vous le voyez, continua Albert frémissant. C'était un piège qu'on nous tendait.
Un grondement furieux courut parmi les mineurs et éclata soudain comme un tonnerre :
— Mort aux mouchards I mort aux jésuites I
— Oui, mort aux jésuites I hurla Janteau. Ah I les cochons I ce sont eux qui ont manigancé le coup.
Et^' dans son exaspération, • il déchargea les six coups du revolver qui lui brûlait les mains sur la Madone de plâtre.
Un moment de stupeur avait suivi cette agression spontanée contre un emblème. Puis, une fièvre de colère et d'imitation saisit les mineurs. Est-ce que ces stupides fétiches ne matériaUsaient pas pour eux la religion toute d'hypocrisie et d'oppression au nom de laquelle on les condamnait à vivre de la vie des bêtes? Et dans une contagion, dans un besoin trop longtemps comprimé de révolte, ils se précipitèrent En un chn d'œil, la colonnette fut à terre, tron-
çonnée, émiettée sous les lourds talons des mineurs. Puis Janteau, qui ne se possédait plus, s'écria :
— Aux croix I
Sur les trois sentiers maintenant, les mineurs s'attaquaient aux croix, les arrachaient de terre après leur avoir brisé les bras.
Albert Détras laissait faire. Sérieux autant qu'énergique, il n'éprouvait pas le besoin de s'en prendre à des symboles de pierre et de bois. Par exemple, il n'avait pas eu l'idée, un instant, d'empêcher cette iconbclastie. ; ah î certes non! Il comprenait bien trop le sentiment qui emplissait le cœur de ses camarades, obligés, sous peine de perdre le pain de la famille, de laisser leurs femmes, leurs enfants s'agenouiller humblement devant ces idoles.
Cette destruction avait quelque peu apaisé les nerfs des mineurs. Quelques-uns, commençant à envisager les suites de l'affaire, se retiraient, mi-inquiets, mi-curieux de savoir la tête que feraient le lendemain les cléricaux de Mersey.
— C'est égal, cria Janteau, c'est tout de même trop bête de rentrer comme ça nous coucher. Puisque les jésuites ont voulu ouvrir le bal, ils danseront ! A la chapelle I
— A la chapelle ! répétèrent des voix.
Janteau était maintenant chef de bande. Enivré d'enthousiasme, voyant peutrêtre la révolution sociale surgir quand même de ce mouvement fomenté par des mouchards — peut-on jamais savoir I — il s'éloigna vers la droite, suivi d'une quinzaine d'hommes.
Albert Détras, bien que sensé et résolu, était profondén>ent angoissé. Il répétait aux mineurs qui l'entouraient :
— Rentrez chez vous I
Mais il lui déplaisait d'abandonner les enthousiastes qui allaient s'exposer ; la prudence égoïste lui ^iâ^i de partir : il voyait Geneviève, Y ^VVç;Yvda?cs\.
anxieuse ; un sentiment de chevaleresque solidarité le retenait avec les autres. Il les suivit.
Le chant de la Carmagnole s'éleva de la petite colonne, d^un effet puissant dans ce bois sombre, au milieu de la nuit.
Tout à coup, une voix s'écria :
— Les gendarmes !
Albert voulut s'élancer en avant pour prévenir une collision. Soudain, il fut saisi par les bras ; trois hommes surgis de l'ombre le renversèrent malgré sa vigoureuse • résistance. Il se sentit ligolté, bâillonné avec un mouchoir et fouillé.
— Oh ! bh ! fit une grosse voix cliargée d'émanations alcooliques, un revolver, des cartouches, des papiers I Son compte est bon.
Albert chercha à discerner les traits de l'individu qui parlait aînsi. C'était un homme vêtu en- civil, à l'allure trapue ; lorsque, après avoir perquisitionné dans les poches du prisonnier, il releva la tête, ce fut pour montrer une figure bestiale, barrée d'énormes moustaches noires : le mineur reconnut le secrétaire du commissaire de police.
Les deux autres étaient des agents en uniforme-.
Ainsi l'autorité se trouvait prévenue, complice, sans doute, du guet-apens-
Mais ce guet-apens, qui l'avait préparé ?
