‹ La grande italienne Mathilde de ToscaneChapitre 11 sur 46 · SO 1,A GRANDE ITALIENNE · texte numérisé non relu

SO 1,A GRANDE ITALIENNE

(, ame affligée de ltéutrix soutint mal cette lutte entre son amour pour l'Église et sa pitié indulgente pour un neveu qu'elle avait aimé. Dieu devait lui épargner le spectacle des rudes épreuves qui allaient venir. De cruels pressentiments troublèrent ses dernières années; elle avait, non sans regrets, vu mourir le duc (lodefroi, ce mari qui s'était donné à elle par la violence, mais dont il semble que le unir avait grandi comme la fortune (1).

Devenu duc de Toscane par son mariage, il avait été associé au gouvernement de lléatrix, comme ou le voit par les jugements rendus au nom de l'un H de l'autre (2). Une lettre, d'une intimité curieuse, adressée à Béatrix parle célèbre Pierre Damien, vient nous dévoiler des particularités inattendues de leur existence conjugale :

« Quant à ce grand secret do continence que vous avez observé inutucllemenl, écrit 1 evequo d'Ostie iï liéatrix, je vous avoue que longtemps j'en ai douté j,our deux motifs ; d'abord, il me semblait qu'un homme de l'humeur de Oodefroi ne pouvait prendre au sérieux (hilariter) un pareil vœu ; el puis, je supposais que vous-même désiriez avoir un fils. Mais (lodefroi m ayant juré, il y a peu de temps,

n) Godcfroi mourut «alOTO.

(S) Voir à l'Appendice C.

M AT H 1 L DE DE TOSCANE. M

sur le corps du bienheureux Pierre , que votre vœu rie chasteté avait été religieusement gardé, je m'en suis réjoui (1). »

C'est ainsi i|uo ce prince lorrain, après avoir longtemps mené lit vie errante d'un chef de bande, se fixa enfin et devint appliqué aux affaires et à lu religion. Grégoire, cependant, trouvait qu il avait eu bien des rechutes, cl n'était pas tout à fait tranquille sur son salut (2). Quoi qu'il en soit, les chroniqueurs assurent que Godefroi mourut dans les sentiments d'une haute piété, à Verdun, où il n'était retiré dès le commencement de sa maladie, espérant que l'air natal le rendrait à la santé.

Béalrix venait encore de voir mourir l'autre Godefroi, son gendre, le mari de Mathilde. Celui-ci resta complètement lorrain et aussi résolument dévoué à l'Empereur que sa femme était dévouée

;i) « De luysrcrio autem mutuac «ont mentit», qu.nm in ter von Ile» teste servait, tlju inc. lateor. ilujifi'V opinio leiutit. ut virum quidein (uuni nrliitmri-r hilariicr hue pudu-ilia' mimiis ofierrei te icro (ugnenda' prnlii; di'siili'rin mm line liliruler adiuittere. Sed ciii» ylinioMia idem lir ijii|n'r inilii ;mte siiTiwinelum eorpu« Beati Apostulormii Priiteipis ïntiiuasset sanetuin desiderium lu m il, et pudicitia) perpetun l-ihi-i n;uul;r [irii[ni~ii mu hiViii. toatus suiit, etc., cle. « (l'etr. Dam., VI, H.]

(3) 1! écrivait, quelque temps après ta mort, an mari de Mathilde : « Rcmiûiscerc patrem muta multa sanct.-c llomanto Eeclcsiai promisissc, quœ si esecuius foret Ignge aliter, et bilarius de er>. quam genttamus, teenm gauderemui. ■ (Bpttl. I, "S.)

l,\ GRANDE ITALIENNE

au Vapc. Dans l'espoir de l'attirer ;'i sa cause, Mathilde le lit nommer général de l'Église; mais Godefroi, peu soucieux de ses engagements, s'en retourna tranquillement en Lorraine, au moment où le Saint-Siège était aux prises avec les Normands. Une telle conduite avait dû blesser profondément Matliilde. Godefroi ne fit rien pour racheter sa défection : le général de l'Église trahit plus d'une fois la cause qu'il avait à défendre. Enfin, Matliilde apprit, avec stupeur, que son mari se trouvait mêlé à un projet de guet-apens sur la personne du Tape (I). Ce ne fut- que par égard pour Matliilde, et sur ses prières, que Grégoire consentit à ne pas l'excommunier (2).

