VICTOIRE OUVRIÈRE
Le soir de ce même jour, un va-et-vient de personnages à redingotes et chapeaux haut de forme avait lieu entre la mairie, la direction et le siège syndical des mineurs.
Le préfet, informé des événements par le télég-raphe, venait d'arriver.
Cette fois, il ne s'agissail çlvis d'une tournée super-
flcielle de quelques minutes pour constater le maintien de Tordre matériel et repartir sans même avoir entendu les plaintes des ouvriers. La situation, maintenant, s'était singulièrement aggravée.
La révolte inattendue des Brisotins changeait toutes choses. L'effet moral avait été énorme : du coup, la moitié de ceux qui travaillaient encore avaient déserté les puits, pour se joindre aux grévistes. En outre, Tembauchage c\ Saint-Etienne et à Rive-de-Gier s'était heurté à des difficultés imprévues, suscitées par les syndicats ouvriers : deux cents hommes seulement, au lieu de quatre cent cinquante, demeuraient décidés à partir. Encore n'arriveraient-ils ({ue le surlendemain matin.
Dans ces conditions, des Gourdes commençait à se demander s'il était utile de* continuer l'exploitation. C'étaient, chaque jour, des frais que ne compensait aucun bénéfice moral. Peut-être était-il plus sage d'interrompre les travaux jusqu'à ce que, épuisés de privations, les grévistes vinssent implorer grâce. Malheureusement pour la Compagnie, ce moment ne semblait pas s'approcher.
Ce qui exaspérait et, en même temps, troublait 'des Gourdes, c'est que Schickler, averti immédiatement de l'insubordination * des Brisotins, avait répondu par ce télégramme stupéfiant : « Gardez mes hommes et entamez des négociations avec les grévistes. )>
Entrer en négociations avec les grévistes, Schickler, lui l'orgueilleux dominateur, le capitaliste autocrate qui jani^is n'avait considéré ses prolétaires comme autre chose que des serfs, conseillait cela ! Etait-ce possible ?
Des Gourdes demeurait perplexe, se demandait si c'était là le conseil d'un concurrent cherchant à lui faire perdre son prestige par une capitulation ou un cri de peur irraisonnée ou encore l'avertissement d'un clairvoyant.
Mais non 1 Schickler ne désirait pas son humiliation : il l'avait vu sincère lorsque lui des Gourdes était allé au Brisot demander, du secours contre ce prolétariat en révolte qu'il affectait cependant de mépriser.
^Seulement le roi du Brisot était plus pessimiste que celui de Mersey.
Cette invitation « gardez mes hommes » indiquait qu'il craignait le retour dans son fief des mineui's qui eussent pu apporter à leurs camarades des nouvelles exactes de la grève et, aussi, malgré eux, un peu d'air révolu tijonnaire.
— Gela se gâte, décidément ! avait murmuré M°*® des Gourdes, les sourcils froncés. Demandez-lui donc tout de suite une explication par le téléphone.
Et le baron, suivant ce conseil, s'était rendu à l'appareil. A travers le nasillement ironique que l'invention d'Edison communique le plus souvent à la voix humaine, des Gourdes avait discerné dans celle de Schickler l'altération causée par une émotion profonde.
— Comment, vous me conseillez d'entrer en pourparlers avec leS' grévistes I Mais vous n'y pensez pas ? avait-il clamé.
— Oui, il le faut, avait répondu Schickler. Je connais les ouvriers. Ce qui .est arrivé aux hommes que je vous ai envoyés et sur lesquels je comptais, est un coup de foudre qui va avoir les plus graves conséquences. Maintenant la' révolte va se généraliser : déjà elle gronde ici même.
Des Gourdes, furieux, se tenait à quatre pour ne pas crier à Schickler : « La peur vous rend fou ! » Il sentait, cependant, qu'il y avait un fond de logique dans les paroles angoissées du grand usinier et il demeura frappé lorsque son interlocuteur eut ajouté d'un ton plus calme :
— Après tout, je ne vous dis pas de faire des avances à vos ouvriers ; mais ne rejetez pas en bloc
leurs demandes ; formulez des contre-propositions, alors vous pourrez diviser les grévistes. Vous rattacherez les plus modérés à votre syndicat jaune et ensuite vous vous débarrasserez des rouges.
C'était, t^ut de même vrai : Schickler avait Téloffe d'un diplomate. Puisque la chance favorisait en ce m.oment les ouvriers et que la force publique refusait d'intervenir, il n'y avait qu'à recourir à la ruse. Unis contre la Compagnie tant que celle-ci opposait un refus absolu à toutes leurs réclamations, les grévistes pourraient se désunir dès que des contre-propositions leur seraient faites. Les moins résolus, ceux chargés de famille plus nombreuse, ceux que talonneraient davantage leurs femmes, fléchiraient les premiers. Peut-être regrettaient-ils déjà de s'être engagés dans la grève et ne continuaient-ils à y participer que par peur de leurs camarades. Dès que les moindres concessions seraient faites, sans doute s'empresseraient-ils de lâcher le mouvement, ayant un prétexte honorable pour le faire. Alors, ce serait bien simple : à peine le conflit terminé, la Compagnie constituerait solidement son syndicat jaune pour s'appuyer sur lui, puis oublierait ses engagements et éliminerait tous les meneurs de la grève, sans que leurs camarades, privés de guides et épuisés ,du grand effort qu'ils avaient fait, eussent la possibilité de le renouveler.
