CHAPITRE XXI
Les fortifications de Paris. — La garnison du camp retranché. — Les travaux. — Départ des divisions de réserve. — Passage des troupes d'Alsace. — La situation au 3i août. — Nouvelles inquiétantes. — Proclamation du général Gai lié ni. — Retraite de la 6 e armée.
Lors de la mobilisation de 1914, les fortifications de Paris étaient à peu près dans l'état où les avaient laissées les travaux de reconstitution entrepris après la guerre de 1870. A l'enceinte et aux anciens forts, restés sans changement sérieux, étaient alors venus s'adjoindre de nouveaux ouvrages destinés à élargir le camp retranché, à englober des positions dangereuses, à diminuer les dangers d'un bombardement. Ces forts, ces redoutes, ces batteries, construits avant les derniers progrès de l'artillerie, n'avaient été l'objet d'aucune amélioration réelle. On songea moins encore à renforcer les défenses de Paris qu'à transformer celles de nos places du Ncjrd, Maubeuge excepté. On allait même supprimer une grande partie sinon la totalité de l'enceinte, quitte à en remplacer une partie par une grille ayant surtout un intérêt fiscal. Les abris des nouveaux forts étaient insuffisants; les pièces, mal abritées et faciles à repérer, auraient été rapidement
détruites; le petit nombre de coupoles existantes n'était nullement à même de résister aux l'ourds projectiles chargés de poudres brisantes. En somme, ces ouvrages, aussi bien que les anciens forts, étaient devenus des nids à bombes, dont on ne pouvait guère user que dans la défense rapprochée, comme points d'appui d'infanterie.
En août 191 4, il fallut improviser de nouvelles lignes de défense en avant et dans l'intervalle des forts, en ouvrant tout un système de tranchées, en construisant des batteries, en traçant des lignes ferrées à voie étroite destinées surtout au ravitaillement en munitions. Ces immenses travaux ne furent pas toujours menés avec l'activité et l'unité de vues désirables.
La garnison du camp retranché , comprenait, vers le 20 août, quatre divisions territoriales de place, réparties entre les trois zones tracées autour de Paris et le noyau central; une division territoriale de campagne stationnée dans la zone nord et, enfin, deux divisions de réserve, les 61 e et 62 e , disponibles dans cette zone. À £es éléments principaux s'adjoignaient des escadrons de réserve, des batteries et des compagnies du génie composées de réservistes de l'armée territoriale, lefc R. A. T., selon la* désignation universellement admise.
Les divisions territoriales étaient alors de valeur très médiocre (i), surtout en raison de leurs cadres. Le commandant d'une brigade stationnée au nord de Paris écrivait, le i!\ août : « ...Je passe ma journée à tâcher de transformer des gardes nationaux en soldats, mission ingrate qui me vaut plus de désagréments que de plaisir. Une circulaire de M. Messimy, en style pâteux, dénonce
(1) Cf. La grande guerre sur le front occidental, III, p. 275.
la fainéantise de certains dépôts ou corps territoriaux... ». 11 ferait mieux de la réprimer vigoureusement et de rendre certains exemples publics.
Autre circulaire ministérielle reprochant à certains officiers de chercher à quitter Tarriëre pour le front. Elle exalte le rôle des dépôts dans la guerre actuelle. « Tout cela est bel et bon, sur le papier. N'empêche qu'on a donné des commandements de première ligne à des impotents ou à des ..., pendant que je. me morfonds ici avec mes pantouflards » (1).
Fort avant dans le mois d'août, les travaux sous Paris sont menés avec une sage lenteur. C'est à (peine si l'on voit poindre une menace lointaine : « Hier dimanche, personne ne se serait douté que nous étions en guerre. Toute la campagne est pleine de troupfers en balade et de Parisiens... » (2). Pourtant des avertissements se laissent percevoir. Le a5 août, les 61 e et 62* divisions de réserve, qui étaient disponibles vers Le Bourget et Gonesse, quittent le camp retranché pour aller renforcer le groupe territorial du général d'Amade. Le 27, on voit passer au nord de Paris des troupes venant d'Alsace et allant dans la même direction que les précédentes. Elles vont contribuer à former une nouvelle 6 e armée, sous les ordres du général Maunoury, comme la première (3). L'enthousiasme est grand parmi ces troupes, comme dans la population qui les voit en chemin de fer.
