La grande guerre
: envoya le sire Gauthier de Mauny et ses deux ^maréchaux le comte de Warwick et le baron ^J’de Stafford, prendre possession, en son nom, de Calais, qu’il tenait assiégé depuis sept mois. Le dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses six compagnons n'avait porté aucun fruit. Les héroïques bourgeois avaient à grand’peine échappé à la mort, et ils ne purent préserver leurs concitoyens de la vengeance brutale du monarque irrité1.
Édouard avait dit : « Je veuil la ville repeupler de purs Anglois’. » Celte menace fut exécutée avec rigueur :
1 V. nux pièces justificatives (A), (t la (lu «lu volume.
5 Chroniques île Jean Froissart, liv. I, part i, ch. 332; édil. <ln Panthéon littéraire, pnh. par M. Buehon.
c'était peut-être de bonne politique, mais c’était certainement aussi d'une barbarie sans exemple. Tout le peuple de Calais reçut ordre de partir au plus têt, et |>endant que ecs victimes de leur fidélité à la France abandonnaient leurs foyers et tout ce qu’elles possédaient au monde, les hommes d’armes se voyaient, en pleurant de rage, arracher leurs armures que l’on entassa dans « la balle. » Quand la ville fut prête pour recevoir le vainqueur, c’est-à-dire quand il n'y resta plus que trois hommes, un prêtre et deux vieillards, « bons coustumiers des lois et ordonnances de Calais, et pour enseigner les héritages', » Edouard fit son entrée triomphale dans la cité déserte et désolée , accompagné de sa femme , de sa noblesse, et précédé de « menestrandies, trompes, tambours, nacaires, chalcmies et muses* » qui faisaient grand bruit.
Jean de Vienne, Jean de Surie, Baudouin de Bellcbronne, Geoffroy de la Motte et Pépin de Wierrc qui expiaient leur immortelle défense au fond d’une étroite prison, purent entendre « le grand soûlas » et les bruits de fête qui s’échappaient du château, dans lequel, la
1 Qiron.de Jean l’roUsnrt, liv. I. part, i, ch. 332. * Ibidem.
veille encore, ils soutiraient toutes les angoisses de la faim. Le roi donnait un banquet à scs chevaliers, inaugurant ainsi par une cérémonie si chère aux Anglais, les largesses dont il devait les combler le jour suivant.
Le lendemain , en effet, commença la distribution du butin qui était immense et varié. Bijoux , meubles , vaisselle, argent, armes, jusqu’à des maisons et des terres ; il donna tout, le bon roi, tandis que les légitimes possesseurs de ces richesses se traînaient péniblement sur le chemin de Saint-Omer. Personne ne fut oublié, et c’était méritoire, car il ne manquait pas de nobles pillards à satisfaire. Treize comtes, quarantequatre bannerets, mille quarante-six chevaliers et quatre mille vingt-deux écuyers ‘ se pressaient à la curée. Quand ils eurent reçu pour eux , ils demandèrent encore pour leurs femmes ; ils ne pouvaient, en vérité, revenir dans leurs châteaux les mains vides. Edouard donna donc pour les nobles dames des bijoux , des vêtements et du linge; les bons maris que les chevaliers d’Angleterre !
La reine Philippine, qui avait si chaleureusement im-
1 Note de M. Biidion, au cil. 33î, liv. I, part. I, de sou édil. des Cliron. de Froissa rt.
ploré de son royal époux la grâce des six bourgeois de Calais, était plus positive que ses sujettes. Elle préférait les « beaux bétels » et les terres au soleil à toutes les parures du monde; aussi reçut-elle à son tour la maison et les biens de Jean d’Aire, compagnon d’Eustache, à qui elle avait sauvé la vie. Le vaillant Gauthier de Mauny , type accompli de la chevalerie poétique , telle que nous nous la figurons aujourd’hui, le baron de Stafford , les sires de Cobham et William Burghcrsh furent aussi récompensés par le don des plus belles résidences de Calais.
Après avoir ainsi nettoyé la ville et s’ètre occupé de l'intérieur, le roi tourna scs regards vers l’extérieur. 11 ne suffisait pas de se créer une population fidèle: il fallait encore pourvoir à la défense de la récente conquête, dans le cas très-probable où le roi de France aurait voulu jeter à la mer cette colonie d’une nouvelle espèce. Les fortifications qui avaient servi à l’attaque furent abattues, les abords de la place furent entièrement dégagés, on répara les murailles et les tours et on les releva de toutes parts; enfin, Jean de Montgommery fut investi, le 8 octobre, des fonctions de gouverneur, et l’on mit sous ses ordres une forte garnison et des officiers d’un courage éprouvé.
Sur ces entrefaites, la reine d’Angleterre accoucha d’une fille qui fut nommée Marguerite de Calais. Après ses relevailles, Edouard retourna avec elle en Angleterre'. Il avait d’abord conclu une trêve avec Philippe par les soins des deux légats du Pape, Etienne Aubert, cardinal, et Annibal Ceceano, évêque de Tusculum, dont il avait, quelques temps auparavant, repoussé les services avec tant de hauteur. Le cardinal Guy de Boulogne s’était associé aux deux prélats*, et leurs efforts combinés avaient eu pour résultat d’obtenir la suspension d’armes indispensable à tout le Nord de la France , si cruellement éprouvé par les derniers désastres. Elle fut signée le 28 septembre 1347, et devait durer dix mois. Stipulant, non-seulement pour eux, mais pour leurs alliés, les deux monarques étendirent les bénéfices de la trêve à la Flandre , à la Bretagne et à l’Ecosse.
Philippe était découragé. La France aspirait ardemment au repos dont clic avait un si grand besoin. Sa mauvaise étoile l’avait poursuivie en tous lieux, et ceux même qui avaient imploré le secours de ses armes, en avaient ressenti la fatale influence. Le parti anglais
i 10 octobre.
’ Histoire de France, par le P. Daniel, t. III, p. hto.
venait de triompher en Bretagne ; Charles de Blois avait été grièvement blessé et fait prisonnier au siège de la Roche-Derien. David Bruce qui, à l’instigation de Philippe, son ami, avait tenté de rappeler Edouard III en Angleterre et de le forcer à lever le siège de Calais, avait essuyé une sanglante défaite à Ncvil’s-Cross ; après avoir vu tomber à ses côtés l’élite de sa chevalerie, David avait été pris par un écuyer du Northumberland, John Copeland, à qui cette importante capture avait valu le litre de baronnet et un revenu foncier de six cents livres sterling.
Les Anglais n'étaient pas moins épuisés par leurs victoires que les Français par leurs revers. Edouard, d’ailleurs, était pressé de se montrer à son peuple dans tout l’éclat du triomphe, et ses chevaliers soupiraient après leurs manoirs, où ils voulaient jouir en paix des richesses que leur avaient acquises leurs fructueuses campagnes. Les deux partis n’avaient pas, à l’expiration du dixième mois de l’armistice, témoigné le désir de recommencer les hostilités ; le Pape profita de ces favorables dispositions et n’eut pas de peine à obtenir une prolongation de la trêve qui, différente fois renouvelée, ne devait être définitivement rompue que le 1er août 1 351 . Philippe VI mourant, et laissant à son fils un royaume
épuisé , n’avait pas même la consolation suprême de penser qu’une paix durable pourrait affermir sur la tète de Jean II la couronne de France et réparer les maux de toute espèce qui avaient signalé son règne.
Aux horreurs de la guerre , aux souffrances de la famine, vint bientôt s’ajouter un fléau plus terrible encore. Le bras de Dieu s’appesantissait cette fois sur l’Europe entière. La peste noire arrivait de l’Orient en traversant l’Italie, et faisait invasion en France par la Provence. C’était pour l’anniversaire de la prise de Calais. Les chaleurs de l’été (août-septembre 1348), accrurent les ravages de l’épidémie qui atteignirent des proportions effrayantes. Le recensement des décès accuse des chiffres presque fabuleux. Paris perdit 80,000 habitants, Saint-Denis 1 ,400 1 , Avignon et Narbonne 30,000, Strasbourg 26,000 et Lyon 45,000. La Bourgogne fut, dit-on, le pays le plus maltraité'. Beaune et Nuits ne sauvèrent pas la vingtième partie de leur population.
1 Les Grandes Glironiqucs do France, pub. pur M. P. Paris, t. I, ch. 44, du règne de Philippe VI, portent 50,000 pour Paris et 14,000 pour Saiut-Denis.
! Dictionnaire encyclopédique do la France, par M. t.e Bas, t. VU, p. 416.
Un vieux proverbe y a conservé jusqu'à nos jours le souvenir de cet horrible désastre :
En mil trois cents quarante-huit,
A Nuits, de cent restèrent huit.
La maladie n’épargnait pas plus les tètes couronnées que le peuple : on mourait dans les palais comme dans les chaumières. Jeanne de Bourgogne, Jeanne, duchesse de Normandie, Eudes IV, duc de Bourgogne et Jeanne de France, reine de Navarre, descendirent dans la tombe. On compte enfin que dans l'espace de quatre ans l'Europe perdit le tiers de ses habitants '.
La désorganisation morale que la terreur engendra, le bouleversement de toutes les lois divines et humaines qui rappelait une image du chaos furent sans bornes. La peinture de ce temps d'épreuves qui a été conservée par plusieurs chroniqueurs et surtout par le continuateur de Nangis ne saurait trouver place ici : elle outrepasserait les limites imposées à ce travail et ne touche d’ailleurs qu’accessoirement à son sujet.
Si la peste avait duré en France « un an et demi pou
1 Hist. de France, par M. II. Martin, t. V, p. llï.
plus pou moins 1 , » l’Angleterre ne trouva pas grâce devant « lu grande mort, » selon l’énergique expression des écrivains du Nord , et son tour ne tarda pas à venir. Londres fut tellement dépeuplé que tous les cimetières furent remplis, et que dans le champ de treize acres d’étendue, acheté par Gauthier de Mauny, pour y enterrer les morts, on déposa pendant plusieurs semaines plus de 200 cadavres par jour*. La contagion s’étendit même aux animaux domestiques, aux moutons, aux bœufs , aux chevaux , qui mouraient dans les champs et empoisonnaient l’air. Les nobles seuls furent épargnés , ou pour mieux dire moins maltraités que le peuple, qui fut décimé. C’est ce qui explique comment, à l’expiration des trêves, les deux rois purent rentrer en lice avec des forces imposantes.