Les mouchards de la mine, comme Michet, peutêtre. Mais ces gens n'avaient pu être que des sousordres ; l'affaire était trop grave pour qu'ils eussent agi de leur propre initiative. Derrière eux et bien au-dessus d'eux, il fallait évidemment chercher les vrais préparateurs-.
Qui ? Ce ne pouvait être que la direction des mines, voulant frapper un grand coup pour se débarrasser, une fois pour toutes, des ouvriers suspects de penser. Ghamot et avec lui les prêtres avaient tout machiné.
Et Albert comprit maintenant pourquoi, jusqu'»
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lors, on l'avait gardé à la mine. On avait toujours ou ridée de le rattraper en l'impliquant dans quelque complot.
Au moment même où on Tarrôtait, une domi-douzaine de gendarmes sortant des fourrés se jetaient brusquement, sabre au clair, sur la petite troupe que guidait Janteau.
Il y eut une panique. Les mineurs, bion que plus nombreux et quelques-uns armés, furent saisis de cette terreur superstitieuse qui souvent s'empare d'hommes braves en d'ordinaires occasions, lorsqu'ils rencontrent devant eux un bicorne et une paire de bottes, emblèmes de cett« déesse redoutable, la Loi.
La plupart s'enfuirent ; d'autres furent -arrêtés après une plus ou moins vive résistance. De ce nombre était Janteau.
On emmena les prisonniers au commissariat do Mersey.
CELESTE NARIN
Galfe n'était pas du nombre. Alors que Baladier s'attendait à le voir jouer un rôle important dans cette révolte factice, s'y précipitant tête baissée, en aveugle et en mystique, un incident inattendu l'avait éloigné, ce soir-là, du bois de Varne.
A cinquante mètres de la cabane du jeune mineur, derrière un rideau de maigres broussailles, passait, clair et rapide, un ruisseau, le Moulinée, dont les eaux allaient grossir celles du canal du Centre.
Ce soir-là, il sentait la fièvre de ses idées lui brûler Je cerveau. Le renvoi des trois mineurs l'avait indigné ; mais ce qui l'indignait bien plus encore, c'était la résignation muette de ce grand troupeau.
Galfe se demandait s'il irait ce soir-là, a \a Yfewxvv^^xv.
de la mutuelle. A quoi bon ? Entendre des discours I entendre des camarades qui passaient pour intelligents prêcher la sagesse, la résignation, et préconiser des palliatifs dérisoires qui, dans mille ans, laisseraient encore debout le salariat, cette, forme moderne de Tesolavage I Non, tous ces discours Texaspéraienl : il n'irait pas ce soir-là, se contentant de verser exactement sa cotisation.
Songeant ainsi, il s'approchait du Moulinée pour y tremper sa tête brûlante, lorsqu'un cri étouffé le cloua sur plac-e.
Sa stupeur ne dura qu'une seconde. Tout de suite, il se ressaisit et courut vers le ruisseau. De là était parti l'appel.
Son Regard explora la berge et ne rencontra' rien, puis se porta sur le ruisseau, large de quatre mètres et profond de deux. L'espacement des grands arbres laissait pénétrer en cet endroit de la forêt plus do clarté qu'ailleurs ; le reflet d'un mince croissant de lune argentait le cours du Moulinée : dans un remous, Galfe aperçut une masse sombre qui disparut l'instant d'après.
Il se précipita dans le ruisseau, plongea et sentit quelque chose qui, emporté par le courant, lui glissait entre les doigts. Il revint à la surface pour res- . pirer, replongea d'une vigoureuse poussée et tout aussitôt sa main se referma sot une étoffe, il tira : l'étoffe était alourdie par un poids. Quelques secondes plus tard, Galfe déposait sur la berge un corps inanimé.
C'était une jeune fille qui paraissait h peine seize, ans, brune et très belle dans la rigidité de ses membres et la pÀleur de son visage. Ses yeux, ombragés (le longs cils noirs, étaient à demi fermés, laissant entrevoir la pupille dilatée ; pas une fibre de son être ne tressaillait ; Galfe, très angoissé, posa la /im/n sur sa poitrine, et ne sentit pas le cœur battre.
Péutrôtre aussi se trouvait-il trop ému pour biun se rendre compte.
Etait-elle morte ?
