‹ La grande grèveChapitre 5 sur 45 · SEULE · texte numérisé non relu

SEULE

Geneviève avait, sans se coucher, attendu son mari jusqu'au jour. Mille angoisses, mille pressentiments •la torturaient, l'empêchant de fermer les yeux, fût-ce un instant. Jamais il n'était arrivé à Albert de passer une nuit dehors, que signifiait son absetice prolongée ? Que signifiaient surtout l'arme et les manifestes déposés mystérieusement dans leur maison ? Sans doute y avait-il corrélation entre les deux faits ? Ktaitril possible que les mineurs eussent projeté un niouvement insurrectionnel ? Mais Albert «n eût su quelque chose et, confiant en elle, lui eût au moins laissé entrevoir une partie de la vérité, afin de ne pas accroître ses anxiétés.

Non, ce ne pouvait être cela! Mais alors qu'était-ce? Un piège ourdi par la police ou par la Direction des Mines, probablement par les deux, pour se débarrasser des ouvriers suspects en les englobant dans un coup de filet? Plus la jeune femme réfléchissait et plus c'était cette dernière crainte qui prévalait en son esprit.

L'aube vint blanchir le ciel et Albert n'était toujours pas rentré. Que faire ? L'attendre encore ou courir k la mine ? Là peut-être saurait-on quelque chose.

Incapable de demeurer plus longtemps dans- cette mortelle incertitude, Geneviève écrivit d'une main tremblante sur une large feuille blanche (Quelques lignes avertissant son mari, au cas où il reviendrait pendant son absence, qu'elle allait à sa recherche et le suppliant de l'attendre à son tour ou de la rassurer par un mot. Elle laissa le papier bien en évidence sur la table et partit.

Maînienani le petit jour se levait, envahissant le

ciel d'un rose pâle d'où se détachait à Thorizon la ligne sombre des coteaux et des bois. E>es chants de coqs montaient, clair? et perçants, dans le silence matinal et tout d'un coup éclata, vibrante, une sonnerie de clairons.

• Geneviève tressaillit, envahie de stupeur, inquiMo. Que voulait dire o^la ? Il n'y avait pas de soldats à Mersey, où la force publique consistait en une demidouzaine d'agents de police et une brigade de gendarmerie. Peut-être des gamins, réveillés avant le jour, s'amusaient-ils à troubler ainsi le sommeil des paisibles habitants.

Mais non : c'était bien une sonnerie militaire : la diane, dont les notes s'envolaient avec une justesse inconnue des trompettes amateurs. Et, arrivée devant la baraque de la mère Bichu, endroit où la côte, s'élevant au-dessus du faubourg de Vertbois, dominait le fond de Mersey, elle aperçut distinctement le fourmillement d'une masse d'hommes, des pantalons rouges.

— Mon Dieu ! qu'est-il arrivé ? murmura-t-elle. L'être hypothétique auquel, par ancienne habitude

de langage, elle s'adressait ainsi, ne lui répondit pas ou, s'il lui répondit, ce fut par l'intermédiaire gracieux de la mère Bichu.

— Eh bien, mame Détras, cria la vieille chiffonnière apparaissant au seuil de sa porte, paraît qu'il y a eu du grabuge cette nuit ; la bande noire a voulu faire de ses coups. Par bonheur que maintenant nous avons l'armée pour nous protéger.

La pieuse mégère disait cela d'un accent triomphal. Elle ne pardonnait pas aux Détras leur irréligion.

Geneviève se sentit défaillir. Ainsi ses pressentiments ne ï^cLvaient pas trompée : il y avait eu cette nuit-là des troubles à Mersey ; son mari s'y était trouvé mêlé, et maintenant il devait être prisonnier, blessé, mort peut-être I Ce fut en trembV^xvl o^w'^X^fe demanda à ]a chiffonnière :

— Qu'est-il arrivé ? Je vous en supplie, dites-lemoi... Mon mari n'est pas rentré..