L’armistice de dix mois, signé le 28 septembre 1317, par Edouard 111 et par Philippe VI, devait donc prendre fin le 28 juillet 1348. Quelques jours après, et avant la conclusion d’un second qui devait s'étendre jusqu’au 1er septembre 1349, les Anglais et les Français convinrent de détruire une forteresse nommée « l'Isle de Cou-
1 Les Grandes Chron de France, liist. de Philippe VI, ch. (4. 1 liist. d’Angleterre, par Liugard, t. IV, p. 103.
loigne ' , » assise au milieu de marais cnlre Guines et Calais. Celle « bastide » entourée de profonds fossés, était placée là comme une menace permanente pour Calais. Elle contenait deux cents hommes d’armes, cent arbalétriers et trois cents fantassins, et avait pour capitaine Geoffroy de Charny, dont il sera parlé plus longuement tout à l’heure. Outre le danger qui pouvait résulter pour la stricte observance des traités du voisinage des deux garnisons ennemies toujours prêtes à en venir aux mains, la forteresse causait un réel dommage à Calais ; elle coupait les communications des Anglais avec la Flandre, et ne laissait pénétrer de ce cAté dans la place ni vivres ni marchandises. Les Français pouvaient aussi, par le moyen d'écluses, « oster à ceux de Calais toute l’eau douce et la faire tourner par autre côté malgré eux *. »
L’existence de « l’Islc de Couloigne » était donc contraire à la lettre du traité. On le comprit, et elle fut entièrement rasée, afin que si elle ne pouvait plus servir à la France, ses débris même ne fussent pas utilisés par les Anglais, à notre détriment, à la reprise des hostilités.
1 Coulogue, village du Pas-de-Calais, arrondissement de Boulogne.
* Les Grandes Cliroii. de trame, llisl. de Philippe VI, eh. 4i.
La garnison se dispersa, niais Charny n'élait pas un homme dont les services fussent à dédaigner, et comme il avait fortifié et mis à scs frais Coulogne en état de défense , le roi , pour le dédommager , le nomma gouverneur de Saint-Omer.
Le sire Geoffroy de Charny, seigneur de Pierrc-Pcrtuis, de Savoisy et de Montfort, dont le nom se présente pour la première fois ici, appartenait à l’une des plus anciennes familles de la Bourgogne ; il était issu au quatrième degré de Ponce de Mont-S'-Jean, sire de Charny, et de Sybillc de Noyers , sa femme, qui vivaient au commencement du xme siècle Comme l’universalité des gentilshommes de son temps, à peine avait-il été en âge de porter les armes, qu’il avait pris une part très-active à toutes les guerres avec un état digne de son rang et de sa haute naissance. Suivi de cinq écuyers, il avait accompagné, en 1337, Raoul, comte d’Eu, connétable de France, en Languedoc et en Guyenne’, et en 1340, sous la conduite du même prince, il s’était jeté dans Tournay, que le roi d’Angleterre se disposait à assiéger’. 11 y resta
' llist. des grands officiers de la couronne, par le P. Anselme, t. VIII, p. 20i.
4 Ibidem.
* Cliron. de Froissait, liv. I, pari. ), eh. HO.
depuis le 28 avril 1340 jusqu’au 30 septembre suivant, parmi « la bonne et sage chevalerie ' » qui défendit si glorieusement la ville pendant un siège rigoureux et meurtrier.
Geoffroy fit montre à Angers, le 13 octobre 1341 avec trois écuyers, et suivit encore le connétable à l’armée de Bretagne que commandait Jean , duc de Normandie. Ce n’était plus dès lors en qualité de simple banneret, mais de chef de corps. En effet, quand le duc Jean, qui séjournait à Nantes, eut résolu d’aller attaquer le roi d’Angleterre au siège de Vannes, le connétable et Geoffroy de Charny furent chargés de conduire l’arrière-garde de l’armée, tandis que les deux maréchaux, les sires de Montmorency et de Saint-Venant, menaient l'avantgarde.
Froissart, si exact à enregistrer les noms de tous les chevaliers de France et d’Angleterre, à propos même de la plus petite escarmouche à laquelle ils prenaient part, se tait pendant six ans sur le compte de Geoffroy. Il ne rompt le silence qu’à propos de la double tentative par terre et par mer que fit Philippe VI pour délivrer Calais. Charny figure en effet parmi les grands seigneurs qui se
1 Cliroii. de FroUeart, liv. I, pari. I, cb. H3.
réunirent à Amiens et campèrent avec le roi sur le mont de Sangattcs. 11 fut désigné, en compagnie des ducs de Bourbon et d’Athènes, du chancelier de France et du sire d’Offémont , pour s’aboucher avec les plénipotentiaires anglais et traiter de la paix sous la présidence et la direction des légats du Pape. Les négociations n'aboutirent à aucun résultat; Philippe reconnut qu’il fallait renoncer momentanément à tout- espoir de sauver Calais ; il retourna à Amiens et licencia l’armée au lieu même qui avait été le point de départ de cette infructueuse expédition.
C’est à la suite de ces événements que le sire de Charny s’était retranché dans le fort de Coulogne, et que, comme on l'a vu plus haut , ce fort ayant été rasé pour obéir au traité, il avait obtenu 3u roi, en dédommagement, le gouvernement de Saint-Omer et du pays environnant.
l y avait donc un an environ que Geoffroy avait été pourvu de son commandement. Les trêves avaient été renouvelées et, sauf la Bretagne et la Guyenne, où des engagements de peu QjjJa d'importance avaient lieu de temps à autre, la France observait religieusement le traité. Le Nord notamment était tranquille. Mais Charny, en bon Français, souffrait impatiemment de voir Calais entre les mains des ennemis acharnés de son pays. 11 comprenait bien de quelle importance était pour les Anglais ce port qui leur ouvrait les plantureuses provinces de Picardie et d'Artois, et le chemin de. Paris. Les indignes traitements dont les bourgeois de Calais avaient été victimes, et dont, mieux que tout autre, il pouvait apprécier l’étendue, puisqu’une 1 tonne partie des fugitifs avait cherché un
asile dans Saint-Omer, et que beaucoup y étaient restés, avaient excité son indignation et sa pitié. Il se promit de venger scs infortunés compatriotes et prépara à petit bruit l’œuvre de délivrance qu’il méditait.
L’entreprise présentait de sérieuses difficultés de toute nature. On n’a pas oublié que la trêve avait été solennellement jurée et proclamée. Nul ne pouvait en ignorer, et Charny moins que personne , puisqu’il était redevable à cette même trêve du poste qu’il occupait. Il devait donc , avant tout , faire part de son dessein au roi, et se ménager, selon les éventualités, un abri au pied du trône. Philippe VI fut-il , en effet , prévenu et donna-t-il son assentiment ? C’est ce qu'il est difficile de préciser. Les écrivains anglais, jaloux de jeter le blâme sur la conduite du roi de France , ont assuré qu’il était de connivence avec Charny : Froissart prétend, au contraire, que Charny se garda bien de parler de son projet à Philippe qui n’y aurait pas consenti et n’aurait pas voulu risquer de jouer, sur une chance si incertaine , le repos dont son royaume avait un si grand besoin. Quoi qu’il en soit, que Philippe ait été ou non dans le secret, il ne pouvait faire autrement , l’entreprise échouant , que de désavouer Charny, ce qu’il fit du reste ; mais il est permis de croire que si le gouverneur de Saint-Omer
avait reconquis Calais à la France, même par ruse et en violant les traités, il eût été certainement avoué.
Geoffroy s’occupa donc de mûrir son plan, et il eut la constance de tout prévoir , de tout préparer, sans que personne pût pénétrer scs pensées.
Jean de Montgommery, qui avait été laissé à Calais par le roi d’Angleterre avec le titre de gouverneur, le 8 octobre 1347, n’avait pas tardé à être remplacé dans ses fonctions par Jean de Chivereston ; la commission de ce dernier, que Rymer a conservée, est datée du 1" décembre suivant '. Tant que les deux gentilshommes anglais avaient occupé le poste de confiance qui témoignait de la haute faveur dont ils jouissaient auprès de leur souverain, Charny s’était sagement abstenu de toute démarche compromettante. La réputation bien établie des sires de Montgommery et de Chivereston ne pouvait laisser la plus légère espérance de les surprendre , de les vaincre ou de les acheter. Mais il en fut tout autrement quand le troisième capitaine de Calais eut reçu « en garde toute la ville et le chatcl *. »
Aimery dePavie était Lombard, comme son nom l'in-
1 V. les pièces justificatives (B), à la lin du volume.
* Chron. de Froissart, liv. I, part, i, cb. îî.1.
— in-
dique , et de basse extraction. Il s'était otlaebé à la fortune du roi d’Angleterre a car il l’avais nourri d’enfance, » et ce prince lui témoignait une sincère affection. Edouard lui avait reconnu des talents et n'avait pas hésité, malgré sa nationalité, à lui donner le commandement de sa flotte par lettres du 24 avril 1348. Bientôt il rappela Jean de Chivereston etconfla à l'italien la défense de la place qui était, disait-il, la chose qu’il aimait le plus au monde après sa femme et ses enfants.
