HATH1I.DE DE TOSCAN K. III
rejoindre : elles arrivèrent enfin. Un des soldais impériaux se détache et s'en vient du côté des nôtres. l'Iein de feinte, ce nouveau compagnon leur conseille de se retrancher au milieu même du marais, qu'il dit infranchissable; mais au moment où ces braves, dans leur sécurité, venaient de déposer leurs armes et se reposaient un peu, voici que débouchent, par un passage caché, les étendards impériaux. Tout court, tout se précipite; c'est une mêlée, une lutte corps à corps. Enfin les nôtres sont accablés; quelques-uns parviennent à s'échapper et fuient à grand'peine à travers les marais. Ceci se passait au lieu que l'on appelle aujourd'hui les trois comtés.
« Celui qui avait conduit dans le piège les soldats de Mathilde s'appelait Hugo. Sorti d'un noble ventre, il fut traître envers son sang comme envers son pays : la vraie noblesse ne descend pas à ces stratagèmes honteux, [.es nôtres, cejoùr-là, laissèrent beaucoup de prisonniers, et des petits et des grands. Parmi ces derniers, on compta le fils du comte Albert, le bon et courageux Manfred : «ne telle capture fit la joie du camp royal, la désolation du camp de Mathilde. Il fallut enfin apprendre à la comtesse les malheurs de l'expédition : elle fit venir les fuyards, trouva de douces et fortes paroles pour les raffermir contre l'ennemi : « La fortune
varie, leur dit-elle : vainqueurs hier, nous sommes vaincus aujourd'hui ; il n'y a que le courage qui soit de tous les jours. »
Depuis trois ans déjà l'Empereur poursuivait contre sa parente cette nouvelle lutte si acharnée, dont le poêle chroniqueur nous peint sur le vif les péripéties curieuses : c'est un tableau du temps où le temps revit mieux que dans les récits solennels et où l'Italie de nos jours pourrait, à plus d'un trait, se reconnaître. Laissons parier encore ce témoin candide : a L'expérience des deux étés derniers, dit-il, avait appris au roi que pendant les ardeurs de juin le voisinage du l'ô n'est pas bon pour les Allemands. Il songea donc à s'établir sur des points mioux aérés; il se dirigea vers les monts Mantouans, avec le projet de s'en rendre maître. — Le Maurel tomba entre ses mains sans coup férir. Le mont Alfred'nc succomba qu'après une lutte meurtrière, où fut fait prisonnier l'illustre Gérard, le porte-étendard de la comtesse. Cette perte fit une grande douleur à Madame Mathiblc. Ainsi le Dieu qui avait éprouvé Job et' Tobie éprouvait aujourd'hui ma maîtresse, la grande institutrice de Saint- Pierre (1)
(I| Sancii Wrt pertagogata,
« Cependant le succès avait gonflé d'orgueil le roi Henri. 11 mit le siège devant Montebello (I), ne doutant pas d'en venir à bout, soit par assaut, soit par blocus. Mais Malhilde accourut, et bientôt lu roi fut impuissant à repousser les sorties, à refouler tous les renforts qui parvenaient aux assiégés. Sa position devenait critique ; il se laissait aller à l'abattement, quand celui qui, d'ordinaire, stimulait
son inertie, l'antipape Ciuibert, arriva Après de
longs colloques, le faux Clément l'emporta, et le siège fut continué ; tout l'été le siège se prolongea, [.'armée impériale semblait s'èlre fixée la, à demeure; et l'armée de Madame Malhilde finit par perdre confiance et espoir : chefs, soldats, serviteurs mêmes, supplièrent leur maîtresse de consentir à la paix. Que demandait le roi? Qu'on reconnût (iuibert. À ce prix, il promettait de lever le siège, de restituer à la comtesse de Toscane ses domaines et de lui rendre son affection. La noble Malhilde ferma les oreilles à ces lâches propositions. On insiste : « Eh bien, s'éerie-l-elle , puisque vous soupirez après la paix du roi , je ferai la paix ; mais je veux que vous sachiez tout ce qu'elle cache d'injuste et de honteux. »
[U iiomnfeo l'appelle Mout-Btth: Muratori ih'i Mante-Vlm.
La comtesse permit donc qu'on répondît aux ouvertures du roi. Mais, avant tout accommodement, elle demanda, pour la sécurité de sa conscience, qu'il se tînt une conférence publique solennelle entre les théologiens et les docteurs des deux partis.
Mathilde choisit, pour ce grand colloque, la ville de Carpinela. Au jour marqué, grand nombre d'abbés, de saints ermites, d'evêques et de prélats s'y rendirent. Mathilde y voulut être présente et posa ainsi la question : « Était-il permis d'accepter les conditions proposées, d'acheter la paix de l'Eglise en reconnaissant l'antipape Guibert? »
Héribert, évoque de Rcggio, se leva le premier. <■ C'était, dit un biographe, un savant prélat, dont la vie était vraiment exemplaire, mais qui, pour le triomphe de la religion, comptait plus sur les calculs politiques que sur l'assistance divine. °
11 s'efforça de montrer que l'heure de la paix était venue, que les malheurs du temps en faisaient une nécessité. Ses paroles avaient fait impression sur Mathilde, quand l'ermite Jean se leva : « Pas de paix! s'écria-t-il : celte paix serait la guerre déclarée à Dieu le l'ère, à Dieu le Fils et au Saint- Esprit. Comment, grande et forte comtesse, toi la fille de Pierre, tu consentirais a perdre ainsi le fruit de lanl de labeurs! Non, non, continue le combat
MATlIll.DK de TOSCANE.