La mère Bichu réprima à peine un petit rire méchant et répondit avec une hypocrite pitié toute clirélionne :

— C'est vrai, ma pauvre enfant... j'oubliais que votre mari a de mauvaises idées et qu'il devait être de la bande... C'est bien malheureux pour vous, car l'affaire est grave ; il paraît qu'ils ont détruit la chapelle du bois de Varne et qu'ils voulaient tout faire sauter à Mersey... Comment votre mari a-t-il pu aller avec ces gens-là I EnQn, les voilà tous coffrés !

Geneviève était demeurée foudroyée, frappée au cœur.

La mère Bichu, ricanante, la regarda s'éloigner.

— Voilà tout de même comment finissent tôt ou tard ceux qui n'ont pas la crainte de Dieu ! murnmra-t-elle.

Cependant Geneviève continua de courir vers Mersey. Tout d'un coup, en traversant le faubourg de Vertbois, elle se rappela qu'elle venait de passer devant la demeure de Vilaud. Peut-être là pourraitelle apprendre ce qu'était devenu son mari.

Elle revint sur ses pas et s'arrêta devant la maison du mineur, une petite maison basse, à deux étages. Vilaud habitait une pièce du rez-de-chaussée, sa fenêtre donnait sur la route. La jeune femme frappa aux volets.

Dès le premier coup, une voix mal assurée répondit :

— Qui est là ?

On s'était donc réveillé de bonne heure, ou peutêtre même ne s'étaitron pas couché dans cette maison-là. Geneviève répondit :

— Jeanne, ouvrez-moi î C'est moi... Geneviève Détras.

Le volet s'ouvrit aussitôt. La figure de M"® Vilaud, personne de irente-cinq ans, apparut inquiète.

— Vous êtes seule ? demanda la femme du mineur. Et sur un geste affirmatif de Geneviève :

— Entrez I lui dit-elle.

Le premier mot de Geneviève fut :

— Albert ? Savez-voiïs où il est ?

Vilaud eut-un sursaut et se dressa sur le lit :

— Gomment ! il n'est pas rentré ? fit-il, tout pâle. Et son sentiment d'inquiétude pour son camarade,

aussi pour lui-même, se tournant en colère, il explosa :

— Nom de Dieu î Ronnot lui avait bien dit de ne pas rester : il aurait dû l'écouter. Toutes ces armes et ces imprimés qu'on a reçus, ça ne pouvait être qu'un piège. Je ne sais pas ce qu'il fallait avoir dans la tête pour ne point le comprendre.

Toutefois il ne savait rien de précis, ayant quitté le bois en même temps que Ronnot et croyant bien qu'Albert allait en faire autant. Il parla de la fusée dont on avait perçu la lumière, de la Carmagnole qu'on avait entendu chanter. A son tour, Geneviève lui communiqua les renseignements qu'elle tenait de la mère Bichu.

— Ija chapelle du bois du Varne ! s'écria-t-il. Il n'y a pas à en douter : c'est un coup de la bande à Michet I Et. pour nous mater !

— Mon Dieu ! pourvu que nous n'ayons pas d'ennuis, nous aussi I murmura M""^ Vilaud, avec un égoïsme inconscient.

Puis, aussitôt après, son regard rencontrant le regard angoissé de Geneviève, elle se sentit remuée : les deux femmes, comme leurs maris, étaient camarades, on eût pu dire amies, si le caractère sérieux de Détras n'avait limité le nombre de leurs intimes.

— Ma pauvre Geneviève, dit-elle avec une sincère compassion, ne vous alarmez pas outre mesure, cela ne sert à rien.

— Oui, ajouta Vilaud, il est impossible o^ue^ûfete^^

ik-

ne s*en lire pas. Qu'est-ce qu'on peut lui reprocher ? Rien, n'est-ce pas ? Si on l'a arrêté, on le relâchera.