Godefroi le liossu, en dépit de sa constitution et de sa tournure si peu chevaleresque, "était brave, il aimait la guerre et passait pour un général expérimenté; il périt assassiné à Anvers, à l'instigation

(I) Cet épisode sera rapporté plus loin,

(ï) Il est question dans Baronius et autres auteurs, d'un divorce entre Matliilde et Godefroi. Il n'en e\isle aucune preuve authentique, et retts opinion. tiiVriHiif^iWi'. parait ne reposer que sur les termes suivants d'une lettre de Grégoire . écrite du vivant de Godefroi : aGotifridi i/iinii/nm illius viri." Beaucoup de lettres de Grégoire ne sont pas datées, et peut-être que, pour celle-ci, il y a eu erreur de date. Du reste, si le divorce ne fut pas prononcé, la séparation de fait wista. et il cal admis généralement que Matliilde vécut vierge.

MATHILDE DE TOSCANE. .',3 de Itobert de Flandre , son ennemi. Grégoire oublia clirétiennement les Jorts de l'époux de Mathilde : quelque temps après sa mort, il écrivait à l'évêque de Metz : « Quant à (iodefroi, je veux que tu saches qu'indigne que nous sommes nous rappelons souvent sa mémoire devant Dieu; nous avons oublié ses haines et nos ressentiments; nous n'écoutons que notre amitié fraternelle pour Mathilde, nous cédons à ses prières et nous faisons des vœux poulie salut du défunt. »

La mort de Godefroï devait être suivie de près par celle de lïéatrix. Cette autre vie qui s'éteignait dans fa tristesse et dans les larmes, c'était comme la vie de Mathilde elle-même. Tous les sentiments de ces deux femmes étaient pareils, à quelques nuances près. Du côté de la mère, plus de faiblesse humaine et d'indulgence peut-être ; du côte de la fille, plus d'intrépidité dans la foi. Grégoire, du reste, ne les sépare jamais. C'est à elles, les pre mières, qu'il annonce son élection ; c'est sur elles qu'il fonde ses dernières espérances d'accommodement avec Henri : « Quand des personnes telles que la glorieuse lïéatrix et sa fille Mathilde, écrit-il, s'emploient à celte œuvre de réconciliation et de paix et la croient possible, nous ne pouvons, nous ne devons mépriser leurs pieux conseils.» H con-

naît d'ailleurs leur dévouement au Saint-Siège . o Le moindre doute sur la comtesse lïéatrix serait une injustice, dit-il; elle et sa fille Mathilde, pour loul ce qui regarde Dieu et les intérêts de sa sainte Eglise, se sont montrées envers nous d'une fidélité à toute épreuve. •> 11 se plaît à leur répéter à ellesmêmes combien, en retour, celte fidélité lui inspire de confiance, et il trouve pour l'exprimer des mots pleins d'attendrissement : o J'ai en vous, au milieu de ces extrémités, non pas seulement des vicaires, maïs d'autres moi-même, si je puis m'exprime!ainsi. Cela no m'étonne pas : si je suis aimé de vous comme je vous aime, personne ne passe avant moi dans votre cœur.» 11 est toujours prêt à témoigner ce qu'il éprouve et pour Béatrix ot pour Mathilde : t Je veux que vous sachiez, dil-il à l'impératrice Agnès, que nous avons beaucoup travaillé pour la couse des bienheureux Apôtres; comme toujours, Béatrix. et Mathilde, notre fille commune, ont pris part nuit et jour à nos travaux (1). u

