AUX MINEURS
« Camarades^ on vous trompe. Des horriYnes, pour se faire une popularité^ pour devenir conseillers municipaux ou députés, exploitent votre naïveté en vous poussant à la prolongation de la grève. Ils se moquent bien de votre misère parce qu'ils o^t le ventre bien plein et la poche bien garnie. Ces agitateurs et les politiciens qu'ils ont appelés à leur aide sont vos ennemis.
« Le syndicat des mineurs de Mersey est 4^Denu Vaveugle instrument de leur arnbition. C'est pourquoi nous estimons nécessaire de créer un autrç syndicat qui s'occupe de vos intérêts par la légalité, Vordre et le travail. A bas Vagitation, le désordre et V anarchie !
« Un groupe de mineurs. »
Détras demeura soucieux. Autour de lui la foule s'écoulait péniblement par l'issue trop étroite ; des assistants avaient également ramassé des imprimés et les lisaient, marquant leur étonnement ou leur indignation. Quels étaient donc les hoipmes qui, sous le couvert de l'anonymat, venaient au moment de la lutte tirer dans le dos aux grévistes ? Derrière cette signature, qui n'en était pas une : « un groupe de mineurs )>, il entrevoyait nettement la Compagnie, des Gourdes, Troubon, Moschin ; mais cependatnt ceux-ci ne pouvaient agir directement eux-mêmes; il leur fc^llait des sous-agents. Qui étaient ces sous-agents ?
Une voix s'écria :
— A bas les faux frères \ V\n^ \^ Çy-^wdlcat rouge ! La elarneur unanime, lorn\\da\A^, d^ \ ^'^ N\m^ \^
syndicat rouge I » s'éleva comme un éclio, suivie immédiatement par celle de : « A bas les jaunos ! A bas les vendus ! »
Rouges et jaunes ! la guerre commençait entfe ouvriers, entre les révoltés et les serviles. Quelle en serait Tissue ?
Tandis que la foule s'écoulait au dehors à l'exception des groupes de buveurs, Détras sentit une main se poser sur son coude 5 il se retourna : c'était Btîrnard, la figure sérieuse, les mâchoires serrées dans un rictus de colère.
— Tu as lu le manifeste ? lui demanda ce dernier.
— Oui, la vraie bataille va commencer.
— Viens, dit Bernard. Nous allohs eh causer.
Il monta, précédant Déftas, l'escalier conduisant au premier étage et s'ari'ôta devant uhe porte fermée.
— Mon ancienne chambre I fit Détras.
Ouvard présenta Détras à ceux qui ne le connaissaient pas. Toutes les ftiaîhs se tendirent vers le doyen des militants de Mersey, l'énergique prolétaire évadé du bagne.
L'amnistié se rappela avec une pointe d'amertume l'époque où, forçat, il était regardé avec rhépfis par le dernier colon ou garde-chio'urme néo-calédohien. Maintenant des députés lui faisaient fête ; pourtant, il était t<)Uijours le même homme ! Qu'était-ce donc que l'honorabilité ?
— Citoyen^ dit Paryn, niaintenaht que nous voici réunis au complet nous pouvons causer.
Gos paroles rappelèrent Détras à la réalité : il devint tout attehtJon.
— Je demande la parole, fit Ouvard.
— Parlez I parle I lui cria-t-on.
Le secrétaire du syndicat exposa la situation : la grève battait son plein ; le parfait accord entre les mineurs de Mersey et ceux des autres fiefs de la Compagnie mettait celle-ci dans ufte situatiott dvtftr ciJe. A rhmre actuelle, le cYv\îit^ \^^\ eifc'^ %^te<v^Vî^^
s'élevait à douze mille ; les collectes pour soutenir la grève s'étaient élevées à quatre mille cinq cent quarante-sept francs quatre-vingts centimes, somme à laquelle il fallait ajouter sept cent quatre-vingt-quinze francs, résultat des réunions et conférences.
