‹ La grande guerre sur le front occidental (volume 2)Chapitre 24 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

Les difficultés grandissantes allaient abréger la- vie précaire du Ministère. Le ministre de la Guerre Messimy, officier démissionnaire devenu député radical, révélait, par ses hésitations, par ses incertitudes, une entière incapacité à remplir les fonctions aussi délicates.

Dès l'àprès-mîdi du 23 août, le Cabinet donnait sa démission collective, sur l'initiative de M. Viviani, qui était chargé d'en constituer un nouveau. Cette fois, le remaniement était plus accentué que le précédent, mais il restait encore partiel. On remarquait parmi les ministres l'absence de M. Barthou, que son rôle dans le vote de la loi. de Trois Ans eût dû mettre au premier plan. C'est d'ailleurs pour ce motif même, semble-t-il, qu'il avait subi l'exclusive du Comité de la rue de Valois. De même, M. Clemenceau ne figurait pas dans le nouveau Cabinet! parce qu'on lui avait offert un portefeuille dont son activité ne pouvait se contenter. Enfin, on avait peine à comprendre l'exclusion totale de la droite dans ce prétendu Ministère d'union sacrée (i). M. de Mun, qui méritait

laVJrT^i^'î' I' P : 437 ' «PnxM-nt les opinions du Phare de la Loire {Maunce Schwob) et de la Gazette de Lausanne.

alors le glorieux titre de « ministre de la confiance nationale » (i), y. eut été à sa vraie place.

Toutefois, le Cabinet Viviani, remanié, comprenait de nouveaux éléments qui lui communiquaient un supplément de force appréciable. M. Briand détenait le portefeuille de la Justice et la vice-présidence du Conseil. M. Delcassé revenait aux Affaires étrangères et ce retour, après le brute} congé de 1905 sur une sorte d'injonction allemande, paraissait amplement justifié. De même, M. MiHerand rentrait au ministère de la Guerre et M. Ri bot apportait aux Finances sa grande expérience des affaires et son habileté coutumière à se mouvoir au friilieu des intrigues parlementaires. Mais M. Malvy, le « grand électeur » de 191 4, restait au ministère de l'Intérieur, en dépit d'un passé compromettant et de très louches fréquentations (2). M. Augagneur demeurait ancré à la Marine. L'un des esprits les plus faux de l'heure présente, où ils sont légion, M. Sembat, connu surtout pour un plaidoyer retentissant en faveur de l'alliance allemande, Faites un Roi, sinon faites la Paix, prenait le portefeuille des Travaux publics, où il allait bientôt donner la mesure de son incurable légèreté. Un autre député socialiste,

(1) lievue hebdomadaire, 25 mai 1918, p. £97.

(?.) (( Je suis prêt à voter la confiance, je l'ai dit, mais je ne puis aller jusqu'à étendre cette confiance au ministre de l'Intérieur (M. Malvy), non à cause de considérations spéciales pour sa personne, mais à cause d'une expérience de deux ans dans laquelle il s'est montré ^- mettons tout au mieux — trop insuffisant au point de vue de la surveillance des étrangers, de la tolérance des entreprises d'une bande d 'antipatriotes qui ont mis la France en danger, qui ont fait plus que d'écrire, qui ont agi, qui ont profité du désarroi causé par les événements auxquels M. le Ministre de la Guerre (M. Painlevé) refuse d'attacher l'importance qu'ils méritent... » (Georges Clemenceau, V antipatriotisme devant le Sénat. Discours prononcé le 22 juillet 1917; édition de L'Homme enchaîné, p. 61).

M. Guesde, revêtait le titre, aboli depuis la chute du Second Empire, de ministre sans portefeuille.

Le fait le jjlus saillant qui ressortait de ce remaniement ministériel était la participation des socialistes unifiés au Gouvernement, alors qu'avant la guerre ils s'étaient obstinément refusés à voter les budgets et, en particulier, ceux des départements militaires. Sans doute, leur arrivée au pouvoir semblait être voulue par l'Union sacrée, qui x restait le mot d'ordre apparent de notre politique intérieure. Mais l'exclusion de la droite donnait à l'entrée des socialistes dans le Cabinet son caractère véritable, celui d'un sacrifice aux théories et aux passions des partis avancés. Il est permis de se demander si, en procédant ainsi, la majorité radicale du Parlement apportait à la direction politique de la guerre un supplément de force réelle. Peut-être aurait-on pu déduire le contraire d'un examen impartial des faits. L'hostilité invétérée des socialistes pour l'armée, celle d'un grand nombre d'entre eux pour l'idée même de patrie (i) ne leur conféraient aucune aptitude à diriger la guerre dans des circonstances aussi tragiques. Chez nous, le socialisme officiel vit surtout de phrases; il dédaigne les faits. On peut dire de lui, avec autant de justesse que pour les émigrés rentrant en i8i/j, qu'il n'a rien appris et rien oublié. Malgré tant de déceptions cuisantes, il est encore tenté de croire à la bonne foi des camarades allemands, à la valeur morale des Bolcheviki, à la toute puissance de l'Internationale ouvrière pour rétablir la paix en ce monde.

(1) M. Renaudel disait, pou de temps avant la guerre : « Je ne suis pas patriote, je le dis nettenient, parce que la patrie, dont on nous parle constamment, est faite en réalité d'un sentiment que je n'ai pas, que je ne comprends pas.... Et vous aurez beau me déclarer qu'il faut être patriote, je vous répondrai que je n'ai pas le sentiment de la patrie » (d'après Ch. Maurras, Action française du 25 mai 19 18).

