DEUX ROIS
Dans son cabinet de travail, Schickler, roi du Brisot, causait avec des Gourdes, roi de Mersey.
Ridé, entièrement blanchi, et presque chauve, l'œil éteint sauf lorsque se réveillait en lui l'orgueil du capitaliste, Schickler apparaissait le fantôme du Schickler de jadis, galant et encore portant beau. Enfoncé dans son large fauteuil, près de la large table de travail, il parlait d'une voix fatiguée qui semblait déjà venir d'outre-tombe.
Assis en face de lui, des Gourdes-, vigoureux et plein de sève, ne pouvait se défendre en le considérant d'un sentiment d'amertume, presque de pitié.
Alors, c'était ainsi que s'en allaient, usés, finis, véritables loques humaines, même les puissants, les capitalistes, véritables rois de la société actuelle ? A quoi donc servaient les millions ?
— Mon cher des Gourdes, disait Schickler, vous avez bien fait de venir me trouver. Une hésitation d'amour-propre eût été ridicule... oui ridicule.
Il s'interrompit un instant. Puis», s'arrachant à sa
méditation ou à cette évocation d'un passé tragique, il reprit :
— Nous sommes de par le monde une poignée de capitalistes enviés, haïs, nous devons être solidaires les uns dos autres, car la masse est là, grondante cunmie un fauve, qui nous guette pour nous dévorer.
— Certes, approuva des Gourdes, si nous nous divisons par la concurrence illimitée au lieu de nous unir, m.alheur à nous I
Pourtant, tout en venant demander secours à Schickler, il n'était qu'à demi convaincu de la concentration des capitaux chez un nombre sans cesse plus restreint de possesseurs, les plus forts éliminant lés plus faibles. C'était la théorie du socialisme marxiste, qui ne lui était pas inconnue, mais à laquelle il croyait assez peu. Si la richesse se fût centralisée absolument entra les mains de quelques privilégiés, la misère de la grande masse eût augmenté en proportion. Or, la misère n'augmentait pas, il en était sûr ; les ouvriers maintenant buvaient, du bon vin, mangeaient de la viande et touchaient à Mersey jusqu'à des 4 francs par jour I
— La vague révolutionnaire monte peu à peu, murmura Schickler. Elle finira un jour par nous envahir et balayer la société ; mais si nous nous défendons, cela peut tarder encore longtemps... oui, bien longtemps.
Du coup, l'orgueil de des Gourdes se révolta. Etre balayé par le flot des déguenillés, des meurt-de-faim, barbares se ruant sur la civilisation, et faisant crouler les vieilles castes-, jamais !
— Tout de même, fit-il, la victoire finale nous restera. Toutes ces brutes sont dangereuses comme une armée de loups et de tigres, mais ne sauraient faire la loi à la partie intelligente et affinée de l'humanité. La lutte sera rude certes, mais on finira par les détruire ou les dompter, comme on détruit ou dompte les bêtes.
Schickler secoua la^tôte, incrédule.
— Mais si 1 continua le baron. Ces gens-là sont à nous autres ce que furent les ours et les tigres aux hommes primitifs ^ Et encore ils ont cette infériorité sur les fauves : ils ne savent que hurler; ils ne savent pas mordre.
Tout le mépris de raristpcrate pour le peuple éclatait dans ces paroles. Non, ce troupeau de prolétaires grondants n'était redoutable qu€ par intermittence, à cause de son nombre, mais le nombre peut-il avoir définitivement raison de l'intelligence et du savoir 7 N'a-t-on pas toujours vu des poignées d'hommes^ des Perhand Cortez, des Stanley, asservir des peuples entiei's, grâce à cette supériorité de l'esprit et de la volonté ? Car pouvait-on comparer l'intelligence rudimeritaire ou atrophiée de l'ouvrier, incapable de s'élever à des conceptions générales précises, et celle de la haute classe ayant reçu toutes les lumières ? Une seule chose eût peut-être pu faire triompher les ouvriers : le débordement foiigueux de toutes les initiatives individuelles. Or, depuis un siècle, la grande industrie avait saisi ces ouvriers pour les discipliner, mater leurs révoltes, châtier leurs farouches énergies, en même temps que pour abêtir leur esprit. Encore quelques générations et il n'y aurait plus rien â craindre pour les possédants ! la séparation serait définitivement accomplie entre eux, branche d'une humanité supérieure, et les prolétaires tombés pour toujours à l'état de simples animaux parlants. La scission qui s'était autrefois accomplie dans les espèces zoologiques entre les familles évoluées et les familles retardataires, entre les hommes et les singes, 'descendants du même ancêtre, se renouvellerait.