Ailleurs, il écrit encore aux deux princesses, avec cette effusion de etiiur : « Mous ne détestons rien tant que les exagérations et les vaines louanges ; mais c'est en toute vérité que nous nous ap-

(1| Epitt. r, 85. Ont sué [deiudare ) . dit Grégoire, qui ue C.rflint pas le mol énergique

HATHILDE DE TOSCANE.

puyons avec plu» de confiance sur votre noble dévouement que sur lee promesses et l'appui de tous les monarques du monde; cette confiance, ce sont vos paroles, ce sont vos actions, votre zèle, votre piété , votre loyauté , votre foi et votre constance qui nous l'inspirent (1).- Quelques jours après il leur envoie ce message : « Nous avons appris que l'une de vous se disposait à paseer les Alpes; mais auparavant, s'il eut possible, houb désirons vivement avoir un entretien avec vous. Vos conseils sont les conseils de soeurs bien-aitnéeB, ce sont les conseils des Biles de Pierre, et noUB les invoquons dans toutes les affaires et les difficultés qui nous assiègent.» Grégoire, un jour, a cédé aux instanues de Béatrix, il a consenti à répondre quelques mots à l'Empereur; il ne cache pas à Henri la toute -puissance de l'intervention do ses parentes. ■ C'est à la prière de l'auguste impératrice, votre mère, mais c'est surtout d'après les conseils de Béatrix et de Ma- Lhilde que noua vous écrivons. »

Depuis la rupture, les deux nobles femmes, inébranlables dans leur foi, avaient souffert dans leurs affections. Lu mère, qui avait porté plus longtemps le poids de la vie, ne Ht plus que languir depuis,

(i) Epiit. n, n.

ainsi que nous le (lit, en louto certitude, le poëto du foyer domestique qu'il faut écouter encore :

a Mathilde et Itéatrix restèrent fermes comme le roc. Elles étaient les médiatrices et les amies du roi; mais, quoique ses proches parentes, ce que leur tristesse disait assez , elles ne se séparèrent point du Pape.... Édifiante en ses .paroles comme en ses actions, chère à tous, aux petits encore plus qu'aux grands , Itéatrix tomba malade à Pise , et sortit saintement de ce monde. Son corps est à Pise (1); que son âme soit en paradis!»

La grande parole de Grégoire arriva de loin à Bcatrix el la soutint jusqu'au dernier instant. Cette mère expirante avait besoin d'être fortifiée ,

(l) On trouve dans le poème du Dnmnizo les singulières lamentations de la forteresse de Canosse qui eroiait avoir plus de droits que Pise à posséder le eorps de Béatrix. traduisons eneore ce passage où Canosse ne ménage pas la eité marchande dont elle est jalouse : "Un profond chagrin me consume de voir une ville indigne posséder le eorps de ma maîtresse. Cette ville sordide est ouverte aux païens, aux Turcs, aux Libyens, aux Partîtes; les noirs Chaldéens eux-mêmes souillent ses rivages. Moi. Canosse. je suis pure de toutes taches; je suis un noble lieu de sépulture. Il n'est pas bon d'aller chercher l'éternel repos dans les villes impies où se eouinictti'ol des crinirs journaliers. La plupart de mes aiii-ii-rts maires oui dédaigné dïtre ensevelis en de pareils lieux, et ont ordonné qu'après leur mort on les ramenât a Canosse. Mais j'espère en relui qui eonsole que je serai dédommagée et que j'aurai la joie de posséder un jour tout entière l'illustre Mnthilde -

KATHILDE I>E TOSCANE S7

car c'était an début d'une crise redoutable dont elle apercevait les suites que Béalm allait quitter la terre; elle y voyait sa fille demeurée seule, aux prises avec des difficultés inouïes.

Ainsi Mathilde vit se détacher successivement tous ses liens, et son àmc resta tout entière à ce grand et exclusif amour qui allait la remplir désor-

Page 1