La grande guerre, IV. 17

Aujourd'hui encore, après quatre ans de guerre, il ne saisit pas la différence capitale entre les buts des deux adversaires : l'un, dont l'objectif avoué, reconnu, célébré sur tous les tons, ♦est de mettre « l'Allemagne au-dessus de tout », suivant le refrain de l'hymne national, Deutschland iiber ailes in der Welt. A cette formule monstrueuse, dont l'égoïsme devrait soulever tous les eœuys jaloux de leur indépendance et de leur fierté, l'Entente en oppose une autre que nulle ne dépasse en beauté sereine : Faire du Droit le souverain du monde.

On l'a dit en excellents termes et nous le répétons volontiers : « Ce ne sont pas seulement deux groupes de nations que la guerre actuelle a mis en présence, ce sont deux civilisations, ou, pour employer ce mot dans le sens le plus large, deux religions opposées; c'est, d'un côté, un idéal de liberté et de justice humaine; de l'autre, une civilisation purement matérielle et fondée sur la force. La lutte ne peut pas finir par un compromis, mais seulement par la défaite d'un des deux partis : ou le règne du sabre, ou le règne du droit » (i).

Il faut bien reconnaître que le parti socialiste unifié est le prisonnier de son passé, de ses illusions, de ses relations à l'étranger et au-dedans. Dans sa participation au pouvoir, il était difficile qu'il n'apportât aucune préoccupation de parti, aucune visée d'intérêt personnel. De fait, sa tendance constante fut de favoriser le laisser-aller, les tolérances fâcheuses vis-à-vis d'éléments dangereux pour la défense nationale. Sous son impulsion, il sembla peu à peu qu'il existait dans la nation deux classes distinctes :

(1) Vaincre, par un anonyme, Revue des Deux-Mondes, i5 avril 1918, p. 733.

d'une part les ouvriers travaillant aux œuvres de guerre, dans leur infinie complexité, et la foule immense des autres citoyens. Aux premiers, toutes les faveurs. S'ils sont mobilisés, on les détache dans les usines, même quand ils font partie de la réserve et, au besoin, de l'armée active. Ils y bénéficient de gros gains journaliers, de la vie de famille, d'une sécurité le plus souvent absolue.

Aux autres, même quand ils appartiennent aux vieilles classes, aux R. A. T., la vie pénible dans les tranchées, dans les boues de la Somme ou des Flandres, dans les neiges des Vosges; le voisinage constant de la mort; l'éloignement du pays natal. Pour ces derniers, le moindre acte d'indiscipline, surtout quand il est concerté, est considéré comme un crime et réprimé de même. Pouk les autres, liberté absolue de faire grève, même quand ils sont mobilises, même quand les circonstances sont d'une extrême gravité, quand la consommation des munitions est intense, quand nous avons un besoin absolu de réparer les pertes journalières en avions. C'est ainsi, qu'en mai 191 8, entre deux grandes offensives allemandes, dont dépend l'issue même de cette lutte gigantesque, on a pu lire dans la presse l'ordre du jour suivant :

« Les délégués, représentant 180.000 ouvriers et ouvrières des usines de guerre, réunis le 18 mai à la Maison des Syndicats, après avoir entendu le compte rendu des diverses délégations accomplies auprès du Gouvernement par les bureaux de la Fédération des métaux, de la voiture-aviation, de l'ameublement, des scieurs-découpeurs, de la C. G. T. et du groupe socialiste parlementaire;

« Prenant acte des déclarations faites, constatant que le caractère démonstratif de la manifestation peut être considéré comme réalisé;

« Adoptent la proposition des organisations précitées,

consistant en la reprise normale du travail le samedi 18 mai, aux heures habituelles de l'après-midi » (1).

Qui peut chiffrer l'avantage matériel et moral résultant, pour l'Allemagne, de l'arrêt complet, pendant plusieurs jours, des usines touchées par l'ordre du jour précédent?

En somme, malgré les modifications qu'il a subies le 26 août, le ministère reste faible, sans direction, sans unité véritable, Le Président de la. République demeure privé de toute autorité réelle. Le Parlement étant prorogé sine die, il n'y a plus à l'intérieur d'autre organe directeur que les ministres. Eux-mêmes continuent d'obéir aux idées, aux préjugés, aux rancunes de leur propre parti, aux influences changeantes des parlementaires, des comités, des organisations politiques ou sociales. C'est ainsi qu'on verra se multiplier à l'arrière les abus de toute sorte; le défaut de surveillance, l'insuffisance ou l'incompétence de la direction autorisent peu à peu, dans une proportion croissante, le gaspillage des deniers publics, des ressources de toute nature qui, bientôt, nous feront cruellement défaut. Quantité .d'embusqués échapperont aux dangers du front, en recourant aux procédés les plus variés, aux prétextes les plus invraisemblables. Dans les dépôts, dans les hôpitaux, dans les états-majors, dans les établissements militaires ou les usines de l'arrière leur nombre sera très considérable. L'espionnage sévira sous toutes ses formes, encouragé par l'incom-

(1) Journaux du 19 mai 19 18.

préhensible faiblesse des ministères compétents (i). On confiera des laissions délicates aux personnalités les plus/ suspectes; on leur laissera prendre une autorité inadmissible au Ministère de l'Intérieur ou à la préfecture de police. Les agents conscients ou inconscients de l'ennemi auront une action croissante sur la presse, sur l'opinion. On laissera leur propagande s'exercer librement, en dépit d'une censure qui s'attachera parfois à des vétilles, en négligeant parfois les questions les plus graves. Bientôt se développera la catégorie des gens auxquels s'applique l'odieuse dénomination de défaitistes, ceux qui travaillent, consciemment ou non, à la victoire de l'ennemi, en répandant des bruits désastreux, en ébranlant la confiance du pays dans l'armée et de l'armée dans le pays ou dans le commandement, en s'efforçant de ruiner nos alliances et de nous amener à une paix ignominieuse.

