CHAPITRE XIX RÉFLEXIONS FINALES
Résultats généraux de l'invasion allemande en Belgique. — Le» erreurs de notre concentration. — L'héroïsme belge à Liège. — Retard de notre intervention. — Les causes stratégiques de nos échecs. — Leurs causes tactiques. — Le défaut de préparation à la guerre. — Effet produit en Allemagne.
Les Allemands l'ont reconnu quand ils étaient encore dans toute Tivresse du triomphe espéré, « le plan pour Tinvasion de la France était de longue date solidement établi (von vornhereiri festgelegt), il devait se poursuivre avec succès dans le Nord à travers la Belgique (durch Belgîen im Norden erfolgen), en évitant la forte ligne des forts d'arrêt dont l'ennemi avait protégé son front du côté de l'Allemagne et qu'il eût été très difficile d'enfoncer » (i).
Il serait inutile de nier que la perte à peu près simultanée des deux batailles des Ardennes et de la Sambre était le premier résultat tangible de cette manœuvre si longuement préméditée et déclenchée avec le dédain le plus audacieux de toutes les conventions internationales.
On a entrepris de démontrer chez nous, contre toute évidence, que l'invasion allemande en Belgique n'avait
(i) Général Spohn, Parole, Deutsche Krieger Zeitung, 2 septembre
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pas pris le haut commandement français au dépourvu. Ainsi M. Hanotaux (i) énumère les dispositions prises pour le déplacement et le renforcement de la 5** armée, de la 4', pour la mise en mouvement de l'armée britannique, en attendant Tintervention de la 6* armée. Il les admire, estimant qu'elles atteignirent leur but, au delà de toute attente : « ...Quand les gros de l'armée allemande surviennent au nord 'de la Sambre, tendant leur trajectoire sur Valenciennes, ils trouvent en face d'eux des forces égales. Quoique les opérations tactiques réussissent mal, les dispositions stratégiques sont si bien prise* qu'elle restent à notre avantage. Les armées allemandes n'ont pas tourné les armées françaises, ce qui était leur but. Au contraire, c'est elles qui sont enveloppées. La 6® armée les contient partout ».
Est-il nécessaire de montrer qu'il y a là une singulière déformation de la réalité? En face de ces raisonnements hasardés, de cette opposition contestable entre « les opérations tactiques, qui réussissent mal » et « les dispositions stratégiques si bien prises », il suffit de mettre les faits : l'offensive en Belgique, sur la Sambre et dans les Ardennes, est du 21 au 28 août. Dès le 24, nous étions partout en pleine retraite, le territoire national était violé en plusieurs régions et, le soir du 25, nous avions déjà laissé occuper par l'ennemi une zone très importante par son étendue, par sa richesse, par sa population, de cette France si patiemment formée par le travail de tant de générations. Vers le 5 septembre, nos armées étaient refoulées au sud de la Marne et il était question de les porter derrière la Seine. Paris était découvert, à la merci
(i) Le maréchal Joffre, Illustration du 21 avril 1917, p. 35o.
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des armées ^ allemandes, et le Gouvernement avait été transporté à Bordeaux.
Gomment admirer de pareilles dispositions, dont les résultats pèsent encore sur nous après quatre ans de la guerre la plus affreuse, la plus abondante en sacrifices de tout genre ? Nous ne cesserons de répéter ce que beaucoup pensent comme nous, parmi ceux qui ont pu suivre de près la marche des événements : les échecs du début ne se seraient jamais produits avec la terrible ampleur qu'ils affectèrent un instant, sans les erreurs initiales commises dans le plan de concentration, comme dans le projet d'opérations adopté par notre haut commandement. Gette concentration fit tout d'abord uniquement face à la frontière franco-allemande, en dépit de tant d'indices qui présageaient la violation du territoire belge. On persista longtemps dans cette erreur, au lieu de la réparer avee la promptitude qu'exigeaient les circonstances. On eut même l'idée d'entreprendre en Alsace, à deux reprises, ^puis en Lorraine, des offensives parasites dont on savait qu'elles ne pouvaient conduire à rien, même dans l'hypothèse la plus favorable. Finalement, après avoir réparé tant bien que mal le plus gros des fautes commises dans^ la concentration, on déclencha tardivement en Belgique une contre-offensive qui allait se heurter à des forces beaucoup plus considérables que les nôtres et dont la réussite, dans les conditions oii elle fut entreprise, était assurément impossible. Comment admirer des dispositions stratégiques aussi décousues et qui aboutissent fina-lement, après que nous avions prétendu imposer notre volonté à l'adversaire par une offensive générale, à nous faire subir la sienne?
