‹ La grande guerreChapitre 2 sur 11 · LE ROI JEAN A POITIERS · texte numérisé non relu

LE ROI JEAN A POITIERS

e bruit se répandit un jour dans toute la Normandie que le roi Jean avait hardiment enlevé Charles de Navarre du château de Rouen et iËw’que Jean, comte d’Harcourt, Maubué de Mainey||gfemare, le sire de Graville et Olivier Doublet , les principaux complices de ce prince, avaient reçu le juste mais cruel châtiment de leurs menées criminelles. Le

moment était mal choisi pour accomplir cet acte d’autorité qui devait avoir et eut en effet un prodigieux retentissement. D'un côté , la résistance aux impôts avait excité une grande fermentation dans les diverses classes de la société , et c’était à grand’peine que le gouverne-

ment était sorti vainqueur de cette crise. De l’autre, les provinces du midi étaient ravagées par le prince de Galles qui, promenant, à travers le Languedoc surtout, la noblesse pillarde de Gascogne et ses soudoyers anglais, ne laissait derrière lui que des ruines, tandis que le comte d’Armagnac , lieutenant du roi dans ce malheureux pays, assistait impassible à des dévastations auxquelles il aurait pu mettre fin en un jour.

La guerre était donc encore une fois imminente, guerre sans trêve ni merci, et les regards se tournaient vers le midi où , selon toute probabilité , les premiers coups allaient être portés, quand l’éclat de l’expédition de Rouen alluma subitement à l’autre bout du royaume le flambeau de la guerre civile. Godefroy d’Harcourt, ce trailre incorrigible, qui n’avait eu qu’un bon mouvement dans sa vie, lors de la tentative de Philippe VI pour délivrer ou ravitailler Calais, et qui s’en était bientôt repenti, se réunit aussitôt à Philippe de Navarre, frère du roi, pour tirer une vengeance éclatante de la mort de son neveu. N’ayant pu attirer à lui son autre neveu, Louis d’Harcourt, que l’honneur enchaînait aux côtés du roi de France, il s’empressa de s’assurer de la coopération active de tous les adhérents de Charles de Navarre en Normandie. Autour de lui et de Guillaume

d'Harcourt, fils du comte décapité à Rouen , se groupèrent bon nombre de gentilshommes normands qui tenaient des villes et des châteaux pour Charles et qui lui étaient entièrement dévoués. On remarquait parmi eux le sire de Graville, Pierre de Sacqucnville, le Basclc de Mareuil, Guillaume de Gauville, Jean Carbonnel, Guillaume de Bonncmarc, Jean de Ségur et François Hennequin La lettre de défi que Philippe, leur chef, adressa de leur aveu au roi Jean , et qui n’est connue que par la seule relation de Froissart, était bien faite pour exciter la colère d’un Prince auquel quelques historiens s’accordent à reconnaître un caractère violent et emporté. Elle était conçue en ces termes :

« A Jehan de Valois qui s’escript roi de France: Philippe de Navarre à vous Jehan de Valois signifions que pour le grand tort que vous faites à nostre très chier seigneur de frère Monseigneur Charles , roi de Navarre, que de son corps à mettre de vilain faict et de trahison où oneques ne pensa aucunement , et de vostre puissance sans loi, droit ni raison l’avez démené et mené vilainement ; de quoi moult courroucés sont ; et ce forfait venu et donné par vous sur nostre très cher frère, sans aucun

1 Giron, de FroUcart, liv. 1, part. Il, eh. 21.

tilrc juste , amenderons quand' nous pourrons; et sachez que n’avez que faire de penser à son hérilaige ni au nostre pour lui faire mourir par votre cruelle opinion, ainsi quejà files, pour la convoitise de sa terre, le comte Raoul d’Eu et de Gliines, car jà vous n’en tiendrez pied; et de ce jour en avant vous défiions et toute voslrc puissance, et vous ferons guerre mortelle si très-grande comme nous pourrons. En témoin de laquelle chose à venir nous avons à ces présentes faict mettre nostre scel. — Données à Conces-sur-Yton , ce dix-sept jour du mois d’avril , l’an de grâce Nostre Seigneur mccclv 1 »

Godefroy d’Harcourt et les autres Navarrais avaient joint à cette lettre leurs défis personnels. En les recevant Jean « fut plus pensif que devant. » Ces événements, plus graves encore et plus gros de menaces que ceux du midi, attirèrent pour l’instant exclusivement son attention , et il résolut de courir au plus pressé , c’est-à-dire en Normandie. En attendant que l’armée fût réunie à Saint-Denis , où rendez-vous avait été assigné aux hommes d’armes, Robert d’iloudelot, grandmaître des arbalétriers de France et commandant des

1 Ceat-à-dire tant que.

! 1356. — Ghron. do Froiasart, liv. 1, part, u, cil. SI.

troupes royales, qui avait donné lui-mème au roi de Navarre la saisine des possessions qu'il s’agissait de lui reprendre aujourd’hui1 * 3, reçut l'ordre de commencer les hostilités et d’attaquer Evreux à l’improviste. Le succès couronna les premiers efforts des Français qui emportèrent la ville, puis peu de jours après le château, et allèrent ensuite mettre le siège devant Pont-Audcmer.

Les Navarrais pour qui la perle d’Evreux était un coup sensible, s'apercevaient alors qu'ils étaient trop faibles pour résister à l’orage qu’ils avaient appelé sur leur tête. À l’instigation de Godefroy d’Harcourt ils n’hésitèrent pas à se jeter dans les bras de l'Angleterre. Godefroy d’Harcourt et Philippe de Navarre, ayant été désignés pour cette mission, sollicitèrent d’Edouard des lettres de sauf-conduit qui leur furent accordées le 24 juin ’, et ils s’embarquèrent le mois suivant à Cherbourg*. Louis de Navarre, comte de Beaumont-le-Roger,

1 Hist. des Grands Officiers de la couronne, par le P. Anselme , t. VIII, p. lü.

s Voir les pièces justificatives (C) , à la lin du volume.

3 Philippe et Godefroy avaient envoyé, dans le mois d'avril, Jean , sire de Morbec et Guillaume Carbonel , seigneur de Buneraunce (sic), en Angleterre, pour s’assurer des intentions d'Kdouard III à leur égard. Ceux-ci revinrent en Normandie avec un sauf-conduit «pii leur avait été délivré le 12 mai, et sur leur rapport favorable le voyage de Philippe et de Geoffroy fut déciilé. — (Rvraer, 1. 111, part, i, p. 122.)

troisième frère de Cliarles-le-Mauvais, réunit entre ses mains tous les pouvoirs et fut chargé de soutenir le poids de la guerre pendant l’absence de Philippe qui devait se prolonger le moins possible.

Edouard saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte d’effacer l’échec que l’adresse de Jean lui avait fait subir en Artois au mois d’août précédent, et accueillit favorablement les ouvertures qui lui furent faites au nom des confédérés1. En échange d’une promesse formelle d’être investi de toutes les seigneuries de Charles , comme arrhes du marché , il accorda ce qu’on réclamait de lui. « Et pour ce que votre fait demande lmtive expédition , et que voici la saison qu’il fait bon guerroyer; — leur dit-il — Mon beau cousin de Lancastre est sur les frontières de Bretagne ; je lui écrirai et manderai spécialement que à tout ce qu’il a de gens il se traist devers vous, et encore y envoierai-je temprement, tant que pour faire bonne guerre à vos ennemis*. »

1 Godefroy d’Harcourt ne s'était pas seulement borné à cette démarche. Avant de quitter la Normandie, et afin que sa rébellion fût plus complète, il avait, par des lettres dotées du 17 juillet, fait hommage de tous ses biens au roi d" Angleterre dont il proclama les droits incontestable * à la couronne de France. — V. les pièces justificatives à la fin du volume. (D).

’ r.hron. de Froissant, liv. I, pari, il, ch. St.

Après une visite de courtoisie à la reine qui se tenait à Windsor, les envoyés retournèrent à Cherbourg avec un petit corps composé de cent hommes d’armes et de deux cents archers commandés par les sires de Ross et de Nevill, et que le roi avait immédiatement mis à leur disposition pour témoigner de la sincérité de ses bonnes intentions'. Ils retrouvèrent leurs affaires dans le même état où ils les avaient laissées. Robert d’Houdetot, toujours arrêté devant Pont-Audemer , n’avait pas fait un seul pas en avant, et les nouvelles de l’Ile de France n’étaient pas mauvaises, l’armée française n'ayant pas encore complété son effectif et n’étant pas encore préparée à marcher.

Tranquilles de ee côté , Godefroy d’Harcourt et Phi- • lippe de Navarre se portèrent à la rencontre du duc de Lancastre qui s’avançait par le Cotentin pour se joindre à eux. Conformément à ses instructions , le prince avait rassemblé toutes scs forces disséminées en Bretagne, où elles s’exerçaient à la grande guerre dans des combats répétés contre le parti de Blois. Il avait amené à sa suite

1 Le sauf-conduit qui leur fut délivré pour leur retour est daté du 20 août. (Rvmer, 1. 1, part, i, p. 128.) — Voir aussi aux pièces justificatives (E), à la fin du volume, le traité passé entre Edouard III et Philippe de Navarre.

le jeune prétendant à la couronne ducale de Bretagne, Jean de Monlfort, et Robert Knolles qui commençait à se faire connaître et qui alliait , réunion peu commune chez les gens de guerre de ce temps, un courage indomptable et une suprême habileté à un caractère doux et bienfaisant.

Les troupes Anglo-Normandes réunies , formaient un corps de quatre mille huit cents hommes environ ', composé de douze cents lances, de seize cents archers et de deux mille brigands ou fantassins armés de lances et de « pavais *, » boucliers d’une très-grande dimension cl dont l’usage était particulier à l'infanterie. Robert d’Houdetot se ha ta de se replier devant un ennemi si supérieur en forces et il exécuta ce mouvement de retraite avec une telle précipitation qu’il perdit toutes ses machines de siège dont la garnison de Pont-Audemer fit son profit*. Lancastrc désormais n’avait plus à redouter aucun obstacle. 11 s’avança jusqu’à Evreux qu’il reprit sans coup férir et où il installa une garnison avec Jean Carbonel et Guillaume de Gauville pour capitaines, entra à

1 Grandes Chron. — Vie de Jeau-le-Bon, ch. 18. — Chron. de Froissart, liv. 1, pari, it, eh. SI.

* V. le glossaire de Dueauge, aux mots Pavane* et Pavesium.

* Grandes Chron. — Vie de Jcan-lc-Bon. eh. 18.

Yernon , puis obliquant brusquement sur sa droite, il ravitailla en passant le château de Breteuil et lit une pointe jusqu’à Verneuil dont il s’empara. La moitié de la ville fut incendiée, et tout ce que le feu avait épargné fut pillé par les hommes d’armes.