— Tout de même, interrompit Sarrazin, ce n'est pas beaucoup. Les autres ont autant de millions que nous avons de pièces de, cent sous.
— C'est pour ça que la grève des bras croisés est une mystification, dit gravement Détras. C'est autre chose qu'il faudrait.
— Chut ! fit Paryn, laissez-le continuer.
Ouvard reprit son exposé. Evidemment, ces quelques fonds n'étaient qu'une bouchée, une aide morale plutôt que matérielle. Cependant, la situation n'était pas mauvaise ; les grévistes se serraient un peu le ventre, mais la Compagnie faisait de grosses pertes. Les cinq cent soixante-quinze qui travaillaient encore — car il possédait le chiffre exact — ne rapportaient pas assez pour compenser les frais. Le directeur-gérant avait refusé de recevoir les délégués, mais que les ouvriers tinssent encore deux semaines et il commencerait peut-être à réfléchir.
— Et les jaunes I cria Dubert.
Là était la grande question. Tous avaient lu le manifeste signé « un gtoupe de mineurs ». Il fallait s'attendre à une lutte furieuse mêlée de surprises : la Compagnie ne se laisserait pas vaincre facilement ; elle avait pour elle le nombre de millions, les grévistes n'avaient pour eux que le nombre d'hommes. Dans la société actuelle, l'homme n'est rien, le million est tout.
— Camarades, dit Ouvard, le coup que nous dévoile le manifeste anonyme d'aujourd'hui n'est pas une surprise pour moi. Je prévoyais quelque chose comme cela. La tactique de la Compagnie
devait être forcément d'opposer ouNfLe;^^ ^ ^\rmfôt^.
— Il faudrait tuer dans Tœuf le syndicat jaune, opina Bernard.
— Pour cela, il serait nécessaire de connaître ses fondateurs, dit Paryn.
Il regardait Bernard : celui-ci eut un sourire.
— Ses fondateurs... tout le monde peut deviner qui ils sont : le baron des Gourdes, Troubon, Moschin ; puis, quelques intermédiaires entre eux et les syndiqués.
— Justement. Qui sont ces intermédiaires ?
— Parle, fit Ouvard, voyant que son ami hésitait.
Tous avaient les yeux sur Bernard, devinant que celui-ci en savait et en pensait plus long que les autres.
— Ecoutez, dit l'ancien mineur, il y a deux sentiments que tout homme de cœur doit éprouver à un égal degré : le besoin de mettre ses camarades en garde contre une trahison, la crainte d'accuser de trahison un innocent.
Paryn approuva d'un signe de tête. Oui, cette accusation de mouchardage, lancée fréquemment chez les révolutionnaires à la tête d'individus coupables seulement quelquefois d'originalité ou de gaucherie était une des choses qui le choquaient le plus. Est-ce que tout le monde n'était pas, sous la grande Révolution, agent de Pitt et de Gobourg; sous le siège de Paris, espion allemand ; sous la Gommune, agent de Versailles ; sous la réaction versaillaise, communard ?
— N'importe, fit Détras, dis ce que tu sais ou ce que tu crois savoir. Nous n'ignorons pas que personne n'est infaillible.
— Eh bien, répondit Bernard, je mettrais ma main au feu que l'agent de la Gompagnie, dans cette affaire-là, c'est Ganul.
Ouvard prit la parole :
— Je suis de l'avis de Bernard, dit-il. Le particu-
lier me paraît louche. Evidemment, nous pouvons nous tromper ; jamais nous ne l'avons vu ou entendu comploter avec les gens de la compagnie, mais il y a bien des petits détails propres à faire réfléchir.
— L/esquels ? demanda Toucan.