Si la manœuvre allemande n'eut pas les résultats foudroyants sur lesquels comptaient nos adversaires, ce n'est pas à la résistance de nos armées dans les Ardennes et sur la Sambre qu'il convient de l'attribuer, mais bien à la défense de l'armée belge à Liège et sur la Gette. La Belgique acquit en cette occasion des droits immortels à notre reconnaissance : i< Nous attendions tout de sa loyauté et de sa vaillance. Mais elle a dépassé notre attente : C'est elle qui, par sa résistance obstinée, a permis notre mobilisation, notre concentration, le débarquement de nos alliés dans nos ports, leur arrivée sur le front de bataille et l'organisation systématique de cette guerre en commun; c'est de poitrines liégeoises qu'a été fait notre premier rempart; c'est la nation belge tout entière qui, donnant sa capitale, a voulu que Liège et Anvers deviennent dans l'Histoire synonymes des Thermopyles et de Marathon... » (i).
Les Allemands s'étaient trompés lourdement, à la manière germanique, en violant la neutralité belge. Ils — avaient cru terminer la guerre d'un seul coup, en finît rapidement avec la France, qu'ils jugeaient en pleine décomposition, avant de se retourner contre la Russie et d'en faire autant avec elle. Ils comptaient pour cela sur notre faiblesse, sur l'inertie de la Belgique, sur l'impuissance de l'Angleterre. Ces hypothèses se révélaient inexactes. Au lieu de hâter l'achèvement de la guerre, la brutale invasion du sol belge le retardait indéfiniment.
Supposons un instant que cette invasion n'ait pas eu lieu et que les Allemands se soient bornés à nous attaquer
(i) Bulletin des Armées de la République^ 27 août 1914.
entre le Luxembourg et la Suisse. Il ne paraît pas douteux que, la supériorité du nombre, de l'organisation et du matériel intervenant en leur faveur, ils auraient crevé notre couverture soit entre Epinal et Toul, soit au nord de Verdun, soit, ce qui est plus probable, dans ces deux trouées à la fois. Ils auraient subi de grosses pertes, à coup sûr, mais infiniment moindres que celles qui devaient être entraînées par la prolongation de la guerre. Ils nous auraient porté des coups terribles, sans donner lieu à l'intervention de l'Angleterre. Celle-ci fût intervenue trop tard, quand nos forces actives auraient subi des défaites irrémédiables. Avant de recourir aux armes, elle aurait essayé la voie diplomatique. Ce n'est pas ainsi qu'elle eût empêché les Allemands d'arriver à Paris et de nous contraindre à une paix prématurée, c'est-à-dire à une déchéance définitive. La violation de la neutralité belge a donc été une erreur « colossale » des Allemajids; elle a mis à néant les résultats d'une préparation de plus de quarante ans et changé du tout au tout le résultat final de la guerre.
Il est d'ailleurs regrettable que nous n'ayons pas soutenu plus énergiquement l'effort désespéré des Belges. Notre intervention à leur secours fut limitée à l'envoi en Belgique du corps Sordet, dont on connaît la coûteuse randonnée sur les deux rives de la Meuse, puis des trois bataillons détachés à Namur. Le reste de nos troupes ne dépassa pas la Sambre et la Meuse avant le 22 août. N'aurait-il pas été possible et judicieux de faire davantage .î^ Quand l'armée belge était encore derrière la Gette, couvrant Bruxelles et Anvers, n'y aurait-il pas eu tout avantage à la renforcer fortement, en faisant usage du réseau ferré si développé en Belgique et dans le nord de la France?