Oui, c'était cela. Mais restait un . point : des Gourdes avait rejeté la mise en demeure de ses ouvriers, refusé de recevoir les délégués ; pouvait-il maintenant, sans déconsidérer le prestige patronal, aller à eux, ouvrir lui-même des négociations ?
— Oh ! là ne serait pas la difficulté, dit sa femme.
On trouve toujours des tiers pour intervenir...
C'est vrai I On trouve toujours des tiers : comment n'y avait-il point pensé. Justement, le préfet, ce préfet exécré...
— Mais, continua M*"® des Gourdes, mon avis est que vous feriez mieux de ne point traiter.
Pour la première fois, le baron se trouva en divergence d'idées avec sa femme. Ne point traiter, oui, parbleu I il n'eût pas mieux demandé et avant sa conversation au téléphone avec Schickler, c'était encore son sentiment. Mais, maintenant, il estimait que se buter obstinément "était moins pratique que d'agir de ruse : l'élève des bons pères reparaissait en lui. Et son esprit s'arrêtait non sans une complaisance machiavélique à cette idée de se servir du préfet qu'il haïssait comme d'un paravent pour sauvegarder l'honneur de la Compagnie. En même temps, comme toutes les promesses faites aux ouvriers seraient violées, l'exaspération des travailleurs ne tarderait pas à s'élever contre le représentant de l'Etat, qui les aurait induits en erreur. Détesté des ouvriers, enveloppé d'attaques et d*intrigues par les conservateurs, Blanchon serait enfin déraciné : on se trouverait débarrassé de lui.
— Oui, murmura des Gourdes, c'est la bonne tactique.
— Je ne crois pas, soupira son Egérie conjugale. Enfin, si vous croyez avoir raison, faites I
Les actionnaires et le conseil d'administration de la Compagnie de Pranzy, c'était, en réalité, le baron des Gourdes qui, à lui seul, possédait la plus grande partie des actions. Gela lui permettait, tout en tenant sa personne à couvert, d'agir dictatorialement. De sa seule volonté dépendait la continuation ou la fin de la grève.
— Je ferai parler au préfet par l'abbé Garpion, dit-il.
La baronne approuva d'un geste de tête.
Puisqu'on était résolu à une intervention du préfet, autant valait que ce fût le curé qui la sollicitât en son nom personnel. C'était son rôle, à ce pasteur, de venir plaider au nom d^ \^ te-Ugion de miséri-
corde en faveur de ces pauvres ouvriers égarés. Cette démarche était toute naturelle et sauvegardait Torgueil de des Gourdes aux yeux mêmes du préfet. L'abbé Garpion répéterait fidèlement la leçon qui lui serait apprise.
Et ce plan s'exécutait. Le préfet qui, descendu à rhôtel de Paris, avait déjà conféré avec les députés, Paryn, Bordes et la commission de la grève, reçut la visite de l'abbé Garpion, arrivant l'œil humide, la poitrine gonflée de soupirs.
— Ah! monsieur le préfet, ccs^ mineurs sont de vrais païens, des malheureux qu'on entraîne avec de grands mots, de chimériques espérances. Mais ils ont des femmes, des enfants : c'est mon devoir de vous supplier d'intervenir pour ce cher troupeau qui soBffre,
Le préfet n'ignorait pas que le curé de Mersey était tout entier dans la main de des Gourdes : il eut l'intuition que c'était celui-ci qui l'envoyait. Il en ressentit une satisfaction réelle : il comprenait que le directeur-gérant de la Compagnie désirait mettre son amour-propre à couvert. Quant à luimême, il ne désirait rien tant que l'apaisement du conflit. D'abord, parce qu'un préfet aime toujours montrer au ministre duquel dépend son avancement que, grâce a sa vigilance éclairée, l'ordre règne dans son département ; puis parce que, malgré des années passées dans la carrière administrative où se dessèchent à la longue les sentiments humains, il était demeuré plutôt bon que mauvais. S'il voyait des élect-eurs et des contribuables bien plus que des êtres capables de vie active, de passion et d'idées, c'était ia faute de son milieu rigide, tiré au cordeau ; dans un autre milieu, le fonctionnaire fût devenu entièrement un homme.
Il savait que des Gourdes le détestait : peut^ire môme se rendaitril compte des intrigues c^ae. c<iV\i\-^\
nouait contre lui. Mais qu'importait 1 S'il rétablissait l'ordre à Mersey, il s'estimerait heureux.
L'ordre ! Ce mot résumait son idéal. Etranger à tout ce qui n'était pas la politique et l'administration, ignorant toutes les sciences que n'enseignent que des professeurs orthodoxes, il ne se demandait pas si cet ordre, basé sur le salariat, l'exploitation, la misère, ne fauchait point dix fois plus de victimes qu'une guerre déclarée.