(1) Lettres inédites du général X..., i\ août.
(2) Ibid.
{3) Une 6 e armée, qui porta aussi le nom d'armée de Lorraine, fut constituée vers le 20 août (Cf. La grande guerre sur le front occidental, III, p. 67).
C'est seulement après l'arrivée au Ministère de M. Millerand que Ton remarque l'activité croissante des travaux autour de Paris" (28 août) : « Ici on commence à s'agiter ferme. On fait même des bêtises sous prétexte de uhlans, d'automobiles blindées dont on craint l'apparition. Hier soir il a fallu alerter un bataillon et le porter en pleine nuit sur Louvres — en terrain inconnu — pour y faire un soi-disant exercice d'avant-postes.... On fait courir les bruits les plus absurdes. D'A... et F... seraient au Cherche-Midi, le général B... aurait été fusillé » (1).
Les batteries à pied et les compagnies du génie employées à la défense ne sont qu'en partie habillées, équipées et armées. Ce sont des terrassiers, beaucoup plus que des soldats. Les réservistes du dépôt de zouaves stationné à Saint^Denis sont restés longtemps sans habillement, sans équipement et sans armes. Tout cela trahit beaucoup d'imprévoyance.
Les nouvelles sont mauvaises. « Les Allemands sont presque sûrement à Saint-Quentin et à Guise, cherchant à marcher sur Paris par la vallée de l'Oise.... Malheureusement, il y a beaucoup de flottement dans le commandement... » (2).
Le 3i août, M. Millerand et le général Galliéni visitent une partie de la zone nord à l'est de la route de Luzarches : « L'impression n'est pas bonne en ce qui touche notre préparation matérielle. Il y a eu bien des négligences
(1) Lettres inédites du générai X..., 29 juillet.
(2) Ibid, 3o août.
graves depuis quinze ans, et je ne le savais que trop... ». Les travaux de certaines batteries sont si peu avancés qu'on décide leur abandon provisoire. Dans une autre, le commandant de batterie fait remarquer qu'il n'y a que des, gar gousses de poudre noire, ce qui faciliterait grandement le réglage de l'ennemi, en raison des tourbillons de fumée dégagés. Il est fort probable que les voisines sont dans le même cas.
C'est seulement le 3i août qu'on autorise les troupes du
camp retranché à tirer sur les avions, quand il n'y a aucun doute sur leur nationalité (i). On le leur avait interdit précédemment, 'sous prétexte d'éviter des accidents à nos propres aviateurs.
Triste jour que celui du i er septembre. « Des officiers, mon automobiliste m'annonçaient... le pont m de Greil détruit, les Anglais à Dammartin, Aés Allemands tout près de nous..., » On refusait d'y croire, puis on y était contraint. Le nombre des voitures chargées de mobilier allant vers Paris s'accroissait à vue d'œil. On mentionnait la retraite des 61 e et 62 e divisions de réserve, très éprouvées, le long de l'Oise, vers Pontoise, laissant à Greil un autre groupe de nos troupes; le quartier général britannique à Dammartin. Entre les deux, une colonne allemande; une autre à la poursuite des divisions de réserve, disait-on. L'impression d'ensemble était celle d'une « véritable angoisse » (2).
Le même témoin, commandant d'un secteur de la zone nord, écrit à cette date : « Si les Allemands sont réellement aussi près, ils vont nous tomber sur le dos dès ce
(i) Lettres inédites du général X..., 3i août. D'après une autre lettre du 2 septembre, certaines batteries n'ont ni obus ni gargousses. (2) Ibid, 2 septembre.
soir et mes pauvres huit bataillons, épars sur seize kilomètres de front, seront troués comme une toile d'araignée ». Il arrive à Villers-le-Bel une longue colonne de voitures venant de Compiègne et des environs. Ces malheureux ne se perdent pas en lamentations inutiles et ne paraissent pas trop affectés de leur exil si duï\
« Le quartier général de l'armée Maunoury vient à Ecouen.... Je pense que ces troupes étofferont un peu la défense du camp retranché, qui était vraiment bien mince... » (i). »
Cependant, le gouverneur de Paris, général Michel était remplacé par le général Galliéni et, avec une abnégation méritoire, prenait le commandement de la zone sud sous les ordres de son successeur. Le général Mercier-Milon, ancien commandant du i5 e corps, devenait -commandant de la zone nord.