La marche rapide de l’armée anglaise venait de la porter à la limite d’une province qui lui était hostile et qui penchait pour la cause de Jean II. Elle se trouvait alors sur la route que devait suivre l'armée royale pour entrer en Normandie. Encouragés par leurs chefs dans leurs instincts de dévastation, les soldats Anglais et Navarrais rivalisèrent d’ardeur pour ruiner tout le pays. Ils osèrent étendre leurs ravages jusqu’aux portes de Rouen , et en peu de temps ces riches et fertiles campagnes ne présentèrent plus qu’un aspect désert et désolé.

Les nouvelles désastreuses qui parvenaient de jour en jour au roi, portèrent au comble son irritation si légitime. Jean courut à Saint-Denis et se mit à la tète de l’armée qui était enfin au grand complet. Les deux maréchaux, Jean de Clermont et Arnoul d’Audencham, prirent le commandement de l’avant-garde qui séjourna à Pontoise où elle attendit le corps de bataille. Le roi changea subitement de direction, et se porta sur Mantes

où il apprit que Laneastre, Godefroy d’Harcourt et Philippe de Navarre étaient encore à Verncuil avec le gros de leurs forces. Il ne pouvait croire que ses adversaires consentissent à l’attendre de pied ferme, puisque la disproportion était telle entre les deux armées que les Français étaient trente contre un 11 résolut néanmoins de tenter une manœuvre qui, si elle eût réussi , aurait terminé la guerre d’un seul coup, et qu’il ne pouvait d'ailleurs entreprendre sans une cavalerie aussi considérable que la sienne. Cette manœuvre consistait à gagner rapidement Condé-sur-Yton, bourg situé un peu sur la droite de Breteuil, entre cette ville et Verneuil. Se plaçant de la sorte au centre du pays occupé par l'ennemi, il coupait Laneastre et les Navarrais du reste de la Normandie et les forçait à se jeter dans l'Ile-de-France ou dans le Perche, où leur destruction totale était assurée. Mais rendu circonspect par le voisinage des Français, le prince anglais se tenait sur ses gardes cl faisait éclairer la marche des troupes royales. Quand donc le roi Jean arriva à Condé, il apprit que l’ennemi y était passé la veille, se retirant à marches forcées sur Cherbourg et Pontorson par Laigle, dont la forêt impéné-

1 Clirou. île Kroissnrt, liv. I, pari. Il, rli. SI.

trahie devait lui servir d’abri en attendant qu'il put rentrer dans le Cotentin et regagner sain et sauf son point de départ.

Les seuls adversaires qui restassent à combattre étaient quelques garnisons laissées dans plusieurs villes et châteaux, et auxquelles Lancastre venait d'envoyer de braves chevaliers pour les exciter à se défendre de toutes leurs forces. Déconcerté par l’issue insignifiante de la campagne, furieux d’avoir vu l'ennemi lui échapper quand il croyait déjà le tenir entre ses mains, ses coureurs ayant en effet été donner dans l'arrière-garde anglaise à Laigle, Jean se retourna aussitôt contre Evrcux sur l’avis des princes et des maréchaux, après avoir toutefois été chercher à Rouen des renforts et des machines de siège qui lui manquaient '.

L'armée française ne comptait pas moins de soixante mille combattants quand elle investit Évreux, place très-forte et dont la position exceptionnelle exigeait un triple siège pour s’en rendre maitre. La ville proprement dite était séparée en deux parties bien distinctes, le bourg et la cité, tous deux entourés de hautes murailles dont de larges fossés défendaient les approches. Le cbà-

1 Chrou. île Froissait, liv. I, part. Il, ili. SI.

teau enfin, soigneusement fortifié, offrait à la garnison et à la population une dernière retraite plus inaccessible encore que le reste, et d’où, dominant le bourg et la cité, on pouvait incommoder extrêmement ceux qui auraient tenté de s’y établir.

Les habitants du bourg n'osèrent ou ne voulurent pas tenir longtemps. Ils ouvrirent leurs portes au connétable et aux deux maréchaux qui occupèrent militairement cette première enceinte. La cité faisait mine d’abord de résister ; mais quand ils virent leurs fossés comblés et les échelles d’assaut dressées le long de leurs murailles , les belliqueux bourgeois ne se firent pas prier davantage pour se rendre, et le château, dans lequel Jean Carbone), Guillaume de Bonnemare, Jean de Ségur et Guillaume de Gauville s’étaient enfermés avec les troupes, fut étroitement resserré. Une capitulation honorable eut enfin raison de ce dernier obstacle. Les Anglo-Normands sortirent avec armes et bagages et gagnèrent Breteuil où ils furent suivis de près par le roi, qui s’était détourné du droit chemin pour emporter le château de Tillières, une des places d’armes les plus importantes des possessions britanniques '.

i Vies tics Grands Capitaines, par M. Mazas, t. 111, p. 107.

Sa ne lie Lopin, Rndigos el François Hennekins, qui commandaient dans le eliàtcau de Brctcuil, n’étaient pas hommes à se laisser intimider par le déploiement des forces françaises. Jamais pourtant, au dire des chroniqueurs, on n'avait encore vu d’armée aussi nombreuse occupée à un siège ; jamais on n’avait encore vu réunie « si grand’foison de chevaliers et d’écuyers, » et chaque jour arrivaient de nouveaux renforts. C'était le comte de Douglas à qui Jean donnait « cinq livrées » de revenu annuel jiour se l’attacher; c’était Henri de Castille, comte •le Transtamare, qui amenait une « grand’roule » d’Espagnols que le roi prenait à sa solde.

Dès le début du siège on prévit qu’il traînerait en longueur. Sans épuiser l’énergie et le moral de l’armée par des assauts répétés el meurtriers, le roi s’occupa particulièrement à ruiner les fortifications au moyen des machines qu’il avait amenées de Rouen. Nuit et jour d’énormes pierres pleuvaicnt sur le faite des tours pour les rendre inhabitables à la garnison qui s’y tenait plutél que sur les remparts où elle h’était pas à l’abri de l’arbalète. Ces lourds et grossiers engins de destruction n’étant pas encore suffisants, on chercha un autre moyen de vaincre l’obstination des capitaines de Brctcuil qui

rendaient aux assiégeants pierre pour pierre, trait pour

Irait. Il fut décidé que l’on construirait « un cas ou atourncmcnt d’assaut, » c’est-à-dire « un grand befTroy à trois étages que on menoit à roues quelle que part que on vouloit » Cette tour roulante, couverte de cuir, pouvait contenir environ six cents combattants. 11 fallut un mois pour la terminer ; tandis que les charpentiers travaillaient, les soldats et les paysans d’alentour, que l’on avait requis, charriaient des arbres et des fagots et s’occupaient à combler les fossés de la place afin que la tour put être dressée tout auprès des murailles. Quand tout fut achevé, quand la vaste machine eut été roulée à son poste de combat , quand les chevaliers qui s’étaient disputé l’honneur d’y monter eurent commencé l’attaque, il suffit d’une heure à peine pour ruiner l'œuvre d’un mois entier. Les assiégés incendièrent la tour avec des « canons jelans feu et grands gros carreaux » et ceux qu'elle contenait dans ses vastes flancs furent obligés d'en sortir au plus vite sous peine d’èlre brûlés vifs.

Le toit pourtant et l'étage supérieur avaient été seuls détruits, c'est-à-dire le tiers au plus de l’édifice; le reste avait échappé aux flammes et dressait sa charpente noircie et fumante en face des Anglais pour qui elle

1 Cliron. iln Froissart, liv. I, pari. Il, nli. îl.

n’était plus qu’un objet de raillerie. « Sainct Georges ! Loyauté et Navarre ! Loyauté ! — eriaient-ils en voyant les assaillants s’enfuir à toutes jambes, — seigneurs François, par Dieu, vous ne nous aurez point ainsi que vous cuidez »

Cette catastrophe, facile à prévoir, ne découragea pas le roi qui employa quinze cents hommes à continuer de combler les fossés de Breteuil pendant que les pierres tombaient de nouveau sans relâche sur la forteresse. De temps à autre quelques escarmouches rompaient la monotonie du siège cl défrayaient les récits des deux partis. Elles n’étaient pas toujours à l’avantage des Français ; un matin, par exemple, Robert de Montigny, chevalier picard, se promenant sur le revers des fossés pour regarder les travailleurs, avec Jaquemart de Winglc, écuyer de sa chevauchée, fut assailli à l'improviste par quelques Anglais sortis d’une poterne dérobée, et les deux gentilshommes furent tués.

Sur ces entrefaites, le roi reçut du Midi de sinistres nouvelles bien faites pour ébranler une âme moins fortement trempée que la sienne. Soit qu’il voulut venir donner la main aux révoltés en Normandie, en traver-

1 Cliron. de Froissait, liv. !, pari. 11, cli. 41.

sant toute la France centrale soit qu’il voulût opérer une diversion au profit de son frère, le duc de Laneastre, soit enfin que, séduit par les résultats de sa première expédition, il n’eût d’autre but que de ruiner une partie du royaume pour enrichir ses partisans *, le prince de Galles avait quitté Bordeaux à la tète de toutes ses troupes ; remontant la Garonne qu’il avait franchie à Agen, le prince noiravait traversé le Qucrcy, le Rouergue, l’Auvergne où il avait séjourné, passant et repassant plusieurs fois l’Ailier ; puis il avait obliqué à gauche et s’était jeté successivement sur la Marche, le Bourbonnais et le Berry où des excès de tout genre avaient signalé le passage de ses troupes qui brûlaient les moissons sur pied et défonçaient les tonneaux de vin dont elles ne pouvaient suffire à boire le contenu. Cette armée de pillards avait complètement échoué devant Bourges que le sire de Conserans et Hulin de Vermeilles, chambellan du roi, avaient énergiquement défendu. Après avoir laissé sur le terrain un millier d’hommes, les Anglais s’étaient rabattus sur Issoudun où les attendait un nouvel échec. Ils furent enfin plus heureux à Vierzon

1 Histoire de France, par Th. Burette, I. I, p. 3R7, et Histoire cf Angleterre, par David Hume, t. V, p. 249.

* Clirou. de Froissort, liv. I, part, u, cli. 21.

dont le château, très-fort, ne contenait qu’une garnison insullisanlc. Cette ville infortunée paya pour les autres : elle fut entièrement saccagée et l’armée y demeura trois jours entiers , comme pour y compléter son œuvre de destruction.

La position du roi était des plus critiques. S’il levait le siège dcBretcuil, les Navarrais revenaient du fond du Cotentin, et s’appuyant sur une place réputée imprenable, ils s’étendraient jusqu'à Paris peut-être. Si, d’un autre côté, il s’obstinait à avoir raison de Bretcuil, quels progrès ne pouvait pas faire pendant ce temps le prince de Galles? Jean, de plus, aimait scs peuples d’un amour de père, et il souffrait du traitement barbare qui leur était infligé pour leur fidélité à sa personne. Tous les bruits de guerre, heureusement, n’étaient pas parvenus jusqu’aux assiégés qui tirèrent le roi d'embarras en demandant enfin à capituler, dans la huitième semaine de leur investissement '. Le moment était bien choisi. Jean, charmé d’avoir réussi à son honneur et non moins satisfait de la liberté d’action qui lui était désormais laissée, se montra très-facile sur les conditions. Au lieu de faire pendre la garnison de Breteuil, sort qui, dans un autre

1 (îraudeg Chron. de France. Vie de Jeaii-lc-Bon, ch. is.

moment, lui eût été très-certainement réservé, il voulut bien lui permettre de sortir avec armes et bagages. 11 poussa même la bienveillance pour ses ennemis jusqu’à leur accorder un sauf-conduit, afin qu’ils pussent regagner Cherbourg sans encombre.

kM> les troupes royales eurent pris possession : Breleuil, Jean se hâta de retourner à Paris, ais avant de partir il ne licencia pas son selon l’usage, et il donna au contraire ren- ^a^dcz-vous à Chartres, sous le plus bref délai, aux chevaliers et aux hommes d’armes qui la composaient. Puis, après avoir lancé dans tout le royaume de nouvelles lettres de convocation à sa fidèle noblesse et à ceux qui lui devaient le service militaire, il se transporta de sa personne, le 28 août, au lieu du rendez-vous.