Doucement il retendit à terre, la tète un peu plus basse que les pieds et s'efforça de desserrer les mâchoires fermées. Le mineur se rappelait avoir lu des histoires de noyés rappelés à la vie au bout de plus d'une 'heure de submersion. Or, quelques minutes à peine s'étaient écoulées entre le moment où il avait entendu le cri d'appel et celui où il avait ramené le corps.
Galfe, après avoir desserré les mâchoires de la noyée, la déshabilla.
Sous la vigoureuse friction du mineur, un corps de jeune nymphe, d'une impeccable pureté de lignes apparaissait, raide et frigide comme un marbre. Peu à peu, il lui sembla que ce corps reprenait la chaleur et la vie. Un soupir contracta la poitrine, les paupières tressaillirent, se soulevèrent, laissant errer le regard encore troulDle, vague de deux grands yeux noirs.
— Elle vit I s'écria joyeusement Galfe.
Et, alors seulement il eut conscience de la situalion, seul devant celte jeune fille nue, qu'il venait d'arracher à la mort.
Galfe était un chaste. Non par principe, car il professait cette idée que les individus des deux sexes doivent être absolument maîtres de leur cœur et de leur corps et que seule l'hypocrisie sociale en a décidé autrement. Il respectait l'être qui se donne par amour, plaignait la malheureuse qui se vend par misère et méprisait foncièrement celui ou celle qui se marie par intérêt. Mais, vivant avec son imagination dans un monde tout idéal, resté farouche et peut-être au fond timide, il ne courait pas le jupon.
Devant la superbe nudité de ce corps qu'il venait d'arracher à la mort et achevait de ranimer^ il se sentait troublé, embarrassé.
Cependant un frisson avait secoué la noyée. Galfe s'arracha à son indécision.
Deux minutes après Tinconnue reposait sur le lit du mineur, chaudement enveloppée d'une chemise de laine et d'une couverture. Galfe lui avait enlevé ses bas et ses chaussures, de grosses bottines aux talons tournés et usés par la marche.
Dans Tunique chambre flambait un bon feu de bois que le mineur avait allumé. Une casserole emplie de café chauffait.
Justement à défaut d'autre chose, il restait à Galfe un peu de café de l'avant-veille. Il pensa que ce liquide chaud achèverait de remettre la pauvre enfant.
Un soupir, faible comme un souffle, s'échappa des lèvres de la ressuscitée. Galfe versa le contenu de la casserole de café dans un gobelet qu'il vint porter aux lèvres de la jeune fille.
— Buvez î lui dit-il en lui soulevant la tête de la main gauche.
Machinalement, la noyée ouvrit la bouche et laissa le café couler dans sa gorge goutte à goutte.
— Merci ! balbutia-t-elle.
C'était sa première parole.
Le^mineur avait pensé juste : la chaleur du café maintenant achevait de la ranimer. Elle soulevait la tête et promenait un regard étonné sur les quatre murs de la cabane.
— Vous voilà sauvée, lui dit Galfe. Ne vous faites pas de mauvais sang et reposez-vous. Quand vous aurez dormi il n'y paraîtra plus.
— J'ai faim, murmura la jeune fille.
Puis aussitôt, comme sous la honte de cet aveu inconsciemment arraché à sa faiblesse, ses joues pâles furent envahies d'une rougeur.
— Faim, pensa Galfe avec amertume. C'était bien un suicide I Et dire que je n'ai rien pour la rassasier.
Furieusement, il chercha de tous côtés. Il croyait
bien n'avoir, car on. était au milieu de la semaine, qu'une demi-miche de pain rassis et un peu de cervelas, mets peu réconfortant pour l'estomac d'une jeune fille qui a failli se noyer. Et soudain, il poussa un cri de triomphe : il venait de découvrir, conservé entre deux assiettes, un restant de certaines herbes cueillies par lui dans la forêt et qui, bouilles et hachées, avaient un goût d'épinards. C'était plus délicat que de la charcuterie.
— Vous allez manger, dit-il presque triomphant. Il partagea son pain en deux, tendant le plus gros
morceau à la jeune fille. Puis il lui passa l'assiette d'herbages.
Devant ce repas, si frugal qu'il fût, l'enfant eut un regard indicible, le regard d'un naufragé mourant d'inanition qui rencontrerait la table de Véfour. Son premier mouvement fut de se jeter avec avidité sur cett€ nourriture. Galfe l'arrêta.