Et des Gourdes en dépit de son zèle catholique, parlait, en homme qui a lu Darwin, évolution, transformisme* Certes, il était demeuré de cœur l'élève des bons pères, attaché par l'intérêt de caste à la
religion et à ses ministres, mais assez Intelligent , pour ne plus y croire lui-môme.
Schickler Técoutait en hoohant la tête.
— Oui, murmurait-il, dans ce que vous dites, il y a du vrai, mais vos ^conclusions sont faussés. Vous comptez sans les déclassés qui sont tombés dans ce prolétariat et y agissent comme un ferment. Ce sont les déclassés de la noblesse qui ont fait la révolution bourgeoise ; ce sont les 'déclassés bourgeois qui poussent à la révolution ouvrière. Et puis, les- travailleurs s'organisent, leur force grandit ; que ce soit sous l'impulsion de la misère ou sous celle des idées, ils feront un jour la révolution et hueront les maîtres. Tâchons, du moins, que ce soit le plus tard possible.
Ces paroles impressionnaient des Gourdes, malgré son demi-scepticisme. Il ne pouvait s'empêcher de se demander si son hôte n'avait pas raison, si les prolétaires, au lieu de former une race de dégénérés, n'étaient point la grande réserve des énergies humaines non mortes, mais en sommeil, destinée à submergei: un jour l'aristocratie de l'or, comme jadis avait été submergée l'aristocratie de la naissance. Oui,, malgré ses efforts pour croire à la victoire fmale des castes, ^1 ne pouvait se dissimuler que la situation était grave. Ah 1 si la grande conspiration tramée contre la République depuis un quart de siècle eût réussi, instaurant au pouvoir un homme /de volonte, décidé à ramener la société à plus de cent ans en arrière ! Mais dans cette œuvre de salut pour les possédants, les Mac-Mahon et les Broglie avaient échoué ; aucun ne s'était senti la force et le prestige nécessaires pour aller jusqu*au bout. Seul, un roi, incarnant le suprême principe d'autorité, pourrait accomplir cette tâche colossale.
— Oh ! un roi ! murmura-t-il songeur.
— Un roi ou un empereur, peu importe ! fit Schickler.
Lui aussi, comftie des Gourdes, était de la conspiration, de cette intrigue immense qui couvrait la France de ses fils mystérieux. Sur les millions de bénéfices nets qu'assurait chaque année au roi du Brisot le travail de ses serfs misérables, l'Eglise prélevait sa dîme, et cet or servait à alimenter la guerre souirde, dirigée par les généraux du Gésu.
— Encore deux ians de travail, dit le vieil usinier, et nous pourrons donner l'assaut à la République.
Et ces paroles guerrières prononcées par un homme qui semblait un moribond à bout de souffle, avaient quelque chose d'étrangement sinistre.
' — En attendant, nous ne sommes pas capables de faire sauter un préfet I constata des Gourdes avec amertume.
Il exhala sa colère contre Blanchon.
C'était maintenant le baron qui parlait : Schickler, fatigué du grand effort qu'il avait fait, s'était renfoncéi dans son mutisme habituel, se bornant à suivre les paroles de son interlocuteur et à les approuver par des signes de tête. Seulement lorsque le baron eut flni de parler, il lui dit :
— Vous savez, vous pourrez prendre livraison des deux cents ouvriers quand vous voudrez.
Prendre livraison ! Ce mot tombé tout naturellement des lèvres de Schickler exprimait son opinion sincère sur les travailleurs. C'était un bétail humain, une marchandise, il lui paraissait tout aussi naturel d'en disposer que de disposer d'un troupeau de moutons ou de sacs de blé.
— En aurez-vous assez de deux cents ? demandat-il. Je puis vous en fournir davantage sans désorganiser mes services. Voyez ce qu'il vous faut.