Il séjourna peu à Chartres, d’où il data pourtant plusieurs ordonnances , mais recourt laps de temps suffit pour permettre au ban et à l’arrière-ban de répondre à l’appel qui leur avait été fait. De toutes les provinces

restées françaises, de l’Auvergne, du Berry, de la Bourgogne,*de la Lorraine, du llainaut, de la Champagne, du Vcrmandois, de l’Artois, de la Picardie , de la Bretagne et de la Normandie allluèrent des compagnies de gens d'armes qui, après s'ètre fait passer en revue, après avoir fuit leur montre, selon l'expression consacrée, se mettaient à la disposition des maréchaux, qui assignaient à chacune d’elles des quartiers dans les campagnes d’alentour1. Quelques-unes ne faisaient que traverser Chartres et étaient aussitôt dirigées sur différentes villes de l’Anjou, du Poitou, du Maine cl de la Touraine pour y tenir garnison. C’est ainsi qu'entre autres Mathieu de Boyc fut envoyé à Poitiers avec les cent lances de sa suite*.

Le plus important pour les Français était de conserver la Loire, et aucune précaution ne fut négligée pour s’assurer une entière liberté de manœuvrer sur les deux rives de ce fleuve. Tous les passages en furent soigneusement gardés, et les principales places qui sont achevai sur son cours, Angers, Saumur, Tours, Orléans, furent ravitaillées dans la prévision d’un siège ou d’un assaut.

i Clirou. de Froissart, liv. I, part. Il, eli. 43.

5 IIUI. des Grands OUlriers, ele. , par le |*. Anselme, I. VIII, p. 9.

L’événement 11e larda pas à juslilier l'excellence de ees précautions.

Soit qu’il voulût étendre davantage le cercle de scs pillages, soit qu’il nourrit l’illusion incroyable d’atteindre le Perche où il aurait retrouvé Lancastrc, venu de Cherbourg avec l’armée de Bretagne , le prince de Galles se rapprocha de la Loire. Sans se soucier de l’armée royale au devant de laquelle il semblait marcher, ou plutût mal renseigné sur ses mouvements et sa force', il tenta le passage à Saumur, mais il fut repoussé. Suivant alors la rive gauche, il fit une nouvelle tentative à Tours et ne fut pas plus heureux. Cette dernière ville était le point le plus rapproché du Perche; s’il avait réussi à s’en rendre maitre, quelques marches rapides l’auraient porté à l’endroit qu’il voulait atteindre, à ce que l’on prétend; mais le choix qu’il avait fait de Tours prouve du moins surabondamment qu’il ignorait la position précise des Français dont il lui aurait fallu, pour ainsi dire, traverser les lignes afin d’atteindre Mortagnc où était pour lui le salut.

Tant de difficultés ne rebutèrent pas le prince, mais il changea encore une fois de direction et se détourna

1 Hist. iT.\ii«lc-l<‘rre, par l.iuganl, I. IV, p. 117

vers le Nord. 11 franchit le Cher à la hauteur d’Ainboisc, secarta un peu de la Loire, en marchant toutefois parallèlement à ce fleuve, et quand il fut en face d'Orléans, il se prépara, coûte que coûte, à traverser le large cours d'eau qui, comme une barrière infranchissable, semblait lui dire : « Tu n'iras pas plus loin ! » Mais il avait à peine assis son camp auprès de la Loire, que des nouvelles authentiques lui parvinrent enfin et lui révélèrent l'étendue du danger qu’il courait sans s’en douter. La route du Perche lui était définitivement fermée. 11 ne fallait plus songer à franchir un obstacle qui devenait au contraire, pour quelques jours du moins, sa principale sauvegarde. L’unique résolution qu’il pût adopter avec sagesse était de profiter du peu d’avance que lui donnait sur l'ennemi une marche rétrograde, de ne se laisser arrêter par rien, de traverser avec la plus grande célérité possible la Touraine et le Poitou, et de ne se reposer que sur l’autre rive de la Charente. Le prince de Galles s’arrêta à ce parti, et se mit aussitôt en marche en retournant sur ses pas ; mais il n'était sage qu’à demi et se vengeait en désolant la province qui lui avait été si inhospitalière. Les excès de tout genre auxquels se livraient ses soldats entravaient sa marche et il n’avançait qu’avec une extrême lenteur.

Cinq ou six jours s'étaient écoulés depuis que la retraite était commencée. Les Anglais venaient de passer la Sauldre au-dessus de Romorantin et se rapprochaient de cette ville. Quelques-uns des principaux barons ne voulurent pas laisser échapper une si belle occasion de fourrager le pays et peut-être de tenter un coup de main sur Romorantin et de le dévaster en passant. Euslache d'Aubercicourt , Barthélemy Burgersh , les sires de Mucident, delà Ware et de Basset, Petiton de Curton, Daniel Baselle, Richard de Pontchardon, Neel Lormich et le jeune sire de Spencer prirent, avec l'autorisation du prince, deux cents lances des mieux montées et s'écartèrent sur la droite de l’armée. Tout à coup ils entendirent derrière eux « le froy des chevaux 1 » et furent assaillis, à l'improviste, par un parti français qui leur était supérieur. C’était les sires de Craon, de Boucicault et l’Hermite de Caumont, chevalier du Ponthieu, qui avaient été dépêchés par le roi, avec trois cents lances, pour surveiller les frontières du Berry : avertis de l’approche des Anglais, ils les avaient suivis depuis Orléans sans que ceux-ci s’en fussent aperçus et leur

• C’est à dire le galop des chevaux, le bruit que font les chevaux en galopant.

avaient tendu une embûche dans laquelle Aubercicourt et scs compagnons étaient tombés.

Les Anglais ouvrirent leurs rangs pour laisser passer les Français qui, emportés par leur élan, ne purent s’arrêter à temps et ne causèrent à l’ennemi qu’une perte insignifiante ; le combat s’engagea alors et malgré l’avantage que donnait aux Français leur supériorité numérique, Aubercicourt eut le talent de le prolonger jusqu’à ce que les maréchaux , prévenus de l’affaire, fussent en vue du champ de bataille. Tournant bride aussitôt, les sires de Craon, de lîoucicault et de Caumont galopèrent jusqu’à Romoranlin et s'y enfermèrent.

Le prince de Galles qui marchait sur leurs traces, s’empara immédiatement de la ville dans laquelle il entra monté sur un cheval noir. Il ordonna alors à Jean Cliandos de sommer les défenseurs du château de se rendre. « Jehan — lui dit-il — allez jusqu’aux barrières et parlez aux chevaliers qui sont laiens, à savoir si ils se voudraient rendre bellement, sans eux faire assaillir. » Chandos s’approcha donc du pont-levis où il trouva lîoucicault et l'ilermitc de Caumont qui étaient venus à sa rencontre, il les salua et leur lit part de son message, en leur promettant au nom du prince le plus honorable traitement. «■ Mcssirc Jehan — dit Roncirault — grands

mcrcis à Monseigneur le prince qui nous veut être si courtois ; mais nous ne sommes pas avisés ni en volonté de ce faire, ni jà ne plaise à Dieu qu’il nous ait si légèrement. — Comment, Monseigneur Boucicault — reprit Cliandos — vous sentez-vous si bons chevaliers comme pour tenir celle forteresse à assaut contre le prince et son effort , et si ne vous est apparent confort de nul cété? — Cliandos, Cliandos — répondit Boucicault— je ne me liens pas pour bon chevalier, mais folie nous feroit mettre un tel parti d’armes que vous nous offrez, et plus grand folie le nous feroit prendre quand il n’est encore nul besoin. Dites à Monseigneur le prince, s’il vous plaist, qu’il fasse ce que bon lui semblera, que nous sommes tous confortés de l’attendre'. » Les lentes furent alors dressées, et le lendemain matin l’armée anglaise montait à l’assaut de la forteresse. Mais, bien que les remparts fussent déserts à cause de la grêle de (lèches qui y étaient lancées « si ouniement » par les archers, bien que les plus intrépides traversassent les fossés pleins d’eau sur des pièces de bois flottantes et s’efforçassent d’entamer les murailles sous une pluie de pierre et de pots remplis de chaux vive, Edouard fut

1 Clirou. île Froissarl, liv. I, pari. il. rli. ïâ.

obligé de faire sonner la retraite en laissant bon nombre de morts sur le terrain et parmi eux un valeureux gascon, Raymon de Zédulaeh, qui fut vivement regretté.

Une nouvelle attaque ayant été tentée le lendemain sans plus de résultat, Edouard, qui s’exposait comme un simple homme d’armes, vit tomber à ses côtés Bernardet d’Albret qu’il aimait tendrement. Il s’écria qu’il ne s’éloignerait jamais avant d’être venu à bout de cette forteresse. Ses officiers comprirent que l'on sacrifierait inutilement beaucoup d'hommes si l’on renouvelait des assauts aussi meurtriers ; ils imaginèrent donc de lancer du feu grégeois sur le château. Leur invention fut couronnée de succès. Les toits des tours, qui étaient en paille, s’enflammèrent et l’incendie se communiquant aux charpentes, la place ne fut bientôt plus tenable pour les assiégés. Boucicault, Craon et Caumont demandèrent à capituler et Edouard les emmenant avec lui leva aussitôt le camp et reprit sa marche interrompue.

Cette inutile expédition avait coûté trois jours, alors que le temps avait pour le prince Noir une valeur inestimable. Il venait de commettre, et ce n’était pas pour la première fois, une faute qui devait avoir pour résultat de le perdre sans ressources. On verra par la suite continent, trompant toutes les probabilités et tous les calculs.

— 9îi —

celle même faute, ce retard si imprudent, ne servirent qu’à lui éviter un désastre et à amener son incroyable triomphe.