Le général Galliéni allait mettre un couronnement éclatant à une carrière glorieuse entre toutes. Né à Saint-Béat (Haute^Garonne), en 18^9, issu d'une famille militaire, il fît, comme son contemporain le général Pau, ses études au Prytanée de La Flèche. Entré à Saint-Cyr en 1868, il prit part à la guerre de 1870 dans la division d'infanterie de marine. A ce titre, il assistait à l'inoubliable épisode des Dernières Cartouches, illustré par le peintre de Neuville (Bazeilles, i er septembre).
Presque toute sa carrière se passa ensuite aux colonies. En 1880, il conduisit une expédition au Niger avec autant
(1) Lettres inédites du général X..., 2 septembre 1914.
d'habileté et d'énergie que d'audace. Sa poignée d'hommes avait encore été réduite par les attaques des Bambaras. Pendant près d'un an, il fît auprès du sultan Ahmadou plutôt figure de prisonnier que de vainqueur. Néanmoins, il finit par lui arracher un traité avantageux. Cette expédition, qu'il conta dans. son Voyage au Soudan français, lui valut une médaille d'or de la Société de Géographie.
En 1886, 1887, 1888, il mit fin aux troubles causés par Mahmadou-Lamine dans la même colonie et jeta les bases de son organisation politique, administrative, financière. Il raconta ensuite les résultats obtenus dans un nouveau livre, Deux Campagnes au Soudan. Là, comme plus tard en Indo-Chine et à Madagascar, il se montre, non seulement un vigoureux chef de guerre, mais aussi un administrateur habile et généreux. Toute sa méthode est basée sur la collaboration des indigènes. C'est celle qui fait à l'heure présente brillamment ses preuves au Maroc, sous la direction du plus éminent de ses élèves.
Un séjour en France lui permit de suivre les cours de l'Ecole de guerre. Il servit ensuite en Indo-Chine comme colonel. La piraterie faisait encore des ravages constants dans cette colonie nouvelle, où, de temps immémorial, elle était endémique. Le colonel Galliéni en vint à bout; il donna, en même temps, une vigoureuse impulsion aux travaux publics, où il voyait la meilleure garantie de la paix publique et de la* domination française. En 1896, il laissait en complète sécurité un pays troublé jusqu'à son arrivée.
A peine de retour en France, il était envoyé à Madagascar comme général de brigade.. Dans la grande île africaine, une insurrection menaçait l'œuvre du général Duchesne. Il y fît acte d'administrateur en même temps
que de chef: C'est ainsi qu'en 1899, il était le tplus jeune général de division de l'armée française (1).
Appelé rapidement au Conseil supérieur de la guerre, il était, au printemps de 1914, maintenu sans limite d'âge dans le cadre actif. Quand la guerre éclata, il n'eut, dit-on, d'autre affectation qu'une suppléance éventuelle du général en chef (2). Son rôle fut donc nul dans les premières semaines d'août et Ton ne saurait trop le déplorer. Un vigoureux soldat comme lui avait sa place indiquée à la tête d'une armée de première ligne beaucoup plus qu'au gouvernement militaire de Paris. Est-il nécessaire de rappeler qu'un autre de nos généraux les plus appréciés, le général Pau, n'eut qu'une affectation de courte durée? Que les généraux Ruffey et Lanrezac, parmi les plus en vue de notre état-major général, furent rapidement disgraciés, supportant ainsi le poids de fautes qu'ils n'avaient pas commises? Au sujet de cet ostracisme on ne peut faire actuellement que des conjectures, et les circonstances ne permettent pas encore de les reproduire.
Quand, après nos premiers revers, la situation menaça de devenir tragique, le Gouvernement fit appel à la haute expérience du général Galliéni. Puis, le 2 septembre, il plaçait le camip retranché de Paris sous les ordres directs
(1) Félicien Pascal, Le général Galliéni, Revue hebdomadaire, 12 septembre 191 4.