Par Bobignon, affairé, ému, perplexe, il invita des Gourdes à se rencontrer avec lui à la mairie. Le premier magistrat de Mersey était dans ses petits souliers : entre le directeur de la Compagnie dont li avait toujours été l'obéissant valet, et le préfet duquel dépendait son avancement, sous l'œil des députés venus de Paris, socialistes, révolutionnaires, mais députés tout de même, il se sentait infime ot s'efforçait de se faire invisitile. De même Pidurier, qui, la rage au cœur, affectait une complète neutralité dans le conflit.
Le même soir, dans le cabinet du maire, le représentant du capital et celui de l'Etat se trouvaient face à face. Deux puissances étaient en eux, et ^ celle de l'Etat était offlciellement la plus haute, celle du capital était la plus puissante. Effacé, dans un. coin de la pièce et ne bougeant pas plus qu'un meuble, Bobignon était tout yeux et tout oreilles.
— Il importe, monsieur le directeur, d'apaiser un conflit qui va chaque jour s'accentuant, cause la misère, provoque la haine et peut faire naître les événements les plus redoutables.
Ainsi, disait Blanchon, pesant chacune de ses paroles.
— A qui la faute, je vous en prie, monsieur le préfet ? riposta des Gourdes. Est-ce à la Compagnie qui entend fermement maintenir ses droits ou aux ouvriers qui prétendent les restreindre peu à peu
pour devenir un jour les maîtres ?
— Oh ! les maîtres I
— Mais oui. Vous ne sauriez croire, vous qui ne vivez pas au milieu d'eux, toutes les billevesées furieuses qui peuvent éclore dans la tête de ces gens-là sous l'influence des meneurs. Vous les voyez se rendant paisibles, silencieux, à leur travail et vous dites : « Les braves travailleurs ! » Revoyez-les deux jours après, quand la grève a éclaté et vous ne les reconnaîtrez pas.
Toutes les déclamations 'révolutionnaires et scélérates, la destruction des églises, la socialisation des moyens de production, regorgement des bourgeois, ont trouvé en eux leur écho.
— Raison de plus pour clore cette période dangereuse, dit le préfet en regardant fixement des Gourdes, comme pour scruter sa pensée intime.
Le baron soutint ce regard interrogateur avec une impassibilité absolue.
— Je veux bien, répondit-il, d'un ton qui ne trahissait pas la plus légère émotion. Si les ouvriers se montrent raisonnables, la Compagnie, elle, pourra se montrer généreuse.
Le préfet eut cette phrase naïve :
— Voyez-vous, l'essentiel est que, de part et d'autre, on ait de la bonne volonté, car vos intérêts ne sont nullement inconciliables.
Brave homme qui croyait à l'harmonisation des intérêts du maître et de l'esclave !
— Soit ! lit des Gourdes avec bonhomie, si vous pouvez trouver un terrain d'entente qui ne lèse en rien les droits de la Compagnie que j'ai le devoir de sauvegarder.
— Ecoutez, dit le préfet, quand les chefs se montreraient polis avec les mineurs pendant le travail, les droits de la Compagnie n'en souffriraient pas.
— Certes non. Je ne sache pas, d'ailleurs, que les mineurs aient eu à se plaindre sérieusement à ce point de vue-là. Des paroles un peu fortes sont sou.-
■ir^
vent inévitables, Surtout lorsqu'il faut mener des gens sans éducation. Toutefois, voilà un point que la Compagnie vous concédera sans difflculté.
— Vous voyez qu'on peut commencer à s'entendre. Et le préfet, qui avait déplié devant lui, sur le
bureau, la copie des revendications des grévistes, souligna au crayon la 5" proposition, - écrivant en marge : « accepté. »
Le brave homme avait commencé par la plus anodine, sûr que son adoption ne pouvait susciter de difficulté sérieuse et qu'elle amènerait une première détente. En effet, comme l'avait admis 'des Gourdes, la Compagnie n'avait rien à perdre à recommander 5, ses agents une politesse élémentaire à. l'égard des ouvriers placés sous leurs ordres.
L'adoption des cinq autres articles devait être moins commode, surtout le 2*, concernant la dissolution de la police de la Compagnie, ainsi que le renvoi de Moschin et de ses sous-ordres.
— De cela, il est inutile de parler, déclara froidement des Gourdes. Sinon, je romps toutes négocialions.
Dissoudre la police de la Compagnie ! Renvoyer Moschin, l'homme de tête et d'énergie qui, pendant dos années, avait maintenu l'ordre à Mersey. Pourquoi ne pas exiger purement ot simplement la déchéance de la Compagnie pendant qu'on y était !
C'était là le point le plus ardu, car sur l'article 3 (suppression de l'ingérence des agents de la Coiiipagnie dans la vie privée ou familiale des mineurs), des Gourdes, ni nul autre, n'eût pu, sans cynisme, émettre d'objection. D'ailleurs, cet article était éminemment un 3e ceux qu'il est le plus facile de violer dans la pratique, tout en l'acceptant en principe. La surveillance et la pression continueraient comme par le passé. La Compagnie en serait quitte pour désavouer à l'occasion ses agents et déclarer qu'ils avaient agi de leur propre initiative.