— Merci, répondit des Gourdes. Deux cents suffiront, car il ne s'agit pas, en ce moment, de réaliser des bénéfices, mais simplement de faire réfléchir les grévistes en leur montrant qu'on peut se passer d'eux. La Compagnie est assez forte pour savoir
perdre de Targent quand il le faut : l'essentiel est que son prestige ne soit pas entamé. Plus tard, elle saura faire payer aux révoltés les frais de la guerre.
A ce moment, M^^ Schickler entra dans le cabinet. Dans sa vie calme de riche bourgeoise, elle avait à peine vieilli.
L'entrée de M^" Schickler ne fit pas dévier la conversation. La bonne dame, étrangère à tout mouvement d'idées,, ne savait guère parler que religion ou affaires. On continua donc à causer des affaires et des Gourdes fut étonné de voir. combien cette vieille femme, ignorante en toutes autres questions, se montrait naturellement avisée au point de vue des intérêts financiers. C'est qu'elle était bien de sa caste ; l'âme bourgeoise vivait en elle, cette âme façonnée depuis des générations au culte de l'argent et à l'exclusion de tous les grands élans d'esprit et de cœur. Elle aussi se plaignit des exigences croissantes des ouvriers. Certes, au Brisot, ils n'osaient pas encore bouger, parler ouvertement grèves, syndicalisme ; les cris séditieux et les placards demeuiraient une manifestation anonyme ; qui donc eût osé, en face, braver la puissance de Schickler? Mais, on sentait sourdre le mécontentement ; même lorsque, l'hiver, on faisait distribuer ^ar les JDonnes sœurs des vêlements ou des provisions aux familles nécessiteuses, celles-ci, au lieu de se montrer pénétrées de reconnaissance, ne remerciaient que du bout des lèvres. Ces dons ne leur suffisaient pas : si elles eussent osé, elles auraient demandé encore de l'argent I De l'argent I Pourquoi faire ? Pour que l'homme allât le boire au cabaret ?
— Ou pour acheter des journaux, ce qui est encore pire, dit des Gourdes. *
— Oh I ici on ne lit pas beaucoup, fit Schickler rentrant dans la conversation. J'ai l'œil sur les marchands de journaux ; aussi les ouvriers voio^xv^. \^x^^.
— Tout de même, opina sa femme, je crois qu'il faudra en venir un jour au système américain.
Et on se mit à parler des trusts. Certainement n'était-il pas plus intelligent de s'entendre entre grands patrons, d'abord pour rendre impossible toute révolte ouvrière, puis pour réglementer les cours et demeurer maîtres des marchés, opposant en même temps une infranchissable barrière d'or aux ambitions dés concurrents de moindre marque ? Ceux-ci deviendraient simplement les vassaux, agents et sous-chefs d'industrie richement rétribués des rois de la houille, du fer et de l'acier. C'était, d'ailleurs, la marche logique des choses : les syndicats ouvriers appelaient comme réponse la constitution des syndicats patronaux et ceux-ci étaient l'embryon possible de futurs trusts européens.
— Vous avez peut-être raison, admit des Gourdes. Il est possible que les capitaux se concentrent, *mais pas d'une façon continue, régulière, comme l'affirmait Karl Marx.
Schickler sourit impercepiiblement. Ainsi le baron, champion du trône et de l'autel, s'imprégnait lui-même des théories de Darwin et citait Karl Marx! Quel signe des temps î
Puis on causa de la situation particulière du département. C'était, somme toute, un des plus contaminés par l'esprit révolutionnaire et les autorités civiles fermaient volontairement les yeux, craignaieat de montrer de la poigne; la petite bourgeoisie elle-même ne valait pas cher : à Môcon et Chôlon, elle soutenait les radicaux. Comme si le radicalisme, sans programme économique, éveillant toutes les aspirations et impuissant à en satisfaire aucune, n'était pas une simple étape dans la marche vers une révolution sociale destinée à engouffrer la petite bourgeoisie elle-même I
Ainsi parlaient les deux concurrents dans un sentiment commun.
— C'est Paiyn qui est rhomme de cette politique, dit Schickler. Il forme le trait d'union entre les radicaux et les socialistes ; sa popularité grandit tous les jours. Maire aujourd'hui, il sera député demain.
— Oh ! je saurai bien l'en empêcher ! gronda des Gourdes frémissant comme ç'il eût marché sur une vipère.
