La grande italienne Mathilde de Toscane
le généreux libérateur de l'Italie a daigné, au milieu des graves circonstances qui ont précédé son départ, entendre la lecture de quelques pages de ce volume, intitulé la Grande Comtesse.
Celui qui prépare en ce moment une si riche matière aux historiens à venir, en arrêtant ses regards sur cette esquisse du passé, a jugé que le nom de Grande Italienne, souvent appliqué à Mathilde, était le titre qui répondait le mieux au sujet. Consécration bien illustre pour une œuvre si modeste!
Un bonheur bien rare encore lui était réservé. Une Princesse qui joint au culte des arts les sympathies les plus vives pour l'Italie, a daigné faire revivre, pour l'honneur de ce livre, les traits de la comtesse Mathilde, en s'inspirant religieusement des anciens portraits de l'héroïne.
C'est sous de tels auspices que se présente cette histoire de la Grande Italienne.
Ce livre n'est point né des circonstances actuelles, mais il y puise un intérêt particulier. Le génie national autant que religieux de Mathilde m'avait depuis longtemps frappé, bien que ce côté national ait échappé presque entièrement aux historiens (i).
La vie de Mathilde est le début de cet éternel combat de l'Italie contre la domination allemande, qui fut le malheur des deux pays. A l'inverse de toutes les conquêtes, celle-ci a traversé les siècles en s'aggravant toujours. La sagesse des diètes allemandes s'opposa souvent à ces expéditions de la violence malheureuse; les historiens allemands les ont hautement condamnées.
Les hommes à qui l'histoire est familière n'ont pas entendu , sans surprise , professer, au delà du Rhin, cette opinion, que l'asservissement de l'Italie importait à la liberté de
(I) On trouvera a l'Appendice I les jugements des principaux historiées italiens et français sur Mathilde.
l'Allemagne; que l'Italie était un poste avancé des intérêts allemands (1).
Dans un pays où l'histoire a son eulte et se confond avec le droit, une pareille assertion a de quoi surprendre; les historiens nationaux la démentent : un de ceux qu'on peut le moins suspecter de préventions contre l'Autriche , Pfister, an moment d'entamer le récit des expéditions d'Italie, s'écrie : •<. Ah ! si la Tentschland, renfermée dans ses limites et contente de sa puissance, ne s'était occupée que de son amélioration intérieure!... Italie, Italie, tu as été le tombeau de notre prospérité et de notre gloire conquérante. »
L'histoire, considérée au point de vue le plus allemand, nous montre en effet les résultats doublement désastreux de cette lutte inexpiable; elle nous dit que l'Allemagne n'a ruiné l'Italie qu'en s'épuisant elle-même. Interrogez l'antique maison de Saxe, demandez-lui ce qu'ont coûté à Othon le Grand ses trois expéditions au delà des Alpes? Quatre
(I) Il y n encore aujourd'hui, dans les cours d'Allemagne, certains pu.Mici.srrs qui disent hardiment avec l'uiïendorf : La |jo^ef?ion de la haute 11,'ilie cnlrainc nm'ssaircmcnt le lasselago du reste de In Péuiusulc. »
cent mille hommes et la fleur des chevaliers de l'Allemagne. Après lui, son fils Otlion II y engloutit quatre armées, et y périt lui-même sous le poignard d'une Romaine, la vautre du consul Crescentius.
Après la maison de Saxe, celle de IVanconie céda de même au charme qui attirait ces hommes du Nord vers la décevante sirène.
Cette maison fit payer plus cher encore à l'Allemagne ce mirage persistant des pays fabuleux. Nous verrons le plus fameux de ces princes vaincu par la Grande Italienne, après une lutte de quarante ans. Il légua ses aspirations, ses dangereux projets à ses successeurs, (pie tant de revers ne purent défendre contre l'attrait de cette couronne impériale dont le prestige brillait toujours. Tous ces Germains rêvaient de Rome et des splendeurs évanouies des anciens Césars. I^es armées succédaient aux armées ; la race s'épuisait comme les trésors.
Avec la maison de Souabe le mal s'aggrava encore : Frédéric Barberoussc descendit huit fois des Alpes; dans ses huit expéditions, il noya l'Italie dans le sang de l'Allemagne.