— Doucement, lui conseilla-t-il, vous vous feriez
mal. Et puis... malheureusement, c'est tout ce que
•» j ai.
Il n'osait lui offrir le cervelas, non parce que luimême n'avait pas autre chose à manger, mais parce qu'il craignait que cette charcuterie ne lui fît mal. Pourtant, quand il vit la jeune créature se ranimer en mangeant et frotter son pain sur l'assiette vidée, il se hasarda :
— J'ai tout de môme encore quelque chose, dit-il en lui apportant le cervelas.
Mais elle le repoussa du geste, murmurant :
— Et vous ?.:. Merci, je n'ai plus faim !
Galfe comprenait bien que c'était plus de privations que de la secousse de son bain qu'elle souffrait. Aussi insista-t-il et, comme elle refusait encore, il divisa le cervelas en deux parties égales, lui en donnant une et mangeant l'autre avec le restant du pain.
Alors, après avoir fini de manger, elle lui conta son histoire. Elle s'appelait Céleste Narin ; son père ^\^\\»
travaillé aux mines de Brisot et de Pranzy, puis était mort dans un éboulement.
Dès ce moment avait commencé une indescriptible odyssée de misère. Céleste, alors âgée de huit ans, avait accompagné sa mère dans d'interminables exodes, le long des routes, cherchant à vivre dé travaux dans les fermes ; parfois suivant des caravanes foraines, souvent arrêtées par la gendarmerie pour n'avoir pas de domicile, puis relâchées tant leur misère faisait pitié. Elle avait onze ans et demi, lorsque, épuisée^ sa mère rendit Tâme sur la paille d'un vieux hangar où des paysans avaient bien voulU par charité la laisser s'abattre et mourir. Céleste fut recueillie par les religieuses du couvent de la Merci à Tondou, qui, chrétiennement^ firent d'elles leur esclave en Jésus-Christ. Elle fut employée au Jardin, à la cuisine, à la lingerie, nourrie d'une soupe aux légumes gâtés et d'eau "ëlaire, la semaine, de restes de ragoûts et de piquette, le dimanche ; pourtant comme il fallait lui faire faire sa première communion, on lui apprit entre temps à lire pour qu'elle pût s'assimiler le catéchisme, les miracles de l'Histoire sainte et les vérités éternelles de l'Evangile. Trois jours après avoir avalé sous la forme d'un pain à cacheter le sacré corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle eut une indigestion définitive de toute cette bondieuserie doucereusement féroce et se sauva. Mais où aller ? Au bout de deux nuits passées il la belle étoile, et de deux jours, passés dans les champs où elle déterra des carottes pour les manger crues, elle fut reprise et ramonée au couvent. On la punit, mais en lui imposant double travail, au lieu de l'inutiliser au cachot, où elle ne resta que quarante-huit heures pour la règle. Six mois plus tard, nouvelle tentative d'évasion : décidément Satan habitait en cotte petite, lui soufflant son esprit de révolte et une noire ingratitude envers les bonnes dames qui rayaient si généreusement recueillie : le mieux était
peut-être de s'en défaire. Quelque temps plus tard M"" Hachenin étant venue du clief-lieu faire ostensiblement ses dévotions a la catliédrale de Tondou — les mauvaises langues insinuaient autre chose — rendit visite k la supérieure des Dames de la Merci, s'intéressant d'ailleurs depuis longtemps aux œuvres de la communauté. Par hasard, on parla domestiques, difficulté de s'en procurer îY la ville d'absolument honnêtes et maniables ; ainsi la femme du banquier avait dû renvoyer une petite de dix-sept ans, pas plus, qu'elle avait prise par bonté d'AnK^ iï quinze francs par mois. La supérieure saisit l'occasion d.e se débarrasser de Céleste, sinon contre argent, la vente des esclaves étant interdite, du moins avec la perspective d'un don à la communauté. Et Céleste, prônée par son bourreau comme- une merveille, entra au service de M"** Hachenin.