(2) F. Engerand, Le drame de Charleroi, Correspondant du a5 mars 1918, p. 1029.
du général en chef. Le 3, on affichait sur les murs de la capitale la célèbre proclamation :
« Armée de Paris, habitants de Paris,
« Les membres du Gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la défense nationale.
« J'ai reçu le mandat de défendre Paris contre l'envahisseur.
« Ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout.
« Paris, le 3 septembre 19Ï4 » (i).
Par sa brièveté, par son énergique concision, ce langage contrastait pleinement avec les périodes oratoires dont nos gouvernants nous avaient jusqu'alors saturés. La population et l'armée furent reconnaissantes au Gouverneur d'avoir rompu ainsi avec les traditions d'une verbosité inopportune. Il sut donner à tous l'impression d'une volonté ferme, condition indispensable de la confiance de l'inférieur et des succès du chef.
Entre temps, la population continuait à fuir la région au nord de Paris. « C'est un triste spectacle que cet exode ininterrompu de gens qui vont à la grâce de Dieu.... Cette vue est encore attristée par celle des traînards et peut-être des fuyards qui traversent nos lignes sans aïrêt. Cela prend un aspect de déroute que jamais on n'eut pu soupçonner il y a quelques jours. J'estime qu'on a cédé trop de terrain sans combat... on fait la part trop belle aux Boches.... Nos préparatifs sous Paris sont loin de leur achèvement.
(1) Cf. le fac-similé de cotte affiche, général Bonnaf, La bataille de VOurcq, Renaissance du 4 septembre ic)i5.
« On nous signale des patrouilles de cavalerie allemande à une dizaine de kilomètres, vers Chateriay, et des autos blindées vers Luzarches. Il y aurait une avant-garde au nord de cette ville... » (i).
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que le moral soit parfois atteint : « Il y a de l'affolement autour de Paris et dans Paris. Ne télégraphiait-on pas, tout à l'heure, de la gare ftu Nord au bureau d'Ecouen, lui demandant s'il était vrai que les Allemands occupaient la ville? Presque tous les habitants sont partis; il ne reste que le curé et quelques vieilles gens.
« ...On s'est beaucoup renforcé sous Paris, à la suite de l'arrivée de l'armée Maunoury, de régiments de majrins..., mais le mouvement de cette armée paraît s'être fait avec •une extrême précipitation, sans aucun ordre logique, en sorte que les troupes sont enchevêtrées de la façon la plus fantastique.... Tel village, comme Fontenay, est plein d'alpins, d'artilleurs, de territoriaux. Des trains régimentaires le traversent — allant vers le nord — au lieu de rester en arrière.... Il paraît y avoir peu de suite et de direction dans le haut commandement... » (2).
Le 5, la note est un peu plus rassurante : « On nous a beaucoup renforcés, non sans désordre, ni faux mouvements, mais enfin on nous a renforcés et il arrive encore d'autres troupes. Seulement nos dirigeants témoignent d'un nervosité extrême, qui perce à maints détails....
« Mes territoriaux montrent beaucoup de bonne volonté et prennent une meilleure tournure. Si nous avons un peu
(1) iMtres inédites du général X..., 3 septembre, (a) Lettres inédites du général X..., 4 septembre. Il s'agit de Fontenay-les-Louvres.
La grande guerrr, TV. ^
2 go Lit GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
de temps devant nous, il sera possible d'en faire quelque chose... » (i).
Telles sont les impressions d'un spectateur sincère, mais ^eut-être sévère «dans ses jugements, à la vieille de la bataille de la Marne. On peut en déduire que les travaux de défense autour de Paris étaient alors moins avancés qu'on ne l'a souvent prétendu et qu'une poussée directe des Allemands sur la capitale n'aurait, très probablement, rencontré, en dehors de la 6 e armée, aucune résistance sérieuse. Nous verrons, dans un autre volume, comment nos adversaires furent amenés à négliger Paris, pour s'attacher à détruire nos armées de campagne. Le monde entier «ait que la victoire de la Marne les contraignit de renoncer à ce programme, du moins pour l'instant.
(i) Ibid, 5 septembre.
« y s ..;• ' ri '•* -
DLgitized by
jQ£)gle