Que d'effroyables souvenirs! C'est Milan qui
s'agite et qu'on châtie! Milan qui se révolte et que l'on rase! La charrue passe sur ses ruines où l'on sème le sel stérile. Milan se rebâtit malgré l'Empereur, brave sa colère, puis, vaincue, épuisée, se venge en donnant la peste à ses ennemis. Alexandrie arrête à la fois devant ses murs deux armées impériales, et finit par triompher de l'orgueilleux Teuton. Barberousse s'humilie alors et rend l'héritage de Mathilde. Incorrigible dans son ambition, Barberousse veut prendre sa revanche; il retourne en Italie, y perd encore trois armées, dont il conduit en Terre sainte les tristes débris.
Henri VI, son successeur, ne se contente plus de l'Italie : c'est la Sicile qu'il ambitionne, et l'Allemagne se voit condamnée à y dépenser ses richesses et son sang.
Après lui vient Othon IV, qui , tenté comme les autres , descend en Italie , et finit par repasser les Alpes ruiné, vaincu et excommunié. De ce moment, l'Allemagne éleva la voix, et voulut mettre un terme à cet incorrigible penchant de ses princes : Frédéric II se vit refuser longtemps par les diètes les moyens d'aller en Italie; de guerre lasse,
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elles cédèrent à ses instances, en faisant des conditions; mais, une fois lancé sur cette pente fatale, rien ne put arrêter le César tudesque dans son vertige. On sait les péripéties de sa lutte avec Grégoire IX; onze fois dans un laps de trente ans, Frédéric tenta la fortune : il avait en face de lui un pontife aussi inflexible que l'avait été Grégoire VII; sa destinée fut celle de l'empereur Henri IV :
il vit son fils et ses proches se révolter contre lui ; il prit Rome, Milan, les perdit, les reprit encore, dévasta tout, et finit, vaincu , humilié, par restituer l'héritage de Mathilde.
Son successeur, Conrad IV, renouvela ces désastreuses entreprises, et acheva la ruine de sa maison. Après lui faut-il nommer Conradin, qui ne parut en Italie que pour y porter sa tète? Trois dynasties impériales succombèrent dans ce duel de nations.
I>e chef des Hapsbourg fit son profit de tant de sévères leçons; il renonça solennellement à l'héritage de Mathilde, et, en garde contre ces dangereuses amorces , il ne voulut même pas aller à Rome, pour y chercher sa couronne d'empereur. Il rendit aux villes impériales de Gênes, Lucques et Florence
toute leur indépendance, sous la seule condition d'un tribut.
Mais les expéditions et les désastres recommencèrent avec la maison de Luxembourg.
Nous ne tournerons pas plus longtemps dans ce cercle de fautes et de catastrophes; tous ces plagiats de l'ambition brutale finiraient par être monotones; nous ne voulons que montrer, par un dernier exemple, à quel point l'Allemagne les condamna toujours.
Quand les princes électeurs en revinrent à la prudente maison d'Autriclie-Hapsbourg, il fallut qu'Albert II s'engageât par serment solennel à ne point solliciter la couronne impériale, a cette couronne qui avait toujours détourné, dirent-ils, ceux qui la portaient de s'occuper des véritables intérêts de l'État. » Les Bohèmes et les Hongrois firent même de cette renonciation une condition expresse de leur obéissance. Voici encore un trait (i)qui marquera d'une manière frappante et singulière cette aversion des Allemands pour les stériles ambitions de leurs chefs :
Frédéric 111 (i45i) avait obtenu d'aller à
il) On lirii ;. l'Appendice J d'autres détails U ee sujet.
Rome, plutôt en pèlerin qu'en empereur; il s'en revint à Gênes pour y recevoir sa fiancée, Eléonore de Portugal. Biais les seigneurs germains et la mère de Frédéric elle-même s'opposèrent a la consommation du mariage, s de peur, dirent-ils, qu'un enfant conçu en Italie n'eût le goût de revenir dans ce pays fatal à la gloire et aux intérêts allemands, b
I,a maison de Hapsbourg-Au triche oublia bientôt à quelles conditions elle avait reçu l'Empire, et elle fit, pendant des siècles, payer à l'Allemagne les frais de son incurable ambition. Ainsi cette domination fatale à l'Italie, loin de servir, comme on l'a dit, les intérêts germaniques, a été, selon Leibnitz, « le malheur de l'Allemagne et le crime de l'Autriche, h
C'est, en quatre mots , la sentence de l'histoire.
Am. Kesér.
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