Souple et rusé comme ses compatriotes, Aimcry différait en tout des deux braves chevaliers dont il occupait la place. Ce qu’il chérissait plus encore que le roi d’Angleterre, c’était son intérêt. Chacun a une passion qui prime les autres, qui est le mobile de sa vie entière; celle d’Aimery élait l’argent. Le tintement des écus, des moutons, des léopards d’or formait «à ses oreilles le plus délicieux concert. Les effluves qui émanent du métal le fascinaient. Il était, en un mot, avare et avide comme tous ses compatriotes s’il faut en croire le médisant propos du chroniqueur : « Lombards de leur nature sont convoileux1. »
Rien n’était plus aisé pour Charnv que d’ètre tenu au
1 Cbrun. île trois suri, liv. I, part, i, ch. HO.
courant de ce que l’on disait et de ce que l’on faisait à Calais. En vertu de la trêve , la libre circulation était rétablie dans toute la province. Chaque ville avait renoué des rapports de commerce avec ses voisines; les marchands de Calais et de Saint-Omer se visitaient souvent. Charny profita de ces relations suivies pour s’édifier complètement sur le compte d'Aimery. Le peuple en général n’a pas son pareil pour, découvrir le fort et le faible de celui qui le gouverne.
Bientôt donc, un homme de confiance du gouverneur de Saint-Omer trouva moyen de s’introduire, sous prétexte d’affaires et de négoce, auprès du capitaine de Calais. L’envoyé sonda le terrain, et quand il se fut assuré qu’il n’y avait rien d’exagéré dans ce que l’on avait rapporté à son maître, il aborda nettement la question : le principe delà trahison étant admis, il ne restait plus qu’à en débattre le prix.
Charny n’avait garde de se montrer difficile sur ce point. Aimery demandait beaucoup, il voulait vingt mille écus d’or ; on les lui promit aussitôt. 11 fut encore stipulé , car il était défiant , que l’argent lui serait remis donnant, donnant, c’est-à-dire que quand les troupes françaises seraient au pied des remparts de Calais, on lui compterait la somme, tandis que lui, de son côté, ouvri-
rait les portes à Cliarny et à ses compagnons. Moyennant l’exécution fidèle de ces conventions, Aimery s’engageait donc à livrer le château que le roi avait confié à son honneur. Tout étant fixé, moins le jour que Charny se réservait de faire connaitre ultérieurement au Lombard, le messager retourna apprendre à son mailre le résultat de sa mission.
Les chroniqueurs français et anglais, Robert d’Avesbury , Walsingham, Thomas de la Moore , Knighton , Froissart, les Grandes Chroniques de Saint-Denis , le continuateur de Nangis ont raconté avec plus ou moins de détails cet épisode trop peu connu de notre histoire. Il est seulement un point sur lequel ils se sont partagés. Aimery de Pavic trahissait— il réellement Edouard III, ou n’agissait-il ainsi que d’après les ordres du roi, jaloux de prendre les Français au piège qu’ils avaient eux-mèmes fabriqué? Les Anglais sont unanimes à déclarer qu'Aimery et Edouard étaient d’accord, et que dans toute cette malheureuse affaire, Charny fut constamment leur dupe. Lingard a adopté cette version en prêtant les plus vertueux sentiments au Lombard dont le but, en acceptant les propositions de Charny, était, selon lui, de « châtier l'homme qui avait pu douter de son honneur1. » David
' Ilisl. cl’Aiiglcterri', I. IV, p. 97.
Hume, au contraire, d’accord a\ec Froissart , soutient qu’Aimery était de bonne foi en s’engageant à livrer Calais*, et que les circonstances seules qui suivirent et dont on va lire le récit, firent retourner la trahison contre ceux qui l’avaient provoquée. Leur opinion parait être plus conforme à la vérité. Lingard, si partial pour tout ce qui touche à l’histoire de son pays, n’a vu dans Aimery qu'un sujet du roi Edouard , tandis qu’Hume , non moins bon Anglais du reste que son compatriote, n'a eu de son côté aucun mérite à juger Aimery comme il l’a fait, puisqu’il lui restitue auparavant sa qualité, si c’en est une, de « Lombard convoiteux. » C’est justement cette nationalité étrangère qui doit faire pencher vers l'opinion émise par Froissart, Anglais plutôt que Français dans ses sympathies, protégé spécialement par la reine d’Angleterre, qui, à ce litre, devait être mieux informé que personne , et dont l’autorité dès lors sera préférée pour toute la suite de ce récit.
Au moment où les choses en étaient là , Aimery reçut un message du roi qui le mandait à Londres. Son secrétaire qui n’avait pas le même intérêt que lui à garder le secret, avait parlé et avait révélé au roi l'entrevue mys-
1 Hiel. d’Angh'ti'rri', I V. p. ÎS0-ÎS1.
lérieuse du capitaine et d'un prétendu marchand venu de Saint-Omer. La lettre d’Edouard était amicale : Aimery
ne se douta de rien et s'embarqua avec une entière sé-
curitc. Il débarqua à Douvres et se présenta devant le prince qui l'attendait à « Wcstmoutier. » La réflexion avait tempéré chez Edouard les premiers emportements de la colère : il avait compris que rien n’était désespéré puisqu'il était mailre de la situation et que le traitre venait sans défiance se remettre entre ses mains.
Quand donc Aimery , d’un air calme et avec une contenance assurée, fut introduit dans la salle où le roi l’attendait, celui-ci « le traist d’une part et dit : — Aimery, viens avant; tu sais que je t’ai donné en garde la chose du monde que plus aime après ma femme et mes enfants, le chàtcl et la ville de Calais, et tu l’as vendue aux François et me veux trahir. Tu as bien desservi mort ’. »
A mesure que le roi parlait, la superbe attitude de l’Italien fondait comme la neige au soleil ; quand Edouard eut fini, Aimery sc prosterna à ses pieds, et confessa son crime en implorant sa grâce à mains jointes : « Ha! gentil sire, — s’écria-t-il, — pour Dieu mercy ! Il est bien voir ce que vous dites, mais encore se peut bien
1 C.hron. <lr Frois^art, tiv. I, port, i, ch. Sîfi.
le marché tout dérompre, car je n’en reçus oncques denier »
Edouard n’avait pas eu l’intention de faire périr l'infidèle gouverneur de Calais. Jamais il n’avait cessé d’aimer Aimcry, bien qu'il ne voulût peut-être pas se l’avouer à lui-même; lorsqu’il était trahi par lui, il l’aimait encore, et quand il le vit suppliant à ses genoux et criant merci d’une voix lamentable, son aflêction se ranima tout à fait et lui êta la force de sévir. « Aimery — lui dit-il — si tu veux faire ce que je te dirai, je te pardonnerai mon mautalcnt. — Monseigneur — répondit Aimery — je le ferai, quoique coûter me doive, tout ce que vous me commanderez. — Je veux — dit le roi — que tu poursuives ton marché, et je serai si fort en la ville de Calais, à la journée, que les François ne l’auront mie, ainsi qu’ils cuident. Et pour toi aider à excuser , si Dieu me veuille aider , j’en sais pire gré à messire Geoffroy de Chargny que à toi, qui, en bonnes trêves, a ce pourchassé*. »
En même temps que l’espérance renaissait au cœur de Tltalien , l’audace et le sang-froid y rentraient avec elle.
' Gbron. de Froissai!, liv. I, pari. I, ch. 3i6. » f’Jiron. de Froissart. liv. I. part, i, ch. 3îrt.
Désormais certain de l’influence qu'il a\uit sur le roi d’Angleterre , il s’estima trop heureux d’en être quitte à si bon marché que de faire oublier sa première trahison par une seconde. Il se releva, car il était resté à genoux pendant toute la durée de cette pénible scène , et dit à Edouard : « Certes, très-cher sire, par son pourchas voirement a ce été et non pas pour le mien , car jamais je n’y eusse osé penser. — Or va — répartit le roi — et fais la besogne ainsi que je l’ai dit, et le jour que tu devras livrer le chàtel, si me le signifie. »
Aimery retourna donc à Calais tout joyeux, et se promettant bien d’ètre plus circonspect à l'avenir. Il n’avait pas perdu sa journée. Son heureuse étoile l’avait tiré d’un mauvais pas où il pouvait se vanter d’avoir vu la mort de près, il s’était assuré le retour de la faveur du roi , cl de plus il recevrait quand même les vingt mille éeus des Français à qui l’épée du roi d’Angleterre se chargeait de donner quittance. Personne ne soupçonna l’objet de son voyage dont il eut cette fois la prudence de ne s'ouvrir à qui que ce fût.
Geoffroy de Charny mettait de son côté le temps à profit. Il réunit à Saint-Omer quelques chevaliers de Picardie, leur fit part de ses projets, leur raconta cc qui s’était passé cl s’assura de leur coopération enthousiaste.
Ils soutiraient autant que lui dans leur amour-propre national de voir Calais aux Anglais, dont le voisinage était une menace permanente suspendue sur eux et sur leurs propriétés. Pour plus de sûreté , Charny ne confia son secret qu’à peu de personnes sur la discrétion desquelles il pouvait compter. En réunissant ses forces à celles de ses amis , il pouvait mettre sur pied cinq cents lances, et c’était bien suffisant pour un coup de main tenté dans de semblables conditions de succès. L’entreprise fut fixée à la nuit du 31 décembre 1349 au l*r janvier 1330', et avis en fut immédiatement donné, ainsi que cela était convenu, au gouverneur de Calais. Aiinery fit aussitôt partir pour Londres son frère qui habitait avec lui dans le cbàteau.
Gauthier de Mauny avait su mériter, par son expérience, ses talents et ses services, l’honneur que lui réservait Edouard. Il fut mandé au palais où le roi lui apprit en même temps les motifs et le but de son expédition et lui donna le commandement du petit corps d’armée composé de trois cents hommes d’armes et de six cents archers qu’il emmenait avec lui.
1 Giron, de Froissart, liv. I, part, t, ch. 3îfi. — Wabingtiam el Robert d’Avesbury la placent dans la nuit du 1" au î janvier.