Le roi Jean avait quitté Chartres au commencement de septembre et, après avoir passé la Loire à Blois, puis le Cher et l’Indre, il avait établi son quartier-général à Loches. Il y demeura quelques jours à recueillir force nouvelles contradictoires sur la situation de celui qu’il poursuivait, et à attendre que l’armée entière, fractionnée en plusieurs divisions ou batailles, comme on disait alors, l’eût rejoint au midi de la Loire. Divers chevaliers qui, comme toute la noblesse, brûlaient de joindre l’ennemi , allaient à la découverte pour leur propre compte et venaient raconter au roi ce qu’ils avaient appris. De leurs rapports, Jean conclut que le prince de Galles, au lieu de poursuivre sa marche sur la Guyenne, remontait vers Poitiers. Pour quel motif? C’est ce qu'il importait de savoir. En attendant il s'agissait tout à la fois de couper les Anglais de la Guyenne, de les gagner par conséquent de vitesse en suivant le même itinéraire qu’eux et de couvrir Poitiers. — La bataille, la victoire étaient au terme de la course.

Les barons adoptèrent avec enthousiasme le projet du roi qui quitta Loches le ld septembre, passa la Creuse à

la Haye le li el vint coucher à Chauvigny, sur le hord de la Vienne, le jeudi 1;> septembre. Jean ne voulut même pas s’assurer s’il avait l'ennemi devant ou derrière lui, tant il lui croyait d’avance; le lendemain 10, il n’eut pas la patience d’attendre que toute l'armée eût franchi la Vienne sur le pont dcChauvigny ; dès que la première moitié fut arrivée sur la rive occidentale, il se mit à sa lèlc et courut à Poitiers, laissant le commandement des vingt-cinq mille hommes qui restaient aux comtes d’Auxerre et de Joignv cl au seigneur de Chàtillon-sur- Marnc, grand maître de sa maison. Ces trois seigneurs avaient ordre de ne faire le même mouvement que le lendemain , samedi, et de se hâter alors de rejoindre le roi devant Poitiers où toutes les forces françaises devaient se concentrer.

Jean, qui était parti « après boire 1 » de Chauvigny, parcourut rapidement les cinq lieues qui le séparaient de Poitiers, il n'entra pas dans la ville et campa en face de la porte Saint-Cyprien, dans la direction du Sud- Ouest.

On eut alors le curieux spectacle de deux armées se poursuivant sans que chacune sût où était l’autre, de

1 Cliron. de Froissnrt, liv. I, part. Il, < li. 48.

telle sorte qu’elles paraissaient avoir changé de rèles et que celle qui poursuivait devenait poursuivie à son tour. Enfin personne ne savait plus ce qu’étaient devenus les Anglais. On ne les avait vus ni à Poitiers, ni à Chauvigny ; ils étaient disparus, c’est-à-dire qu'ils avaient pris une autre direction et que l’on avait fait une pointe folle en courant après l’ombre que l’on avait prise pour la proie.

Le prince de Galles n’était pas dans une situation moins singulière. Il avait accéléré sa marche dès qu’il avait appris que les Français étaient en deçà de la Loire 1 et s’était bien en effet dirigé sur Poitiers après avoir traversé la Vienne au-dessous de son confluent avec la Creuse *. Il avait donc coupé, entre Chauvigny et la Haye, la route que le roi Jean avait suivie en croyant le poursuivre ; puis, laissant derrière lui Chatellerault, il avait remonté le cours de la Vienne pour passer à la tète du pont de Chauvigny. Son but était d’éviter Poitiers, de le laisser le plus loin possible sur sa droite, de mettre le Clain entre lui et l’ennemi et de retomber en Guyenne par Angoulème.

' Histoire de France, par M. H. Martin, t. Y, p. 148.

* Vies des Grands Capitaines, par Mazas, t. III, p. H2.

Bien qu’il ignorât aussi la position de l’année française, Édouard avait à peu près deviné le plan de Jean, et n’avait plus d’autre but que de ne pas se laisser enfermer et rejeter en Touraine ou en Anjou, d’où il ne serait plus sorti. Son projet avait l’avantage de distancer encore une fois les Français et de le maintenir toujours en tète de ses adversaires. Il passa donc entre Poitiers et Chauvigny sans avoir été aperçu par le corps d’armée resté à Chauvigny ni par celui qui marchait sur Poitiers, et s’arrêta enfin nu milieu d’un bois que l’on croit être la forêt de Moulière ', et qu'entouraient de vastes plaines couvertes de bruyères. C'était le vendredi 16, le jour même de l’arrivée de Jean à Poitiers.

Les Anglais étaient démoralisés et harassés de fatigue : tout leur faisait défaut ; ils n’avaient pas de vivres pour eux ni de fourrage pour leurs chevaux. Portant la peine de leurs déprédations et retraversant un pays qu'ils avaient dévasté dans leur imprévoyance et sans penser au retour, non-sculcmcnl ils ne pouvaient réunir dans un rayon très-restreint de quoi subvenir à leur subsistance, mais encore on n’osait laisser sortir personne du bois dç jieur d’attirer l’attention de l’ennemi que l'on

i Vie des (irands Capitaines, par Mazas, t. III, p. 112.

savait bien s’approcher mais que l’on ne croyait pas déjà si près.

Après une nuit qui parut longue à tout le monde, le prince de Galles résolut pourtant d’envoyer aux nouvelles. Eustache d’Aubercicourt et Jean de Ghistelles prirent avec eux soixante hommes d’armes et tombèrent sur la route qui menait de Chauvigny à Poitiers en longeant les bruyères dans lesquelles le camp anglais était assis, au moment où la queue de la colonne française commandée par les eomtes de Joigny et d’Auxerre et par le sire de Châtillon-sur-Marnc s’éloignait, en suivant cette même chaussée , dans la direction de Poitiers. On se souvient qu’en effet le roi avait donné rendez-vous à ce corps le lendemain , samedi 17, sous les murs de Poitiers.

Les trois barons qui étaient partis de Chauvigny à la pointe du jour, marchaient sans défiance à l’arrièregarde, quand ils se trouvèrent tout à coup en présence d’Aubercicourt et de son escorte. Ils comptaient si peu rencontrer les Anglais que tous trois, pour se rafraîchir, avaient accroché leurs bassinets à l’arçon de leurs selles et remis leurs lances et leurs bannières roulées à leurs écuyers qui les suivaient à quelque distance '. En

1 Cliron. de Froissart, liv. I, part, n, ch. 28.

apercevant les Anglais, ils bouclèrent leurs casques, reprirent leurs lances et fondirent avec environ deux cents chevaux sur l'ennemi qui n’était fort, comme on l'a déjà dit, que d’une soixantaine d'hommes d’armes. Trop faibles pour résister au choc, Aubcrcicourt et Ghistelles se replièrent sur le camp et attirèrent à leur suite les Français, qui, avec leur ardeur inconsidérée, n’hésitèrent pas à s’engager dans les bruyères et dans le bois « en criantleurs cris et démenant grand hutin » Quand ils furent en présence de l’armée, les barons n’eurent même pas l’idée d’échapper par la fuite au sort qui les attendait. Us s’élancèrent avec un courage insensé sur leurs adversaires : Raoul de Coucy, qui s’acharnait après le prince de Galles, fut démonté et pris le premier; tous les autres, les comtes de Joigny, d’Auxerre elle vicomte de Brioude en tète, furent faits prisonniers ; quelquesuns furent tués.

Le résultat de cette première rencontre pouvait passer pour un heureux présage, et en tous cas il était trèsimportant. Le prince de Galles, qui combla d’égards ses captifs, tira d’eux tous les renseignements qu’il pouvait désirer. C’est ainsi qu’il apprit par quelle série de mira-

i Cliron. «le FroisMirl, liv. I, part, n, rb. iS.

— loi —

culeux hasards il avait évité jusqu’à présent de donner au milieu de l’aruiée qui le poursuivait, et il put bénir son étoile qui l’avait conduit sous les murs de Romorantin, car sans cette halte de trois jours qui avait permis à Jean de prendre les devants et à lui de choisir une autre direction et de marcher plus posément, c’en était fait de lui. Le chiffre énorme des Français l’étonnait surtout, et il voulut tenter une reconnaissance pour vérifier les rapports des prisonniers. Jean de Grailly, Captai de Buch, l’infatigable Eustache d’Aubercicourt, Barthélemy Burghcrs et Aymimon de Pommiers, s’offrirent avec deux cents hommes montés sur les chevaux les plus rapides de « l’ost » pour exécuter cette périlleuse mission. Quelques heures plus tard, ils étaient de retour, après avoir rempli avec autant d’adresse que d’audace les instructions du prince.

Ils avaient galopé jusqu’à Poitiers, avaient passé, en y jetant un désordre épouvantable, au travers de l’arrièregarde qui arrivait de Chauvigny, avaient embrassé d’un rapide coup-d’œil les tentes innombrables des Français et étaient revenus sans avoir été inquiétés ni poursuivis, à la faveur de l’étonnement que leur présence avait causé dans le camp. « Dieu y ait part, s’écria Édouard, en écoutant leur récit, — or nous faut avoir avis et conseil

comment nous les combattrons à notre avantage »

Le prince de Galles avait déjà donné dans maintes occasions les preuves d’un véritable talent de général. Pendant toute sa carrière militaire, si glorieusement inaugurée à Crécy, il avait appris à juger les hommes et ce n'était pas une de ses moindres habiletés que de s’ètre entouré des gens de guerre les plus estimés et les plus exj)érimentés de l’Angleterre et des possessions britanniques. Dans les circonstances difficiles où il se trouvait, son sang froid et sa présence d’esprit ne l’abandonnèrent pas et il eut lieu de s’applaudir de la perspicacité qui avait présidé au choix de ses compagnons et de son conseil. Serré de près par une armée plus nombreuse et mieux composée que la sienne, il se voyait dans la même position d’où, dix ans auparavant, Edouard III avait su sortir victorieux. 11 fallait combattre, la retraite n'était plus possible, et tout dépendait du choix du champ de bataille. S’inspirant de l'exemple de son père et des traditions de Crécy, provoquant les avis des capitaines habiles qui l’entouraient, il fit sortir sa petite armée des bois et l’établit dans une position formidable que sa sagacité lui fit découvrir sur le champ au milieu de ces

1 Ctiron. de Froissart, liv. I, pari, ri, cli. 29.

plaines inconnues pour lui. L’emplacement sur lequel les Anglais assirent leur camp était une véritable forteresse naturelle dont il réunissait, pour mieux compléter la ressemblance, les avantages et les inconvénients.

Le plateau qui contenait toute l’armée, sur un développement d’environ quinze cents toises, était situé à deux lieues sud de Poitiers, à quatre lieues ouest de Chauvigny et à une lieue de Beauvoir '. Ses flancs escarpés, couverts de vignes, paraissaient inaccessibles dans toute la partie qui faisait face à Poitiers. En envisageant la position sous cet aspect, on n’y découvrait d’autre accès qu’une espèce de ravin d’une pente rapide, avec un sol difficile et raboteux, et assez étroit pour qu’à peine quatre hommes d’armes pussent y passer de front. Le ravin était en outre bordé de buissons très-épais et de grosses baies qui le dominaient et empêchaient la vue de s’étendre sur le plateau auquel il conduisait. Les deux hameaux de Caderousse et des Bordes, dont les maisons bordaient le plateau, pouvaient servir de fortifications factices et complétaient le système de défense de ce côté. Le ruisseau du Miausson, affluent du Clain, qui coulait entre deux berges escarpées, contournait en outre la base

1 Vies de» Grauds Capitaines, pur Mazas, t. III, p. 117.

des Bordes et de Caderoussc, de telle sorte qu’à première vue et à une rapide inspection on pouvait se figurer qu’il entourait le camp anglais*de toutes parts.