35o LA GRANDE GUERRE SUR LE FROiNT OCCIDENTAL
On l'a dît avant nous, ToIIensive contre le centre et la droite allemande aurait pu se déclencher vers le i5 août, alors que nous étions prêts et que la grande conversion de nos adversaires avait été retardée par la résistance inattendue de Liège (i). L'attaque française sur le front des Ardennes et de la Sambre fut trop tardive de huit jours; elle se heurta contre des forces très supérieures à ce qu'elle eût rencontré à ce moment (2). On voulut sans doute attendre les Anglais. Il reste à savoir si le supplément de forces que nous valut leur entrée en ligne pouvait compenser le renforcement continu des Allemands. Nous y perdîmes l'avantage de la surprise stratégique, sans parler des autres. Il est douteux que la cause des Alliés y ait trouvé quelque avantage.
De plus, à supposer que la coopération britannique nous fût indispensable pour entrer en Belgique, ce qui paraît au moins douteux, il eût fallu attendre pour cette offensive que le maréchal French ait porté ses troupes à pied d 'œuvre, que la liaison fût établie avec les nôtres, ce qui n'eut pas lieu.
Enfin, en admettant l'hypothèse de l'attente, il eût été plus judicieux de persévérer dans cette attitude et d'occuper dès le premier moment des positions défensives derrière la Chiers ou le long de la frontière du Nord. Mais comment concilier un pareil arrêt avec les théories sur l'offensive à outrance que l'état-major de l'armée et l'école de guerre avaient répandues dans tous nos rangs .»^ Ainsi apparaissait, dès le premier moment, le danger des doctrines purement théoriques, ne tenant compte ni des faits historiques récents, ni des forces respectives des deux
(i) Général Malkterre, Etudes et impressions de guerre, I, p. (2) Fleury-Lamure, op. cit. y p. 82.
adversaires, ni des progrès de l'arinement. Depuis 1870, la guerre tend de plus en plus à prendre un caractère scientifique. L'industrie joue un rôle toujours plus marqué dans sa préparation comme dans ses péripéties. La supériorité du nombre, celle de la direction ne sont plus que des éléments du succès. Celle du matériel acquiert une importance croissante et la défensive en est singulièrement facilitée. Nous rapprenons tous les jours à nos dépens.
On a énuméré (i) parmi les causes stratégiques de nos échecs dans les Ardennes et sur la Sambre l'ampleur évidemment imprévue du mouvement débordant de la droite allemande. Nous avons dit pour quelles raisons cette ampleur aurait dû entrer dans nos combinaisons (2). C'est toujours une erreur, et la plus grave peut-être, que celle qui consiste à sous-estimer son adversaire et les efforts dont il est capable.
D'autre part, il est permis de croire que nous comptions sur une plus longue résistance de Liège et surtout de Nîonur. Nous n'avions pas prêté une attention suffisante aux théories hautement professées dans l'armée allemande concernant les attaques brusquées des forteresses, et cela depuis des années. Immédiatement après la guerre dé 1870, par exemple, le général von Sauer affirmait la possibilité de destructions rapides, que l'emploi des projectiles brisants et de l'artillerie à grande puissance rendit beaucoup plus faciles.
(i) Jos<îph Rcinach, La guerre sur le front occidental, p. 107. (2) La grande guerre sur le front occidental , II, p. 55 et suiy.
Mais il semble bien qu'en France on nourrissait des illusions tenaces sur la valeur défensive des fortifications belges. C'est ainsi que le lieutenant-colonel Grouard, fort peu suspect d'engouement pour ee qui est défense des places, écrivait à une date récente : « Ces observations ne m'empêchent pas de reconnaître que le système défensif de la Belgique, reposant sur les places de Liège, Namur et Anvers, et préconisé par le général Brialmont, ne soit fort bien conçu » (i).