La faiblesse du Gouvernement se répercutera sur la conduite politique de la guerre, qui sera trop souvent faible et incohérente, en Orient, dans les Balkans, par exemple. A en croire les apparences, on s'imaginera que la parole peut suppléer à l'action. Quantité de discours, de télégrammes, d'interviews et un minimum d'actes utiles, c'est ainsi qu'on pourra résumer la conduite politique de la guerre pendant de longs mois, sinon des années. T/action du Gouvernement sur les armées sera insuffisante, le général en chef ayant acquis une très grande indépendance, sans qu'elle soit toujours justifiée. Aussi les améliorations, les réformes indispensables pénétreront-elles lentement et comme à regret d^ns nos armées. Nous ne Téduirons nos divisions d'infanterie à

(1) Cf. Georges Clemenceau, V antipatriotisme devant le Sénat. Discours prononcé le 22 juillet 1917 (Payot).

trois régiments, en supprimant l'inutile rouage des brigades, qu'après les Allemands et sur leur exemple. C'est le 3o mai 191 6 seulement, au bout de près de deux ans, que le général en chef adoptera un programme indispensable de création d'artillerie lourde (1). Nous ne réaliserons que tardivement l'augmentation de l'artillerie de campagne, du génie, des mitrailleuses, de l'aviation. Ni nos conceptions, ni nos méthodes de guerre ne répon*dront à la majesté des circonstances.

Cependant, la situation s'aggravait sensiblement vers la fin d'août 191 4. Malgré le mutisme ou l'inexactitude des communications officielles, un sentiment de sourde inquiétude se répandait partout.

Déjà le Journal des Débats (2), après avoir annoncé qu'on réunissait, sous les ordres du général Pau, nos u deux armées » d'Alsace et de Lorraine, recommandait le sang-froid, réclamait des « communiqués plus objectifs et plus francs. On ne gagne rien à ruser avec les faits », ajoutait sagement M. G. Blanchon. Ces puériles tentatives de dissimulation, qui visent à soutenir le moral de la nation, ont trop souvent le résultat contraire. Elles sont bientôt percées à jour et ruinent toute foi dans la véracité des communications officielles. Derrière chacune d'elles, on s'imagine découvrir des faitsr désastreux. Finalement l'effet produit est exactement le contraire de ce qu'on espérait.

(1) Cf. le discours de M. André Tardieu, Journal Officiel du i4 novembre 1916, p. 3347.

(2) 26 Août.

A cette date du 26 août, lé témoin que nous avons déjà cité écrit : « ...Le Gouvernement se montre bien incapable à l'heure actuelle. L'affaire du fils M... indigne une foule de gens et moi en particulier... » (1).

Le* 27, le communiqué allemand est un cri de triomphe :

« Les armées allemandes victorieuses en France.

« L'armée allemande de l'Ouest a pénétré victorieusement, neuf jours après sa concentration, sur le territoire français, de Cambrai jusqu'aux Vosges méridionales. L'ennemi a été battu sur toute la ligne et est en pleine retraite... ».

Le bulletin français du 27 août (i5 heures) est conçu en termes sybillins :

« Sur le jront. — Les événements d'hier dans la région du Nord n'ont à aucun degré compromis ni modifié les dispositions prises en vue du développement ultérieur des opérations.

« Dans la région entre les Vosges et Nancy, nos troupes continuent à progresser... ».

Le soir (?,3 heures), les renseignements donnés sont un peu plus explicites. Après avoir noté la reprise de l'offensive française dans les Vosges, vers Saint-Dié, le rédacteur officiel écrit que nos attaques sont ininterrompues entre ces montagnes et Nancy. Sur la Meuse, nous avons repoussé avec vigueur plusieurs assauts de l'ennemi.

<f Dans le Nord. — L'armée anglaise, attaquée par des forces très supérieures en nombre, a dû, après une bril-

(1) Lettres inédites du général X.... Le lieutenant M... avait abandonne son régiment après la bataille de la Sambre. On s'employa de divers eôtés à le sauver d'une eon damnât ion, et on y parvint.

lante résistance, se reporter un peu en arrière. A sa droite, nos armées ont maintenu leurs positions... ». *

Le même jour, 27 août, le nouveau Cabinet adresse aux (( Français » une proclamation d'une éloquence quelque peu verbeuse, où ne figure pas le mot République. Il s'engage à demander au pays tout ce qu'il peut fournir en hommes et en énergies. « Nous avons la méthode et la volonté, nous aurons la victoire! » Cette partie de son programme était excellente; elle ne devait être qu'incomplètement réalisée. Certes, le nouveau Cabinet était composé d'individualités auxquelles ni l'intelligence, ni la parole ne faisaient défaut, mais leur côté faible était le caractère et nous eûmes à le déplorer.