Après avoir calculé la durée du voyage de Londres à Douvres , et de la traversée de Douvres à Calais , de manière à ce que l'escadre ne fût en vue des côtes de France que le 31 décembre au soir, afin de ne pas exciter de soupçons et de n'ètre pas découvert, le roi s’embarqua à Douvres : Outre les neuf cents hommes de Mauny , il était encore accompagné de son fils, le prince de Galles, et de plusieurs grands seigneurs, tels que les comtes de Stafford et d'Oxford , Jean de Montage , Renaud de Cobham , les sires de Berkeley , de Beauehamp et de la Ware. A la nuit tombante, les vaisseaux anglais jetaient l’ancre dans le port de Calais. Tout avait été si bien combiné que personne ne vit le roi ou ne le reconnut; Edouard et les chevaliers de sa suite s’enfermèrent immédiatement dans le château, et la population ne remarqua pas ce mouvement de troupes auquel elle était d’ailleurs accoutumée.
Fidèle jusqu’au bout à son incognito, Edouard ne voulut pas qu’aucun insigne le distinguât du reste de ses chevaliers. Comme eux, il revêtit et fit revêtir à son fils une armure sans ornements, et se couvrit la tête d’un bassinet que ne surmontait ni cimier, ni plumail, ni couronne. Gauthier de Mauny fut en conséquence maintenu dans son commandement. « Messire Gauthier,
— lui dit le rui, — je veux que vous soyçz de ceste besongnc chef, car moi et mon fils nous combattrons dessous votre bannière. — Monseigneur, — répondit le brave gentilhomme, charmé d’une si grande faveur , — Dieu y ait part ! Si me ferez haute honneur «
La même journée du 31 décembre fut employée par les Français à se réunir à Saint-Omer, à mettre leurs armes en état et à se compter. Quelques chevaliers savaient seuls le but de l'expédition ; les autres n’avaient pas même demandé où on les conduisait. 11 leur suffisait qu’un homme de guerre aussi renommé que Charny fût à leur tète. Geoffroy avait enfin rassemblé les vingt mille écus promis à Aimery de Pavic.
Tout étant donc prêt, le petit corps d’armée sortit de Saint-Omer vers le soir. Il était fort, on l’a déjà dit, d’environ cinq cents lances, avec une avant-garde formée par les arbalétriers de Saint-Omer et d’Aire. En tète de la cavalerie chevauchait le sire de Charny, précédé de sa bannière, sur laquelle étaient peintes les armes de sa maison : de gueules à trois écussons d’argent*. Parmi les chevaliers et écuyers qui se pressaient sur ses pas, on
1 Chron. <lc Froissard, liv. I, part, j, ch. 347.
* Cliron. de Froissarl, liv. I, part, i, ch. 347. — Hist. des grands officiers, etc., par le P. Anselme, t. VIII, p. 404.
remarquait surtout Hubert, sire de Fiennes, dit Moreau, qui commandait en second à Saint-Omer , Eustache de Ribeaumont, Jean de Landas, Pépin de Wierre, seigneur de Maisons-Ponthieu , d’une famille du Boulonnais, habituée en Ponlhieu, Jean , sire de Créquy et de Fressin, Henry du Bois, chevalier champenois ', Oudart de Renty qui avait fait sa paix avec le roi de France et en avait obtenu sa grâce, le sire de Crésecques, le sire de Longvillers , Gauvain et Hector de Bailleul , le sire de Mametz’, et enfin le seigneur de Montmorency*.
Minuit avait sonné aux clochers de Calais, quand la colonne française arriva en vue du château. Charny s’arrêta et envoya deux de ses écuyers à la découverte. Ils revinrent bientôt et rapportèrent que s’étant avancés jusqu’à la porte de la forteresse, ils y avaient trouvé Aimery et que l'Italien s’était informé si Geoffroy était dans les environs. Conformément à leurs instructions, les écuyers avaient répondu affirmativement et ajouté qu’ils venaient en son nom savoir si le moment d’agir était arrivé. « Oil, — avait dit Aimery, — allez devers
1 Grandi'. Chrou. de France. Vie de Philippe VI, eh. 45. ' Cliron. de Froissart, liv. I, pari, i, eli. 3iti-5i8.
* Grandes Chron. de France.
lui cl si le faites traire avant; je lui tiendrai son eonvent, mais qu’il me tienne le mien »
Ne doutant plus dès lors de la bonne foi d'Àimery, Charny poussa en avant, traversa « le pont et la rivière de Nieulay » dont il confia la garde à Moreau deFiennes et au sire de Crésecques avec les arbalétriers de Saint- Omer et d’Aire. Il ne garda plus que sa cavalerie et prit position avec elle à une portée d'arbalète du château, en face de la porte dite de Boulogne.
Ces quelques dispositions stratégiques prises par un surcroit de précaution qui pouvait paraitre superflu , Charny remit à Oudart de Renty un sac contenant les vingt mille écus, lui prescrivit de les donner à Àimery, d’entrer dans la forteresse, d’en prendre possession et d’ouvrir aussitôt les portes de la ville dans laquelle le gros de la cavalerie française pénétrerait sans résistance et, comme il y avait tout lieu de le croire, sans qu’il y eût de sang versé.
Oudart s’éloigna, avec une escorte de douze chevaliers et de « cent armures de fer’, » pendant que Geoffroy et son « ost demeuroient tout quoi, » évitant le moindre
1 Gliron, do Froissart, Uv. I, pari, i, ch. 327. * Ibidotn.
bruit qui put trahir leur présence. En arrivant au pied du château , il trouva sur le pont-levis baissé, le gouverneur qui les attendait et introduisit dans les cours les Français charmés de voir tout réussir si facilement au gré de leurs désirs. Quand ils y furent tous entrés, Aimery demanda où étaient les florins : « Les voici, — dit le sire de Renty en lui présentant le sac qui les contenait, — ils y sont tous bien comptés ; tenez, comptezles si vous voulez. — Je n'ai mie tant de loisir, — répondit l’Italien , — car il sera tantôt jour. » En parlant ainsi, il ouvrit la porte « d’une chambre » dans laquelle il jeta le sac, et ajouta : « je crois bien qu’ils y soient1. » Les Français s’étaient exécutés ; Charny avait tenu sa promesse, c’était à Aimcry de tenir la sienne. 11 s’avança donc vers la plus grosse tour du château, suivi de Renty et de ses compagnons que son apparente confiance avaient bien disposés pour lui. « Atlendez-moi ci , — dit-il, — je vais vous ouvrir celle maitressc tour, par quoi vous serez plus assurés et maître de céans. » Les lourds verroux glissèrent sous la main assurée du traître, la porte tourna pesamment sur ses gonds et le roi d’Angleterre, le prince de Galles, Gauthier de Mauny et deux cents
1 Clirou. de Froissarl. liv. I, part. I. ch. 3i7.
hommes d’armes, l’épée ou la haehe au poing, s'élancèrent sur les Français en poussant leur redoutable cri de guerre : « Mauny, Maunv, à la rescousse ! »
Renty et ses amis étaient restés frappés de stupeur à cette soudaine apparition. Quand le premier moment de surprise fut passé, ils voulurent se mettre en défense, mais il n’était plus temps. Cernés par des forces supérieures dans une étroite enceinte dont toutes les avenues était soigneusement gardées, ils comprirent que ce serait folie d’engager le combat et qu’ils se feraient tous tuer sans profit pour Cliarny et pour le reste de la colonne. Us se rendirent donc, et on les enferma dans ce même donjon dont la possession , selon les paroles moqueuses d’Aimery de Pavie, devait leur assurer celle du reste du château et de Calais tout entier.
Après avoir obtenu à si bon marché ce premier avantage, les Anglais arborèrent, en signe de dérision, une bannière fleurdelysée au sommet de la tour sur laquelle llotlaient tout à l’heure encore les couleurs d’Angleterre1, puis s’étant réunis et mis en ordre, ils se dirigèrent rapidement vers la porte de Boulogne.
1 Grande* Citron. de Fiance. Vie de Philippe VI, ch. 45.
es événements s’étaient accomplis en très-peu de temps; néanmoins l’attente est toujours ^ "longue, et le sire de Cliarny avait peine à dissimuler son impatience et son inquiétude. Rien ne paraissait ; la porte de Boulogne restait obstinément fermée; aucun bruit, aucune lumière ne trahissaient la présence d'Oudart de Renty dans la ville et ce silence prolongé avait en effet quelque chose d’inexplicable. La nuit enfin était très-froide , et la position des chevaliers, immobiles sur leurs chevaux et entièrement couverts de fer, sous une température glacée, n’était pas faite pour disposer à la patience et à l’enthousiasme. Ils avaient cependant encore le courage de plaisanter et « hourdoient et jangloient » à voix basse, en pensant au prochain
dédommagement de leurs fatigues qui les attendait dans les somptueux hôtels de Calais. Geoffroy s'étant écrié avec colère : « Que ce Lombard la fait longue 1 II nous fait ici mourir de froid ! — En nom Dieu ! — lui répondit en riant Pépin de "Wierre, — Lombards sont malicieuses gens : il regarde vos florins s’il y en a nuis faux, cl espoir aussi s'ils y sont tous \ »
Une vive agitation se manifesta bientôt parmi le petit corps d’armée. Les plus clairvoyants venaient , malgré l’obscurité, de découvrir l’étcndart qui flottait sur le château’. Tous les yeux se tournèrent vers la porte par laquelle on s'attendait à voir déboucher Oudarl deRenty victorieux. Elle s’ouvrit en effet mais pour laisser passer la colonne ennemie qui , précédée de la bannière bien connue, d’argent au croissant de gueules, de Gauthier de Mauny, se ruait sur les Français au grand galop, aux cris mille fois répétés de « Mauny, à la rescousse ! »
Les hommes d’armes, un instant surpris, ne tardèrent pas à adopter le seul parti qui fût digne d’eux. « Là dit messire Geoffroy de Charny une haute parole à messire Euslache de Ribaumont et à messire Jehan de
1 Ctirou. de Froissorl liv. I, part, i, ch. 3Î7.
1 Grandes Ctiron. de France. Vie de Philippe VI, ch. 45.
Landas qui n’éloient mie trop loin de lui : — Seigneurs, le fuir ne nous vaut rien, et si nous fuyons, nous sommes perdus davantage. Mieux vaut que nous nous défendions de bonne volonté contre ceux qui viennent, que, en fuyant comme lâches et recrus, nous soyons pris et déconfits : espoir sera la journée pour nous. — Par sainct Denis, répondirent les chevaliers , — sire, vous dites voire, et mal ait qui fuira 1 ! »
Mais les chevaux étaient fatigués , et Charny sentait bien qu'ils n’auraient pas la force de supporter la nouvelle et rude épreuve de la bataille. Il mit donc aussitôt pied à terre et fut imité par les hommes d’armes qui se préparèrent à son exemple à recevoir énergiquement le choc des Anglais.