Au fond, il était peu rassuré, non seulement pour Détras, mais aussi pour lui-même.

— Restez avec nous, je me lèvr^, dit Vilaud, nous prendrons ensemble un peu de café.

Geneviève refusa, Maintenant que, de plus en plus, elle avait ce point de repère, le ' commissariat de police, pour s'informer du sort de son mari, elle ne voulait pas perdre de temps. Et puis, elle se sentait l^izarrement énervée ; c'était non seulement l'anxiété et l'jnsojiînie, mais un malaise physique qu'elle avait déjà éprouvé la veille pour la première fois et dont elle commençait à comprendre la cause.

Malgré les efforts de Vilaud pour la retenir, lui disant qu'il était trop tôt pour aller au commissariat, qu'on ne la recevrait pas, elle partit. Elle ne voulut pas attendre que Vilaud s'habillât pour descendre dans Mersey avec elle.

Chemin faisant elle croisa une patrouille de lignards qui arpentait la route d'un pas cadencé. Il sembla à la jeune femme que ce rythme éveillait un éclio lugubre dans son cœur. Les soldats avaient la baïonnette au fusil. Geneviève s'approcha d'eux assez pour discerner sur leur col le numéro de leur régiment : le 134®.

Cinq heures sonnaient en ce moment à l'église de Mersey : la ville était encore presque endormie, mais sur la place bivouaquait une compagnie, les hommes, debout ou assis à terre devant les faisceaux formés, les officiers causant entre eux et fumant la- cigarette. Et peu à peu s'ouvraient des fenêtres, des figures inquiètes ou curieuses y apparaissaient, figures d'habitants qu'avaient fini par éveiller la sonnerie de clairon et les allées et venues de détachements.

Le complot policier était si bien ourdi qu'à onze

heures du soir, c'est-à-dire avant môme que gen-

(f armes et agents /ussent rentrés, le commissaire de

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police allait lui-même réveiller remployé du télégraphe ahuri et faisait transmettre aux autorités supérieures civiles et militaires, un télégramme circulaire donnant tous les détails de V « insurrection » et les noms de ses prétendus chefs.

Immédiatement le commandant milrtaire du 8* corps montait dans un train spécial avec quatre cents hommes à destination de Mersey, où allait le rejoindre le préfet, à la tête d'une véritable armée de magistrats et de gendarmes.

Geneviève se dirigea vers le commissariat : un piquet d'infanterie le gardait; la mairie, l'école, l'église, le télégraphe, la gare étaient pareillement occupés ou protégés. Dans les rues, quelques gamins commençaient à rôder, curieux ou hostiles, autour des soldats.

— Halte I fit brusquerhent un sergent barrant le passage à la jeune femme.

Pourtant comme celle-ci, malgré l'insomnie et l'anxiété peintes sur son visage, était jolie, ce fut d'un ton moins rébarbatif qu'il ajouta :

— Que demandez-vous ?

— A voir M. le commissaire, répondit Geneviève.

— A pareille heure I Fichtre ! vous êtes bien pressée I ,

-^ Mais monsieur, il faut absolument que je voie quelqu'un : mon mari a disparu.

— Il a eu bien tort, fit le sous-offlcier en lorgnant son interlocutrice avec cette impertinence du militaire bourreau des cœurs qui se prend pour don Juan lui-môme et se croit partout en pays conquis.

— Je vous en prie^ dit Geneviève, laissez-moi voir quelqu'un qui puisse me renseigner.

A ce moment déboucha d'un coin de rue un individu dont la vue fit bondir Geneviève : c'était le commissaire de police lui-même. Toute la nuit ce fonctionnaire avait été sur pied, interrogeant lôç> vcv\x\.^wx%

arrêtés, rédigeant des procès-verbaux, prenant des mesures pour Tinstallation des troupes et la réception des autorités qui allaient arriver. Ce plan, à la préparation duquel il n'avait point participé, s'effaçant discrètement dans un rôle d'aveugle rouage, devant la police secrète qui agissait par-dessus sa tête et dans Tombrc, lui ouvrait pour lui-même des perspectives d'avancement, ce à quoi un fonctionnaire est le plus sensible.