Trompée par les communiqués, la population ne se rendait pas encore exactement compte de notre situation. Dans le Journal des Débats du 27 août, M. G. Blanchon dessinait notre ligne de défense comme « s'étendant à peu près sur le front Maubeuge, Givet, puis en avant du cours de la Meuse et tàe la Chiers, en remontant vers Montmédy au débouché des forêts de l'Ardenne ».

Le retour de l'ancien ministre de la Guerre était bien accueilli : « Millerand redevient ministre de la Guerre en remplacement de Messimy, dont les gaffes ont fini par révolter les plus patients » (1).

Le 28 août, le communiqué allemand était ainsi conçu : « Saint-Quentin. — L'armée anglaise, à laquelle s'étaient jointes trois divisions françaises de territoriaux (2), a été complètement battue au nord de Saint-Quentin. Elle se trouve en pleine retraite.... Plusieurs milliers de prison-

(1) Lettres inédites du général X..., 27 août.

(2) Trois divisions du groupé d'Amade.

niers, sept batteries de campagne, une batterie d'artillerie lourde sont tombés entre nos mains.

« Au sud-est de Mézières, nos troupes, combattant sous un feu ininterrompu, ont avancé sur une grande partie du front.

« Après des combats qui ont duré neuf jours, notre aile gauche a repoussé les troupes françaises de montagne jusqu'à Test d'Epinal et continuent à avancer.

« Le bourgmestre «de Bruxelles a informé le commandement allemand que le Gouvernement français se voyait dans l'impossibilité de secourir les Belges par une offensive, attendu que les Français étaient eux-mêmes complètement réduits à la défensive ».

Ainsi, nos adversaires terminaient leur compte rendu par un mensonge d'une grossière impudence, qui provoquait aussitôt une réponse cinglante du bourgmestre intéressé (i). Il devait en être puni par une longue détention.

En France, le bulletin du 28 août, 23 heures, est plus imprécis encore que les précédents : « Situation sur le front. — La situation, de la Somme aux Vosges, est restée aujourd'hui ce qu'elle était hier. Les forces allemandes paraissent avoir ralenti leur marche... ». On faisait connaître que M. Millerand était revenu « très satisfait » d'une conférence avec le général en chef. Mais, pour beaucoup de gens, les terribles mots de la Somme aux Vosges retentissaient comme un glas. Le remaniement du Ministère était bien accueilli en général. Plus que jamais, on comptait sur nos Alliés de l'Est : « Nous avons, nous,

(1) Voir le fac-similé de l'affiche publiée le 3o août par M. Adolphe Max et celui de l'interdiction allemande qui fut notifiée dès le lendemain (Commandant de Gerlache, La Belgique et les Belges pendant la guerre, p. 23 1-232; Gaston Chéron, Le bourgmestre Adolphe Marx, Revue hebdomadaire, 10 octobre 1914).

la certitude que les Russes ont entendu le canon et qu'ils marchent au canon » (i).

Le lendemain, 29 août, le communiqué allemand annonçait une victoire sur cinq corps d'armée et trois divisions de cavalerie russes, après une bataille de trois jours livrée près d'Ortelsburg. Par contre, une bataille navale près d'Heligoland (28 août) coûtait aux Allemands quatre de leurs unités, sans que les Anglais en eussent perdu une seule (2). Mais les conséquences stratégiques. de cette action furent nulles. Nos Alliés purent mesurer la portée de la faute qu'ils avaient commise en échangeant Heligoland contre le protectorat de Zanzibar.

Le bulletin français du 29 août, 23 heures, laisse entrevoir la gravité croissante de la situation. Si, en Lorraine, nos progrès s'accentuent, il y a eu vers Sïgny-l'Abbaye une violente action restée indécise. A notre gauche, dans l'Aisne, quatre corps d'armée français ont livré une « véritable bataille ». Leur droite a repoussé sur Guise et à l'est une attaque du X e corps et de la Garde; la gaucho a été moins heureuse. « Des forces allemandes progressent dans la direction de La Fère ».

A la même date, le Journal des Débais s'efforce de réconforter ses lecteurs en rappelant que Maubeugc est capable de résister à « un siège prolongé »; notre front est encore défendu par des forts « à Lille, à Mézières, à Givet, à Montmédy, etc. ». Nous avons vu ce que valaient ces dernières défenses. Quant à Maubeuge sa résistance devait être de courte durée.

Le 3o août, le bulletin français (23 heures) est plus inquiétant encore dans son mutisme : « La situation dans

(1) J. Reinach, Les Commentaires de Polybe, I, p. 55-57, 28 août.

(2) Cf. les dépêches (Naval and Miiitary despaiches, I, p. 3 et suivu).

l'ensemble est la même ce matin.... A notre gauche. — Les progrès de l'aile marchante allemande nous obligent à céder du terrain ». Le Journal des Débats semble préparer l'opinion à un recul accentué de nos troupes : « ...Il vaudrait encore rtiieux rétrograder sans bataille et laisser envahir une grande partie de notre territoire que de risquer une action trop à fond dans des conditions désavantageuses, par simple crainte d'une occupation partielle ».

L'inquiétude générale s'accentue : « Les nouvelles ne sont pas bonnes.... » Malheureusement, il y a dans le camp retranché des alarmistes et des antipatriotes. « Les conseils de guerre, qui sont d'une faiblesse à peine croyable, s'empressent de les relâcher ou de leur octroyer des peines légères, encore adoucies par le sursis... » (i).