Quand le roi Edouard, qui ne cherchait, comme un simple chevalier, qu’une occasion d’acquérir delà gloire personnelle et de faire admirer son incontestable valeur , eut remarqué la ferme attitude des Français; quand il les vit abandonner leurs montures, c’est-à-dire renoncer d’avance au bénéfice de la fuite, et résolus à vaincre ou à mourir , il jugea que c’était là que les plus grands coups allaient être frappés et qu’en conséquence sa place
1 Ctiron. (le Froissnrt, liv. I, part, i, cb. 317.
— :ig —
y était marquée. Il fit donc arrêter la bannière de Mauny et descendit de ebcval en disant : « Je me voudray ci adresser et combattre : on fasse la plus grand’partie de nos gens traire avant vers la rivière et le pont de Nieulay, car j’ai entendu qu’il y en a là grand’foison à pied et à cheval *. »
Selon l'ordre du roi, un fort détachement, composé de six bannières et de trois cents archers, fit un détour et alla attaquer les arbalétriers des sires de Fiennes et de Crésecques qui se tenaient sur leurs gardes.
Charny avait disposé scs hommes d’armes en lignes longues et peu profondes, offrant un front redoutable, hérissé de lances, que les chevaliers, pour les manier plus facilement , avaient coupées et raccourcies de cinq pieds. Serrés les uns contre les autres, et présentant leurs fers aiguisés à l’ennemi qui s’avançait, ils soutinrent sans désavantage la première attaque. Mais le bon ordre établi par Charny ne tarda pas à être détruit; les rangs furent rompus, les chevaliers des deux partisse choisirent des adversaires et engagèrent , selon l’usage du temps , des combats partiels qui permettaient aux plus adroits et aux plus forts de faire briller les qualités
* Citron, de Froissart, liv. 1, port, i, ch. 3i7.
dont ils étaient si fiers. Parmi ceux qui se distinguèrent ainsi, on cite Geoffroy de Charny , Jean de Landas, Hector et Gauvain de Baillcul et le sire de Créquy. Ils furent « bons chevaliers, » dit Froissart ', et un tel éloge n’a pas une mince valeur dans la bouche d’un chroniqueur contemporain, surtout dans celle de Froissart, disposé à octroyer, en toutes occasions, la palme aux ennemis de la France plutôt qu’à ses défenseurs.
Nul cependant n’égalait Eustache de Ribcanmont, dont les prouesses excitaient l’admiration de tous et qui devait se couvrir de gloire dans cette journée. Le vaillant chevalier attira l’attention du roi d’Angleterre qui le reconnut, soit à sa cotte armoriée, soit à ce qu’Eustache avait relevé la visière de son casque pour respirer un peu. Fendant la presse, Edouard appela Ribeaumont par son nom’ et lui offrit le combat. Eustache ne soupçonna pas un instant que l’homme d’arme couvert d’une armure unie qui l'attaquait, put être le roi lui-mème, et il ne le ménagea pas, ce qu’il eût fait sans doute, s’il eût constaté l’identité de son royal adversaire. Mais la visière de l'inconnu était soigneusement baissée et Eustache fut
1 Ciirou., liv. I, port. I, ch. 328.
8 Histoire d'Angleterre, par Hume, t. V, p. 431.
obligé de déployer la force qui l'avait rendu célèbre pour répondre aux coups que lui portait Edouard. Celui-ci n'était pas non plus un combattant ordinaire, car il soutint la lutte mieux que tous ceux qui, jusqu’alors, avaient eu affaire à Ribeaumont. Une première fois cependant l’épée du Français s'abattit avec une force irrésistible sur le bassinet du prince qui tomba à genoux , mais il fut bientôt relevé. Un instant séparés par un flot de combattants, les deux champions se retrouvèrent en présence. « Il les faisoit moult plaisant voir. » Un second et terrible coup d’épée jeta encore une fois le roi par terre, mais Gauthier de Mauny et le sire deCobham qui veillaient sur lui, le remirent sur pied. Eustache voyant enfin que ses amis pliaient et qu’il restait seul, baissa son épée et dit à son vainqueur inconnu : « Chevalier, je me rends votre prisonnier '. »
Le jour qui commençait à poindre éclaira une scène de carnage et de désolation. La défaite des Français était complète. Eustache de Ribeaumont s’était rendu le dernier. Tous les autres étaient morts, pris ou en fuite. Charny, blessé en plusieurs endroits1, était prisonnier
1 Chron. de Froissart, liv. I, part, i, cli. 348.
* Grandes Cliron. de France. Vie de Philippe VI, ch. 15.
avec les plus braves chevaliers; le sire de Créquy , Pépin de Wierre et Henry du Bois entre autres avaient succombé ; plus heureux , les sires de Sempy , de Longvillers et de Mametz avaient réussi à reprendre leurs chevaux et à s’échapper, mais non sans avoir généreusement payé de leur personne. Le sire de Montmorency seul tourna bride dès le début de l’action et s’enfuit « honteusement, si comme l’en disoit communuelment '. »
Pendant ce temps , les affaires des Français n’étaient pas en meilleur état au pont de Nieulay. Les sires de Fiennes et de Crésecques, qui avaient été chargés de le garder, avaient sous leurs ordres les arbalétriers d’Aire et de Saint-Omer : ils les développèrent en avant du pont et de la rivière. Vigoureusement assaillis par les archers anglais, au nombre de trois cents, les arbalétriers lâchèrent pied et se précipitèrent en désordre vers le fleuve où beaucoup d’entre eux trouvèrent la mort. On estime qu’il en périt environ cent vingt , tant dans les eaux que sous les flèches anglaises.
Mis à découvert par cette sanglante déroute, les deux chevaliers s’établirent à la tète du pont et le défendirent avec l’énergie du désespoir. « La eut fait maintes grands
1 Grnnde* Chron. de France. Vie de Philippe VI, ch. 45.
apperliscs d'armes de l’un lez et de l’autre'. >» Les ennemis étaient tenus eu échec, et ils durent réclamer des renforts dont l’arrivée rendait la lutte si inégale que les sires de Ficnnes et de Crésccqucs renoncèrent à la prolonger : ils montèrent à cheval et s’éloignèrent , serrés de près par les chevaliers anglais. Ce qu’il y eut de particulier dans celte retraite, c'est que les fuyards trouvèrent moyen de faire prisonniers plusieurs des hommes d'armes qui les poursuivaient, et dont ils tirèrent par la suite de bonnes rançons.
Quand jtout fut terminé, le roi rentra joyeusement à Calais dont les habitants n’apprirent qu’à leur réveil l’étendue du péril auquel ils avaient si miraculeusement échappé. Les prisonniers suivirent Edouard dans le château où ils retrouvèrent Oudart de Renty et ses compagnons d’infortune. C'est là seulement qu’ils apprirent à qui ils avaient eu affaire et qu’Eustachc reconnut son mystérieux vainqueur. « Si en furent plus joyeux cnr ils espéroient qu’ils en vaudraient mieux*. » Ils ne se trompaient pas, car au lieu de les tenir dans unb étroite prison, les Anglais les traitèrent fort honorablement et
1 Cliron. de Froissurt, liv. I, part. !, cb. 3î9. * Ibidem.
on leur annonça bientôt que le roi voulait leur donner a souper le soir même. Us trouvèrent dans la salle du festin Edouard et scs chevaliers « friquement et richement vêtus de neuves robes. » Le roi fit asseoir les vaincus à sa table et s’efforça par toutes sortes d'honneurs et de prévenances de leur faire oublier leur mauvaise fortune. Le prince de Galles et les principaux seigneurs leur présentèrent eux-mômes le premier service.
Après que le repas fut terminé, le roi s’entretint familièrement avec les assistants, et adressa à chacun quelques paroles obligeantes ; mais lorsqu’il fut arrivé devant Geoffroy de Charny ', il ne put rester maître de lui : la colère l’emporta sur la bienséance et la dignité; oubliant que Charny était prisonnier, blessé , que c’était enfin un homme de guerre justement estimé et que pour tous ces motifs il avait droit à des égards, il « changea un peu de contenance et le regarda sur côte » en lui disant brusquement : « Mcssire Geoffroy, je vous dois par raison petit aimer, quand vous vouliez par nuit embler ce que j’ai si
' Les Grandes Chron. (Vie de Philippe VI, ch. 45), disent, au contraire , que Giarny avait été très-brièvement blessé, et îju'après le combat on l’avait présenté nu roi, couché sur « une table de fust. » Il ne se serait par conséquent pas trouvé au souper. — Nous avons adopté la version de Froissart, en cela conforme h celle des historiens anglais.
comparé et qui m'a coûté tant de deniers. Si suis moult lie quand je vous ai pris à l’épreuve ; vous en vouliez avoir meilleur marché que je n’en ai eu, qui le cuidiez avoir pour vingt mille écus; mais Dieu m’a aidé que vous avez failli à votre entente ; encore m’aidera-t-il, si il lui plaist, à ma plus grande entente »
A celte rude apostrophe, que Hume qualifie de « paroles obligeantes’, » Charny ne répondit que par un dédaigneux silence, et il se montrait en cela plus sage que le roi d’Angleterre. A quelques pas se tenait Eustache de Ribcaumont, immobile et glacé comme tous les témoins de cette scène embarrassante. Edouard s'avança vers lui, et son visage sévère et terrible s’éclaircit eu approchant de celui qui , adroit courtisan sans le savoir, lui avait fourni une si belle occasion de se distinguer et de faire voir que la main qui tenait le sceptre savait aussi manier la lourde épée des chevaliers. « Messire Eustache, — lui dit-il gaiement, — vous estes le chevalier du monde que je visse oneques mieux et plus vassalement assaillir ses ennemis ni son corps défendre ; ni ne trouvai oneques en bataille là où je fusse qui tant me donnât à faire corps
1 Citron. de Froissarl, liv. I, part. I, rh. ;ii!) * llist. d'Angleterre, I. V, p. Î3t.
à corps que vous avez huy fait ; si vous en donne le prix et aussi font tous les chevaliers de ma cour par droite sieute '. « A ces mots, il prit un « chapelet d’argent et
de perles moult bon et moult riche qu’il portoit sur
son chef* » et le plaça sur la tète du sire de Ribeaumont en ajoutant : « Messire Eustaehc, je vous donne ce chapelet pour le mieux combattant de toute la journée de ceux de dedans et de dehors, et vous prie que vous le portez cette année pour l’amour de moi. Je sais bien que vous estes gai et amoureux et que volontiers vous vous trouvez entre dames et damoiselles ; si dites partout là où vous irez que je le vous ai donné. Et parmi tant vous estes mon prisonnier ; je vous quitte votre prison et vous pouvez partir demain, s’il vous plaist *.