Celte position, si bien choisie, avait pourtant un endroit vulnérable sur le flanc droit, découvert par le Miausson qui s’écoulait brusquement à l’Est 1 pour laisser passer un chemin bien ouvert, conduisant de la plaine, par une pente douce, jusqu’au milieu des vignobles.

Tel était l’excellent point stratégique que le hasard offrait au Prince Noir et dont il sut apprécier l’importance. Aux difficultés naturelles d’un terrain accidenté vinrent s’en ajouter de nouvelles, grâce aux dispositions que prit Edouard. Le long des haies déjà impénétrables et à travers lesquelles on tendit de grosses cordes pour arrêter plus sûrement encore l'élan de la cavalerie, s’embusquèrent les archers; de sorte que pour arriver au plateau par le ravin , il fallait essuyer, pendant tout le trajet , des décharges meurtrières de ces longues flèches qui manquaient rarement leur but, et qui, tirées cette fois à bout portant, devaient faire d'effrayants ravages parmi les assaillants. À l’extrémité du ravin , le reste des archers se déployait en forme de herse , selon une

1 Vies îles Grands Capitaines, par Mazas, t. III, p. 120.

disposition que le Prince affectionnait et derrière eux enfin , au milieu des vignes , s’étendaient les hommes d’armes, à pied, mais conservant à côté d’eux leurs chevaux et prêts à marcher de l’une ou l’autre manière , au premier signal.

Ces avantages incontestables étaient contrebalancés , toutefois, par un grave inconvénient qui, si l'on eut apporté plus de calcul et moins d’esprit chevaleresque dans les combats*, eût réduit à néant les savantes combinaisons du prince de Galles et l’eût livré, ainsi que son armée, à la merci du roi Jean. A peine, en effet, les Anglais avaient-ils pour vingt-quatre heures de vivres. Descendre dans la plaine pour s’en procurer, était s’exposer à une défaite certaine. Investis dans leurs retranchements par des forces supérieures, ils avaient pour seule perspective de subir les angoisses de la faim , de se rendre ou de mourir les armes à la main. Par malheur, le roi Jean , qui se trouvait enfin face à face avec un ennemi abhorré qu’il était venu chercher de l’autre bout de la France, regardait tout délai comme une grâce qu’il lui faisait et il était fortifié dans son opinion par celle

1 Histoire d’Angleterre, par J. Lingard, t. IV, p. 119.

’ Diet. encyclop. de la France, par M. Le Bas, t. H, p. 6î3.

de sou Conseil et de toute la noblesse qui demandait la bataille à grands cris. 11 ne faut donc pas l’accuser, selon l’expression sévère d'un historien , de « ne pas avoir eu le moindre souci du sang de ses soldats'. » Si quelque chose est digne de blâme ici , ce sont les mœurs et l’esprit de l’époque à laquelle le roi vivait.

Jean ne méritait pas davantage le reproche de « n’avoir pas eu les plus simples notions de l’art de la guerre1. » Un militaire historien, bien compétent en semblable matière, a rendu au contraire une éclatante justice aux talents du roi auquel il reconnaît même dans cette campagne une supériorité marquée sur le prince de Galles. Il ne craint pas de dire que Jean « avait résolu l’une des plus grandes difficultés de la guerre, celle d’arriver devant l’ennemi avec la totalité de ses forces’. »

Jean II avait à lutter contre les préjugés de son temps, contre les abus invétérés qui présidaient à la formation des armées ; il fut vaincu par la force des choses et, s’il commit des fautes, plus heureux que son père à Crécy, son héroïsme et sa valeur dans cette fatale journée auraient dû lui mériter le pardon de la postérité.

1 Histoire de France, par M. H. Martin, t. V, p. 151.

* Ibidem.

* Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. lit, p. 115.

a reconnaissance, si heureusement exécutée ^par une poignée de chevaliers anglais, avait enfin éclairé le roi sur la position de ses adver- ^ î saires. Pendant que le prince de Galles, parti des ^ÿabois de Moulière « dès l’heure de prime, » s’était installé « à vespres » dans sa redoute des Bordes, Jean s’était hâté de mettre en mouvement toute son armée, guidant sa marche sur les fréquents rapports de ses éclaireurs. Aux approches de la nuit, les masses françaises se déployaient en face du camp anglais , cl l’obscurité étant survenue, chaque corps campa à l’endroit même où il s’était arrêté. Le roi remit au lendemain pour rectifier sa ligne et dresser son plan d'après les disposition»

des Anglais qu'il n’avait pu qu’imparfaitement apprécier, car le jour lui avait fait défaut.

De même que, plus tard, à Azincourt, la nuit qui devait précéder l'action s’écoula bruyante et sans sommeil pour les Français dont les clameurs et les chansons éclataient de toutes parts , tandis que les Anglais restaient silencieux et qu’aucun bruit ne s’élevait de leur camp, tant était grande l’influence de l’esprit d’ordre qui présidait à toutes leurs actions et de la sévère discipline, qu’à l’exemple de son père, le prince Noir savait maintenir parmi ses soldats.

Le dimanche malin, au point du jour, après avoir fait célébrer dans sa lente une messe solennelle à laquelle il communia avec scs quatre fils , le roi appela en conseil les princes et les principaux barons de son armée , tels que le duc d’Orléans, le duc de Bourgogne , le comte de Ponlhieu, Jacques de Bourbon, Gauthier de Briennc, duc d’Athènes et connétable, le comte d’Eu, le comte de Tancarville, le comte de Saarbruck , le comte de Dammartin, le comte de Venladour, Jean de Clermont, Arnoul d’Audeneham, le sire de Saint-Venant, Jean de Landas, Eustache de Ribeaumont, le sire de Fiennes , Geoffroy de Charny , les sires de Cliatillon , de Sully , de

Nesle 1 , Guillaume de Melun, archevêque de Sens et Renaut Chauveau, évêque de Chàlons *. La discussion fut longue et animée ; néanmoins le parti de la guerre finit par l’emporter et il fut décidé que l’on combattrait de suite, malgré la sainteté du dimanche, qu’il était ordinairement d’usage de respecter religieusement. Les barons sortirent aussitôt de la tente royale et déployèrent leurs bannières et leurs pennons; les baillis en firent autant des étendarts des villes, et enfin Geoffroy de Charny déroula l'oriflamme qui lui était confiée. Autour de chacun de ces drapeaux vinrent se ranger les chevaliers, les écuyers, les hommes d’armes et les milices communales que l’on s’occupa aussitôt de diviser en trois grands corps ou « batailles » subdivisés eux-mêmes en autant de petits détachements qu'il y avait de bannerets, de chevaliers-bacheliers et de villes ou de communes. Gauthier de Briennc et les maréchaux avaient été chargés de la tâche difficile d’apporter un peu d'ordre au milieu de cette immense cohue qui se pressait dans tous les sens pour regagner les diverses places de combat.

Chacune des trois grandes « batailles » était forte

• Cfaron. de Froissart, liv. I, port, il, ch. 30.

• Grandes Cliron. de France. Vie de Jenn-le-Bon, ch. 19.

MO

d’environ seize mille hommes, ce qui portait l'effectif de l’armée à quarante-huit mille combattants1. La première, celle du duc d’Orléans, comprenait trente-six bannières et soixante-douze pennons. La seconde était sous les ordres du duc de Normandie, fils aîné du roi, et de ses deux frères, Louis, duc d’Anjou, et Jean, duc de Berry. Le roi lui-mème enfin se mit à la tète de la troisième où l’on remarquait naturellement tous les grands seigneurs et notamment les chevaliers de l’Ordre de l’Etoile.

L’armée avait campé à un quart de lieue à peine des positions des Anglais que l'on distinguait facilement et dont on pouvait observer les moindres mouvements. Jean pourtant tint à se rendre compte plus exactement de l’ordre qu’ils avaient adopté, et il chargea Eustache de Ribeaumont , Jean de Landas, Guichard de Beaujeu et Guichard d’Anglc, de pousser une reconnaissance jusqu’au pied des Bordes et de revenir promptement lui rapporter ce qu’ils auraient vu : « Chevauchez avant

' Knighton dit 40,000. — t.ingard (Hist. d’Angleterre, t. IV, p. 118), affirme que l’armée anglaise se composait de 12,000 combattants et que les Français étaient sept contre un, ce qui aurait fait 84,000 hommes. — Hume (Hist. d’Angleterre, t. V, p. 250), sans rien préciser, se borne à dire qu’il y avait plus de G0.000 Français en ligne.

plus près du convenant des Anglois — dit-il — et avise/ et regardez justement leur arroy et comment ils sont, et par quelle manière nous les pourrons combattre, soit à pied, soit à cheval. — Sire, volontiers — répondirent les quatre chevaliers qui s’éloignèrent aussitôt

En attendant leur retour Jean pressait les derniers préparatifs et, monté sur un cheval blanc, il parcourait les rangs et animait ses soldats. « Entre vous — leur disait-il — quand vous êtes à Paris , à Chartres , à Rouen ou à Orléans, vous menacez les Anglois et vous souhaitez le bacinct en la tète devant eux; or y êtes-vous, je vous les montre : si leur veuilliez montrer vos mautalens et contrevenger les ennuis et les despits qu’ils vous ont faits ; car sans faute nous les combattrons. — Dieu y ait part — lui criait-on de tous côtés — tout ce verrons nous volontiers’. »

Un historien qui a consacré à la bataille de Poitiers quelques pages attachantes, M. Mazas, veut voir dans ces paroles un ton d’aigreur et la preuve d’une mésintelligence déclarée entre Jean et la noblesse qui l’accompagnait. Il suppose au roi des doutes sur la fidélité de ces

1 Cliron. dp Kroissnrt, liv. I, pari. n, cli. 30. * Ibidem.

— Mi -

hommes qui appelaient la bataille de tous leurs vœux et qui n’avaient pas hésité à répondre immédiatement à son cri d’alarme. A l’appui d’assertions que rien , à ce qu’il semble, ne vient justifier, M. Mazas cite une anecdote qui paraîtra très-apocryphe et que d’ailleurs il n’appuie d'aucune autorité. C'est la réponse brutale et insolente que fit un jour Jean Janvrc, ditBagoulin, sire de la Bouehctièrc en Poitou, au roi qui se serait écrié en entendant chanter la chanson de Roland par les hommes d’armes : « Il y a longtemps qu'il n'existe plus de Roland parmi les Français ! — On y en verrait encore — aurait alors répondu le vieux gentilhomme — s’ils avaient à leur tète un Charlemagne. » Que prouvait , en admettant qu’elle ait été dite, une telle apostrophe? Qu’il y avait peut-être quelques mécontents dans l’armée et que Jean Janvre était du nombre, rien de plus. On ne la trouve du reste dans aucun chroniqueur, et si on la relève ici c'est uniquement pour prouver jusqu’où l’abus des interprétations peut conduire un historien.