La retraite de l'armée belge sur Anvers laissa aux Allemands le champ libre, plus tôt, semble-t-il, que ne prévoyait notre haut commandement. Mais une appréciation plus exacte des f orcps en présence aurait dû le persuader, dès le premier moment, que cette solution était inévitable. La retraite sur Anvers rentrait dans le système défensîf de la Belgique. Il n'y a lieu de s'étonner que d'une chose, c'est que l'armée belge ait pu la différer jusqu'au 19 août, sans avoir, jusque-là, reçu de nous aucun secours réel.
On a dit et répété que la 4® et la 5® armée n'étaient pas effectivement reliées; qu'entre elles il se produisit un vide tentant de Namur à Fumay. La division Boutegourd ne le combla qu'imparfaitement, après le départ du i" corps, et l'offensive de la IIP armée en fut facilitée (2).
Sans doute il y a une part de vérité dans ce qui précède. Mais on doit ajouter que les Saxons passèrent. la Meuse les 28 et 24 août seulement. La 4® armée avait été battue le 22, ce qui suffisait à découvrir le flanc droit du général Lanrezac, dont l'offensive était nécessairement fonction de celle des généraux de Langle et Ruffey. Ceci
(i) France et Allemagne. Ld guerre éventuelle j p. 26. (a) Cf. Hanotaux, V, p. 82.
étant donné, il semble qu'il y ait eu liaison insuffisante entre ces trois armées, surtout entre les 4* et 5®. Pour une opération de cette envergure, une direction commune s'imposait et, à Vitry-le-Fi^ançois, le grand quartier général était trop loin pour l'assurer efficacement.
Aux raisons d'ordre stratégique qui viennent d'être énuriïérées, d'autres vini^ent se joindre, d'ordre tactique. M. Joseph Reinach, paraphrasant des documents d'origine officielle et officieuse, les a ainsi résumés (i) :
« Ici, des divisions ont été lanoées trop vite sous le feu de Tenncmi; les hommes, et certains chefs, dans cette première grande rencontre, ont exagéré l'audace; il y a eu de l'ignorance des choses de la guerre dans le mépris, poussé jusqu'au défi, du danger et de la mort. Là, se sont produites des défaillances. Des chefs s'étaient révélés dans la bataille; d'autres y avaient perdu une réputation, quelquefois méritée, mais pour d'autres qualités que celles de l'action qui n'est pas la science. Il y avait eu enfin des erreurs, soit dans l'emploi de l'infanterie, soit dans celui de l'artillerie, et leur liaison était insuffisante ».
A ces raisons VExposé de six mois de guerre (2) joint l'infériorité de nos « cadres subalternes » vis-à-vis de ceux de l'ennemi; nous avons dit combien nous considérions cette dernière accusation comme imméritée. Quant aux autres causes de nos insuccès, il est trop évident, après examen impartial des faits, que toutes renferment leur part de vérité. Elles se résument dans Vinsuffisance de
(i) La guerre sur le front occidentalf p. 108-109. (2) Page 5.-
La grande guerre, III. 23
354 LA GRAxNDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
notre préparation. Nous avions préparé la paix, dans une Europe que trop de gens, chez nous, entrevoyaient transformée en une contrée idyllique où fleuriraient la concorde et réquité, pendant que nos futurs adversaires préparaient la guerre, et la* guerre dans ce qu'elle a de plus violent, de plus tendu, de plus implacable. De là l'inexistence de notre artillerie lourde en face de celle des Allemands, l'insuffisance de l'aviation française, la malheureuse organisation de nos troupes de complément. De là aussi l'absence de liaison entre l'infanterie et l'artillerie, même entre cette dernière et le commandement; l'ignorance de l'adversaire qui nous jeta si souvent au début sous le feu de ses mitrailleuses et de ses canons, au cours de charges à la baïonnette lancées aveuglément, sans aucune chance de succès.