Les communiqués allemands du 3i août précisent l'importance de la victoire sur les Russes et un nom appelé à retentir longuement dans l'Histoire apparaît dans les comptes rendus. C'est celui du général von Hindenburg, naguère en défaveur, laissé « à la disposition » en raison de son âge, et qui vient d'être appelé à jouer un rôle de premier plan sur la frontière orientale de l'Allemagne.

Depuis 191 1, date à laquelle il avait quitté le commandement du IV* corps à Magdebourg, Hindenburg vivait obscurément dans sa propriété de Hanovre quand la guerre éclata. A la mobilisation, il offrit vainement ses services. C'est le 22 août seulement qu'un ordre télégraphique de l'empereur lui enjoignit brusquement de prendre le commandement de la VIII e armée. Ce rappel imprévu était l'œuvre «d'un subalterne, le général von Ludendorff . Au moment où l'avance rapide des Russes inquiétait fort Guillaume II, Ludendorff suggérait habilc-

(1) Lettres inédites du général X..., 3o août.

ment le nom de Hindenburg comme celui d'un général familiarisé avec le théâtre d'opérations de l'Est, où il s'était distingué aux manœuvres impériales de 1909. La suggestion fut écoutée, Hindenburg investi d'un commandement fort au-dessus de ce qu'il pouvait attendre. Son premier soin fut d'appeler auprès de lui, comme chef d'état-major, Ludendorff. Ce dernier avait à peine quarante-neuf ans, âge exceptionnel pour une situation de ce genre en Allemagne (1).

En août 191 ky Ludendorff est encore inconnu en dehors des cercles militaires allemands. Hindenburg ne l'est guère moins hors de l'Allemagne, quand ses premiers succès sur les Russes retentissent brusquement. On rapporte qu'il a détruit trois corps d'armée et fait 60.000 prisonniers, dont deux généraux. Il sera bientôt le plus populaire des généraux allemands.

Sur le front occidental, von Kluck a remporté un succès près de Combles; von Bûlow une victoire près de Saint-Quentin y sur une armée française « supérieure en nombre ». De même, von Hausen a rejeté ses adversaires près de Rethel, bien que le prince de Wurtemberg ait dû repasser la Meuse « devant des forces supérieures ». Le Kronprinz de Prusse continue d'avancer. En Lorraine, la bataille se poursuit sans décision.

Le bulletin français du 3i août (17 heures) signale, lui aussi, la lenteur de nos progrès dans les Vosges et en Lorraine. Une action d'ensemble est engagée entre la Meuse et Rethel, sans qu'il soit encore possible d'en prévoir l'issue. A gauche, les forces franco-britanniques ont dû céder du terrain. Le bulletin de 24 heures confirme

(1) Henri Joly, De la pathologie sociale de la guerre, Revue d'avril 1918, p. 12.

cet échec en l'accentuant, sans en préciser davantage la portée.

Le Journal des Débats flétrit les « semeurs de panique », qu'il traite de « Ca&sandres », en s'efforçant de montrer la situation moins inquiétante qu'elle n'est réellement. A l'en croire, les Allemands vont « se heurter à la ligne défensive que forme la falaise de Champagne, . dont les passages sont gardés par les places de La Fère, Laon, Reims. Si peu importante que soit la première-, adossée au massif de Saint-Gobain, elle doit au .moins retarder un mouvement dans ce sens ».

Ces assurances tombent dans le vide et l'inquiétude s'accroît.

« ...Il faut avoir vu ce lamentable exode de trembleurs, victimes et dupes de leurs propres inventions, de couards, pareils aux lièvres affolés par la longueur de leurs oreilles, pour connaître toute la puissance de la peur sur des âmes sans vertu. Alors que le danger n'était qu'imaginaire, ils ont disparu précipitamment, en invoquant les prétextes les plus puérils et même sans avoir la présence d'esprit de forger un prétexte....

« Que tant de Parisiens, subitement pris d'une panique irraisonnée et sans cause, aient fait preuve de peu de bravoure, il ne faut point le leur reprocher trop sévèrement, encore que le spectacle de la poltronnerie soit toujours pénible, et l'on peut trouver en leur faveur cette circonstance légèrement atténuante qu'ils pouvaient croire Paris réellement menacé, et qu'après tout, ils n'auraient, dans la ville investie, été que des bouches inutiles. Mais que des professeurs d'énergie, des professionnels du patriotisme, oubliant toute vergogne, se soient, éperdus de peur, enfuis au plus vite, voilà ce qui est surtout misérable. L'on en a vu de ces foudres de guerre en chambre,

de ces prêcheur» d'héroïsme qui, dans leur journal, écrivaient qu'il fallait lutter à outrance et tenir jusqu'au bout, opposer à l'ennemi une résistance inlassable, et, leur article écrit, se sont jetés dans le premier train en partance pour un lieu sûr... l'opinion ne se prive pas d^exprimer son mépris pour ces matamores si courageux en paroles et si lâches en fait... » (i).

Quoi d'étonnant, dès lors, si l'impression des acteurs, est douloureuse : « ...Aujourd'hui, comme hier, les nouvelles sont plutôt mauvaises et je crois qu'il faut se préparer à l'idée d'une attaque brusquée sur Paris par la vallée de l'Oise... » (2).

Dès le lendemain, i er septembre, le communiqué laisse entrevoir ce danger : « A notre aile gauche, par suite de la continuation du mouvement enveloppant des Allemands, et dans le but évident de ne pas accepter une action décisive qui aurait pu être engagée dans de mauvaises conditions, nos troupes se sont repliées partie vers le sud, partie vers le sud-ouest.