Sa haine de Paryn n'avait fait que s'accroître, s'il était possible, depuis le commencement de la grève, car il savait que l'appui moral et même matériel prêté aux mineurs par la masse des habitants de la région était surtout l'œuvre du maire de Glimy. C'était sous son impulsion infatigable que s'organisaient les réunions, conférences, envois de secours, non seulement en argent, mais aussi en provisions, sacs de farine, pommes de terre, légumes et salaisons, arrivant presque chaque jour au comité de la grève et, permettant des distributions. Et, si l'autorité préfectorale se refusait à exercer une pression comminatoire sur les mineurs, la faute en était aussi à Paryn et à ses amis, des comités radicaux, qui agitaient l'opinion publique en faveur des ouvriers.
La destinée semblait protéger cet ennemi maudit. Les attaques les plus acharnées de la Gazette de Seine-et-Loir n'avaient fait qu'augmenter le succès de VUnion populaire. Il fallait, pourtant, en flnir avec Paryn, avant les élections générales.
Et devant son allié, des Gourdes parla librement de ses projets. Il préparait contre le maire de Glimy une nouvelle attaque de la Gazette de Seine-^et-Loir, •une de ces attaques plus mortelles qu'un coup de poignard. Puis, aussitôt Paryn à terre, et ses coreligionnaires ébranlés par la secousse, c'était sur le préfet lui-même qu'on marcherait ouvertement cette fois.
— C'est bien, approuva Schickler.
Et, lorsque des Gourdes quitta le Brisot^ \SlW ^^'$vRK^
d'alliance était conclu entre les deux hommes* rois par l'or dans la société républicaine.,
^LES BRISOTINS
Ce jour-là, Galfe et. Céleste étaient allés se promener du côté de la gare. Ils étaient partis à Taube pour jouir de l'éveil de la nature par une belle matinée de printemps. Un spectacle cher aux amoureux. Galfe et Céleste Tétaient toujours.
Dans le ciel, rose du lever du soleil, des chants d'oiseaux montaient au miheu d'un grand calme. Les habitants de Mersey n'étaient pas encore réveillés ou, s'ils l'étaient, les volets de leurs maisons demeuraient clos. Dans une heure commencerait le mouvement habituel, l'arrivée des voitures maraîchères, la descente des ouvriers dans la ville, les allées et venues autour des puits où les mineurs soumis travaillaient sous la protection de la troupe, tandis que les grévistes, se reposant de leurs fatigues d'antan, faisaient la grasse matinée avec leurs femmes. Le droit au repos est-il moins nécessaire que le droit au travail, jadis réclamé avec tant de conviction par des salariés dont la vie entière n'est qu'un incessant labeur ?
En descendant la côte des Mésanges, les deux amants aperçurent, rangés devant la gare, une multitude d'ouvriers. Non pas une troupe, mais un troupeau, un troupeau immobile, muet, plus ou moins aligné, les uns debout, quelques autres assis à terre, dans l'attente apparemment du berger et des chiens de garde qui devaient venir les chercher.
Galfe et. Céleste eurent le même tressaillement ; ces hommes portaient tous le chapeau de cuir des mineurs. Chacun d'eux avait un lourd bissac passé en sautoir.
— Ils ne sont pas d'ici ! fit Céleste.
Elle et Galfe se regardèrent, échangeant dans ce regard la même pensée. A coup sûr, c'étaient des rac6olés, des jaunes embauchés sans bruit par la direction pour mater la grève.
— Approchons-nous, dit Galfe.
Si, entraîné par sa nature songeuse, loin des événements terre à terre, il n'avait point jusque-là ap-' porté comme Détras de concours actif aux mineurs, il n'en demeurait pas moins l'ancien esclave révolté. En ce moment, il sentit battre son cœur et s'enflammer son esprit à la pensée des hommes de sa classe engagés dans une lutte désespérée contre le capital.
Ils achevèrent de descendre la côte et se trouvèrent à deux pas des mineurs. Galfe aborda l'un d'eux dont la physionomie, quoique soucie^use, paraissait assez ouverte.
— Vous venez pour travailler aux mines ? demanda-t-il.
L'homme eut une sorte d'hésitation, puis, d'une voix sourde, répondit :
— Oui.
— C'est mal, fit Céleste d'une voix douce mais ferme. Vous allez enlever le pain à des ouvriers comme vous, à des femmes, à des enfants. Vous n'avez donc pas de familles, vous autres ?