1 CLron. deFroissarl, liv. I part, i, ch. 329.
1 U faut euteudre ici pur ■< chapelet. » uu petit chapeau de bièvre ou de castor, comme on en portait souvent au xiv* siècle, et autour duquel, en guise d’ornement, aurait été attaché un collier de perles Unes.
— « Chapeaux de bieuvre tous fourez d'aigneaux orfrisiez de bons
orfrois d'Arras, garnis de brides ou laz de soyc noire, et de deux gros boutons d’or de Chypre; chapel de bièvre fourré d'hermines cou-
vert par-dessus d’un rosier dont la tige estoit guipée d'or de Chypre et les feuilles d’or, soudé ouvré par-dessus d’or de Chypre, de grosses
perles de compté et de garnay lequel chapel garny de botons de
perles rondettes et meuues et orfroisiés de bisette d’or (Compte
d'Etienne de la Fontaine, argentier du roi , pour l’année 1350).
5 Chron. de Froissart, liv. 1, part, i, ch. 329.
Tous les assistants applaudirent aux généreuses paroles et à l'action délicate d’Edouard qui redevenait enfin lui-même. Ribeaumont s’inclina profondément devant le roi et lui dit : « Gentil sire, vous me faites plus d’honneur que je ne vaille, et Dieu vous puisse remérir les courtoisies que vous me faites. Je suis un povre homme qui désire mon avancement, et vous me donnez bien matière et exemple que je travaille volontiers. Je ferai , cher sire, liement et appareillement tout ce que vous me chargez , et après le service de mon très-cher et trèsredouté seigneur le roi , je ne sais nul roi que je servirais si volontiers ni si de cœur comme je ferais vous. — Grand mercis, Eus tache, — répondit le roi d’Angleterre, — tout ce crois-je vraiment'. »
Là ne se bornèrent point les largesses d’Edouard envers le brave chevalier. Le lendemain le roi lui fit remettre avant son départ deux « roncins » et une bourse contenant vingt écus d’or. Eustache n’oublia pas sa promesse. Il publia partout la générosité du roi d’Angleterre, jusqu’à ce que, fidèle à « son très-cher seigneur, » comme il le disait, il se fut fait tuer à Poitiers en combattant pour lui.
1 Cliron. île Froissart, liv. I, part, i, ch. 329,
Les autres prisonniers accompagnèrent Edouard qui retournait en Angleterre : Aimery de Pavic, qui avait reçu son pardon, conserva son poste, et le roi, pour mieux témoigner qu’il n’avait rien perdu de sa faveur, lui donna le petit château de Frethun, situé à peu de distance de la mer , entre Guines et Calais.
Si la tentative de Geoffroy de Charny sur Calais avait réussi, il est hors de doute que la guerre se serait rallumée avec fureur entre les deux nations. Son insuccès qui flatta l’orgueil du prince anglais empêcha que la trêve ne fût rompue. Il n’est pas même certain que le gouvernement anglais ait demandé des explications à la France à ce sujet, et s’il le fit il sc contenta sans doute du désaveu formel de la conduite de Charny. Celui-ci avait été taxé à une rançon énorme pour l’époque ; il ne pouvait reconquérir sa liberté qu’au prix de douze mille écus d’or, et comme il lui était impossible de se les procurer, il demeura six mois à Londres, jusqu’à ce qu’enfin le roi Jean étant monté sur le trêne, sc fût souvenu des services qu’il avait rendus et du motif qui le retenait dans les prisons anglaises, et lui eût envoyé, le 31 juillet 1330, la somme pour laquelle il était détenu'.
1 Ilist. «les Grands Oflleiers. etc., par le P. Anselme, t. VIII, p, 401.
Aussitôt qu'il fut de retour en France, Geoffroy retourna à Saint-Omer dont le gouvernement lui avait été conservé et où il reçut peu après , le 29 août suivant, les lettres-patentes de capitaine général de Picardie et des frontières de Normandie. Il avait rapporté d’Angleterre une furieuse soif de vengeance contre Aimery, ce double traitre , qui avait été la cause première de son infortune. L’occasion de la satisfaire ne tarda pas à se présenter.
Aimery de Pavic avait été depuis peu remplacé dans ses fonctions de gouverneur de Calais par John Beauchamp. Il s’était retiré dans son nouveau château de Frethun et il y vivait avec « une trop belle femme à amie qu’il avait amenée d’Angleterre '. » Confiant comme un homme épris et tout entier à sa passion, il négligeait les plus vulgaires précautions pour sa sûreté, comme s'il eût été à cent lieues de tous ennemis, de ceux qu’il avait si mortellement offensés. Charny en fut instruit et dressa ses batteries en conséquence : Aimery n’étant plus revêtu d'aucune charge officielle, il ne s’agissait, pour ne pas rompre la trêve, que de s’en emparer sans combat, et rien n'était plus facile si les rapports que l'on avait
1 Cliron. de Froissart, liv. I, part, il, cli. <.
faits à Clinrny étaient exacts, car ils portaient que l'Italien n’avait pas un homme armé avec lui, qu’il n’avait ni « garde ni guet. »
Charny partit le soir 1 de Saint-Omer avec quelques hommes déterminés et les arbalétriers de la ville, marcha toute la nuit et arriva au point du jour à Frethun. Il put alors se convaincre par lui-même qu’on ne l'avait pas trompé. Les abords du château étaient déserts : personne n’apparaissait aux meurtrières et le silence le plus profond régnait dans la petite forteresse dont tous les habitants dormaient. Réveillées au bruit que firent les Français en franchissant les fossés et en pénétrant dans la cour, quelques femmes coururent à la chambre où reposait Aimery : « Sire, or tôt, levez-vous sus — s'écrièrent-elles — car il y a dehors grands gens d’armes qui mettent grand’entente à entrer céans. » Aimery, saisi d’épouvante, voulut aussitôt s’enfuir, mais Charny ne lui en laissa pas le temps, et l’infortuné sire de Frethun fut emmené avec sa belle compagne parles hommes
* k Sur le vespre, » dit le chroniqueur. Celle locution s'est conservée, parmi tant d’autres, dans le patois picard, surtout dans le Yimeu, et il n’est pas rare d'entendre les paysans en faire usage dans leur idiome qui u’est, eu réalité, ù quelques différence près , que la langue de Froissart.
d’armes qui, sur l’ordre formel de leur chef, avaient scrupuleusement respecté le château et tout ce qu’il contenait.
Charny ne se contenta pas de cette facile capture. Il fut impitoyable, et quelques jours apres l’ancien amiral d’Angleterre fut écartelé comme un malfaiteur sur la grande place de Saint-Omer, au milieu d’un immense concours de population accourue de tous côtés pour assister à ce lugubre spectacle. Quand à « son amie, il la descoulpa à la mort, » et la dame, car tous les chagrins s’effacent, finit par se consoler, dit-on, avec un écuyer français '.
1 Le P. Daniel (Hist. de France, t. III, p. G57), qui a raconté brièvement tous ecs événements, termine par une erreur qu'il importe de relever et dans laquelle il n induit plusieurs historiens. Il prétend qu’Aimery de Pavie, après s’étre emparé de Guincs pendant la trêve, avait voulu tenter un semblable coup de main sur Saint-Omer, et avait été fait prisonnier dans un combat où périt le maréchal de Beaujeu. Le savant historien a confondu les dates et les faits. Le combat dont il parle fut livré avant la prise de Guines, puisque ce furent les garnisons de Guines et de la Montoirc qui, sorties de leurs remparts, achevèrent la défaite des Anglais, et que le maréchal de Beaujeu avait remplacé, h Saint-Omer, Geoffroy de Cliaruy, appelé il d'autres fonctions. Charny fit mourir Aimery pendant la trêve, à l'expiration de laquelle Saiut- Jean-d’Angely fut repris; c'est seulement après celte conquête que Beaujeu fut envoyé à Saint-Omer et que fut livré le combat d'Ardres où il trouva une mort glorieuse. Innocent VI, qui venait de s'asseoir sur le
La trcvc, cependant, était expirée le 1er août 1351. Après la courte expédition en Saintongc qui fut terminée par la prise de Saint-Jean-d’Angely, sur le bruit que la garnison de Calais venait d’être subitement augmentée, le roi Jean envoya à Saint-Omer Edouard de Beaujeu , maréchal de France, qui prit le commandement de la place et des pays circonvoisins. Geoffroy de Charny ne sc trouve plus dès-lors mêlé à aucun des événements qui ne cessèrent d’agiter le Nord de la France. Le dernier usage qu'il fit de son autorité dans ces provinces avait été de visiter, en octobre 1351 , Boulogne, Guines et les places de la frontière de Flandres. Sa vengeance personnelle était assouvie et nul ne songea à l’inquiéter pour la justice sommaire qu’il avait tirée d’Aimery de Pavie. Il laissait à son successeur le soin de venger ses
tréne île saint Pierre, avnit obtenu des deux rois que la trêve serait prolongée, et ce fut pendant cette nouvelle prolongation d’armistice que John Beauchamp, gouverneur de Calais, qui avait été fait prisonnier i Ardres et qui venait d'être échangé contre Guy de Ncsle, sire (TOffémont, se fit livrer la ville de Guines par Guillaume de Beaueorroy : ce dernier y commandait en l'absence du capitaine , le sire de Bavelinghen, qui assistait au château de Saint-Ouen aux cérémonies de , la création de l’Ordre de l’Etoile. — Grandes chron. de France, Vie de Jean-le-Bon, ch. 3, et chron. de Froissart, liv. 1, part. H, ch. 4, fi, 8, 9, 10 et 11.
compagnons qui se rachetaient successivement et rentraient en France les uns après les autres.