« L'action engagée dans la région de Rethel a permis à nos forces d'arrêter momentanément l'ennemi.

« Au centre et à droite, situation sans changement » (23 heures).

De son côté, le témoin que nous avons souvent cité écrit : « Nous nous préparons à toutes les éventualités et, malheureusement, il y a une infinité de trembleurs,

même dans des milieux d'où ils devraient «être bannis

Ce sont souvent les mêmes qui ne doutaient de rien au début et acceptaient les bourdes les plus saugrenues » (3).

(1) Etienne Charles, Les Fuyards, Bévue hebdomadaire, 12 septembre 1914.

(2) Lettres inédites du général X... y 3i août.

(3) Lettres inédites du général X..., i cr septembre.

À deux reprises, Te 3o et le 3i août, les Allemands ont dépêché sur Paris un ou deux avions qui y ont jeté des bombes sans grand résultat. Ils croyaient terroriser la capitale et ont eu surtout un succès de curiosité (i). Dans VEcho de Paris du 2 septembre, M. de Mun écrit à ce sujet :

« J'ignore ce que nous réservent les jours prochains, mais, quelques rudes que puissent être pour notre Paris les heures qui s'approchent, elles trouveront des coeurs résolus ». v

Le 2, le communiqué français de i5 heures est pour détruire toute illusion : « Un corps de cavalerie allemande, dans sa marche vers la forêt de Compiègne, a eu un engagement avec les Anglais qui lui ont pris dix canons.

« Un autre corps de cavalerie allemande a poussé jusqu'à la ligne Soissons, Ànizy-le-Château.

« Dans la région de Rethel et de la Meuse, l'ennemi n'a manifesté aucune activité;

« En Lorraine. — Nous avons continué à progresser sur la rive droite du Sanon; au sud, la situation reste la même....

« Dans la région du Nor*d. — On ne signale pas d'ennemis à Lille, Arras, Douai, Béthune, Lens.

« On annonce de Belgique que des fractions appartenant à plusieurs corps d'armée allemands sont mises en mouvement vers l'est et rentrent en Allemagne. »

Ainsi, l'ennemi est proche de Compiègne et de Soissons, ce qui justifie toutes les appréhensions; des bruits désas-

(1) Gaston Jollivet, Six mois de guerre, p. 58. Une nouvelle incursion eut Heu le i w septembre.

treux courent de tous côtés et le bulletin du 3, 23 heures, les confirment amplement. Depuis la veille, aucun contact ne s'est produit avec l'ennemi, signalé dans la région . Compiègne, Senlis. La situation respective de l'ensemble des forces reste la même. Le Journal des Débats fait prévoir l'attaque prochaine de Paris et se déclare néanmoins confiant dans l'avenir : « Le camp retranché présente une résistance plus forte que celle de toutes les places situées sur le chemin des Allemands depuis Liège ». Dans ses Commentaires de Polybe, du Figaro, M. Joseph Reinach écrit : « La principale colonne de l'armée d'invasion avance. Elle était hiei* dans la forêt de Compiègne ».

Le même jour, à 23 heures, lé communiqué allemand . porte que le groupe central de l'armée française, composé d'environ dix corps d'armée, a été refoulé lundi (3i août), entre Reims et Verdun. La poursuite s'est continuée le 2. Une offensive française venant de Verdun a été repoussée. Pendant le combat, le Kaiser était à l'armée du Kronprinz. « Il est resté au milieu des troupes pendant la nuit.... La forteresse de Givet est tombée le 3i août. »

Ainsi, le communiqué de nos adversaires ne fait aucune mention de leur droite ni de leur gauche; il exagère sensiblement la portée des événements devant leur centre, auxquels il attribue gratuitement le nom de <( Bataille de Reims ».

A Paris, un fait important se produit. Le Gouvernement décide son transfert à 'Bordeaux (2 septembre) et rend sa décision publique le lendemain. Le sentiment qui domine à ce sujet est l'approbation, sous cette /réserve que le départ de nos gouvernants implique la volonté arrêtée de continuer la guerre, même après la prise de

Paris. Autrement il ne serait qu'une marque de faiblesse (1).

Mais il y a des protestations plus ou moins discrètes. Après avoir annoncé le départ du Gouvernement dans la Revue hebdomadaire du 12 septembre, M. Fernand Laiidet ajoutait : « Fidèles à la discipline et au loyalisme que tout bon citoyen doit observer dans ces jours graves, les Parisiens se sont inclinés sans commentaires devant cette décision, qu'ils n'ont connue du reste qu'après son exécution. Tout s'est bien passé, le départ et le post-départ; car, sans vouloir désobliger personne, il est permis d'affirmer que, si l'arrivée à Bordeaux du Gouvernement et des élus du peuple qui l'ont suivi a dû forcément faire sensation, leur départ et leur absence de Paris ont passé tout à fait inaperçus. En revanche, le sobre et énergique communiqué du général Galliéni... a retenti comme un coup de clairon et a renforcé, s'il était possible, la confiance des Parisiens... ».