Les négociations n'en étaient pas moins entamées. Déjà, une détente se faisait. Des Gourdes ne parlait plus de lâcher ses chiens sur les délégués des grévistes et, parmi les familles des mineurs. Fa perspective d'une prochaine solution du conflit mettait de la joie et de l'espérance.
Ouvard et ses amis s'efforçaient bien de tenir en mains l'armée des grévistes, car ils ajDpréhendaient la période des négociations plus que la lutte ouverte. Grâce à l'élan de solidarité, aux envois de secours en argent et en vivres, et surtout à l'abnégation stoïque des mineurs qui, ne dépensant plus de forces musculaires, trouvaient le moyen de vivre pour ainsi dire avec rien, la grève durait depuis deux semaines. Des Brisotins, les uns avaient trouvé à s'embaucher comme manœuvres dans de petites localités, d'autres étaieîit retournés au Brisot, clamant que Schickler avait outrepassé son droit en les envoyant contre la grève ; il en restait à Mersey une soixantaine, qui subsistaient tant bien que mal avec les grévistes. Et Schickler, de plus en plus inquiet de voir se généraliser l'esprit de révolte dans toute la région, vint à son tour à Mersey, pour presser des Gourdes d'en finir.
Sa morgue patronale venait de recevoir un coup terrible : un syndicat ouvrier était, pour ainsi dire, sorti de terre au Brisot même, comptant tout de suite quatre cent cinquante adhérents et donnant le branle à la masse de ses serfs. En deux jours, une collecte pour les grévistes de Mersey avait réuni huit cent quinze francs ; du train dont allaient les choses, c'était la grève qui menaçait d'éclater au Brisot môme.
Grève générale I révolution sociale ! Cette vision épouvantait Schickler sans obscurcir sa netteté d'esprit.
La liquidation sociale, sans doute, pourrait-on l'ajourner, en opposant la force ouvrière à elle-même^ les syndicats jaunes aux syud\e,^\»s ^ovx^^'Si. ^^ ^^^-^è^-
dans Tordre économique, la réédition de la contrerévolution vendéenne venant menacer la révolution française.
Mais, ces syndicats jaunes, il fallait les créer, les constituer solidement, pour empêcher qu'ils fussent du premier coup disloqués par la propagande et l'action des syndicats rouges. Gela demandait du temps : le plus sage était donc de négocier pour endormir les ouvriers, paralyser leur élan et aussitôt la paix conclue — paix qui ne serait qu'une trêve — organiser la défense capitaliste avec des éléments autrement sérieux que ceux de la « Vieille Patrie française ».
Des Gourdes, maintenant, en convenait et même sa femme, sans acquiescer entièrement, n'exprimait plus d'idée opposée.
Restait cependant la question brûlante entre toutes : le renvoi des mouchards de la Compagnie et la dissolution de la police.
Sur ce point, on- demeurait intraitable de part et d'autre. Il semblait impossible de rencontrer un moyen-terme lorsque Moschin lui-même vint trouver son patron.
— Monsieur le baron, dit-il, je crois que je viens vous apporter la solution.
— Ah ! voyons, fit des Gourdes. Si vous y arrivez, vous serez fort.
— Voilà : les grévistes persistent à demander ma tête...
— Que je ne leur abandonnerai pas, soyez-en sûr. Les événements ont pu tourner contre nous, vous n'en aure^ pas moins* été un homme précieux.
Moschin s'inclina devant cet hommage rendu à ses mérites.
— La solution, la voici, dit-il. Je vais m'éloigner de moi-même, spontanément. De. cette façon, les ouvriers n'auront plus à insister sur mon renvoi.
— Mais je ne veux pas vous perdre I Je tiens à vous.
Le chef policier eut un rire discret.
— Soyez sûr, monsieur le baron, répondit-il, que je suis trop attaché à votre cause dans cette lutte et trop désireux de me trouver en face de ces gredins de mineurs pour prendre une retraite défmitive. Gela pourra durer quelques semaines ou quelques mois ; mais, dès que le moment sera arrivé, je reviendrai.
Il ajouta :
— C'est le seul moyen d'aboutir.
Ce moyen, des Gourdes le voyait bien : il lui épargnait une capitulation et dénouait la situation.
— Je vous remercie de votre dévouement, dit-il à Moschin en lui tendant la main. La Compagnie saura s'en souvenir. En attendant, il ne faut pas que vous demeuriez sans situation.
— Oh ! soyez sans crainte ! J'en aurai une digne de mes aptitudes. Schickler m'a déjà proposé, au cas où je quitterais Mersey, de venir lui organiser sa police. Cela pourra demander deux mois, juste le temps qu'il vous faudra pour endormir les mineurs et constituer le syndicat jaune. Alors je reviendrai et si les rouges s'agitent, c'est nous qui organiserons la prochaine grève.
Ce diable d'homme avait réponse à tout. Des Gourdes, qui le connaissait pourtant, ne put s'empêcher de le regarder avec admiration.