L'homme ne répondit pas.
— Voyons, camarades, dit Galfe. Il ne faut pas se manger entre travailleurs ; vous aussi vous êtes des exploités, Vous devriez vous unir tous contre les patrons. Mais, à propos, d'où venez-vous?
— Du Brisot, murmura sourdement le mineur.
— Du Brisot I '
Cette exclamation jaillit en même temps des lèvres de Céleste et de Galfe. Quoi, c'était l'autocrate, le dieu terrestre de cette ville qui eiwo^^\\> 'Ss^^ ^'^Ov^^'^
au secours du tyran de Mersey pour aider à Técrasement des grévistes !
— Ah 1 s'écria Galfe, vous êtes les machines, le bétail- de ce vieil exploiteur, de ce saligaud qui s'est vautré toute sa vie dans la paresse, le luxe et -les jouissances, avec sa famille et ses poufflasses ! C'est vous qui avez l'honneur d'entretenir ce maquereau social, et maintenant vous venez pour affamer des ouvriers comme vous I Vous êtes donc tous des jeanfoutre ?
D'ordinaire, Galfe n'usait point d'expressions grossières. Mais, cette fois, la colère l'emportait en présence de cet avilissement de sa classe, fournissant des mercenaires contre elle-même, à ses ennemis. Et le poète rêveur devenait tribun plébéien ; de sa bouche s'échappaient des paroles enflammées :
— Etes-.vous donc des lâches ou des brutes.? Ne comprenez-vous pas que vous êtes des hommes pétris de la même chair que vos maîtres et S|ue vous avez les mêmes droits naturels qu'eux autres ? Combien gagne par jour un Schickler à ne rien faire ? Trente mille francs, au moins... peut-être le double ! Et vous, qui l'entretenez eu travaillant dix heures, vous ne gagnez pas quatre francs ! Et vous n'avez pas rintelligence de vous révolter I Imbéciles I
Ces paroles furieuses impressionnaient les mineurs plus que des phrases persuasives. Le peuple aime à être invectivé ; les apostrophes qui, dites d'homme à homme, constitueraient un outrage, deviennent, adressées à la masse, un moyen d'action. L'effet produit par la véhémence do Galfe était d'autant plus considérable qu'on sentait en lui non le phraseur, mais l'homme qui, entraîné par une impulsion naturelle, irrésistible, parle avec tout son cœur. Des visages se faisaient sombres, des poings se serraient convulsivement et ce n'était pas à l'anarchiste qrJe -s'adressaient ces sympVômes de colère. Non, ils
semblaient menacer quelque personne invisible ef lointaine, peut-être Schickler.
Le mineur qui avait répondu à Galfe murmura très bas, comme se parlant à lui-même :
— Nous aussi, nous avons des femmes et des enfants. C'est pour cela que nous devons nous soumettre...
Cependant, le troupeau humain avait ses bergers^ des contremaîtres gardant et surveillant les mineurs en attendant l'arrivée de Troubon, Moschin et Villemar qui devaient les conduire aux puits. L'un de ces contremaîtres aperçut un homme haranguant son monde. Furieux, il accourut.
— Voulez-vous bien me foutre le camp ! cria-t-il h Galfe.
Il se précipitait sur lui, brandissant un bâton. Prompte eomme l'éclair, Céleste se jeta devant son amant et reçut le coup de bâton. I^ bâton la frappa à l'épaule si rudement que la courageuse femme chancela sans pouvoir retenir un cri de douleur. Un écart de quelques centimètres, elle eût été assommée.
Eperdu, voyant rouge, Galfe se lança sur le contremaître d'un élan si terrible qu'il le renversa. L'instant d'après, il lui avait arraché gon bâton, qu'il brandissait, s'écriant d'une voix éclatante :
— Ah ! lâches ! Il ne vous suffit- pas d'affamer vos frères de misère ! Il vous faut encore assassiner des femmes ! Vendus !
Plusieurs contremaîtres s'étaient élancés, menaçant Galfe. Mais cette scène avait achevé de remuer les ouvriers. Au fond, la plupart d'entre eux détestaient Schickler ; même les plus Inconscients, ceux qui croyaient à la nécessité des patrons, se disaient qu'il était le maître, l'exploiteur. En outre, l'individu qui avait frappé Céleste était un des gat'des-chiourmes les plus haïs des serfs du Brisot. Sa chute produisit un effet magique.