Ce fut incontestablement une amélioration notable dans sa vie. A la vérité on ne pensait pas a la payer : une enfant de moins de quatorze ans, recueillie « par charité » î
Ce bien-être relatif dura un an et demi. Mais un jour M"** Hachenin s'aperçut de la disparition d'une bague. La femme de chambre soupçonnée jeta les hauts cris, d'autant plus qu'elle avait réellement commis le vol et pour se dégager accusa nettement Céleste. Celle-ci eut beau s'indigner, protester, la femme du banquier parla de la faire arrêter. Alors l'enfant, affolée à l'idée d'être emprisonnée comme voleuse, se sauva de cette opulente maison où, sous les dehors de la respectabilité bourgeoise, se cacliaient la sécheresse du cœur et tous les vices possibles, car Céleste et les autres domestiques eussent pu en dire long sur le compte de M"" Hachenin, courtisée par Schickler et par bien d'autres encore.
La malheureuse petite partit au hasard, abandonnant la ville, cherchant du travail dans \e^ te\:TWo^^
en trouvant quelquefois parce qu'elle était jolie et bientôt obligée de partir quand elle s'apercevait que le maître entendait bien la traiter entièrement comme sa chose. Et finalement, lasse de misère, de jours sans pain, de nuits à la belle étoile, arrivée d'étape en étape sur les bords» du Moulinée, ne sachant plus où aller, que faire, elle avait voulu en finir, une fois pour toutes : elle n'avait pas encore seize ans.
'Galfe écoutait sans l'interrompre ce récit lamentable qui lui peignait le cœur. A mesure que la jeune fille parlait, il voyait, comme s'il s'y fût trouvé mêlé lui-même, se dérouler les phases de cette vie, il ô6 sentait courbé dans l'agenouillement stupide du cou*vent, épuisé de travaux rudes par les servantes dii Christ, puis encagé comme un oiseau chez M°*®Hachenin, enfin se traînant à demi mort de fatigue et dé faim, au long des routes. Quand elle eut fini de parler, il murmura d'une voix étranglée :
— Oui, elle est jolie, la société ! Et on ne se révolte pas 1
Et comme elle le considérait d'un regard un peu étonné, il ajouta :
— De sorte que, maintenant, vous ne savez pas où aller ?
— Non, répondit Céleste.
Elle avait éprouvé une sorte de soulagement amer en vidant le trop plein de son cœur. Depuis bien des années, c'était la première fois qu'elle eût rencontré un être auquel elle pût conter toutes ses souffrances de jeune paria.
— Eh bien, dit Galfe, vous resterez ici jusqu'à ce que vous ayez trouvé quelque chose.
La jeune fille eut un élan de reconnaissance.
— Ah ! vous me sauvez ! s'écria-t-elle en se soulevant sur le lit et embrassant les mains du mineur d'un mouvement spontané.
Au contact tiède de ses lèvres, Galfe avait pâli, puis senti subitement un flot de sang lui monter au
cœur, tandis qu'un brouillard humide passait devant ses yeux.
— Reposez-vous et dormez, flt-il doucement.
— Mais vous, demanda Céleste, uii allez-vous dormir, si je vous prends votre lit ?
— Ne vous en occupez pas. Bonne nuit.
Galfe prononça ces mots avec une certaine autorité pour vaincre l'hésitation de la jeune fille. Celle-ci, d'ailleurs, tombait de sommeil, un somnKMl fait de l'accumulation de toutes ses fatigues anl^^rieuros : elle bégaya un « bonne nuit » dans un irrésistible bâillement et s'endormit profondément.
Le mineur la regarda longuement, soucieux, méditatif. Qu'allait devenir cette enfant, perdue dans la vie, guettée par toutes les embûches d'une société inexorable aux faibles et aux déshérités ? Lui-même ne gagnait que tout juste son pain, une partie de son salaire étant envoyée à son père, qui n'était pas au mieux à l'hospice de Jancy, une autre passant en achat de livres et brochures. C'était une charge inattendue qui lui tombait du ciel : il ne pouvait, cependant, après l'avoir arrachée à la mort, rendre cette enfant aux misères de la grande route. Enfin, on verrait.
Avec tout cela, il fallait qu'il prît lui-même un peu de repos, pour recommencer le lendemain matin sa vie de bête de somme. Il se fit un lit de feuilles sèches et ne tarda pas à s'endormir.
-Galfe avait parfaitement oublié la réunion de la Mutuelle à laquelle, d'ailleurs, son intention au retour de la mine, n'était guère de se rendre.
Il ne se doutait pas que cette même nuit devait voir s'accomplir, dans le bois de Varne, des événements de haute importance.
GBANDB GRÈVE '^