Une heure plus tard Moschin était parti u pour une destination inconnue », disait-on, et son départ, colporté dans la ville, y provoquait des commentaires passionnés.
— Signe que la Compagnie va céder ! déclara Bernard h ses amis.
En effet, le lendemain, les délégués des grévistes et le baron des Gourdes, réunis à la direction, en présence du préfet médiateur, signaient l'arrangement suivant, donnant partiellement satisfaction aux ouvriers, sous une forme qui ménageait l'amour-propre patronal :
1^ La Compagnie reconnaît d'autant plus facilement le droit de ses ouvriers à se syndiquer qu'elle n'en a jamais contesté le principe ;
2'' Désireuse de montrer ses intentions bienveil- ' lantes, la Compagnie ne prononcera aucun renvoi pour fait de grève et réembauchera les vingt-cinq ouvriers dont le départ a amené la grève ;
3** L'indépendance des mineurs dans leur vie privée ou familiale ne peut être mise en question ; de même la politesse sera recommandée aux chefs à l'égard des hommes placés sous leurs ordres ;
4** De sa propre initiative, la Compagnie accordera aux ouvriers quittant le service avant l'âge de la retraite une pension proportionnelle qu'elle déterminera d'accord avec le syndicat ;
5** De même, toutes les questions de salaires seront traitées directement entre la Compagnie et le syndicat.
Ainsi la question du renvoi des policiers se trouvait éhidée, grâce h l'iiabile initiative de Moschin. Lorsque les délégués mineurs avaient voulu insister sur ce point, dos Gourdes s'était levé leur déclarant : « Je vous donne tout simplcjnont ma parole que les clioses resteront en l'état où elles sont aujourd'hui : la Compagnie a dû se protéger par une police au lendemain des attentats de la « bande noire ». L'ordre étant assui'é par un accord loyal entre le^s deux parties, je ne vois plus nécessité de reconstituer cette police. Voyez si ma parole vous suffit : c'est à prendre ou à laisser. »
Les délégués hésitaient à se contenter d'une simple déclaration verbale. Mais le préfet avait pris acte solennellement de cette déclaraîion verbale ; d'autre part, des Gourdes, en échange de l'augmentation des salaires réclamée par les ouvriers et qu'il ne repoussait pas de façon absolue, se bornant à la renvoyer à
\in accord direct de la Compagnie et du syndicat, faisait miroiter cette chose magique : une retraite proportionnelle I Pallaitril, pour le seul désir d'humilier la Compagnie, refuser pareille offre? Jamais les grévistes ne le pardonneraient à leurs délégués.
C'était une victoire pour les ouvriers : une victoire morale surtout.
La joie des grévistes fut profonde, débordante, quand ils apprirent la conclusion de Faccord. Ils ne pouvaient connaître les arrière-pensées de des Gourdes ; ce que, par contre, ils voyaient clairement, c'était leur relèvement moral, leur avènement du rang d'animaux domestiques au rang d'hommes conscients d'un droit et fortifiés par la solidarité. Pour la première fois dans Mersey, une masse ouvrière ayant réellement un noyau d'organisation, s'était dressée en face du patronat et avait triomphé.
Cette allégresse de la^population ouvrière, Ouvard et Bernard la ressentaient à des degrés moindres et différents. Le premier était trop intelligent pour croire à un accord déflnitif et ne*point entrevoir dans l'avenir, peut-être sous peu, un essai de revanche, des pièges et un retour offensif de la Compagnie. Cependant, il convenait, pensait-il, de prendre en attendant tout ce qu'on pouvait. Le second se montrait moins optimiste encore et regrettait qu'on n'eût pas exigé des engagements plus formels, notamment la suppression irrévocable de la police de la Compagnie. Il ne niait pas, toutefois, que ce fût un succès moral et de bon augure pour l'avenir; mais quelle somme d'efforts ne fallait-il pas déployer pour atteindre un but toujours bien moindre que celui entrevu ! Décidément, un penseur avait eu raison d'écrire : « Il faut viser au delà même du but pour arriver seulement à s'en approcher. » Toute l'histoire contemporaine confirmait la justesse de cette pensée : c'étaient les républicains qui avaient, par leurs luttes contre le despotisme^ assis
en France le régime parlementaire ; c'étaient les communards et socialistes qui avaient maintenu la République ; qui sait? ce seraient peut-être un jour les anarchistes qui instaureraient le socialisme, laissant à d'autres hommes affublés d'iine autre étiquette la tâche de réaliser l'idéal libertaire dans un temps plus éloigné !
Quant à Détras, il s'enthousiasmait moins encore que "ses deux amis sur la valeur de l'accord conclu. Pas plus que Bernard, il n'avait eu voix dans les délibérations des délégués, puisqu'il n'appartenait plus à la corporation, mais son influence et son rôle avaient été notables.
Son sentiment personnel eût été de ne pas désarmer, de pousser de l'avant sans s'attarder aux négociations, en donnant à la grève un caractère le plus offensif possible. Peut-être alors eût-on ouvert la voie aux transformations économiques. Sait-on jamais à l'avance quel est le mouvement qui ne se transformera pas en révolution ? Certes la question était d'assurer pendant ce temps la •subsistance des familles de grévistes. Pour cela, il eût fallu user des grands moyens qu'on n'hésite pas à employer dans une ville assiégée : le syndicat se substituant à l'action municipale et, devenu une sorte de commune révolutionnaire, agissant d'initiative, réquisitionnant, prenant où il y avait non pour chaparder individuellement mais pour donner à tous.