Les sires de Ribeaumont , de Landas, d’Angle et de Beaujeu, au retour de leur importante mission, fendirent la foule qui se pressait autour du roi pour le voir et l’entendre et se présentèrent sains et saufs devant lui. « Seigneurs, quelles nouvelles? — leur cria Jean du plus

loin qu’il les aperçut. — Sire, bonnes, si aurez, si plait à Dieu, une bonne journée sur vos ennemis. — Telle l’espérons-nous à avoir par la grâce de Dieu — répondit Jean — or, nous dites la manière de leur convenant et comment nous les pourrons combattre. — Adonc — dit Eustachc de Ribeaumont pour scs compagnons qui l'avaient chargé de porter la parole — sire, nous avons vu et considéré les Anglois ; si peuvent être par estimation deux mille hommes d’armes, quatre mille archers et quinze cents brigands. — El comment gissent-ils? — demanda le roi. — Sire, ils sont en très fort lieu, et ne pouvons voir ni imaginer qu’ils aient que une bataille: mais trop bellement et trop sagement l’ont-ils ordennée, et ont pris le long d'un chemin fortifié malement de haies et de buissons, et ont vêtu cette haie d’une part et d'autre de leurs archers , tellement qu’on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin que parmi eux. » Après avoir enfin expliqué les dispositions prises par les Anglais et qui ont été exposées plus haut, Ribeaumont termina en disant au roi que pour aborder l’ennemi il fallait « aller tous à pied, excepté trois cents armeures de fer, tous des plus apports et hardis, durs et forts et entreprenants, montés sur fleur de coursiers, pour dérompre et ouvrir ses archers , et puis vos batailles et gens d’armes

vitemcnt suivre tous à pied et venir sur ces gens d'armes, main à main , et eux combattre de grand'volonté. C’est tout le conseil que de mon avis je puis donner et imaginer, et qui y mieux le seet, si le die'. »

S’il n’était pas facile de mieux parler que Ribeaumont, il eût été à coup sûr plus facile de mieux voir que lui. Habitués à aborder de front tous les obstacles et à ne jamais les tourner , Eustaehc et ses compagnons s’étaient généreusement exposés, il est vrai, aux traits des archers , mais sans aucun profit pour l’armée. Leur funeste reconnaissance, sommairement exécutée, fut la première cause du désastre du lendemain. Au lieu d’étudier, comme ils auraient dû le faire, la redoute des Anglais sous toutes ses faces et ses divers aspects, ils s’étaient bornés à galopper jusqu’à l’entrée du ravin fortifié ; là ils avaient reconnu les difficultés de l’entreprise compliquées par les eaux du Miausson. Mais le chemin facile qui conduisait au plateau par le flanc droit, ainsi que le subit changement de direction du ruisseau, leur avaient complètement échappé. Pour comble de malheur, Ribeaumont , depuis ses prouesses à Calais , était devenu très cher au roi qui estimait, par dessus tout, son cou-

1 Ctiron. de Froissort, liv. I, part, n, eh. 31.

— Hü —

rage, et qui, devant un avis aussi nettement exprimé que le sien , ne crut pouvoir rien faire de mieux que de le suivre.

Le plus simple raisonnement aurait suffi cependant pour faire toucher du doigt tous les défauts de ce plan qui péchait par plus d’un côté. Que les milices des communes combatissent à pied, rien n'était plus juste, et leur armement, comparativement léger et commode, était fort bien approprié à ce genre de lutte ; mais il en était tout autrement des chevaliers, embarrassés dans de lourdes armures dont les jointures, quelque bien articulées qu’elles fussent, gênaient extrêmement tous les mouvements. Les priver de leurs destriers bardés de fer, c’était se donner de gaieté de cœur un désavantage marqué sur l’ennemi qui conservait ses chevaux afin de parer à toutes les éventualités.

Nonobstant tout cela, la nouvelle tactique dont Ribeaumont, on peut le dire, fut le funeste inventeur, et dont, malgré la cruelle leçon de Poitiers, on devait faire un nouvel et si fatal emploi à Azincourt, prévalut et obtint l’assentiment unanime du roi et des barons. Déjà les chevaliers , ayant mis pied à terre, débouclaient leurs éperons et raccourcissaient leurs longues lances de moitié, déjà le signal de l’attaque était donné, quand un

— ne

cavalier, entouré «l’une nombreuse et brillante escorte , apparut dans la direction de Poitiers, et s’élança à toute bride vers le corps d’armée à la tète duquel on reconnaissait le roi à sa cotte d’armes lleurdelysée et à l’oriflamme qui flottait à sescêtés. C’était le cardinal de Talleyrand- Périgord, évêque d’Auxerre et légat du Saint-Siège, qui avait suivi l'armée depuis Chartres, avec Nicolas Cappochi, évêque d’Urgel, dans l’espoir de terminer ou de suspendre les hostilités entre les deux princes et de les amener à traiter d’une paix dont la France avait tant besoin. Les deux prélats n'avaient pu jusqu’alors saisir une occasion favorable d’accomplir la belle mission dont Innocent VI les avait chargés ; mais le bruit que tout se préparait pour une action décisive s’était promptement répandu dans Poitiers; le cardinal n’avait écouté que son devoir et le zèle avec lequel , en bon Français, il s’empressait de seconder les vues du pape : il était monté à cheval et était accouru, se flattant d’arriver à temps.

Sa venue suspendit le mouvement des troupes et tous les regards se concentrèrent sur le légat qui s'approchait du roi et lui parlait avec animation apres s’être incliné devant lui. Malheureux dans les divers essais de négociations qu’il avait tentés, soit pour mettre un terme .à

lu guerre avec l’Angleterre, soit, et depuis peu, pour obtenir la liberté du roi de Navarre, rebuté par le roi et par son entourage, le cardinal ne s’étail pas laissé décourager, et cette fois encore il essaya de faire passer dans l’àme de Jean les sentiments élevés, les convictions profondes et sincères qui l'animaient. Il fut pressant, éloquent, et s’y prit adroitement pour faire entendre au roi de France qu’avec une armée aussi belle, aussi nombreuse que la sienne, il n’y aurait véritablement que peu d’honneur à recueillir pour lui et pour sa noblesse en écrasant la petite troupe des Anglais ; que celle-ci, avant de se laisser anéantir, ferait une défense désespérée, dont on aurait certainement raison, mais non cependant sans avoir inutilement exposé la vie de tant de princes et de seigneurs utiles à l'Etal; qu’il était certes plus glorieux pour le roi d’obtenir, par des moyens pacifiques, ce qu’il allait conquérir par les armes, et de se montrer ménager du sang de ses sujets ; qu’enfin s’il voulait attendre qu’il eût parlé au prince de Galles, il se faisait fort de lui arracher des concessions de nature à flatter l’amour-propre du roi, et, ce qui valait mieux, des concessions utiles pour le bien de la France.

Le roi, au dire de Froissart, inclinait à un accommodement, et les raisonnements du cardinal trouvaient de

l'écho dans scs plus secrètes pensées; mais l’influence naissante de Talleyrand était contrebalancée par celle de deux chevaliers et d’un prêtre, Eustachede Ribcaumont, Jean de Landas et Renaut Chauveau , évêque de Chàlons, qui, ardents pour la bataille, s’appliquèrent pendant toute cette journée à faire échouer les tentatives si dévouées du cardinal de Périgord. Debout aux côtés du roi, comme ses mauvais génies, ils travaillaient en l'absence du cardinal, chaque fois qu'il était parti pour le camp anglais, à faire rejeter les propositions qu’il rapportait, en suggérant à Jean des exigences inacceptables

Jean avait souscrit en effet au désir du cardinal, lui avait permis de se rendre au camp ennemi et avait promis d’attendre son retour pour engager l'action. Mais comme il voyait scs soldats remplis d’ardeur, et que dans le cas où les négociations échoueraient, ce retard, en les fatiguant, pouvait lui devenir préjudiciable, il exigea que le cardinal agit promptement et revint de même. « Sire, il nous plait bien , mais retournez • tantôt*. »

1 Lingnrd, Hist. d’Angleterre, t. IV, p. lîO. et Chron. de Froissurt, liv. I, part, n, ch. 3î.

* Cbron. de Froissart, liv. I, pari, n, ch. 3î.

Revêtu des insignes de sa dignité', Talleyrand franchit la courte distance qui séparait les deux armées, monta sur le plateau et arriva, au travers des rangs anglais, respectueusement ouverts sur son passage, jusqu'au prince de Galles qui l'attendait, debout au milieu des vignes et entouré de ses lieutenants. Accueilli avec dignité, mais froidement, Talleyrand n’eut cependant pas de peine à démontrer à Edouard à quel point sa position était dangereuse et combien de chances défavorables il avait contre lui. Le prince, qui n’avait pas fait sa situation, mais qui la subissait avec courage et en homme de cœur, laissa entrevoir qu’un accommodement ne serait pas impraticable1, et le cardinal ayant ajouté : « Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré et imaginé la puissance du roi de France, vous me laisseriez convenir de vous accorder envers lui , si je pouvois. » Edouard répliqua : « Sire, l’honneur de moi sauve et de mes gens, je voudrois bien cnchcoir en toute voie de raison. — Beau fils, vous dites bien — s’écria le cardinal transporté de joie — et je vous accorderai si je puis ; car ce serait grand pitié si tant de bonnes gens qui cy sont, et

1 Vies des Grands Capitaines, parM. Mazas, t. III, p. 133. 1 Hume. HUI. d'Angleterre, I. V. p. 353.

lit) —

que vous estes d'un côté et d’uirtre, venoient ensemble par bataille; trop y pourrait grand meschef avenir » Le légat quitta le prince sur ces paroles et retourna auprès du roi, très-satisfait de la tournure pacifique que prenaient les affaires ; mais pendant ce temps les conseillers avaient agi, et quand Tallevrand eut dit que le prince de Galles paraissait disposé à souscrire à un traité, qu’il fallait quelque temps pour en dresser les articles, que le reste de la journée n’était pas de trop pour mènera bien une tâche si compliquée, Jean se récria et ne voulut entendre parler d'aucun délai. Talleyrand, toutefois, ayant vivement insisté, en appuyant principalement sur ce point que, quoiqu’il advint, les Anglais étaient au pouvoir du roi, que rien ne pouvait les soustraire à ses coups, qu’au surplus le dimanche était consacré au Seigneur, à la prière, que ce serait offenser Dieu que de répandre le sang chrétien ce jour là, et qu'il fallait craindre d’exciter son courroux , Jean finit par se rendre et « accorda le répit à durer au lendemain jusques à soleil levant*. » Malgré les murmures de son entourage, il envoya aussitôt l’ordre à chacun des capi-

1 Clircm. de Froissarl liv. I, part, ti, ch. 3î.

* Ibidem. — part, i , ch. 347.

laines de faire rentrer les troupes dans leurs cantonnements respectifs. Le corps du connétable et des maréchaux fut seul excepté par mesure de précaution et demeura sous les armes autour de la tente royale « de vermeil samit 1 moult coinle et moult riche » dans laquelle Jean venait de se retirer.