Oudart de Renty était revenu l’un des premiers et s’était enfermé dans Saint-Omer avec le maréchal. Il avait à cœur de prendre sa revanche sur les Anglais et il est probable qu’il excita beaucoup le sire de Beaujeu à chercher une occasion que le voisinage des deux villes de Calais et de Saint-Omer rendait facile à trouver. Beaujeu se laissa d’autant plus facilement persuader que John Beauchamp , de son côté, affectait de provoquer de mille manières la garnison de Saint-Omer à sortir de ses murs pour venir se mesurer en rase campagne avec lui.
Ce ne sera pas s’écarter du sujet que de rendre brièvement compte de cet épisode que la plupart des historiens ont passé sous silence et qui n'a obtenu dcquelques autres qu’une mention trop sommaire. Le combat d’Ardres, car tel est le nom sous lequel il doit être connu, forme le complément naturel et indispensable de l’entreprise de Geoffroy de Charny.
'était le lundi de la Pentecôte 1351. John J* / Beauchamp résolut de soumettre la patience du sire de Beaujeu à une nouvelle épreuve. Il partit de Calais pendant la nuit avec trois cents Gÿfâ hommes d’armes et deux cents archers, et arriva devant Saint-Omer au soleil levant. Tandis qu’avec le gros de scs forces rangées en bataille sous les murs de la ville il défiait les Français au combat, de petits détachements parcouraient les villages environnants et réunissaient un butin considérable. Quand les soldats furent las de pillage, ils rejoignirent le corps principal avec tout ce qu’ils avaient pris.
Personne cependant dans Saint-Omer ne donnait signe de vie. Beauchamp crut prudent de mettre en sûreté ce
qui, en cas de lutte, n'aurait servi qu'à embarrasser ses mouvements. Détachant donc trente hommes d’armes et soixante archers, il les chargea de reconduire le convoi sain et sauf: « Retrayez-vous bellement vers Calais — leur dit-il — et chassez cette proie devant vous; nous la suivrons et la conduirons *. » Quant à lui, accompagné du reste de la colonne et d'une vingtaine de bons chevaliers, Louis de Clifford, Olivier de Beauccslre, Philippe de Beauvcrt, Louis Tuiton, Alexandre Amicl et quelques autres, il reprit le chemin de Calais à une allure plus modérée, caries chevaux qui avaient fourni une longue course pendant la nuit et n’avaient pas pris de repos, témoignaient d’une excessive fatigue.
Les Anglais avaient déjà « élongé Saint-Omer quatre lieues de pays » et repassé « l’Oske » ; déjà ils approchaient d’Ardrcs, quand un bruit lointain de chevaux les avertit qu’ils étaient poursuivis et qu’avant peu il faudrait en venir aux mains. Bcauchamp s'arrêta aussitôt et jetant les yeux autour de lui chercha à tirer le meilleur parti possible de sa situation qui pouvait, d'un instant à
1 Chron. de Froissait, liv. i, part, i, ch. 8 Froissart est le seul
chroniqueur qui se soit appesanti avec des détails circonstanciés sur le combat d’Ardrcs.
l’autre, devenir fort grave. Il ignorait encore, en effet, la force de l’ennemi qui s’approchait. Le sire de Beaujcu pouvait avoir feint de s’èlre laissé prendre au dépourvu pour inspirer aux Anglais une sécurité complète, pour leur donner le temps de s’engager sans défiance dans la partie la plus périlleuse de leur trajet, celle où ils se trouvaient forcément enfermés dans un triangle dont les garnisons de Saint-Omer, de Guines et du fort château de la Montoire, près Ardres, formaient les trois côtés. Le maréchal accourait à toute bride, il n’en fallait pas douter; que les garnisons de Guines et de la Montoire apparussent à un moment donné, c’en était fait du gouverneur de Calais et de sa petite colonne que les Français étreindraient ainsi dans un cercle infranchissable. Fuir, il n’y fallait pas songer avec des chevaux épuisés ; il n’y avait donc qu’à faire contre fortune bon cœur et à soutenir l'honneur du drapeau au prix de la vie. L’expérience avait déjà enseigné aux Anglais que la victoire n’est pas toujours pour les plus gros bataillons, expérience que le prochain désastre de Poitiers ne devait malheureusement pas tarder à confirmer.
Le hasard semblait d’ailleurs favoriser Bcauchamp. A quelque distance de l’endroit où il s’était arrêté, inquiet et indécis, se trouvait une prairie entourée d'un
fossé assez large pour arrêter la cavalerie. Prenant toutà-coup son parti , il fit entrer tout son monde dans le pré , fit mettre pied à terre à ses hommes d’armes et les disposa sur plusieurs rangs , serrés les uns contre les autres, et protégés par une haie de lances longues et acérées. Telle était, si l'on s’en souvient, la tactique dont Geoffroy de Charny avait fait usage et qui, malgré sa prudence, lui avait été si peu utile.
Les Français parurent enfin, et à leur vue les chevaliers durent s’applaudir de ncs’èlre pas épuisés dans une fuite hasardeuse. C’était bien en effet le sire de Beaujeu qu’ils avaient devant eux, mais à peine cent armures de fer étaient-elles rangées sous sa bannière d’or à un lion de sable couronné et endenté de gueules’. Voici ce qui s’était passé :
La garnison de Saint-Omer était loin d’ètre aussi considérable que celle de Calais. Elle était tout au plus composée de deux cents hommes d'armes, et de trois cents piétons, tant arbalétriers de la ville que « brigands, » c'est-à-dire fantassins mercenaires armés de brigandines ou cuirasses légères s. Au nombre des premiers on re-
1 Chron. de Froissart, liv. 1, part. Il, cli. 8.
1 Les soldats qui, au xiv» siècle , étaient revêtus de la brigandine, en prirent le nom. Citaient pour la plupart des troupes mercenaires. En
marquait , il est vrai , de braves chevaliers, d'un courage éprouvé, qui s’étaient attachés à la fortune du maréchal de Beaujeu, et qui, avec un pareil chef, nourrissaient l'espoir de rappeler la victoire sous le drapeau de la France. C'était Guichard de Beaujeu, frère cadet du maréchal , le comte de Porcien , Guillaume de Bourbon , Baudouin de Lens , sire d’Annequin, Dreux de Roye, Guillaume de Craon, Oudart de Renty , Guillaume de Bailleul, Hector Quiérct, Hugues de Longueval, les sires de Sains et de Saint-Dizier , Baudouin de Bellcbronne, le sire de Saint-Sauflieu, Robert de Bazenlin, Baudouin de Cuvillier, la fleur enfin de la chevalerie de Picardie et d’Artois. Mais Beaujeu n’était plus lui-même. On reconnaissait bien encore en lui cette valeur dont il avait donné de si brillantes preuves à la fatale journée de Crécy ; mais qu’était devenue la prudence qui lui dictait alors de si sages conseils, malheureusement trop peu appréciés?
Averti trop tard de l’approche de l’ennemi , le sire de Beaujeu s’était armé à la hâte, pendant qu’un trompette
135fi, ceux que Paris avaient pris à sa solde, commirent tant de désordres et de crimes, que la qualification de brigands devint une injure et qu'on ne l'employa plus que pour désigner les voleurs ou les assassins. (Dict. encyclop. de la France, parM. le Bas, t. 111, p. 388).
parcourait les rues de la ville, appelant aux armes les chevaliers et les soldats qui dormaient encore. Il s’écoula un certain laps de temps avant que chacun fût prêt; mais quelque diligence que l’on fit, les minutes paraissaient des siècles au maréchal qui, ne pouvant plus contenir l’ardeur dont il était dévoré, sauta sur son cheval et se précipita au grand galop dans la campagne, précédé d’un écuyer portant sa bannière. Une centaine d’hommes à peine avait réussi à le suivre. Guichard de licaujeu, son frère, se mit à la tète d'un second détachement d’une force à peu près égale au premier, et partit à son tour en enjoignant aux fantassins de le v rejoindre aussi vile qu’ils le pourraient.
Les Français, divisés, sans aucun ordre, marchaient donc ignorant le nombre de leurs ennnemis, comme s'il s’était agi d'une partie de plaisir ou de se disputer mutuellement le prix de la course. Beaujeu et scs cent hommes d'armes, qui avaient pris une certaine avance, étaient en tête; à une demi-lieue en arrière venaient Guichard et la plupart des chevaliers cités plus haut , et enfin, plus loin encore, les brigands et les arbalétriers, s’efforçant de ne pas perdre de vue la cavalerie qui se préoccupait fort peu, et à tort, comme on le verra, de leur secours.
Apres quaire lieues de cette course insensée, Beaujeu se trouva inopinément en face de l’ennemi qui avait pris scs dispositions et l’attendait de pied ferme. Bien qu’il put approximativement se convaincre de la supériorité numérique de scs adversaires, l’idée d’attendre le double renfort qui lui arrivait ne se présenta même pas à son esprit. Excitant sa petite troupe à l’imiter, il enleva son cheval avec les éperons pour franchir le fossé qui le séparait de l’ennemi ; mais l’animal refusa. Après plusieurs tentatives infructueuses, Beaujeu reconnut enfin que le fossé était trop large, sauf dans un endroit, mais où le talus nouvellement relevé du côté de la prairie empêchait qu’on put y passer à cheval. Il mit pied à terre et en fit faire autant aux chevaliers. Puis il tira son épée, prit son élan en s’écriant : « Avant, bannière, au nom de Dieu et de saint Georges ', » et sauta dans la prairie.