— C'est un rêve, lui dit Ouvard. Tu te seras endormi en relisant les histoires de 93.
— Peut-être, concéda Détras, mais puisque les liommes d'aujourd'hui sont trop avachis où pas encore assez conscients pour agir ainsi, il faut au moins tirer de la situation présente ce qu'elle peut donner, empêcher les enthousiasmes de se dissoudre en fumée et marquer notre victoire, si victoire il y a.
C'était l'avis général. Aussi les démonstrations se succédèrenl-eWes ; des cortèges ouvriers, précédés
de drapeaux — drapeaux tricolores mais largement cravatés de rouge — parcururent les rues de Mersey au chant de la Carmagnole. Au Fier Lapin et dans tous les établissements publics qui, maintenant, s'ouvraient aux syndiqués, des fêtes familiales, des concerts, des bals, célébrèrent le commencement d'une ère nouvelle. Enfin, comble de l'audace, deux mannequins bourrés de paille et figurant l'un Moschin, l'autre Michet, furent brûlés solennellement, au milieu des cris de triomphe de six mille personnes, sur la côte de Vertbois, en face la Ferme nouvelle. Le préfet, peut-être par prudence, peut-être content au fond du cœur de voir donner une leçon à la Compagnie, s'abstint de faire intervenir la police.
Ces réjouissances, expression d'un sentiment populaire qui, longtemps comprimé, se satisfaisait, furent terminées par un grand meeting au café du Commerce, dans une salle deux fois plus vaste que celle du Fier Lapin et où, cependant, tous ne purent trouver place. Chauïier, Toucan, Paryn, Brossel et la citoyenne Lesoir, éloquente conférencière arrivée de Paris, discoururent. Les uns célébrèrent la victoire des travailleurs ; les autres, les plus prévoyants, engagèrent ces travailleurs à demeurer- indissolublement unis en vue des nouvelles luttes que leur réservait l'avenir.
Le dimanche suivant, l'abbé Carpion, au moment de célébrer le sacrifice de la messe, entra dans une sainte colère en constatant que son église, naguère comble, était à moitié vide. .Dans son indignation, il faillit s'étrangler en avalant l'hostie.
Les mineurs avaient rnaini^nant conquis le droit de penser librement.
ASSOCIÉ DE DÉTRAS
Dans une boutique claire et spacieuse de la rue Nationale, à Ghôlon, boutique nouvellement ouverte et portant cette enseigne en lettres vertes sur fond blanc : Laiterie, ^produits de la Ferme nouvelle, assis côte à côte aii comptoir, comme deux éternels amoureux plutôt que comme des marchands, causent Galfe et Céleste.
Autour d'eux, à la vitrine, aux étalages intérieurs et sur de larges tables, s'amoncellent beuri*e, fromages blancs, œufs, légumes. Des jarres sont emplies jusqu'au bord d'un lait crémeux dont le poids ^ n'est jamais augmenté indûment par un mélange d'eau et de craie.
Tous ces produits leur sont expédiés quotidiennement de Mersey par Détras.
— La journée d'hier n'a pas été mauvaise, ' dit Céleste en riant. Neuf francs cinquante de bénéfice net. De quoi devenir à notre tour des bourgeois.
— Je t'en prie, fait Galfe, ne parlons pas arithmétique : cela gâterait notre bonheur.
— Rassure-toi ! Je n'aurai jamais l'âme d'une rentière : pourvu que nous arrivions à vivre et à justifier la confiance de nos amis, tout sera bien. . .
— Tu as raison. C'est égal : que d'événements accomplis depuis deux mois !
Deux mois, en effet, se sont écoulés depuis la fin de la grande grève, et si l'aspect extérieur de la petite ville minière, aux maisons sombres et aux toits rouges, n'est point changé, c'est une/autre vie morale qui y bourdonne, plus indépendante, plu-s fière. - ' .
Tout d'abord, le tyranneau local, le grotesque
Bobignon, n'est plus maire. Effaré de la tournure qu'ont prise les choses, cherchant inutilement a deviner quel sera, parmi les partis en lutte, le plus fort auquel il conviendra de faire des avances, haï par les bourgeois radicaux et les ouvriers, qu'il a jusqu'alors combattus-, en .défaveur auprès de des Gourdes, qui l'a trouvé trop mou, Bobignon a donné sa démission.
Et, chose incroyable, que nul n'eût osé soupçonner quelques semaines auparavant, c'est Ouvard, l'ouvrier mineur, le secrétaire du syndicat, qui a été élu à sa place.
La foudre tombant sur le baron et la baronne des Gourdes ne les eût pas écrasés davantage. Décidément, le monde se transformait, les esclaves de la veille devenaient les maîtres du lendemain ; se pourrait-il qu'il arrivât un moment où il n'y aurait plus de maîtres- du tout ?