— A la mine, il travaille à peine. Au syndicat, il a fait deux ou trois propositions bizarres, susceptibles, si on les eût adoptées, d*amener un conflit entre camarades. Sa femme est plus élégamment Têtue que celle des autres mineurs, mais on peut demander ; « D'où vient l'argent ? » Enfln, plusieurs fois, il a été appelé dans le bureau de Moschin, soidisant pour y recevoir des reproches sur ses idées subversives; mais comme, malgré cela, il est toujours resté au service de la Compagnie, on peut se demander si ce n'est pas pour autre chose.
— Ajoutez à cela, reprit Bernard, que, lors du meeting sur Je plateau de Vertbois, c'est lui qui a crié, au moment où apparaissaient les gendarmes : « Nous sommes trahis ! » A propos de quoi, je lui ai même flanqué mon pied dans le derrière.
' — Ah I le cochon ! Eh bien, si tu lui as botté le derrière, moi je lui casserai la gueule, comme ça, ce sera complet.
— Oui, mais» la Compagnie ne va pas rester inactjve ; j'ai appris que ses agents embauchaient des sans-travail à Saint-Etienne et à Rive-de-Gier. Sans doute ne tarderont-ils pas à arriver.
Cette déclaration produisit une impression profonde ; les visages devinrent soucieux.
— Oui, murmura Paryn. Ils vont arriver : c'est pour cela que la Compagnie démasque ses batteries et annonce la constitution du syndicat jaune.
— Ah ! les sans-travail I flt Bernard avec un soupir d'amertume.
Il voyait tristement l'armée immense des sanstravail restée en dehors du prolétariat organisé et fournissant aux exploiteurs d'inépuisables çontin-
gents d'esclaves. Là était le gros danger ; derrière le Quatrième-État, se créant, devenant chaque jour plus conscient, plus fort, surgiraiWl un Cinquième- Etat, rebut formé de tous les misérables, des désliérités entre les déshérités, regardés avec dédain et hostilité par les ouvriers syndiqués, tout comme les bourgeois regardaient le peuple ? Le même fossé qui séparait celui-ci de ceux-là devait-il achever de se creuser défmitivement entre réguliers et irréguliers du travail ? Les premiers ne se sentiraient-ils pas énms dd pitié fraternelle pour les parias, ne cher-' chcraicnt-ils pas à les attirer à eux au lieu de les repousser avec mépris ? Les seconds ne comprendraient-ils pas que leur intérêt final était, dussent-ils en souffrir momentanément, de se fondre avec les syndiqués pour livrer ensemble la lutte au capital ? Dans tous les pays où se livrait cette lutte, c'était dans cette masse énorme de sans-travail que les patrons recrutaient leurs auxiliaires, blacklegs d'Angleterre, esquirols d'Espagne, sarrdzins et jaunes de France, autant d'esclaves soumis, prêts à écraser les esclaves en révolte, par la concurrence de leurs bras offerts aux exploiteurs pour des salaires de famine 1
— Il faut répondre au manifeste anonyme, par un manifeste signé. Il faut adresser un appel vibrant aux jaunes, leur montrer quel est le devoir de solidarité.
Bernard demeurait songeur. Convenait-il d'épuiser en manifestes les fonds déjà si insuffisants ? Quelle serait la portée des manifestes sur des malheureux inconscients et affamés ? Devoir de solidarité, disait l'un ; mais n'étaient-ce pas là des niots vides pour des désespérés, recrutés dans les bas-fonds de la misère, tombés à l'état de loqties humaines et incapables de tout autre sentiment que* celui de Conservation individuelle 7
Ouvard lut cette idée attristante sur le visage de son ami.
— Eh oui ! fit-il. Je comprends bien ce que tu penses : je pense, moi aussi, que 'les jaunes ne liront pas beaucoup nos manifestes. Pourtant, il n'y a pas autre chose à faire : il faut essayer.
— Quelqu'un esiril opposé au projet de manifeste ? demanda Paryn.
Aucune voix défavorable ne s'éleva. Détras, sceptique, se borna à murmurer entre ses dents :
— Allez-y du manifeste. Si ça ne fait pas de bien, ça ne fera toujours pas de mal.