— Monsieur le commissaire..., fit Geneviève.

— Non, je n'ai pas le temps, répondit-il brusquement sans regarder celle qui lui parlait.

Mais Geneviève, repoussant le sergent qui voulait la retenir et s'étant plantée devant lui, il la reconnut.

— La Détras ! cxclama-t-il avec l'uibanité habituelle au monde policier. Eh bien, ma petite mère, si vous venez pour me parler de votre mari, je vous conseille de revenir une autre fois. Ah ! le brigand !

— Monsieur, dit la jeune femme frémissante, vous insultez un honnête homme estimé de tous. Que lui reprochez-vous ?

— Un honmie ! un homme ! qu'on arrête avec un revolver chargé dans sa main et un paquet de manifestes appelant au meurtre et au pillage !

Le revolver n'était pas chargé, Albert ne le tenait pas à la main et le « paquet » se réduisait à trois ou quatre manifestes, le mineur ayant jeté les autres. Cela, le commissaire le savait parfaitement,, mais, pour donner à ses supérieurs la mesure de son zèle, il convenait de corser les choses.

— Si l'on a trouvé ces objets sur mon mari, répondit Geneviève, c'est parce que des personnes qui voulaient le compromettre les ont déposés chez nous à notre insu.

— A merveille î fit ironiquement le commissaire. Je vois que vous vous êtes donné le mot. Et qui est ce que]qu'\xn ?

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— Je l'ignore.

— Parfait. Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que c'est la police ?

Et d'ironique la voix du commissaire se fit menaçante pour ajouter :

— Femme Détras, prenez garde à vos paroles : elles sont bien près d'établir votre complicité avec votre mari. Je ne sais si je ne dois vous faire arrêter.

— Faites-le ! dit Geneviève. Nous sommes tout juste aussi coupables l'un que l'autre.

Elle n'avait pas baissé les yeux devant le regard furibond du magistrat. Ce fut, au contraire, celui-ci qui détourna la tête.

Cependant, arrivaient maintenant d'autres femmes de mineurs. Geneviève reconnut celle de Bochard, ce dernier avait été arrêté avec Jaiïlot ; puis aussi celles de Honnot et de Vilaud qui accouraient les dernières, tout éplorées. On venait, à l'instant môme, de cueillir leurs maris et do les emmener sans explications, sans seulement vouloir dire où.

Et le commissaire se trouva soudainement entouré du groupe suppliant de ces malheureuses, le conjurant avec des sanglots de leur rendre leurs hommes.

— Monsieur le commissaire, mon mari n'a rien fait...

— Monsieur le commissaire, par pitié, j'ai trois petits enfants I... Si vous nous enlevez notre soutien, nous allons mourir de faim à la maison.

Do toutes, Geneviève était la moins prosternée. Accablée, torturée, elle avait cependant retrouvé de rénergie devant les insultes adressées au compagnon de sa vie. Les autres priaient, pleuraient ; elle se redressait devant ce représentant d'une autorité impersonnelle, inexorable, qui l'écrasait. *

— Nom de Dieu ! cria le commissaire. Voulez-vous bien toutes me foutre la paix ! Vous irez les réclamer à Chôlon vos maris. Sergent, îailes NoVce. 'à^^^vice J

i*. iTIi.

Et, insensible au concert de lamentations qui redoublait, il entra dans le commissariat, tandis que les soldats, sur l'injonction de leur sous-officier, écartaient les malheureuses.

RELIGION d'amour.

Geneviève, une fois rentrée chez elle, ne prit rnême pas le soin de refermer sa porte et se livra tout entière à la douleur.