— Brava! s'écria une voix. Il Ta mérité. Vive la grève I
Ces mots : « Vive la grève I » eurent un écho immédiat. Une partie des Brisotins, complètement subjugués, acclamaient la cause ouvrière, d'autres, indécis, agités, semblaient prêts à se joindre à eux ; une cinquantaine seulement se montraient, au milieu de l'agitation générale, silencieux, résignés à obéir toujours et quand même à l'ordre des chefs. Ceux-là étaient des esclaves irrémédiablement déchus, inaccessibles à la raison, au sentiment, bons pour les besognes les plus serviles.
Et comme les contremaîtres entouraient Galfe, des ouvriers se jetèrent entre eux et lui pour le protéger. Céleste, se débattant entre les bras de plusieurs qui voulaient l'éloigner de la bagarre, criait :
— Laissez-moi I défendez-le î c'est Galfe, qui est allé au bagne pour vous !
Gaffe ! ce nom courut aussitôt parmi les Brisotins. Sans même qu'il s'en fût jamais rendu compte, l'ancien forçat, ainsi que Détras, avait sa légende parmi les mineurs de la région. On ne se rappelait plus exactement ses actes ; le temps avait altéré le souvenir précis du fameux procès de la « bande noire » ; mais ce qu'on savait, c'est qu'il avait été un vaincu, une victime de la cause ouvrière.
— Vive la sociale ! Vive la révolution I cria une voix.
Galfe, abasourdi de ce revirement, regarda d'où partait un pareil cri. C'était le mineur avec lequel il avait échangé quelques mots, qui venait de le pousser.
A ce moment, arrivaient deux groupes bien distincts.
Dans l'un, le plus éloigné, qui s'approehait tranquilltnnent, marchaient sur la même ligne, causant entre eux, Troubon, Moschin et l'ingénieur Viïlemar. Derrière eux, quelques contremaîtres, personnages
d'importance secondaire. L'un de ceux-ci, Ballard, avait conduit à Merscy le troupeau des Brisotins.
L'autre groupe, qui arrivait non loin' de la direction, mais du faubourg de Vertbois, comprenait Be^rnard, Sarrazin, Ouvard et une douzaine de syndiqués. Eux ne marchaimt pas, mais couraient.
Goriiment ces derniers avaient-ils été prévenus de l'arrivée des Brisotins ?
Tout simplement parce que Sarrazin, n'ayant pas . renoncé à la louable intention de casser la figure à Canul, s'était rendu derechef avant le lever du jour vers l'habitation du mouchard pour guetter la sortie de celui-ci. Et, caché derrière l'angle du mur, il avait entendu Canul ouvrir la fenêtre tout en répondant à une question de sa femme :
— Parce que les* nouveaux vont arriver ce matin. Malheur ! les rouges vont faire une tête !
Ces paroles, qui île laissaient subsister aucun doute sur le rôle du misérable, avaient tellement frappé Sarrazin, que, renonçant pour le moment à toute envie de détériorer le visage de Canul, il s'était précipité chez Bernard, dont la maison était la plus rapprochée.
A coups de pied et de- poing dans la porte, il avait réveillé son occupant pour lui communiquer ce qu'il venait d'apprendre.
Bernard, plutôt ému que surpris, car il savait les efforts de la Compagnie, pour recruter des jaunes, s'était vêtu immédiatement, et, avec Sarrazin, rendu chez Ouvard. Là, ils avaient tenu conseil et décidé que le mieux était de se porter à la rencontre des arrivants pour tenter de les débaucber.
D'où venaient-ils ? C'est ce que Sarrazin ne pouvait leur dire, Canul n'ayant pas précisé ce point. Mais très vraisemblablement ils arriveraient par le chemin de fer. Un train du Nord devait entrer en gare à ce même moment : il n'y avait ça.?» ^^ \j^\^^^^ "^ perdre. • . ~
Et aussitôt ils s'étaient dirigés vers la gare, réveillant les mineurs dont Thabitation se trouvait sur leur passage. Ils étaient maintenant seize qui se hâtaient et allaient sans doute être rejoints par d'autres, car les femmes des grévistes, pendant ce temps, couraient éveiller à leur tour leè camarades et répandre partout la nouvelle.