Rendons justice à Ouvard : c'étaient ses camarade et non lui-môme qui avaient eu l'idée de sa candidature. Sans doute une certaine ambition lui étaitelle poussée au cours de la grève qui avait mis en lumière ses . qualités d'organisateur laborieux et habile. Mais» if ne songeait pas à tirer urf profit per- /sonnel de la situation, lorsque Pichon, le secrétaire adjoint du syndicat, était venu lui dire au nom d'un comité soudainement formé :
— Ouvard, il faut que tu te présentes. Jamais encore les ouvriers n'ont porté de candidat de leur classe contre les bourgeois. Nous comptons sur toi.
Ouvard était demeuré un instant rêveur. Allait-U rester l'obscur travailleur militant au milieu de ses camarades ou surgir de la foule ouvrière et tenter de devenir un personnage officiel ? Il consulta Bernard qui lui répondit : « Accepte I » et Détras qui murmura, en haussant les épaules : « Bah I encore plutôt toi qu'un autre I » Il accepta et fut élu à 1,002 voix
de majorité contre Poulain, son unique concurrent sérieux, car la démission de Bobignon prenait par surprise .le parti réactionnaire.
Ce fui Piclion qui remplaça Ouvard comme secrétaire du syndicat.
— Ce qui arrive est épouvantable, dit la baronne des Gourdes à son mari, mais profitons au moins- de ce que cet Ouvard n'y sera plus pour briser le syndicat rouge.
Trois jours après, le syndicat jaune était constitué. « Syndicat indépendant » se proclamait-il ; mais personne à Mersey ne se méprit sur la nature de cette indépendance. Ganul, qui savait tout juste écrire, en fut naturellement élu secrétaire par deux cent soixante adhérents. Le syndicat rouge comptait maintenant plus de deux mille membres !
Quelques jours après, Galfe et Céleste reçurent une proposition de Détras, celle d'entrer avec lui en association afm de donner plus d'extension à la Ferme nouvelle. Justement, leur blanchisserie avait fort périclité pendant la grève, ceux des mineurs qui faisaient partie de leur clientèle évitant tous frais superflus. Hommes et femmes, qui, travaillant toute .la semaine au fond des puits ou dans les chantiers de cribleuses, aimaient bien arborer le dimanche un peu de linge blanc, avaient, pendant ces longues journées d'inaction, plus de temps qu'il n'en fallait pour laver et repasser eux-mêmes tout le linge du ménage. Et, lorsque le travail fut repris, comme il fallait boucher des trous, payer des dettes contractées chez les fournisseurs, les anciens .clients continuèrent pour un temps à réaliser des économies.
Détras, au contraire, quoiqu'il eût largement aidé dé sa bourse les grévistes, prospérait à vue d'œil. 11 possédait maintenant six vaches qui lui donnaient chacune en moyenne dix litres de lait par jour ; une centaine de poules, oies et canards gloussaient dans sa basse-cour et une douzaine de chèvres broutaient
aux alentours de la ferme sous la surveillance d'un petit pâtre de douze ans. Du premier coup, il avait trouvé des débouchés non seulement dans la ville, mais dans les auberges des localités voisines où chaque après-midi la carriole attelée de « Touvenin » allait apporter du lait et des œufs.
Et maintenant, la chance le favorisant, Détras élargissait chaque jour le cercle de ses affaires. De plusieurs côtés, on lui ouvrait des crédits inattendus pour l'achat de bestiaux. Du matin au soir, lui, Geneviève, Parîuel et Bénédic, le petit pâtre, ne cessaient d'aller et venir, soignant les animaux, livrant les produits de la Ferme. Malgré son éloignement pour ridée de faire travailler des salariés, Détras, se rendant bien compte qu'ils ne pouvaient à eux trois suffire à tout, avait bien été obligé de prendre un aide. Du reste, Bénédic, orphelin de père et de mère, vivant misérablement auprès d'un oncle, mineur qui n'avait guère le temps de s'occuper de lui, se trouvait traité moins comme un serviteur que comme un j^eune camarade mangeant à la table commune et couchant dans un lit propre. Pour lui, c'était le paradis succédant au purgatoire.
Sans avoir l'âme d'un thésauriseur, Détras voulait assurer aur siens la plus grande somme possible d'indépendance, et justement parce qu'il n'entendait exploiter personne, il était tenu à déployer plus d'intelligence et d'activité que tout autre. Le terrain et la maisonnette du bois de Paillan eussent constitué une excellente annexe de la Ferme nouvelle : Détras jeta les regards de ce côté-là.
Or, à ce moment, Galfe commençait à se trouver sérieusement gêné, non seulement par la pénurie de clientèle, mais aussi par suite des exigences du cadastre. Autour de Mersey, le sol augmentait de valeur ; des terrains jadis inutilisés et que la commune laissait à la disposition du premier venu voulant s'y construire une masure, étaient taxés à un
prix élevé. Celui sur lequel Galfe avait édifié sa calDane, remplacée maintenant par une véritable liabitation, était évalué à huit francs le mètre carré : c'était douze cents» francs qu'on lui réclamait.