Durant que ses larmes coulaient, elle n'entendit pas entrer l'abbé Firot. Le prêtre la saisit à la taille cornme pour la consoler.

— Vous ! s'exGlama-t-elle en sortant alors de son (désespoir.

— Oui, moi ! réponditril avec un mélange d'onction et de tendresse. Pauvre femme ! je sais quelles sont vos douleurs et je viens vous consoler.

Et comme elle se taisait, encore étourdie par le choc de cette visite qui s'ajoutait à tant d'autres chocs, il reprit :

— Ne vous l'ai-je pas dit, ma chère enfant, la dernière fois que je vous ai vue, que je restais votre ami ? Et maintenant que vous voilà seule, le cœur saignant, sans appui, je viens à vous.

Ces paroles, débitées d'un ton sentimental, étaient parfaitement vraies. Oui, Pabbé Firot venait à Geneviève parce qu'elle demeurait isolée, accablée et sans défense ; toutefois, il n'avait pas trop à s'en vanter.

— Et vous, murmura Geneviève, que me voulezvous ?

Dans ce a et vous » il y avait tout un reproche adressé à cet anonyme bourreau : la société ; la société dont le vicaire était une des forces malfaisantes.

— Vous consoler, dit l'abbé Pirot.

Et sa main vint caresser doucement la tôte*éplorée de la jeune femme.

Geneviève n'avait pas fermé l'œil de la nuit ; depuis quinze heures, c'est-à-dire depuis la trouvaille du revolver et des manifestes, elle vivait dans les angoisses ; toutes les secousses, tous les accablements s'étaient succédé pour elle, la rendant en par- . lie inconsciente. Elle ne sentit pas la main du prêtre et ne protesta point contre son geste bizarre de consolation.

Encouragé, l'abbé Firot se rapprocha, donnant à son contact, d'abord furtif, la force d'une étreinte. De la main qui lui restait libre, il saisit les deux mains de la jeune femme ; sa poitrine amoureuse pressa le sein de Geneviève.

— Venez à moi ! murmura-tril selon la formule sacrée du divin pasteur.

Et il ponctua cette phrase mystico-chamelle d'un ardent baiser sur les lèvres mêmes de Geneviève.

Celle-ci poussa un cri et se dressa d'un sursaut éperdu : le baiser de l'abbé Firot lui brûlait la bouche comme un fer rouge. Elle voulut se débarrasser de l'étreinte du pfôtre ; mais cette étreinte, tout à l'heure insensible, était devenue puissante comme celle d'un boa constrictor soudé à sa proie. Le prêtre maîntenant n'était plus qu'un homme, un homme enfiévré de rut.

Maintenant il l'étreignait à la taille et, avec une force stupéfiante chez un être aussi fluet, il lui écrasait les lèvres, lui mangeait la face de nouveaux baisers, auxquels désespérément elle cherchait à se soustraire. Geneviève luttait, mordait et ne pouvait <e débarrasser de cet enlacement de reptile qui l'étôtiffait. Déj-à, il la renversait sous lui.

A ce moment, un poing vigoureux s'abattit sur la tête du viodke ei, avant que celui-ci eù!i» \è, Wm^% ^^

se remettre du clioc et de la surprise, il était enlevé par la nuque et jeté sans cérémonie à la porte avec la ponctuation fmale d'un formidable coup de pied au derrière.

Le poing et le pied appartenaient à Panuel.

De tous ceux que connaissait le ménage Détras, le menuisier était incontestablement celui qui -avait droit dans toute l'acception du terme au titre d'ami. Il avait été celui du père et, depuis de longues années, celui du fils ; Geneviève aussi le considérait comme un parent, une sorte de frère aîné pour son affection à toute épreuve et son esprit plein de justesse. Après lui seulement venaient de bons camarades comme Ronnot, Vilaud et quelques autres.