([iig lu livres pour lu cause du Christ ; n'hésite pas, marche d'avant. Si la terre te manque, le ciel te soutiendra et accordera la victoiro aux prières de ceux qui restent fidèles à son Église (1). »
Les conférences rompues, les offres de l'Empereur repoussées, les hostilités furent reprises des doux parts avec ardeur. Henri, voulant en finir avec Montebello, fit construire uue colossale machine qui, s'appuyanl sur la partie liasse des murailles, pouvait permettre aux assiégeants de s'élancer dans l'intérieur. Mais Malhilde déjoua tous ces apprêts : elle-même, à la tête de ses meilleures troupes, fit une diversion au moment où les assiégés tentaient une sortie; elle parvint jusqu'à la machine impériale et l'incendia. Ce fut à celte affaire que périt l'un des fils de l'Empereur. Le malheureux père, brisé par cette perte cruelle, se résigna à lever le siège. 11 fit transporter les restes de Bon fils à Vérone
(i) Le. biograplie Fiorcntini place ici dans la bouche de l'évêque un long discours it In façon de Tite-I.ive, et prf te à l'ermite Jean, qflï lui répond, un latine u.iu iimins onilurme au* règles traditionnelles de la plus pure rhétorique; puis il ajoute que ces deux liarangues sont empruntées à IJomnizo. Le chapelain de Canosse est beaucoup moins oratoire. Sous nous bornons ù reproduire les quelques mots énergiques qu'il prfto ii l'ermite Jean.
Ce dernier, qui devint abbé de Canosse, avait sans doute mené la vie (l'anachorète, et il continua d'être appelé l'ermite Jean.
et descendit à Plaisance où ii passa quelques jours, |iuis il se dirigea tristement vers l'arme. « Mais ce n'était là qu'une feinte, dit le poète, ou plutôt Cajioeae, qu'il fait parler : par une contre- marche adroite, il s'en revint sur Cavigliano. Son IjiiI était évident : c'était moi, Canossc, qu'il menaçait; il voulait venger sou outrage : les ;jiW» lui misaient maire, au souvenir des trois. jours passés là", à celte place que voici, au froid et à la neige. »
La comtesse, encore incertaine des projets de l'Empereur, avait partagé ses forces : moitié était allée protéger Canossc ; le resle, qu'elle commandait elle-même, avait gagné Bibianello- Mathilde étudiait de près tous les mouvements de l'Empereur; elle apprend qu'il s'est engagé dans les défilés du mont Lîntregnano. A cette, nouvelle, la comtesse n'a plus de doute, c'est Canosse qui est menacée-, elle jette dans lliliianello une faible gar-
brouillard épais couvrait la terre. I.cs troupes toscanes profilent de l'obscurité, atteignent l'armée impériale et la serrent de prés.
Henri, à peine arrivé devant Canossc, commande un premier assaut. 11 est repoussé; toutes les trompettes retentissent pendant que l'ermite Jean, au
MATH1LDE DE TOSCANE. ■ I
milieu de tous ses moines, monté sur la plus haute lour, entonnait les psaumes de l'Église pour le succès des armes de Mathilde, et appelait la colère de Dieu sur l'Empereur. « L'abbé priait, s'écrie la belliqueuse forteresse , mais tous mes braves combattaient. »
Au même moment apparaît la comtesse; elle s'élance, à la tête de ses troupes, sur le camp impé-
troublcnt : le brouillard les empêche de voir à quel petit nombre ils ont affaire, et Henri lui-même, du haut de sa colline , donne le signal de la retraite. Tout s'enfuit, sans même s'inquiéter de l'étendard impérial. Le porte-étendard était alors lo fila du margrave Obcrt, le vaincu de Sorbara. Vivement poursuivi, le jeune homme, au moment dû il se baisse pour parer un coup de lance, perd l'équilibre et tombe de cheval, entraîné par le poids de sou bouclier. Un des soldais de Madame Matbildc se précipite alors, el, la hache levée, se saisit de l'étendard. « Henri, ajoute Cuimsse triomphante, tourne bride, le cœur gros; il s'aperçoit enfin que les temps sont changés pour lui. H voudrait, au prix de quatre mille livres d'or et plus, n'avoir jamais cheminé vers mes murailles, n'avoir jamais vu mes tours. La perte de son étendard est In perte de son lion-
ncur ; à partir de ce jour-là, nos soldais ne l'appelèrent plus que le perdeur d'étendants. »
La comtesse, à la tÊle de son armée, rendit grâces à Dieu de sa victoire; puis elle-même porta l'étendard impérial dans la chapelle d'Apollonius, au château de Canosse, où ce trophée, nous dit-on, se voyait encore bien longtemps après.
Au milieu de ses succès, Mathilde fît une perte cruelle : elle vit mourir le comte Frédéric, son cousin, le neveu de sa inère(1). Outre les liens du sang, le dévouement à la même cause les avait étroitement unis. Le comte venait de s'enfermer dans Manloue avec Mathilde et le jeune (iuelfe; il avait, on toute rencontre, vaillamment combattu, a C'était, dit Berlhold de Constance, sous l'habit séculier, comme autrefois saint Sébastien, le plus vaillant soldat du Christ. Grégoire l'avait aimé comme un fils. » Mathilde trouvait en lui un compagnon d'armes intrépide, et, de plus, un ami, un frère, un esprit éprouve dans les affaires, un homme exemplaire dans ses mœurs.
Mathilde, on nous le ilit, ressentit de cette perte une douleur extraordinaire; mais bientôt son courage reprit le dessus. Klle se jette tour à tour dans
[I) Le comte Frédéric éuil fils de Sophie, srcur de Béatriv et du comte Ludovic de M 011 cour.