Douze cents francs à payer en pareil moment, c'était dur et malheureusement la bonne volonté du nouveau maire ne pouvait qu'obtenir des délais, au bout desquels Galfe se fût trouvé tout aussi embarrassé. Les deux amants se demandaient avec douleur s'ils allaient être obligés d'abandonner ce coin de terre auquel les rattachaient tant de souvenirs tristes et heureux ; il leur semblait que ce fût leur vie qu'on voulait leur enlever.
Ce fut dans ces circonstances que Détras vint leur proposer de s'associer à lui pour donner plus d'extension à la Ferme nouvelle par la création d'une annexe. Il s'arrangerait avec le fisc pour l'acquisition définitive du terrain que Galfe et sa compagne continueraient à habiter. Lui, Détras, apporterait, en plus de son activité personnelle, son petit capital et ses facilités de trouver du crédit ; eux apporteraient leur travail. S'il leur plaisait un jour de rompre l'association, éventuaUté peu présumable, ils pourraient s'entendre avec Détras pour le rachat de lour maison.
A cette proposition si fraternelle, Galfe et Céleste, profondément émus, n'avaient pu répondre qu'en se jetant au cou de Détras.
Et maintenant, la buanderie avait été transformée en étable. Deux vaches et quatre chèvres, appartenant à la petite communauté, paissaient sur les bords du Moulinée.
Mais ce n'était pas tout.
Non content de s'être créé des débouchés aux environs de Mersey, Détras résolut d'avoir un dépôt au chef-lieu d'arrondissement. Si égalitaire que fût la petite république, il en demeurait à la tête. Panuel, loujours sagace, n'était plus jeune, Geneviève avait
sscz ii faire de s'occupep de la basse-ct)ur et des ^■*uminants ; Galfe et Céleste, quoique fort travailleurs, -âtaieiU des poètes. Lui, au contrainc, trempé par sa ^v^ic toute d'action, demeurait Tespril prali(iue en X"i]ôme temps que liardi.
Ce fut lui qui, au cours d'une tournée à ChôloUj jeta json dévolu sur le local de la rue Nationale. La boutique, tenue précéilennnent par un épicier sombré clans la faillite, était à louer pour presciue rien. Détràs la prit, la (it badigecmner à neuf et la déeora d'une €?nseigne à la gloire de la Ferme nouvelle.
Mais une boulique ne se gère pas toute seule. 11 fut décidé que Galfe et Ciéleste viendraient l'inaugurer et demeureraient h Cliôlon pendant trois mois — le temps nécessaire pour qu'une clientèle attitrée se l'ornult. Ensuite Panuel viendrait les remplacer pour quelque temps. Pendant leur absence, le brave liomme garderait leur habitation qu'il avait clôturée . et augmentée d'un petit pavillon où il coucherait. Car, par un sentiment rafflné de délicatesse^ il ne voulait pas môme entrer dans la chambre de Galfe et de Céleste : l'amour y avait fait son nid, nul profane, même un ami, ne devait y pénétrer !
Ce roulement permettait de concilier les affaires et le sentiment. D'ailleurs, si les deux amants demeuraient attachés à Mersey par d'indestructibles liens, ils se trouvaient bien partout où ils étaient ensemble.
Et pourtant, le second jour de leur arrivée h Chôlon, Céleste s'était soudain sentie prise de tristesse : une tristesse inexplicable, sans motifs, quelque chose comme l'ombre projetée par un malheur qui s*avançait vers eux.
Tous deux s'étaient trop pénétrés de la même vie pour que les impressions de l'un ne fussent pas immédiatement ressenties par l'autre. Quelque effort que fît Céleste pour dissimuler, Galfe s'aperçut immédiatement de son trouble.
— Qu'as-tu ? lui demanda-t-il inquiet.
— Rien.
Et leurs regards se rencontrant échangèrent la même pensée. Celui de la jeune femme démentait ce mot prononcé pour rassurer, « rien ». Galfe comprit.
— Il ne faut pas croire aux pressentiments, dit-il machinalement.
— Non, fit Céleste.
Et malgré ce « non », malgré un effort pour sourire, elle demeurait pensive.
— Chôlon ! murmura-t-elle un instant après, incapable de cacher plus longtemps sa pensée. Cette ville nous a toujours porté malheur.
C'était là, en effet, que toute enfant, elle avait commencé sa vie de misère, auprès de sa mère, esclave d'un ménage bourgeois, et à la mort de ses maîtres, jetée sur le pavé. C'était là qu'elle avait été, plus tard, emmenée prisonnière. C'était là qu'elle avait été frappée du coup le plus terrible — comment n'en était-elle point morte ? — en entendant les juges prononcer la condamnation de l'amant qu'elle aimait plus que tout au monde et faire d'elle une veuv3.
Et maintenant, après avoir quitté Mersey, un peu émue, mais non attristée, puisqu'elle demeurait en compagnie de Galfe, elle venait de se sentir tout à coup assaillie d'un pressentiment indéfinissable.
— Sois tranquille, dit Galfe étreignant longuement son amie. Cette fois la mort elle-même ne saurait nous séparer.