La répugnance traditionnelle de nos troupes pour les travaux défensifs contribua également à nos premiers échecs. Il faut bien dire que leurs cadres avaient une part de responsabilité dans ce mépris de la fortification sous toutes ses formes. Ils y voyaient l'antithèse de l'offensive, hors de laquelle, croyaient-ils, il n'est pas de salut. L'importance des travaux de campagne ne leur apparaissait aucunement. Le lieutenant-colonel Grouard écrivait en igiS : « En rappelant tous ces exemples de la guerre allemande (Metz, Paris, Orléans), nous croyons qu'il serait prudent de n'avoir dans les fortifications du moment qu'une confiance limitée » (i).
Est-il nécessaire d'insister sur les défaillances du commandement dans ces tristes jours? Il suffit de rappeler certains épisodes de la retraite à la 5* armée. « L'un des grands mérites du général Joffre, écrit M. Joseph Rei-
(t) Loc. rit,, p ^5.
nach (i), sera d'avoir cherché à se rendre un compte exact de toutes les causes de faiblesse et, sans égard pour les personnes, quelque chagrin qu'il en pût éprouver, à trancher dans le vif. Il lui arriva sans doute de se tromper, de ne pas être exactement renseigné. La volonté fut courageuse, soutenue par le seul souci du bien public. »
Encore faut-il ajouter que ces affirmations appellent un correctif. Ainsi que Ta fait entendre M. Painlevé, dans le discours que nous avons précédemment cité (2), ces exécutions sommaires n'étaient pas toujours indemnes de préoccupations étrangères, sinon nuisibles, au bien du service.
C'est l'ensemble de ces circonstances qui permit aux Allemands de passer la Marne quinze jours environ après avoir franchi la Semoy et la Sambre. Mais il avait fallu des efforts inouïs de leurs troupes. On savait que le suc-
(i) Loc. cit,f p. 109.
(2) Discours à la Chambre du 7 juillet 191 7 {La grande guerre sur le front occidental y II, p. i6a).
ces final dépendait de la rapidité de leur marche et on exigea d'elles tout ce qu'il était possible d'en obtenir. Nous avons cité plusieurs exemples de marches forcée'» dans les armées qui envahirent la Belgique et le Nord de la France. Voici ce qu'écrit, avec une exagération évidente, un « témoin oculaire renseigné » (i) :
(( Quantité d'hommes avaient les pieds écorchés, certains les os à vif; tous n'avaient plus de leurs chaussettes (a) que la jambe; la semelle avait disparu, totalement usée. En route, pour aucun motif, on ne permettait au soldat de s'arrêter; un malheureux éclopé ou exténué était-il hors d'état de poursuivre, on ne le hissait pas sur une voiture; un sous-officier le tuait froidement d'un coup de revolver à la nuque. Le reste du troupeau, terrifié, reprenait son calvaire, sans même oser jeter, en passant, un regard sur le cadavre du malheureux sacrifié ».
Peut-être y a-t-il là, dans cette extrême tension, l'un dos motifs qui firent la victoire de la Marne. Après tant de marches épuisantes, l'ennemi qu'avait soutenu jusqu'alors l'espoir d'un facile succès, se vît brusquement contre-attaque sur un froift immense. La déception fut telle que sa solidité en fut profondément entamée. L'attaque dirigée par la 6** armée dans son flanc droit fit le reste. Mais nous aurons à revenir sur ce thème, quand nous étudierons cette application du renversement des forces si hautement prôné par Clausewitz dans son livre célèbre : Vom Kriege (3).
c?) Les quatre batailles des 22-23 août i9iU, Le Petit Parisien reproduit pnr los Débats du 3o mars 19^5.
(2) he soldat allemand ne porte pas de chaussettes, mais des fusslappen, morceaux de coton dont il s'enveloppe les pieds.
(3) De la guerre.