Sur la berge du fossé, la terre , fraîchement remuée, était molle et détrempée par une pluie récente ; le pied du maréchal glissa en s’y posant : il faillit être renversé, et dans l’effort qu’il fit pour rester debout, il se découvrit un peu. Saisissant avec précision le moment favorable,
1 Chron. «le Fmissart, liv. I, part, u, ch. S.
un homme d’armes Anglais lui lança de toute sa force un coup d'épce qui le traversa de part en part. Beaujeu tourna deux fois sur lui-méme en chancelant et s’abattit foudroyé. Il n’était pas mort cependant, malgré la gravité de sa blessure.
Sa chute fut le signal du combat. Les Français se précipitèrent à la rencontre des Anglais et l’action s'engagea avec fureur. C’était surtout autour du corps du maréchal que se portaient les plus rudes coups; les uns voulaient le prendre mort ou vif, les autres se faisaient un devoir d'honneur de ne pas même laisser tomber son cadavre aux mains de l’ennemi. Baudouin de Cuvilliers et un autre chevalier « de son hôtel, arrêtés sur lui 1 » , faisaient des prodiges de valeur ; mais bientôt la pointe d’une épée pénétra à travers la visière du casque de Baudouin, lui creva un œil et il fut obligé de se rendre.
Ecrasés par un ennemi supérieur, malgré la colère et la douleur qui décuplait leurs forces, les Français ne tardèrent pas à succomber. Aucun d’eux ne voulut s’enfuir : tous ceux qui ne s’étaient pas fait tuer sur la place rendirent leurs épées.
On se souvient que les Anglais s’étaient mis à pied
i Chron. de Froissart, liv. I, part, n, eh. R.
pour mieux combattre. Cette résolution leur coûta cher, car tandis qu’ils couraient de tous côtés pour essayer de reprendre leurs chevaux que le tumulte de la bataille avait épouvantés et qui s’enfuyaient dans la plaine, afin de continuer, avec leurs prisonniers, leur marche sur Calais, un deuxième corps de cavalerie fut signalé. C’était Guichard de Beaujeu qui arrivait à son tour, mais par malheur trop tard. Du plus loin qu’il aperçut le champ de bataille , un coup d’œil lui révéla l’étendue du désastre et de la perte qu’il venait de faire. La bannière de Beaujeu était renversée; le maréchal était donc mort. Hâtant encore sa course et précédant sa suite d'un bon trait d’arbalète, le chevalier enfonça ses longs éperons dans les flancs de son destrier, et d’un bond prodigieux le généreux animal transporta son maître sur le théâtre du combat. Guichard s’élança d’abord vers son frère et « s’adressa sur lui pour savoir comment il estoit. Encore parloit le sire de Beaujeu et reconnut bien son frère ; si lui dit : — Beau frère, je suis navré à mort , ainsi que je le sens bien ; si vous prie que vous relevez la bannière de Beaujeu, qui oneques prise ne fut , et pensez de moi contre venger , et si de ce champ partez en vie, je vous prie que vous soigniez d’Antoine, mon fils, car je vous le recharge. Et mon
corps, failes-le porter en Bcaujolois, car je veux gésir en ma ville de Belleville; de longtemps y ais-je ordonné ma sépulture »
Cette touchante prière arracha les larmes des yeux de tous les assistants. Guichard jura à son frère que ses dernières volontés seraient sacrées pour lui, mais qu’en attendant il allait le venger ou mourir avec lui. Il ramassa alors la bannière et la remit à un de scs écuyers, « bon homme d’armes, » puis ses compagnons étant arrivés au même moment, ils s’élancèrent tète baissée, aux cris de « Bcaujcu ! Beaujeu ! » sur les Anglais qui s’étaient reformés et avaient repris leurs premières positions.
Il ne fallut pas moins de plusieurs charges furieuses pour entamer le front de bataille de l’ennemi. Guichard réussit enfin à faire une trouée dans laquelle il s’enfonça aussitôt « si follement que il l'en dut près être rnésavenu *. » Entouré de toutes parts et grièvement blessé, il allait périr, lorsque le comte de Porcien, Guillaume de Bourbon et Baudouin d’Anncquin se dévouèrent pour le sauver et réussirent à le retirer de la mêlée. Ce secours
1 Cliron. de FroUsort, liv. I, part, u, ch. 8.
* Ibidcui.
vint forl à propos, car le brave chevalier élail « tout essanné. »
Déjà John Beauchamp avait repris l’avantage pour la seconde fois, déjà les rangs des Français s’éclaircissaient, quand les brigands, dont la chevalerie faisait si peu de cas et qui avaient déployé une célérité prodigieuse, entrèrent en ligne à leur tour. Leur apparition rendit un nouveau courage à leurs compatriotes, tandis que les Anglais, épuisés par ce double combat, se sentaient incapables d’en soutenir un troisième. Vigoureusement assaillis par l’infanterie bien armée, ils furent promptement mis en désordre et leur déroute fut complète. John Beauchamp, Louis Clifford, Olivier de Baucestrc, Philippe de Beauvert, Louis Tuiton , Alexandre Ainiel et vingt autres chevaliers furent pris.
Pendant ce temps le convoi qui continuait toujours sa marche était attaqué par les garnisons de Guincs et de la Montoire, au nombre de trois cents armures de fer commandées par les trois frères de Ham « qui estoient moult bons chevaliers '. » L’escorte fut massacrée ou faite prisonnière, et de la brillante colonne qui était partie la veille de Calais , à peine quelques hommes d’armes
1 Cliron. de Froissarl, liv. I, part, h, ch. 8.
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sanglants et harassés de fatigue, parvinrent-ils à rentrer dans la ville pour y annoncer leur entière défaite.
Le combat d'Ardrcs était le premier succès de quelqu’importanee que les Français eussent obtenu depuis longtemps dans cette partie du royaume. Mais combien la victoire leur avait coûté cher , et que de nobles. chevaliers et de braves soldats étaient restés sur le champ de bataille ! Aussi les vainqueurs rentrèrent-ils tristement à Saint-Omer, escortant deux litières fermées; l’une contenait le cadavre du maréchal qui avait rendu le dernier soupir sans avoir vu le triomphe des siens ; dans l’autre était couché Guichard de Beaujeu , si grièvement blessé qu’il ne pouvait plus se tenir sur son cheval. Mais le but que l’on s’était proposé était atteint , l’effet était produit; la garnison de Calais rendue plus circonspecte , laissa un peu respirer les malheureux paysans et renonça pour quelque temps à ses habitudes de pillage.
On s’attendait généralement cependant à la continuation des hostilités. Le roi d'Angleterre se hâta d’envoyer le comte de Warwick, oncle de John Beauchamp, occuper à Calais la place de son neveu. Le roi Jean, de son côté, donna le gouvernement de Saint-Omer, devenu vacant, à Arnoul d’Audeneham , maréchal de France.
Mais dans le même temps, l'armistice ayant été prolongé par les soins d’innocent VI qui venait de monter sur le trêne de saint Pierre , la tranquillité fut rétablie pour n’ètrc plus troublée.
Geoffroy de Charny qui n’avait pris aucune part au combat d’Ardres, ne tarda pas à aller grossir le nombre des courtisans du roi qui le traita avec distinction. Jean fonda en novembre 1351 un ordre de chevalerie qui fut appelé l’Ordre de l’Etoile ou des Chevaliers de la Noble Maison et le conféra d’abord aux plus grands seigneurs de sa cour : parmi les noms des privilégiés de la première promotion qui ont survécu à l’oubli, on remarque celui de Charny '. Geoffroy se démit peu après de sa charge de capitaine des guerres en Picardie qui fut transportée au maréchal de Clermont, le 1" octobre 1352. Quel que fut le motif de cette résolution, le crédit de Geoffroy près du roi était loin d’ètre ébranlé. En 1355, il fut envoyé en Normandie, chargé d’une importante mission, dont le secret n’a pas transpiré, mais qu’il remplit sans doute à la satisfaction du prince, puisqu’on lui assigna deux mille deniers d’or à l’écu , à prendre sur la recette du Vcrmandois, et qu’enfin, le 2juin de la même année,
1 Noie du Froissarl de M. Huchon, 1. 1, p. 300.
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il fut élevé à lu haute dignité de porte-oriflamme de France 1
Geoffroy ne démentit pas dans cette nouvelle position l’opinion que le roi avait conçue de sa valeur et dont il venait de lui donner une preuve si flatteuse. Fidèle au serment qu’il avait prêté en recevant les insignes de l’Ordre de l’Etoile, de ne jamais reculer devant l’ennemi de plus de quatre arpents de terrain’, il se fit tuer à Poitiers en couvrant le roi Jean de son corps et tomba tenant embrassé l’étcndart sacré.
Quatorze ans après, en 1370, Charles V rendit un suprême honneur à la mémoire du brave serviteur de son père, et fit célébrer dans l’église des Célcslins de Paris un service solennel pour le repos des âmes de Geoffroy de Gharny et d’Arnoul d’Audcneham \
Si l’on trouve trop étendu le récit des événements qui précèdent et qui, par leur résultat, semblent d’une minime importance, la réponse serait facile à faire : La
• Ilist. dos Grands Oüiciers, par le P. Anselme, vol. VIII, p. 202. « Hist. de Fronce, par M. Martin, 1. V, p. 128.
5 Ilist. des Grands OITkiors, par le P. Anselme, t. VIII, p. 202.
plupart des historiens d’abord, ont passé sous silence cette curieuse page de nos annales, ou ne lui ont accordé qu’une mention insignifiante et dédaigneuse; ensuite, si l’entreprise de Geoffroy de Charny avait réussi, si Calais avait été reconquis en 1350, l’œuvre d’un homme de cœur injustement oublié n’eùt-ellc peut-être pas changé les destinées de la France ?