Infatigable dans ses charitables desseins, le légat courut de nouveau aux Bordes où le prince, imitant les mouvements de ses adversaires, après avoir compris qu’il ne serait pas attaqué, avait renvoyé ses soldats sous leurs tentes. Dans l’empressement que mit cette fois Edouard à prévenir le légal et à lui offrir ses conditions, il était facile de reconnaître combien sa situation lui paraissait critique, et qu’aucun sacrifice ne lui coûterait pour en sortir. Avant donc que Talleyrand eût parlé, il déclara que si le roi lui laissait la faculté de regagner Bordeaux avec son armée, sans être inquiété, il rendrait tout le butin qu'il traînait à sa suite, tous les prisonniers qu’il avait faits, Calais et toutes les villes et places d’armes que les Anglais occupaient dans diverses parties du royaume, et qu’enfin il s’engagerait personnellement par serment à ne pas porter les armes contre la France pendant l’espace de sept ans.

1 Soie roiifte.

— lüi —

Le légat se hâta de reporter au roi ces offres inespérées. Jean répondit qu’il voulait prendre l’avis de son Conseil. Talleyrand se retira donc dans le hameau de Maupcrtuis, à l’extrémité de l’aile gauche de l’armée'. Après une assez longue attente, le roi le fit appeler et lui déclara sa volonté : Il laisserait aller l’armée anglaise à la condition expresse que le prince et cent de scs principaux chevaliers sc rendraient prisonniers de guerre. Cette clause, qui paraîtra exorbitante au premier abord , n’était cependant pas aussi déraisonnable qu'on pouvait le croire. Rien n’assurait que la capitulation du fils serait ratifiée par le père, et la meilleure garantie de toutes, le meilleur moyen de se procurer la reddition de Calais et des autres places était incontestablement la captivité du Prince Noir*. Mais le légat, douloureusement surpris et qui comprenait bien, par l'altitude du prince, qu’il ne se soumettrait jamais à une semblable humiliation, ne se faisait plus illusion sur le résultat de la troisième démarche qu’il allait tenter. En effet, la proposition du roi fut rejetée avec indignation par Edouard qui répondit que s’il était pris, ce serait les armes à la main et qu’il

i Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. III, p. Ii4. » Hist. de France, par le P. Daniel, t. III, p. 070

périrait plutôt que d’accepter rien de pareil : « La ville de Londres n’aura jamais à payer ma rançon — dit-il — je me tiendrai prêt à combattre demain »

Tandis que le cardinal essayait encore de trouver une issue pacifique et qu’il n’épargnait ni soins ni peines pour atteindre son but charitable, profitant de la trêve, quelques chevaliers des deux partis s’approchèrent de leurs campements réciproques, sous prétexte d’exercer leurs chevaux , mais en réalité pour examiner la force et la position des deux armées et en tirer profit au besoin. Au nombre des Anglais descendus du plateau sc trouvait Jean Chandos, qui était venu regarder de fort près le corps des maréchaux, dont la belle ordonnance excitait son admiration. Jean de Clermont, maréchal de France, qui sc promenait en avant de ses troupes, s’avança vers lui. Froissart a rapporté le récit de cette entrevue , et bien qu'il soit un peu long on aimera, sans doute, à l’entendre de la bouche du merveilleux chroniqueur : « Les deux chevaliers, dit-il, qui estoient jeunes et amoureux, portoient chacun une môme devise d’une bleue dame ouvrée de bordure au ray d’un soleil sur le sépestre bras ; et toujours étoit dessus leurs plus hauts vêtements, en

' Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. III, p. 125.

quelque état qu’ils fussent. Si ne plut mie adonc à messire Jehan de Clermont qu'il vit porter sa devise à messire Jehan dcChandos; et s’arrêta tout coi devant lui et lui dit : — Chandos, aussi vous désirois-je à voir et à cncontrer ; depuis quand avez-vous empris à porter ma devise? — Et vous la mienne? — répondit messire Jehan Chandos — car autant bien est-elle mienne comme votre. — Je vous le nie — dit messire Jehan de Clermont — et si la souffrance ne fut entre les nôtres et les vôtres, je vous le montrasse tantôt que vous n’avez nulle cause de la porter! — ha ! — ce répondit messire Jehan Chandos — demain au matin vous me trouverez tout appareillié de défendre et de prouver par faicl d’armes que aussi bien est-elle mienne comme votre. — A ces paroles ils passèrent outre, et dit encore messire Jehan de Clermont, en Tamponnant' plus avant messire Jehan Chandos : — Chandos, Chandos , ce sont bien des pompes de vous Anglois qui ne savent aviser rien de nouvel , mais quant qu’ils voient* leur est bel ! — 11 n'y eut adoneques plus dit ni plus fait. Chacun s’en retourna devers ses gens, et demeura la chose en ccl étal ’. »

1 Kn raillant.

1 Tout ce qu'ils voient.

* Cliron. de Froissart. liv. I, part, n, ch. 33.

Mais si le jugement des armes est le jugement de Dieu, la devise était bien à Cbandos, car il était seul, le lendemain, à la porter : Jean de Clermont était mort.

Pa nuit du dimanche au lundi s’écoula aussi gaiement pour les Français et aussi tristement pour les Anglais que la nuit précédente. Pen- ^ dant que les uns faisaient bonne chère, les autres n’avaient, pour appaiser leur faim, que quelques grappes de raisin De nombreux partis de cavalerie qui battaient la campagne, par ordre du roi, afin que ses ennemis ne pussent lui échapper à la faveur de l'obscurité, leur ôtaient jusqu’à la ressource de chercher à se procurer quelques vivres qui leur eussent été si nécessaires. Le jour levant trouva donc les deux armées dans des dispositions bien différentes : les Français étaient joyeux et confiants dans leur nombre, les Anglais abat-

1 Vie» des Grand» Capitaine», par M. Mazas, t. III, p. 128.

lus el affaiblis par un jeune auquel ils n’élaienl pas accoutumés.

Le prince de Galles, avec sa remarquable prévoyance, avait su mettre à profit la durée de la trêve pour compléter ses dispositions et pour fortifier les points les plus vulnérables de ses retranchements. Ses soldats avaient travaillé toute la nuit à creuser des fossés devant leur front de bataille, à bouleverser un terrain déjà très-accidenté et à établir une palissade au fond du ravin dans lequel devait nécessairement s’engager la cavalerie française ; enfin un épais rempart de charriots entassés les uns sur les autres , barrait le chemin détourné et d’un facile accès qui devait échapper à la vue des Français jusqu’à la fin de l'action. Les archers étaient à leur poste derrière les haies, et en avant des hommes d’armes disposés sur trois rangs, les Anglais au centre, les Gascons aux deux ailes, tous à pied mais tenant leurs chevaux par la bride. Edouard avait pris position avec ses lieutenants à la tète des Anglais, et comme eux il était à pied. A côté de lui se déployait l'étendart d’Angleterre que portait sir Walter Woodland, un de ses écuyers*. Le Prince avait de plus détaché trois cents

1 Sir Piers Leigti avait rempli rps fom-lious il la bataille Hp Crée}-, —

hommes d’armes et trois cents archers à cheval, sous le commandement du captai de Buch, et les avait fait embusquer derrière une hauteur, en face du corps du duc de Normandie, qui débordait un peu de ce côté ils devaient, à un moment donné, fondre sur cette division et la prendre en flanc.

Le chiffre de la petite armée anglaise a été l’objet de bien des évaluations diverses. Les historiens français et anglais ont donné sur ce point libre carrière à leur imagination , les uns en s’efforçant de diminuer et les autres en tâchant de grossir les troupes du Prince-Noir, pour rehausser ou rabaisser l’éclat de ses victoires, au gré de l'amour-propre des deux peuples. David Hume, toujours plus modéré que ses collègues , estime que le prince de Galles avait sous ses ordres douze à quatorze mille hommes’, c’est-à-dire deux mille hommes d’armes, six mille archers et quatre ou cinq mille brigands ou fantassins*. L’armée entière était donc à peine égale au tiers des Français, à un de leurs trois corps. On y comp-

Peerage and Baronetoge of tlie BrilisU Empire, by air Bernard Burke — articles : Burreli et Leigh.

1 niât, de France, par le P. Daniel, t. III, p. 670.

* HUt. d’Angleterre, t. III, p. 249.

* Chron. de Froissart, liv. I, pari, il, ch. 22.

tait tout au plus un quart d’Anglais ; tout le reste était composé de chevaliers de Guyenne et de soldats gascons, pillards et indisciplinés.

Cette grande infériorité numérique était un peu compensée, il est vrai, par l'excellente position que le prince avait su choisir et par les capitaines distingues d’Angleterre , de Gascogne, de Hainaut et d’Artois qui l'entouraient. On remarquait surtout parmi eux les comtes de Warwick, de Suffolk1, de Salisbury et d’Oxford, William Montagu, comte de Sarum, Jean Chandos, Richard de Stafford, Renaud de Cobharn, Edouard le Despenser, James Audley et Pierre Audlcy , son frère, le sire de Rerkeley, Ralph Rasset de Dreyton, William Fitz-Warren, le sire de Manne, le sire de Willoughby, Barthélemy Burghcrsh, Richard de Pcmbroke, Etienne de Codrington, le seigneur d’Albrct , le seigneur de Pommiers, Aymon et Hélie de Pommiers, le sire de Languran , Jean de Grailly, Captai de Buch , Jean de Chaumont, le sire de Lcsparre, le sire de Mucident, le sire de Curton, le sire de. Bozan , le sire de Condom , le sire de Monlferrant, le seigneur de Landuras, le Souldich de l’Estrade, Eustachc d’Aubcrcicourt, Jean de Ghistelles, Daniel Pascle,

1 Robert de Ufford.

flamand, Denis de Morbecque, Engucrrand de Beaulaincourt1, John de Pelham, Henry Vane, John le Brabazon, John de Stourton’, Thomas de Felton, Edmond de Àppelhy, Thomas de Àrdene, Nicolas de Stafford, Waulicr de Thorp, John de Lynbyry, William de Morley, Edouard de Courtcnay, Thomas Morant, William deBurlon, William de Stretton, John Trevanion, Richard de Basquerville , John de Bcresford , Robert de Swynburn, Richard Hewysh, Roger de la Ware, Nigel de Lobcreyn, Roger de Cotesford, Thomas de Sandwich, Gilbert de Crosseby, Thomas de Gyssyng, Richard de Saint-John, William de Bodrhagam, Robert de Appelby, sergent d’armes, Thomas de Bcrnardeston , Jacques de Hanville, Gilbert de Stanford, Thomas Capel, Ralph de Shclton, John de Wynkcfeld, William dcFerrers, Fulques de Birmingham , Etienne Dax , Menançon de Casans, Roman Àrronskau, Arnaud du Puy, Pierre de Casans, Thomas Chaundeleyr, sergent d’armes, Yvon de Kerembars , écuyer breton , Mathieu de Gournay , Martin de Ferrers, Robert de Clinton, Richard de Wymondham , John de ïjtokcs, John de Seyton , William

■ Chrou. de Froissart, liv. I, part. Il, ch. 35.