Tandis que le groupe venu de la direction, dans l'ignorance du mouvement produit par Galfe, s'avançait au pas, Bernard et ses compagnons couraient. Il en résulta que ceux-ci arrivèrent les premiers, avec une avance de deux minutes sur le personnel de la Compagnie. Deux minutes, c'est quelquefois énorme.
Du premier coup d'ceil, Bernard et Ouvard jugèrent la siluation, voyant l'effervescence des Brisotins bien que sans en comprendre la cause'. Ils se précipitèrent en avant.
— Camarades! cria Ouvard,* vive la solidarité ouvrière I
' A ce moment. Céleste, réussissant à se débarrasser de ceux qui la retenaient, courait vers Galfe en criant aux grévistes :
— C'est Schickler qui les envoie !
Immédiatement, les. mineurs de Mersey furent au
milieu des Brisotins. Déjà Galfe, dégagé, adressait à ceux-ci des exhortations enlïammées :
— Etes-vous des esclaves ? une marchandise ? Allons, montrez que vous avez du cœur ! C'çst votre solidarité qui brisera la puissance des patrons.
Les contremaîtres avaient reculé. L'un d'eux, celui que Galfe avait renversé, eût voulu, avec les ouvriers restés fidèles, cogner sur les insubordonnés pour les faire rentrer dan& la soumission. Mais ses collègues rarrêtèrent : ils étaient la minorité et n'eussent pas été les plus forts. Des quelque cent cinquante qui restaient, d'aucuns, peut-être une vingtaine, s'étaient prudemment éloignés, pour éviter de prendre parti ; les autres, comç\^\.^m^xv\> \:<i\.Q\i\Tvfe5.^ l^c^.-
ternisaient avec les Merséens au cri répété de : « A bas les exploiteurs I Vive la grève I »
On les avait embarqués pour Mers^y autant dire sans leur consentement, se bornant à choisir de préférence ceux qui, classés bons sujets, ou sans famille, sans attaches particulières avec le Brisot, eussent tout aussi bien travaillé n'importe où. D'ailleurs, ce ne devait pas être pour longtemps, des Gourdes, confiant, avctit dit à Schickler en le quittant :
— Dans huit jours, la grève sera terminée. Alors, je vous renverrai vos hommes.
C'était Teffet moral surtout qu'escomptait le baron. Deux cents- recrues, ce chiffre en réalité, importait" peu ; mais c'était cette nouvelle sensationnelle, énorme : « le Brisot vient au secours de Mersey ! w^ Devant l'impression causée par cett« entrée en ligne de l'armée du touirpuissant Schickler, le découragement s'emparerait des grévistes de Mersey : ils capituleraient.
Et maintenant, chose inouïe, qu'on n'avait jamais vue depuis un quart de siècle, les soldats de Schickler se révoltaient ! Ce n'était encore qu'un détachement, non une armée. Mais les contremaîtres n'en demeuraient pas moins frappés de stupeur : une fois commencée, où s'arrêterait la révolte ?
A ce moment, le 'groupe de Troubon, Moschin, Villemar, arrivé assez près de la gare pour se rendre compte d'une inexplicable scène de désordre, pressait sa marche. Moschin se précipita, en avant, accompagné de Bollard.
— Allons ! les hommes! cria-t-il. De l'ordre l Obéissez à vos chefs !
C'était l'individu de commandement et de décision qui se montrait. Cinq minutes auparavant son intervention eût pu être décisive : maintenant, il était trop tard ; les esprits étaient retournés I
Une clameur furieuse accueillit ses paroles : « Vive la grève l »
Moschin ne se démontait pas facilement. Néanmoins, il se tourna, stupéfait, vers Bollard :
— C'est ça qu'on nous envoie du Brisot ? demanda-t-il d'un ton où la rage perçait plus encore que rétonnement.
— Je n'y comprends rien, répondit le contremaître non moins interloqué. Quand je les ai quittés, il y a vingt minutes, ils étaient doux comme des agneaux et n'avaient l'idée de rien.
C'était Bollard qui, le plus ancien des contremaîtres, avait conduit du Brisot à Mersey le troupeau ouvrier et, à l'arrivée, s'était détaché pour aller prévenir le haut personnel de la direction. Troubon et Moschin, levés avant le jour, attendaient les Brisotins.