Une proclamation signée du Président de la République et-de tous les ministres annonce cette résolution : « A la demande de l'autorité militaire, le Gouvernement transporte momentanément sa résidence sur un point du territoire d'où il puisse rester en relation constante avec l'ensemble du pays.... Le Gouvernement ne quitte Paris qu'après avoir assuré la défense de la ville et du camp retranché par tous les moyens en son pouvoir.... Une nation qui ne veut pas périr et qui, pour vivre, ne recule ni devant la souffrance, ni devant le sacrifice, est sûre de vaincre ». ' -

(1) « ...Le Gouvernement quitte Paris. C'est une bonne chose si Ton jentend déclarer par là que la guerre ne serait pas close par la prise de Paris. Mais aura-t-on ce courage ? » (Lettres inédites du général X..., 3 septembre). La Bourse est fermée le 3 jusqu'à nouvel ordre. La grande g nerrGi jy. 18

Ces périodes éloquentes n'apportent à la masse qu'un réconfort relatif : « Les nouvelles continuent d'être mauvaises.... La confiance est ébranlée dans la population civile comme dans les troupes. Il ne faudrait pas que cela durât longtemps. Où est le bel entrain des premiers jours? J'ai peur qu'on îie l'ait gaspillé... » (1).

Un fait certain est qu'il y a des alarmistes, et en trop grand nombre. Dans la Revue hebdomadaire du 5 septembre, M. Etienne Charles s'écrie : « Qui nous délivrera de cette misérable engeance des abatteurs d'énergie, des prêcheurs de veulerie, plus coupables, plus néfastes que des espions, et plus malfaisants?... Ce qui est le plus grave, le plus attristant, le plus inquiétant, c'est que les officines où se prépare le mortel poison du découragement sont précisément certaines « sphères » officielles où, tout au contraire, devraient s'élaborer des antidotes contre la désespérance. C'est là un sujet délicat sur lequel, dans les circonstances actuelles, on ne peut insister et dont on ne peut parler qu'avec réserve; mais un jour viendra, après la victoire, où il sera permis de parler librement et de tout dire.

« Dans ces douloureuses journées, c'est le peuple de Paris qui a fait preuve de courage et de résistance contré la fortune contraire et c'est lui qui n'a pas tremblé quand les chefs ne songeaient qu'à mettre leur personne et leurs biens en sûreté. C'est à de telles heures qu'on apprend à connaître les vertus de la foule parisienne qui, jusque dans les conjonctures les plus graves, sait conserver, sinon toujours son sang-froid, du moins sa fermeté d'âme et sa bonne humeur. Les gouvernants feraient bien de prendre exemple sur elle.

(1) Lettres inédites du général X, 3 septembre.

« Le correspondant d'un journal hollandais, qui a vu le peuple de Paris durant ces jours tragiques, écrit qu'il Ta trouvé « sérieux, mais éveillé et décidé ». La définition est excellente et d'une justesse parfaite ».

Le communiqué allemand du 3 septembre est un vrai chant de triomphe : « Avance victorieuse eti France. — 90.000 prisonniers russes à Tannenberg. — Au cours de la prise de la forteresse de Giyet..., comme lors de la prise de Namur, les batteries lourdes automobiles fournies par rAutriche-Hongrie se sont montrées excellentes par leur mobilité et la précision de leur tir, et nous ont rendu les plus grands services.

« Les forts de Hirson, d'Ayvelles (sic), de Condé, de La Fère et de Laon ont été enlevés sans combat. Tous les forts de la région nord, sauf Maubeuge, sont entre nos mains.

« L'attaque de Reims est commencée.

« La cavalerie du général von Kluck fait des reconnaissances jusque devant Paris. L'armée de l'Ouest a franchi la ligne de l'Aisne et-s'avance toujours sur la Marne, qui a déjà été atteinte par quelques détachements d'avantgarde.

« L'ennemi se trouve, devant les armées des généraux von Kluck, von Hausen, von Bûlow et du duc de Wurtemberg, en retraite sur les deux rives de la Marne.

« Devant l'armée du prince héritier d'Allemagne, l'ennemi, appuyé sur Verdun, a offert de la résistance, mais a été rejeté au sud.

a Les armées du prince héritier de Bavière et du générai von Heerîngen ont toujours devant elles, dans la Lorraine française, des forces nombreuses, bien retranchées.

« Dans l'Est, les troupes du général von Hindenburg continuent à enregistrer des succès. Le nombre des pri-

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sonniers, qui s'accroît chaque jour, atteint 90.000... ». Le k septembre, le bulletin français de i5 heures ne signale aucun contact entre l'armée de Paris et l'ennemi. « Dans la région de Verdun, les forces allemandes ont subi certains échecs. En Lorraine et dans les Vosges, nos troupes ont remporté de nouveaux succès partiels.... »

Les Russes ont infligé plusieurs défaites aux Autrichiens, bien que les communiqués de ceux-ci affirment le contraire. La prise de Lemberg est confirmée. Dans ses Commentaires de Polybe, M. Joseph Reinach écrit :V< L'armée russe est victorieuse sur tout son front. Elle est maîtresse de la Prusse orientale. Elle tient la Galicie. Elle aborde et elle tourne la Vistule. L'armée autrichienne est en déroute. L'état-major allemand transporte à toute vapeur de son front Ouest à son front Est des corps d'armée qui ne sont plus intacts... ».

Malgré ces assurances réconfortantes, des rumeurs courent, provenant de certains milieux pacifistes ou enclins aux compromissions avec l'Allemagne. On parle à mots couverts de paix séparée. On dit que des hommes politiques connus s'agitent dans ce sens. Les choses vont si loin que, sur l'initiative, semble-t-il, du Gouvernement britannique, la Triple Entente publie « la déclaration de Londres « (4 septembre).