* Pecrage and Barouetage of the Ilritisli Empire , by sir Bernard Bnrke , articles : Chichcster, Clcveland , Meath et Stourton.

Wyn, John dcMowbray, William de Scurgill, Thomas de Blinton , William de Meignyl, John de Shefeld, Robert Bertrand, chevalier normand, Richard d’Avcsbury, Nicolas de Ry, John de Burres, Raoul Paynel, chevalier normand, John Vernon, Robert de Scales, Wautier de Boy n ton , André de Sharnebourn, Theobald Trussel, Hugues d’Hastings, Roger le Cheyne , John de Dalton , Nicolas de Longford, William Seymour, Roger Lestrange de Knokyn , John Bristall, Edmond de Everingham, Jacob de Pype, llugh Wasteneys, Thomas Tuchet de Launlon ', Thomas Chcyney, Ralph Lovcl , Wautier Skidemor, William Huntyngfeld, Norman de Swynford, Richard de Brclford, William de Strelton , John Mautravers , Henry de Blackburn, Yvo de Kenlon, Adam Kentish, Bertrand de Saint-Omer et William de Saint-Omer, William de Baxton, John de Ottcwcll, Waller Fitz-William, Robert de Wyclif, Reginal de Malyns, Roger de Oxencoumbe, Geoffroy Hamelvn, Thomas Charvels, Nicolas de Lamcr, Edmond de Wauncy, Richard Le Bakere, Thomas Peytenyn, Thomas de Daventre*, Walter Huet , Hue de Calvcrlcy, John JCuningham , John de

1 I)c l'ancienne maison normande de Toucliet. V. pièces justificatives (F.)

* Rymer, édit, de la Haye, t. 111, part, i, p. tîO-169, pnssim.

Cressewclle, James Ross, Geoffroy Worrcsley, William Bardolt, Huchon Cornwall', etc.

De tous ces chevaliers et écuyers de renom , Chandos était sans contredit celui à qui Edouard témoignait le plus de confiance et d'affection. Après lui, sir James occupait la première place dans l’estime du prince qui ne dédaignait pas de s’inspirer de ses conseils. Audley s’était tenu, pendant toute la journée du dimanche, auprès d’Edouard, et une grande partie des dispositions adoptées l’avaient été grâce à ses avis. On l’écoutait, car « il étoitsage et vaillant chevalier durement. » A sa sagesse et à sa science de la guerre, il joignait un courage presqu’insensc, qu’à cette époque, où la force brutale était tant en honneur, les barons prisaient plus en lui que son intelligence si pleine de ressources. Le vœu véritablement chevaleresque qu’il avait fait depuis longtemps, de frapper les premiers coups à toutes les batailles auxquelles le roi d’Angleterre ou un de ses fils, quel qu’il fût, assisterait en personne, avait achevé de lui concilier les suffrages et en avait fait un personnage important dans la petite cour guerrière du Prince-Noir*.

1 Jean Cliandos, connétable d’Aquitaine et sénéchal de Poitou, par M. Bcnjaniiu Fillon, p. 35.

’ La présence de sir James Audley à la bataille de Poitiers était d'au-

Quand donc les dispositions respectives des deux armées n’eurent plus laissé de doutes sur l’emploi de la journée, sir James Audley s’approcha du prince et lui dit : « Monseigneur, j’ai toujours servi loyaumcnt monseigneur votre père, et vous aussi, et ferai tant comme je vivrai : Cher sire , je vous le montre pourtant que jadis je vouai que la première besogne où le roi votre père ou l’un de ses fils seroit, je serois le premier assaillant et combattant; si vous prie chèrement en guerdon des services que je fis oneques au roi votre père et à vous aussi, que vous me donnez congé que de vous à mon honneur je me puisse partir et meetre en état d’accomplir mon vœu. — Messire Jacques — répondit Edouard en lui tendant la main — Dieu vous doint huy grâce et pouvoir d’ôtre le meilleur des autres’. » Le chevalier alla donc se placer en avant du corps commandé par le prince, à l'endroit même où le ravin débouchait sur le plateau. Avec

tant plus méritoire, qu’il faisait cette campagne en volontaire et que rien ne l'avait obligé à suivre l’armée anglaise dans son aventureuse expédition. En raison de scs bons et loyaux services, il avait été en efTet dispensé, par lettres royales du 20 avril 1353, de tous devoirs féodaux, dispensé du service militaire et de prendre séance au Parlement. On trouvera le texte curieux de cette ordonnance, aux Pièces justificatives (F), à la fin du volume.

1 Cliron. de Froissart, liv. I, part, il, ch. 36.

lui allèrent quatre vaillants écuyers de sa suite, Dutton de Dutton, Doives de Doddington, Fawlehurst de Crew et Ilawtrestonc de Wainehill ', qui avaient pour mission de l’assister pendant le combat, de le dégager et de le relever s’il tombait sous son cheval, de l’emporter s’il était blessé, de le venger s’il était tué.

Le roi n’avait pas attendu que les Anglais lui donnassent l’exemple pour se préparer à la bataille provoquée par ses exigences inacceptables. Des le point du jour l’armée était sortie de ses tentes et chaque corps avait pris sa place de combat. Les Français étaient, comme on l'a déjà dit, partagés en trois « batailles » de seize mille hommes chacune; leurs lignes, très-développécs , formaient un arc de cercle immense d’une lieue environ d’étendue; la gauche, commandée par le dauphin et ses frères, s’appuyait au hameau de Maupertuis et débordait l’ennemi dont elle menaçait le flanc droit. Les deux ailes, dépassées par toute l’épaisseur du centre, se trouvaient donc en arrière et n’étaient pas même reliées avec lui, ce qui fut une première faute. L’armée semblait être devenue trois armées distinctes, destinées à opérer séparément et sans ensemble.

1 Note de l’édit, de FroLwart de M. 1! action, t. t, p. 347.

— 13fi —

Le seul changement que Jean avait apporté à ses dispositions primitives avait été de retirer le commandement de l’aile droite à son frère, le duc d’Orléans, pour le donner aux maréchaux de Clermont et d'Audeneham, et de confier au prince un corps de réserve placé en arrière de toute la ligne'. Le roi avait toujours gardé pour lui le centre qui ne devait être appelé à donner que quand les deux ailes auraient été engagées ; enfin un escadron d’Allemands, conduit par les comtes de Saarbruck , de Nidau et de Nassau, déployé en avant de la gauche, devait appuyer le mouvement des maréchaux.

Le plan tracé par Eustache de Ribeaumont avait été maintenu. Tous les hommes d’armes, à l’exemple du roi, avaient mis pied à terre, débouclé leurs éperons et raccourci leurs longues lances de manière à les réduire aux proportions des hallebardes de l’infanterie. Aussi imprévoyants que Jean, la plupart d’entre eux avaient laissé en liberté leurs chevaux qui ne tardèrent pas à s’enfuir. Sauf quelques rares exceptions, tous les gentilshommes, couverts de pesantes armures, uniquement faites pour combattre à cheval et qui par conséquent laissaient toute la partie postérieure des jambes à découvert, se trouvè-

1 llist. d'Angleterre, pur Lingord, t. IV, p. 121 .

rent donc, quels que fussent les événements, réduits à combattre à pied sur un terrain coupé de fossés et de broussailles où une agilité qu’ils ne pouvaient déployer devenait une des premières conditions du succès. Leur équipement seul les distinguait désormais des milices communales, et celles-ci avaient à leur tour l’avantage sur les fiers barons qui les méprisaient si ouvertement.

On ne voyait plus d'autres cavaliers, sur tout le front de bataille des Français, que les Allemands et trois cents hommes d’élite choisis par les maréchaux dans les trois divisions. C’était « les plus roides et plus apports de tout l’ost; » ils étaient en outre admirablement montés et armés de toutes pièces.

Jamais armée n’avait réuni jusqu’alors une si brillante et si nombreuse chevalerie. Ce n’était que « belles armures, riches armoiries1, » bannières et pennons aux couleurs éclatantes flottant de toutes parts dans les airs. L’élite de la noblesse française était là, et se pressait autour du roi dont elle composait presqu’exclusivement la division. Parmi les nombreux chevaliers dont on enregistrera , sur la foi des chroniqueurs, les noms à la fin de ce récit, en faisant le relevé des pertes après l’ac-

' Chron. de Froissart, liv. I, pari. Il, di. 30.

lion, on remarquait surtout les nouveaux Chevaliers de l’Étoile qui se couvrirent (le gloire en observant religieusement leurs statuts, de ne jamais reculer devant l'ennemi de plus de quatre arpents de terrain et de mourir plutôt que de lâcher pied ; ils se firent tous tuer jusqu’au dernier et amenèrent ainsi, par leur fidélité à en suivre les règles, la ruine de cet ordre éphémère. Vingt d'entre eux avaient sollicité le périlleux honneur de revêtir, selon un usage dont l’histoire du moyen-àge fournit de fréquents exemples, pour tromper l’ennemi, des armures semblables à celle du roi et des cottcs-d’armcs sur lesquelles brillaient les nobles fleurs de lys do France. Un autre brave chevalier, Renaud de Ccrvollcs, dit l’Archiprètrc, s’était aussi paré « des armures » du jeune Pierre II, comte d’Alençon '.

Le cardinal dç Périgord, qui était resté dans le camp français, ne voulut pas se retirer avant d’avoir encore fait une tentative suprême ; mais il ne put approcher du roi. On lui signifia « yrcusemcnt » de s'en aller à Poitiers ou partout ailleurs, mais de ne plus se mêler d’accord ni de traité, car il pourrait en résulter pour lui de graves désagréments. Le cardinal , qui avait fait tout ce

• Clirou. de Froissart, liv. I, part, u, ch. 31

qu’il était humainement possible de faire , se rendit encore une fois auprès du prince de Galles pour lui apprendre qu’il n’y avait plus qu’à combattre et que la résolution du roi était inébranlable. « C’est bien l’intention de nous et des nôtres — s’écria Edouard — et Dieu veuille aider le droit 1 » Talleyrand reprit alors le chemin de Poitiers avec son escorte qui se composait de plusieurs hommes d’armes commandés par Robert de Duras, neveu du prélat, et par le châtelain d’Amposte. Ceux-ci, indignés de s’éloigner au ihoment où l'on allait en venir aux mains, reconduisirent Périgord jusqu’aux faubourgs de Poitiers, et là, tournant bride brusquement, ils suivirent dans les rangs de l’armée française le châtelain d’Amposte qu’ils avaient choisi pour chef.

Le départ du cardinal fut le signal du combat.

Les maréchaux s’ébranlèrent , et avec leurs trois cents hommes d’élite ils se lancèrent au galop dans le ravin. A peine la tète de la colonne s’y était-elle engagée qu’une nuée de longues flèches barbelées parlant des deux côtés, des haies et des buissons, et traversant le ravin, tandis que d’autres lancées du plateau l’enfilaient dans toute sa longueur , portèrent un désordre épouvantable dans la cavalerie française. Les chevaux des premiers rangs , blessés par les « sageltcs, » refusèrent d’avancer, se dé-

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