— Pourquoi ne les avoir pas conduits jusqu'ici ? avait demandé le premier. Il ne faut jamais perdre de vue les ouvriers. •
— Oh î pas de danger qu'on vienne les débaucher, avait répondu Bollard avec un gros rire. Au Brisot, les hommes sont irréprochables : de vraies machines !
Et maintenant, Bollard, abasourdi, furieux comme Moschin, voyait que ces machines étaient devenues des hommes.
— * A vos rangs ! vociféra-t-il, écumant, les yeux hors de la tête. Eh bien, les contremaîtres, qu'est-ce que vous foutez donc ?
Une pierre vint le frapper à la tête : elle était lancée par Galfe.
Celui-ci, exaspéré du coup qui, avait frappé son amie, sentait d'intuition qu'il ne fallait pas donner aux chefs le temps de ressaisir leurs hommes. Tout de suite, une mêlée furieuse s'engagea.
Moschin avait toute l'étoffe d'un chef de guerre. D'un coup d'œil, il jugea la situation : l'ennemi était trois fois plus nombreux et, d'un instant à l'autre, il pouvait être renforcé par une foule de grévistes
accourus aux premières rumeurs de la bagarre. Aucune force publique ne se trouvait à proximité immédiate, la troupe étant employée tout entière à garder l'entrée des puits, les chantiers extérieurs et les bâtiments de la direction.
— Allons I les ouvriers honnêtes I tonna-t-il, serrez les rangs et suivez-moi.
Et la cinquantaine d'asservis qualifiés d' « honnêtes », grossie de ses contremaîtres, et précédée de la trinité Moschin-Tj'oubon-Villemar, prit la direction des puits.
Les autres ne les poursuivirent pas. Ouvard avait compris qu'il fallait attacher tout de suite^ le reste des Brisotins à la cause des grévistes en leur enlevant le souci angoissant des nécessités immédiates.
— Camarades ! cria-t-il. Venez avec moi au siège du syndicat. Vous êtes nos hôtes. Nous partagerons avec vous le peu que nous avons.
A ce moment, arrivaient une trentaine de grévistes, Détras, Bichelain, Dubert et Laferme en tête. Les Brisotins, ainsi encadrés, suivirent les mineurs de Mersey.
En annonçant à près de cent cinquante hommes que les grévistes, manquant pour eux-mêmes du nécessaire, allaient partager avec eux, Ouvard s'était terriblement avancé. Pourtant cette promesse, il avait cru indispensable de la faire, sentant que, sous l'aiguillon irrésistible du besoin matériel, cette masse ouvrière pouvait se retourner tout d'un coup. Elle avait subi l'emballement d'un grand élan avec d'autant plus de force que, pendant longtemps, la discipline et le silence avaient pesé sur elle ; c'était l'expansion soudaine se faisant en raison même de la compression. Oui, mais combien de temps cet enthousiasme pourrait-il durer? Si les Brisotins ne mangeaient pas, ils finiraient, matés, par demander grâce et aller travailler à la mine.
Ouvard, soucieux, s'entretenait de cette grave question avec Détras. Celui-ci lui répondit :
— Goûte que coûte, il faut les faire subsister deux ou trois jours. D'ici là, les chosçs pourront s'arranger. En tout cas, ils pourront camper à la Ferme ; de la sorte, ils ne s.eront pas sous la main de la Compagnie. Pour la nourriture, il faudra faire le possible et l'impossible.
Pendant que tous deux échangeaient ces mots, dans la ville éveillée se répandait la grande nouvelle, l'envoi par Schickler d'une armée de secours à la Compagnie du Pranzy et celte armée ouvrière se faisant non pas homicide mais auxiliatrice, refusant de coopérer à l'écrasement des grévistes et fraternisant avec eux. Le cortège prolétarien ^'avançait, grossissant à chaque instant, au milieu des clameurs joyeuses de bienvenue et de victoire.
— Vivent les Merséens î criaient les gens du Brisot en agitant leur chapeaux.
— Vivent les Brisotins î criaient les gens de Mersey.
Et, par-dessus ces deux cris, un autre retentissait dans la ville, roulant comme un tonnerre par delà les postes des soldats et des gendarmes pour aller éveiller la terreur ou la rage chez les exploiteurs :
Vive la grève I