« La déclaration suivante a été signée ce matin au Foreign Office, à Londres :

« Les soussignés, dûment autorisés par leurs Gouvernements respectifs, font la déclaration suivante :

«Les Gouvernements britannique, français et russe s'engagent mutuellement à ne pas conclure de paix séparée au cours de la présente guerre.

« Les trois Gouvernements conviennent que, lorsqu'il y aura lieu de discuter les termes de la paix, aucune des

Puissances alliées ne pourra poser des conditions de paix sans accord préalable avec chacun des autres Alliés » (i).

Le communiqué allemand du k n'est guère qu'une amplification partielle de celui du 3 : « Reims a été occupé sans combat et nous ne connaissons que tardivement la valeur du butin des armées. Les troupes, dans leur marche en avant si rapide, ne peuvent s'en préoccuper beaucoup....

« Seule l'armée du général von Bûlow a donné quelques indications précises à ce sujet :

« Jusqu'au 3i août, elle avait pris 6 drapeaux, 233 pièces d'artillerie lourde, 116 pièces de campagne, 79 mitrailleuses et 166 fourgons. Elle avait fait 12.934 prisonniers.

« Du côté de l'Est, le général von Hindenburg annonce l'évacuation de plus de 90.000 prisonniers non blessés. C'est l'anéantissement d'une armée ennemie complète ».

Le 5 septembre, la situation s'éclaircit pour Paris : « A notre gauche, porte le bulletin français de 1 h. 3o, l'ennemi paraît négliger Paris pour poursuivre sa tentative de mouvement débordant. Il a atteint La Ferté-sous- Jouarre, dépassé Reims et descend le long et à l'ouest de l'Argonne....

« A notre droite (Lorraine, Vosges) on se bat toujours pied à pied, avec des alternatives diverses... ».

Un second bulletin, sans heure, porte que « la manœuvre débordante de l'ennemi semble définitivement conjurée.

« Sur notre centre et à droite, situation inchangée.

« A Paris, dont l'ennemi reste actuellement éloigné, des travaux de défense se poursuivent avec activité.

(1) Livre jaune, p. 175. M. Delcassé aux ambassadeurs et ministres de France à l'étranger, 4 septembre. Dans nombre de publications cette déclaration est datée du 6.

« A Maubeuge, le bombardement a continué avec une extrême violence. La place résiste, malgré la destruction de trois forts. »

Un troisième bulletin, de 23 heures, provenant du gouvernement militaire de Paris, montre l'ennemi continuant de s'éloigner du camp retranché. Il aurait évacué la région de Gompiègne, Senlis.

La confiance semble renaître. Il n'y a pas de communiqué allemand. Le Journal des Débâts du 5 annonce la victoire des Russes à Lemberg. Autour de Paris, « le camp retranché est en état; il renferme des troupes fraîches et décidées. La ruée germanique pourra bien se briser contre ce rempart.... En Prusse orientale, les Russes avancent irrésistiblement.... Le rouleau à vapeur avance lentement, mais sûrement... » Qui soupçonnait alors, en France, la fragilité de la puissance russe, l'absence de ressort moral qui peut seul soutenir une nation au cours d'épreuves prolongées, la faiblesse réelle d'une autocratie toute puissante en apparence? Jamais la comparaison biblique du colosse au pied d'argile, selon te mot de Diderot, «ne fut plus justifiée.

Nous anticipions déjà singulièrement sur les événements, en admettant la possibilité d'une mobilisation immédiate des Italiens en notre faveur (1). La moindre réflexion eût pourtant suffi à montrer l'invraisemblance de cette nouvelle pour, l'instant; Dans cette facilité à compter sur la coopération d'alliés éventuels, il y avait un peu de notre légèreté coutumière, de notre Besoin naïf de sympathies étrangères, de notre aveuglement volontaire sur les réalités gênantes. C'est ainsi que nous devions croire à la neutralité ou même à l'alliance des Turcs, des

(1) Débais, 6 septembre 1914.

Bulgares et du roi Constantin, de même que nous chercherions à provoquer l'entrée en lutte des Roumains, sans prendre garde si cette coopération ne tournerait pas finalement à notre désavantage et à celui de ces malheureux alliés.

Le communiqué allemand du' 6 septembre, le dernier avant la bataille de la Marne, est d'une allure moins triomphante que les précédents :

« L'empereur devant Nancy. — Deux forts de Maubeuge sont tombés*...

« L'empereur a assisté, hier, aux attaques dirigées contre les forts de Nancy (sic).

« Deux des forts de Maubeuge^t les positions intermédiaires sont tombés entre nos mains. Nous avons dû diriger contre la ville le feu de notre artillerie. Dans la ville même, des incendies se sont déclarés en divers endroits.

« Des documents dont nous nous sommes emparés, il résulte que l'ennemi a été complètement surpris par l'offensive des armées von Kluck et von Bûlow au nord de la Meuse belge. Le 17 août, il croyait qu'il n'y avait sur ce point que de la cavalerie allemande. La cavalerie placée sous les ordres du général von Marwitz a donc rempli parfaitement sa mission de couvrir le mouvement de nos troupes ».

Il n'est pas sans intérêt de rappeler que, le 17 août, au contraire, l'état-m a j or belge, celui du I er corps de cavalerie et celui de la 5 e armée, pour ne citer que ceux-là, savaient que, des forces allemandes considérables opéraient à l'ouest de la Meuse. Si le grand quartier général français eut longtemps une idée opposée, à coup sûr, il ne l'avait plus le 17 août (1). "■

(1) Cf. La grande guerre sur le front occidental, III, p. 23, 58, 263.

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