Comment, dans son angoisse mortelle, la femme du mineur n'avait-elle pas songé à faire appel à cette amitié chaude et avisée ? C'est ce que son trouble profond pouvait seul expliquer.

Panuel avait dormi, cette nuit-là, d'aussi bon cœur que les autres fois, sans se douter de la catastrophe qui frappait ses amis. Même il n'entendit pas la sonnerie de clairon ou, s'il l'entendit, ne la distingua pas d'un rêve.

Ce fut seulement à son réveil qu'il apprit les événements de la nuit. Il vit les soldats et, très alarmé pour ses amis, courut aux informations dans le voisinage. Alors il apprit quelques noms des arrêtés : Détras, Ronnot, Janteau, Vilaud. Sans plus tarder il se précipita chez Geneviève.

Il y était arrivé juste à temps pour délivrer la jeune femme du misérable qui, l'ayant à demi étouffée, allait finir par la violer.

Jusqu'alors Geneviève avait lutté ; mais, une fois débarrassée du prêtre, ses nerfs exaspérés se détendirent dans une réaction naturelle : une crise se produisit, que la fatigue et la faiblesse terminèrent bientôt par un évanouissement.

Panuel, très anxieux, lui prodigua tous les soins,

Kinstallant dans un fauteuil, lui frictionnant les tempes avec du vinaigre et finalement lui appliquant sur la tête une grande compresse d'eau sédative.

Au bout de quelques minutes, Geneviève rouvrit les yeux ; un soupir s'échappa de sa poitrine.

— Merci I murmura-t-elle.

— Courage, ma pauvre amie ! lui dit affectueusement Panuel.

Sous rinfluence de cette voix affectueuse, la jeune femme acheva de reprendre conscience.

— Panuel, dit-elle en serrant fortement les mains du menuisier, est-ce que ce n*est pas un rêve ? Ce prêtre...

— Ne parlons plus de ce gredin... il a eu son compte. Gomme je me réjouis d'être arrivé à point !

— Et Albert ?

Geneviève ne songeait plus au misérable vicaire, fuyant honteusement après son attentat non consommé. Toutes ses pensées se tournaient vers son mari.

— Ils l'ont pris ; ils vont soulager contre lui leur vieille- haine et celle qu'ils nourrissaient contre son père.

Et elle raconta à Panuel le mystérieux dépôt du revolver, des cartouches et des imprimés.

— Un complot policier ! cela ne fait pas de doute, répétait le menuisier en l'écoutant le cœur serré.

Le père avait été frappé par l'Empire, le fils allait-il l'être par la République ?

— Ecoutez, dit-il, c'est une épreuve... dure, oui, mais il ne faut pas se désespérer. On verra bien l'infamie des mouchards ; Albert vous reviendra, vous êtes jeunes l'un et l'autre, sans enfant, ce qui est un bonheur,..

Geneviève l'interrompit d'un gémissement :

— Panuel ! je suis enceinte...

Le menuisier pâlit.

Enceinie ! Oui, Geneviève en avait eu la veille te premier doute, mais si vague encore qu'elle ne Tavait pas communiqué à son mari. Et puis cette affaire du revolver et des imprimés lui avait tourné la tête et fait tout oublier. Ce matin, elle avait eu confirmation de ses doutes ; ce malaise^ troubles» de l'estomac, nausées, qui s'était joint à ses souffrances morales, c'était la preuve indéniable de sa maternité. En elle germait un être destiné à souffrir comme tous ceux de sa classe et qui, à cette société capitaliste emprisonnant son père, servirait, garçon, de chair à travail et à canon, fille, peut-être de chair à plaisir I

Panuel lut tout cela dans les yeux de la jeune femme. Grave, il étendit la main et déclara :

— Geneviève, tant que je serai vivant et debout, ni vous ni la créature que vous portez n'aurez à souffrir. Et si jamais les juges avaient l'infamie de ne pas vous rendre votre mari, l'enfant d'Albert serait le mien.

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