RÉFLEXIOIIÎS FINALES 867
Le premier communiqué allemand faisant allusion aiix combats sur la Sambre est du 24 août. Il est très sommaire sur ée point : « A Touest de la Meuse, les troupes allemandes s'avancent vers Maubeuge; une brigade de cavalerie s'étant portée vers leur front a été battue » (i). Chez nous, à la même date, le bulletin de a3 heures s'exprime ainsi :
« La situation en Belgique. — A l'ouest de la Meuse, Tarmée anglaise, qui se trouvait à notre gauche, a été attaquée par les Allemands. Admirable sous le feu, elle a résisté à l'ennemi avec son impassibilité ordinaire. L'armée française qui opérait dans cette région s'est portée à l'attaque. Deux corps d'armée, dont les troupes d'Afrique qui se trouvaient en première ligne, emportés par leur élan, ont été reçus par un feu très meurtrier; ils n'ont pafi cédé, mais, contre-attaques par la garde prussienne, ils ont dû ensuite se replier. Ils ne l'ont fait qu'après avoir infligé à leur adversaire des pertes énormes. Le corps d'élite de la garde a été très éprouvé... »
Après avoir brièvement fait mention de notre échec sur la Semoy, le bulletin résume la situation générale en^ annonçant que nous allons conserver quelque temps la défensive, jusqu'à ce que soit venu le jour d'une vigoureuse offensive (a).
Au travers des longueurs, des obscurités, des inexactitudes de ce document, on lit nécessairement un échec grave et c'est l'impression qu'il produisit, impression
(i) Diaprés M. HaAotoux, c*6Bt une allusion au oombat d'Ander-
lU€8.
(a) V. supra, p. ajg.
encore accrue par Vaperçu d'ensemble qui le terminait. Après avoir mentionné l'entrée des Russes « jusqu'au cœur de la Prusse orientale », le rédacteur officiel s'exprimait ainsi : « On doit évidemment regretta que le plan offensif, par suite de difficultés impossibles à prévoir, n'ait pas atteint son but ; cela eût abrégé la guerre; mais notre situation défensive demeure entière, en présence d'un ennemi déjà affaibli. Tous les Français déploreront l'abandon momentané du territoire annexé que nous avions occupé.
« D'autre part, certaines parties du territoire national souffriront malheureusement des événements... C'est ainsi que dçs éléments de cavalerie allemande appartenant à une division indépendante, opérant à Textrème droite, ont pénétré dans la région de Boubaix-Tourcoing, qui n'est défendue que par des éléments territoriaux.... »
Ainsi le bulletin nous préparait à la défensive, au lieu de l'offensive si hautement prônée jusqu'alors; il annonçait l'entrée de l'ennemi dans la partie la plus riche du département du Nord, avec ce singulier correctif quMle était défendue uniquement par des éléments territoriaux. Pourquoi le corps Sordet, après avoir dégagé le front de la 5* armée et des forces britanniques, n'avait-il pas été porté, en temps opportun, à l'extrême gauche, sa vraie place ?
Le 25 août, le communiqué allemand se borne à constater que, « sur le théâtre occidental de la guerre, la situation de l'armée allemande est, grâce à Dieu, si favorable qu'elle dépasse toutes les espérances »; au contraire il s'étend longuement sur les événements dû front oriental, beaucoup moins heureux. Un deuxième communiqué annonce la prise de Namur et de cinq de ses forts.
Chez nous, le bulletin du 25, i5 heures, indique dans
BÉFLBXION8 FINALBS SSg
le Nord la reprise par les Allemands de Voffensive « qui avait été arrêtée hier. Ils sont contenus par nos armées en liaison avec les troupes anglaises... » Un peu plus tard (25 août, ilx heures), le bulletin décrit fort inexactement la situation à Touest de la Meuse :
(( Par suite" des ordres donnés avant-hier, par le général en chef, les troupes qui doivent demeurer sur la ligne de couverture, pour y prendre une attitude défensive, se sont massées de la manière suivante : les troupes francoanglaises occupent une ligne de front passant dans le voisinage de Givet. Elles ont gagné ce front en combattant et en tenant en jespect leur adversaire, dont l'offensive a été nettement arrêtée....
<( Dans le Nord. — Des partis de cavalerie, qui s'étaient mon tréSr avant-hier dans la région de Lille, Roubaix, Tourcoing, ont apparu, hier, dans la région de Douai. Cette cavalerie ne peut s'avancer davantage qu'en s'exposant à tomber dans les lignes anglaises renforcées hier par des troupes françaises... ». Puis le bulletin s'étend de nouveau, avec une complaisance voulue, sur la « rencontre formidable des tirailleurs algériens et sénégalais (sic) avec la troupe réputée de la garde prussienne.... L'oncle de l'empereur (?), le général prince Adalbert, a été tué; son corps a été transporté à Gharleroi... ».
Le 26 août, à 28 heures, le bulletin français concernant la 5® armée et les troupes britanniques est très court, mais non moins inexact : « Dans le Nord. — • Les lignes franco-anglaises ont été légèrement ramenées en arrière; la résistance continue ». Le communiqué allemand est muet sur ces opérations. C'est le 27 août seulement qu'il résume les événements à sa manière, non sans une exagération voulue, marquant ainsi l'intention d'affaiblir le n^o-
36o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
rai des nations occidentales, de faire impression sur les neutres, et en même temps, de surexciter l'orgueil allemand.
Après avoir annoncé la capitulation de Longwy et la prise des derniers forts de Namur, le. rédacteur officiel s'exprime en ces termes :
« Les armées allemandes victorieuses en France. — L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement, neuf jours après sa concentration, sur le territoire français, de Cambrai jusqu'aux Vosges méridionales. L'ennemi a été battu sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite....
« L'armée du général von Klflck a culbuté l'armée anglaise près de Maubeuge. Elle a repris l'attaque aujourd'hui, au sud-ouest de Maubeuge, par un mouvement tournant.
(( Les armées des généraux von Bûlow et von Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français et belges (i), entre la Sambre, Namui et la Meuse. Ces combats ont duré plusieurs jours. Nos armées poursuivent l'ennemi à l'ouest de Maubeuge. Namur est tombé en notre possession après deux jours de bombardement (2).
<( L'attaque se dirige maintenant contre Maubeuge... »
Nos bulletins du 27 août sont beaucoup moins précis, et pour cause. Celui de i5 heures ne contient que cette mention : « Sur le front. — Les événements d'hier dans la région du Nord n'ont à aucun degré compromis ni modifié les dispositions prises en vue du développement ultérieur des opérations..., »
(i) Quatre corps français et pas un soldat belge. (s) Faux, les derniers forts ayant été pris k 27.
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Celui de 27 heures est un peu moins sybillin, sans être plus exact :
« Dans le Nord, — L'armée anglaise, attaquée par des forces très supérieures en nombre, a dû, après une brillante résistance, se reporter un peu en arrière. A sa droite, nos armées ont maintenu leur position.... »
Tandis que, chez nous, ces nouvelles éveillaient un sentiment de sourde inquiétude, malgré tout cç qu'elles dissimulaient encore, en Allemagne, en Autriche-Hongrie et dans les armées allemandes, après un instant d'hésitation, la joie était intense. On croyait la guerre finie avec l'entrée prochaine des armées victorieuses dans Paris. François-Joseph écrivait à Guillaume II : « ...Les mots me , manquent pour exprimer ce que mon armée ressent avec moi dans ces jours historiques. Je serre cordialement ta main puissante » (i).
Sous la plume du vaincu de Sadowa, ces paroles d'admiration et de basse flatferie surprendraient,, si l'on ne con* naissait de longue date la valeur morale et intellectuelle du personnage. Elles étaient bien dignes de celui qui, d'accord avec son sinistre partenaire de Berlin, venait de déclencher la plus épouvantable des guerres.
(i) Hanotaux, L^énigme de Charleroi, loc. ciU^ p. 728.